Oraisons funèbres (page 3)

Jacques-Bénigne Bossuet · Doctrine

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org · 4 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

C’est, Messieurs, en cette sorte que les esprits une fois émus, tombant de ruines en ruines, se sont divisés en tant de sectes. En vain les rois d’Angleterre ont cru les pouvoir retenir sur cette pente dangereuse en conservant l’épiscopat. Car que peuvent des évêques qui ont anéanti eux-mêmes l’autorité de leur chaire et la révérence qu’on doit à la succession, en condamnant ouvertement leurs prédécesseurs jusques à la source même de leur sacre, c’est-à-dire jusqu’au pape saint Grégoire et au saint moine Augustin, son disciple, et le premier apôtre de la nation anglaise ? Qu’est-ce que l’épiscopat quand il se sépare de l’Eglise qui est son tout, aussi bien que du Saint-Siège qui est son centre, pour s’attacher contre sa nature à la royauté comme à son chef ? Ces deux puissances d’un ordre si différent ne s’unissent pas, mais s’embarrassent mutuellement quand on les confond ensemble ; et la majesté des rois d’Angleterre serait demeurée plus inviolable si, contente de ses droits sacrés, elle n’avait point voulu attirer à soi les droits et l’autorité de l’Eglise. Ainsi rien n’a retenu la violence des esprits féconds en erreurs, et Dieu, pour punir l’irréligieuse instabilité de ces peuples, les a livrés à l’intempérance de leur folle curiosité, en sorte que l’ardeur de leurs disputes insensées, et leur religion arbitraire, est devenue la plus dangereuse de leurs maladies.

Il ne faut point s’étonner s’ils perdirent le respect de la majesté et des lois, ni s’ils devinrent factieux, rebelles et opiniâtres. On énerve la religion quand on la change, et on lui ôte un certain poids, qui seul est capable de tenir les peuples. Ils ont dans le fond du cœur je ne sais quoi d’inquiet qui s’échappe, si on leur ôte ce frein nécessaire, et on ne leur laisse plus rien à ménager quand on leur permet de se rendre maîtres de leur religion. C’est de là que nous est né ce prétendu règne de Christ, inconnu jusques alors au christianisme, qui devait anéantir toute la royauté, et égaler tous les hommes ; songe séditieux des Indépendants ; et leur chimère impie et sacrilège : tant il est vrai que tout se tourne en révoltes et en pensées séditieuses quand l’autorité de la religion est anéantie ! Mais pourquoi chercher des preuves d’une vérité que le Saint-Esprit a prononcée par une sentence manifeste ? Dieu même menace les peuples qui altèrent la religion qu’il a établie de se retirer du milieu d’eux, et par là de les livrer aux guerres civiles. Ecoutez comme il parle par la bouche du prophète Zacharie : Leur âme, dit le Seigneur, a varié envers moi, quand ils ont si souvent changé la religion, et je leur ai dit : Je ne serai plus votre pasteur, c’est-à-dire : je vous abandonnerai à vous-mêmes, et à votre cruelle destinée ; et voyez la suite : Que ce qui doit mourir aille à la mort ; que ce qui doit être retranché soit retranché. Entendez-vous ces paroles ? Et que ceux qui demeureront se dévorent les uns les autres. O prophétie trop réelle, et trop véritablement accomplie ! La reine avait bien raison de juger qu’il n’y avait point de moyen d’ôter les causes des guerres civiles qu’en retournant à l’unité catholique, qui a fait fleurir durant tant de siècles l’Eglise et la monarchie d’Angleterre autant que les plus saintes Eglises et les plus illustres monarchies du monde. Ainsi, quand cette pieuse princesse servait l’Eglise ; elle croyait servir l’Etat ; elle croyait assurer au roi des serviteurs en conservant à Dieu des fidèles. L’expérience a justifié ses sentiments, et il est vrai que le roi son fils n’a rien trouvé de plus ferme dans son service que ces catholiques si haïs, si persécutés, que lui avait sauvés la reine sa mère. En effet il est visible que, puisque la séparation et la révolte contre l’autorité de l’Eglise a été la source d’où sont dérivés tous les maux, on n’en trouvera jamais les remèdes que par le retour à l’unité, et par la soumission ancienne. C’est le mépris de cette unité qui a divisé l’Angleterre. Que si vous me demandez comment tant de factions opposées, et tant de sectes incompatibles, qui se devaient apparemment détruire le unes les autres, ont pu si opiniâtrement conspirer ensemble contre le trône royal, vous l’allez apprendre.

Un homme s’est rencontré d’une profondeur d’esprit incroyable, hypocrite raffiné autant qu’habile politique, capable de tout entreprendre et de tout cacher, également actif et infatigable dans la paix et dans la guerre, qui ne laissait rien à la fortune de ce qu’il pouvait lui ôter par conseil et par prévoyance ; mais au reste si vigilant et si prêt à tout, qu’il n’a jamais manqué les occasions qu’elle lui a présentées ; enfin, un de ces esprits remuants et audacieux qui semblent être nés pour changer le monde. Que le sort de tels esprits est hasardeux, et qu’il en paraît dans l’histoire à qui leur audace a été funeste ! Mais aussi que ne font-ils pas, quand il plaît à Dieu de s’en servir ? Il fut donné à celui-ci de tromper les peuples, et de prévaloir contre les rois. Car, comme il eut aperçu que dans ce mélange infini de sectes, qui n’avaient plus de règles certaines, le plaisir de dogmatiser sans être repris ni contraint par aucune autorité ecclésiastique ni séculière était le charme qui possédait les esprits, il sut si bien les concilier par là qu’il fit un corps redoutable de cet assemblage monstrueux. Quand une fois on a trouvé le moyen de prendre la multitude par l’appât de la liberté, elle suit en aveugle, pourvu qu’elle en entende seulement le nom. Ceux-ci, occupés du premier objet qui les avait transportés, allaient toujours, sans regarder qu’ils allaient à la servitude, et leur subtil conducteur qui, en combattant, en dogmatisant, en mêlant mille personnages divers, en faisant le docteur et le prophète, aussi bien que le soldat et le capitaine, vit qu’il avait tellement enchanté le monde qu’il était regardé de toute l’armée comme un chef envoyé de Dieu pour la protection de l’indépendance, commença à s’apercevoir qu’il pouvait encore les pousser plus loin. Je ne vous raconterai pas la suite trop fortunée de ses entreprises, ni ses fameuses victoires dont la vertu était indignée, ni cette longue tranquillité qui a étonné l’univers. C’était le conseil de Dieu d’instruire les rois à ne point quitter son Eglise. Il voulait découvrir par un grand exemple tout ce que peut l’hérésie, combien elle est naturellement indocile et indépendante, combien fatale à la royauté et à toute autorité légitime. Au reste, quand ce grand Dieu a choisi quelqu’un pour être l’instrument de ses desseins, rien n’en arrête le cours ; ou il enchaîne, ou il aveugle, ou il dompte tout ce qui est capable de résistance. Je suis le Seigneur, dit-il par la bouche de Jérémie ; c’est moi qui ai fait la terre avec les hommes et les animaux et je la mets entre les mains de qui il me plaît. Et maintenant j’ai voulu soumettre ces terres à Nabuchodonosor, roi de Babylone, mon serviteur. Il l’appelle son serviteur, quoiqu’infidèle, à cause qu’il l’a nommé pour exécuter ses décrets. Et j’ordonne, poursuit-il, que tout lui soit soumis, jusqu’aux animaux : tant il est vrai que tout ploie et que tout est souple quand Dieu le commande ! Mais écoutez la suite de la prophétie : je veux que ces peuples lui obéissent, et qu’ils obéissent encore à son fils, jusqu’à ce que le temps des uns et des autres vienne. Voyez, Chrétiens, comme les temps sont marqués, comme les générations sont comptées : Dieu détermine jusques à quand doit durer l’assoupissement, et quand aussi se doit réveiller le monde.

Tel a été le sort de l’Angleterre. Mais que dans cette effroyable confusion de toutes choses il est beau de considérer ce que la grande Henriette a entrepris pour le salut de ce royaume, ses voyages, ses négociations, ses traités, tout ce que sa prudence et son courage opposaient à la fortune de l’Etat, et enfin sa constance par laquelle, n’ayant pu vaincre la violence de la destinée, elle en a si noblement soutenu l’effort ! Tous les jours elle ramenait quelqu’un des rebelles, et, de peur qu’ils ne fussent malheureusement engagés à faillir toujours parce qu’ils avaient failli une fois, elle voulait qu’ils trouvassent leur refuge dans sa parole. Ce fut entre ses mains que le gouverneur de Scarborough remit ce port et ce château inaccessible. Les deux Hotham père et fils, qui avaient donné le premier exemple de perfidie en refusant au roi même les portes de la forteresse et du port de Hull, choisirent la reine pour médiatrice, et devaient rendre au roi cette place, avec celle de Beverley ; mais ils furent prévenus et décapités, et Dieu, qui voulut punir leur honteuse désobéissance par les propres mains des rebelles, ne permit pas que le roi profitât de leur repentir. Elle avait encore gagné un maire de Londres, dont le crédit était grand, et plusieurs autres chefs de la faction. Presque tous ceux qui lui parlaient se rendaient à elle, et si Dieu n’eût point été inflexible, si l’aveuglement des peuples n’eût pas été incurable, elle aurait guéri les esprits, et le parti le plus juste aurait été le plus fort.

On sait, Messieurs, que la reine a souvent exposé sa personne dans ces conférences secrètes ; mais j’ai à vous faire voir de plus grands hasards. Les rebelles s’étaient saisis des arsenaux et des magasins, et malgré la défection de tant de sujets, malgré l’infâme désertion de la milice même, il était encore plus aisé au roi de lever des soldats que de les armer. Elle abandonne, pour avoir des armes et des munitions, non seulement ses joyaux, mais encore le soin de sa vie. Elle se met en mer au mois de février, malgré l’hiver et les tempêtes, et, sous prétexte de conduire en Hollande la princesse royale, sa fille aînée, qui avait été mariée à Guillaume, prince d’Orange, elle va pour engager les Etats dans les intérêts du roi, lui gagner des officiers, lui amener des munitions. L’hiver ne l’avait pas effrayée, quand elle partit d’Angleterre ; l’hiver ne l’arrête pas onze mois après, quand il faut retourner auprès du roi : mais le succès n’en fut pas semblable. Je tremble au seul récit de la tempête furieuse dont sa flotte fut battue durant dix jours. Les matelots furent alarmés jusqu’à perdre l’esprit, et quelques-uns d’entre eux se précipitèrent dans les ondes. Elle, toujours intrépide autant que les vagues étaient émues, rassurait tout le monde par sa fermeté ; elle excitait ceux qui l’accompagnaient à espérer en Dieu, qui faisait toute sa confiance ; et pour éloigner de leur esprit les funestes idées de la mort qui se présentait de tous côtés, elle disait, avec un air de sérénité qui semblait déjà ramener le calme, que les reines ne se noyaient pas. Hélas ! elle est réservée à quelque chose de bien plus extraordinaire ! et, pour s’être sauvée du naufrage, ses malheurs n’en seront pas moins déplorables. Elle vit périr ses vaisseaux, et presque toute l’espérance d’un si grand secours. L’amiral, où elle était, conduit par la main de celui qui domine sur la profondeur de la mer et qui dompte ses flots soulevés, fut repoussé aux ports de Hollande, et tous les peuples furent étonnés d’une délivrance si miraculeuse.

Ceux qui sont échappés du naufrage disent un éternel adieu à la mer et aux vaisseaux ; et, comme disait un ancien auteur, ils n’en peuvent même supporter la vue. Cependant, onze jours après, ô résolution étonnante ! la reine, à peine sortie d’une tourmente si épouvantable, pressée du désir de revoir le roi et de le secourir, ose encore se commettre à la furie de l’Océan et à la rigueur de l’hiver. Elle ramasse quelques vaisseaux qu’elle charge d’officiers et de munitions, et repasse enfin en Angleterre. Mais qui ne serait étonné de la cruelle destinée de cette princesse ? Après s’être sauvée des flots, une autre tempête lui fut presque fatale. Cent pièces de canon tonnèrent sur elle à son arrivée, et la maison où elle entra fut percée de leurs coups. Qu’elle eut d’assurance dans cet effroyable péril ! mais qu’elle eut de clémence pour l’auteur d’un si noir attentat ! On l’amena prisonnier peu de temps après ; elle lui pardonna son crime, le livrant pour tout supplice à sa conscience, et à la honte d’avoir entrepris sur la vie d’une princesse si bonne et si généreuse : tant elle était au-dessus de la vengeance aussi bien que de la crainte ! Mais ne la verrons-nous jamais auprès du roi, qui souhaite si ardemment son retour ? Elle brûle du même désir, et déjà je la vois paraître dans un nouvel appareil. Elle marche comme un général à la tête d’une armée royale, pour traverser des provinces que les rebelles tenaient presque toutes. Elle assiège et prend d’assaut en passant une place considérable qui s’opposait à sa marche ; elle triomphe, elle pardonne, et enfin le roi la vient recevoir dans une campagne où il avait remporté l’année précédente une victoire signalée sur le général Essex. Une heure après on apporta la nouvelle d’une grande bataille gagnée. Tout semblait prospérer par sa présence ; les rebelles étaient consternés ; et si la reine en eût été crue, si, au lieu de diviser les armées royales et de les amuser contre son avis aux sièges infortunés de Hull et de Glocester, on eût marché droit à Londres, l’affaire était décidée, et cette campagne eût fini la guerre. Mais le moment fut manqué. Le terme fatal approchait, et le Ciel, qui semblait suspendre, en faveur de la piété de la reine, la vengeance qu’il méditait, commença à se déclarer. Tu sais vaincre, disait un brave Africain au plus rusé capitaine qui fut jamais, mais tu ne sais pas user de ta victoire : Rome, que tu tenais, t’échappe, et le destin ennemi t’a ôté tantôt le moyen, tantôt la pensée de la prendre. Depuis ce malheureux moment tout alla visiblement en décadence, et les affaires furent sans retour. La reine, qui se trouva grosse, et qui ne put par tout son crédit faire abandonner ces deux sièges qu’on vit enfin si mal réussir, tomba en langueur, et tout l’Etat languit avec elle. Elle fut contrainte de se séparer d’avec le roi, qui était presque assiégé dans Oxford, et ils se dirent un adieu bien triste, quoiqu’ils ne sussent pas que c’était le dernier. Elle se retire à Exeter, ville forte, où elle fut elle-même bientôt assiégée. Elle y accoucha d’une princesse, et se vit douze jours après contrainte de prendre la fuite pour se réfugier en France.

Princesse, dont la destinée est si grande et si glorieuse, faut-il que vous naissiez en la puissance des ennemis de votre maison ? O Eternel ! veillez sur elle ; anges saints, rangez à l’entour vos escadrons invisibles, et faites la garde autour du berceau d’une princesse si grande et si délaissée. Elle est destinée au sage et valeureux Philippe, et doit des princes à la France dignes de lui, dignes d’elle et de leurs aïeux. Dieu l’a protégée, Messieurs. Sa gouvernante, deux ans après, tire ce précieux enfant des mains des rebelles, et, quoiqu’ignorant sa captivité et sentant trop sa grandeur, elle se découvre elle-même, quoique refusant tous les autres noms elle s’obstine à dire qu’elle est la Princesse, elle est enfin amenée auprès de la reine sa mère, pour faire sa consolation durant ses malheurs, en attendant qu’elle fasse la félicité d’un grand prince et la joie de toute la France. Mais j’interromps l’ordre de mon histoire. J’ai dit que la reine fut obligée à se retirer de son royaume. En effet elle partit des ports d’Angleterre à la vue des vaisseaux des rebelles, qui la poursuivaient de si près qu’elle entendait presque leurs cris et leurs menaces insolentes. O voyage bien différent de celui qu’elle avait fait sur la même mer lorsque, venant prendre possession du sceptre de la Grand’Bretagne, elle voyait pour ainsi dire les ondes se courber sous elle, et soumettre toutes leurs vagues à la dominatrice des mers ! Maintenant, chassée, poursuivie par ses ennemis implacables, qui avaient eu l’audace de lui faire son procès, tantôt sauvée, tantôt presque prise, changeant de fortune à chaque quart d’heure, n’ayant pour elle que Dieu et son courage inébranlable, elle n’avait ni assez de vents ni assez de voiles pour favoriser sa fuite précipitée. Mais enfin elle arrive à Brest, où après tant de maux il lui fut permis de respirer un peu.

Quand je considère en moi-même les périls extrêmes et continuels qu’a courus cette princesse sur la mer et sur la terre durant l’espace de près de dix ans, et que d’ailleurs je vois que toutes les entreprises sont inutiles contre sa personne pendant que tout réussit d’une manière surprenante contre l’Etat, que puis-je penser autre chose, sinon que la Providence, autant attachée à lui conserver la vie qu’à renverser sa puissance, a voulu quelle survéquît à ses grandeurs afin qu’elle pût survivre aux attachements de la terre, et aux sentiments d’orgueil qui corrompent d’autant plus les âmes qu’elles sont plus grandes et plus élevées ? Ce fut un conseil à peu près semblable qui abaissa autrefois David sous la main du rebelle Absalon. Le voyez-vous, ce grand roi, dit le saint et éloquent prêtre de Marseille ; le voyez-vous seul, abandonné, tellement déchu dans l’esprit des siens qu’il devient un objet de mépris aux uns, et, ce qui est plus insupportable à un grand courage, un objet de pitié aux autres ? ne sachant, poursuit Salvien, de laquelle de ces deux choses il avait le plus à se plaindre, ou de ce que Siba le nourrissait, ou de ce que Sémei avait l’insolence de le maudire. Voilà, Messieurs, une image, mais imparfaite, de la reine d’Angleterre quand après de si étranges humiliations elle fut encore contrainte de paraître au monde, et d’étaler, pour ainsi dire, à la France même, et au Louvre, où elle était née avec tant de gloire, toute l’étendue de sa misère. Alors elle put bien dire, avec le prophète Isaïe : Le Seigneur des armées a fait ces choses, pour anéantir tout le faste des grandeurs humaines, et tourner en ignominie ce que l’univers a de plus auguste. Ce n’est pas que la France ait manqué à la fille de Henri le Grand. Anne la magnanime, la pieuse, que nous ne nommerons jamais sans regret, la reçut d’une manière convenable à la majesté des deux reines. Mais les affaires du roi ne permettant pas que cette sage régente pût proportionner le remède au mal, jugez de l’état de ces deux princesses. Henriette, d’un si grand cœur, est contrainte de demander du secours ; Anne, d’un si grand cœur, ne peut en donner assez. Si l’on eût pu avancer ces belles années dont nous admirons maintenant le cours glorieux, Louis, qui entend de si loin les gémissements des chrétiens affligés, qui, assuré de sa gloire dont la sagesse de ses conseils et la droiture de ses intentions lui répondent toujours malgré l’incertitude des événements, entreprend lui seul la cause commune, et porte ses armes redoutées à travers des espaces immenses de mer et de terre, aurait-il refusé son bras à ses voisins, à ses alliés, à son propre sang, aux droits sacrés de la royauté, qu’il sait si bien maintenir ? Avec quelle puissance l’Angleterre l’aurait-elle vu invincible défenseur, ou vengeur présent de la majesté violée ! Mais Dieu n’avait laissé aucune ressource au roi d’Angleterre : tout lui manque, tout lui est contraire. Les Ecossais, à qui il se donne, le livrent aux parlementaires anglais, et les gardes fidèles de nos rois trahissent le leur. Pendant que le Parlement d’Angleterre songe à congédier l’armée, cette armée, toute indépendante, réforme elle-même à sa mode le Parlement, qui eût gardé quelques mesures, et se rend maîtresse de tout. Ainsi le roi est mené de captivité en captivité ; et la reine remue en vain la France, la Hollande, la Pologne même, et les puissances du Nord les plus éloignées. Elle ranime les Ecossais, qui arment trente mille hommes : elle fait avec le duc de Lorraine une entreprise pour la délivrance du roi son seigneur, dont le succès paraît infaillible, tant le concert en est juste. Elle retire ses chers enfants, l’unique espérance de sa maison, et confesse à cette fois que parmi les plus mortelles douleurs on est encore capable de joie. Elle console le roi, qui lui écrit de sa prison même qu’elle seule soutient son esprit, et qu’il ne faut craindre de lui aucune bassesse parce que sans cesse il se souvient qu’il est à elle. O mère, ô femme, ô reine admirable, et digne d’une meilleure fortune, si les fortunes de la terre étaient quelque chose ! Enfin il faut céder à votre sort. Vous avez assez soutenu l’Etat, qui est attaqué par une force invincible et divine : il ne reste plus désormais, sinon que vous teniez ferme parmi ses ruines.

Comme un colonne, dont la masse solide paraît le plus ferme appui d’un temple ruineux, lorsque ce grand édifice, qu’elle soutenait, fond sur elle sans l’abattre, ainsi la reine se montre le ferme soutien de l’Etat lorsqu’après en avoir longtemps porté le faix, elle n’est pas même courbée sous sa chute.

Qui cependant pourrait exprimer ses justes douleurs ? Qui pourrait raconter ses plaintes ? Non, Messieurs, Jérémie lui-même, qui seul semble être capable d’égaler les lamentations aux calamités, ne suffirait pas à de tels regrets. Elle s’écrie avec ce prophète : Voyez, Seigneur, mon affliction. Mon ennemi s’est fortifié, et mes enfants sont perdus. Le cruel a mis sa main sacrilège sur ce qui m’était le plus cher. La royauté a été profanée, et les princes sont foulés aux pieds. Laissez-moi, je pleurerai amèrement ; n’entreprenez pas de me consoler. L’épée a frappé au dehors, mais je sens en moi-même une mort semblable.

Mais, après que nous avons écouté ses plaintes, saintes Filles, ses chères amies (car elle voulait bien vous nommer ainsi), vous qui l’avez vue si souvent gémir devant les autels de son unique protecteur, et dans le sein desquelles elle a versé les secrètes consolations qu’elle en recevait, mettez fin à ce discours, en nous racontant les sentiments chrétiens dont vous avez été les témoins fidèles. Combien de fois a-t-elle en ce lieu remercié Dieu humblement de deux grandes grâces : l’une, de l’avoir fait chrétienne ; l’autre, Messieurs, qu’attendez-vous ? Peut-être d’avoir rétabli les affaires du roi son fils ? Non. C’est de l’avoir fait reine malheureuse. Ah ! je commence à regretter les bornes étroites du lieu où je parle ! Il faut éclater, percer cette enceinte, et faire retenir bien loin une parole qui ne peut être assez entendue. Que ses douleurs l’ont rendue savante dans la science de l’Evangile, et qu’elle a bien connu la religion et la vertu de la croix, quand elle a uni le christianisme avec les malheurs ! Les grandes prospérités nous aveuglent, nous transportent, nous égarent, nous font oublier Dieu, nous-mêmes, et les sentiments de la foi. De là naissent des monstres de crimes, des raffinements de plaisir, des délicatesses d’orgueil, qui ne donnent que trop de fondements à ces terribles malédictions que Jésus-Christ a prononcées dans son Evangile : Malheur à vous qui riez ! malheur à vous qui êtes pleins et contents du monde ! Au contraire, comme le christianisme a pris sa naissance de la croix, ce sont aussi les malheurs qui le fortifient. Là on expie ses péchés ; là on épure ses intentions ; là on transporte ses désirs de la terre au ciel ; là on perd tout le goût du monde et on cesse de s’appuyer sur soi-même et sur sa prudence. Il ne faut pas se flatter ; les plus expérimentés dans les affaires font des fautes capitales. Mais que nous nous pardonnons aisément nos fautes, quand la fortune nous les pardonne ! et que nous nous croyons bientôt les plus éclairés et les plus habiles, quand nous sommes les plus élevés et les plus heureux ! Les mauvais succès sont les seuls maîtres qui peuvent nous reprendre utilement, et nous arracher cet aveu d’avoir failli, qui coûte tant à notre orgueil. Alors, quand les malheurs nous ouvrent les yeux, nous repassons avec amertume sur tous nos faux pas ; nous nous trouvons également accablés de ce que nous avons fait et de ce que nous avons manqué de faire, et nous ne savons plus par où excuser cette prudence présomptueuse qui se croyait infaillible. Nous voyons que Dieu seul est sage ; et en déplorant vainement les fautes qui ont ruiné nos affaires, une meilleure réflexion nous apprend à déplorer celles qui ont perdu notre éternité, avec cette singulière consolation, qu’on les répare quand on les pleure.

Dieu a tenu douze ans sans relâche, sans aucune consolation de la part des hommes, notre malheureuse reine (donnons-lui hautement ce titre, dont elle a fait un sujet d’actions de grâces), lui faisant étudier sous sa main ces dures, mais solides leçons. Enfin, fléchi par ses vœux et par son humble patience, il a rétabli la maison royale. Charles II est reconnu, et l’injure des rois a été vengée. Ceux que les armes n’avaient pu vaincre, ni les conseils ramener, sont revenus tout à coup d’eux-mêmes : déçus par leur liberté, ils en ont à la fin détesté l’excès, honteux d’avoir eu tant de pouvoir, et leurs propres succès leur faisant horreur. Nous savons que ce prince magnanime eût pu hâter ses affaires, en se servant de la main de ceux qui s’offraient à détruire la tyrannie par un seul coup. Sa grande âme a dédaigné ces moyens trop bas. Il a cru qu’en quelque état que fussent les rois, il était de leur majesté de n’agir que par les lois ou par les armes. Ces lois, qu’il a protégées, l’ont rétabli presque toutes seules : il règne paisible et glorieux sur le trône de ses ancêtres, et fait régner avec lui la justice, la sagesse et la clémence.

Il est inutile de vous dire combien la reine fut consolée par ce merveilleux événement ; mais elle avait appris par ses malheurs à ne changer pas dans un si grand changement de son état. Le monde une fois banni n’eut plus de retour dans son cœur. Elle vit avec étonnement que Dieu, qui avait rendu inutiles tant d’entreprises et tant d’efforts, parce qu’il attendait l’heure qu’il avait marquée, quand elle fut arrivée, alla prendre comme par la main le roi son fils, pour le conduire à son trône. Elle se soumit plus que jamais à cette main souveraine, qui tient du plus haut des cieux les rênes de tous les empires ; et, dédaignant les trônes qui peuvent être usurpés, elle attacha son affection au royaume où l’on ne craint point d’avoir des égaux, et où l’on voit sans jalousie ses concurrents. Touchée de ces sentiments, elle aima cette humble maison plus que ses palais. Elle ne se servit plus de son pouvoir que pour protéger la foi catholique, pour multiplier ses aumônes, et pour soulager plus abondamment les familles réfugiées de ses trois royaumes et tous ceux qui avaient été ruinés pour la cause de la religion ou pour le service du roi. Rappelez en votre mémoire avec quelle circonspection elle ménageait le prochain, et combien elle avait d’aversion pour les discours empoisonnés de la médisance. Elle savait de quel poids est non seulement la moindre parole, mais le silence même des princes, et combien la médisance se donne d’empire, quand elle a osé seulement paraître en leur auguste présence. Ceux qui la voyaient attentive à peser toutes ses paroles jugeaient bien qu’elle était sans cesse sous la vue de Dieu et que, fidèle imitatrice de l’institut de Sainte-Marie, jamais elle ne perdait la sainte présence de la majesté divine. Aussi rappelait-elle souvent ce précieux souvenir par l’oraison, et par la lecture du livre de l’Imitation de Jésus, où elle apprenait à se conformer au véritable modèle des chrétiens. Elle veillait sans relâche sur sa conscience. Après tant de maux et tant de traverses, elle ne connut plus d’autres ennemis que ses péchés. Aucun ne lui sembla léger : elle en faisait un rigoureux examen ; et soigneuse de les expier par la pénitence et par les aumônes, elle était si bien préparée que la mort n’a pu la surprendre, encore qu’elle soit venue sous l’apparence du sommeil. Elle est morte, cette grande reine ; et par sa mort elle a laissé un regret éternel, non seulement à Monsieur et à Madame, qui, fidèles à tous leurs devoirs, ont eu pour elle des respects si soumis, si sincères, si persévérants, mais encore à tous ceux qui ont eu l’honneur de la servir ou de la connaître. Ne plaignons plus ses disgrâces, qui font maintenant sa félicité. Si elle avait été plus fortunée, son histoire serait plus pompeuse, mais ses œuvres seraient moins pleines, et avec des titres superbes elle aurait peut-être paru vide devant Dieu. Maintenant qu’elle a préféré la croix au trône, et qu’elle a mis ses malheurs au nombre des plus grandes grâces, elle recevra les consolations qui sont promises à ceux qui pleurent. Puisse donc ce Dieu de miséricorde accepter ses afflictions en sacrifice agréable ! Puisse-t-il la placer au sein d’Abraham et, content de ses maux, épargner désormais à sa famille et au monde de si terribles leçons !

ORAISON FUNEBRE

DE TRES-HAUT

ET TRES-PUISSANT PRINCE

LOUIS DE BOURBON

PRINCE DE CONDÉ

PREMIER PRINCE DU SANG.

Prononcée dans l’Eglise de Nostre-Dame de Paris le 20. jour de Mars 1687.

Dominus tecum, virorum fortissime…… Vade in hac fortitudine tua…… Ego ero tecum.

Le Seigneur est avec vous, ô le plus courageux de tous les hommes. Allez avec ce courage dont vous êtes rempli. Je serai avec vous. (Aux Juges, VI, 12, 14, 16.)

Monseigneur,

Au moment que j’ouvre la bouche pour célébrer la gloire immortelle de Louis de Bourbon, Prince de Condé, je me sens également confondu, et par la grandeur du sujet, et, s’il m’est permis de l’avouer, par l’inutilité du travail. Quelle partie du monde habitable n’a pas ouï les victoires du prince de Condé, et les merveilles de sa vie ? On les raconte partout : le Français qui les vante n’apprend rien à l’étranger ; et, quoi que je puisse aujourd’hui vous en rapporter, toujours prévenu par vos pensées j’aurai encore à répondre au secret reproche que vous me ferez d’être demeuré beaucoup au-dessous. Nous ne pouvons rien, faibles orateurs, pour la gloire des âmes extraordinaires : le Sage a raison de dire que leurs seules actions les peuvent louer ; toute autre louange languit auprès des grands noms ; et la seule simplicité d’un récit fidèle pourrait soutenir la gloire du Prince de Condé. Mais en attendant que l’histoire, qui doit ce récit aux siècles futurs, le fasse paraître, il faut satisfaire comme nous pourrons à la reconnaissance publique et aux ordres du plus grand de tous les Rois. Que ne doit point le Royaume à un Prince qui a honoré la Maison de France, tout le nom français, son siècle, et pour ainsi dire l’humanité tout entière ? Louis le Grand est entré lui-même dans ces sentiments. Après avoir pleuré ce grand Homme et lui avoir donné par ses larmes, au milieu de toute sa Cour, le plus glorieux éloge qu’il pût recevoir, il assemble dans un temple si célèbre ce que son royaume a de plus auguste pour y rendre des devoirs publics à la mémoire de ce prince ; et il veut que ma faible voix anime toutes ces tristes représentations et tout cet appareil funèbre. Faisons donc cet effort sur notre douleur. Ici un plus grand objet, et plus digne de cette chaire, se présente à ma pensée. C’est Dieu qui fait les guerriers et les conquérants. C’est vous, lui disait David, qui avez instruit mes mains à combattre, et mes doigts à tenir l’épée. S’il inspire le courage, il ne donne pas moins les autres grandes qualités naturelles et surnaturelles, et du cœur et de l’esprit. Tout part de sa puissante main : c’est lui qui envoie du ciel les généreux sentiments, les sages conseils, et toutes les bonnes pensées ; mais il veut que nous sachions distinguer entre les dons qu’il abandonne à ses ennemis et ceux qu’il réserve à ses serviteurs. Ce qui distingue ses amis d’avec tous les autres, c’est la piété ; jusqu’à ce qu’on ait reçu ce don du ciel, tous les autres non seulement ne sont rien, mais encore tournent en ruine à ceux qui en sont ornés. Sans ce don inestimable de la piété, que serait-ce que le Prince de Condé avec tout ce grand cœur et ce grand génie ! Non, Mes Frères, si la piété n’avait comme consacré ses autres vertus, ni ces Princes ne trouveraient aucun adoucissement à leur douleur, ni ce religieux pontife aucune confiance dans ses prières, ni moi-même aucun soutien aux louanges que je dois à un si grand Homme. Poussons donc à bout la gloire humaine par cet exemple ; détruisons l’idole des ambitieux ; qu’elle tombe anéantie devant ces autels. Mettons ensemble aujourd’hui, car nous le pouvons dans un si noble sujet, toutes les plus belles qualités d’une excellente nature ; et, à la gloire de la vérité, montrons dans un Prince admiré de tout l’univers que ce qui fait les Héros, ce qui porte la gloire du monde jusqu’au comble, valeur, magnanimité, bonté naturelle, voilà pour le cœur ; vivacité, pénétration, grandeur et sublimité de génie, voilà pour l’esprit, ne seraient qu’une illusion si la piété ne s’y était jointe ; et enfin que la piété est le tout de l’homme. C’est, Messieurs, ce que vous verrez dans la vie éternellement mémorable de Très haut et Très puissant Prince Louis de Bourbon, Prince de Condé, Premier Prince du Sang.

Dieu nous a révélé que lui seul il fait les conquérants, et que seul il les fait servir à ses desseins. Quel autre a fait un Cyrus, si ce n’est Dieu, qui l’avait nommé deux cents ans avant sa naissance dans les oracles d’Isaïe ? Tu n’es pas encore, lui disait-il, mais je te vois, et je t’ai nommé par ton nom : tu t’appellerais Cyrus. Je marcherai devant toi dans les combats ; à ton approche je mettrai les rois en fuite ; je briserai les portes d’airain. C’est moi qui étends les cieux, qui soutiens la terre, qui nomme ce qui n’est pas comme ce qui est ; c’est-à-dire : c’est moi qui fais tout, et moi qui vois dès l’éternité tout ce que je fais. Quel autre a pu former un Alexandre, si ce n’est ce même Dieu qui en a fait voir de si loin et par des figures si vives l’ardeur indomptable à son prophète Daniel ? Le voyez-vous, dit-il, ce Conquérant, avec quelle rapidité il s’élève de l’occident comme par bonds, et ne touche pas à terre ? Semblable, dans ses sauts hardis et dans sa légère démarche à ces animaux vigoureux et bondissants, il ne s’avance que par vives et impétueuses saillies, et n’est arrêté ni par montagnes ni par précipices. Déjà le Roi de Perse est entre ses mains ; à sa vue il s’est animé : efferatus est in eum, dit le Prophète ; il l’abat, il le foule aux pieds : nul ne le peut défendre des coups qu’il lui porte, ni lui arracher sa proie. A n’entendre que ces paroles de Daniel, qui croiriez-vous voir, Messieurs, sous cette figure ? Alexandre ou le prince de Condé ? Dieu donc lui avait donné cette indomptable valeur pour le salut de la France durant la minorité d’un Roi de quatre ans. Laissez-le croître, ce Roi chéri du Ciel ; tout cédera à ses exploits : supérieur aux siens comme aux ennemis, il saura tantôt se servir, tantôt se passer de ses plus fameux capitaines ; et seul sous la main de Dieu qui sera continuellement à son secours, on le verra l’assuré rempart de ses Etats. Mais Dieu avait choisi le Duc d’Enghien pour le défendre dans son enfance. Aussi, vers les premiers jours de son règne, à l’âge de vingt-deux ans, le duc conçut un dessein où les vieillards expérimentés ne purent atteindre ; mais la victoire le justifia devant Rocroi. L’armée ennemie est plus forte, il est vrai ; elle est composée de ces vieilles bandes Wallonnes, Italiennes et Espagnoles qu’on n’avait pu rompre jusqu’alors. Mais pour combien fallait-il compter le courage qu’inspirait à nos troupes le besoin pressant de l’Etat, les avantages passés, et un jeune Prince du Sang qui portait la victoire dans ses yeux ? Don Francisco de Mellos l’attend de pied-ferme ; et, sans pouvoir reculer, les deux généraux et les deux armées semblent avoir voulu se renfermer dans des bois et dans des marais pour décider leur querelle, comme deux braves en champ clos. Alors, que ne vit-on pas ? Le jeune Prince parut un autre homme. Touchée d’un si digne objet, sa grande âme se déclara tout entière : son courage croissait avec les périls, et ses lumières avec son ardeur. A la nuit qu’il fallut passer en présence des ennemis, comme un vigilant capitaine il reposa le dernier ; mais jamais il ne reposa plus paisiblement. A la veille d’un si grand jour, et dès la première bataille, il est tranquille, tant il se trouve dans son naturel ; et on sait que le lendemain, à l’heure marquée, il fallut réveiller d’un profond sommeil cet autre Alexandre. Le voyez-vous comme il vole ou à la victoire ou à la mort ? Aussitôt qu’il eut porté de rang en rang l’ardeur dont il était animé, on le vit presque en même temps pousser l’aile droite des ennemis, soutenir la nôtre ébranlée, rallier le Français à demi vaincu, mettre en fuite l’Espagnol victorieux, porter partout la terreur, et étonner de ses regards étincelants ceux qui échappaient à ses coups. Restait cette redoutable infanterie de l’armée d’Espagne, dont les gros bataillons serrés, semblables à autant de tours, mais à des tours qui sauraient réparer leur brèches, demeuraient inébranlables au milieu de tout le reste en déroute, et lançaient des feux de toutes parts. Trois fois le jeune vainqueur s’efforça de rompre ces intrépides combattants ; trois fois il fut repoussé par le valeureux comte de Fontaines, qu’on voyait porté dans sa chaise et, malgré ses infirmités, montrer qu’une âme guerrière est maîtresse du corps qu’elle anime. Mais enfin il faut céder. C’est en vain qu’à travers des bois, avec sa cavalerie toute fraîche, Beck précipite sa marche pour tomber sur nos soldats épuisés : le Prince l’a prévenu, les bataillons enfoncés demandent quartier ; mais la victoire va devenir plus terrible pour le Duc d’Enghien que le combat. Pendant qu’avec un air assuré il s’avance pour recevoir la parole de ces braves gens, ceux-ci, toujours en garde, craignent la surprise de quelque nouvelle attaque : leur effroyable décharge met les nôtres en furie ; on ne voit plus que carnage ; le sang enivre le soldat, jusqu’à ce que le grand Prince, qui ne put voir égorger ces lions comme de timides brebis, calma les courages émus, et joignit au plaisir de vaincre celui de pardonner. Quel fut alors l’étonnement de ces vieilles troupes et de leurs braves officiers, lorsqu’ils virent qu’il n’y avait plus de salut pour eux qu’entre les bras du vainqueur ! De quels yeux regardèrent-ils le jeune prince, dont la victoire avait relevé la haute contenance, à qui la clémence ajoutait de nouvelles grâces ! Qu’il eût encore volontiers sauvé la vie au brave Comte de Fontaines ! Mais il se trouva par terre parmi ces milliers de morts dont l’Espagne sent encore la perte. Elle ne savait pas que le Prince qui lui fit perdre tant de ses vieux régiments à la journée de Rocroi en devait achever les restes dans les plaines de Lens. Ainsi la première victoire fut le gage de beaucoup d’autres. Le Prince fléchit le genou, et dans le champ de bataille il rend au Dieu des armées la gloire qu’il lui envoyait. Là on célébra Rocroi délivré, les menaces d’un redoutable ennemi tournées à sa honte, la régence affermie, la France en repos, et un règne qui devait être si beau commencé par un si heureux présage. L’armée commença l’action de grâces ; toute la France suivit ; on y élevait jusqu’au ciel le coup d’essai du Duc d’Enghien. C’en serait assez pour illustrer une autre vie que la sienne ; mais, pour lui, c’est le premier pas de sa course.

Dès cette première campagne, après la prise de Thionville, digne prix de la victoire de Rocroi, il passa pour un capitaine également redoutable dans les sièges et dans les batailles. Mais voici dans un jeune Prince victorieux quelque chose qui n’est pas moins beau que la victoire. La cour, qui lui préparait à son arrivée les applaudissements qu’il méritait, fut surprise de la manière dont il les reçut. La Reine régente lui a témoigné que le Roi était content de ses services. C’est, dans la bouche du Souverain, la digne récompense de ses travaux. Si les autres osaient le louer, il repoussait leurs louanges comme des offenses, et, indocile à la flatterie, il en craignait jusqu’à l’apparence. Telle était la délicatesse, ou plutôt telle était la solidité de ce Prince. Aussi avait-il pour maxime (écoutez, c’est la maxime qui fait les grands hommes) que dans les grandes actions il faut uniquement songer à bien faire, et laisser venir la gloire après la vertu. C’est ce qu’il inspirait aux autres, c’est ce qu’il suivait lui-même. Ainsi la fausse gloire ne le tentait pas : tout tendait au vrai et au grand. De là vient qu’il mettait sa gloire dans le service du roi et dans le bonheur de l’Etat : c’était là le fond de son cœur, c’étaient ses premières et ses plus chères inclinations. La cour ne le retint guère, quoiqu’il en fût la merveille. Il fallait montrer partout, et à l’Allemagne comme à la Flandre, le défenseur intrépide que Dieu nous donnait. Arrêtez ici vos regards. Il se prépare contre le prince quelque chose de plus formidable qu’à Rocroi ; et, pour éprouver sa vertu, la guerre va épuiser toutes ses inventions et tous ses efforts. Quel objet se présente à mes yeux ? Ce n’est pas seulement des hommes à combattre, c’est des montagnes inaccessibles ; c’est des ravines et des précipices d’un côté, c’est de l’autre un bois impénétrable dont le fond est un marais, et, derrière des ruisseaux, de prodigieux retranchements ; c’est partout des forts élevés, et des forêts abattues qui traversent des chemins affreux ; et au dedans c’est Mercy avec ses braves Bavarois, enflés de tant de succès et de la prise de Fribourg ; Mercy qu’on ne vit jamais reculer dans les combats ; Mercy que le prince de Condé et le vigilant Turenne n’ont jamais surpris dans un mouvement irrégulier, et à qui ils ont rendu ce grand témoignage, que jamais il n’avait perdu un seul moment favorable, ni manqué de prévenir leurs desseins, comme s’il eût assisté à leurs conseils. Ici donc durant huit jours, et à quatre attaques différentes, on vit tout ce qu’on peut soutenir et entreprendre à la guerre. Nos troupes semblent rebutées autant par la résistance des ennemis que par l’effroyable disposition des lieux, et le prince se vit quelque temps comme abandonné. Mais, comme un autre Machabée, son bras ne l’abandonna pas, et son courage irrité par tant de périls vint à son secours. On ne l’eut pas plutôt vu pied à terre forcer le premier ces inaccessibles hauteurs que son ardeur entraîna tout après elle. Mercy voit sa perte assurée : ses meilleurs régiments sont défaits. La nuit sauve les restes de son armée ; mais que des pluies excessives s’y joignent encore, afin que nous ayons à la fois, avec tout le courage et tout l’art, toute la nature à combattre : quelque avantage que prenne un ennemi habile autant que hardi, et dans quelque affreuse montagne qu’il se retranche de nouveau, poussé de tous côtés, il faut qu’il laisse en proie au duc d’Enghien, non seulement son canon et son bagage, mais encore tous les environs du Rhin. Voyez comme tout s’ébranle : Philppsbourg est aux abois en dix jours malgré l’hiver qui approche ; Philippsbourg, qui tint si longtemps le Rhin captif sous nos lois, et dont le plus grand des rois a si glorieusement réparé la perte. Worms, Spire, Mayence, Landau, vingt autres places de nom ouvrent leurs portes. Mercy ne les peut défendre, et ne paraît plus devant son vainqueur. Ce n’est pas assez : il faut qu’il tombe à ses pieds, digne victime de sa valeur ; Nordlingue en verra la chute ; il y sera décidé qu’on ne tient non plus devant les Français en Allemagne qu’en Flandre, et on devra tous ces avantages au même prince. Dieu, protecteur de la France, et d’un roi qu’il a destiné à ses grands ouvrages, l’ordonne ainsi.

Par ces ordres tout paraissait sûr sous la conduite du duc d’Enghien et, sans vouloir ici achever le jour à vous marquer seulement ses autres exploits, vous savez parmi tant de fortes places attaquées qu’il n’y en eut qu’une seule qui put échapper ses mains ; encore releva-t-elle la gloire du prince. L’Europe, qui admirait la divine ardeur dont il était animé dans les combats, s’étonna qu’il en fût le maître, et dès l’âge de vingt-six ans aussi capable de ménager ses troupes que de les pousser dans les hasards, et de céder à la fortune que de la faire servir à ses desseins. Nous le vîmes partout ailleurs comme un de ces hommes extraordinaires qui forcent tous les obstacles. La promptitude de son action ne donnait pas le loisir de la traverser. C’est là le caractère des conquérants. Lorsque David, un si grand guerrier, déplora la mort de deux fameux capitaines qu’on venait de perdre, il leur donna cet éloge : Plus vites que les aigles, plus courageux que les lions. C’est l’image du prince que nous regrettons. Il paraît en un moment comme un éclair dans les pays les plus éloignés ; on le voit en même temps à toutes les attaques, à tous les quartiers. Lorsqu’occupé d’un côté il envoie reconnaître l’autre, le diligent officier qui porte ses ordres s’étonne d’être prévenu, et trouve déjà tout ranimé par la présence du prince. Il semble qu’il se multiplie dans une action ; ni le fer ni le feu ne l’arrêtent. Il n’a pas besoin d’armer cette tête qu’il expose à tant de périls ; Dieu lui est une armure plus assurée ; les coups semblent perdre leur force en l’approchant, et laisser seulement sur lui des marques de son courage et de la protection du ciel. Ne lui dites pas que la vie d’un premier prince du sang, si nécessaire à l’Etat, doit être épargnée ; il répond qu’un prince du sang, plus intéressé par sa naissance à la gloire du roi et de la couronne, doit dans le besoin de l’Etat être dévoué plus que tous les autres pour en relever l’éclat. Après avoir fait sentir aux ennemis durant tant d’années l’invincible puissance du roi, s’il fallut agir au dedans pour la soutenir, je dirai tout en un mot, il fit respecter la régente ; et, puisqu’il faut une fois parler de ces choses dont je voudrais pouvoir me taire éternellement, jusqu’à cette fatale prison il n’avait pas seulement songé qu’on pût rien attenter contre l’Etat ; et, dans son plus grand crédit, s’il souhaitait d’obtenir des grâces, il souhaitait encore plus de les mériter. C’est ce qui lui faisait dire (je puis bien ici répéter devant ces autels les paroles que j’ai recueillies de sa bouche, puisqu’elles marquent si bien le fond de son cœur) : il disait donc, en parlant de cette prison malheureuse, qu’il y était entré le plus innocent de tous les hommes, et qu’il en était sorti le plus coupable. Hélas ! poursuivait-il, je ne respirais que le service du roi, et la grandeur de l’Etat ! On ressentait dans ses paroles un regret sincère d’avoir été poussé si loin par ses malheurs. Mais, sans vouloir excuser ce qu’il a si hautement condamné lui-même, disons, pour n’en parler jamais, que, comme dans la gloire éternelle les fautes des saints pénitents, couvertes de ce qu’ils ont fait pour les réparer et de l’éclat infini de la divine miséricorde, ne paraissent plus, ainsi, dans des fautes si sincèrement reconnues, et dans la suite si glorieusement réparées par de fidèles services, il ne faut plus regarder que l’humble reconnaissance du prince qui s’en repentit, et la clémence du grand roi qui les oublia.

Que s’il est enfin entraîné dans ces guerres infortunées, il y aura du moins cette gloire de n’avoir pas laissé avilir la grandeur de sa maison chez les étrangers. Malgré la majesté de l’Empire, malgré la fierté d’Autriche et les couronnes héréditaires attachées à cette maison, même dans la branche qui domine en Allemagne, réfugié à Namur, soutenu de son seul courage et de sa seule réputation, il porta si loin les avantages d’un prince de France, et de la première maison de l’univers, que tout ce qu’on put obtenir de lui fut qu’il consentît de traiter d’égal avec l’archiduc, quoique frère de l’Empereur et fils de tant d’empereurs, à condition qu’en lieu tiers ce prince ferait les honneurs des Pays-Bas. Le même traitement fut assuré au duc d’Enghien, et la maison de France garda son rang sur celle d’Autriche jusque dans Bruxelles. Mais voyez ce que fait faire un vrai courage. Pendant que le prince se soutenait si hautement avec l’archiduc qui dominait, il rendait au roi d’Angleterre et au duc d’York, maintenant un roi si fameux, malheureux alors, tous les honneurs qui leur étaient dus ; et il apprit enfin à l’Espagne trop dédaigneuse quelle était cette majesté que la mauvaise fortune ne pouvait ravir à de si grands princes. Le reste de sa conduite ne fut pas moins grand. Parmi les difficultés que ses intérêts apportaient au traité des Pyrénées, écoutez quels furent ses ordres, et voyez si jamais un particulier traita si noblement ses intérêts. Il mande à ses agents dans la conférence qu’il n’est pas juste que la paix de la chrétienté soit retardée davantage à sa considération ; qu’on ait soin de ses amis ; et, pour lui, qu’on lui laisse suivre sa fortune. Ha ! quelle grande victime se sacrifie au bien public ! Mais quand les choses changèrent, et que l’Espagne lui voulut donner ou Cambrai et ses environs, ou le Luxembourg, en pleine souveraineté, il déclara qu’il préférait à ces avantages, et à tout ce qu’on pouvait jamais lui accorder de plus grand, quoi ? son devoir et les bonnes grâces du roi. C’est ce qu’il avait toujours dans le cœur ; c’est ce qu’il répétait sans cesse au duc d’Enghien. Le voilà dans son naturel : la France le vit alors accompli par ces derniers traits, et avec ce je ne sais quoi d’achevé que les malheurs ajoutent aux grandes vertus ; elle le revit dévoué plus que jamais à l’Etat et à son roi. Mais dans ses premières guerres il n’avait qu’une seule vie à lui offrir ; maintenant il en a une autre qui lui est plus chère que la sienne. Après avoir à son exemple glorieusement achevé le cours de ses études, le duc d’Enghien est prêt à le suivre dans les combats. Non content de lui enseigner la guerre, comme il a fait jusqu’à la fin, par ses discours, le prince le mène aux leçons vivantes et à la pratique. Laissons le passage du Rhin, le prodige de notre siècle et de la vie de Louis le Grand. A la journée de Senef, le jeune duc, quoiqu’il commandât, comme il avait déjà fait en d’autres campagnes, vient dans les plus rudes épreuves apprendre la guerre aux côtés du prince son père. Au milieu de tant de périls, il voit ce grand prince renversé dans un fossé, sous un cheval tout en sang. Pendant qu’il lui offre le sien et s’occupe à relever le prince abattu, il est blessé entre les bras d’un père si tendre, sans interrompre ses soins, ravi de satisfaire à la fois à la piété et à la gloire. Que pouvait penser le prince, si ce n’est que, pour accomplir les plus grandes choses, rien ne manquerait à ce digne fils que les occasions ? Et ses tendresses se redoublaient avec son estime.

Ce n’était pas seulement pour un fils, ni pour sa famille, qu’il avait des sentiments si tendres. Je l’ai vu, et ne croyez pas que j’use ici d’exagération, je l’ai vu vivement ému des périls de ses amis ; je l’ai vu, simple et naturel, changer de visage au récit de leurs infortunes, entrer avec eux dans les moindres choses comme dans les plus importantes ; dans les accommodements calmer les esprits aigris avec une patience et une douceur qu’on n’aurait jamais attendue d’une humeur si vive ni d’une si haute élévation. Loin de nous les héros sans humanité ! Ils pourront bien forcer les respects et ravir l’admiration, comme font tous les objets extraordinaires ; mais ils n’auront pas les cœurs. Lorsque Dieu forma le cœur et les entrailles de l’homme, il y mit premièrement la bonté comme le propre caractère de la nature divine, et pour être comme la marque de cette main bienfaisante dont nous sortons. La bonté devait donc faire comme le fonds de notre cœur, et devait être en même temps le premier attrait que nous aurions en nous-mêmes pour gagner les autres hommes. La grandeur qui vient par-dessus, loin d’affaiblir la bonté, n’est faite que pour l’aider à se communiquer davantage, comme une fontaine publique qu’on élève pour la répandre. Les cœurs sont à ce prix, et les grands dont la bonté n’est pas le partage, par une juste punition de leur dédaigneuse insensibilité, demeureront privés éternellement du plus grand bien de la vie humaine, c’est-à-dire des douceurs de la société. Jamais homme ne les goûta mieux que le prince dont nous parlons ; jamais homme ne craignit moins que la familiarité blessât le respect. Est-ce là celui qui forçait les villes et qui gagnait les batailles ? Quoi ! il semble avoir oublié ce haut rang qu’on lui a vu si bien défendre. Reconnaissez le héros qui, toujours égal à lui-même, sans se hausser pour paraître grand, sans s’abaisser pour être civil et obligeant, se trouve naturellement tout ce qu’il doit être envers tous les hommes, comme un fleuve majestueux et bienfaisant qui porte paisiblement dans les villes l’abondance qu’il a répandue dans les campagnes en les arrosant, qui se donne à tout le monde, et ne s’élève et ne s’enfle que lorsqu’avec violence on s’oppose à la douce pente qui le porte à continuer son tranquille cours. Telle a été la douceur et telle a été la force du prince de Condé. Avez-vous un secret important ? versez-le hardiment dans ce noble cœur : votre affaire devient la sienne par la confiance. Il n’y a rien de plus inviolable pour ce prince que les droits sacrés de l’amitié. Lorsqu’on lui demande une grâce, c’est lui qui paraît l’obligé, et jamais on ne vit de joie ni si vive ni si naturelle que celle qu’il ressentait à faire plaisir. Le premier argent qu’il reçut d’Espagne avec la permission du roi, malgré les nécessités de sa maison épuisée, fut donné à ses amis, encore qu’après la paix il n’eût rien à espérer de leurs secours ; et quatre cent mille écus distribués par ses ordres firent voir, chose rare dans la vie humaine, la reconnaissance aussi vive dans le prince de Condé que l’espérance d’engager les hommes l’est dans les autres. Avec lui la vertu eut toujours son prix. Il la louait jusque dans ses ennemis. Toutes les fois qu’il avait à parler de ses actions, et même dans les relations qu’il en envoyait à la cour, il vantait les conseils de l’un, la hardiesse de l’autre, chacun avait son rang dans ses discours ; et, parmi ce qu’il donnait à tout le monde, on ne savait où placer ce qu’il avait fait lui-même. Sans envie, sans fard, sans ostentation, toujours grand dans l’action et dans le repos, il parut à Chantilly comme à la tête des troupes. Qu’il embellît cette magnifique et délicieuse maison, ou bien qu’il munît un camp au milieu du pays ennemi, et qu’il fortifiât une place ; qu’il marchât avec une armée parmi les périls, ou qu’il conduisît ses amis dans ces superbes allées au bruit de tant de jets d’eau qui ne se taisaient ni jour ni nuit : c’était toujours le même homme, et sa gloire le suivait partout. Qu’il est beau, après les combats et le tumulte des armes, de savoir encore goûter ces vertus paisibles et cette gloire tranquille qu’on n’a point à partager avec le soldat non plus qu’avec la fortune ; où tout charme, et rien n’éblouit ; qu’on regarde sans être étourdi ni par le son des trompettes, ni par le bruit des canons, ni par les cris des blessés ; où l’homme paraît tout seul aussi grand, aussi respecté, que lorsqu’il donne des ordres, et que tout marche à sa parole !

Venons maintenant aux qualités de l’esprit ; et puisque, pour notre malheur, ce qu’il y a de plus fatal à la vie humaine, c’est-à-dire l’art militaire, est en même temps ce qu’elle a de plus ingénieux et de plus habile, considérons d’abord par cet endroit le grand génie de notre prince. Et premièrement, quel général porta jamais plus loin sa prévoyance ? C’était une de ses maximes, qu’il fallait craindre les ennemis de loin pour ne les plus craindre de près, et se réjouir à leur approche. Le voyez-vous comme il considère tous les avantages qu’il peut ou donner ou prendre ? avec quelle vivacité il se met dans l’esprit en un moment les temps, les lieux, les personnes, et non seulement leurs intérêts et leurs talents, mais encore leurs humeurs et leurs caprices ? Le voyez-vous comme il compte la cavalerie et l’infanterie des ennemis par le naturel des pays ou des princes confédérés ? Rien n’échappe à sa prévoyance. Avec cette prodigieuse compréhension de tout le détail et du plan universel de la guerre, on le voit toujours attentif à ce qui survient ; il tire d’un déserteur, d’un transfuge, d’un prisonnier, d’un passant, ce qu’il veut dire, ce qu’il veut taire, ce qu’il sait, et pour ainsi dire ce qu’il ne sait pas : tant il est sûr dans ses conséquences ! Ses partis lui rapportent jusqu’aux moindres choses ; on l’éveille à chaque moment ; car il tenait encore pour maxime qu’un habile capitaine peut bien être vaincu, mais qu’il ne lui est pas permis d’être surpris. Aussi lui devons-nous cette louange qu’il ne l’a jamais été. A quelque heure et de quelque côté que viennent les ennemis, ils le trouvent toujours sur ses gardes, toujours prêt à fondre sur eux, et à prendre ses avantages : comme une aigle qu’on voit toujours, soit qu’elle vole au milieu des airs, soit qu’elle se pose sur le haut de quelque rocher, porter de tous côtés des regards perçants, et tomber si sûrement sur sa proie qu’on ne peut éviter ses ongles non plus que ses yeux, aussi vifs étaient les regards, aussi vite et impétueuse était l’attaque, aussi fortes et inévitables étaient les mains du prince de Condé. En son camp on ne connaît point les vaines terreurs, qui fatiguent et rebutent plus que les véritables. Toutes les forces demeurent entières pour les vrais périls ; tout est prêt au premier signal ; et, comme dit le prophète, toutes les flèches sont aiguisées, et tous les arcs sont tendus. En attendant on repose d’un sommeil tranquille, comme on ferait sous son toit et dans son enclos. Que dis-je qu’on repose ? A Piéton, près de ce corps redoutable que trois puissances réunies avaient assemblé, c’était dans nos troupes de continuels divertissements : toute l’armée était en joie, et jamais elle ne sentit qu’elle fût plus faible que celle des ennemis. Le prince par son campement avait mis en sûreté non seulement toute notre frontière et toutes nos places, mais encore tous nos soldats : il veille, c’est assez. Enfin l’ennemi décampe ; c’est ce que le prince attendait. Il part à ce premier mouvement : déjà l’armée hollandaise avec ses superbes étendards ne lui échappera pas ; tout nage dans le sang, tout est en proie ; mais Dieu sait donner des bornes aux plus beaux desseins. Cependant les ennemis sont poussés partout. Oudenarde est délivrée de leurs mains : pour les tirer eux-mêmes de celles du prince, le ciel les couvre d’un brouillard épais ; la terreur et la désertion se met dans leurs troupes ; on ne sait plus ce qu’est devenue cette formidable armée. Ce fut alors que Louis, qui, après avoir achevé le rude siège de Besançon, et avoir encore une fois réduit la Franche-Comté avec une rapidité inouïe, était revenu tout brillant de gloire pour profiter de l’action de ses armées de Flandre et d’Allemagne, commanda ce détachement qui fit en Alsace les merveilles que vous savez, et parut le plus grand de tous les hommes, tant par les prodiges qu’il avait faits en personne, que par ceux qu’il fit faire à ses généraux.

Quoiqu’une heureuse naissance eût apporté de si grands dons à notre prince, il ne cessait de l’enrichir par ses réflexions. Les campements de César firent son étude. Je me souviens qu’il nous ravissait en nous racontant comme en Catalogne, dans les lieux où ce fameux capitaine, par l’avantage des postes, contraignit cinq légions romaines et deux chefs expérimentés à poser les armes sans combat, lui-même il avait été reconnaître les rivières et les montagnes qui servirent à ce grand dessein ; et jamais un si digne maître n’avait expliqué par de si doctes leçons les Commentaires de César. Les capitaines des siècles futurs lui rendront un honneur semblable. On viendra étudier sur les lieux ce que l’histoire racontera du campement de Piéton, et des merveilles dont il fut suivi. On remarquera dans celui de Chatenoy l’éminence qu’occupa ce grand capitaine, et le ruisseau dont il se couvrit sous le canon du retranchement de Sélestat. Là on lui verra mépriser l’Allemagne conjurée, suivre à son tour les ennemis, quoique plus forts, rendre leurs projets inutiles, et leur faire lever le siège de Saverne, comme il avait fait un peu auparavant celui de Haguenau. C’est par de semblables coups, dont sa vie est pleine, qu’il a porté si haut sa réputation que ce sera dans nos jours s’être fait un nom parmi les hommes, et s’être acquis un mérite dans les troupes, d’avoir servi sous le prince de Condé, et comme un titre pour commander, de l’avoir vu faire.

Mais si jamais il parut un homme extraordinaire, s’il parut être éclairé, et voir tranquillement toutes choses, c’est dans ces rapides moments d’où dépendent les victoires, et dans l’ardeur du combat. Partout ailleurs il délibère ; docile, il prête l’oreille à tous les conseils. Ici, tout se présente à la fois ; la multitude des objets ne le confond pas ; à l’instant le parti est pris, il commande et il agit tout ensemble, et tout marche en concours et en sûreté. Le dirai-je ? mais pourquoi craindre que la gloire d’un si grand homme puisse être diminuée par cet aveu ? Ce n’est plus ses promptes saillies, qu’il savait si vite et si agréablement réparer, mais enfin qu’on lui voyait quelquefois dans les occasions ordinaires : vous diriez qu’il y a en lui un autre homme à qui sa grande âme abandonne de moindres ouvrages où elle ne daigne se mêler. Dans le feu, dans le choc, dans l’ébranlement, on voit naître tout à coup je ne sais quoi de si net, de si posé, de si vif, de si ardent, de si doux, de si agréable pour les siens, de si hautain et de si menaçant pour les ennemis qu’on ne sait d’où lui peut venir ce mélange de qualités si contraires. Dans cette terrible journée où, aux portes de la ville et à la vue de ses citoyens, le ciel sembla vouloir décider du sort de ce prince, où avec l’élite des troupes il avait en tête un général si pressant, où il se vit plus que jamais exposé aux caprices de la fortune, pendant que les coups venaient de tous côtés, ceux qui combattaient auprès de lui nous ont dit souvent que, si l’on avait à traiter quelque grande affaire avec ce prince, on eût pu choisir de ces moments où tout était en feu autour de lui : tant son esprit s’élevait alors, tant son âme leur paraissait éclairée comme d’en haut en ces terribles rencontres ! semblable à ces hautes montagnes dont la cime, au-dessus des nues et des tempêtes, trouve la sérénité dans sa hauteur, et ne perd aucun rayon de la lumière qui l’environne. Ainsi, dans les plaines de Lens, nom agréable à la France, l’archiduc, contre son dessein tiré d’un poste invincible par l’appât d’un succès trompeur, par un soudain mouvement du prince qui lui oppose des troupes fraîches à la place des troupes fatiguées, est contraint à prendre la fuite. Ses vieilles troupes périssent ; son canon, où il avait mis sa confiance, est entre nos mains ; et Beck, qui l’avait flatté d’une victoire assurée, pris et blessé dans le combat, vient rendre en mourant un triste hommage à son vainqueur par son désespoir. S’agit-il ou de secourir ou de forcer une ville ? le prince saura profiter de tous les moments. Ainsi, au premier avis que le hasard lui porta d’un siège important, il traverse, trop promptement, tout un grand pays, et d’une première vue il découvre un passage assuré pour le secours, aux endroits qu’un ennemi vigilant n’a pu encore assez munir. Assiège-t-il quelque place ? il invente tous les jours de nouveaux moyens d’en avancer la conquête. On croit qu’il expose les troupes : il les ménage en abrégeant le temps des périls par la vigueur des attaques. Parmi tant de coups surprenants, les gouverneurs les plus courageux ne tiennent pas les promesses qu’ils ont faites à leurs généraux : Dunkerque est pris en treize jours au milieu des pluies de l’automne, et ses barques si redoutées de nos alliés paraissent tout à coup dans tout l’Océan avec nos étendards.

Mais ce qu’un sage général doit le mieux connaître c’est ses soldats et ses chefs. Car de là vient ce parfait concert qui fait agir les armées comme un seul corps, ou, pour parler avec l’Ecriture, comme un seul homme : Egressus est Israel tanquam vir unus. Pourquoi comme un seul homme ? Parce que sous un même chef, qui connaît et les soldats et les chefs comme ses bras et ses mains, tout est également vif et mesuré. C’est ce qui donne la victoire ; et j’ai ouï dire à notre grand prince qu’à la journée de Nordlingue, ce qui l’assurait du succès, c’est qu’il connaissait M. de Turenne, dont l’habileté consommée n’avait besoin d’aucun ordre pour faire tout ce qu’il fallait. Celui-ci publiait de son côté qu’il agissait sans inquiétude, parce qu’il connaissait le prince, et ses ordres toujours sûrs. C’est ainsi qu’ils se donnaient mutuellement un repos qui les appliquait chacun tout entier à son action : ainsi finit heureusement la bataille la plus hasardeuse et la plus disputée qui fut jamais.

Ç’a été dans notre siècle un grand spectacle, de voir dans le même temps et dans les mêmes campagne ces deux hommes que la voix commune de toute l’Europe égalait aux plus grands capitaines des siècles passés, tantôt à la tête de corps séparés, tantôt unis plus encore par le concours des mêmes pensées que par les ordres que l’inférieur recevait de l’autre, tantôt opposés front à front, et redoublant l’un dans l’autre l’activité et la vigilance : comme si Dieu, dont souvent, selon l’Ecriture, la sagesse se joue dans l’univers, eût voulu nous les montrer en toutes les formes, et nous montrer ensemble tout ce qu’il peut faire des hommes. Que de campements, que de belles marches, que de hardiesse, que de précautions, que de périls, que de ressources ! Vit-on jamais en deux hommes les mêmes vertus avec des caractères si divers, pour ne pas dire si contraires ? L’un paraît agir par des réflexions profondes, et l’autre par de soudaines illuminations ; celui-ci par conséquent plus vif, mais sans que son feu eût rien de précipité ; celui-là, d’un air plus froid sans jamais rien avoir de lent, plus hardi à faire qu’à parler, résolu et déterminé au dedans lors même qu’il paraissait embarrassé au dehors. L’un, dès qu’il parut dans les armées, donne une haute idée de sa valeur et fait attendre quelque chose d’extraordinaire, mais toutefois s’avance par ordre, et vient comme par degrés aux prodiges qui ont fini le cours de sa vie ; l’autre, comme un homme inspiré, dès sa première bataille s’égale aux maîtres les plus consommés. L’un par de vifs et continuels efforts emporte l’admiration du genre humain, et fait taire l’envie ; l’autre jette d’abord une si vive lumière qu’elle n’osait l’attaquer. L’un enfin, par la profondeur de son génie et les incroyables ressources de son courage, s’élève au-dessus des plus grands périls, et sait même profiter de toutes les infidélités de la fortune ; l’autre, et par l’avantage d’une si haute naissance, et par ces grandes pensées que le ciel envoie, et par une espèce d’instinct admirable dont les hommes ne connaissent pas le secret, semble né pour entraîner la fortune dans ses desseins, et forcer les destinées. Et afin que l’on vît toujours dans ces deux hommes de grands caractères, mais divers, l’un emporté d’un coup soudain meurt pour son pays comme un Judas le Machabée ; l’armée le pleure comme son père, et la cour et tout le peuple gémit, sa piété est louée comme son courage, et sa mémoire ne se flétrit point par le temps ; l’autre, élevé par les armes au comble de la gloire comme un David, comme lui meurt dans son lit en publiant les louanges de Dieu et instruisant sa famille, et laisse tous les cœurs remplis tant de l’éclat de sa vie que de la douceur de sa mort. Quel spectacle de voir et d’étudier ces deux hommes, et d’apprendre de chacun d’eux toute l’estime que méritait l’autre ! C’est ce qu’a vu notre siècle ; et, ce qui est encore plus grand, il a vu un roi se servir de ces deux grands chefs, et profiter du secours du ciel, et, après qu’il en est privé par la mort de l’un et les maladies de l’autre, concevoir de plus grands desseins, exécuter de plus grandes choses, s’élever au-dessus de lui-même, surpasser et l’espérance des siens et l’attente de l’univers : tant est haut son courage, tant est vaste son intelligence, tant ses destinées sont glorieuses !

Voilà, Messieurs, les spectacles que Dieu donne à l’univers, et les hommes qu’il y envoie quand il y veut faire éclater, tantôt dans une nation, tantôt dans une autre, selon ses conseils éternels, sa puissance ou sa sagesse. Car ses divins attributs paraissent-ils mieux dans les cieux qu’il a formés de ses doigts que dans ces rares talents qu’il distribue comme il lui plaît aux hommes extraordinaires ? Quel astre brille davantage dans le firmament que le prince de Condé n’a fait dans l’Europe ? Ce n’était pas seulement la guerre qui lui donnait de l’éclat ; son grand génie embrassait tout, l’antique comme le moderne, l’histoire, la philosophie, la théologie la plus sublime, et les arts avec les sciences. Il n’y avait livre qu’il ne lût ; il n’y avait homme excellent, ou dans quelque spéculation, ou dans quelque ouvrage, qu’il n’entretînt ; tous sortaient plus éclairés d’avec lui, et rectifiaient leurs pensées, ou par ses pénétrantes questions, ou par ses réflexions judicieuses. Aussi sa conversation était un charme, parce qu’il savait parler à chacun selon ses talents ; et non seulement aux gens de guerre de leurs entreprises, aux courtisans de leurs intérêts, aux politiques de leurs négociations, mais encore aux voyageurs curieux de ce qu’ils avaient découvert ou dans la nature ou dans le gouvernement ou dans le commerce, à l’artisan de ses inventions, et enfin aux savants de toutes les sortes de ce qu’ils avaient trouvé de plus merveilleux. C’est de Dieu que viennent ces dons : qui en doute ? Ces dons sont admirables : qui ne le voit pas ? Mais pour confondre l’esprit humain qui s’enorgueillit de tels dons, Dieu ne craint point d’en faire part à ses ennemis. Saint Augustin considère parmi les païens tant de sages, tant de conquérants, tant de graves législateurs, tant d’excellents citoyens, un Socrate, un Marc-Aurèle, un Scipion, un César, un Alexandre, tous privés de la connaissance de Dieu, et exclus de son royaume éternel. N’est-ce donc pas Dieu qui les a faits ? Mais quel autre les pouvait faire, si ce n’est celui qui fait tout dans le ciel et dans la terre ? Mais pourquoi les a-t-il faits ? et quels étaient les desseins particuliers de cette sagesse profonde qui jamais ne fait rien en vain ? Ecoutez la réponse de saint Augustin : Il les a faits, nous dit-il, pour orner le siècle présent : ut ordinem saeculi praesentis ornaret. Il a fait dans les grands hommes ces rares qualités, comme il a fait le soleil. Qui n’admire ce bel astre ? qui n’est ravi de l’éclat de son midi, et de la superbe parure de son lever et de son coucher ? Mais puisque Dieu le fait luire sur les bons et sur les mauvais, ce n’est pas un si bel objet qui nous rend heureux : Dieu l’a fait pour embellir et pour éclairer ce grand théâtre du monde. De même, quand il a fait dans ses ennemis aussi bien que dans ses serviteurs ces belles lumières d’esprit, ces rayons de son intelligence, ces images de sa bonté, ce n’est pas pour les rendre heureux qu’il leur a fait ces riches présents ; c’est une décoration de l’univers, c’est un ornement du siècle présent. Et voyez la malheureuse destinée de ces hommes qu’il a choisis pour être les ornements de leur siècle. Qu’ont-ils voulu, ces hommes rares, sinon des louanges et la gloire que les hommes donnent ? Peut-être que, pour les confondre, Dieu refusera cette gloire à leurs vains désirs ? Non, il les confond mieux en la leur donnant, et même au delà de leur attente. Cet Alexandre qui ne voulait que faire du bruit dans le monde y en a fait plus qu’il n’aurait osé espérer. Il faut encore qu’il se trouve dans tous nos panégyriques, et il semble ; par une espèce de fatalité glorieuse à ce conquérant, qu’aucun prince ne puisse recevoir de louanges qu’il ne les partage. S’il a fallu quelques récompenses à ces grandes actions des Romains, Dieu leur en a su trouver une convenable à leurs mérites comme à leurs désirs. Il leur donne pour récompense l’empire du monde, comme un présent de nul prix : ô rois, confondez-vous dans votre grandeur ; conquérants, ne vantez pas vos victoires. Il leur donne pour récompense la gloire des hommes : récompense qui ne vient pas jusqu’à eux, qui s’efforce de s’attacher, quoi ? peut-être à leurs médailles ou à leurs statues déterrées, restes des ans et des barbares ; aux ruines de leurs monuments et de leurs ouvrages qui disputent avec le temps ; ou plutôt à leur idée, à leur ombre, à ce qu’on appelle leur nom. Voilà le digne prix de tant de travaux, et dans le comble de leurs vœux la conviction de leur erreur. Venez, rassasiez-vous, grands de la terre ; saisissez-vous, si vous pouvez, de ce fantôme de gloire, à l’exemple de ces grands hommes que vous admirez. Dieu, qui punit leur orgueil dans les enfers, ne leur a pas envié, dit saint Augustin, cette gloire tant désirée ; et vains ils ont reçu une récompense aussi vaine que leurs désirs. Receperunt mercedem suam, vani vanam.

Il n’en sera pas ainsi de notre grand prince : l’heure de Dieu est venue, heure attendue, heure désirée, heure de miséricorde et de grâce. Sans être averti par la maladie, sans être pressé par le temps, il exécute ce qu’il méditait. Un sage religieux, qu’il appelle exprès, règle les affaires de sa conscience : il obéit, humble chrétien, à sa décision ; et nul n’a jamais douté de sa bonne foi. Dès lors aussi on le vit toujours sérieusement occupé du soin de se vaincre soi-même, de rendre vaines toutes les attaques de ses insupportables douleurs, d’en faire par sa soumission un continuel sacrifice. Dieu, qu’il invoquait avec foi, lui donna le goût de son Ecriture, et dans ce livre divin la solide nourriture de la piété. Ses conseils se réglaient plus que jamais par la justice ; on y soulageait la veuve et l’orphelin, et le pauvre en approchait avec confiance. Sérieux autant qu’agréable père de famille, dans les douceurs qu’il goûtait avec ses enfants il ne cessait de leur inspirer les sentiments de la véritable vertu ; et ce jeune prince son petit-fils se sentira éternellement d’avoir été cultivé par de telles mains. Toute sa maison profitait de son exemple. Plusieurs de ses domestiques avaient été malheureusement nourris dans l’erreur que la France tolérait alors : combien de fois l’a-t-on vu inquiété de leur salut, affligé de leur résistance, consolé par leur conversion ! Avec quelle incomparable netteté d’esprit leur faisait-il voir l’antiquité et la vérité de la religion catholique ! Ce n’était plus cet ardent vainqueur qui semblait vouloir tout emporter ; c’était une douceur, une patience, une charité qui songeait à gagner les cœurs, et à guérir des esprits malades. Ce sont, Messieurs, ces choses simples, gouverner sa famille, édifier ses domestiques, faire justice et miséricorde, accomplir le bien que Dieu veut, et souffrir les maux qu’il envoie, ce sont ces communes pratiques de la vie chrétienne que Jésus-Christ louera au dernier jour devant ses saints anges, et devant son Père céleste. Les histoires seront abolies avec les empires, et il ne se parlera plus de tous ces faits éclatants dont elles sont pleines. Pendant qu’il passait sa vie dans ces occupations, et qu’il portait au-dessus de ses actions les plus renommées la gloire d’une si belle et si pieuse retraite, la nouvelle de la maladie de la duchesse de Bourbon vint à Chantilly comme un coup de foudre. Qui ne fut frappé de la crainte de voir éteindre cette lumière naissante ? On appréhenda qu’elle n’eût le sort des choses avancées. Quels furent les sentiments du prince de Condé, lorsqu’il se vit menacé de perdre ce nouveau lien de sa famille avec la personne du roi ? C’est donc dans cette occasion que devait mourir ce héros ! Celui que tant de sièges et tant de batailles n’ont pu emporter va périr par sa tendresse ! Pénétré de toutes les inquiétudes que donne un mal affreux, son cœur, qui le soutient seul depuis si longtemps, achève à ce coup de l’accabler : les forces qu’il lui fait trouver l’épuisent. S’il oublie toute sa faiblesse à la vue du roi qui approche de la princesse malade, si, transporté de son zèle, et sans avoir besoin de secours à cette fois, il accourt pour l’avertir de tous les périls que ce grand roi ne craignait pas, et qu’il l’empêche enfin d’avancer, il va tomber évanoui à quatre pas, et on admire cette nouvelle manière de s’exposer pour son roi. Quoique la duchesse d’Enghien, princesse dont la vertu ne craignit jamais que de manquer à sa famille et à ses devoirs, eût obtenu de demeurer auprès de lui pour le soulager, la vigilance de cette princesse ne calme pas les soins qui le travaillent ; et, après que la jeune princesse est hors de péril, la maladie du roi va bien causer d’autres troubles à notre prince. Puis-je ne m’arrêter pas en cet endroit ? A voir la sérénité qui reluisait sur ce front auguste, eût-on soupçonné que ce grand roi, en retournant à Versailles, allât s’exposer à ces cruelles douleurs où l’univers a connu sa piété, sa constance, et tout l’amour de ses peuples ? De quels yeux le regardions-nous lorsqu’aux dépens d’une santé qui nous est si chère il voulait bien adoucir nos cruelles inquiétudes par la consolation de le voir, et que, maître de sa douleur comme de tout le reste des choses, nous le voyions tous les jours, non seulement régler ses affaires selon sa coutume, mais encore entretenir sa cour attendrie avec la même tranquillité qu’il lui fait paraître dans ses jardins enchantés ! Béni soit-il de Dieu et des hommes, d’unir ainsi toujours la bonté à toutes les autres qualités que nous admirons ! Parmi toutes ses douleurs, il s’informait avec soin de l’état du prince de Condé, et il marquait pour la santé de ce prince une inquiétude qu’il n’avait pas pour la sienne. Il s’affaiblissait, ce grand prince, mais la mort cachait ses approches. Lorsqu’on le crut en meilleur état, et que le duc d’Enghien, toujours partagé entre les devoirs de fils et de sujet, était retourné par son ordre auprès du roi, tout change en un moment, et on déclare au prince sa mort prochaine. Chrétiens, soyez attentifs, et venez apprendre à mourir ; ou plutôt venez apprendre à n’attendre pas la dernière heure pour commencer à bien vivre. Quoi ! attendre à commencer une vie nouvelle lorsqu’entre les mains de la mort, glacés sous ses froides mains, vous ne saurez si vous êtes avec les morts ou encore avec les vivants ! Ha ! prévenez par la pénitence cette heure de troubles et de ténèbres. Par là, sans être étonné de cette dernière sentence qu’on lui prononça, le prince demeure un moment dans le silence, et tout à coup : O mon Dieu, dit-il, vous le voulez, votre volonté soit faite : je me jette entre vos bras ; donnez-moi la grâce de bien mourir. Que désirez-vous davantage ? Dans cette courte prière, vous voyez la soumission aux ordres de Dieu, l’abandon à sa providence, la confiance en sa grâce, et toute la piété. Dès lors aussi, tel qu’on l’avait vu dans tous ses combats, résolu, paisible, occupé sans inquiétude de ce qu’il fallait faire pour les soutenir, tel fut-il à ce dernier choc ; et la mort ne lui parut pas plus affreuse, pâle et languissante, que lorsqu’elle se présente au milieu du feu sous l’éclat de la victoire qu’elle montre seule. Pendant que les sanglots éclataient de toutes parts, comme si un autre que lui en eût été le sujet, il continuait à donner ses ordres ; et s’il défendait les pleurs, ce n’était pas comme un objet dont il fût troublé, mais comme un empêchement qui le retardait. A ce moment il étend ses soins jusqu’aux moindres de ses domestiques. Avec une libéralité digne de sa naissance et de leurs services, il les laisse comblés de ses dons, mais encore plus honorés des marques de son souvenir. Comme il donnait des ordres particuliers et de la plus haute importance, puisqu’il y allait de sa conscience et de son salut éternel, averti qu’il fallait écrire et ordonner dans les formes, quand je devrais, Monseigneur, renouveler vos douleurs et rouvrir toutes les plaies de votre cœur, je ne tairai pas ces paroles qu’il répéta si souvent : qu’il vous connaissait, qu’il n’y avait sans formalités qu’à vous dire ses intentions, que vous iriez encore au delà, et suppléeriez de vous-même à tout ce qu’il pourrait avoir oublié. Qu’un père vous ait aimé, je ne m’en étonne pas, c’est un sentiment que la nature inspire ; mais qu’un père si éclairé vous ait témoigné cette confiance jusqu’au dernier soupir, qu’il se soit reposé sur vous de choses si importantes, et qu’il meure tranquillement sur cette assurance, c’est le plus beau témoignage que votre vertu pouvait remporter ; et, malgré tout votre mérite, Votre Altesse n’aura de moi aujourd’hui que cette louange.

Ce que le prince commença ensuite pour s’acquitter des devoirs de la religion mériterait d’être raconté à toute la terre, non à cause qu’il est remarquable, mais à cause pour ainsi dire qu’il ne l’est pas, et qu’un prince si exposé à tout l’univers ne donne rien aux spectateurs. N’attendez donc pas, Messieurs, de ces magnifiques paroles qui ne servent qu’à faire connaître, sinon un orgueil caché, du moins les efforts d’une âme agitée qui combat ou qui dissimule son trouble secret. Le prince de Condé ne sait ce que c’est que de prononcer de ces pompeuses sentences ; et dans la mort, comme dans la vie, la vérité fit toujours toute sa grandeur. Sa confession fut humble, pleine de componction et de confiance. Il ne lui fallut pas longtemps pour la préparer : la meilleure préparation pour celle des derniers temps, c’est de ne les attendre pas. Mais, Messieurs, prêtez l’oreille à ce qui va suivre. A la vue du saint viatique qu’il avait tant désiré, voyez comme il s’arrête sur ce doux objet. Alors il se souvient des irrévérences dont, hélas ! on déshonore ce divin mystère. Les chrétiens ne connaissent plus la sainte frayeur dont on était saisi autrefois à la vue du sacrifice. On dirait qu’il eût cessé d’être terrible, comme l’appelaient les saints Pères, et que le sang de notre victime n’y coule pas encore aussi véritablement que sur le Calvaire. Loin de trembler devant les autels, on y méprise Jésus-Christ présent ; et dans un temps où tout un royaume se remue pour la conversion des hérétiques, on ne craint point d’en autoriser les blasphèmes. Gens du monde, vous ne pensez pas à ces horribles profanations : à la mort vous y penserez avec confusion et saisissement. Le prince se ressouvint de toutes les fautes qu’il avait commises ; et trop faible pour expliquer avec force ce qu’il en sentait, il emprunta la voix de son confesseur pour en demander pardon au monde, à ses domestiques, et à ses amis. On lui répondit par des sanglots : ha ! répondez-lui maintenant en profitant de cet exemple. Les autres devoirs de la religion furent accomplis avec la même piété et la même présence d’esprit. Avec quelle foi, et combien de fois pria-t-il le Sauveur des âmes, en baisant sa croix, que son sang répandu pour lui ne le fût pas inutilement ! C’est ce qui justifie le pécheur ; c’est ce qui soutient le juste ; c’est ce qui rassure le chrétien. Que dirai-je des saintes prières des agonisants, où dans les efforts que fait l’Eglise on entend ses vœux les plus empressés, et comme les derniers cris par où cette sainte mère achève de nous enfanter à la vie céleste ? Il se les fit répéter trois fois, il y trouva toujours de nouvelles consolations. En remerciant ses médecins, Voilà, dit-il, maintenant mes vrais médecins : il montrait les ecclésiastiques dont il écoutait les avis, dont il continuait les prières, les psaumes toujours à la bouche, la confiance toujours dans le cœur. S’il se plaignit, c’était seulement d’avoir si peu à souffrir pour expier ses péchés : sensible jusques à la fin à la tendresse des siens, il ne s’y laissa jamais vaincre ; et au contraire il craignait toujours de trop donner à la nature. Que dirai-je de ses derniers entretiens avec le duc d’Enghien ? Quelles couleurs assez vives pourraient vous représenter et la constance du père et les extrêmes douleurs du fils ? D’abord le visage en pleurs, avec plus de sanglots que de paroles, tantôt la bouche collée sur ces mains victorieuses et maintenant défaillantes, tantôt se jetant entre ces bras et dans ce sein paternel, il semble par tant d’efforts vouloir retenir ce cher objet de ses respects et de ses tendresses. Les forces lui manquent : il tombe à ses pieds. Le prince, sans s’émouvoir, lui laisse reprendre ses esprits ; puis appelant la duchesse sa belle-fille, qu’il voyait aussi sans parole et presque sans vie, avec une tendresse qui n’eut rien de faible il leur donne ses derniers ordres où tout respirait la piété. Il les finit en les bénissant avec cette foi et avec ces vœux que Dieu exauce, et en bénissant avec eux, ainsi qu’un autre Jacob, chacun de leurs enfants en particulier ; et on vit de part et d’autre tout ce qu’on affaiblit en le répétant. Je ne vous oublierai pas, ô Prince son cher neveu, et comme son second fils, ni le glorieux témoignage qu’il a rendu constamment à votre mérite, ni ses tendres empressements et la lettre qu’il écrivit en mourant pour vous rétablir dans les bonnes grâces du roi, le plus cher objet de vos vœux ; ni tant de belles qualités qui vous ont fait juger digne d’avoir si vivement occupé les dernières heures d’une si belle vie. Je n’oublierai pas non plus les bontés du roi qui prévinrent les désirs du prince mourant, ni les généreux soins du duc d’Enghien qui ménagea cette grâce, ni le gré que lui sut le prince d’avoir été si soigneux, en lui donnant cette joie, d’obliger un si cher parent. Pendant que son cœur s’épanche, et que sa voix se ranime en louant le roi, le prince de Conti arrive, pénétré de reconnaissance et de douleur. Les tendresses se renouvellent ; les deux princes ouïrent ensemble ce qui ne sortira jamais de leur cœur ; et le prince conclut en leur confirmant qu’ils ne seraient jamais ni grands hommes, ni grands princes, ni honnêtes gens, qu’autant qu’ils seraient gens de bien, fidèles à Dieu et au roi. C’est la dernière parole qu’il laissa gravée dans leur mémoire ; c’est, avec la dernière marque de sa tendresse, l’abrégé de leurs devoirs. Tout retentissait de cris, tout fondait en larmes ; le prince seul n’était pas ému, et le trouble n’arrivait pas dans l’asile où il s’était mis. O Dieu, vous étiez sa force, son inébranlable refuge, et, comme disait David, ce ferme rocher où s’appuyait sa constance ! Puis-je taire durant ce temps ce qui se faisait à la cour et en la présence du roi ? Lorsqu’il y fit lire la dernière lettre que lui écrivit ce grand homme, et qu’on y vit dans les trois temps que marquait le prince ses services qu’il y passait si légèrement au commencement et à la fin de sa vie, et dans le milieu ses fautes dont il faisait une si sincère reconnaissance, il n’y eut cœur qui ne s’attendrît à l’entendre parler de lui-même avec tant de modestie ; et cette lecture suivie des larmes du roi fit voir ce que les héros sentent les uns pour les autres. Mais lorsqu’on vint à l’endroit du remerciement où le prince marquait qu’il mourait content, et trop heureux d’avoir encore assez de vie pour témoigner au roi sa reconnaissance, son dévouement et, s’il l’osait dire, sa tendresse, tout le monde rendit témoignage à la vérité de ses sentiments ; et ceux qui l’avaient ouï parler si souvent de ce grand roi dans ses entretiens familiers pouvaient assurer que jamais ils n’avaient rien entendu ni de plus respectueux et de plus tendre pour sa personne sacrée, ni de plus fort pour célébrer ses vertus royales, sa piété, son courage, son grand génie, principalement à la guerre, que ce qu’en disait ce grand prince avec aussi peu d’exagération que de flatterie. Pendant qu’on lui rendait ce beau témoignage, ce grand homme n’était plus. Tranquille entre les bras de son Dieu où il s’était une fois jeté, il attendait sa miséricorde et implorait son secours, jusqu’à ce qu’il cessa enfin de respirer et de vivre. C’est ici qu’il faudrait laisser éclater ses justes douleurs à la perte d’un si grand homme ; mais pour l’amour de la vérité, et à la honte de ceux qui la méconnaissent, écoutez encore ce beau témoignage qu’il lui rendit en mourant. Averti par son confesseur que, si notre cœur n’était pas encore entièrement selon Dieu, il fallait, en s’adressant à Dieu même, obtenir qu’il nous fît un cœur comme il le voulait, et lui dire avec David ces tendres paroles : O Dieu ! créez en moi un cœur pur, à ces mots le prince s’arrête comme occupé de quelque grande pensée ; puis, appelant le saint religieux qui lui avait inspiré ce beau sentiment : Je n’ai jamais douté, dit-il, des mystères de la religion, quoi qu’on ait dit. Chrétiens, vous l’en devez croire ; et, dans l’état où il est, il ne doit plus rien au monde que la vérité. Mais, poursuivit-il, j’en doute moins que jamais. Que ces vérités, continuait-il avec une douceur ravissante, se démêlent et s’éclaircissent dans mon esprit ! Oui, dit-il, nous verrons Dieu comme il est, face à face. Il répétait en latin avec un goût merveilleux ces grands mots : Sicuti est, facie ad faciem, et on ne se lassait point de le voir dans ce doux transport. Que se faisait-il dans cette âme ? quelle nouvelle lumière lui apparaissait ? quel soudain rayon perçait la nue, et faisait comme évanouir en ce moment, avec toutes les ignorances des sens, les ténèbres mêmes, si je l’ose dire, et les saintes obscurités de la foi ? Que devinrent alors ces beaux titres dont notre orgueil est flatté ? Dans l’approche d’un si beau jour, et dès la première atteinte d’une si vive lumière, combien promptement disparaissent tous les fantômes du monde ! que l’éclat de la plus belle victoire paraît sombre ! qu’on en méprise la gloire, et qu’on veut de mal à ces faibles yeux qui s’y sont laissé éblouir ! Venez, peuples, venez maintenant ; mais venez plutôt, princes et seigneurs, et vous qui jugez la terre, et vous qui ouvrez aux hommes les portes du ciel, et vous plus que tous les autres, princes et princesses, nobles rejetons de tant de rois, lumières de la France, mais aujourd’hui obscurcies et couvertes de votre douleur comme d’un nuage : venez voir le peu qui nous reste d’une si auguste naissance, de tant de grandeur, de tant de gloire. Jetez les yeux de toutes parts : voilà tout ce qu’a pu faire la magnificence et la piété pour honorer un héros : des titres, des inscriptions, vaines marques de ce qui n’est plus ; des figures qui semblent pleurer autour d’un tombeau, et des fragiles images d’une douleur que le temps emporte avec tout le reste ; des colonnes qui semblent vouloir porter jusqu’au ciel le magnifique témoignage de notre néant ; et rien enfin ne manque dans tous ces honneurs, que celui à qui on les rend. Pleurez donc sur ces faibles restes de la vie humaine, pleurez sur cette triste immortalité que nous donnons aux héros. Mais approchez en particulier, ô vous qui courez avec tant d’ardeur dans la carrière de la gloire, âmes guerrières et intrépides. Quel autre fut plus digne de vous commander ? mais dans quel autre avez-vous trouvé le commandement plus honnête ? Pleurez donc ce grand capitaine, et dites en gémissant : Voilà celui qui nous menait dans les hasards ; sous lui se sont formés tant de renommés capitaines que ses exemples ont élevés aux premiers honneurs de la guerre ; son ombre eût pu encore gagner des batailles ; et voilà que dans son silence son nom même nous anime, et ensemble il nous avertit que pour trouver à la mort quelque reste de nos travaux, et n’arriver pas sans ressource à notre éternelle demeure, avec le roi de la terre il faut encore servir le roi du ciel. Servez donc ce roi immortel et si plein de miséricorde, qui vous comptera un soupir et un verre d’eau donné en son nom plus que tous les autres ne feront jamais tout votre sang répandu, et commencez à compter le temps de vos utiles services du jour que vous vous serez donnés à un maître si bienfaisant. Et vous, ne viendrez-vous pas à ce triste monument, vous, dis-je, qu’il a bien voulu mettre au rang de ses amis ? Tous ensemble, en quelque degré de sa confiance qu’il vous ait reçus, environnez ce tombeau ; versez des larmes avec des prières ; et, admirant dans un si grand prince une amitié si commode et un commerce si doux, conservez le souvenir d’un héros dont la bonté avait égalé le courage. Ainsi puisse-t-il toujours vous être un cher entretien ! ainsi puissiez-vous profiter de ses vertus ! et que sa mort, que vous déplorez, vous serve à la fois de consolation et d’exemple ! Pour moi, s’il m’est permis après tous les autres de venir rendre les derniers devoirs à ce tombeau, ô Prince, le digne sujet de nos louanges et de nos regrets, vous vivrez éternellement dans ma mémoire ; votre image y sera tracée, non point avec cette audace qui promettait la victoire ; non, je ne veux rien voir en vous de ce que la mort y efface ; vous aurez dans cette image des traits immortels : je vous y verrai tel que vous étiez à ce dernier jour sous la main de Dieu, lorsque sa gloire sembla commencer à vous apparaître. C’est là que je vous verrai plus triomphant qu’à Fribourg et à Rocroi ; et, ravi d’un si beau triomphe, je dirai en actions de grâces ces belles paroles du bien-aimé disciple : Et haec est victoria quae vincit mundum, fides nostra : La véritable victoire, celle qui met sous nos pieds le monde entier, c’est notre foi. Jouissez, Prince, de cette victoire, jouissez-en éternellement par l’immortelle vertu de ce sacrifice. Agréez ces derniers efforts d’une voix qui vous fut connue. Vous mettrez fin à tous ces discours. Au lieu de déplorer la mort des autres, Grand Prince, dorénavant je veux apprendre de vous à rendre la mienne sainte : heureux si, averti par ces cheveux blancs du compte que je dois de rendre de mon administration, je réserve au troupeau que je dois nourrir de la parole de vie les restes d’une voix qui tombe, et d’une ardeur qui s’éteint.

ORAISON FUNEBRE

DE

MARIE TERESE

D’AUSTRICHE,

INFANTE D’ESPAGNE,

REINE DE FRANCE

ET DE NAVARRE.

Prononcée à Saint Denis le premier de Septembre 1683. en presence de Monseigneur le Dauphin.

ORAISON FUNEBRE DE MARIE TERESE D’AUTRICHE INFANTE D’ESPAGNE REINE DE FRANCE

ET DE NAVARRE

Sine macula enim sunt ante thronum Dei Apoe 1 4. 5.

Ils sont san tache devant le thrône de Dieu

Parole de l’Apostre Saint Jean dans sa révélation, chap. 14.

Monseigneur, quelle assemblée l’apôtre saint Jean nous fait paraître ! Ce grand prophète nous ouvre le ciel, et notre foi y découvre sur la sainte montagne de Sion, dans la partie la plus élevée de la Jérusalem bienheureuse, l’agneau qui ôte le péché du monde, avec une compagnie digne de lui. Ce sont ceux dont il est écrit au commencement de l’apocalypse : il y a dans l’église de Sardis un petit nombre de fidèles, (…) qui n’ont pas souillé leurs vêtements, ces riches vêtements dont le baptême les a revêtus, vêtements qui ne sont rien moins que Jésus-Christ même, selon ce que dit l’apôtre : Vous tous qui avez été baptisés, vous avez été revêtus de Jésus-Christ. Ce petit nombre chéri de Dieu pour son innocence et remarquable par la rareté d’un don si exquis a su conserver ce précieux vêtement, et la grâce du baptême. Et quelle sera la récompense d’une si rare fidélité ? Écoutez parler le juste et le saint : ils marchent, dit-il, avec moi, revêtus de blanc, parce qu’ils en sont dignes ; dignes par leur innocence de porter dans l’éternité la livrée de l’agneau sans tache, et de marcher toujours avec lui, puisque jamais ils ne l’ont quitté depuis qu’il les a mis dans sa compagnie : âmes pures et innocentes, âmes vierges, comme les appelle saint Jean, au même sens que saint Paul disait à tous les fidèles de Corinthe : je vous ai promis, comme une vierge pudique, à un seul homme, qui est Jésus-Christ. La vraie chasteté de l’âme, la vraie pudeur chrétienne est de rougir du péché, de n’avoir d’yeux ni d’amour que pour Jésus-Christ, et de tenir toujours ses sens épurés de la corruption du siècle. C’est dans cette troupe innocente et pure que la reine a été placée : l’horreur qu’elle a toujours eue du péché lui a mérité cet honneur. La foi, qui pénètre jusqu’aux cieux, nous la fait voir aujourd’hui dans cette bienheureuse compagnie. Il me semble que je reconnais cette modestie, cette paix, ce recueillement que nous lui voyions devant les autels, qui inspirait du respect pour Dieu et pour elle : Dieu ajoute à ces saintes dispositions le transport d’une joie céleste. La mort ne l’a point changée, si ce n’est qu’une immortelle beauté a pris la place d’une beauté changeante et mortelle. Cette éclatante blancheur, symbole de son innocence et de la candeur de son âme, n’a fait, pour ainsi parler, que passer au dedans, où nous la voyons rehaussée d’une lumière divine. Elle marche avec l’agneau, car elle en est digne. La sincérité de son cœur sans dissimulation et sans artifice la range au nombre de ceux dont saint Jean a dit, dans les paroles qui précèdent celles de mon texte, que le mensonge ne s’est point trouvé en leur bouche, ni aucun déguisement dans leur conduite, ce qui fait qu’on les voit sans tache devant le trône de Dieu. (…). En effet, elle est sans reproche devant Dieu et devant les hommes : la médisance ne peut attaquer aucun endroit de sa vie depuis son enfance jusqu’à sa mort ; et une gloire si pure, une si belle réputation est un parfum précieux qui réjouit le ciel et la terre. Monseigneur, ouvrez les yeux à ce grand spectacle. Pouvais-je mieux essuyer vos larmes, celles des princes qui vous environnent, et de cette auguste assemblée, qu’en vous faisant voir au milieu de cette troupe resplendissante et dans cet état glorieux une mère si chérie et si regrettée ? Louis même, dont la constance ne peut vaincre ses justes douleurs, les trouverait plus traitables dans cette pensée. Mais ce qui doit être votre unique consolation doit aussi, monseigneur, être votre exemple ; et, ravi de l’éclat immortel d’une vie toujours si réglée et toujours si irréprochable, vous devez en faire passer toute la beauté dans la vôtre. Qu’il est rare, chrétiens, qu’il est rare, encore une fois, de trouver cette pureté parmi les hommes ! Mais surtout, qu’il est rare de la trouver parmi les grands ! Ceux que vous voyez revêtus d’une robe blanche, ceux-là, dit saint Jean, viennent d’une grande affliction, de tribulatione magna ; afin que nous entendions que cette divine blancheur se forme ordinairement sous la croix, et rarement dans l’éclat, trop plein de tentation, des grandeurs humaines. Et toutefois il est vrai, messieurs, que Dieu, par un miracle de sa grâce, se plaît à choisir, parmi les rois, de ces âmes pures. Tel a été saint Louis toujours pur et toujours saint dès son enfance, et Marie-Thérèse sa fille a eu de lui ce bel héritage. Entrons, messieurs, dans les desseins de la providence, et admirons les bontés de Dieu, qui se répandent sur nous et sur tous les peuples, dans la prédestination de cette princesse. Dieu l’a élevée au faîte des grandeurs humaines, afin de rendre la pureté et la perpétuelle régularité de sa vie plus éclatante et plus exemplaire. Ainsi sa vie et sa mort, également pleines de sainteté et de grâce, deviennent l’instruction du genre humain. Notre siècle n’en pouvait recevoir de plus parfaite, parce qu’il ne voyait nulle part dans une si haute élévation une pareille pureté. C’est ce rare et merveilleux assemblage que nous aurons à considérer dans les deux parties de ce discours. Voici en peu de mots ce que j’ai à dire de la plus pieuse des reines, et tel est le digne abrégé de son éloge : il n’y a rien que d’auguste dans sa personne, il n’y a rien que de pur dans sa vie. Accourez, peuples : venez contempler dans la première place du monde la rare et majestueuse beauté d’une vertu toujours constante. Dans une vie si égale, il n’importe pas à cette princesse où la mort frappe : on n’y voit point d’endroit faible par où elle pût craindre d’être surprise ; toujours vigilante, toujours attentive à Dieu et à son salut, sa mort si précipitée, et si effroyable pour nous, n’avait rien de dangereux pour elle. Ainsi son élévation ne servira qu’à faire voir à tout l’univers, comme du lieu le plus éminent qu’on découvre dans son enceinte, cette importante vérité, qu’il n’y a rien de solide ni de vraiment grand parmi les hommes que d’éviter le péché, et que la seule précaution contre les attaques de la mort, c’est l’innocence de la vie. C’est, messieurs, l’instruction que nous donne dans ce tombeau, ou plutôt du plus haut des cieux, très haute, très excellente, très puissante et très chrétienne princesse Marie-Thérèse d’Autriche, infante d’Espagne, reine de France et de Navarre. Je n’ai pas besoin de vous dire que c’est Dieu qui donne les grandes naissances, les grands mariages, les enfants, la postérité. C’est lui qui dit à Abraham : les rois sortiront de vous, et qui fait dire par son prophète à David : le seigneur vous fera une maison. Dieu, qui d’un seul homme a voulu former tout le genre humain, comme dit saint Paul, et de cette source commune le répandre sur toute la face de la terre, en a vu et prédestiné dès l’éternité les alliances et les divisions, marquant les temps, poursuit-il, et donnant des bornes à la demeure des peuples, et enfin un cours réglé à toutes ces choses. C’est donc Dieu qui a voulu élever la reine par une auguste naissance à un auguste mariage, afin que nous la vissions honorée au-dessus de toutes les femmes de son siècle, pour avoir été chérie, estimée, et trop tôt, hélas ! Regrettée par le plus grand de tous les hommes. Que je méprise ces philosophes qui, mesurant les conseils de Dieu à leurs pensées, ne le font auteur que d’un certain ordre général d’où le reste se développe comme il peut ! Comme s’il avait à notre manière des vues générales et confuses, et comme si la souveraine intelligence pouvait ne pas comprendre dans ses desseins les choses particulières, qui seules subsistent véritablement. N’en doutons pas, chrétiens, Dieu a préparé dans son conseil éternel les premières familles qui sont la source des nations, et dans toutes les nations les qualités dominantes qui devaient en faire la fortune. Il a aussi ordonné dans les nations les familles particulières dont elles sont composées, mais principalement celles qui devaient gouverner ces nations, et en particulier, dans ces familles, tous les hommes par lesquels elles devaient ou s’élever, ou se soutenir, ou s’abattre. C’est par la suite de ces conseils que Dieu a fait naître les deux puissantes maisons d’où la reine devait sortir, celle de France et celle d’Autriche, dont il se sert pour balancer les choses humaines ; jusqu’à quel degré et jusqu’à quel temps ? Il le sait, et nous l’ignorons. On remarque dans l’écriture que Dieu donne aux maisons royales certains caractères propres, comme celui que les Syriens, quoiqu’ennemis des rois d’Israël, leur attribuent par ces paroles : nous avons appris que les rois de la maison d’Israël sont cléments. Je n’examinerai pas les caractères particuliers qu’on a donnés aux maisons de France et d’Autriche ; et, sans dire que l’on redoutait davantage les conseils de celle d’Autriche ni qu’on trouvait quelque chose de plus vigoureux dans les armes et dans le courage de celle de France, maintenant que par une grâce particulière ces deux caractères se réunissent visiblement en notre faveur, je remarquerai seulement ce qui faisait la joie de la reine : c’est que Dieu avait donné à ces deux maisons d’où elle est sortie la piété en partage ; de sorte que sanctifiée (qu’on m’entende bien : c’est-à-dire consacrée à la sainteté par sa naissance selon la doctrine de saint Paul), elle disait avec cet apôtre : Dieu, que ma famille a toujours servi, et à qui je suis dédiée par mes ancêtres. (…). Que s’il faut venir au particulier de l’auguste maison d’Autriche, que peut-on voir de plus illustre que la descendance immédiate où durant l’espace de quatre cents ans on ne trouve que des rois et des empereurs, et une si grande affluence de maisons royales, avec tant d’états et tant de royaumes, qu’on a prévu il y a longtemps qu’elle en serait surchargée ? Qu’est-il besoin de parler de la très chrétienne maison de France, qui par sa noble constitution est incapable d’être assujettie à une famille étrangère, qui est toujours dominante dans son chef, qui, seule dans tout l’univers et dans tous les siècles, se voit, après sept cents ans d’une royauté établie (sans compter ce que la grandeur d’une si haute origine fait trouver ou imaginer aux curieux observateurs des antiquités), seule, dis-je, se voit après tant de siècles encore dans sa force et dans sa fleur, et toujours en possession du royaume le plus illustre qui fut jamais sous le soleil, et devant Dieu et devant les hommes : devant Dieu, d’une pureté inaltérable dans la foi, et, devant les hommes, d’une si grande dignité qu’il a pu perdre l’empire sans perdre sa gloire ni son rang ? La reine a eu part à cette grandeur, non seulement par la riche et fière maison de Bourgogne, mais encore par Isabelle De France, sa mère, digne fille de Henri Le Grand et, de l’aveu de l’Espagne, la meilleure reine, comme la plus regrettée, qu’elle eût jamais vue sur le trône. Triste rapport de cette princesse avec la reine sa fille : elle avait à peine quarante-deux ans quand l’Espagne la pleura, et pour notre malheur la vie de Marie-Thérèse n’a guère eu un plus long cours. Mais la sage, la courageuse et la pieuse Isabelle devait une partie de sa gloire aux malheurs de l’Espagne, dont on sait qu’elle trouva le remède par un zèle et par des conseils qui ranimèrent les grands et les peuples et, si on le peut dire, le roi même. Ne nous plaignons pas, chrétiens, de ce que la reine sa fille, dans un état plus tranquille, donne aussi un sujet moins vif à nos discours, et contentons-nous de penser que dans des occasions aussi malheureuses, dont Dieu nous a préservés, nous y eussions pu trouver les mêmes ressources. Avec quelle application et quelle tendresse Philippe IV son père ne l’avait-il pas élevée ! On la regardait en Espagne non pas comme une infante, mais comme un infant ; car c’est ainsi qu’on y appelle la princesse qu’on reconnaît comme héritière de tant de royaumes. Dans cette vue on approcha d’elle tout ce que l’Espagne avait de plus vertueux et de plus habile. Elle se vit, pour ainsi parler, dès son enfance tout environnée de vertus, et on voyait paraître en cette jeune princesse plus de belles qualités qu’elle n’attendait de couronnes. Philippe l’élève ainsi pour ses états ; Dieu, qui nous aime, la destine à Louis. Cessez, princes et potentats, de troubler par vos prétentions le projet de ce mariage. Que l’amour, qui semble aussi le vouloir troubler, cède lui-même. L’amour peut bien remuer le cœur des héros du monde ; il peut bien y soulever des tempêtes, et y exciter des mouvements qui fassent trembler les politiques et qui donnent des espérances aux insensés ; mais il y a des âmes d’un ordre supérieur à ses lois, à qui il ne peut inspirer des sentiments indignes de leur rang. Il y a des mesures prises dans le ciel qu’il ne peut rompre, et l’infante, non seulement par son auguste naissance mais encore par sa vertu et par sa réputation, est seule digne de Louis. C’était la femme prudente qui est donnée proprement par le Seigneur, comme dit le sage. Pourquoi donnée proprement par le Seigneur, puisque c’est le Seigneur qui donne tout ? Et quel est ce merveilleux avantage qui mérite d’être attribué d’une façon si particulière à la divine bonté ? Il ne faut, pour l’entendre, que considérer ce que peut dans les maisons la prudence tempérée d’une femme sage pour les soutenir, pour y faire fleurir dans la piété la véritable sagesse, et pour calmer des passions violentes qu’une résistance emportée ne ferait qu’aigrir. Île pacifique où se doivent terminer les différends de deux grands empires à qui tu sers de limites ; île éternellement mémorable par les conférences de deux grands ministres, où l’on vit développer toutes les adresses et tous les secrets d’une politique si différente, où l’un se donnait du poids par sa lenteur, et l’autre prenait l’ascendant par sa pénétration ; auguste journée où deux fières nations longtemps ennemies, et alors réconciliées par Marie-Thérèse, s’avancent sur leurs confins, leurs rois à leur tête, non plus pour se combattre mais pour s’embrasser, où ces deux rois, avec leur cour d’une grandeur, d’une politesse, et d’une magnificence aussi bien que d’une conduite si différente, furent l’un à l’autre et à tout l’univers un si grand spectacle ; fêtes sacrées, mariage fortuné, voile nuptial, bénédiction, sacrifice, puis-je mêler aujourd’hui vos cérémonies et vos pompes avec ces pompes funèbres, et le comble des grandeurs avec leurs ruines ? Alors l’Espagne perdit ce que nous gagnions ; maintenant nous perdons tout les uns et les autres, et Marie-Thérèse périt pour toute la terre. L’Espagne pleurait seule ; maintenant que la France et l’Espagne mêlent leurs larmes et en versent des torrents, qui pourrait les arrêter ? Mais, si l’Espagne pleurait son infante qu’elle voyait monter sur le trône le plus glorieux de l’univers, quels seront nos gémissements à la vue de ce tombeau, où tous ensemble nous ne voyons plus que l’inévitable néant des grandeurs humaines ? Taisons-nous : ce n’est pas des larmes que je veux tirer de vos yeux. Je pose les fondements des instructions que je veux graver dans vos cœurs. Aussi bien la vanité des choses humaines, tant de fois étalée dans cette chaire, ne se montre que trop d’elle-même, sans le secours de ma voix, dans ce sceptre si tôt tombé d’une si royale main et dans une si haute majesté si promptement dissipée. Mais ce qui en faisait le plus grand éclat n’a pas encore paru. Une reine si grande par tant de titres le devenait tous les jours par les grandes actions du roi et par le continuel accroissement de sa gloire. Sous lui la France a appris à se connaître. Elle se trouve des forces que les siècles précédents ne savaient pas : l’ordre et la discipline militaire s’augmentent avec les armées. Si les Français peuvent tout, c’est que leur roi est partout leur capitaine ; et après qu’il a choisi l’endroit principal qu’il doit animer par sa valeur, il agit de tous côtés par l’impression de sa vertu. Jamais on n’a fait la guerre avec une force plus inévitable, puisqu’en méprisant les saisons, il a ôté jusqu’à la défense à ses ennemis. Les soldats, ménagés et exposés quand il faut, marchent avec confiance sous ses étendards ; nul fleuve ne les arrête, nulle forteresse ne les effraye. On sait que Louis foudroie les villes plutôt qu’il ne les assiège, et tout est ouvert à sa puissance. Les politiques ne se mêlent plus de deviner ses desseins. Quand il marche, tout se croit également menacé : un voyage tranquille devient tout à coup une expédition redoutable à ses ennemis. Gand tombe avant qu’on pense à le munir : Louis y vient par de longs détours, et la reine, qui l’accompagne au cœur de l’hiver, joint au plaisir de le suivre celui de servir secrètement à ses desseins. Par les soins d’un si grand roi, la France entière n’est plus, pour ainsi parler, qu’une seule forteresse qui montre de tous côtés un front redoutable. Couverte de toutes parts, elle est capable de tenir la paix avec sûreté dans son sein, mais aussi de porter la guerre partout où il faut et de frapper de près et de loin avec une égale force. Nos ennemis le savent bien dire, et nos alliés ont ressenti, dans le plus grand éloignement, combien la main de Louis était secourable. Avant lui, la France, presque sans vaisseaux, tenait en vain aux deux mers ; maintenant on les voit couvertes, depuis le levant jusqu’au couchant, de nos flottes victorieuses, et la hardiesse française porte partout la terreur avec le nom de Louis. Tu céderas, ou tu tomberas sous ce vainqueur, Alger, riche des dépouilles de la chrétienté. Tu disais en ton cœur avare : je tiens la mer sous mes lois, et les nations sont ma proie. La légèreté de tes vaisseaux te donnait de la confiance ; mais tu te verras attaquée dans tes murailles, comme un oiseau ravissant qu’on irait chercher parmi ses rochers et dans son nid où il partage son butin à ses petits. Tu rends déjà tes esclaves. Louis a brisé les fers dont tu accablais ses sujets, qui sont nés pour être libres sous son glorieux empire. Tes maisons ne sont plus qu’un amas de pierres. Dans ta brutale fureur tu te tournes contre toi-même, et tu ne sais comment assouvir ta rage impuissante. Mais nous verrons la fin de tes brigandages. Les pilotes étonnés s’écrient par avance : qui est semblable à Tyr ? Et toutefois elle s’est tue dans le milieu de la mer ; et la navigation va être assurée par les armes de Louis. L’éloquence s’est épuisée à louer la sagesse de ses lois et l’ordre de ses finances. Que n’a-t-on pas dit de sa fermeté, à laquelle nous voyons céder jusqu’à la fureur des duels ? La sévère justice de Louis jointe à ses inclinations bienfaisantes fait aimer à la France l’autorité sous laquelle heureusement réunie elle est tranquille et victorieuse. Qui veut entendre combien la raison préside dans les conseils de ce prince n’a qu’à prêter l’oreille quand il lui plaît d’en expliquer les motifs. Je pourrais ici prendre à témoin les sages ministres des cours étrangères, qui le trouvent aussi convaincant dans ses discours que redoutable par ses armes. La noblesse de ses expressions vient de celle de ses sentiments, et ses paroles précises sont l’image de la justesse qui règne dans ses pensées. Pendant qu’il parle avec tant de force, une douceur surprenante lui ouvre les cœurs et donne, je ne sais comment, un nouvel éclat à la majesté qu’elle tempère. N’oublions pas ce qui faisait la joie de la reine. Louis est le rempart de la religion : c’est à la religion qu’il fait servir ses armes redoutées par mer et par terre. Mais songeons qu’il ne l’établit partout au dehors que parce qu’il la fait régner au dedans et au milieu de son cœur. C’est là qu’il abat des ennemis plus terribles que ceux que tant de puissances, jalouses de sa grandeur, et l’Europe entière pourrait armer contre lui. Nos vrais ennemis sont en nous-mêmes, et Louis combat ceux-là plus que tous les autres. Vous voyez tomber de toutes parts les temples de l’hérésie ; ce qu’il renverse au-dedans est un sacrifice bien plus agréable, et l’ouvrage du chrétien, c’est de détruire les passions qui feraient de nos cœurs un temple d’idoles. Que servirait à Louis d’avoir étendu sa gloire partout où s’étend le genre humain ? Ce ne lui est rien d’être l’homme que les autres hommes admirent : il veut être, avec David, l’homme selon le cœur de Dieu. C’est pourquoi Dieu le bénit. Tout le genre humain demeure d’accord qu’il n’y a rien de plus grand que ce qu’il fait, si ce n’est qu’on veuille compter pour plus grand encore tout ce qu’il n’a pas voulu faire et les bornes qu’il a données à sa puissance. Adorez donc, ô grand roi, celui qui vous fait régner, qui vous fait vaincre, et qui vous donne dans la victoire, malgré la fierté qu’elle inspire, des sentiments si modérés ! Puisse la chrétienté ouvrir les yeux et reconnaître le vengeur que Dieu lui envoie ! Pendant, ô malheur ! Ô honte ! Ô juste punition de nos péchés ! Pendant, dis-je, qu’elle est ravagée par les infidèles qui pénètrent jusqu’à ses entrailles, que tarde-t-elle à se souvenir et des secours de Candie, et de la fameuse journée du Raab, où Louis renouvela dans le cœur des infidèles l’ancienne opinion qu’ils ont des armes françaises fatales à leur tyrannie, et par des exploits inouïs devint le rempart de l’Autriche dont il avait été la terreur ? Ouvrez donc les yeux, chrétiens, et regardez ce héros, dont nous pouvons dire, comme saint Paulin disait du grand Théodose, que nous voyons en Louis, non un roi, mais un serviteur de Jésus-Christ, et un prince qui s’élève au-dessus des hommes plus encore par sa foi que par sa couronne. C’était, messieurs, d’un tel héros que Marie-Thérèse devait partager la gloire d’une façon particulière puisque, non contente d’y avoir part comme compagne de son trône, elle ne cessait d’y contribuer par la persévérance de ses vœux. Pendant que ce grand roi la rendait la plus illustre de toutes les reines, vous la faisiez, Monseigneur, la plus illustre de toutes les mères. Vos respects l’ont consolée de la perte de ses autres enfants. Vous les lui avez rendus ; elle s’est vue renaître dans ce prince qui fait vos délices et les nôtres, et elle a trouvé une fille digne d’elle dans cette auguste princesse qui, par son rare mérite autant que par les droits d’un nœud sacré, ne fait avec vous qu’un même cœur. Si nous l’avons admirée dès le moment qu’elle parut, le roi a confirmé notre jugement ; et maintenant devenue, malgré ses souhaits, la principale décoration d’une cour dont un si grand roi fait le soutien, elle est la consolation de toute la France. Ainsi notre reine, heureuse par sa naissance, qui lui rendait la piété aussi bien que la grandeur comme héréditaire, par sa sainte éducation, par son mariage, par la gloire et par l’amour d’un si grand roi, par le mérite et par les respects de ses enfants, et par la vénération de tous les peuples, ne voyait rien sur la terre qui ne fût au-dessous d’elle. Élevez maintenant, ô Seigneur ! Et mes pensées et ma voix. Que je puisse représenter à cette auguste audience l’incomparable beauté d’une âme que vous avez toujours habitée, qui n’a jamais affligé votre esprit saint, qui jamais n’a perdu le goût du don céleste ; afin que nous commencions, malheureux pécheurs, à verser sur nous-mêmes un torrent de larmes et que, ravis des chastes attraits de l’innocence, jamais nous ne nous lassions d’en pleurer la perte. À la vérité, chrétiens, quand on voit dans l’évangile la brebis perdue préférée par le bon pasteur à tout le reste du troupeau, quand on y lit cet heureux retour du prodigue retrouvé et ce transport d’un père attendri qui met en joie toute sa famille, on est tenté de croire que la pénitence est préférée à l’innocence même, et que le prodigue retourné reçoit plus de grâces que son aîné qui ne s’est jamais échappé de la maison paternelle. Il est l’aîné toutefois, et deux mots que lui dit son père lui font bien entendre qu’il n’a pas perdu ses avantages : mon fils, lui dit-il, vous êtes toujours avec moi, et tout ce qui est à moi est à vous. Cette parole, messieurs, ne se traite guère dans les chaires, parce que cette inviolable fidélité ne se trouve guère dans les mœurs. Expliquons-la toutefois, puisque notre illustre sujet nous y conduit, et qu’elle a une parfaite conformité avec notre texte. Une excellente doctrine de saint Thomas nous la fait entendre, et concilie toutes choses. Dieu témoigne plus d’amour au juste toujours fidèle, il en témoigne davantage aussi au pécheur réconcilié, mais en deux manières différentes. L’un paraîtra plus favorisé si l’on a égard à ce qu’il est, et l’autre si l’on remarque d’où il est sorti. Dieu conserve au juste un plus grand don, il retire le pécheur d’un plus grand mal. Le juste semblera plus avantagé si l’on pèse son mérite, et le pécheur plus chéri si l’on considère son indignité. Le père du prodigue l’explique lui-même. Mon fils, vous êtes toujours avec moi, et tout ce qui est à moi est à vous : c’est ce qu’il dit à celui à qui il conserve un plus grand don. Il fallait se réjouir, parce que votre frère était mort et il est ressuscité : c’est ainsi qu’il parle de celui qu’il retire d’un plus grand abîme de maux. Ainsi les cœurs sont saisis d’une joie soudaine par la grâce inespérée d’un beau jour d’hiver qui après un temps pluvieux vient réjouir tout d’un coup la face du monde, mais on ne laisse pas de lui préférer la constante sérénité d’une saison plus bénigne ; et, s’il nous est permis d’expliquer les sentiments du Sauveur par ces sentiments humains, il s’émeut plus sensiblement sur les pécheurs convertis, qui sont sa nouvelle conquête, mais il réserve une plus douce familiarité aux justes, qui sont ses anciens et perpétuels amis ; puisque, s’il dit, parlant du prodigue : qu’on lui rende sa première robe, il ne lui dit pas toutefois : vous êtes toujours avec moi, ou, comme saint Jean le répète dans l’apocalypse : ils sont toujours avec l’agneau, et paraissent sans tache devant son trône. (…). Comment se conserve cette pureté dans ce lieu de tentations et parmi les illusions des grandeurs du monde, vous l’apprendrez de la reine. Elle est de ceux dont le fils de Dieu a prononcé dans l’apocalypse : celui qui sera victorieux, je le ferai comme une colonne dans le temple de mon Dieu. (…). Il en sera l’ornement, il en sera le soutien par son exemple : il sera haut, il sera ferme. Voilà déjà quelque image de la reine. Il ne sortira jamais du temple. (…). Immobile comme une colonne, il aura sa demeure fixe dans la maison du Seigneur, et n’en sera jamais séparé par aucun crime. Je le ferai, dit Jésus-Christ, et c’est l’ouvrage de ma grâce. Mais comment affermira-t-il cette colonne ? Écoutez, voici le mystère : et j’écrirai dessus, poursuit le Sauveur ; j’élèverai la colonne, mais en même temps je mettrai dessus une inscription mémorable. Hé ! Qu’écrirez-vous, ô Seigneur ? Trois noms seulement, afin que l’inscription soit aussi courte que magnifique : j’y écrirai, dit-il, le nom de mon Dieu, et le nom de la cité de mon Dieu, la nouvelle Jérusalem, et mon nouveau nom. Ces noms, comme la suite le fera paraître, signifient une foi vive dans l’intérieur, les pratiques extérieures de la piété dans les saintes observances de l’église, et la fréquentation des saints sacrements : trois moyens de conserver l’innocence, et l’abrégé de la vie de notre sainte princesse. C’est ce que vous verrez écrit sur la colonne, et vous lirez dans son inscription les causes de sa fermeté. Et d’abord : j’y écrirai, dit-il, le nom de mon Dieu, en lui inspirant une foi vive. C’est, messieurs, par une telle foi que le nom de Dieu est gravé profondément dans nos cœurs. Une foi vive est le fondement de la stabilité que nous admirons : car d’où viennent nos inconstances, si ce n’est de notre foi chancelante ? Parce que ce fondement est mal affermi, nous craignons de bâtir dessus, et nous marchons d’un pas douteux dans le chemin de la vertu. La foi seule a de quoi fixer l’esprit vacillant ; car écoutez les qualités que saint Paul lui donne :… etc. la foi, dit-il, est une substance, un solide fondement, un ferme soutien. Mais de quoi ? De ce qui se voit dans le monde ? Comment donner une consistance ou, pour parler avec saint Paul, une substance et un corps à cette ombre fugitive ? La foi est donc un soutien, mais des choses qu’on doit espérer. Et quoi encore ? (…) : c’est une pleine conviction de ce qui ne paraît pas. La foi doit avoir en elle la conviction. Vous ne l’avez pas, direz-vous ; j’en sais la cause : c’est que vous craignez de l’avoir, au lieu de la demander à Dieu, qui la donne. C’est pourquoi tout tombe en ruine dans vos mœurs, et vos sens trop décisifs emportent si facilement votre raison incertaine et irrésolue. Et que veut dire cette conviction dont parle l’apôtre, si ce n’est, comme il dit ailleurs, une soumission de l’intelligence entièrement captivée sous l’autorité d’un Dieu qui parle ? Considérez la pieuse reine devant les autels ; voyez comme elle est saisie de la présence de Dieu : ce n’est pas par sa suite qu’on la connaît, c’est par son attention et par cette respectueuse immobilité qui ne lui permet pas même de lever les yeux. Le sacrement adorable approche : ah ! La foi du centurion, admirée par le Sauveur même, ne fut pas plus vive, et il ne dit pas plus humblement : je ne suis pas digne. Voyez comme elle frappe cette poitrine innocente, comme elle se reproche les moindres péchés, comme elle abaisse cette tête auguste devant laquelle s’incline l’univers. La terre, son origine et sa sépulture, n’est pas encore assez basse pour la recevoir : elle voudrait disparaître tout entière devant la majesté du roi des rois. Dieu lui grave par une foi vive dans le fond du cœur ce que disait Isaïe : cherchez des antres profonds, cachez-vous dans les ouvertures de la terre devant la face du Seigneur et devant la gloire d’une si haute majesté. Ne vous étonnez donc pas si elle est si humble sur le trône. Ô spectacle merveilleux, et qui ravit en admiration le ciel et la terre ! Vous allez voir une reine qui, à l’exemple de David, attaque de tous côtés sa propre grandeur et tout l’orgueil qu’elle inspire ; vous verrez dans les paroles de ce grand roi la vive peinture de la reine, et vous en reconnaîtrez tous les sentiments. (…) ô Seigneur, mon cœur ne s’est point haussé ! Voilà l’orgueil attaqué dans sa source. (…) ; mes regards ne se sont pas élevés : voilà l’ostentation et le faste réprimé. Ah ! Seigneur, je n’ai pas eu ce dédain qui empêche de jeter les yeux sur les mortels trop rampants et qui fait dire à l’âme arrogante : il n’y a que moi sur la terre. Combien était ennemie la pieuse reine de ces regards dédaigneux ! Et, dans une si haute élévation, qui vit jamais paraître en cette princesse ou le moindre sentiment d’orgueil ou le moindre air de mépris ? David poursuit : (…). Je ne marche point dans de vastes pensées, ni dans des merveilles qui me passent. Il combat ici les excès où tombent naturellement les grandes puissances. L’orgueil, qui monte toujours, après avoir porté ses prétentions à ce que la grandeur humaine a de plus solide, ou plutôt de moins ruineux, pousse ses desseins jusqu’à l’extravagance, et donne témérairement dans des projets insensés, comme faisait ce roi superbe (digne figure de l’ange rebelle) lorsqu’il disait en son cœur : je m’élèverai au-dessus des nues, je poserai mon trône sur les astres, et je serai semblable au très-haut. Je ne me perds point, dit David, dans de tels excès : et voilà l’orgueil méprisé dans ses égarements. Mais, après l’avoir ainsi rabattu dans tous les endroits par où il semblait vouloir s’élever, David l’atterre tout à fait par ces paroles : si, dit-il, je n’ai pas eu d’humbles sentiments, et que j’aie exalté mon âme :… etc., ou, comme traduit saint Jérôme, (…) : si je n’ai pas fait taire mon âme, si je n’ai pas imposé silence à ces flatteuses pensées qui se présentent sans cesse pour enfler nos cœurs. Et enfin il conclut ainsi ce beau psaume : (…). Mon âme a été, dit-il, comme un enfant sevré. Je me suis arraché moi-même aux douceurs de la gloire humaine, peu capables de me soutenir, pour donner à mon esprit une nourriture plus solide. Ainsi l’âme supérieure domine de tous côtés cette impérieuse grandeur, et ne lui laisse dorénavant aucune place. David ne donna jamais de plus beau combat. Non, mes frères, les philistins défaits, et les ours mêmes déchirés de ses mains, ne sont rien à comparaison de sa grandeur qu’il a domptée. Mais la sainte princesse que nous célébrons l’a égalé dans la gloire d’un si beau triomphe. Elle sut pourtant se prêter au monde avec toute la dignité que demandait sa grandeur. Les rois, non plus que le soleil, n’ont pas reçu en vain l’éclat qui les environne ; il est nécessaire au genre humain, et ils doivent, pour le repos autant que pour la décoration de l’univers, soutenir une majesté qui n’est qu’un rayon de celle de Dieu. Il était aisé à la reine de faire sentir une grandeur qui lui était naturelle. Elle était née dans une cour où la majesté se plaît à paraître avec tout son appareil, et d’un père qui sut conserver avec une grâce, comme avec une jalousie particulière, ce qu’on appelle en Espagne les coutumes de qualité et les bienséances du palais. Mais elle aimait mieux tempérer la majesté, et l’anéantir devant Dieu, que de la faire éclater devant les hommes. Ainsi nous la voyions courir aux autels, pour y goûter avec David un humble repos, et s’enfoncer dans son oratoire, où, malgré le tumulte de la cour, elle trouvait le carmel d’élie, le désert de Jean, et la montagne si souvent témoin des gémissements de Jésus. J’ai appris de saint Augustin que l’âme attentive se fait elle-même une solitude. (…). Mais, mes frères, ne nous flattons pas : il faut savoir se donner des heures d’une solitude effective, si l’on veut conserver les forces de l’âme. C’est ici qu’il faut admirer l’inviolable fidélité que la reine gardait à Dieu. Ni les divertissements, ni les fatigues des voyages, ni aucune occupation ne lui faisait perdre ces heures particulières qu’elle destinait à la méditation et à la prière. Aurait-elle été si persévérante dans cet exercice si elle n’y eût goûté la manne cachée que nul ne connaît que celui qui en ressent les saintes douceurs ? C’est là qu’elle disait avec David : ô Seigneur, votre servante a trouvé son cœur pour vous faire cette prière ! (…). Où allez-vous, cœurs égarés ? Quoi ! Même pendant la prière vous laissez errer votre imagination vagabonde ; vos ambitieuses pensées vous reviennent devant Dieu ; elles font même le sujet de votre prière ! Par l’effet du même transport qui vous fait parler aux hommes de vos prétentions, vous en venez encore parler à Dieu, pour faire servir le ciel et la terre à vos intérêts. Ainsi votre ambition, que la prière devait éteindre, s’y échauffe : feu bien différent de celui que David sentait allumer dans sa méditation. Ha ! Plutôt puissiez-vous dire avec ce grand roi, et avec la pieuse reine que nous honorons : ô Seigneur, votre serviteur a trouvé son cœur ! J’ai rappelé ce fugitif, et le voilà tout entier devant votre face. Ange saint, qui présidiez à l’oraison de cette sainte princesse, et qui portiez cet encens au-dessus des nues pour le faire brûler sur l’autel que saint Jean a vu dans le ciel, racontez-nous les ardeurs de ce cœur blessé de l’amour divin ; faites-nous paraître ces torrents de larmes que la reine versait devant Dieu pour ses péchés. Quoi donc, les âmes innocentes ont-elles aussi les pleurs et les amertumes de la pénitence ? Oui sans doute, puisqu’il est écrit que rien n’est pur sur la terre, et que celui qui dit qu’il ne pèche pas se trompe lui-même. Mais c’est des péchés légers. Légers par comparaison, je le confesse ; légers en eux-mêmes, la reine n’en connaît aucun de cette nature. C’est ce que porte en son fonds toute âme innocente. La moindre ombre se remarque sur ces vêtements qui n’ont pas encore été salis, et leur vive blancheur en accuse toutes les taches. Je trouve ici les chrétiens trop savants. Chrétien, tu sais trop la distinction des péchés véniels d’avec les mortels. Quoi ! Le nom commun de péché ne suffira pas pour te les faire détester les uns et les autres ? Sais-tu que ces péchés qui semblent légers deviennent accablants par leur multitude, à cause des funestes dispositions qu’ils mettent dans les consciences ? C’est ce qu’enseignent d’un commun accord tous les saints docteurs, après saint Augustin et saint Grégoire. Sais-tu que les péchés qui seraient véniels par leur objet peuvent devenir mortels par l’excès de l’attachement ? Les plaisirs innocents le deviennent bien, selon la doctrine des saints, et seuls ils ont pu damner le mauvais riche, pour avoir été trop goûtés. Mais qui sait le degré qu’il faut pour leur inspirer ce poison mortel ? Et n’est-ce pas une des raisons qui fait que David s’écrie : (…) qui peut connaître ses péchés ? Que je hais donc ta vaine science et ta mauvaise subtilité, âme téméraire qui prononces si hardiment : ce péché que je commets sans crainte est véniel ! L’âme vraiment pure n’est pas si savante. La reine sait en général qu’il y a des péchés véniels, car la foi l’enseigne ; mais la foi ne lui enseigne pas que les siens le soient. Deux choses vous vont faire voir l’éminent degré de sa vertu. Nous le savons, chrétiens, et nous ne donnons point de fausses louanges devant ces autels : elle a dit souvent, dans cette bienheureuse simplicité qui lui était commune avec tous les saints, qu’elle ne comprenait pas comment on pouvait commettre volontairement un seul péché, pour petit qu’il fût. Elle ne disait donc pas : il est véniel ; elle disait : il est péché, et son cœur innocent se soulevait. Mais, comme il échappe toujours quelque péché à la fragilité humaine, elle ne disait pas : il est léger ; encore une fois, il est péché, disait-elle. Alors, pénétrée des siens, s’il arrivait quelque malheur à sa personne, à sa famille, à l’état, elle s’en accusait seule. Mais quels malheurs, direz-vous, dans cette grandeur et dans un si long cours de prospérités ? Vous croyez donc que les déplaisirs et les plus mortelles douleurs ne se cachent pas sous la pourpre ? Ou qu’un royaume est un remède universel à tous les maux, un baume qui les adoucit, un charme qui les enchante ? Au lieu que, par un conseil de la providence divine, qui sait donner aux conditions les plus élevées leur contrepoids, cette grandeur, que nous admirons de loin comme quelque chose au-dessus de l’homme, touche moins quand on y est né, ou se confond elle-même dans son abondance ; et qu’il se forme au contraire parmi les grandeurs une nouvelle sensibilité pour les déplaisirs, dont le coup est d’autant plus rude qu’on est moins préparé à le soutenir. Il est vrai que les hommes aperçoivent moins cette malheureuse délicatesse dans les âmes vertueuses. On les croit insensibles, parce que non seulement elles savent taire, mais encore sacrifier leurs peines secrètes. Mais le père céleste se plaît à les regarder dans ce secret et, comme il sait leur préparer leur croix, il y mesure aussi leur récompense. Croyez-vous que la reine pût être en repos dans ces fameuses campagnes qui nous apportaient coup sur coup tant de surprenantes nouvelles ? Non, messieurs ; elle était toujours tremblante, parce qu’elle voyait toujours cette précieuse vie, dont la sienne dépendait, trop facilement hasardée. Vous avez vu ses terreurs ; vous parlerai-je de ses pertes, et de la mort de ses chers enfants ? Ils lui ont tous déchiré le cœur. Représentons-nous ce jeune prince, que les grâces semblaient elles-mêmes avoir formé de leurs mains (pardonnez-moi ces expressions) ; il me semble que je vois encore tomber cette fleur. Alors, triste messager d’un événement si funeste, je fus aussi le témoin, en voyant le roi et la reine, d’un côté de la douleur la plus pénétrante, et de l’autre des plaintes les plus lamentables, et sous des formes différentes je vis une affliction sans mesure. Mais je vis aussi des deux côtés la foi également victorieuse ; je vis le sacrifice agréable de l’âme humiliée sous la main de Dieu, et deux victimes royales immoler d’un commun accord leur propre cœur. Pourrai-je maintenant jeter les yeux sur la terrible menace du ciel irrité, lorsqu’il sembla si longtemps vouloir frapper ce dauphin même, notre plus chère espérance ? Pardonnez-moi, messieurs, pardonnez-moi si je renouvelle vos frayeurs. Il faut bien, et je le puis dire, que je me fasse à moi-même cette violence, puisque je ne puis montrer qu’à ce prix la constance de la reine. Nous vîmes alors dans cette princesse, au milieu des alarmes d’une mère, la foi d’une chrétienne. Nous vîmes un Abraham prêt à immoler Isaac, et quelques traits de Marie quand elle offrit son Jésus. Ne craignons point de le dire, puisqu’un Dieu ne s’est fait homme que pour assembler autour de lui des exemples pour tous les états. La reine, pleine de foi, ne se propose pas un moindre modèle que Marie ; Dieu lui rend aussi son fils unique qu’elle lui offre d’un cœur déchiré, mais soumis, et veut que nous lui devions encore une fois un si grand bien. On ne se trompe pas, chrétiens, quand on attribue tout à la prière. Dieu, qui l’inspire, ne lui peut rien refuser. un roi, dit David, ne se sauve pas par ses armées, et le puissant ne se sauve pas par sa valeur. Ce n’est pas aussi aux sages conseils qu’il faut attribuer les heureux succès. Il s’élève, dit le sage, plusieurs pensées dans le cœur de l’homme : reconnaissez l’agitation et les pensées incertaines des conseils humains mais, poursuit-il, la volonté du Seigneur demeure ferme ; et, pendant que les hommes délibèrent, il ne s’exécute que ce qu’il résout. Le terrible, le tout-puissant, qui ôte quand il lui plaît l’esprit des princes, le leur laisse aussi quand il veut, pour les confondre davantage, et les prendre dans leurs propres finesses. Car il n’y a point de prudence, il n’y a point de sagesse, il n’y a point de conseil contre le Seigneur. Les macchabées étaient vaillants, et néanmoins il est écrit qu’ils combattaient par leurs prières plus que par leurs armes :… etc. ; assurés, par l’exemple de Moïse, que les mains élevées à Dieu enfoncent plus de bataillons que celles qui frappent. Quand tout cédait à Louis, et que nous crûmes voir revenir le temps des miracles, où les murailles tombaient au bruit des trompettes, tous les peuples jetaient les yeux sur la reine, et croyaient voir partir de son oratoire la foudre qui accablait tant de villes. Que si Dieu accorde aux prières les prospérités temporelles, combien plus leur accorde-t-il les vrais biens, c’est-à-dire les vertus ! Elles sont le fruit naturel d’une âme unie à Dieu par l’oraison. L’oraison, qui nous les obtient, nous apprend à les pratiquer, non seulement comme nécessaires, mais encore comme reçues du père des lumières, d’où descend sur nous tout don parfait, et c’est là le comble de la perfection, parce que c’est le fondement de l’humilité. C’est ainsi que Marie-Thérèse attira par la prière toutes les vertus dans son âme. Dès sa première jeunesse elle fut, dans les mouvements d’une cour alors assez turbulente, la consolation et le seul soutien de la vieillesse infirme du roi son père. La reine sa belle-mère, malgré ce nom odieux, trouva en elle non seulement un respect, mais encore une tendresse que ni le temps ni l’éloignement n’ont pu altérer. Aussi pleure-t-elle sans mesure et ne veut point recevoir de consolation. Quel cœur, quel respect, quelle soumission n’a-t-elle pas eue pour le roi ! Toujours vive pour ce grand prince, toujours jalouse de sa gloire, uniquement attachée aux intérêts de son état, infatigable dans les voyages, et heureuse pourvu qu’elle fût en sa compagnie ; femme enfin où saint Paul aurait vu l’église occupée de Jésus-Christ, et unie à ses volontés par une éternelle complaisance. Si nous osions demander au grand prince qui lui rend ici avec tant de piété les derniers devoirs quelle mère il a perdue, il nous répondrait par ses sanglots, et je vous dirai en son nom ce que j’ai vu avec joie, ce que je répète avec admiration, que les tendresses inexplicables de Marie-Thérèse tendaient toutes à lui inspirer la foi, la piété, la crainte de Dieu, un attachement inviolable pour le roi, des entrailles de miséricorde pour les malheureux, une immuable persévérance dans tous ses devoirs, et tout ce que nous louons dans la conduite de ce prince. Parlerai-je des bontés de la reine tant de fois éprouvées par ses domestiques, et ferai-je retentir encore devant ces autels les cris de sa maison désolée ? Et vous, pauvres de Jésus-Christ, pour qui seuls elle ne pouvait endurer qu’on lui dît que ses trésors étaient épuisés ; vous premièrement, pauvres volontaires, victimes de Jésus-Christ, religieux, vierges sacrées, âmes pures dont le monde n’était pas digne ; et vous, pauvres, quelque nom que vous portiez, pauvres connus, pauvres honteux, malades, impotents, estropiés, restes d’ hommes, pour parler avec saint Grégoire De Nazianze, car la reine respectait en vous tous les caractères de la croix de Jésus-Christ ; vous donc qu’elle assistait avec tant de joie, qu’elle visitait avec de si saints empressements, qu’elle servait avec tant de foi, heureuse de se dépouiller d’une majesté empruntée, et d’adorer dans votre bassesse la glorieuse pauvreté de Jésus-Christ : quel admirable panégyrique prononceriez-vous par vos gémissements à la gloire de cette princesse, s’il m’était permis de vous introduire dans cette auguste assemblée ? Recevez, père Abraham, dans votre sein cette héritière de votre foi, comme vous servante des pauvres et digne de trouver en eux, non plus des anges, mais Jésus-Christ même. Que dirai-je davantage ? Écoutez tout en un mot : fille, femme, mère, maîtresse, reine telle que nos vœux l’auraient pu faire, plus que tout cela chrétienne, elle accomplit tous ses devoirs sans présomption, et fut humble non seulement parmi toutes les grandeurs, mais encore parmi toutes les vertus. J’expliquerai en peu de mots les deux autres noms que nous voyons écrits sur la colonne mystérieuse de l’apocalypse, et dans le cœur de la reine. Par le nom de la sainte cité de Dieu, la nouvelle Jérusalem, vous voyez bien, messieurs, qu’il faut entendre le nom de l’église catholique, cité sainte dont toutes les pierres sont vivantes, dont Jésus-Christ est le fondement ; qui descend du ciel avec lui, parce qu’elle y est renfermée comme dans le chef dont tous les membres reçoivent leur vie ; cité qui se répand par toute la terre, et s’élève jusqu’aux cieux pour y placer ses citoyens. Au seul nom de l’église, toute la foi de la reine se réveillait. Mais une vraie fille de l’église, non contente d’en embrasser la sainte doctrine, en aime les observances, où elle fait consister la principale partie des pratiques extérieures de la piété. L’église, inspirée de Dieu et instruite par les saints apôtres, a tellement disposé l’année qu’on y trouve, avec la vie, avec les mystères, avec la prédication et la doctrine de Jésus-Christ, le vrai fruit de toutes ces choses dans les admirables vertus de ses serviteurs, et dans les exemples de ses saints, et enfin un mystérieux abrégé de l’ancien et du nouveau testament et de toute l’histoire ecclésiastique. Par là toutes les saisons sont fructueuses pour les chrétiens ; tout y est plein de Jésus-Christ, qui est toujours admirable, selon le prophète, et non seulement en lui-même, mais encore dans ses saints. Dans cette variété qui aboutit toute à l’unité sainte tant recommandée par Jésus-Christ, l’âme innocente et pieuse trouve avec des plaisirs célestes une solide nourriture, et un perpétuel renouvellement de sa ferveur. Les jeûnes y sont mêlés dans les temps convenables, afin que l’âme, toujours sujette aux tentations et au péché, s’affermisse et se purifie par la pénitence. Toutes ces pieuses observances avaient dans la reine l’effet bienheureux que l’église même demande : elle se renouvelait dans toutes les fêtes, elle se sacrifiait dans tous les jeûnes et dans toutes les abstinences. L’Espagne sur ce sujet a des coutumes que la France ne suit pas ; mais la reine se rangea bientôt à l’obéissance : l’habitude ne put rien contre la règle, et l’extrême exactitude de cette princesse marquait la délicatesse de sa conscience. Quel autre a mieux profité de cette parole : qui vous écoute m’écoute ? Jésus-Christ nous y enseigne cette excellente pratique de marcher dans les voies de Dieu sous la conduite particulière de ses serviteurs qui exercent son autorité dans son église. Les confesseurs de la reine pouvaient tout sur elle dans l’exercice de leur ministère, et il n’y avait aucune vertu où elle ne pût être élevée par son obéissance. Quel respect n’avait-elle pas pour le souverain pontife, vicaire de Jésus-Christ, et pour tout l’ordre ecclésiastique ! Qui pourrait dire combien de larmes lui ont coûté ces divisions toujours trop longues, et dont on ne peut demander la fin avec trop de gémissements ? Le nom même et l’ombre de division faisait horreur à la reine, comme à toute âme pieuse. Mais qu’on ne s’y trompe pas : le saint-siège ne peut jamais oublier la France, ni la France manquer au saint-siège. Et ceux qui, pour leurs intérêts particuliers, couverts, selon les maximes de leur politique, du prétexte de piété, semblent vouloir irriter le saint-siège contre un royaume qui en a toujours été le principal soutien sur la terre, doivent penser qu’une chaire si éminente, à qui Jésus-Christ a tant donné, ne veut pas être flattée par les hommes, mais honorée selon la règle avec une soumission profonde ; qu’elle est faite pour attirer tout l’univers à son unité, et y rappeler à la fin tous les hérétiques ; et que ce qui est excessif, loin d’être le plus attirant, n’est pas même le plus solide ni le plus durable. Avec le saint nom de Dieu et avec le nom de la cité sainte la nouvelle Jérusalem, je vois, messieurs, dans le cœur de notre pieuse reine le nom nouveau du sauveur. Quel est, Seigneur, votre nom nouveau, sinon celui que vous expliquez quand vous dites : je suis le pain de vie, et : ma chair est vraiment viande, et : prenez, mangez, ceci est mon corps ? Ce nom nouveau du sauveur est celui de l’eucharistie, nom composé de bien et de grâce, qui nous montre dans cet adorable sacrement une source de miséricorde, un miracle d’amour, un mémorial et un abrégé de toutes les grâces, et le verbe même tout changé en grâce et en douceur pour ses fidèles. Tout est nouveau dans ce mystère : c’est le nouveau testament de notre sauveur, et on commence à y boire ce vin nouveau dont la céleste Jérusalem est transportée. Mais, pour le boire dans ce lieu de tentation et de péché, il s’y faut préparer par la pénitence. La reine fréquentait ces deux sacrements avec une ferveur toujours nouvelle. Cette humble princesse se sentait dans son état naturel quand elle était comme pécheresse aux pieds d’un prêtre, y attendant la miséricorde et la sentence de Jésus-Christ. Mais l’eucharistie était son amour : toujours affamée de cette viande céleste, et toujours tremblante en la recevant, quoiqu’elle ne pût assez communier pour son désir, elle ne cessait de se plaindre humblement et modestement des communions fréquentes qu’on lui ordonnait. Mais qui eût pu refuser l’eucharistie à l’innocence, et Jésus-Christ à une foi si vive et si pure ? La règle que donne saint Augustin est de modérer l’usage de la communion quand elle tourne en dégoût. Ici on voyait toujours une ardeur nouvelle, et cette excellente pratique de chercher dans la communion la meilleure préparation, comme la plus parfaite action de grâces, pour la communion même. Par ces admirables pratiques, cette princesse est venue à sa dernière heure sans qu’elle eût besoin d’apporter à ce terrible passage une autre préparation que celle de sa sainte vie ; et les hommes, toujours hardis à juger les autres sans épargner les souverains, car on n’épargne que soi-même dans ses jugements, les hommes, dis-je, de tous les états, et autant les gens de bien que les autres, ont vu la reine emportée avec une telle précipitation dans la vigueur de son âge, sans être en inquiétude pour son salut. Apprenez donc, chrétiens, et vous principalement qui ne pouvez vous accoutumer à la pensée de la mort, en attendant que vous méprisiez celle que Jésus-Christ a vaincue, ou même que vous aimiez celle qui met fin à nos péchés et nous introduit à la vraie vie, apprenez à la désarmer d’une autre sorte, et embrassez la belle pratique où, sans se mettre en peine d’attaquer la mort, on n’a besoin que de s’appliquer à sanctifier sa vie. La France a vu de nos jours deux reines plus unies encore par la piété que par le sang, dont la mort également précieuse devant Dieu, quoiqu’avec des circonstances différentes, a été d’une singulière édification à toute l’église. Vous entendez bien que je veux parler d’Anne D’Autriche et de sa chère nièce, ou plutôt de sa chère fille, Marie-Thérèse. Anne dans un âge déjà avancé, et Marie-Thérèse dans sa vigueur, mais toutes deux d’une si heureuse constitution qu’elle semblait nous promettre le bonheur de les posséder un siècle entier, nous sont enlevées contre notre attente, l’une par une longue maladie, et l’autre par un coup imprévu. Anne, avertie de loin par un mal aussi cruel qu’irrémédiable, vit avancer la mort à pas lents, et sous la figure qui lui avait toujours paru la plus affreuse ; Marie-Thérèse, aussitôt emportée que frappée par la maladie, se trouve toute vive et tout entière entre les bras de la mort sans presque l’avoir envisagée. à ce fatal avertissement Anne, pleine de foi, ramasse toutes les forces qu’un long exercice de la piété lui avait acquises et regarde sans se troubler toutes les approches de la mort. Humiliée sous la main de Dieu, elle lui rend grâces de l’avoir ainsi avertie ; elle multiplie ses aumônes toujours abondantes ; elle redouble ses dévotions toujours assidues ; elle apporte de nouveaux soins à l’examen de sa conscience toujours rigoureux. Avec quel renouvellement de foi et d’ardeur lui vîmes-nous recevoir le saint viatique ! Dans de semblables actions il ne fallut à Marie-Thérèse que sa ferveur ordinaire : sans avoir besoin de la mort pour exciter sa piété, sa piété s’excitait toujours assez elle-même, et prenait dans sa propre force un continuel accroissement. Que dirons-nous, chrétiens, de ces deux reines ? Par l’une Dieu nous apprit comment il faut profiter du temps, et l’autre nous a fait voir que la vie vraiment chrétienne n’en a pas besoin. En effet, chrétiens, qu’attendons-nous ? Il n’est pas digne d’un chrétien de ne s’évertuer contre la mort qu’au moment qu’elle se présente pour l’enlever. Un chrétien toujours attentif à combattre ses passions meurt tous les jours avec l’apôtre :… etc. Un chrétien n’est jamais vivant sur la terre, parce qu’il y est toujours mortifié, et que la mortification est un essai, un apprentissage, un commencement de la mort. Vivons-nous, chrétiens, vivons-nous ? Cet âge que nous comptons, et où tout ce que nous comptons n’est plus à nous, est-ce une vie ? Et pouvons-nous n’apercevoir pas ce que nous perdons sans cesse avec les années ? Le repos et la nourriture ne sont-ils pas de faibles remèdes de la continuelle maladie qui nous travaille ? Et celle que nous appelons la dernière, qu’est-ce autre chose, à le bien entendre, qu’un redoublement, et comme le dernier accès, du mal que nous apportons au monde en naissant ? Quelle santé nous couvrait la mort que la reine portait dans le sein ! De combien près la menace a-t-elle été suivie du coup ! Et où en était cette grande reine, avec toute la majesté qui l’environnait, si elle eût été moins préparée ? Tout d’un coup on voit arriver le moment fatal, où la terre n’a plus rien pour elle que des pleurs. Que peuvent tant de fidèles domestiques empressés autour de son lit ? Le roi même, que pouvait-il, lui, messieurs, lui qui succombait à la douleur avec toute sa puissance et tout son courage ? Tout ce qui environne ce prince l’accable. Monsieur, madame venaient partager ses déplaisirs, et les augmentaient par les leurs. Et vous, monseigneur, que pouviez-vous que de lui percer le cœur par vos sanglots ? Il l’avait assez percé par le tendre ressouvenir d’un amour qu’il trouvait toujours également vif après vingt-trois ans écoulés. On en gémit, on en pleure : voilà ce que peut la terre pour une reine si chérie ; voilà ce que nous avons à lui donner, des pleurs, des cris inutiles. Je me trompe, nous avons encore des prières ; nous avons ce saint sacrifice, rafraîchissement de nos peines, expiation de nos ignorances et des restes de nos péchés. Mais songeons que ce sacrifice d’une valeur infinie, où toute la croix de Jésus est renfermée, ce sacrifice serait inutile à la reine, si elle n’avait mérité par sa bonne vie que l’effet en pût passer jusqu’à elle. Autrement, dit saint Augustin, qu’opère un tel sacrifice ? Nul soulagement pour les morts ; une faible consolation pour les vivants. Ainsi tout le salut vient de cette vie, dont la fuite précipitée nous trompe toujours. Je viens, dit JésusChrist, comme un voleur. Il a fait selon sa parole ; il est venu surprendre la reine dans le temps que nous la croyions la plus saine, dans le temps qu’elle se trouvait la plus heureuse. Mais c’est ainsi qu’il agit : il trouve pour nous tant de tentations et une telle malignité dans tous les plaisirs qu’il vient troubler les plus innocents dans ses élus. Mais il vient, dit-il, comme un voleur, toujours surprenant et impénétrable dans ses démarches. C’est lui-même qui s’en glorifie dans toute son écriture. Comme un voleur, direz-vous, indigne comparaison ! N’importe qu’elle soit indigne de lui, pourvu qu’elle nous effraye, et qu’en nous effrayant elle nous sauve. Tremblons donc, chrétiens, tremblons devant lui à chaque moment ; car qui pourrait, ou l’éviter quand il éclate, ou le découvrir quand il se cache ? Ils mangeaient, dit-il, ils buvaient, ils achetaient, ils vendaient, ils plantaient, ils bâtissaient, ils faisaient des mariages aux jours de Noé et aux jours de Loth, et une subite ruine les vint accabler. Ils mangeaient, ils buvaient, ils se mariaient. C’étaient des occupations innocentes : que sera-ce quand, en contentant nos impudiques désirs, en assouvissant nos vengeances et nos secrètes jalousies, en accumulant dans nos coffres des trésors d’iniquité sans jamais vouloir séparer le bien d’autrui d’avec le nôtre, trompés par nos plaisirs, par nos jeux, par notre santé, par notre jeunesse, par l’heureux succès de nos affaires, par nos flatteurs, parmi lesquels il faudrait peut-être compter des directeurs infidèles que nous avons choisis pour nous séduire, et enfin par nos fausses pénitences qui ne sont suivies d’aucun changement de nos mœurs, nous viendrons tout à coup au dernier jour ? La sentence partira d’en haut : la fin est venue, la fin est venue. (…). La fin est venue sur vous. (…) : tout va finir pour vous en ce moment. Tranchez, concluez. (…). Frappez l’arbre infructueux qui n’est plus bon que pour le feu : coupez l’arbre, arrachez ses branches, secouez ses feuilles, abattez ses fruits : périsse par un seul coup tout ce qu’il avait avec lui-même. Alors s’élèveront des frayeurs mortelles, et des grincements de dents, préludes de ceux de l’enfer. Ha, mes frères, n’attendons pas ce coup terrible ! Le glaive qui a tranché les jours de la reine est encore levé sur nos têtes ; nos péchés en ont affilé le tranchant fatal. Le glaive que je tiens en main, dit le Seigneur notre Dieu, est aiguisé et poli : il est aiguisé, afin qu’il perce ; il est poli et limé, afin qu’il brille. Tout l’univers en voit le brillant éclat. Glaive du Seigneur, quel coup vous venez de faire ! Toute la terre en est étonnée. Mais que nous sert ce brillant qui nous étonne, si nous ne prévenons le coup qui tranche ? Prévenons-le, chrétiens, par la pénitence. Qui pourrait n’être pas ému à ce spectacle ? Mais ces émotions d’un jour, qu’opèrent-elles ? Un dernier endurcissement, parce qu’à force d’être touché inutilement, on ne se laisse plus toucher d’aucun objet. Le sommes-nous des maux de la Hongrie et de l’Autriche ravagées ? Leurs habitants passés au fil de l’épée (et ce sont encore les plus heureux : la captivité entraîne bien d’autres maux et pour le corps et pour l’âme), ces habitants désolés, ne sont-ce pas des chrétiens et des catholiques, nos frères, nos propres membres, enfants de la même église et nourris à la même table du pain de vie ? Dieu accomplit sa parole : le jugement commence par sa maison, et le reste de la maison ne tremble pas ! Chrétiens, laissez-vous fléchir, faites pénitence, apaisez Dieu par vos larmes. Écoutez la pieuse reine, qui parle plus haut que tous les prédicateurs. Écoutez-la, princes ; écoutez-la, peuples ; écoutez-la, monseigneur, plus que tous les autres. Elle vous dit par ma bouche, et par une voix qui vous est connue, que la grandeur est un songe, la joie une erreur, la jeunesse une fleur qui tombe, et la santé un nom trompeur. Amassez donc les biens qu’on ne peut perdre. Prêtez l’oreille aux graves discours que saint Grégoire De Nazianze adressait aux princes et à la maison régnante. Respectez, leur disait-il, votre pourpre, respectez votre puissance qui vient de Dieu, et ne l’employez que pour le bien. Connaissez ce qui vous a été confié, et le grand mystère que Dieu accomplit en vous. Il se réserve à lui seul les choses d’en haut ; il partage avec vous celles d’en bas : montrez-vous dieux aux peuples soumis, en imitant la bonté et la munificence divine. C’est, de tous les peuples, ces perpétuels applaudissements et tous ces regards qui vous suivent. Demandez à Dieu avec Salomon la sagesse qui vous rendra digne de l’amour des peuples et du trône de vos ancêtres ; et quand vous songerez à vos devoirs, ne manquez pas de considérer à quoi vous obligent les immortelles actions de Louis Le Grand et l’incomparable piété de Marie-Térèse.

ORAISON FUNEBRE

DE TRES-HAUT

ET PUISSANT SEIGNEUR

M E S S I R E

MICHEL LE TELLIER

C H E V A L I E R,

CHANCELIER DE FRANCE.

Prononcée dans l’Eglise Paroissiale de Saint Gervais, où il est inhumé,

le 25. Janvier 1 6 8 6.

Oraison funèbre de

Messire Michel Le Tellier

Chancelier de France

Posside sapientiam, acquire prudentiam ; arripe illam, et exaltabit te : glorificaberis ab eâ, cùm eam fueris amplexatus.

Possédez la sagesse, et acquérez la prudence : si vous la cherchez avec ardeur, elle vous élèvera ; et vous remplira de gloire, quand vous l’aurez embrassée. Prov., IV, 7, 8.

Messeigneurs,

En louant l’homme incomparable dont cette illustre ass emblée célèbre les funérailles et honore les vertus, je louerai la sagesse même : et la sagesse que je dois louer dans ce discours, n’est pas celle qui élève les hommes et qui agrandit les maisons ; ni celle qui gouverne les empires, qui règle la paix et la guerre, et enfin qui dicte les lois et qui dispense les grâces. Car encore que ce grand ministre, choisi par la divine Providence pour présider aux conseils du plus sage de tous les rois, ait été le digne instrument des desseins-les mieux concertés que l’Europe ait jamais vus ; encore que la sagesse, après l’avoir gouverné dès son enfance, l’ait porté aux plus grands honneurs et au comble des félicités humaines : sa fin nous a fait paraître que ce n’était pas pour ces avantages qu’il en écoulait les conseils. Ce que nous lui avons vu quitter sans peine, n’était pas l’objet de son amour. Il a connu la sagesse que le monde ne connaît pas ; cette sagesse « qui vient d’en haut, qui descend du Père des lumières » et qui fait marcher les hommes dans les sentiers de la justice. C’est elle dont la prévoyance s’étend aux siècles futurs, et enferme dans ses desseins l’éternité toute entière. Touché de ses immortels et invisibles attraits, il l’a recherchée avec ardeur, selon le précepte du Sage. « La sagesse vous élèvera, dit Salomon, et vous donnera de la gloire quand vous l’aurez embrassée. » Mais ce sera une gloire que le sens humain ne peut comprendre. Comme ce sage et puissant ministre aspirait à cette gloire, il l’a préférée à celle dont il se voyait environné sur la terre. C’est pourquoi sa modération l’a toujours mis au-dessus de sa fortune. Incapable d’être ébloui des grandeurs humaines, comme il y paraît sans ostentation, il y est vu sans envie ; et nous remarquons dans sa conduite ces trois caractères de la véritable sagesse : qu’élevé sans empressement aux premiers honneurs, il y a vécu aussi modeste que grand ; que dans ses importai » emplois, soit qu’il nous paroisse, comme Chancelier, chargé de la principale administration de la Justice, ou que nous le considérions dans les autres occupations d’un long-ministère, supérieur à ses intérêts, il n’a regardé que le bien public ; et qu’enfin dans une heureuse vieillesse, prêt à rendre avec sa grande âme le sacré dépôt de l’autorité si bien confié à ses soins, il a vu disparaître toute sa grandeur avec sa vie sans qu’il lui en ait coûté un seul soupir : tant il avait mis en lieu haut et inaccessible à la mort son cœur et ses espérances. De sorte qu’il nous paraît selon la promesse du Sage, dans « une gloire immortelle, » pour s’être soumis aux lois de la véritable sagesse, et pour avoir fait céder à la modestie l’éclat ambitieux des grandeurs humaines, l’intérêt particulier à l’amour du bien public, et la vie même au désir des biens éternels : c’est la gloire qu’a remportée très-haut et puissant seigneur Messire Michel le Tellier, Chevalier, Chancelier de France.

Le grand cardinal de Richelieu achevait son glorieux ministère, et finissait tout ensemble une vie pleine de merveilles. Sous sa ferme et prévoyante conduite, la puissance d’Autriche cessait d’être redoutée ; et la France sortie enfin des guerres civiles, commençait à donner le branle aux affaires de l’Europe. On avait une attention particulière à celles d’Italie, et sans parler des autres raisons, Louis XIII de glorieuse et triomphante mémoire, devait sa protection à la duchesse de Savoye sa sœur et à ses enfants. Jules Mazarin, dont le nom devait être si grand dans notre histoire, employé par la Cour de Rome en diverses négociations, s’était donné à la France ; et propre par son génie et par ses correspondances à ménager les esprits de sa nation, il avait fait prendre un cours si heureux aux conseils du cardinal de Richelieu, que ce ministre se crut obligé de l’élever à la pourpre. Par là il sembla montrer son successeur à la France, et le cardinal Mazarin s’avançait secrètement à la première place. En ces temps Michel le Tellier encore maître des requêtes, était intendant de justice en Piémont. Mazarin, que ses négociations altiraient souvent à Turin, fut ravi d’y trouver un homme d’une si grande capacité et d’une conduite si sûre dans les affaires : car les ordres de la Cour obligeaient l’ambassadeur à concerter toutes choses avec l’intendant, à qui la divine Providence faisait faire ce léger apprentissage des affaires d’Etat. Il ne fallait qu’en ouvrir l’entrée à un génie si perçant, pour l’introduire bien avant dans les secrets de la politique. Mais son esprit modéré ne se perdait pas dans ces vastes pensées ; et renfermé à l’exemple de ses pères dans les modestes emplois de la robe, il ne jetait pas seulement les yeux sur les engagements éclatants, mais périlleux, de la Cour. Ce n’est pas qu’il ne parût toujours supérieur à ses emplois. Dès sa première jeunesse tout cédait aux lumières de son esprit, aussi pénétrant et aussi net qu’il était grave et sérieux. Poussé par ses amis, il avait passé du grand conseil, sage compagnie où sa réputation vit encore, à l’importante charge de procureur du Roi. Cette grande ville se souvient de l’avoir vu, quoique jeune, avec toutes les qualités d’un grand magistrat, opposé non-seulement aux brigues et aux partialités qui corrompent l’intégrité de la justice, et. aux préventions qui en obscurcissent les lumières, mais encore aux voies irrégulières et extraordinaires où elle perd avec sa constance la véritable autorité de ses jugements. On y vit enfin tout l’esprit et les maximes d’un juge, qui attaché à la règle, ne porte pas dans le tribunal ses propres pensées, ni des adoucissements ou des rigueurs arbitraires ; et qui veut que les lois gouvernent, et non pas les hommes. Telle est l’idée qu’il avait de la magistrature. Il apporta ce même esprit dans le conseil où l’autorité du prince, qu’on y exerce avec un pouvoir plus absolu, semble ouvrir un champ plus libre à la justice ; et toujours semblable à lui-même, il y suivit dès lors la même règle qu’il y a établie depuis, quand il en a été le chef.

Tous les livres