Oraisons funèbres (page 2)
Le Sage nous l'a montré dans les dernières paroles de l'Ecclésiaste, et bientôt Madame nous le fera paraître dans les dernières actions de sa vie. Crains Dieu, et observe ses commandements ; car c'est là tout l'homme ; comme s'il disait : Ce n'est pas l'homme que j'ai méprisé, ne le croyez pas ; ce sont les opinions, ce sont les erreurs par lesquelles l'homme abusé se déshonore lui-même. Voulez-vous savoir en un mot ce que c'est que l'homme ? Tout son devoir, tout son objet, toute sa nature, c'est de craindre Dieu : tout le reste est vain, je le déclare ; mais aussi tout le reste n'est pas l'homme. Voici ce qui est réel et solide, et ce que la mort ne peut enlever ; car, ajoute l'Ecclésiaste, Dieu examinera dans son jugement tout ce que nous aurons fait de bien et de mal. Il est donc maintenant aisé de concilier toutes choses. Le Psalmiste dit qu'à la mort périront toutes nos pensées ; oui, celles que nous aurons laissé emporter au monde, dont la figure passe et s'évanouit. Car encore que notre esprit soit de nature à vivre toujours, il abandonne à la mort tout ce qu'il consacre aux choses mortelles ; de sorte que nos pensées, qui devaient être incorruptibles du côté de leur principe, deviennent périssables du côté de leur objet. Voulez-vous sauver quelque chose de ce débris si universel, si inévitable ? Donnez à Dieu vos affections : nulle force ne vous ravira ce que vous aurez déposé en ses mains divines. Vous pourrez hardiment mépriser la mort, à l'exemple de notre héroïne chrétienne. Mais, afin de tirer d'un si bel exemple toute l'instruction qu'il nous peut donner, entrons dans une profonde considération des conduites de Dieu sur elle, et adorons en cette princesse le mystère de la prédestination et de la grâce.
Vous savez que toute la vie chrétienne, que tout l'ouvrage de notre salut est une suite continuelle de miséricordes ; mais le fidèle interprète du mystère de la grâce, je veux dire le grand Augustin, m'apprend cette véritable et solide théologie, que c'est dans la première grâce et dans la dernière que la grâce se montre grâce, c'est-à-dire que c'est dans la vocation qui nous prévient et dans la persévérance finale qui nous couronne que la bonté qui nous sauve paraît toute gratuite et toute pure. En effet, comme nous changeons deux fois d'état, en passant premièrement des ténèbres à la lumière, et ensuite de la lumière imparfaite de la foi à la lumière consommée de la gloire, comme c'est la vocation qui nous inspire la foi, et que c'est la persévérance qui nous transmet à la gloire, il a plu à la divine bonté de se marquer elle-même au commencement de ces deux états par une impression illustre et particulière, afin que nous confession que toute la vie du chrétien, et dans le temps qu'il espère et dans le temps qu'il jouit, est un miracle de grâce.
Que ces deux principaux moments de la grâce ont été bien marqués par les merveilles que Dieu a faite pour le salut éternel de Henriette d'Angleterre ! Pour la donner à l’Église, il a fallu renverser tout un grand royaume. La grandeur de la maison d'où elle est sortie n'était pour elle qu'un engagement plus étroit dans le schisme de ses ancêtres, disons: des derniers de ses ancêtres, puisque tout ce qui les précède, à remonter jusqu'aux premiers temps, est si pieux et si catholique. Mais si les lois de l’État s'opposent à son salut éternel, Dieu ébranlera tout l’État pour l'affranchir de ces lois. Il met les âmes à ce prix ; il remue le ciel et la terre pour enfanter ses élus ; et comme rien ne lui est cher que ces enfants de sa dilection éternelle, que ces membres inséparables de son Fils bien-aimé, rien ne lui coûte, pourvu qu'il les sauve.
Notre princesse est persécutée avant que de naître, délaissée aussitôt que mise au monde, arrachée en naissant à la piété d'une mère catholique, captive dès le berceau des ennemis implacables de sa maison et, ce qui était plus déplorable, captive des ennemis de l’Église, par conséquent destinée premièrement par sa glorieuse naissance, et ensuite par sa malheureuse captivité, à l'erreur et à l'hérésie. Mais le sceau de Dieu était sur elle. Elle pouvait dire avec le prophète : Mon père et ma mère m'ont abandonnée ; mais le Seigneur m'a reçue en sa protection. Délaissée de toute la terre dès ma naissance, je fus comme jetée entre les bras de sa Providence paternelle, et dès le ventre de ma mère il se déclara mon Dieu. Ce fut à cette garde fidèle que la reine sa mère commit ce précieux dépôt. Elle ne fut point trompée dans sa confiance. Deux ans après, un coup imprévu, et qui tenait du miracle, délivra la princesse des mains des rebelles. Malgré les tempêtes de l'Océan, et les agitations encore plus violentes de la terre, Dieu, la prenant sur ses ailes comme l'aigle prend ses petits la porta lui-même dans ce royaume, lui-même la posa dans le sein de la reine sa mère, ou plutôt dans le sein de l’Église catholique.
Là elle apprit les maximes de la piété véritable, moins par les instructions qu'elle y recevait que par les exemples vivants de cette grande et religieuse reine. Elle a imité ses pieuses libéralités. Ses aumônes toujours abondantes se sont répandues principalement sur les catholiques d'Angleterre, dont elle a été la fidèle protectrice. Digne fille de saint Édouard et de saint Louis, elle s'attacha du fond de son cœur à la foi de ces deux grands rois. Qui pourrait assez exprimer le zèle dont elle brûlait pour le rétablissement de cette fois dans le royaume d'Angleterre, où l'on en conserve encore tant de précieux monuments ? Nous savons qu'elle n'eût pas craint d'exposer sa vie pour un si pieux dessein. Et le ciel nous l'a ravie ! O Dieu ! que prépare ici votre éternelle Providence ? Me permettrez-vous, ô Seigneur, d'envisager en tremblant vos saints et redoutables conseils ? Est-ce que les temps de confusion ne sont pas encore accomplis ? est-ce que le crime qui fit céder vos vérités saintes à des passions malheureuses est encore devant vos yeux, et que vous ne l'avez pas assez puni par un aveuglement de plus d'un siècle ? Nous ravissez-vous Henriette par un effet du même jugement qui abrégea les jours de la reine Marie et son règne si favorable à l’Église ? ou bien voulez-vous triompher seul ? et, en nous ôtant les moyens dont nos désirs se flattaient, réservez-vous, dans les temps marqués par votre prédestination éternelle, de secrets retours à l’État et à la maison d'Angleterre ? Quoi qu'il en soit, ô grand Dieu, recevez-en aujourd'hui les bienheureuses prémices en la personne de cette princesse. Puisse toute sa maison et tout le royaume suivre l'exemple de sa foi ! Ce grand roi, qui remplit de tant de vertus le trône de ses ancêtres et fait louer tours les jours la divine main qui l'y a rétabli comme par miracle, n'improuvera pas notre zèle si nous souhaitons devant Dieu que lui et tous ses peuples soient comme nous. Opto apud Deum, non tantum te, sed etiam omnes fieri tales, qualis et ego sum. Ce souhait est fait pour les rois, et saint Paul, étant dans les fers, le fit la première fois en faveur du roi Agrippa ; mais saint Paul en exceptait ses liens, exceptis vinculis bis ; et nous, nous souhaitons principalement que l'Angleterre, trop libre dans sa croyance, trop licencieuse dans ses sentiments, soit enchaînée comme nous de ces bienheureux liens qui empêchent l'orgueil humain de s'égarer dans ses pensées, en le captivant sous l'autorité du Saint-Esprit et de l’Église.
Après vous avoir exposé le premier effet de la grâce de Jésus-Christ en notre princesse, il me reste, Messieurs, de vous faire considérer le dernier, qui couronnera tous les autres. C'est par cette dernière grâce que la mort change de nature pour les chrétiens, puisqu'au lieu qu'elle semblait être faite pour nous dépouiller de tout, elle commence, comme dit l'Apôtre, à nous revêtir, et nous assure éternellement la possession des biens véritables. Tant que nous sommes détenus dans cette demeure mortelle, nous vivons assujettis aux changements, parce que, si vous me permettez de parler ainsi, c'est la loi du pays que nous habitons; et nous ne possédons aucun bien, même dans l'ordre de la grâce, que nous ne puissions perdre un moment après par la mutabilité naturelle de nos désirs. Mais aussitôt qu'on cesse pour nous de compter les heures, et de mesurer notre vie par les jours et par les années, sortis des figures qui passent et des ombres qui disparaissent, nous arrivons au règne de la vérité où nous sommes affranchis de la loi des changements. Ainsi notre âme n'est plus en péril ; nos résolutions ne vacillent plus ; la mort, ou plutôt la grâce de la persévérance finale, a la force de les fixer ; et de même que le testament de Jésus-Christ, par lequel il se donne à nous, est confirmé à jamais, suivant le droit des testaments et la doctrine de l'Apôtre, par la mort de ce divin testateur, ainsi la mort du fidèle fait que ce bienheureux testament, par lequel de notre côté nous nous donnons au Sauveur, devient irrévocable.
Donc, Messieurs, si je vous fais voir encore une fois Madame aux prises avec la mort, n'appréhendez rien pour elle ; quelque cruelle que la mort vous paraisse, elle ne doit servir à cette fois que pour accomplir l’œuvre de la grâce, et sceller en cette princesse le conseil de son éternelle prédestination. Voyons donc ce dernier combat ; mais encore un coup affermissons-nous. Ne mêlons point de faiblesse à une si forte action, et ne déshonorons point par nos larmes une si belle victoire. Voulez-vous voir combien la grâce qui a fait triompher Madame a été puissante ? voyez combien la mort a été terrible. Premièrement elle a plus de prise sur une princesse qui a tant à perdre. Que d'années elle va ravir à cette jeunesse ! que de joie elle enlève à cette fortune! que de gloire elle ôte à ce mérite ! D'ailleurs peut-elle venir ou plus prompte ou plus cruelle ? C'est ramasser toutes ses forces, c'est unir tout ce qu'elle a de plus redoutable, que de joindre, comme elle fait, aux plus vives douleurs l'attaque la plus imprévue. Mais quoique, sans menacer et sans avertir, elle se fasse sentir tout entière dès le premier coup, elle trouve la princesse prête. La grâce, plus active encore, l'a déjà mise en défense. Ni la gloire ni la jeunesse n'auront un soupir. Un regret immense de ses péchés ne lui permet pas de regretter autre chose. Elle demande le crucifix sur lequel elle avait vu expirer la reine sa belle-mère, comme pour y recueillir les impressions de constance et de piété que cette âme vraiment chrétienne y avait laissées avec les derniers soupirs. A la vue d'un si grand objet, n'attendez pas de cette princesse des discours étudiés et magnifiques : une sainte simplicité fait ici toute la grandeur. Elle s'écrie : O mon Dieu, pourquoi n'ai-je pas toujours mis en vous ma confiance ? Elle s'afflige, elle se rassure, elle confesse humblement, et avec tous les sentiments d'une profonde douleur, que de ce jour seulement elle commence à connaître Dieu, n'appelant pas le connaître que de regarder encore tant soit peu le monde. Qu'elle nous parut au-dessus de ces lâches chrétiens qui s'imaginent avancer leur mort quand ils préparent leur confession, qui ne reçoivent les saints sacrements que par force : dignes certes de recevoir pour leur jugement ce mystère de piété qu'ils ne reçoivent qu'avec répugnance ! Madame appelle les prêtres plutôt que les médecins. Elle demande d'elle-même les sacrements de l’Église; la pénitence avec componction ; l'Eucharistie avec crainte, et puis avec confiance ; la sainte onction des mourants avec un pieux empressement. Bien loin d'en être effrayée, elle veut la recevoir avec connaissance: elle écoute l'explication de ces saintes cérémonies, de ces prières apostoliques, qui par une espèce de charme divin suspendent les douleurs les plus violentes, qui font oublier la mort (je l'ai vu souvent) à qui les écoute avec foi; elle les suit, elle s'y conforme; on lui voit paisiblement présenter son corps à cette huile sacrée, ou plutôt au sang de Jésus qui coule si abondamment avec cette précieuse liqueur.
Ne croyez pas que ces excessives et insupportables douleurs aient tant soit peu troublé sa grande âme. Ah ! je ne veux plus tant admirer les braves, ni les conquérants. Madame m'a fait connaître la vérité de cette parole du Sage : Le patient vaut mieux que le fort ; et celui qui dompte son cœur vaut mieux que celui qui prend des villes. Combien a-t-elle été maîtresse du sien ! Avec quelle tranquillité a-t-elle satisfait à tous ses devoirs ! Rappelez en votre pensée ce qu'elle dit à Monsieur. Quelle force ! quelle tendresse ! O paroles qu'on voyait sortir de l'abondance d'un cœur qui se sent au-dessus de tout, paroles que la mort présente, et Dieu plus présent encore, ont consacrées, sincère production d'une âme qui, tenant au ciel, ne doit plus rien à la terre que la vérité, vous vivrez éternellement dans la mémoire des hommes, mais surtout vous vivrez éternellement dans le cœur de ce grand prince. Madame ne peut plus résister aux larmes qu'elle lui voit répandre. Invincible par tout autre endroit, ici elle est contrainte de céder. Elle prie Monsieur de se retirer, parce qu'elle ne veut plus sentir de tendresse que pour ce Dieu crucifié qui lui tend les bras. Alors qu'avons-nous vu ? qu'avons-nous ouï ? Elle se conformait aux ordres de Dieu ; elle lui offrait ses souffrances en expiation de ses fautes ; elle professait hautement la foi catholique, et la résurrection des morts, cette précieuse consolation des fidèles mourants. Elle excitait le zèle de ceux qu'elle avait appelés pour l'exciter elle-même, et ne voulait point qu'ils cessassent un moment de l'entretenir des vérités chrétiennes. Elle souhaita mille fois d'être plongée au sang de l'Agneau; c'était un nouveau langage que la grâce lui apprenait. Nous ne voyions en elle ni cette ostentation par laquelle on veut tromper les autres, ni ces émotions d'une âme alarmée par lesquelles on se trompe soi-même. Tout était simple, tout était solide, tout était tranquille; tout partait d'une âme soumise, et d'une source sanctifiée par le Saint-Esprit.
En cet état, Messieurs, qu'avions-nous à demander à Dieu pour cette princesse, sinon qu'il l'affermît dans le bien et qu'il conservât en elle les dons de sa grâce ? Ce grand Dieu nous exauçait ; mais souvent, dit saint Augustin, en nous exauçant il trompe heureusement notre prévoyance. La princesse est affermie dans le bien d'une manière plus haute que celle que nous entendions. Comme Dieu ne voulait plus exposer aux illusions du monde les sentiment d'une piété si sincère, il a fait ce que dit le Sage: il s'est hâté. En effet, quelle diligence ! En neuf heures l'ouvrage est accompli. Il s'est hâté de la tirer du milieu des iniquités. Voilà, dit le grand saint Ambroise, la merveille de la mort dans les chrétiens. Elle ne finit pas leur vie, elle ne finit que leurs péchés et les périls où ils sont exposés. Nous nous sommes plaints que la mort, ennemie des fruits que nous promettait la princesse, les a ravagés dans la fleur ; qu'elle a effacé, pour ainsi dire, sous le pinceau même un tableau qui s'avançait à la perfection avec une incroyable diligence, dont les premiers traits, dont le seul dessin montrait déjà tant de grandeur. Changeons maintenant de langage ; ne disons plus que la mort a tout d'un coup arrêté le cours de la plus belle vie du monde et de l'histoire qui se commençait le plus noblement : disons qu'elle a mis fin aux plus grands périls dont une âme chrétienne peut être assaillie.
Et, pour ne point parler ici des tentations infinies qui attaquent à chaque pas la faiblesse humaine, quel péril n'eût point trouvé cette princesse dans sa propre gloire ? La gloire ! Qu'y a-t-il pour le chrétien de plus pernicieux et de plus mortel ? quel appât plus dangereux ? quelle fumée plus capable de faire tourner les meilleures têtes ? Considérez la princesse ; représentez-vous cet esprit qui, répandu par tout son extérieur, en rendait les grâces si vives : tout était esprit, tout était bonté. Affable à tous avec dignité, elle savait estimer les uns sans fâcher les autres ; et quoique le mérite fût distingué, la faiblesse ne se sentait pas dédaignée. Quand quelqu'un traitait avec elle, il semblait qu'elle eût oublié son rang pour ne se soutenir que par sa raison. On ne s'apercevait presque pas qu'on parlât à une personne si élevée; on sentait seulement au fond de son cœur qu'on eût voulu lui rendre au centuple la grandeur dont elle se dépouillait si obligeamment. Fidèle en ses paroles, incapable de déguisement, sûre à ses amis, par la lumière et la droiture de son esprit elle les mettait à couvert des vains ombrages, et ne leur laissait à craindre que leurs propres fautes. Très reconnaissante des services, elle aimait à prévenir les injures par sa bonté ; vive à les sentir, facile à les pardonner. Que dirai-je de sa libéralité ? Elle donnait non seulement avec joie, mais avec une hauteur d'âme qui marquait tout ensemble et le mépris du don et l'estime de la personne. Tantôt par des paroles touchantes, tantôt même par son silence, elle relevait ses présents, et cet art de donner agréablement, qu'elle avait si bien pratiqué durant sa vie, l'a suivie, je le sais, jusqu'entre les bras de la mort.
Avec tant de grandes et tant d'aimables qualités, qui eût pu lui refuser son admiration ? Mais avec son crédit, avec sa puissance, qui n'eût voulu s'attacher à elle ? N'allait-elle pas gagner tous les cœurs, c'est-à-dire, la seule chose qu'ont à gagner ceux à qui la naissance et la fortune semblent tout donner ? Et si cette haute élévation est un précipice affreux pour les chrétiens, ne puis-je pas dire, Messieurs, pour me servir des paroles fortes du plus grave des historiens, qu'elle allait être précipitée dans la gloire ? Car quelle créature fut jamais plus propre à être l'idole du monde ? Mais ces idoles que le monde adore, à combien de tentations délicates ne sont-elles pas exposées ? La gloire, il est vrai, les défend de quelques faiblesses; mais la gloire les défend-elle de la gloire même ? ne s'adorent-elles pas secrètement ? ne veulent-elles pas être adorées ? Que n'ont-elles pas à craindre de leur amour-propre ? et que se peut refuser la faiblesse humaine, pendant que le monde lui accorde tout ? N'est-ce pas là qu'on apprend à faire servir à l'ambition, à la grandeur, à la politique et la vertu et la religion et le nom de Dieu ? La modération que le monde affecte n'étouffe pas les mouvements de la vanité : elle ne sert qu'à les cacher ; et plus elle ménage le dehors, plus elle livre le cœur aux sentiments les plus délicats et les plus dangereux de la fausse gloire. On ne compte plus que soi-même, et on dit au fond de son cœur : Je suis, et il n'y a que moi sur la terre.
En cet état, Messieurs, la vie n'est-elle pas un péril ? La mort n'est-elle pas une grâce ? Que ne doit-on craindre de ses vices si les bonnes qualités sont si dangereuses? N'est-ce donc pas un bienfait de Dieu d'avoir abrégé les tentations avec les jours de Madame, de l'avoir arrachée à sa propre gloire avant que cette gloire par son excès eût mis en hasard sa modération? Qu'importe que sa vie ait été si courte ? Jamais ce qui doit finir ne peut être long. Quand nous ne compterions point ses confessions plus exactes, ses entretiens de dévotions plus fréquents, son application plus forte à la piété dans les derniers temps de sa vie, ce peu d'heures saintement passées parmi les plus rudes épreuves et dans les sentiments les plus purs du christianisme tiennent lieu toutes seules d'un âge accompli. Le temps a été court, je l'avoue ; mais l'opération de la grâce a été forte, mais la fidélité de l'âme été parfaite. C'est l'effet d'un art consommé de réduire en petit tout un grand ouvrage, et la grâce, cette excellente ouvrière, se plaît quelquefois à renfermer en un jour la perfection d'une longue vie. Je sais que Dieu ne veut pas qu'on s'attende à de tels miracles ; mais si la témérité insensée des hommes abuse de ses bontés, son bras pour cela n'est pas raccourci, et sa main n'est pas affaiblie.
Je me confie pour Madame en cette miséricorde qu'elle a si sincèrement et si humblement réclamée. Il semble que Dieu ne lui ait conservé le jugement libre jusques au dernier soupir qu'afin de faire durer les témoignages de sa foi. Elle a aimé en mourant le sauveur Jésus ; les bras lui ont manqué plutôt que l'ardeur d'embrasser la croix ; j'ai vu sa main défaillante chercher encore en tombant de nouvelles forces pour appliquer sur ses lèvres ce bienheureux signe de notre rédemption: n'est-ce pas mourir entre les bras et dans le baiser du Seigneur ? Ah ! nous pouvons achever ce saint sacrifice pour le repos de Madame avec une pieuse confiance. Ce Jésus en qui elle a espéré, dont elle a porté la croix en son corps par des douleurs si cruelles, lui donnera encore son sang, dont elle est déjà toute teinte, toute pénétrée, par la participation à ses sacrements et par la communion avec ses souffrances. Mais, en priant pour son âme, Chrétiens, songeons à nous-mêmes. Qu'attendons-nous pour nous convertir ? quelle dureté est semblable à la nôtre si un accident si étrange, qui devrait nous pénétrer jusqu'au fond de l'âme, ne fait que nous étourdir pour quelques moments ? Attendons-nous que Dieu ressuscite des mots pour nous instruire ? Il n'est point nécessaire que les morts reviennent, ni que quelqu'un sorte du tombeau ; ce qui entre aujourd'hui dans le tombeau doit suffire pour nous convertir. Car, si nous savons nous connaître, nous confesserons, Chrétiens, que les vérités de l'éternité sont assez bien établies ; nous n'avons rien que de faible à leur opposer ; c'est par passion, et non par raison, que nous osons les combattre. Si quelque chose les empêche de régner sur nous, ces saintes et salutaires vérités, c'est que le monde nous occupe ; c'est que les sens nous enchantent ; c'est que le présent nous entraîne.
Faut-il un autre spectacle pour nous détromper et des sens et du présent et du monde ? La Providence divine pouvait-elle nous mettre en vue, ni de plus près ni plus fortement, la vanité des choses humaines ? et si nos cœurs s'endurcissent après un avertissement si sensible, que lui reste-t-il autre chose que de nous frapper nous-mêmes sans miséricorde ? Prévenons un coup si funeste, et n'attendons pas toujours des miracles de la grâce. Il n'est rien de plus odieux à la souveraine puissance que de la vouloir forcer par des exemples et de lui faire une loi de ses grâces et de ses faveurs. Qu'y a-t-il donc, Chrétiens, qui puisse nous empêcher de recevoir, sans différer, ses inspirations ? Quoi ! le charme de sentir est-il si fort que nous ne puissions rien prévoir ? Les adorateurs des grandeurs humaines seront-ils satisfaits de leur fortune, quand ils verront que dans un moment leur gloire passera à leur nom, leurs titres à leurs tombeaux, leurs biens à des ingrats, et leurs dignités peut-être à leurs envieux ? Que si nous sommes assurés qu'il viendra un dernier jour, où la mort nous forcera de confesser toutes nos erreurs, pourquoi ne pas mépriser par raison ce qu'il faudra un jour mépriser par force ? et quel est notre aveuglement si, toujours avançants vers notre fin et plutôt mourants que vivants, nous attendons les derniers soupirs pour prendre les sentiments que la seule pensée de la mort nous devrait inspirer à tous les moments de notre vie ? Commencez aujourd'hui à mépriser les faveurs du monde ; et toutes les fois que vous serez dans ces lieux augustes, dans ces superbes palais à qui Madame donnait un éclat que vos yeux recherchent encore, toutes les fois que, regardant cette grande place qu'elle remplissait si bien, vous sentirez qu'elle y manque, songez que cette gloire que vous admiriez faisait son péril en cette vie, et que dans l'autre elle est devenue le sujet d'une examen rigoureux où rien n'a été capable de la rassurer que cette sincère résignation qu'elle a eue aux ordres de Dieu, et les saintes humiliations de la pénitence.
ORAISON FUNEBRE
DE HENRIETTE-MARIE
DE FRANCE
R E I N E
D E L A
GRAND’ BRETAGNE
Prononcée le 16. Novembre 1669, en preſence de Monsieur Frere unique du Roy, et de Madame, en l’Egliſe des Religieuſes de Sainte Marie de Challiot, où repoſe le Cœur de Sa Majeſté.
ORAISON FUNEBRE
DE LA REINE
DE LA
GRAND’BRETAGNE
Et nunc Reges intelligite ; erudimini qui judicatis terram. Pſal. 2.
Maintenant, ô Rois, apprenez ; inſtruiſez-vous, Juges de la Terre.
Monseigneur,
Celuy qui regne dans les Cieux, & de qui relevent tous les Empires, à qui seul appartient la gloire, la Majeſté, & l’indépendance, eſt auſſi le ſeul qui ſe glorifie de faire la loy aux Rois, & de leur donner quand il luy plaiſt de grandes & terribles leçons. Soit qu’il éleve les Thrônes, ſoit qu’il les abbaiſſe ; ſoit qu’il communique ſa puiſſance aux Princes, ſoit qu’il la retire luy-meſme & ne leur laiſſe que leur propre foibleſſe : il leur apprend leurs devoirs d’une maniére ſouveraine & digne de luy. Car en leur donnant ſa puiſſance, il leur commande d’en uſer comme il fait luy-meſme pour le bien du monde ; & il leur fait voir en la retirant, que toute leur Majeſté eſt empruntée, & que pour eſtre aſſis ſur le Thrône, ils n’en ſont pas moins ſous ſa main, & ſous ſon autorité ſuprême. C’eſt ainſi qu’il inſtruit les Princes, non-ſeulement par des discours & par des paroles, mais encore par des effets, & par des exemples. Et nunc Reges intelligite ; erudimini qui judicatis terram.
Chreſtiens, que la mémoire d’une grande Reine, Fille, femme, Mere de Rois ſi puiſſans, & Souveraine de trois Royaumes, appelle de tous coſtez à cette triſte cérémonie ; ce diſcours vous fera paroiſtre un de ces exemples redoutables, qui étallent aux yeux du monde ſa vanité toute entiére. Vous verrez dans une ſeule vie toutes les extrémitez des choſes humaines : la félicité ſans bornes, auſſi-bien que les miſéres ; une longue et paiſible joûïſſance d’une des plus nobles Couronnes de l’Univers ; tout ce que peuvent donner de plus glorieux la naiſſance & la grandeur accumulé ſur une teſte qui enſuite eſt expoſée à tous les outrages de la fortune ; la bonne cauſe d’abord ſuivie de bons ſuccés, & depuis, des retours ſoudains ; des changemens inoûïs ; la rebellîon longtemps retenuë, à la fin tout-à-fait maiſtreſſe ; nul frein à la licence ; les Loix abolies ; la Majeſté violée par des attentats juſques alors inconnus ; l’uſurpation & la tyrannie ſous le nom de liberté ; une Reine fugitive qui ne trouve aucune retraite dans trois Royaumes, & à qui ſa propre patrie n’eſt plus qu’un triſte lieu d’exil ; neuf voyages ſur Mer entrepris par une Princeſſe malgré les tempeſtes ; l’Ocean étonné de ſe voir traverſé tant de fois en des appareils ſi divers, & pour des cauſes ſi differentes ; un Thrône indignement renverſé, & miraculeuſement rétabli. Voilà les enſeignemens que Dieu donne aux Rois : ainſi fait-il voir au monde le néant de ſes pompes, & de ſes grandeurs. Si les paroles nous manquent, ſi les expreſſions ne répondent pas à un ſujet ſi vaſte, & ſi relevé ; les choſes parleront aſſez d’elles-meſmes. Le cœur d’une grande Reine, autrefois élevé par une ſi longue ſuite de proſperitez, & puis plongé tout-à-coup dans un abyſme d’amertumes, parlera aſſez haut ; & s’il n’eſt pas permis aux particuliers de faire des leçons aux Princes ſur des événemens ſi étranges, un Roy me preſte ſes paroles pour leur dire, Et nunc Reges intelligite ; erudimini qui judicatis terram : Entendez, ô Grands de la terre ; inſtruiſez-vous, arbitres du monde.
Mais la ſage & religieuſe Princeſſe qui fait le ſujet de ce diſcours, n’a pas eſté ſeulement un ſpectacle propoſé aux hommes, pour y étudier les conseils de la Divine Providence, & les fatales révolutions des Monarchies ; elle s’eſt inſtruite elle-meſme, pendant que Dieu inſtruiſoit les Princes par ſon exemple. J’ay déja dit que ce grand Dieu les enſeigne, & en leur donnant, & en leur oſtant leur puissance. La Reine, dont nous parlons, a également entendu deux leçons ſi oppoſées ; c’eſt-à-dire, qu’elle a uſé chreſtiennement de la bonne & de la mauvaiſe fortune. Dans l’une elle a eſté bienfaiſante ; dans l’autre elle s’eſt montrée toûjours invincible. Tant qu’elle a eſté heureuſe, elle a fait ſentir ſon pouvoir au monde par des bontez infinies ; quand la fortune l’eût abandonnée, elle s’enrichit plus que jamais elle-meſme de vertus. Tellement qu’elle a perdu pour ſon propre bien cette puiſſance Royale qu’elle avoit pour le bien des autres ; & ſi ſes Sujets, ſi ſes Alliez, ſi l’Egliſe univerſelle a profité de ſes grandeurs, elle-meſme a ſceû profiter de ſes malheurs & de ſes diſgraces plus qu’elle n’avoit fait de toute ſa gloire. C’eſt ce que nous remarquerons dans la vie éternellement mémorable de Tres-haute, Tres-excellente, & Tres-puiſſante Princeſſe Henriette Marie de France, Reine de la Grand’Bretagne.
Quoy-que perſonne n’ignore les grandes qualitez d’une Reine dont l’Histoire a rempli tout l’Univers, je me ſens obligé d’abord à les rapeller en votre memoire, afin que cette idée nous ſerve pour toute la ſuite du diſcours. Il ſeroit ſuperflu de parler au long de la glorieuſe naiſſance de cette Princeſſe : on ne voit rien ſous le Soleil qui en égale la grandeur. Le Pape Saint Gregoire a donné dés les premiers ſiécles cét éloge ſingulier à la Couronne de France ; qu’elle eſt autant au-deſſus des autres Couronnes du monde, que la dignité Royale ſurpaſſe les fortunes particulières. Que s’il a parlé en ces termes du temps du Roy Childebert, & s’il a élevé ſi haut la race de Merovée : jugez ce qu’il auroit dit du Sang de Saint Loûïs, & de Charlemagne. Iſſuë de cette race, fille de Henri le Grand, & de tant de Rois, ſon grand cœur a ſurpaſſé ſa naiſſance. Toute autre place qu’un Thrône euſt eſté indigne d’elle. A la vérité elle eût de quoy ſatisfaire à ſa noble fierté, quand elle vit qu’elle alloit unir la Maiſon de France à la Royale Famille des Stuarts, qui eſtoient venus à la ſucceſſion de la Couronne d’Angleterre par une fille de Henri VII. mais qui tenoient de leur Chef depuis plusieurs ſiécles le Sceptre d’Ecoſſe, & qui deſcendoient de ces Rois Antiques, dont l’origine ſe cache ſi avant dans l’obſcurité des premiers temps. Mais ſi elle eût de la joye de regner ſur une grande Nation, c’eſt parce qu’elle pouvoit contenter le déſir immenſe, qui ſans ceſſe la ſollicitoit à faire du bien. Elle eût une magnificence Royale, & l’on euſt dit qu’elle perdoit ce qu’elle ne donnoit pas. Ses autres vertus n’ont pas eſté moins admirables. Fidelle dépoſitaire des plaintes & des ſecrets, elle diſoit que les Princes devoient garder le meſme ſilence que les Confeſſeurs, & avoir la meſme diſcrétion. Dans la plus grande fureur des Guerres Civiles, jamais on n’a douté de ſa parole, ni deſeſperé de ſa clémence. Quel autre a mieux pratiqué cét art obligeant, qui fait qu’on ſe rabaiſſe ſans ſe dégrader, & qui accorde ſi heureuſement la liberté avec le reſpect ? Douce, familiére, agréable autant que ferme & vigoureuſe, elle ſçavoit perſuader & convaincre, auſſi-bien que commander, & faire valoir la raiſon non moins que l’autorité. Vous verrez avec quelle prudence elle traitoit les affaires ; & une main ſi habile euſt ſauvé l’Eſtat, ſi l’Eſtat euſt pû eſtre ſauvé. On ne peut aſſez loûër la magnanimité de cette Princeſſe. La Fortune ne pouvoit rien ſur elle ; ni les maux qu’elle a préveûs, ni ceux qui l’ont ſurpriſe, n’ont abbatu ſon courage. Que diray-je de ſon attachement immuable à la Religion de ſes Anceſtres ? Elle a bien ſceû reconnoiſtre que cet attachement faiſoit la gloire de ſa Maiſon, auſſi-bien que celle de toute la France, ſeule Nation de l’Univers, qui depuis douze ſiécles preſque accomplis, que les Rois ont embraſſé le Chriſtianiſme, n’a jamais veû ſur le Thrône que des Princes enfans de l’Egliſe. Auſſi a-t-elle toûjours déclaré, que rien ne ſeroit capable de la détacher de la Foy de Saint Loûïs. Le Roy ſon mari luy a donné, juſques à la mort, ce bel éloge, qu’il n’y avoit que le ſeul point de la Religion, où leurs cœurs fuſſent deſunis ; & confirmant par ſon témoignage la piété de la Reine, ce Prince tres-éclairé a fait connoiſtre en meſme temps à toute la terre, la tendreſſe, l’amour conjugal, la ſainte & inviolable fidelité de ſon Epouſe incomparable.
Dieu qui rapporte tous ſes conſeils à la conſervation de ſa ſainte Egliſe, & qui fécond en moyens, employe toutes choſes à ſes fins cachées, s’eſt ſervi autrefois des chaſtes attraits de deux ſaintes Heroïnes, pour délivrer ſes Fidelles des mains de leurs ennemis. Quand il voulut ſauver la ville de Béthulie, il tendit dans la beauté de Judith un piége impréveû & inévitable à l’aveugle brutalité d’Holoferne. Les graces pudiques de la Reine Eſther eûrent un effet auſſi ſalutaire, mais moins violent. Elle gagna le cœur du Roy ſon mari, & fit d’un Prince infidelle, un illuſtre protecteur du Peuple de Dieu. Par un conſeil à peu prés ſemblable, ce grand Dieu avoit préparé un charme innocent au Roy d’Angleterre, dans les agrémens infinis de la Reine ſon Epouſe. Comme elle poſſédoit ſon affection (car les nuages qui avoient paru au commencement furent bientoſt diſſipez) & que ſon heureuſe fécondité redoubloit tous les jours les ſacrez liens de leur amour mutuelle : ſans commettre l’autorité du Roy ſon Seigneur, elle employoit ſon crédit à procurer un peu de repos aux Catholiques accablez. Dés l’âge de quinze ans elle fut capable de ces ſoins : & ſeize années d’une proſpérité accomplie, qui coulérent ſans interruption, avec l’admiration de toute la terre, furent ſeize années de douceur pour cette Egliſe affligée. Le crédit de la Reine obtint aux Catholiques ce bonheur ſingulier & preſque incroyable, d’eſtre gouvernez ſucceſſivement par trois Nonces Apoſtoliques qui leur apportoient les conſolations, que reçoivent les enfans de Dieu de la communication avec le Saint Siége. Le Pape Saint Grégoire écrivant au pieux Empereur Maurice, luy repreſente en ces termes les devoirs des Rois Chreſtiens : Sçachez, ô grand Empereur, que la Souveraine Puiſſance vous est accordée d’en-haut, afin que la Vertu ſoit aidée, que les voyes du Ciel ſoient élargies, & que l’Empire de la terre ſerve l’Empire du Ciel. C’eſt la Vérité elle-meſme qui luy a dicté ces belles paroles. Car qu’y a-t-il de plus convenable à la puiſſance, que de ſecourir la vertu ? à quoy la force doit-elle ſervir, qu’à défendre la raiſon ? & pourquoy commandent les hommes, ſi ce n’eſt pour faire que Dieu ſoit obéï ? Mais ſur tout, il faut remarquer l’obligation ſi glorieuſe que ce grand Pape impoſe aux Princes, d’élargir les voyes du Ciel. Jesus-Christ a dit dans ſon Evangile, Combien eſt étroit le chemin qui meine à la vie ! & voicy ce qui le rend ſi étroit. C’eſt que le Juſte, ſevére à luy-meſme, & perſécuteur irréconciliable de ſes propres paſſions, ſe trouve encore perſecuté par les injuſtes paſſions des autres ; & ne peut pas meſme obtenir que le monde le laiſſe en repos dans ce ſentier ſolitaire & rude, où il grimpe plûtoſt qu’il ne marche. Accourez, dit Saint Grégoire, Puiſſances du ſiécle : voyez dans quel ſentier la vertu chemine ; doublement à l’étroit, & par elle-meſme, & par l’effort de ceux qui la perſécutent : ſecourez-la, tendez-luy la main : puiſque vous la voyez déja fatiguée du combat qu’elle ſouſtient au-dedans contre tant de tentations qui accablent la nature humaine, mettez-la du moins à couvert des inſultes du dehors. Ainſi vous élargirez un peu les voyes du Ciel, & rétablirez ce chemin, que ſa hauteur & ſon aſpreté rendront toûjours aſſez dif f ifficile.
Mais ſi jamais l’on peut dire que la voye du Cheſtien eſt étroite, c’eſt, Messieurs, durant les perſécutions. Car que peut-on imaginer de plus malheureux que de ne pouvoir conſerver la Foy, ſans s’expoſer au ſupplice, ni ſacrifier ſans trouble, ni chercher Dieu qu’en tremblant ? Tel eſtoit l’eſtat déplorable des Catholiques Anglois. L’erreur & la nouveauté ſe faiſoient entendre dans toutes les Chaires ; & la doctrine ancienne, qui, ſelon l’oracle de l’Evangile, doit eſtre preſchée juſques ſur les toits, pouvoit à peine parler à l’oreille. Les enfans de Dieu eſtoient étonnez de ne voir plus ni l’Autel, ni le Sanctuaire, ni ces Tribunaux de miſéricorde, qui juſtifient ceux qui s’accuſent. O douleur ! Il falloit cacher la pénitence avec le meſme ſoin qu’on euſt fait les crimes ; & Jesus-Christ meſme ſe voyoit contraint, au grand malheur des hommes ingrats, de chercher d’autres voiles, & d’autres tenebres, que ces voiles, & ces tenebres myſtiques, dont il ſe couvre volontairement dans l’Euchariſtie. À l’arrivée de la Reine, la rigueur ſe ralentit, & les Catholiques reſpirérent. Cette Chapelle Royale qu’elle fit baſtir avec tant de magnificence dans ſon Palais de Sommerſet, rendoit à l’Egliſe ſa premiére forme. Henriette digne fille de Saint Loûïs, y animoit tout le monde par ſon exemple ; & y ſouſtenoit avec gloire par ſes retraites, par ſes priéres, & par ſes dévotions, l’ancienne réputation de la Tres-Chreſtienne Maiſon de France. Les Preſtres de l’Oratoire, que le grand Pierre de Bérulle avoit conduits avec elle, & aprés eux les Peres Capucins, y donnerent par leur piété, aux Autels, leur véritable décoration ; & au Service Divin, ſa majeſté naturelle. Les Preſtres & les Religieux, zelez & infatigables Paſteurs de ce troupeau affligé, qui vivoient en Angleterre pauvres, errans, traveſtis, deſquels auſſi le monde n’eſtoit pas digne, venoient reprendre avec joye les marques glorieuſes de leur profeſſion dans la Chapelle de la Reine & de l’Egliſe deſolée, qui autrefois pouvoit à peine gemir librement, & pleurer ſa gloire paſſée, faiſoit retentir hautement les Cantiques de Sion dans une terre étrangére. Ainſi la pieuſe Reine conſoloit la captivité des Fidelles, & relevoit leur eſpérance.
Quand Dieu laiſſe sortir du puits de l’abyſme la fumée qui obſcurcit le Soleil, ſelon l’expreſſion de l’Apocalypſe, c’eſt à dire, l’erreur & l’heréſie ; quand pour punir les ſcandales, ou pour réveiller les Peuples & les Paſteurs, il permet à l’eſprit de ſéduction de tromper les ames hautaines, & de répandre par tout un chagrin ſuperbe, une indocile curioſité, & un eſprit de révolte : il détermine dans ſa ſageſſe profonde les limites qu’il veut donner au malheureux progrés de l’erreur, & aux ſouffrances de ſon Egliſe. Je n’entreprens pas, Chreſtiens, de vous dire la deſtinée des Héréſies de ces derniers ſiécles, ni de marquer le terme fatal, dans lequel Dieu a réſolu de borner leur cours. Mais ſi mon jugement ne me trompe pas ; ſi rappelant la mémoire des ſiécles paſſez, j’en fais un juſte rapport à l’eſtat preſent : j’ose croire, & je voy les ſages concourir à ce ſentiment, que les jours d’aveuglement ſont écoulez, & qu’il eſt temps deſormais que la lumiére revienne. Lors que le Roy Henry VIII. Prince en tout le reſte accompli, s’égara dans les paſſions qui ont perdu Salomon & tant d’autres Rois, & commença d’ébranler l’autorité de l’Egliſe : les ſages luy dénoncérent qu’en remuant ce ſeul point, il mettoit tout en peril, & qu’il donnoit contre ſon deſſein une licence effrénée aux âges ſuivans. Les ſages le prévîrent ; mais les ſages ſont-ils crûs en ces temps d’emportement, & ne ſe rit-on pas de leurs prophéties ? Ce qu’une judicieuſe prévoyance n’a pû mettre dans l’eſprit des hommes, une maiſtreſſe plus impérieuſe, je veux dire l’expérience, les a forcez de le croire. Tout ce que la Religion a de plus ſaint, a été en proye. L’Angleterre a tant changé, qu’elle ne ſçait plus elle-meſme à quoy s’en tenir ; & plus agité en ſa terre & dans ſes ports meſmes, que l’Ocean qui l’environne, elle ſe voit inondée par l’effroyable débordement de mille Sectes bizarres. Qui ſçait ſi eſtant revenuë de ſes erreurs prodigieuſes touchant la Royauté, elle ne pouſſera pas plus loin ſes réfléxions ; & ſi, ennuyée de ſes changemens, elle ne regardera pas avec complaiſance l’eſtat qui a précedé ? Cependant admirons icy la piété de la Reine, qui a ſçeû ſi bien conſerver les précieux reſtes de tant de perſecutions. Que de pauvres, que de malheureux, que de familles ruinées pour la cauſe de la Foy, ont ſubſiſté pendant tout le cours de ſa vie, par l’immenſe profuſion de ſes aumoſnes ! Elles ſe répandoient de toutes parts juſqu’aux derniéres extrémitez de ſes trois Royaumes ; & s’étendant par leur abondance, meſme ſur les ennemis de la Foy ; elles adouciſſoient leur aigreur, & les ramenoient à l’Egliſe. Ainſi non-ſeulement elle conſervoit, mais encore elle augmentoit le peuple de Dieu. Les converſions eſtoient innombrables ; & ceux qui en ont eſté témoins oculaires nous ont appris, que pendant trois ans de ſéjour qu’elle a fait dans la Cour du Roy ſon Fils, la ſeule Chapelle Royale a veû plus de trois cens convertis, ſans parler des autres, abjurer ſaintement leurs erreurs entre les mains de ſes Aumoſniers. Heureuſe d’avoir conſervé ſi ſoigneuſement l’étincelle de ce feu divin que Jesus eſt venu allumer au monde ! Si jamais l’Angleterre revient à ſoy ; ſi ce levain précieux vient un jour à ſanctifier toute cette maſſe où il a eſté meſlé par ces Royales mains : la poſterité la plus éloignée n’aura pas aſſez de loûanges pour célébrer les vertus de la religieuſe Henriette, & croira devoir à ſa piété l’ouvrage ſi mémorable du rétabliſſement de l’Egliſe.
Que ſi l’Hiſtoire de l’Egliſe garde chérement la mémoire de cette Reine ; noſtre Hiſtoire ne taira pas les avantages quelle a procurez à ſa Maiſon & à ſa Patrie. Femme & Mere tres-cherie & tres-honorée, elle a réconcilié avec la France le Roy ſon Mary, & le Roy ſon Fils. Qui ne ſçait qu’aprés la mémorable action de l’Iſle de Ré, & durant ce fameux ſiége de la Rochelle, cette Princeſſe prompte à ſe ſervir des conjonctures importantes, fit conclure la Paix, qui empeſcha l’Angleterre de continuer ſon ſecours aux Calviniſtes révoltez ? Et dans ces derniéres années, aprés que noſtre grand Roy, plus jaloux de ſa parole & du ſalut de ſes Alliez que de ſes propres intéreſts, eût déclaré la guerre aux Anglois ; ne fut-elle pas encore une ſage & heureuſe Médiatrice ? Ne réünit-elle pas les deux Royaumes ? Et depuis encore ne s’eſt-elle pas appliquée en toutes rencontres à conſerver cette meſme intelligence ? Ces ſoins regardent maintenant vos Altesses Royales : & l’exemple d’une grande Reine, auſſi-bien que le ſang de France & d’Angleterre, que vous avez uni par voſtre mariage, vous doit inſpirer le deſir de travailler ſans ceſſe à l’union de deux Rois qui vous ſont ſi proches, & de qui la puiſſance & la vertu peuvent faire le deſtin de toute l’Europe.
Monseigneur, ce n’eſt plus ſeulement par cette vaillante main & par ce grand cœur que vous acquererez de la gloire. Dans le calme d’une profonde Paix vous aurez des moyens de vous ſignaler ; & vous pouvez ſervir l’Eſtat, ſans l’alarmer, comme vous avez fait tant de fois, en expoſant au milieu des plus grands hazards de la guerre une vie auſſi précieuſe, & auſſi néceſſaire que la voſtre. Ce ſervice, Monseigneur, n’eſt pas le ſeul qu’on attende de vous ; & l’on peut tout eſperer d’un Prince que la ſageſſe conſeille, que la valeur anime, & que la juſtice accompagne dans toutes ſes actions. Mais où m’emporte mon zele, ſi loin de mon triſte ſujet ? Je m’arreſte à conſiderer les vertus de Philippes, & ne ſonge pas que je vous dois l’hiſtoire des malheurs de Henriette.
J’avoûë en la commençant, que je ſens plus que jamais la dif f ifficulté de mon entrepriſe. Quand j’enviſage de prés les infortunes inoûïes d’une ſi grande Reine, je ne trouve plus de paroles ; & mon eſprit rebuté de tant d’indignes traitemens qu’on a faits à la Majeſté & à la vertu, ne ſe réſoudroit jamais à ſe jetter parmi tant d’horreurs, ſi la conſtance admirable avec laquelle cette Princeſſe a ſouſtenu ſes calamitez, ne ſurpaſſoit de bien loin les crimes qui les ont cauſées. Mais en meſme-temps, Chreſtiens, un autre ſoin me travaille. Ce n’eſt pas un ouvrage humain que je médite. Je ne ſuis pas icy un Hiſtorien qui doive vous déveloper le ſecret des cabinets, ni l’ordre des batailles, ni les intéreſts des partis : il faut que je m’éleve au deſſus de l’homme, pour faire trembler toute créature ſous les jugemens de Dieu. J’entreray avec David dans les puiſſances du Seigneur ; & j’ay à vous faire voir les merveilles de ſa main & de ſes conſeils ; conſeils de juſte vengeance ſur l’Angleterre ; conſeils de miſericorde pour le ſalut de la Reine ; mais conſeils marquez par le doigt de Dieu, dont l’empreinte eſt si vive & ſi manifeſte dans les événemens que j’ay à traiter, qu’on ne peut réſiſter à cette lumiére.
Quelque haut qu’on puiſſe remonter, pour rechercher dans les Hiſtoires les éxemples des grandes mutations, on trouve que juſques icy elles font cauſées, ou par la moleſſe, ou par la violence des Princes. En effet, quand les Princes négligeant de connoiſtre leurs affaires & leurs armées, ne travaillent qu’à la chaſſe, comme diſoit cét Hiſtorien ; n’ont de gloire que pour le luxe, ni d’eſprit que pour inventer des plaiſirs ; ou quand emportez par leur humeur violente, ils ne gardent plus ni loix ni meſures, & qu’ils oſtent les égards & la crainte aux hommes, en faiſant que les maux qu’ils ſouffrent leur paroiſſent plus inſupportables que ceux qu’ils prévoyent : alors ou la licence exceſſive, ou la patience pouſſée à l’extrémité, menacent terriblement les Maiſons régnantes. Charles I. Roy d’Angleterre eſtoit juste, modéré, magnanime, très-inſtruit de ſes affaires, & des moyens de regner. Jamais Prince ne fut plus capable de rendre la Royauté, non ſeulement vénérable & fainte, mais encore aimable & chere à ses Peuples. Que luy peut-on reprocher, sinon la clémence ? Je veux bien avouër de luy ce qu’un Auteur célébre a dit de Cesar, qu’il a esté clément, jusqu’à estre obligé de s’en repentir : Cæsari proprium & peculiare fit clementia insigue, quâ usque ad poenitentiam omnes superavit. Que ce soit donc là, si l’on veut, l’illustre defaut de Charles aussi-bien que de Cesar : mais que ceux qui veulent croire que tout est foible dans les malheureux & dans les vaincus, ne pensent pas pour cela nous persuader que la force ait manqué à son courage, ni la vigueur à ses conseils. Poursuivi à toute outrance par l’implacable malignité de la fortune, trahi de tous les siens, il ne s’est pas manqué à luy-mesme. Malgré les mauvais succés de ses armes infortunées, si on a pu le vaincre, on n’a pas pu le forcer : & comme il n’a jamais refusé ce qui estoit raisonnable, estant vainqueur ; il a toujours rejetté ce qui estoit foible & injuste, estant captif. J’ay peine à contempler son grand cœur dans ces dernières épreuves. Mais certes il a montré qu’il n’est pas permis aux rebelles de faire perdre la Majesté à un Roy qui sçait se connoistre ; & ceux qui ont veû de quel front il a paru dans la Salle de Westminster, & dans la place de Witthal, peuvent juger aisément combien il estoit intrépide à la teste de ses armées, combien auguste & majestueux au milieu de son Palais & de sa Cour. Grande Reine, je satisfais à vos plus tendres desirs, quand je célébre ce Monarque ; & ce cœur qui n’a jamais vescu que pour luy, se réveille tout poudre qu’il est, & devient sensible, mesme sous ce drap mortuaire, au nom d’un Epoux si cher ; à qui ses ennemis mesmes accorderont le titre de sage & celuy de juste, & que la postérité mettra au rang des grands Princes, si son Histoire trouve des Lecteurs, dont le jugement ne se laisse pas maistriser aux évenemens ni à la fortune.
Ceux qui sont instruits des affaires, estant obligez d’avouer que le Roy n’avoit point donné d’ouverture ni de prétexte aux excès sacrilèges dont nous abhorrons la mémoire, en accusent la fierté indomptable de la Nation ; et je confesse que la haine des parricides pourrait jeter les esprits dans ce sentiment. Mais quand on considère de plus près l’histoire de ce grand Royaume, et particulièrement les derniers Règnes, où l’on voit non seulement les Rois Majeurs, mais encore les Pupilles, et les Reines même si absolues et si redoutées, quand on regarde la facilité incroyable avec laquelle la Religion a été ou renversée ou rétablie par Henri, par Edouard, par Marie, par Elisabeth, on ne trouve, ni la Nation si rebelle, ni ses Parlements si fiers et si factieux : au contraire, on est obligé de reprocher à ces Peuples d’avoir été trop soumis, puisqu’ils ont sous le joug leur foi même, et leur conscience. N’accusons donc pas aveuglément le naturel des habitants de l’Isle la plus célèbre du monde, qui, selon les plus fidèles histoires, tirent leur origine des Gaules ; et ne croyons pas que les Merciens, les Danois et les Saxons aient tellement corrompu en eux ce que nos Pères leur avaient donné de bon sang qu’ils soient capables de s’emporter à des procédés si barbares s’il ne s’y était mêlé d’autres causes. Qu’est-ce donc qui les a poussés ? Quelle force, quel transport, quelle intempérie a causé ces agitations et ces violences ? N’en doutons pas, Chrétiens : les fausses religions, le libertinage d’esprit, la fureur de disputer des choses divines sans fin, sans règle, sans soumission a emporté les courages. Voilà les ennemis que la reine a eu à combattre, et que ni sa prudence ni sa douceur ni sa fermeté n’ont pu vaincre.
J’ai déjà dit quelque chose de la licence où se jettent les esprits quand on ébranle les fondements de la religion et qu’on remue les bornes une fois posées. Mais, comme la matière que je traite me fournit un exemple manifeste et unique dans tous les siècles de ces extrémités furieuses, il est, Messieurs, de la nécessité de mon sujet de remonter jusques au principe, et de vous conduire pas à pas par tous les excès où le mépris de la religion ancienne, et celui de l’autorité de l’Eglise, ont été capables de pousser les hommes.
Donc la source de tout le mal est que ceux qui n’ont pas craint de tenter au siècle passé la réformation par le schisme, ne trouvant point de plus fort rempart contre toutes leurs nouveautés que la sainte autorité de l’Eglise, ils ont été obligés de la renverser. Ainsi les décrets des conciles, la doctrine des Pères, et leur sainte unanimité, l’ancienne tradition du Saint-Siège et de l’Eglise catholique n’ont plus été comme autrefois des lois sacrées et inviolables. Chacun s’est fait à soi-même un tribunal où il s’est rendu l’arbitre de sa croyance ; et, encore qu’il semble que les novateurs aient voulu retenir les esprits en les renfermant dans les limites de l’Ecriture sainte, comme ce n’a été qu’à condition que chaque fidèle en deviendrait l’interprète et croirait que le Saint-Esprit lui en dicte l’explication, il n’y a point de particulier qui ne se voie autorisé par cette doctrine à adorer ses inventions, à consacrer ses erreurs, à appeler Dieu tout ce qu’il pense. Dès lors on a bien prévu que, la licence n’ayant plus de frein, les sectes se multiplieraient jusqu’à l’infini ; que l’opiniâtreté serait invincible ; et que, tandis que les uns ne cesseraient de disputer, ou donneraient leurs rêveries pour inspirations, les autres, fatigués de tant de folles visions, et ne pouvant plus reconnaître la majesté de la religion déchirée par tant de sectes, iraient enfin chercher un repos funeste, et une entière indépendance, dans l’indifférence des religions, ou dans l’athéisme.
Tels, et plus pernicieux encore, comme vous verrez dans la suite, sont les effets naturels de cette nouvelle doctrine. Mais de même qu’une eau débordée ne fait pas partout les mêmes ravages, parce que sa rapidité ne trouve pas partout les mêmes penchants et les mêmes ouvertures, ainsi, quoique cet esprit d’indocilité et d’indépendance soit également répandu dans toutes les hérésies de ces derniers siècles, il n’a pas produit universellement les mêmes effets : il a reçu diverses limites, suivant que la crainte, ou les intérêts, ou l’humeur des particuliers et des nations, ou enfin la puissance divine, qui donne quand il lui plaît des bornes secrètes aux passions des hommes les plus emportées, l’ont différemment retenu. Que s’il s’est montré tout entier à l’Angleterre, et si sa malignité s’y est déclarée sans réserve, les rois en ont souffert, mais aussi les rois en ont été cause. Ils ont trop fait sentir aux peuples que l’ancienne religion se pouvait changer. Les sujets ont cessé d’en révérer les maximes, quand ils les ont vu céder aux passions et aux intérêts de leurs princes. Ces terres trop remuées, et devenues incapables de consistance, sont tombées de toutes parts, et n’ont fait voir que d’effroyables précipices. J’appelle ainsi tant d’erreurs téméraires et extravagantes qu’on voyait paraître tous les jours. Ne croyez pas que ce soit seulement la querelle de l’épiscopat, ou quelques chicanes sur la liturgie anglicane, qui aient ému les Communes. Ces disputes n’étaient encore que de faibles commencements, par où ces esprits turbulents faisaient comme un essai de leur liberté. Mais quelque chose de plus violent se remuait dans le fond des cœurs : c’était un dégoût secret de tout ce qui a de l’autorité et torité, & une demangeaiſon d’innover ſans ſin, aprés qu’on en a veû le premier exemple.
Ainſi les Calviniſtes plus hardis que les Luthéricns, ont ſervi à établir les Sociniens qui ont eſté plus loin qu’eux, & dont ils groſſiſſent tous les jours le parti. Les Sectes infinies des Anabaptiſtes font ſorties de cette meſme ſource ; & leurs opinions meſlees au Calviniſnme ont fait naiſtre les Indépendans, qui n’ont point eû de bornes ; parmi leſquels on voit les Trembleurs, gens fanatiques , qui croyent que toutes leurs réveries leur ſont inſpirées; & ceux qu’on nomme Chercheurs, à cauſe que dix-ſept cens ans aprés Jesus-Christ ils cherchent n’en ont point d’arrêtée.