Discours sur l'histoire universelle (page 10)

Jacques-Bénigne Bossuet · Histoire

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org · 12 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Cependant, avec ce grand appareil, les perses étonnoient les peuples qui ne sçavoient pas mieux la guerre qu’eux. Ceux mesme qui la sçavoient se trouverent ou affoiblis par leurs propres divisions, ou accablez par la multitude de leurs ennemis ; et c’est par là que l’égypte, toute superbe qu’elle estoit et de son antiquité et de ses sages institutions et des conquestes de son Sesostris, devint sujete des perses. Il ne leur fut pas malaisé de dompter l’Asie Mineure, et mesme les colonies greques que la mollesse de l’Asie avoit corrompuës. Mais quand ils vinrent à la Grece mesme, ils trouverent ce qu’ils n’avoient jamais veû, une milice reglée, des chefs entendus, des soldats accoustumez à vivre de peu, des corps endurcis au travail, que la lute et les autres exercices ordinaires dans ce païs rendoient adroits : des armées mediocres à la verité, mais semblables à ces corps vigoureux où il semble que tout soit nerf, et où tout est plein d’esprits ; au reste si bien commandées et si souples aux ordres de leurs géneraux, qu’on eust cru que les soldats n’avoient tous qu’une mesme ame, tant on voyoit de concert dans leurs mouvemens. Mais ce que la Grece avoit de plus grand, estoit une politique ferme et prévoyante, qui sçavoit abandonner, hasarder, et défendre ce qu’il falloit ; et ce qui est plus grand encore, un courage que l’amour de la liberté et celuy de la patrie rendoit invincible.

Les grecs naturellement pleins d’esprit et de courage avoient esté cultivez de bonne heure par des rois et des colonies venuës d’égypte, qui s’estant établies dés les premiers temps en divers endroits du païs, avoient répandu par tout cette excellente police des égyptiens. C’est de là qu’ils avoient appris les exercices du corps, la lute, la course à pied, la course à cheval et sur des chariots, et les autres exercices qu’ils mirent dans leur perfection par les glorieuses couronnes des jeux olympiques. Mais ce que les égyptiens leur avoient appris de meilleur, estoit à se rendre dociles, et à se laisser former par les loix pour le bien public. Ce n’estoit pas des particuliers qui ne songent qu’à leurs affaires, et ne sentent les maux de l’estat qu’autant qu’ils en souffrent eux-mesmes, ou que le repos de leur famille en est troublé. Les grecs estoient instruits à se regarder, et à regarder leur famille comme partie d’un plus grand corps qui estoit le corps de l’estat. Les peres nourrissoient leurs enfans dans cét esprit ; et les enfans apprenoient dés le berceau à regarder la patrie comme une mere commune à qui ils appartenoient plus encore qu’à leurs parens. Le mot de civilité ne signifioit pas seulement parmi les grecs la douceur et la déference mutuelle qui rend les hommes sociables : l’homme civil n’estoit autre chose qu’un bon citoyen qui se regarde toûjours comme membre de l’estat, qui se laisse conduire par les loix, et conspire avec elles au bien public, sans rien entreprendre sur personne. Les anciens rois que la Grece avoit eûs en divers païs, un Minos, un Cecrops, un Thesée, un Codrus, un Temene, un Cresphonte, un Eurystene, un Patrocles, et les autres semblables, avoient répandu cét esprit dans toute la nation. Ils furent tous populaires, non point en flatant le peuple, mais en procurant son bien, et en faisant regner la loy.

Que diray-je de la severité des jugemens ? Quel plus grave tribunal y eût-il jamais que celuy de l’aréopage si réveré dans toute la Grece, qu’on disoit que les dieux mesmes y avoient comparu ? Il a esté célebre dés les premiers temps, et Cecrops apparemment l’avoit fondé sur le modele des tribunaux de l’égypte. Aucune compagnie n’a conservé si long-temps la réputation de son ancienne severité, et l’éloquence trompeuse en a toûjours esté bannie. Les grecs ainsi policez peu à peu se crurent capables de se gouverner eux-mesmes, et la pluspart des villes se formerent en républiques. Mais de sages legislateurs qui s’éleverent en chaque païs, un Thales, un Pythagore, un Pittacus, un Lycurgue, un Solon, un Philolas, et tant d’autres que l’histoire marque, empescherent que la liberté ne dégénerast en licence. Des loix simplement écrites et en petit nombre, tenoient les peuples dans le devoir, et les faisoient concourir au bien commun du païs. L’idée de liberté qu’une telle conduite inspiroit, estoit admirable. Car la liberté que se figuroient les grecs, estoit une liberté soumise à la loy, c’est à dire, à la raison mesme reconnuë par tout le peuple. Ils ne vouloient pas que les hommes eussent du pouvoir parmi eux. Les magistrats redoutez durant le temps de leur ministere, redevenoient des particuliers qui ne gardoient d’autorité qu’autant que leur en donnoit leur experience. La loy estoit regardée comme la maistresse : c’estoit elle qui établissoit les magistrats, qui en regloit le pouvoir, et qui enfin chastioit leur mauvaise administration. Il n’est pas icy question d’examiner si ces idées sont aussi solides que specieuses. Enfin la Grece en estoit charmée, et préferoit les inconveniens de la liberté à ceux de la sujetion legitime quoy-qu’en effet beaucoup moindres. Mais comme chaque forme de gouvernement a ses avantages, celuy que la Grece tiroit du sien, estoit que les citoyens s’affectionnoient d’autant plus à leur païs qu’ils le conduisoient en commun, et que chaque particulier pouvoit parvenir aux premiers honneurs. Ce que fit la philosophie pour conserver l’estat de la Grece, n’est pas croyable. Plus ces peuples estoient libres, plus il estoit necessaire d’y établir par de bonnes raisons les regles des moeurs, et celles de la société. Pythagore, Thales, Anaxagore, Socrate, Archytas, Platon, Xenophon, Aristote, et une infinité d’autres remplirent la Grece de ces beaux préceptes. Il y eût des extravagans, qui prirent le nom de philosophes : mais ceux qui estoient suivis, estoient ceux qui enseignoient à sacrifier l’interest particulier et mesme la vie à l’interest général et au salut de l’estat ; et c’estoit la maxime la plus commune des philosophes, qu’il falloit ou se retirer des affaires publiques, ou n’y regarder que le bien public.

Pourquoy parler des philosophes ? Les poëtes mesme qui estoient dans les mains de tout le peuple, les instruisoient plus encore qu’ils ne les divertissoient. Le plus renommé des conquerans regardoit Homere comme un maistre qui luy apprenoit à bien regner. Ce grand poëte n’apprenoit pas moins à bien obéïr, et à estre bon citoyen. Luy et tant d’autres poëtes, dont les ouvrages ne sont pas moins graves qu’ils sont agréables, ne célebrent que les arts utiles à la vie humaine, ne respirent que le bien public, la patrie, la societé, et cette admirable civilité que nous avons expliquée.

Quand la Grece ainsi élevée regardoit les asiatiques avec leur délicatesse, avec leur parure et leur beauté semblable à celle des femmes, elle n’avoit que du mépris pour eux. Mais leur forme de gouvernement qui n’avoit pour regle que la volonté du prince, maistresse de toutes les loix et mesme des plus sacrées, luy inspiroit de l’horreur ; et l’objet le plus odieux qu’eust toute la Grece, estoient les barbares. Cette haine estoit venuë aux grecs dés les premiers temps, et leur estoit devenuë comme naturelle. Une des choses qui faisoit aimer la poësie d’Homere, est qu’il chantoit les victoires et les avantages de la Grece sur l’Asie. Du costé de l’Asie estoit Venus, c’est à dire, les plaisirs, les folles amours et la mollesse : du costé de la Grece estoit Junon, c’est à dire, la gravité avec l’amour conjugal, Mercure avec l’éloquence, Jupiter et la sagesse politique. Du costé de l’Asie estoit Mars impetueux et brutal, c’est à dire, la guerre faite avec fureur : du costé de la Grece estoit Pallas, c’est à dire, l’art militaire et la valeur conduite par esprit. La Grece depuis ce temps avoit toûjours cru que l’intelligence et le vray courage estoit son partage naturel. Elle ne pouvoit souffrir que l’Asie pensast à la subjuguer ; et en subissant ce joug, elle eust cru assujetir la vertu à la volupté, l’esprit au corps, et le veritable courage à une force insensée qui consistoit seulement dans la multitude.

La Grece estoit pleine de ces sentimens, quand elle fut attaquée par Darius fils d’Hystaspe et par Xerxes, avec des armées dont la grandeur paroist fabuleuse, tant elle est énorme. Aussitost chacun se prépare à défendre sa liberté. Quoy-que toutes les villes de Grece fissent autant de républiques, l’interest commun les réünit, et il ne s’agissoit entre elles que de voir qui feroit le plus pour le bien public. Il ne cousta rien aux atheniens d’abandonner leur ville au pillage et à l’incendie ; et aprés qu’ils eûrent sauvé leurs vieillards et leurs femmes avec leurs enfans, ils mirent sur des vaisseaux tout ce qui estoit capable de porter les armes. Pour arrester quelques jours l’armée persienne à un passage difficile, et pour luy faire sentir ce que c’estoit que la Grece, une poignée de lacedémoniens courut avec son roy à une mort asseûrée, contens en mourant d’avoir immolé à leur patrie un nombre infini de ces barbares, et d’avoir laissé à leurs compatriotes l’exemple d’une hardiesse inoûïe. Contre de telles armées et une telle conduite, la Perse se trouva foible, et éprouva plusieurs fois à son dommage, ce que peut la discipline contre la multitude et la confusion, et ce que peut la valeur conduite avec art contre une impetuosité aveugle.

Il ne restoit à la Perse tant de fois vaincuë, que de mettre la division parmi les grecs ; et l’estat mesme où ils se trouvoient par leurs victoires, rendoit cette entreprise facile. Comme la crainte les tenoit unis, la victoire et la confiance rompit l’union. Accoustumez à combatre et à vaincre, quand ils crurent n’avoir plus à craindre la puissance des perses, ils se tournerent les uns contre les autres. Mais il faut expliquer un peu davantage cét estat des grecs, et ce secret de la politique persienne.

Parmi toutes les républiques dont la Grece estoit composée, Athenes et Lacedémone estoient sans comparaison les principales. On ne peut avoir plus d’esprit qu’on en avoit à Athenes, ni plus de force qu’on en avoit à Lacedémone. Athenes vouloit le plaisir : la vie de Lacedémone estoit dure et laborieuse. L’une et l’autre aimoit la gloire et la liberté : mais à Athenes, la liberté tendoit naturellement à la licence ; et contrainte par des loix séveres à Lacedémone, plus elle estoit réprimée au dedans, plus elle cherchoit à s’étendre en dominant au dehors. Athenes vouloit aussi dominer, mais par un autre principe. L’interest se mesloit à la gloire. Ses citoyens excelloient dans l’art de naviger ; et la mer où elle regnoit l’avoit enrichie. Pour demeurer seule maistresse de tout le commerce, il n’y avoit rien qu’elle ne voulust assujetir ; et ses richesses qui luy inspiroient ce desir, luy fournissoient le moyen de le satisfaire. Au contraire, à Lacedémone, l’argent estoit méprisé. Comme toutes ses loix tendoient à en faire une république guerriere, la gloire des armes estoit le seul charme dont les esprits de ses citoyens fussent possedez. Dés-là naturellement elle vouloit dominer ; et plus elle estoit au dessus de l’interest, plus elle s’abandonnoit à l’ambition.

Lacedémone par sa vie reglée estoit ferme dans ses maximes et dans ses desseins. Athenes estoit plus vive, et le peuple y estoit trop maistre. La philosophie et les loix faisoient à la verité de beaux effets dans des naturels si exquis ; mais la raison toute seule n’estoit pas capable de les retenir. Un sage athenien, et qui connoissoit admirablement le naturel de son païs, nous apprend que la crainte estoit nécessaire à ces esprits trop vifs et trop libres ; et qu’il n’y eût plus moyen de les gouverner, quand la victoire de Salamine les eût rasseûrez contre les perses.

Alors deux choses les perdirent, la gloire de leurs belles actions, et la seûreté où ils croyoient estre. Les magistrats n’estoient plus écoutez ; et comme la Perse estoit affligée par une excessive sujetion, Athenes, dit Platon, ressentit les maux d’une liberté excessive.

Ces deux grandes républiques si contraires dans leurs moeurs et dans leur conduite, s’embarassoient l’une l’autre dans le dessein qu’elles avoient d’assujetir toute la Grece ; de sorte qu’elles estoient toûjours ennemies, plus encore par la contrarieté de leurs interests, que par l’incompatibilité de leurs humeurs.

Les villes greques ne vouloient la domination ni de l’une ni de l’autre : car outre que chacun souhaitoit pouvoir conserver sa liberté, elles trouvoient l’empire de ces deux républiques trop fascheux. Celuy de Lacedémone estoit dur. On remarquoit dans son peuple je ne sçay quoy de farouche. Un gouvernement trop rigide et une vie trop laborieuse y rendoit les esprits trop fiers, trop austeres, et trop imperieux : joint qu’il falloit se résoudre à n’estre jamais en paix sous l’empire d’une ville, qui estant formée pour la guerre, ne pouvoit se conserver qu’en la continuant sans relasche. Ainsi les lacedémoniens vouloient commander, et tout le monde craignoit qu’ils ne commandassent. Les atheniens estoient naturellement plus doux et plus agréables. Il n’y avoit rien de plus délicieux à voir que leur ville, où les festes et les jeux estoient perpetuels ; où l’esprit, où la liberté et les passions donnoient tous les jours de nouveaux spectacles. Mais leur conduite inégale déplaisoit à leurs alliez, et estoit encore plus insupportable à leurs sujets. Il falloit essuyer les bizarreries d’un peuple flaté, c’est à dire, selon Platon, quelque chose de plus dangereux que celle d’un prince gasté par la flaterie. Ces deux villes ne permettoient point à la Grece de demeurer en repos. Vous avez veû la guerre du Peloponnese, et les autres toûjours causées ou entretenuës par les jalousies de Lacedémone et d’Athenes. Mais ces mesmes jalousies qui troubloient la Grece, la soustenoient en quelque façon, et l’empeschoient de tomber dans la dépendance de l’une ou de l’autre de ces républiques. Les perses apperceûrent bientost cét estat de la Grece. Ainsi tout le secret de leur politique, estoit d’entretenir ces jalousies, et de fomenter ces divisions. Lacédemone qui estoit la plus ambitieuse, fut la premiere à les faire entrer dans les querelles des grecs. Ils y entrerent dans le dessein de se rendre maistres de toute la nation ; et soigneux d’affoiblir les grecs les uns par les autres, ils n’attendoient que le moment de les accabler tous ensemble. Déja les villes de Grece ne regardoient dans leurs guerres que le roy de Perse qu’elles appelloient le grand roy, ou le roy par excellence, comme si elles se fussent déja comptées pour sujetes : mais il n’estoit pas possible que l’ancien esprit de la Grece ne se réveillast à la veille de tomber dans la servitude, et entre les mains des barbares. De petits rois grecs entreprirent de s’opposer à ce grand roy, et de ruiner son empire. Avec une petite armée, mais nourrie dans la discipline que nous avons veûë, Agesilas roy de Lacedémone fit trembler les perses dans l’Asie Mineure, et montra qu’on les pouvoit abbatre. Les seules divisions de la Grece arresterent ses conquestes : mais il arriva dans ces temps-là que le jeune Cyrus frere d’Artaxerxe se révolta contre luy. Il avoit dix mille grecs dans ses troupes, qui seuls ne purent estre rompus dans la déroute universelle de son armée. Il fut tué dans la bataille, et de la main d’Artaxerxe, à ce qu’on dit. Nos grecs se trouvoient sans protecteur au milieu des perses et aux environs de Babylone. Cependant Artaxerxe victorieux ne put ni les obliger à poser volontairement les armes, ni les y forcer. Ils conceûrent le hardi dessein de traverser en corps d’armée tout son empire pour retourner en leur païs, et ils en vinrent à bout. Toute la Grece vit alors plus que jamais, qu’elle nourrissoit une milice invincible à laquelle tout devoit ceder, et que ses seules divisions la pouvoient soumettre à un ennemi trop foible pour luy résister quand elle seroit unie. Philippe roy de Macedoine, également habile et vaillant, ménagea si bien les avantages que luy donnoit contre tant de villes et de républiques divisées un royaume petit à la verité, mais uni, et où la puissance royale estoit absoluë, qu’à la fin moitié par adresse, et moitié par force, il se rendit le plus puissant de la Grece, et obligea tous les grecs à marcher sous ses étendarts contre l’ennemi commun. Il fut tué dans ces conjonctures : mais Alexandre son fils succeda à son royaume et à ses desseins.

Il trouva les macedoniens non seulement aguerris, mais encore triomphans, et devenus par tant de succés presque autant superieurs aux autres grecs en valeur et en discipline, que les autres grecs estoient au dessus des perses et de leurs semblables. Darius qui regnoit en Perse de son temps estoit juste, vaillant, généreux, aimé de ses peuples, et ne manquoit ni d’esprit, ni de vigueur pour exécuter ses desseins. Mais si vous le comparez avec Alexandre : son esprit avec ce génie perçant et sublime : sa valeur avec la hauteur et la fermeté de ce courage invincible qui se sentoit animé par les obstacles ; avec cette ardeur immense d’accroistre tous les jours son nom qui luy faisoit préferer à tous les perils, à tous les travaux, et à mille morts, le moindre degré de gloire ; enfin, avec cette confiance qui luy faisoit sentir au fond de son coeur que tout luy devoit ceder comme à un homme que sa destinée rendoit superieur aux autres, confiance qu’il inspiroit non seulement à ses chefs, mais encore aux moindres de ses soldats qu’il élevoit par ce moyen au dessus des difficultez, et au dessus d’eux-mesmes : vous jugerez aisément auquel des deux appartenoit la victoire. Et si vous joignez à ces choses les avantages des grecs et des macedoniens au dessus de leurs ennemis, vous avoûërez que la Perse attaquée par un tel heros et par de telles armées, ne pouvoit plus éviter de changer de maistre. Ainsi vous découvrirez en mesme temps ce qui a ruiné l’empire des perses, et ce qui a élevé celuy d’Alexandre.

Pour luy faciliter la victoire, il arriva que la Perse perdit le seul général qu’elle pust opposer aux grecs : c’estoit Memnon Rhodien. Tant qu’Alexandre eût en teste un si fameux capitaine, il put se glorifier d’avoir vaincu un ennemi digne de luy. Au lieu de hasarder contre les grecs une bataille générale, Memnon vouloit qu’on leur disputast tous les passages, qu’on leur coupast les vivres, qu’on les allast attaquer chez eux, et que par une attaque vigoureuse on les forçast à venir défendre leur païs. Alexandre y avoit pourveû, et les troupes qu’il avoit laissées à Antipater, suffisoient pour garder la Grece. Mais sa bonne fortune le delivra tout d’un coup de cét embarras. Au commencement d’une diversion qui déja inquiétoit toute la Grece, Memnon mourut, et Alexandre mit tout à ses pieds.

Ce prince fit son entrée dans Babylone avec un éclat qui surpassoit tout ce que l’univers avoit jamais veû ; et aprés avoir vengé la Grece, aprés avoir subjugué avec une promptitude incroyable toutes les terres de la domination persienne, pour asseûrer de tous costez son nouvel empire, ou plustost pour contenter son ambition, et rendre son nom plus fameux que celuy de Bacchus, il entra dans les Indes où il poussa ses conquestes plus loin que ce célebre vainqueur. Mais celuy que les deserts, les fleuves, et les montagnes n’estoient pas capables d’arrester, fut contraint de ceder à ses soldats rebutez qui luy demandoient du repos. Réduit à se contenter des superbes monumens qu’il laissa sur le bord de l’Araspe, il ramena son armée par une autre route que celle qu’il avoit tenuë, et dompta tous les païs qu’il trouva sur son passage.

Il revint à Babylone craint et respecté non pas comme un conquerant, mais comme un dieu. Mais cét empire formidable qu’il avoit conquis, ne dura pas plus long-temps que sa vie qui fut fort courte. à l’âge de trente-trois ans, au milieu des plus vastes desseins qu’un homme eust jamais conceû et avec les plus justes esperances d’un heureux succés, il mourut sans avoir eû le loisir d’établir solidement ses affaires, laissant un frere imbecille, et des enfans en bas âge incapables de soustenir un si grand poids. Mais ce qu’il y avoit de plus funeste pour sa maison et pour son empire, est qu’il laissoit des capitaines à qui il avoit appris à ne respirer que l’ambition et la guerre. Il prévit à quels excés ils se porteroient quand il ne seroit plus au monde : pour les retenir, et de peur d’en estre dédit, il n’osa nommer ni son successeur, ni le tuteur de ses enfans. Il prédit seulement que ses amis célebreroient ses funerailles avec des batailles sanglantes, et il expira dans la fleur de son âge, plein des tristes images de la confusion qui devoit suivre sa mort.

En effet, vous avez veû le partage de son empire, et la ruine affreuse de sa maison. La Macedoine son ancien royaume tenu par ses ancestres depuis tant de siecles, fut envahi de tous costez comme une succession vacante, et aprés avoir esté long-temps la proye du plus fort, il passa enfin à une autre famille. Ainsi ce grand conquerant, le plus renommé et le plus illustre qui fut jamais, a esté le dernier roy de sa race. S’il fust demeuré paisible dans la Macedoine, la grandeur de son empire n’auroit pas tenté ses capitaines, et il eust pû laisser à ses enfans le royaume de ses peres. Mais parce qu’il avoit esté trop puissant, il fut cause de la perte de tous les siens : et voilà le fruit glorieux de tant de conquestes.

Sa mort fut la seule cause de cette grande révolution. Car il faut dire à sa gloire, que si jamais homme a esté capable de soustenir un si vaste empire, quoy-que nouvellement conquis, ç’a esté sans doute Alexandre, puis qu’il n’avoit pas moins d’esprit que de courage. Il ne faut donc point imputer à ses fautes, quoy-qu’il en ait fait de grandes, la chute de sa famille, mais à la seule mortalité ; si ce n’est qu’on veuïlle dire qu’un homme de son humeur, et que son ambition engageoit toûjours à entreprendre, n’eust jamais trouvé le loisir d’établir les choses. Quoy qu’il en soit, nous voyons par son exemple, qu’outre les fautes que les hommes pourroient corriger, c’est à dire, celles qu’ils font par emportement, ou par ignorance, il y a un foible irremédiable inseparablement attaché aux desseins humains, et c’est la mortalité. Tout peut tomber en un moment par cét endroit-là : ce qui nous force d’avoûër que comme le vice le plus inherent, si je puis parler de la sorte, et le plus inseparable des choses humaines, c’est leur propre caducité ; celuy qui sçait conserver et affermir un estat, a trouvé un plus haut point de sagesse que celuy qui sçait conquerir et gagner des batailles. Il n’est pas besoin que je vous raconte en détail ce qui fit perir les royaumes formez du débris de l’empire d’Alexandre, c’est à dire, celuy de Syrie, celuy de Macedoine, et celuy d’égypte. La cause commune de leur ruine est qu’ils furent contraints de ceder à une plus grande puissance, qui fut la puissance romaine. Si toutefois nous voulions considerer le dernier estat de ces monarchies, nous trouverions aisément les causes immédiates de leur chute ; et nous verrions entre autres choses que la plus puissante de toutes, c’est à dire, celle de Syrie, aprés avoir esté ébranlée par la mollesse et le luxe de la nation, receût enfin le coup mortel par la division de ses princes.

VI.

L’Empire Romain.

Nous sommes enfin venus à ce grand empire qui a englouti tous les empires de l’univers, d’où sont sortis les plus grands royaumes du monde que nous habitons, dont nous respectons encore les loix, et que nous devons par consequent mieux connoistre que tous les autres empires. Vous entendez bien, monseigneur, que je parle de l’empire romain. Vous en avez veû la longue et mémorable histoire dans toute sa suite. Mais pour entendre parfaitement les causes de l’élevation de Rome, et celles des grands changemens qui sont arrivez dans son estat : considerez attentivement avec les moeurs des romains les temps d’où dépendent tous les mouvemens de ce vaste empire. De tous les peuples du monde le plus fier et le plus hardi, mais tout ensemble le plus reglé dans ses conseils, le plus constant dans ses maximes, le plus avisé, le plus laborieux, et enfin le plus patient, a esté le peuple romain. De tout cela s’est formée la meilleure milice et la politique la plus prévoyante, la plus ferme, et la plus suivie qui fut jamais. Le fond d’un romain, pour ainsi parler, estoit l’amour de sa liberté et de sa patrie. Une de ces choses luy faisoit aimer l’autre : car parce qu’il aimoit sa liberté, il aimoit aussi sa patrie comme une mere qui le nourrissoit dans des sentimens également généreux et libres. Sous ce nom de liberté, les romains se figuroient avec les grecs un estat où personne ne fust sujet que de la loy, et où la loy fust plus puissante que les hommes.

Au reste, quoy-que Rome fust née sous un gouvernement royal, elle avoit mesme sous ses rois une liberté qui ne convient gueres à une monarchie reglée. Car outre que les rois estoient électifs, et que l’élection s’en faisoit par tout le peuple, c’estoit encore au peuple assemblé à confirmer les loix, et à résoudre la paix ou la guerre. Il y avoit mesme des cas particuliers où les rois déferoient au peuple le jugement souverain : témoin Tullus Hostilius, qui n’osant ni condamner ni absoudre Horace comblé tout ensemble et d’honneur pour avoir vaincu les Curiaces, et de honte pour avoir tué sa soeur, le fit juger par le peuple. Ainsi les rois n’avoient proprement que le commandement des armées, et l’autorité de convoquer les assemblées legitimes, d’y proposer les affaires, de maintenir les loix, et d’exécuter les decrets publics. Quand Servius Tullius conceût le dessein que vous avez veû de réduire Rome en république, il augmenta dans un peuple déja si libre l’amour de la liberté ; et de là vous pouvez juger combien les romains en furent jaloux quand ils l’eûrent goustée toute entiere sous leurs consuls. On frémit encore en voyant dans les histoires la triste fermeté du consul Brutus, lors qu’il fit mourir à ses yeux ses deux enfans, qui s’estoient laissez entraisner aux sourdes pratiques que les Tarquins faisoient dans Rome pour y rétablir leur domination. Combien fut affermi dans l’amour de la liberté un peuple qui voyoit ce consul severe immoler à la liberté sa propre famille ! Il ne faut plus s’étonner, si on méprisa dans Rome les efforts des peuples voisins, qui entreprirent de rétablir les Tarquins bannis. Ce fut en vain que le roy Porsena les prit en sa protection. Les romains presque affamez, luy firent connoistre par leur fermeté, qu’ils vouloient du moins mourir libres. Le peuple fut encore plus ferme que le senat ; et Rome entiere fit dire à ce puissant roy qui venoit de la réduire à l’extremité, qu’il cessast d’interceder pour les Tarquins, puis que résoluë de tout hasarder pour sa liberté, elle recevroit plustost ses ennemis que ses tyrans. Porsena étonné de la fierté de ce peuple, et de la hardiesse plus qu’humaine de quelques particuliers, résolut de laisser les romains joûïr en paix d’une liberté qu’ils sçavoient si bien défendre.

La liberté leur estoit donc un tresor qu’ils préferoient à toutes les richesses de l’univers. Aussi avez-vous veû que dans leurs commencemens, et mesme bien avant dans leurs progrés, la pauvreté n’estoit pas un mal pour eux : au contraire, ils la regardoient comme un moyen de garder leur liberté plus entiere, n’y ayant rien de plus libre ni de plus indépendant qu’un homme qui sçait vivre de peu, et qui sans rien attendre de la protection ou de la liberalité d’autruy, ne fonde sa subsistence que sur son industrie et sur son travail. C’est ce que faisoient les romains. Nourrir du bestail, labourer la terre, se dérober à eux-mesmes tout ce qu’ils pouvoient, vivre d’épargne et de travail : voilà quelle estoit leur vie ; c’est de quoy ils soustenoient leur famille, qu’ils accoustumoient à de semblables travaux. Tite Live a raison de dire qu’il n’y eût jamais de peuple où la frugalité, où l’épargne, où la pauvreté ayent esté plus long-temps en honneur. Les senateurs les plus illustres, à n’en regarder que l’exterieur, differoient peu des païsans, et n’avoient d’éclat ni de majesté qu’en public, et dans le senat. Du reste on les trouvoit occupez du labourage et des autres soins de la vie rustique, quand on les alloit querir pour commander les armées. Ces exemples sont frequens dans l’histoire romaine. Curius et Fabrice, ces grands capitaines qui vainquirent Pyrrhus, un roy si riche, n’avoient que de la vaisselle de terre ; et le premier à qui les Samnites en offroient d’or et d’argent, répondit que son plaisir n’estoit pas d’en avoir, mais de commander à qui en avoit. Aprés avoir triomphé, et avoir enrichi la république des dépouïlles de ses ennemis, ils n’avoient pas de quoy se faire enterrer. Cette moderation duroit encore pendant les guerres puniques. Dans la premiere on voit Régulus général des armées romaines demander son congé au senat pour aller cultiver sa métairie abandonnée pendant son absence. Aprés la ruine de Carthage, on voit encore de grands exemples de la premiere simplicité. Aemilius Paulus qui augmenta le tresor public par le riche tresor des rois de Macedoine, vivoit selon les regles de l’ancienne frugalité, et mourut pauvre. Mummius, en ruinant Corinthe, ne profita que pour le public des richesses de cette ville opulente et voluptueuse. Ainsi les richesses estoient méprisées : la modération et l’innocence des généraux romains faisoient l’admiration des peuples vaincus. Cependant dans ce grand amour de la pauvreté, les romains n’épargnoient rien pour la grandeur et pour la beauté de leur ville. Dés leurs commencemens, les ouvrages publics furent tels, que Rome n’en rougit pas depuis mesme qu’elle se vit maistresse du monde. Le capitole basti par Tarquin le superbe, et le temple qu’il éleva à Jupiter dans cette forteresse, estoient dignes deslors de la majesté du plus grand des dieux, et de la gloire future du peuple romain. Tout le reste répondoit à cette grandeur. Les principaux temples, les marchez, les bains, les places publiques, les grands chemins, les aqueducs, les cloaques mesmes et les égouts de la ville avoient une magnificence qui paroistroit incroyable, si elle n’estoit attestée par tous les historiens, et confirmée par les restes que nous en voyons. Que diray-je de la pompe des triomphes, des céremonies de la religion, des jeux et des spectacles qu’on donnoit au peuple ? En un mot tout ce qui servoit au public, tout ce qui pouvoit donner aux peuples une grande idée de leur commune patrie, se faisoit avec profusion autant que le temps le pouvoit permettre. L’épargne regnoit seulement dans les maisons particulieres. Celuy qui augmentoit ses revenus et rendoit ses terres plus fertiles par son industrie et par son travail, qui estoit le meilleur oeconome, et prenoit le plus sur luy-mesme, s’estimoit le plus libre, le plus puissant, et le plus heureux. Il n’y a rien de plus éloigné d’une telle vie, que la mollesse. Tout tendoit plustost à l’autre excés, je veux dire, à la dureté. Aussi les moeurs des romains avoient-elles naturellement quelque chose, non seulement de rude et de rigide, mais encore de sauvage et de farouche. Mais ils n’oublierent rien pour se réduire eux-mesmes sous de bonnes loix ; et le peuple le plus jaloux de sa liberté que l’univers ait jamais veû, se trouva en mesme temps le plus soumis à ses magistrats et à la puissance legitime. La milice d’un tel peuple ne pouvoit manquer d’estre admirable, puis qu’on y trouvoit avec des courages fermes et des corps vigoureux une si prompte et si exacte obéïssance. Les loix de cette milice estoient dures, mais necessaires. La victoire estoit perilleuse, et souvent mortelle à ceux qui la gagnoient contre les ordres. Il y alloit de la vie, non seulement à fuir, à quiter ses armes, à abandonner son rang, mais encore à se remuër, pour ainsi dire, et à branler tant soit peu sans le commandement du général. Qui mettoit les armes bas devant l’ennemi, qui aimoit mieux se laisser prendre que de mourir glorieusement pour sa patrie, estoit jugé indigne de toute assistance. Pour l’ordinaire on ne comptoit plus les prisonniers parmi les citoyens, et on les laissoit aux ennemis comme des membres retranchez de la république. Vous avez veû dans Florus et dans Ciceron l’histoire de Régulus qui persuada au senat, aux dépens de sa propre vie, d’abandonner les prisonniers aux carthaginois. Dans la guerre d’Annibal, et aprés la perte de la bataille de Cannes, c’est à dire, dans le temps où Rome épuisée par tant de pertes manquoit le plus de soldats, le senat aima mieux armer contre sa coustume huit mille esclaves que de racheter huit mille romains qui ne luy auroient pas plus cousté que la nouvelle milice qu’il fallut lever. Mais dans la necessité des affaires on établit plus que jamais comme une loy inviolable, qu’un soldat romain devoit ou vaincre ou mourir.

Par cette maxime les armées romaines, quoy-que défaites et rompuës, combatoient et se rallioient jusqu’à la derniere extrémité ; et comme remarque Salluste, il se trouve parmi les romains plus de gens punis pour avoir combatu sans en avoir ordre, que pour avoir lasché le pied et quitté son poste : de sorte que le courage avoit plus besoin d’estre réprimé, que la lascheté n’avoit besoin d’estre excitée.

Ils joignirent à la valeur l’esprit et l’invention. Outre qu’ils estoient par eux-mesmes appliquez et ingenieux, ils sçavoient profiter admirablement de tout ce qu’ils voyoient dans les autres peuples de commode pour les campemens, pour les ordres de bataille, pour le genre mesme des armes, en un mot pour faciliter tant l’attaque que la défense. Vous avez veû dans Salluste et dans les autres auteurs ce que les romains ont appris de leurs voisins et de leurs ennemis mesmes. Qui ne sçait qu’ils ont appris des carthaginois l’invention des galeres par lesquelles ils les ont batus, et enfin qu’ils ont tiré de toutes les nations qu’ils ont connuës de quoy les surmonter toutes ?

En effet, il est certain de leur aveu propre, que les gaulois les surpassoient en force de corps, et ne leur cedoient pas en courage. Polybe nous fait voir qu’en une rencontre décisive les gaulois d’ailleurs plus forts en nombre montrerent plus de hardiesse que ne firent les romains quelque déterminez qu’ils fussent ; et nous voyons toutefois en cette mesme rencontre ces romains inferieurs en tout le reste l’emporter sur les gaulois, parce qu’ils sçavoient choisir de meilleures armes, se ranger dans un meilleur ordre, et mieux profiter du temps dans la meslée. C’est ce que vous pourrez voir quelque jour plus exactement dans Polybe ; et vous avez souvent remarqué vous-mesme dans les commentaires de Cesar, que les romains commandez par ce grand homme ont subjugué les gaulois plus encore par les adresses de l’art militaire que par leur valeur.

Les macedoniens si jaloux de conserver l’ancien ordre de leur milice formée par Philippe et par Alexandre croyoient leur phalange invincible, et ne pouvoient se persuader que l’esprit humain fust capable de trouver quelque chose de plus ferme. Cependant le mesme Polybe et Tite Live aprés luy ont démontré, qu’à considerer seulement la nature des armées romaines et de celles des macedoniens, les dernieres ne pouvoient manquer d’estre batuës à la longue, parce que la phalange macedonienne qui n’estoit qu’un gros bataillon quarré, fort épais de toutes parts, ne pouvoit se mouvoir que tout d’une piéce, au lieu que l’armée romaine distinguée en petits corps, estoit plus prompte et plus disposée à toute sorte de mouvemens. Les romains ont donc trouvé, ou ils ont bientost appris l’art de diviser les armées en plusieurs bataillons et escadrons, et de former les corps de réserve, dont le mouvement est si propre à pousser ou à soustenir ce qui s’ébranle de part et d’autre. Faites marcher contre des troupes ainsi disposées la phalange macedonienne : cette grosse et lourde machine sera terrible à la verité à une armée sur laquelle elle tombera de tout son poids ; mais, comme parle Polybe, elle ne peut conserver long-temps sa propriété naturelle, c’est à dire, sa solidité et sa consistence, parce qu’il luy faut des lieux propres, et pour ainsi dire, faits exprés, et qu’à faute de les trouver, elle s’embarasse elle-mesme, ou plustost elle se rompt par son propre mouvement. Joint qu’estant une fois enfoncée, elle ne sçait plus se rallier. Au lieu que l’armée romaine divisée en ses petits corps, profite de tous les lieux, et s’y accommode : on l’unit, et on la sépare comme on veut ; elle défile aisément, et se rassemble sans peine ; elle est propre aux détachemens, aux ralliemens, à toute sorte de conversions et d’évolutions qu’elle fait ou toute entiere ou en partie, selon qu’il est convenable ; enfin elle a plus de mouvemens divers, et par consequent plus d’action et plus de force que la phalange. Concluez donc avec Polybe, qu’il falloit que la phalange luy cedast, et que la Macedoine fust vaincuë. Il y a plaisir, monseigneur, à vous parler de ces choses dont vous estes si bien instruit par d’excellens maistres, et que vous voyez pratiquées sous les ordres de Loûïs Le Grand d’une maniere si admirable, que je ne sçay si la milice romaine a jamais rien eû de plus beau. Mais sans vouloir icy la mettre aux mains avec la milice françoise, je me contente que vous ayiez veû que la milice romaine, soit qu’on regarde la science mesme de prendre ses avantages, ou qu’on s’attache à considerer son extréme severité à faire garder tous les ordres de la guerre, a surpassé de beaucoup tout ce qui avoit paru dans les siecles précedens.

Aprés la Macedoine, il ne faut plus vous parler de la Grece : vous avez veû que la Macedoine y tenoit le dessus, et ainsi elle vous apprend à juger du reste. Athenes n’a plus rien produit depuis les temps d’Alexandre. Les étoliens qui se signalerent en diverses guerres, estoient plustost indociles que libres, et plustost brutaux que vaillans. Lacedémone avoit fait son dernier effort pour la guerre, en produisant Cléomene ; et la ligue des achéens, en produisant Philopoemen. Rome n’a point combatu contre ces deux grands capitaines ; mais le dernier qui vivoit du temps d’Annibal et de Scipion, à voir agir les romains dans la Macedoine, jugea bien que la liberté de la Grece alloit expirer, et qu’il ne luy restoit plus qu’à reculer le moment de sa chute. Ainsi les peuples les plus belliqueux cedoient aux romains. Les romains ont triomphé du courage dans les gaulois, du courage et de l’art dans les grecs, et de tout cela soustenu de la conduite la plus rafinée, en triomphant d’Annibal ; de sorte que rien n’égala jamais la gloire de leur milice.

Aussi n’ont-ils rien eû dans tout leur gouvernement dont ils se soient tant vantez que de leur discipline militaire. Ils l’ont toûjours considerée comme le fondement de leur empire. La discipline militaire est la chose qui a paru la premiere dans leur estat, et la derniere qui s’y est perduë : tant elle estoit attachée à la constitution de leur république. Une des plus belles parties de la milice romaine estoit qu’on n’y loûoit point la fausse valeur. Les maximes du faux honneur qui ont fait perir tant de monde parmi nous, n’estoient pas seulement connuës dans une nation si avide de gloire. On remarque de Scipion et de Cesar, les deux premiers hommes de guerre et les plus vaillans qui ayent esté parmi les romains, qu’ils ne se sont jamais exposez qu’avec précaution, et lors qu’un grand besoin le demandoit. On n’attendoit rien de bon d’un général qui ne sçavoit pas connoistre le soin qu’il devoit avoir de conserver sa personne, et on réservoit pour le vray service les actions d’une hardiesse extraordinaire. Les romains ne vouloient point de batailles hazardées mal à propos, ni de victoires qui coustassent trop de sang ; de sorte qu’il n’y avoit rien de plus hardi, ni tout ensemble de plus ménagé qu’estoient les armées romaines. Mais comme il ne suffit pas d’entendre la guerre si on n’a un sage conseil pour l’entreprendre à propos, et tenir le dedans de l’estat dans un bon ordre, il faut encore vous faire observer la profonde politique du senat romain. à le prendre dans les bons temps de la république, il n’y eût jamais d’assemblée où les affaires fussent traitées plus meûrement, ni avec plus de secret, ni avec une plus longue prévoyance, ni dans un plus grand concours, et avec un plus grand zele pour le bien public. Le saint esprit n’a pas dédaigné de marquer cecy dans le livre des machabées, ni de loûër la haute prudence et les conseils vigoureux de cette sage compagnie où personne ne se donnoit de l’autorité que par la raison, et dont tous les membres conspiroient à l’utilité publique sans partialité et sans jalousie. Pour le secret, Tite Live nous en donne un exemple illustre. Pendant qu’on meditoit la guerre contre Persée, Eumenes roy de Pergame ennemi de ce prince vint à Rome pour se liguer contre luy avec le senat. Il y fit ses propositions en pleine assemblée, et l’affaire fut résoluë par les suffrages d’une compagnie composée de trois cens hommes. Qui croiroit que le secret eust esté gardé, et qu’on n’ait jamais rien sceû de la déliberation que quatre ans aprés quand la guerre fut achevée ? Mais ce qu’il y a de plus surprenant, est que Persée avoit à Rome ses ambassadeurs pour observer Eumenes. Toutes les villes de Grece et d’Asie, qui craignoient d’estre enveloppées dans cette querelle, avoient aussi envoyé les leurs, et tous ensemble taschoient à découvrir une affaire d’une telle consequence. Au milieu de tant d’habiles négotiateurs le senat fut impénetrable. Pour faire garder le secret, on n’eût jamais besoin de supplices, ni de défendre le commerce avec les étrangers sous des peines rigoureuses. Le secret se recommandoit comme tout seul, et par sa propre importance. C’est une chose surprenante dans la conduite de Rome, d’y voir le peuple regarder presque toûjours le senat avec jalousie, et néanmoins luy déferer tout dans les grandes occasions, et sur tout dans les grands perils. Alors on voyoit tout le peuple tourner les yeux sur cette sage compagnie, et attendre ses résolutions comme autant d’oracles.

Une longue experience avoit appris aux romains que delà estoient sortis tous les conseils qui avoient sauvé l’estat. C’estoit dans le senat que se conservoient les anciennes maximes, et l’esprit, pour ainsi parler, de la république. C’estoit-là que se formoient les desseins qu’on voyoit se soustenir par leur propre suite ; et ce qu’il y avoit de plus grand dans le senat, est qu’on n’y prenoit jamais des résolutions plus vigoureuses que dans les plus grandes extrémitez. Ce fut au plus triste estat de la république, lors que foible encore et dans sa naissance elle se vit tout ensemble et divisée au dedans par les tribuns, et pressée au dehors par les volsques que Coriolan irrité menoit contre sa patrie. Ces peuples toûjours batus par les romains espererent de se venger ayant à leur teste le plus grand homme de Rome, le plus entendu à la guerre, le plus liberal, le plus incompatible avec l’injustice ; mais le plus dur, le plus difficile, et le plus aigri. Ils vouloient se faire citoyens par force ; et aprés de grandes conquestes, maistres de la campagne et du païs, ils menaçoient de tout perdre si on n’accordoit leur demande. Rome n’avoit ni armée ni chefs ; et néanmoins dans ce triste estat, et pendant qu’elle avoit tout à craindre, on vit sortir tout à coup ce hardi decret du senat, qu’on periroit plustost que de rien ceder à l’ennemi armé, et qu’on luy accorderoit des conditions équitables, aprés qu’il auroit retiré ses armes.

La mere de Coriolan qui fut envoyée pour le fléchir, luy disoit entre autres raisons, ne connoissez-vous pas les romains ? Ne sçavez-vous pas, mon fils, que vous n’en aurez rien que par les prieres, et que vous n’en obtiendrez ni grande ni petite chose par la force ? le sévere Coriolan se laissa vaincre : il luy en cousta la vie, et les volsques choisirent d’autres généraux : mais le senat demeura ferme dans ses maximes, et le decret qu’il donna de ne rien accorder par force, passa pour une loy fondamentale de la politique romaine, dont il n’y a pas un seul exemple que les romains se soient départis dans tous les temps de la république. Parmi eux, dans les estats les plus tristes, jamais les foibles conseils n’ont esté seulement écoutez. Ils estoient toûjours plus traitables victorieux que vaincus : tant le senat sçavoit maintenir les anciennes maximes de la république, et tant il y sçavoit confirmer le reste des citoyens.

De ce mesme esprit sont sorties les résolutions prises tant de fois dans le senat, de vaincre les ennemis par la force ouverte, sans y employer les ruses ou les artifices, mesme ceux qui sont permis à la guerre : ce que le senat ne faisoit ni par un faux point d’honneur, ni pour avoir ignoré les loix de la guerre ; mais parce qu’il ne jugeoit rien de plus efficace pour abbatre un ennemi orgueïlleux que de luy oster toute l’opinion qu’il pourroit avoir de ses forces, afin que vaincu jusques dans le coeur, il ne vist plus de salut que dans la clemence du vainqueur. C’est ainsi que s’établit par toute la terre cette haute opinion des armes romaines. La croyance répanduë par tout que rien ne leur résistoit, faisoit tomber les armes des mains à leurs ennemis, et donnoit à leurs alliez un invincible secours. Vous voyez ce que fait dans toute l’Europe une semblable opinion des armes françoises ; et le monde étonné des exploits du roy, confesse qu’il n’appartenoit qu’à luy seul de donner des bornes à ses conquestes.

La conduite du senat romain si forte contre les ennemis, n’estoit pas moins admirable dans la conduite du dedans. Ces sages senateurs avoient quelquefois pour le peuple une juste condescendance, comme lors que dans une extréme necessité non seulement ils se taxerent eux-mesmes plus haut que les autres, ce qui leur estoit ordinaire, mais encore qu’ils déchargerent le menu peuple de tout impost, ajoustant que les pauvres payoient un assez grand tribut à la république, en nourrissant leurs enfans . Le senat montra par cette ordonnance qu’il sçavoit en quoy consistoient les vrayes richesses d’un estat ; et un si beau sentiment joint aux témoignages d’une bonté paternelle, fit tant d’impression dans l’esprit des peuples, qu’ils devinrent capables de soustenir les dernieres extrémitez pour le salut de leur patrie. Mais quand le peuple méritoit d’estre blasmé, le senat le faisoit aussi avec une gravité et une vigueur digne de cette sage compagnie, comme il arriva dans le démeslé entre ceux d’Ardée et d’Aricie. L’histoire en est mémorable, et mérite de vous estre racontée. Ces deux peuples estoient en guerre pour des terres que chacun d’eux prétendoit. Enfin las de combatre, ils convinrent de se rapporter au jugement du peuple romain, dont l’équité estoit réverée par tous les voisins. Les tribus furent assemblées, et le peuple ayant connu dans la discussion que ces terres prétenduës par d’autres luy appartenoient de droit, se les adjugea. Le senat, quoy-que convaincu que le peuple dans le fond avoit bien jugé, ne put souffrir que les romains eussent démenti leur générosité naturelle, ni qu’ils eussent laschement trompé l’esperance de leurs voisins qui s’estoient soumis à leur arbitrage. Il n’y eût rien que ne fist cette compagnie pour empescher un jugement d’un si pernicieux exemple, où les juges prenoient pour eux les terres contestées par les parties. Aprés que la sentence eût esté renduë, ceux d’Ardée dont le droit estoit le plus apparent, indignez d’un jugement si inique, estoient prests à s’en venger par les armes. Le senat ne fit point de difficulté de leur déclarer publiquement qu’il estoit aussi sensible qu’eux-mesmes à l’injure qui leur avoit esté faite ; qu’à la verité il ne pouvoit pas casser un decret du peuple, mais que si aprés cette offense, ils vouloient bien se fier à la compagnie de la réparation qu’ils avoient raison de prétendre, le senat prendroit un tel soin de leur satisfaction, qu’il ne leur resteroit aucun sujet de plainte. Les ardéates se fierent à cette parole. Il leur arriva une affaire capable de ruiner leur ville de fond en comble. Ils receûrent un si prompt secours par les ordres du senat, qu’ils se crurent trop bien payez de la terre qui leur avoit esté ostée, et ne songeoient plus qu’à remercier de si fideles amis. Mais le senat ne fut pas content, jusqu’à ce qu’en leur faisant rendre la terre que le peuple romain s’estoit adjugée, il abolit la memoire d’un si infame jugement.

Je n’entreprends pas icy de vous dire combien le senat a fait d’actions semblables ; combien il a livré aux ennemis de citoyens parjures qui ne vouloient pas leur tenir parole, ou qui chicanoient sur leurs sermens ; combien il a condamné de mauvais conseils qui avoient eû d’heureux succés : je vous diray seulement que cette auguste compagnie n’inspiroit rien que de grand au peuple romain, et donnoit en toutes rencontres une haute idée de ses conseils, persuadée qu’elle estoit que la réputation estoit le plus ferme appuy des estats.

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