Œuvres complètes (page 14)
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Cor., VI, 10. — 2 Matth., XX, 14.
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Car il est temps encore après tout, et à Dieu ne plaise que je vous renvoie sans espérance ! En vous proposant des vérités si terribles, mon dessein n'a été que de vous les rendre salutaires. Si j'ai dit que l'impureté est de tous les péchés celui qui rend le pécheur plus sujet à la rechute, ce n'est que pour vous engager à une plus exacte pratique de la vigilance chrétienne. Si j'ai dit qu'il n'y a point de péché qui expose plus le pécheur à la tentation du désespoir, ce n'est que pour vous élever au-dessus de vous-mêmes, et pour vous portera implorer le secours de Dieu avec plus d'ardeur et plus de confiance. Si j'ai dit que nul autre péché ne tient le pécheur plus étroitement lié par l'habitude , ce n'est que pour vous inspirer des sentiments plus héroïques, et pour vous déterminer à faire de plus généreux efforts. Votre salut les demande, et Dieu les attend de vous : mais pour cela, mon Dieu, nous avons besoin de votre grâce, d'une grâce prévenante, d'une grâce victorieuse et toute-puissante. Grâce que je demanderai sans cesse : elle est précieuse et j'en connais le prix ; mais toute précieuse qu'elle est, je puis l'obtenir, et Dieu ne la refusera point à ma prière. Grâce à laquelle je ne mettrai nul obstacle ; ce n'est pas assez : à laquelle je me disposerai ; et par où? par la fuite des occasions, par la mortification de mes sens, par la fréquente confession, par la lecture des bons livres, par d'utiles entretiens avec un directeur sage et zélé ; par les aumônes, par les sacrifices, par tous les moyens que la religion me fournit. Grâce à laquelle je répondrai fidèlement et sans me tromper, promptement et sans hésiter, pleinement et sans rien réserver. Grâce que je n'exposerai jamais ; car l'exposer, ce serait vouloir la perdre. Mais aussi, mon Dieu, grâce avec laquelle je me promettrai une sainte persévérance, jusqu'à ce que j'arrive à la gloire où nous conduise, etc.
LUNDI CAREME III
LUNDI CAREME III
SERMON POUR LE LUNDI DE LA TROISIÈME SEMAINE.
SUR LE ZÈLE.
ANALYSE.
Sujet. Jésus-Christ dit aux pharisiens : Sans doute que vous m'appliquerez ce proverbe : Médecin, guérissez-vous vous-même.
Autant que ce reproche était faible contre Jésus-Christ, autant aurait-il de force contre nous, si nous voulions nous l'appliquer. Car ne puis-je pas bien vous dire dans le même sens : Chrétiens, n'ayez point tant de zèle pour les autres, que vous n'en ayez encore plus pour vous-mêmes ; ou plutôt mesurez le zèle que vous avez pour les autres, sur le zèle que vous devez avoir pour vous-mêmes? Telle est la solide leçon que je viens vous faire dans ce discours.
Division. C'est le zèle que nous aurons pour nous-mêmes et pour notre propre perfection, qui doit autoriser notre zèle pour le prochain : première partie. Rectifier notre zèle pour le prochain : deuxième partie. Adoucir notre zèle pour le prochain : troisième partie.
Première partie. C'est le zèle que nous aurons pour nous-mêmes et pour notre propre perfection, qui doit autoriser notre zèle pour le prochain. Ce zèle et ce soin de nous réformer nous-mêmes est le premier de nos devoirs : si donc nous tournons uniquement notre zèle vers le prochain, c'est un zèle chimérique et faux. 1° Zèle alors sans autorité de la part de celui qui l'exerce ; 2° zèle sans effet de la part de ceux envers qui on l'exerce.
1° Zèle sans autorité de la part de celui qui l'exerce : pourquoi? c'est qu'il n'y a que le bon exemple que l'on donne, elle témoignage qu'on se rend d'avoir commencé par soi-même, qui puisse autoriser une entreprise aussi délicate que celle de réformer les autres. Vous vous inquiétez de mille choses que vous prétendez être des abus et des injustices : mais on vous répond que vous avez mauvaise grâce de parier si haut contre des désordres étrangers, et de ne pas corriger certains désordres qu'on remarque dans votre conduite, et que vous y pourriez remarquer. Pourquoi voyez-vous une paille dans l'œil de votre frère, disait le Fils de Dieu, tandis que vous n'apercevez pas une poutre dans le vôtre ? Aussi trouva-t-il mauvais que les pharisiens osassent accuser devant lui celte femme surprise en adultère. Et pour les confondre, il se contenta de leur dire : Que celui de vous qui est sans péché jette la première pierre contre elle. Argument plausible et convaincant dont ils se sentirent si vivement pressés, qu'ils se retirèrent sans rien répliquer.
Mais qu'y a-t-il néanmoins de plus commun dans le monde que ce zèle pharisaïque, qui consiste à être régulier pour les autres, et sans régularité pour soi-même ? On peut bien appliquer à ces censeurs si zélés ce que Jésus-Christ dit à ces femmes de Jérusalem : Ne pleurez point sur moi, mais sur vous-mêmes. Saint Paul avait peine à comprendre comment celui qui n'a pas soin de sa maison pouvait prendre soin de l'Eglise de Dieu : mais jamais l'Eglise n'eut tant de sortes de réformateurs. Je sais quel était le zèle des Saints ; je sais combien David et après lui saint Bernard étaient touchés des désordres qu'ils voyaient, et en quels termes ils s'en expliquaient. Mais faisons ce qu'ils ont fait, et nous aurons droit de dire ce qu'ils ont dit.
2° Zèle sans effet de la part de celui envers qui on l'exerce. Car comme nous n'aimons pas à être corrigés, nous nous attachons
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à examiner ceux qui voudraient sous une apparence de zèle prendre l'ascendant sur nous ; et le moindre faible que nous y découvrons nous sert de prétexte pour éluder leurs remontrances. De là vient que ceux qui par office sont chargés de répondre des autres et de les conduire, ont une obligation spéciale de travailler d'abord à se réformer eux-mêmes. De là vient que l'Apôtre, parlant des pasteurs des âmes, veut qu'ils soient irrépréhensibles. Non pas qu'on ne dût toujours leur obéir, quand même ils seraient moins réglés, puisque leur caractère est indépendant du mérite de leur vie : mais le commun des hommes n'est ni assez spirituel, ni assez équitable pour faire cette précision. Que ne peut point, pour la gloire de Dieu et pour le bien du prochain, un homme exemplaire et sans reproche ? Mais qu'un père violent fasse à son fils des leçons de modération, qu'une mère évaporée et mondaine prêche à sa fille la retraite, quel succès en peut-on attendre ?
Deuxième partie. C'est le zèle que nous aurons pour nous-mêmes et pour notre perfection, qui doit rectifier notre zèle pour le prochain : 1° par rapport à notre raison, parce qu'Use peut faire que ce ne soit pas un zèle selon la science; 2° par rapport à notre cœur, car il arrive souvent que ce n'est pas un zèle selon la charité.
1° Par rapport à notre raison. Souvent notre zèle n'est qu'un zèle erroné, un zèle bizarre, un zèle borné. Zèle erroné : tel a été celui tic tant d'hérétiques, qui ont voulu réformer l'Eglise. S'ils avaient eu au même temps un autre zèle, je veux dire le zèle de leur propre sanctification, et s'ils s'étaient d'abord appliqués à réformer leur orgueil et leur opiniâtreté, la passion ne les eût pas fait tomber en de si funestes égarements. Zèle bizarre, qui veut régler tout le monde par ses idées particulières et quelquefois extravagantes, et qui par là même renverse tout. Le remède serait de se précautionner d'abord contre soi-même, et contre cet esprit de singularité qu'on suit en aveugle, et dont on se fait même un prétendu mérite. De là, zèle borné et limité : ce qu'on a jugé bon et saint, on veut qu'il soit bon et saint pour toutes sortes de personnes ; et hors du plan de réforme qu'on a conçu, tout parait désordre et relâchement. Mais Dieu n'a-t-il point d'autres idées du bien que celles que vous proposez ? Il aurait fallu de bonne heure vous élever l'esprit, et vous faire une plus grande âme, une âme capable d'estimer le bien partout où il est, et de quelque part qu'il vienne.
2° Par rapport à notre cœur. Souvent nous prenons pour zèle ce qui est chagrin, inquiétude, intrigue, envie, ambition, intérêt. Mais qu'un homme se soit avant toutes choses étudié lui-même pour connaître les plus secrets mouvements de son cœur, et qu'il se soit fait de saintes violences pour les régler, alors il sera en état de distinguer quel esprit l'anime dans son zèle, et de le réduire aux termes de la raison et de l'équité.
Troisième partie. C'est le zèle que nous aurons pour nous-mêmes et pour notre propre perfection, qui doit adoucir notre zèle pour le prochain. Le zèle, s'il n'est tempéré, nous porte à une sévérité outrée ; sévérité que le Sauveur du monde condamna dans ces deux disciples qui lui demandèrent qu'il fit descendre le feu du ciel sur les Samaritains. L'Apôtre et tous les hommes apostoliques ont donc cru devoir humaniser leur zèle, et lui donner un certain attrait d'où dépend son efficace et sa force. Or, je l'ai dit, le correctif infaillible et sûr d'un zèle trop impétueux et trop vif pour les autres, est le zèle qu'on doit avoir pour soi-même.
Car un homme zélé pour soi-même, quelque bien qu'il envisage hors de soi, a toujours en vue de ne perdre jamais la charité. Or la charité a toutes les qualités qui peuvent modérer et adoucir notre zèle à l'égard du prochain. Le zèle pour le prochain est naturellement impatient : on en voudrait voir d'abord le succès ; mais la charité est patiente, surtout quand on considère avec quelle patience le Dieu de la charité en use lui-même à notre égard.
Comme notre zèle est impatient, il devient dur, fâcheux, mortifiant, plein d'amertume. De vous dire que le zèle du Sauveur du momie n'a point été de cette nature, et que c'est par un zèle tout différent qu'il a gagné les cœurs, ce serait une espèce de démonstration dont il n'y a personne qui ne dût être touché. Mais laissant toute autre preuve, je m'en tiens au même principe : car la charité est douce, surtout quand on pense avec quelle douceur nous voulons qu'on nous traite nous-mêmes, quelle est la faiblesse des malades dont nous entreprenons la guérison, et qu'un zèle enfin sans condescendance et sans ménagement ne sert qu'à leur donner horreur du remède, et qu'à les rebuter.
Cette charité demande bien des réflexions, et un grand empire sur soi-même; j'en conviens : mais souvenez-vous qu'il s'agit du salut de votre frère. Allumez, Seigneur, dans nos cœurs ce feu divin, ce saint zèle dont brûlait votre Prophète, et dont vous avez brûlé vous-même sur la terre.
Dixit Jésus pharisœis : Utique dicetis mihi hanc similitudinem : Medico, cura teipsum.
Jésus-Christ dit aux pharisiens : Sans doute que vous m'appliquerez ce proverbe : Médecin, guérissez-vous vous-même. (Saint Luc, chap, IV, 23.)
Ce ne fut point par une simple conjecture de la disposition des pharisiens et de la malignité de leurs cœurs à son égard, que le Fils de Dieu leur parla de la sorte ; ce fut, dit saint Chrysostome, par un esprit de prophétie, et par une vue anticipée de ce qui lui devait arriver dans sa passion, puisqu'en effet les pharisiens le voyant sur la croix, lui reprochèrent qu'il avait sauvé les autres, et qu'il rie pouvait se sauver lui-même. Reproche que ce divin Sauveur avait bien prévu qu'on lui ferait un jour, mais à quoi, par avance, répondaient bien les miracles qu'il opérait dans la Judée el dans la Galilée ; reproche qui ne lui pouvait être fait que par un esprit d'infidélité ; et reproche enfin qui se détruisait de lui-même, puisqu'il n'avait point d'autre fondement que l'envie et l'opiniâtreté des pharisiens. Mais ne pouvons-nous pas dire qu'autant que ce reproche était faible contre Jésus-Christ, autant aurait-il de force contre nous si nous voulions aujourd'hui nous l'appliquer , ou s'il fallait nous en défendre? C'est ce qui m'engage, mes chers auditeurs, à prendre pour sujet de ce discours ce qui contient en effet tout le mystère de notre évangile, savoir, cette parabole autrefois en usage parmi les Juifs : Medice, cura teipsum; Médecin, guérissez-vous vous-même. C'est ce qui me donne lieu de vous dire dans les mêmes termes, du moins dans le même sens : Chrétiens, pensez à vous-mêmes, corrigez-vous vous-mêmes, n'ayez point tant de zèle pour les autres, que vous n'en ayez
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encore plus pour vous-mêmes ; ou plutôt mesurez le zèle que vous avez pour les autres sur le zèle que vous devez avoir pour vous-mêmes, et de celui-ci tirez des conséquences pour celui-là. Telle est la solide leçon que je viens vous faire, après que nous aurons demandé le secours du ciel par l'intercession de Marie : Ave, Maria.
Il n'est rien de plus sublime, ni même de plus héroïque, dans l'ordre des vertus chrétiennes, que le zèle du salut et de la perfection du prochain. Car ce zèle, dans la pensée du docteur angélique saint Thomas, est une expression de l'amour divin ; c'est ce que la charité a de plus pur et de plus exquis ; c'est ce qui a fait le caractère des hommes apostoliques ; c'est le don qu'ont eu les prophètes, et l'esprit qui anime les prédicateurs de l'Evangile ; enfin, c'est dans cette vie le couronnement et la consommation de la sainteté. Aussi, quand l'Ecriture parle des apôtres, elle nous les représente comme de brillantes étoiles dans le firmament de l'Eglise, c'est-à-dire comme des lumières en qui Dieu se plaît à faire éclater toutes les richesses de sa grâce. Cependant, Chrétiens, quelque excellence et quelque prérogative que je découvre dans ce zèle de la perfection des autres, il m'est évident, et voici tout mon dessein, qu'il doit être soutenu et autorisé, qu'il doit être épuré et réglé, qu'il doit être adouci et modéré, par le zèle de notre perfection propre. Soutenu et autorisé, parce que sans cela il est vain et sans effet; épuré et réglé, parce que sans cela il est défectueux et faux ; adouci et modéré, parce que sans cela il est odieux et rebutant.
Tâchez, s'il vous plaît, Chrétiens, à bien entrer dans ces trois pensées. Rien de plus grand que le zèle du salut et de la perfection du prochain ; mais ce zèle, tout grand qu'il est, en le regardant du côté de Dieu qui l'inspire, peut être, à le prendre du côté de l'homme qui le pratique, faible dans son sujet, vicieux dans sa substance, extrême dans son action. Il peut être faible dans son sujet, parce qu'on ne pense pas avant toutes choses à l'appuyer sur un solide fondement. Il peut être vicieux dans sa substance, parce qu'on n'a pas soin d'en faire un juste discernement. Il peut être extrême dans son action, parce qu'on n'y mêle pas ce qui en doit faire le sage adoucissement. Or, d'où dépend ce fondement solide qui doit soutenir notre zèle, ce juste discernement qui doit régler notre zèle, ce sage adoucissement qui doit modérer notre zèle? du soin que nous apporterons à nous corriger d'abord nous-mêmes, et à nous perfectionner. Car c'est ce zèle de nous-mêmes et pour nous-mêmes qui autorisera notre zèle pour le prochain, qui rectifiera notre zèle pour le prochain, enfin qui adoucira notre zèle pour le prochain. Voilà en trois mots les trois parties de ce discours.
PREMIÈRE PARTIE.
C'est par nous-mêmes, Chrétiens, que doit commencer ce zèle de correction et de réforme, que la vue des intérêts de Dieu a coutume de nous inspirer; et cette maxime est fondée sur Tordre essentiel de la charité, qui veut qu'en matière de salut, et de tout ce qui se rapporte au salut, nous nous aimions, sans exception, nous-même, préférablement à tout autre. Car l'amour-propre, dit saint Ambroise, qui est condamné comme vicieux et comme injuste dans tout le reste, devient, en ce seul point, non-seulement honnête et raisonnable, mais d'une obligation et d'un devoir indispensable. En effet, je dois aimer le salut de mon prochain plus que mes biens, plus que ma santé, plus que mon honneur, plus que ma vie; mais il ne m'est pas même permis de l'aimer autant que mon salut propre, et que ma perfection selon Dieu; et s'il était en mon pouvoir de convertir tout le monde en me pervertissant, ou de le réformer en me déréglant, je devrais abandonner la conversion et la réformation de tout le monde, persuadé que Dieu ne voudrait pas alors que le monde fût converti ni réformé par moi, puisqu'il ne le pourrait être qu'au préjudice de cette charité personnelle que je me dois à moi-même, et en vertu de laquelle Dieu veut que je m'applique premièrement à moi-même, et que je lui réponde de moi-même.
C'est ainsi que raisonne saint Augustin, et après lui le docteur angélique saint Thomas. Or, que s'ensuit-il de là? ce que j'ai dit d'abord, Chrétiens : savoir, que tout zèle de la perfection des autres, qui ne suppose pas un zèle sincère de se perfectionner soi-même, quelque droite intention d'ailleurs qui le fasse agir, est un zèle peu sensé, un zèle mal ordonné, un zèle même chimérique et faux, et par conséquent un zèle sans autorité du côté de celui qui l'exerce, et sans effet de la part de ceux envers qui on l'exerce. Pourquoi un zèle sans autorité du côté de celui qui l'exerce? Saint Grégoire, pape, en apporte la raison : parce qu'il n'y a que le bon exemple que l'on donne,
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et le témoignage qu'on se rend d'avoir commencé par soi-même, qui puisse autoriser une entreprise aussi délicate que celle de réformer les autres; et que, du moment que le zèle n'est pas soutenu d'une régularité au moins égale à celle qu'il exige du prochain, et dont il veut faire une loi au prochain, il n'a plus même cette bienséance qui lui serait nécessaire pour se déclarer et pour agir. Je m'explique. Vous vous inquiétez de mille choses que vous prétendez être autant d'abus, et à quoi l'on convient avec vous qu'il serait bon d'apporter remède; mais on vous dit, au même temps, que cette inquiétude vous sied mal, tandis que tout ce qu'il y a dans vous-même de blâmable et souvent d'insupportable ne trouble en rien votre tranquillité. Vous êtes touché des injustices et des désordres qui règnent dans notre siècle, et l'on ne peut pas désavouer qu'il n'y en ait de très-grands et en très-grand nombre; mais d'ailleurs on vous répond que vous avez mauvaise grâce de parler si haut, et de déclamer avec tant de chaleur contre des désordres étrangers, tandis que vous prenez si peu garde à certains désordres visibles qu'on remarque dans votre personne, et que vous y pourriez remarquer. Vous donnez des avis salutaires , et peut-être, eu égard aux sujets et aux circonstances, ces avis sont-ils bien fondés ; mais, quelque bien fondés qu'ils puissent être, on ne comprend pas avec quelle assurance vous osez les donner à celui-ci ou à celle-là, et les donner si exactement, et les donner si rigoureusement, en ne vous les donnant jamais à vous-même. Car on a toujours droit de s'étonner que des défauts dont Dieu ne vous a point fait responsable, et qu'il ne tient pas à vous de corriger, excitent tant vos murmures et vos plaintes, lorsque les vôtres, dont vous devriez être encore plus en peine, et dont Dieu vous demandera compte , ne font sur vous nulle impression. Ordonnez dans vous la charité, selon le précepte et l'expression du Saint-Esprit; c'est-à-dire avertissez-vous vous-même, reprenez-vous vous-même, scandalisez-vous de vous-même, et puis vous serez reçu à reprendre et à censurer les autres. Sans cela, non-seulement votre zèle n'a rien que de faible, mais il devient même en quelque sorte méprisable, puisqu'il porte avec soi sa réfutation, et qu'il n'y a qu'à l'opposer à lui-même pour le faire taire et pour le confondre.
C'est l'excellente leçon que voulait nous faire le Fils de Dieu dans l'Evangile, par cette espèce de parabole dont il se servait : Quid autem vides festucam in oculo fratris tui ; et trabem quœ in oculo tuo est, non consideras (1) ? Pourquoi voyez-vous une paille dans l'œil de votre frère, vous qui, dans le vôtre , n'apercevez pas une poutre? et comment pouvez-vous dire à votre frère : Mon frère, souffrez que je vous ôte cette paille qui vous incommode, lorsque vous avez vous-même une poutre qui vous aveugle? Comme si le Sauveur du monde eût dit à ce prétendu zélé (c'est la réflexion de saint Chrysostome qui revient à ma pensée), comme s'il lui eût dit qu'un tel zèle ne lui convenait pas, et que ce langage de charité, qui, dans tout autre, aurait été louable, ne pouvait être qu'un reproche contre lui. Comme s'il lui eût dit que, quelque sensibles que fussent les imperfections de son frère, ce n'était point à lui à les remarquer et à les voir : Quid autem vides ? que s'il avait des lumières, il devait les ménager pour lui-même, et établir pour principe que, jusqu'à ce qu'il fût parvenu à la connaissance de lui-même, c'était une présomption de vouloir connaître les autres et les juger.
Morale que ce divin Maître enseignait encore bien mieux dans la pratique, lorsqu'il trouvait mauvais, par exemple, que les pharisiens entreprissent d'accuser devant lui cette femme surprise en adultère, et qu'ils s'ingérassent à en poursuivre la punition. Pourquoi cela? demande saint Jérôme; le crime de cette femme n'était-il pas constant et avéré? la loi de Moïse n'ordonnait-elle pas expressément qu'elle fût lapidée? Il est vrai; mais il paraissait indigne à Jésus-Christ que des hommes aussi criminels que les pharisiens, et qui, remplis d'une fausse idée de leur sainteté, ne pensaient à rien moins qu'à punir dans eux-mêmes ce qu'ils condamnaient avec tant de sévérité dans le prochain, s'érigeassent en censeurs publics, témoignassent tant d'ardeur pour l'observation de la loi, se fissent parties contre les pécheurs : voilà ce que le Sauveur du monde ne pouvait supporter; et c'est pourquoi il leur répondit, que celui d'entre eux qui se trouvait sans péché jetât donc la première pierre; leur marquant ainsi qu'il n'y avait que celui-là seul à qui il pût être permis de le faire, et que les autres avaient assez, dans leurs propres scandales, de quoi s'occuper, pour ne pas tourner toutes leurs pensées et tout leur zèle contre les scandales d'autrui. Argument plausible et convaincant, dont ces sages du judaïsme se sentirent
1 Luc, VI, 41.
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si vivement pressés, que, selon le rapport de l'Evangéliste, ils se retirèrent sans rien dire : Et audientes unus post unum exibant, incipientes a senioribus (1).
Mais avouons-le, mes chers auditeurs, et déplorons ici la misère humaine. Examinons bien tous les traits de ce tableau, et nous reconnaîtrons que c'est le nôtre. Car qu'y a-t-il de plus commun dans le christianisme que l'illusion de ce zèle pharisaïque, qui consiste à être éclairé pour les autres, régulier pour les autres, fervent pour les autres, et pour soi-même sans exactitude, sans attention, sans réflexion ? Que voit-on maintenant dans le monde? vous le savez : des gens qui voudraient rétablir Tordre partout ailleurs que dans leurs personnes et dans leur conduite; des laïcs corrompus et peut-être impies, qui prêchent sans cesse le devoir aux ecclésiastiques , des séculiers mondains et voluptueux, qui ne parlent que de réforme pour les religieux ; des hommes dérobe pleins d'injustices, qui invectivent contre le libertinage de la cour; des courtisans libertins, qui déclament contre les injustices des hommes de robe : des particuliers d'une conduite déréglée, qui cherchent des moyens pour remettre ou pour maintenir la règle dans l'état, mais à qui l'on pourrait bien dire ce que Jésus-Christ disait à ces femmes de Jérusalem : Nolite flere super me, sed super vos ipsas flete (2); Ne pleurez point sur moi, mais sur vous-mêmes.
En effet, on s'afflige et on gémit, on se plaint que le monde se pervertit tous les jours, qu'il n'y a plus de religion, que les intérêts de Dieu sont abandonnés; et Ton ne gémit pas sur les relâchements où l'on tombe et où Ton s'entretient, sur la mauvaise éducation qu'on donne à ses enfants, sur les débauches qu'on tolère dans ses domestiques. Saint Paul avait peine à comprendre comment celui qui n'a pas soin de sa maison pouvait avoir le zèle de l'Eglise de Dieu : Quomodo Ecclesiœ Dei diligentiam habebit (3)? Mais ce que saint Paul ne comprenait pas, on le comprend bien aujourd'hui, puisqu'on a trouvé le secret d'allier ces deux choses, et que malgré la corruption des familles chrétiennes, causée par la négligence de ceux qui les gouvernent, il est pourtant vrai que jamais l'Eglise n'eut tant de réformateurs sans mission, sans titre, sans caractère, qui se croient néanmoins suscités et autorisés de Dieu.
Je sais, mes chers auditeurs, que les Saints ont eu ce sentiment de zèle ; mais plût au ciel
1 Joan., VIII,9. — 2 Luc, XXIII, 28.— 3 1 Tim., III,
5.
qu'on voulût s'en tenir aux exemples des Saints! il n'en faudrait pas davantage pour nous porter à un prompt amendement, et pour nous établir dans une solide humilité. Je sais que David disait à Dieu : Tabescere me fecit zelus meus, quia obliti sunt verba tua inimici mei (1) ; Ah! Seigneur, mon zèle m'a desséché, quand j'ai vu jusqu'à quel point vos ennemis vous oubliaient : mais je sais aussi qu'il ne parlait de la sorte qu'après s'être reproché mille fois de l'avoir oublié lui-même, qu'après en avoir tait une rigoureuse pénitence, qu'après avoir hautement et pleinement réparé un oubli si criminel. Faisons ce qu'il a fait, et nous aurons droit de dire ce qu'il a dit. Je sais quels vœux et quels souhaits formait saint Bernard, quand il désirait avec tant de passion de revoir l'Eglise dans son ancien lustre et dans sa première pureté : Quis mihi det, ut videam Ecclesiam Dei sicut in diebus antiquis? mais autant que je suis édifié du souhait de saint Bernard, autant suis-je surpris et confus de voir souvent tenir ce langage à un mondain connu pour avoir peu de religion, ou à une mondaine remplie d'orgueil et idolâtre d'elle-même ; et j'en reviens pour l'un et pour l'autre à la maxime de l'Evangile : Cura teipsum; C'est bien à vous qu'il appartient de parler en ces termes ! allez, guérissez vos plaies qui sont visibles et mortelles, et ne vous ingérez point à vouloir guérir celles que la malignité d'un esprit chagrin vous fait peut-être apercevoir là où il n'y en a point. Demeurez dans vous-même, vous y trouverez plus que suffisamment à quoi employer, et même à quoi épuiser ce fonds de zèle qui vous rend si vif et si ardent. Que l'Eglise soit réformée, j'y consens; mais elle ne le doit point être par vous, tandis que vous serez ce que vous êtes ; vous aurez beau porter des lois, dès que ces lois viendront de vous qui n'en gardez aucune, elles ne serviront qu'à votre confusion, puisque rien ne paraît plus digne de mépris qu'un zèle actif et empressé dans un homme dont les actions démentent les paroles.
De là, zèle sans effet de la part de ceux envers qui on l'exerce, et voici pourquoi : car, comme nous n'aimons pas à être corrigés, et que naturellement toute réforme qui nous vient d'ailleurs que de nous-mêmes, par la seule raison qu'elle vient d'ailleurs, nous blesse et nous révolte, nous nous attachons volontiers à examiner quiconque, sous une apparence de zèle et de charité, veut prendre
1 Psalm., CXVIII, 139.
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l'ascendant sur nous ; et nous croyons bien nous en défendre, quand nous remarquons dans lui certains faibles qu'il ne remarque pas lui-même, et sur quoi il ne se fait pas justice. Par là nous éludons toutes ses remontrances; par là nous savons lui fermer la bouche ; par là, bien loin de l'écouter, nous devenons fiers et indociles; par là nous pensons avoir droit de lui répondre ce que répondit Jéthro à Moïse : Stulto labore consumeris (1) ; Vous travaillez en vain, et vous prenez une peine bien inutile. La plus grossière des erreurs est de penser que l'on vous croira, lorsqu'il paraît par votre conduite que vous ne vous croyez pas vous-même ; que Ton suivra vos conseils, quand vous êtes le premier dans la pratique à les abandonner. C'est bâtir d'une main, tandis que l'on détruit de l'autre : ce que l'Ecriture traite de folie. De là vient que ceux qui, dans le monde et par office, sont chargés de répondre des autres et de les corriger, ont une double obligation; mais une obligation, dit saint Augustin, aussi terrible devant Dieu qu'elle est indispensable, de s'appliquer avant toutes choses à leur perfection propre, pour se rendre capables de remplir les devoirs que la Providence leur a imposés. De là vient que le grand Apôtre, parlant des prêtres et des ministres de l'Eglise, veut, pour première qualité, que ce soient des hommes irrépréhensibles : Oportet irreprehensibiles esse (2) ; pourquoi? afin que les peuples, pour se parer de leur censure ne puissent pas leur dire : Medice, cura teipsum ; Vous êtes médecin des âmes, mais soyez d'abord médecin de la vôtre. Reproche qui leur ôte toute liberté de parler, et toute autorité dans l'exercice de leur ministère. Reproche, si je puis user de cette figure d'Isaïe, qui les tient comme des chiens muets dans la maison de Dieu. Reproche qui les met dans la nécessité de souffrir le vice et de craindre les vicieux; de tolérer celui-ci, et de ne pas repousser celui-là. Reproche, enfin, qui, de tout temps, a énervé et qui énerve encore plus que jamais la discipline et le bon ordre, dont ils devraient être le soutien, mais dont il faudrait pour cela qu'ils fussent les modèles.
Non pas, après tout, Chrétiens, qu'on ne dût même leur obéir et profiter de leurs leçons, quand il paraîtrait encore dans eux plus de faiblesse, et qu'ils seraient moins réglés, puisque leur caractère est indépendant du mérite de leur vie, et que, selon Jésus-Christ, du moment qu'ils sont assis dans la chaire de Moïse,
1 Exod., XVIII, 18. — 2 1 Tim., III, 2.
il faut recevoir avec respect ce qu'ils enseignent, sans prendre garde à ce qu'ils font. Mais parce que le commun des hommes n'est ni assez spirituel, ni assez équitable pour faire cette précision, on juge communément de l'un par l'autre ; et, en méprisant ce qu'ils font, on s'accoutume à mépriser ce qu'ils enseignent. Or, si le plus saint ministère n'est pas là-dessus à l'épreuve de la malignité du monde, que sera-ce de toutes les autres conditions? Ah! Chrétiens, que ne peut point un homme tel que le concevait saint Paul, un homme irrépréhensible ? il n'y a point de mal qu'il ne puisse arrêter, point de bien qu'il ne soit en état de procurer. S'il est dans une charge, avec quelle force ne parlera-t-il pas quand il faudra s'opposer à des scandales ? s'il est à la tête d'une famille, quel empire n'y prendra-t-il pas pour y faire fleurir la piété ? s'il a des enfants à élever, de quel poids ne seront pas auprès d'eux ses avertissements et ses conseils, et avec quelle docilité ne les recevront-ils pas? Mais qu'un père débauché ou violent fasse à son fils des leçons de modération et de régularité, quel fruit peut-il en espérer? Qu'une mère évaporée et mondaine prêche à sa fille la modestie et la fuite du monde, quel succès en peut-elle attendre ? Donnez , Seigneur, donnez à votre Eglise des ministres pour la gouverner, et à votre peuple des guides pour le conduire ; mais des ministres qui sachent se gouverner eux-mêmes, mais des guides qui apprennent à se conduire eux-mêmes ; car c'est ainsi que le soin de notre propre perfection doit autoriser notre zèle, et qu'il le doit encore régler, comme nous Talions voir dans la seconde partie.
DEUXIÈME PARTIE.
Il y a, dit saint Jérôme, des vertus d'une nature si équivoque et si douteuse, que la première règle pour les pratiquer sûrement est de s'en défier. Tel est le zèle de la perfection du prochain. Dieu nous en fait une vertu, et une vertu nécessaire en mille rencontres ; mais parce que ce zèle est sujet à dégénérer et à se corrompre, Dieu veut qu'en le pratiquant nous l'examinions, et que notre soin principal soit de le rectifier : de le rectifier, dis-je, et par rapport à notre raison, et par rapport à notre cœur ; par rapport à notre raison, parce qu'il se peut faire que ce ne soit pas un zèle selon la science, ainsi que nous l'apprend saint Paul : Aemulationem Dei habent, sed non secundum scientiam (1) ; par rapport à notre cœur, parce
1 Rom., X, 2.
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qu'il arrive souvent que ce n'est pas un zèle selon la charité. Or, par où le rectifierons-nous en l'une et en l'autre manière ? Je dis que ce sera par le zèle de notre perfection propre ; et voilà, Chrétiens, la seconde leçon que je tire de cette parole de notre évangile : Cura teipsum. Tâchons à en bien pénétrer le sens.
Nous avons du zèle pour les autres ; et souvent il se trouve que ce zèle, bien loin d'être un zèle selon la science, par une malheureuse contagion que lui communiquent les qualités de notre esprit, est un zèle erroné, un zèle bizarre, un zèle borné et limité ; autant de caractères qui le falsifient, et qui nous obligent par conséquent à en faire un sérieux examen, pour le bien connaître et pour ne nous y pas laisser surprendre. Permettez-moi d'en venir à un détail qui développera toute ma pensée. Combien d'hérétiques, dans la suite des siècles, ont entrepris de réformer l'Eglise, et d'en retrancher, soit pour le dogme, soit pour la discipline , des erreurs et des abus imaginaires ? Peut-être quelques-uns agissaient-ils avec une espèce de bonne foi, peut-être se flattaient-ils d'avoir reçu grâce pour cela, et peut-être en effet y étaient-ils poussés par un certain mouvement de zèle ; mais zèle erroné, qui, procédant de l'esprit de schisme, ne pouvait être que pour la destruction, et nullement pour l'édification. Si ceux que ce zèle animait avaient eu au même temps un autre zèle, je veux dire celui de leur propre sanctification ; si d'abord ils eussent fait un retour sur eux pour réformer leur orgueil, pour réformer leur présomption, pour réformer leur singularité, pour réformer leur entêtement et leur opiniâtreté , sources funestes et ordinaires des hérésies, la raison leur eût dit, ou ils se seraient dit à eux-mêmes : Il n'est pas juste que mon sentiment particulier soit la décision et la règle des choses; mais il est juste, au contraire, que je le soumette à l'autorité de celle qui a Jésus-Christ pour chef, et le Saint-Esprit pour maître. En matière de religion, le parti de l'obéissance et de l'unité est le seul parti qu'il y ait à prendre; et quand hors de là je ferais des miracles, non-seulement ces miracles me devraient être suspects, mais je les devrais regarder comme des illusions. Ils auraient pensé, ils auraient parlé de la sorte, et le zèle de leur réformation personnelle eut servi de correctif au prétendu zèle d'une réformation générale, qui les trompait. Mais parce que cette attention sur eux-mêmes leur manquait, qu'arrivait-il, Chrétiens? ce que vous savez : en voulant retrancher des abus, ils remplissaient le monde d'erreurs ; en ne s'appliquant jamais à guérir ces maladies internes qui corrompaient peu à peu le fond de leur religion, ils se pervertissaient, ils se précipitaient en aveugles dans l'abîme de perdition, et ils y entraînaient les autres avec eux. Voilà ce que j'appelle un zèle erroné.
Zèle bizarre : suivez-moi toujours, et reconnaissez aujourd'hui les égarements de l'homme dans la recherche même du bien. Zèle bizarre, qui, sans avoir appris à se gouverner par le bon sens, voudrait néanmoins être reçu à gouverner souverainement le monde; et qui, plein de ses idées vaines et quelquefois extravagantes, au lieu de travailler à les redresser, prétend à son gré, et selon l'extravagance de ses idées, donner la loi partout, et réformer tout. Or, combien d'exemples dans le siècle où nous vivons, n'en avons-nous pas ? Laissez agir des gens poussés et conduits par cet esprit, et vous verrez quels beaux effets aura leur zèle. Il n'y aura point d'états qu'ils ne renversent, point de devoirs qu'ils ne confondent, point de sociétés qu'ils ne divisent, point de maisons qu'ils ne troublent. Au lieu de proportionner leur zèle aux conditions des hommes, ils mesureront les conditions des hommes par leur zèle. Au lieu de s'accommoder aux génies et aux talents, ils voudront accommoder tous les talents et tous les génies à leurs humeurs et à leurs vues. Ils seront sévères où il faudrait être doux, et lâches où il faudrait être sévères. Ils conseilleront plus qu'on ne peut, et ue demanderont pas ce que l'on doit ; ils porteront à des excès de perfection incompatibles avec les points d'obligation. L'un engagera à des retraites imprudentes et hors de saison, l'autre à des éclats insoutenables et même scandaleux : celui-ci, d'un homme du monde bien intentionné fera un visionnaire ; celui-là, d'une, femme vertueuse, une dévote entêtée : pourquoi ? parce que tout cela n'a pour principe qu'un zèle mal entendu, et que le premier agent qui donne aux autres l'impression ne s'est pas étudié d'abord à se régler soi-même. Le remède serait donc de se précautionner contre soi-même : Cura teipsum; et de faire les réflexions suivantes : Je passe pour singulier, et je le suis en effet; j'ai toujours des sentiments écartés, et opposés aux sentiments communs. Or, dans la conduite du prochain, dois-je tant déférera mes lumières ; et la prudence ne veut-elle pas que je m'attache à ce qui est généralement approuvé, et que je me départe de ce que je vois contredit par une certaine raison universelle?
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C'est ainsi que le zèle pourrait devenir discret et sage; mais, bien loin de se faire une si utile leçon, on se fait de ses bizarreries une espèce de mérite ; et parce qu'on a l'esprit tourné autrement que le reste des hommes, on se croit au-dessus de tous les autres hommes, sans considérer qu'il est bien plus probable qu'on est d'autant plus au-dessous, qu'on pense moins y être.
De là, zèle borné et limité : ce que l'on a jugé bon et saint, on veut qu'il soit bon et saint pour tout le monde ; et si tout le monde n'en passe par là, on est déterminé à condamner tout le monde, et à croire tout le monde perdu. Hors du plan de réforme qu'on a conçu, tout paraît égarement, tout paraît désordre et relâchement. Mais Dieu, le souverain maître, a-t-il donc traité avec vous pour ne distribuer ses dons et ses grâces que selon vos projets ? n'a-t-il point, dans les trésors de sa sagesse, d'autres idées du bien que celles que vous proposez? nous appelle-t-il tous au même genre de perfection ? nous conduit-il tous par le même chemin ? est-ce à vous seul qu'il a révélé ses voies ? est-ce de vous seul qu'il veut se servir pour l'accomplissement de ses desseins? et qui êtes-vous, enfin, pour entreprendre, si je puis ainsi parler, de raccourcir sa providence, et pour vouloir lui prescrire des bornes ? Il aurait fallu de bonne heure vous élever l'esprit : Cura teipsum; il aurait fallu vous faire une plus grande âme, une âme capable de tout bien, capable au moins d'estimer le bien partout où il est, et de quelque part qu'il vienne. Il aurait fallu vous appliquer ces paroles de l'Apôtre aux Corinthiens : Eamdem autem habentes remunerationem... dilatamini et vos (1) ; Ayez, mes Frères, les uns pour les autres un zèle moins étroit et moins resserré. Alors on ne vous verrait plus tant fatiguer le monde de vos avis; on ne vous entendrait plus tant déclamer contre ceux qui prennent d'autres routes que les vôtres, et vous ne feriez plus tant d'efforts pour les amener, ou de gré ou de force, à votre point.
Cependant, après avoir rectifié le zèle par rapport à l'esprit, il reste à le régler et à l'épurer par rapport au cœur ; et c'est ici que notre amour-propre triomphe, et qu'il met en œuvre tous ses artifices et toutes ses ruses. Car de croire que tout zèle pour la perfection du prochain soit un zèle inspiré de Dieu, abus, Chrétiens. Si cela était, il ne serait ni si prompt, ni si naturel; il ne serait pas si aisé de l'avoir,
1 2 Cor., VI, 13.
il en coûterait davantage pour le soutenir, et l'on ne verrait pas les plus imparfaits et souvent même les plus libertins s'en faire honneur. Mais l'illusion est de confondre les choses, et de prendre pour vrai zèle ce qui est passion, et pure passion; je veux dire de prendre pour zèle ce qui est chagrin, de prendre pour zèle ce qui est inquiétude, de prendre pour zèle ce qui est intrigue, de prendre pour zèle ce qui est envie, de prendre pour zèle ce qui est ambition et intérêt ; car tout cela, quoique infiniment éloigné d'un zèle chrétien, ne laisse pas de l'imiter et d'en avoir toutes les apparences. Ainsi l'envie semble-t-elle déplorer dans le prochain des défauts qu'elle se plaît à y remarquer. Ainsi l'ambition, sous prétexte de rétablir ou de maintenir l'ordre, cherche-t-elle à dominer. Ainsi l'esprit d'intrigue trouve-t-il par là mille occasions de se produire et de s'ingérer. Ainsi la vivacité d'une âme naturellement inquiète la porte-t-elle à sortir hors d'elle-même, pour s'attacher aux imperfections du prochain, et pour y trouver des sujets sur quoi s'exercer. Ainsi la mélancolie prend-elle le nom de zèle, pour avoir droit de contester et de condamner. Mais tout cela, ajoute saint Grégoire, pape, n'est point ce zèle de Dieu qu'avait saint Paul, quand il disait aux Corinthiens : Aemulor enim vos Dei œmulatione (1). C'est le zèle de l'homme, et de l'homme passionné, de l'homme aveugle et corrompu. Or, sans le zèle de Dieu, celui de l'homme n'est qu'un fantôme, et, pour parler avec l'Ecriture, une idole de zèle: Idolum zeli (2) ; c'est l'expression du prophète Ezéchiel; et vous savez ce que dit l'apôtre saint Jacques, que la passion de l'homme, c'est-à-dire le zèle de l'homme, n'accomplit jamais la justice de Dieu.
Mais qu'un homme, de bonne heure, se soit étudié lui-même pour connaître les plus secrets mouvements de son cœur ; que, par de saintes violences, il se soit rendu maître de ses inclinations et de ses antipathies, de ses désirs et de ses aversions ; qu'il ait appris à réprimer sa cupidité, à borner son ambition, à étouffer ses ressentiments, à modérer ses colères, à calmer ses inquiétudes : alors il sera en état de distinguer quel esprit l'anime dans son zèle, et de le réduire aux termes de la raison et de l'équité. Sans autre pierre de touche que ses propres réflexions, il démêlera, au travers des plus belles couleurs dont se pare le faux zèle, la malignité de l'envie, l'aigreur de l'animosité et de la haine, les emportements de la
1 2 Cor., XI, 2. — 2 Ezech., VIII, 5.
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vengeance, les artifices de l'intrigue, les prétentions de l'intérêt, les saillies et les impétuosités du naturel. Il saura quand il faudra parler, et quand il faudra se taire. Il ne cherchera point à guérir un mal, peut-être assez léger, par un autre mal beaucoup plus grand ; à corriger un désordre, peut-être assez peu sensible, par un autre désordre beaucoup plus criminel, je veux dire par une médisance atroce, ou par un éclat scandaleux. Il ne s'attachera point opiniâtrement, sous une apparence de zèle, à butter certaines personnes qui ne lui plaisent pas , à les décrier et à les détruire , plutôt que d'autres qu'il aime et à qui il passe tout. Dès qu'il aura quelque sujet de craindre que ses vues ne soient pas assez épurées et qu'il n'y entre de la passion, il prendra le parti de l'humilité et du silence, persuadé qu'il vaut mieux, après tout, risquer la perfection de son frère , que la sienne propre. Ah! mon Dieu, qu'est-ce que l'homme , et combien est-il sujet à s'égarer, lors même qu'il semble tenir les voies les plus droites et pratiquer les plus belles vertus? Quoi qu'il en soit, Chrétiens, il ne suffit pas d'autoriser notre zèle pour la perfection du prochain et de le régler, il faut encore l'adoucir; et c'est à quoi nous servira le zèle de notre perfection particulière, comme je vais l'expliquer dans la troisième partie.
TROISIÈME PARTIE.
Si dans la conduite de la vie nous étions toujours aussi disposés, ou à faire grâce aux autres . qu'à nous la faire à nous-mêmes, ou à nous faire justice à nous-mêmes qu'à la faire aux autres, il serait inutile, dit saint Chrysostome, de chercher dans la morale chrétienne de quoi tempérer la ferveur de notre zèle à l'égard du prochain, puisqu'il est constant qu'elle n'excéderait jamais les termes d'une juste modération. Mais parce que l'iniquité de l'homme lui donne un penchant tout contraire, et que son naturel le porte, quand il le laisse agir, à n'être indulgent que pour soi, et à réserver pour les autres toute sa sévérité, le zèle le plus sincère et le plus pur a besoin d'un tempérament qui, sans affaiblir sa vertu, rende son action plus supportable, et qui en corrige les excès sans en altérer le principe. Ainsi le Sauveur du monde réprima-t-il le zèle de deux disciples qui s'intéressèrent pour son honneur, et qui, indignés de l'outrage qu'il avait reçu, lui demandaient qu'il fît descendre le feu du ciel sur les Samaritains. Zèle apostolique, reprend saint Ambroise, mais dont la rigueur devait être adoucie par l'onction de cette admirable parole : Nescitis cujus spiritus estis (1) ; Vous ne savez pas sous quelle loi vous vivez, et quel en est l'esprit. Ainsi, dans la doctrine de saint Paul, le zèle même de la conversion des pécheurs, qui devrait être, ce semble, le plus ardent et le plus libre, veut-il néanmoins des ménagements sages, et si nécessaires, que sans cela, tout divin qu'il est, il deviendrait non-seulement inefficace, mais intolérable et odieux. Ainsi de tout temps les hommes apostoliques, dans la poursuite des plus saintes entreprises, ont-ils cru, si j'ose parler ainsi, devoir humaniser leur zèle, pour lui donner cet attrait et cette grâce dont ils étaient persuadés que dépendait sa force. Il est donc question de trouver le correctif, mais le correctif infaillible et sûr, de tous les mouvements trop vifs et trop impétueux du zèle, quoique véritable, dont on se sent animé pour les autres; et je dis encore que c'est le zèle qu'on doit avoir pour soi-même : en voici la raison, qui comprend dans un seul point les plus excellentes instructions.
C'est que tout homme zélé pour soi-même, quelque bien qu'il se propose et qu'il envisage hors de soi, a toujours en vue cette grande maxime, de ne risquer jamais la charité, et d'abandonner plutôt tout le reste que d'exposer cette vertu, qu'il regarde comme le fondement et la base de tout ce qu'il prétend édifier. Il dit surtout et partout, avec l'Apôtre : Quand je parlerais le langage des anges, quand je ferais des miracles dans le monde, si je n'ai la charité, je ne suis rien. Or, la charité a toutes les qualités qui doivent faire dans une âme cet admirable tempérament que nous cherchons; et il est impossible que le zèle dégénère dans aucune des extrémités à quoi il est sujet, tandis que la charité le dirige. Car prenez garde, Chrétiens : le zèle dont on se sent ému à l'égard du prochain , quand il abonde, est naturellement impatient, précipité, aigre, impérieux, défiant, incrédule, facile à s'offenser et à se piquer : voilà ses défauts, ou , pour mieux dire, ses excès. Mais, par des caractères bien opposés et bien remarquables, la charité, selon saint Paul, est patiente, humble, simple, sans fard, sans aigreur, ne s'emportant jamais, ne s'élevant jamais, se réjouissant du bien , croyant peu le mal ; en sorte que nous y trouvons tous les adoucissements qui doivent perfectionner notre zèle. Etudions tous ces traits, mes chers auditeurs, et ne négligeons pas des règles aussi
1 Luc, IX, 55.
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essentielles et aussi importantes que celles-là.
Le zèle, je dis le zèle de la perfection d'autrui, est naturellement impatient, car on en voudrait voir d'abord le succès ; on voudrait qu'au moment qu'on a parlé, la face du monde changeât, qu'il n'y eût plus d'abus, plus de désordres dès qu'on les a condamnés ; et parce qu'on n'y voit pas les choses sitôt disposées, non-seulement on se rebute, mais on en conçoit de la peine contre les personnes , mais on en témoigne du dépit, mais on éclate et on s'emporte : pourquoi ? parce qu'on ne sait pas conserver la charité, cette charité patiente, et qu'on ne l'appelle pas à son conseil. Or, voulez-vous, mon Frère, disait saint Augustin, être plus modéré et plus patient dans votre zèle ? considérez l'éternité de Dieu : Vis esse longanimis ? Vide œternitatem Dei. Car, à le bien prendre, votre zèle n'est inquiet et empressé que parce que votre vie est courte; et cette impatience que vous faites paraître quand on ne se corrige pas aussi promptement que vous le voulez, est même une marque du sentiment que vous avez de la brièveté de vos jours. Mais Dieu, dont la durée est éternelle, a un zèle paisible et tranquille : comme tous les temps sont à lui, ce qu'il ne fait pas dans un temps, il le fait dans l'autre ; ce qu'il n'obtient pas aujourd'hui, il se réserve à l'obtenir demain; et sa patience à supporter le mal, bien loin d'être un faible qui l'humilie, est un attribut dont il se fait honneur. Entrez donc dans la pensée de cette sainte éternité , si vous voulez que votre zèle ait le calme de cette divine tranquillité : Vis esse longanimis ? Vide œternitatem Dei. C'était le raisonnement de ce saint docteur; mais, sans remonter jusqu'à l'éternité de Dieu, j'ai bien plus tôt fait de me rabattre sur moi-même , et de me dire : A quoi bon ces inquiétudes et ces empressements ? est-ce ainsi qu'agit la charité, ou est-ce ainsi que le Dieu de charité en use à mon égard ? Si son zèle pour moi s'était lassé en tant de rencontres et sur tant de sujets , où en serais-je? pourquoi mon zèle pour les autres aurait-il moins de constance ? Dieu m'a attendu des années entières, et le moindre retardement me pousse à bout. J'ai résisté au zèle de Dieu, et je ne puis souffrir qu'on résiste au mien : est-il rien de plus injuste? Et voilà, Chrétiens, sur quoi saint Paul fondait ce point de morale si paradoxe dans la spéculation et si vrai dans la pratique, quand il disait qu'encore que le zèle soit prompt dardent, la charité est patiente ; et que c'est à la patience de la charité d'arrêter la promptitude et l'ardeur du zèle : Charitas patiens est (1).
Comme notre zèle est impatient, par une suite nécessaire il devient chagrin, fâcheux, mortifiant, plein d'amertume, toujours sur le ton de l'invective et du reproche ; en sorte qu'il semble qu'on se fasse un plaisir d'attrister le prochain en le réformant, au lieu de le consoler en lui inspirant de la confiance et en l'encourageant. Car vous savez combien ce caractère de zèle est ordinaire, et quelle peine les âmes souvent les mieux intentionnées et les plus droites ont à s'en défendre. De dire, Chrétiens, que le zèle du Sauveur des hommes n'a point été de cette nature ; qu'au contraire, c'est par un zèle de douceur qu'il a fait profession de les gagner, et qu'il les a en effet gagnés ; que quelque ardeur qu'eût cet Homme-Dieu pour les intérêts de son Père, quelque horreur qu'il eût des scandales qui se commettaient dans le monde, quelque austérité de mœurs et de vie qu'il prétendît établir (trois choses infiniment capables d'exciter le feu divin qui le brûlait, et de l'enflammer), rien néanmoins de tout cela n'a aigri son zèle ; mais que de là même il a tiré des raisons pour l'adoucir, sachant fort bien qu'une loi aussi sévère que son Evangile ne réformerait jamais le monde, qu'autant que la douceur de sa conduite la rendrait aimable ; que l'horreur qu'il avait des scandales , séparée de cette douceur, irait à exterminer les scandaleux, et non pas les scandales mêmes ; et que l'ardeur dont il était animé pour les intérêts de son Père céleste serait un feu dévorant qui consumerait et qui ne purifierait pas. De dire encore que c'est par cette douceur que son zèle a été tout-puissant, qu'il a fléchi les cœurs de bronze , qu'il a attiré les publicains, qu'il a sanctifié les pécheresses , qu'il a opéré les plus grands miracles de conversion; qu'au reste il n'est pas croyable que notre zèle doive réussir par d'autres voies que le sien, ni que notre sévérité soit plus efficace ou plus heureuse ; de parler, dis-je, de la sorte et de vous proposer ce modèle, ce serait une espèce de démonstration dont il n'y a personne qui ne dût être touché. Mais laissant toute autre preuve, j'aime mieux en revenir toujours au même principe, qui, dans sa simplicité, a quelque chose et de plus sensible et de plus pénétrant. Car enfin , mon Frère, puis-je dire à tout homme zélé pour les autres jusqu'à l'excès , consultez-vous vous-même, et soyez vous-même votre juge? Dans
1 1 Cor., XIII, 4.
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quelque disposition que vous soyez à profiter du zèle des autres pour votre avancement et pour votre perfection, vous voulez qu'on vous ménage, vous prétendez qu'on ait pour vous des condescendances et des égards ; vous ne vous accommodez pas de cette exactitude rigoureuse et pharisaïque qui ne garde aucune mesure; vous ne pouvez supporter que l'on vous traite avec hauteur : s'il s'agit de vous faire une remontrance et de vous donner un avis , vous croyez avoir droit d'exiger qu'on prenne votre temps, qu'on entre dans votre esprit, qu'on étudie votre humeur; si l'on en use d'une autre manière, bien loin de vous ramener à l'ordre, on vous révolte. N'est-il donc pas juste que vous vous imposiez la même loi ? vous demandez que l'on compatisse à vos faiblesses : pouvez-vous donc vous dispenser de compatir aux faiblesses de votre prochain ? Nonne ergo oportuit et te misereri conservi tui (1), concluait notre divin Maître, après nous avoir proposé la parabole de ce débiteur qui ne voulut pas remettre une dette qu'on lui avait remise? Est-il raisonnable que, pour guérir les plaies de vos frères, vous n'employiez que le vin, tout pur et tout aigre qu'il peut être, et que votre délicatesse aille au même temps à vouloir pour votre guérison qu'on ne verse que l'huile sur vos blessures? Ne faut-il pas que votre douceur, selon la belle règle du grand évêque de Genève, soit le premier appareil des plaies dont vous entreprenez la cure? Or, si cette règle convient partout, et à l'égard de toutes sortes de sujets, beaucoup plus, dit saint Grégoire, pape, convient-elle à l'égard de ceux qui, dominés par de longues habitudes, et après avoir vécu dans de grands désordres, forment enfin la généreuse résolution de quitter leurs premiers engagements et de retourner à Dieu. Comme ils sont plus faibles, ils ont plus besoin d'être aidés, d'être soutenus, d'être encouragés. Non pas qu'il faille manquer de fermeté ; mais il y a une fermeté sage, une fermeté qui sait s'insinuer, qui sait se faire aimer,
1 Matth., XXVIII, 33.
et faire aimer à ceux mêmes que l'on corrige, la salutaire correction qu'ils reçoivent. Si vous les rebutez par un zèle dur et impitoyable, vous leur donnerez horreur du remède, vous les éloignerez du sacrement ; ils se replongeront dans le même abîme , dans les mêmes désordres; ils abandon lieront tout. Ah! combien de pécheurs touchés de Dieu auraient consommé l'ouvrage de leur conversion, s'ils étaient tombés entre les mains d'un ministre plus patient et plus compatissant? mais parce que celui qu'ils ont rencontré les a contristés, les a chagrinés, les a désespérés, plus de pénitence pour eux pendant la vie, et peut-être plus de pénitence même à la mort.
Je sais que cette charité qu'inspire le vrai zèle, et qui lui est si propre, demande bien des ménagements et bien des réflexions. Je sais que, pour ne se pas échapper quelquefois, il faut bien s'étudier soi-même , et être bien maître de soi-même. Mais, mon cher auditeur, de quoi s'agit-il ? il s'agit de gagner votre frère à Dieu : Lucratus eris fratrem tuum (1). Il s'agit de le retirer de la voie de perdition, et de le ramener dans les voies de Dieu. Le laisserez-vous périr pour ne vouloir pas vous faire à vous-même quelque violence, après qu'il en a coûté à Jésus-Christ tout son sang pour le sauver? Allumez, Seigneur, allumez dans nos cœurs ce feu divin, ce saint zèle dont brûlait votre Prophète ; que dis-je ? dont vous avez brûlé vous-même sur la terre. Rendez-nous sensibles aux intérêts de votre gloire, sensibles aux intérêts du prochain, sensibles à nos propres intérêts ; et nous n'épargnerons rien pour des âmes qui vous doivent éternellement glorifier, pour des âmes avec qui nous devons être éternellement unis dans le ciel, pour des âmes dont la sanctification et le salut, après avoir été le sujet de nos soins, deviendra le gage de notre félicité éternelle, où nous conduise, etc.
1 Matth., XVIII, 15.
MERCREDI CAREME III
MERCREDI CAREME III
SERMON POUR LE MERCREDI DE LA TROISIÈME SEMAINE.
SUR LA PARFAITE OBSERVATION DE LA LOI.
ANALYSE.
Sujet. Des docteurs et des pharisiens venus de Jérusalem s'adressèrent à Jésus-Christ, et lui dirent : Pourquoi vos disciples violent-ils les traditions des anciens ? Mais il leur répondit : Pourquoi vous-mêmes violez-vous le commandement de Dieu pour suivre votre tradition ?
Nous tombons dans un désordre tout opposé à celui des pharisiens. Car le désordre des pharisiens était de s'attacher aux petites choses et de négliger les grandes ; et le nôtre est de nous borner quelquefois tellement aux grandes, que nous croyons pouvoir impunément mépriser les petites. Or, sans parler des pharisiens, mais de nous-mêmes, j'entreprends de vous faire voir dans ce discours que de manquer volontairement et habituellement aux moindres devoirs, s'est s'exposer à violer bientôt et en mille rencontres les plus grands préceptes de la loi. Compliment à la reine.
Division. L'homme est orgueilleux, et il est aveugle. Son orgueil le porte à l'indépendance, et lui donne un penchant secret à s'affranchir de la loi. Son aveuglement l'empêche de bien connaître ses devoirs, et de bien discerner ce qu'il y a de plus ou de moins essentiel dans la loi. Or, je dis que de s'assujettir aux moindres obligations de la loi, c'est un préservatif nécessaire, et pour réprimer l'orgueil de notre cœur : première partie ; et pour corriger les erreurs de notre esprit, ou pour en prévenir les suites funestes : deuxième partie.
Première partie. Fidélité aux moindres obligations de la loi, préservatif nécessaire contre l'orgueil de notre cœur. A remonter jusqu'à la source de la corruption de l'homme, il est évident que le premier de tous les désordres, c'est l'orgueil ; et que le premier effet de l'orgueil, c'est l'amour de l'indépendance et de la liberté. Cependant il y a des lois d'une autorité si vénérable et d'une obligation si bien fondée dans les principes de la raison, que quelque passion que nous ayons pour la liberté, nous ne pouvons presque nous départir de l'attachement respectueux et de la soumission qu'elles exigent de nous ; et ces lois sont celles de la religion et de la conscience. Voilà donc comme une espèce de combat dans l'homme entre son orgueil et sa raison : sa raison, qui veut qu'il se soumette ; et son orgueil, qui ne le veut pas. Qui l'emporte des deux ? ni l'un ni l'autre, si nous avons égard aux commencements, parce que d'abord ils sont presque l'un et l'autre d'égale force. Mais voici ce qui arrive quand l'homme commence à quitter Dieu : c'est qu'il observe les grandes choses avec quelque fidélité, et qu'il ne se fait plus une règle de garder les petites. Pour ne pas absolument se soustraire à la loi de Dieu, il se soumet aux premières ; et pour ne pas aussi captiver entièrement sa liberté, il néglige les autres. De là que s'ensuit-il ? c'est que par cette liberté présomptueuse, ou pour mieux dire par ce libertinage qui lui fait négliger certaines obligations moins importantes et moins étroites, il vient enfin à tout entreprendre contre la loi de Dieu.
En effet, dit saint Bernard, le juste par état et le pécheur par état marchent de telle sorte dans le chemin ou du vice ou de la vertu, qu'ils n'en sont pas même fatigués. Mais il y en a qui souffrent, et ce sont ces chrétiens imparfaits qui voudraient tenir le milieu, c'est-à-dire qui voudraient secouer le joug de la conscience et de la religion dans les petites choses, et qui ne voudraient pas le rompre dans les grandes. Car ils ont à souffrir de tous les côtés : du côté de la grâce, à laquelle ils résistent ; et du côté de la passion, qu'ils ne satisfont pas pleinement. Or, prenez garde, poursuit saint Bernard : comme cet état est un état de violence, il ne peut pas durer. Bientôt la passion et l'amour de la liberté prévaut; et voilà d'où sont venus presque tous les scandales et tous les désordres qui ont éclaté dans le monde.
De là, les grands attentats de l'hérésie. Exemple de Luther. Son obstination à refuser de se soumettre sur un point qui du reste n'était pas essentiel dans la religion, et qui regardait les indulgences, fit dans la suite, de ce catholique et de ce religieux, un apostat et un hérésiarque.
De là, les prodigieux égarements de l'impiété. Par où tant d'impies ont-ils commencé à perdre la foi? par quelques railleries de certaines dévotions populaires, ou par quelque autre principe qui leur semblait aussi léger, et qui pouvait l'être.
De là, les affreux relâchements de la discipline de l'Eglise. Ils ne se sont pas introduits tout à coup par un soulèvement subit et il des fidèles, et par une rébellion formée contre les saintes lois que l'Eglise leur prescrivait; mais, suivant la remarque de saint Bernard, par des exemptions en apparence respectueuses, que chacun sous divers prétextes a voulu s'accorder, ou même a su obtenir des puissances supérieures au préjudice du droit commun. Dispenses dont le même Père se plaignait si hautement dans une lettre qu'il en écrivit il un grand pape.
De là, la ruine particulière de tant d'âmes. Car on ne se pervertit pas dans un moment; mais il y a, dit saint Grégoire pape, un apprentissage pour le vice comme pour la vertu, et c'est par la vanité que nous nous laissons conduire à l'iniquité :A vanitate ad iniquitatem. Une parure immodeste, une lecture agréable, mais dangereuse, une conversation libre, un commerce honnête en apparence avec telle personne ; voilà la vanité : mais c'est ce qui vous remplira de l'amour de vous-même et de l'amour du monde, ce qui vous retracera dans l'esprit les plus sales idées, ce qui fera naître dans votre cœur les désirs les plus criminels, enfin ce qui allumera dans vous une passion dont vous ne serez presque plus le maître, et qui vous emportera aux derniers excès.
C’est à quoi vous ne pouvez trop prendre garde. Il est vrai que pour observer jusques aux moindres devoirs, il en doit coûter bien des violences; mais l'Evangile ne nous enseigne point d'autre voie du salut que la voie étroite, et Jésus-Christ nous avertit qu'il fait faire effort pour entrer dans le royaume des cieux. N'espérons pas d'en élargir la porte; mais disons plutôt : Le chemin du salut est étroit, je dois donc aussi resserrer ma conscience. Car il n'y a point de danger pour moi à me restreindre dans les bornes de mon devoir, au lieu que je dois tout craindre si je viens jamais à les franchir. Je ne puis être trop soumis à Dieu ; mais je cours risque de me perdre, si je ne le suis pas assez. Ah ! Chrétiens, on cherchait autrefois des remèdes pour bannir les scrupules du monde; et moi je voudrais que ce qui s'appelle le monde fût aujourd'hui rempli de scrupules.
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Deuxième partie. Fidélité aux moindres obligations de la loi, préservatif nécessaire contre l'aveuglement de notre esprit. Rien où les hommes soient plus sujets à se tromper qu'en ce qui regarde la conscience et la religion. Si donc nous n'apportons un soin extrême à nous préserver des illusions où notre aveuglement peut nous conduire, il est immanquable que nous nous y tromperons. Et comment? non pas, dit saint Bernard, en supposant pour grandes les fautes qui sont légères de leur nature; car il est rare que nos erreurs nous mènent là : mais en supposant pour légères celles qui sont en effet grièves et importantes. Illusion très-commune. Et parce que cette ignorance ne nous justifie pas, et que c'est un aveuglement, ou affecté par malice, ou formé par négligence, on se précipite, sans y penser, dans l'abîme de perdition.
Mais qu'un homme se fasse une loi de ne rien négliger, jusqu'aux plus petits devoirs, cette loi le met à couvert de tout : et quand il serait du reste rempli d'erreurs, il ne s'égarera jamais, parce que la loi qu'il s'est prescrite lui servira de guide.
Nous n'avons que trop d'exemples qui nous montrent que le relâchement sur certains points estimés peu nécessaires, est un des pièges les plus dangereux pour nous surprendre, et pour nous faire tomber dans les plus grands désordres. En voulez-vous par rapport a la religion? Exemple de ce catholique ignorant dont parle saint Augustin. Un manichéen l'ayant fait convenir qu'un aussi petit insecte que la mouche n'avait pas été créé de Dieu, et le conduisant de l'un à l'autre, lui fit enfin avouer que Dieu n'était pas le créateur de l'homme. Exemple de l'hérésie arienne. Sur quoi roulait alors tout le schisme du monde chrétien? sur un seul mot, savoir : si le Verbe devait être appelé consubstantiel à son Père, ou semblable en substance. Qu'importe ? disaient les uns, peu éclairés; une différence si légère doit-elle troubler le repos de l'Eglise? Mais saint Athanase, mieux instruit, leur faisait voir qu'en négligeant un seul mot, ils ruinaient tout le fondement de la religion chrétienne. Et n'est-ce pas ainsi qu'en mille rencontres les ennemis de l'Eglise, pour éluder ses décisions sur certains articles, les ont traités de questions vaines et inutiles?
Que n'ai-je le temps d'appliquer aux mœurs ce que j'ai dit de la foi! Combien de péchés, toujours griefs dès qu'ils sont volontaires, l'ignorance nous fait-elle mettre au nombre des petits péchés? Combien d'autres dont nous mesurons la grièveté ou la légèreté, non, suivant ce qu'ils sont en effet dans les conjonctures présentes, mais selon nos idées et les désirs de notre cœur? Exemples de ces deux genres de péchés.
Le remède, ô Dieu, c'est de ne me permettre jamais quoi que ce soit qui puisse en quelque sorte blesser votre loi. Autrement ma perte est inévitable. Car pour me garantir des chutes fatales dont je suis menacé, il faudrait, ou que je ne fusse plus exposé aux erreurs de mon esprit, ou qu'une étude constante et assidue suppléât aux lumières qui me manquent. Or je ne puis espérer l'un, ni compter sur l'autre. Le plus court et le plus sûr est de m'interdire tout péché. Alors je n'aurai plus besoin, quand il s'agira de votre loi, de l'examiner de si près. Je pourrai compter sur vous et sur moi-même : sur vous, parce que vous n'abandonnez point une aine fidèle; sur moi-même, parce que j'aurai le plus assuré préservatif contre la fragilité et le penchant de mon cœur.
Heureux, mes Frères, si vous entrez dans ces sentiments! Mettez-vous en état par là d'entendre de la bouche de Jésus-Christ cette consolante parole : Bon serviteur, vous avez été fidèle en peu de choses, prenez possession de mon royaume céleste, et goûtez-y une félicité éternelle.
Accesserunt ad Jesum ab Jerosolymis scribae et pharisœi, dicentes : Quare discipuli tui transgrediuntur traditionem seniorum? Ipse autem respondens, ait illis : Quare et vos transgredimini mandatum Dei propter traditionem vestram ?
Des docteurs et des pharisiens venus de Jérusalem s'adressèrent à Jésus-Christ, et lui dirent : Pourquoi vos disciples violent-ils les traditions des anciens ? Mais il leur répondit : Pourquoi vous-mêmes violez-vous le commandement de Dieu pour suivre votre tradition? (Saint Matth., chap. XV, 3.)
Madame *,
C'était un des caractères de la fausse dévotion, ou, si vous voulez, de l'hypocrisie des pharisiens, de s'attacher scrupuleusement aux traditions qu'ils avaient reçues de leurs pères, et de violer au même temps, sans scrupule, les plus importantes obligations de la loi de Dieu. Ils payaient jusqu'à la dîme des plus petites herbes, mais ils manquaient de charité pour le prochain ; ils observaient le sabbat avec une exactitude qui allait presque jusqu'à la superstition, mais ils ne craignaient point, le jour même du sabbat, de commettre des injustices ; ils reprenaient les apôtres de rie laver pas leurs mains avant le repas, mais ils contrevenaient eux-mêmes au commandement de Dieu le plus indispensable, qui est d'honorer son père et sa mère, puisqu'ils apprenaient aux enfants à les traiter avec dureté et par une fausse religion, ou plutôt, par une ingratitude digne de tous les
* La reine.
châtiments du ciel, à les abandonner dans le besoin, et à leur refuser les secours dont ils leur étaient redevables : tel était, dis-je, le désordre de ces sages du judaïsme. Que fait aujourd'hui le Sauveur du monde? Condamne-t-il absolument cette régularité qu'ils faisaient paraître à observer toutes les traditions des anciens, et toutes les cérémonies qui leur étaient prescrites? Non, Chrétiens : souverain législateur, il voulait que toute la loi fût accomplie jusques à un point; mais, par une conduite pleine d'équité et de sagesse, il loue dans ses ennemis mêmes ce qu'il y a de louable, et il blâme seulement ce qu'il y a de criminel et de vicieux. Il approuve ce qu'ils font, et il leur reproche ce qu'ils ne font pas. En comparant deux sortes de devoirs, dont les uns ont pour objet les points de la loi les plus essentiels, et les autres regardent les articles les moins nécessaires, il leur fait entendre qu'il faut d'abord pratiquer ceux-là et ne pas ensuite omettre ceux-ci : Hœc oportuit facere, et illa non omittere (1). Par où, mes Frères, il nous apprend à nous préserver nous-mêmes d'un désordre tout opposé à celui des pharisiens, mais assez commun dans le monde, je dis dans le monde chrétien. Car le désordre des pharisiens était de s'attacher aux petites choses, et de négliger les grandes;
1 Matth., XXIII, 23.
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et le nôtre est de nous borner quelquefois tellement aux grandes, que nous croyons pouvoir impunément mépriser les petites. Mais moi je prétends qu'il y a entre les unes et les autres une telle liaison , que de manquer volontairement et habituellement aux moindres devoirs, c'est s'exposer à violer bientôt et en mille rencontres les plus grands préceptes, et ce que la loi nous ordonne sous de plus grièves peines. Voilà le sujet que j'entreprends de traiter dans ce discours; et en le traitant, Madame, quelle consolation pour moi de parler à une reine, ou devant une reine qui, sur le trône, et malgré tous les dangers de la cour, sait si bien rendre à Dieu ce qui lui est dû ; qui, fidèle à la loi et à toute la loi, va bien encore, dans la pratique, au delà de la loi ; en un mot, qui, par la plus rare et la plus merveilleuse alliance, réunit dans son auguste personne tout l'éclat de la grandeur humaine, et tout le mérite de la sainteté chrétienne ! Ce n'est donc point ici pour vous, Madame, une morale trop sublime et nouvelle ; mais sans que ce soit une morale nouvelle, ni trop relevée pour Votre Majesté, elle y trouvera toujours de quoi animer de plus en plus la ferveur de sa piété. Saluons d'abord Marie, et lui disons : Ave, Maria.
Je dis, Chrétiens, qu'il est infiniment dangereux de négliger dans la voie du salut les petites choses ; et qu'en tout ce qui touche la religion et la conscience, il n'y a rien de si léger qui ne mérite nos soins, et qui ne demande une fidélité parfaite et une entière soumission. Je fonde cette importante maxime sur deux principes : l'un est l'orgueil de l'homme, et l'autre est son aveuglement. L'homme, de lui-même, est orgueilleux ; et que fait en lui sou orgueil? il le porte à l'indépendance, et lui donne un penchant secret à s'émanciper et à s'affranchir de la loi. Ce n'est pas assez : outre que l'homme est orgueilleux, il est aveugle; et que fait en lui son aveuglement? il l'empêche de bien connaître toute l'étendue de ses devoirs, et de bien discerner ce qu'il y a de plus ou de moins essentiel dans la loi. De là je forme deux propositions qui contiennent tout le fond de ce discours, et qui en feront le partage. Car je prétends qu'un préservatif nécessaire pour réprimer l'orgueil de notre cœur, c'est de l'assujettir aux moindres obligations de la loi : vous le verrez dans la première partie. J'ajoute que nous ne pouvons mieux corriger les erreurs de notre esprit, ou en prévenir les suites funestes, que par une obéissance exacte aux plus petits devoirs de la loi : je vous le montrerai dans la seconde partie. Rendez-vous attentifs à l'une et à l'autre ; et quoique celte matière n'ait pas peut-être d'abord de quoi frapper vos esprits, vous en comprendrez néanmoins bientôt toute la conséquence.
PREMIÈRE PARTIE.
A remonter jusqu'à la source de la corruption de l'homme, il est évident, Chrétiens, que le premier de tous les désordres, c'est l'orgueil; et que le premier effet de l'orgueil, c'est l'amour de l'indépendance et de la liberté. Voilà le vice capital et prédominant de notre nature; d'où il arrive que nous avons tant de peine à nous assujettir, que toute autorité supérieure nous est onéreuse, que le commandement et la loi nous tiennent lieu de joug, et que notre inclination nous porte toujours à le secouer, quand elle n'est pas réglée par la raison. Ce vice nous est si naturel, qu'il ne faut pas même l'imputer au péché d'origine comme à sa cause, puisqu'il est vrai que, jusque dans l'état d'innocence, le premier homme non-seulement y fut sujet, mais y succomba, et que ce bienheureux état, qui l'exemptait de toute autre faiblesse, ne l'exempta pas de celle-ci; je veux dire de cet orgueil secret qui le poussa à s'émanciper de l'obéissance due à son souverain et à son Dieu. Car, comme remarque saint Ambroise, l'homme n'est pas tombé dans ce désordre d'aimer la liberté et l'indépendance, parce qu'il a désobéi à Dieu ; mais il a désobéi à Dieu, parce qu'il était sujet à ce désordre ; et l'on ne peut pas dire que son orgueil soit une suite de son péché, puisque l'Ecriture nous apprend au contraire que son péché a été l'effet de son orgueil. Il est donc certain que l'orgueil nous donne de lui-même un penchant à nous licencier, et à nous affranchir des lois qui nous sont imposées. Or, quoique cela soit ainsi, il y a néanmoins des lois d'une autorité si vénérable , et d'une obligation si bien fondée dans les principes mêmes de la raison, que quelque passion que nous ayons pour la liberté, nous ne pouvons presque nous départir de l'attachement respectueux et de la soumission qu'elles exigent de nous ; et ces lois sont celles de la religion et de la conscience : de la religion, qui nous lie à Dieu, car c'est de là qu'elle a pris son nom, et de la conscience , qui nous assujettit à nous-mêmes. Oui, tout ennemi qu'est l'homme de la dépendance, il a de la peine à ne pas aimer ces deux lois, parce qu'il les envisage comme les deux sources de son bonheur et de son salut
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éternel. Tandis qu'il est encore dans l'intégrité et dans la pureté des mœurs, rien de plus souple qu'il l'est à la loi intérieure de sa conscience, rien de plus attaché ni de plus soumis au culte de la religion. Cependant il ne laisse pas d'ailleurs d'avoir toujours dans lui-même le fonds de cette pernicieuse liberté, ou plutôt de ce pernicieux libertinage, qui ne peut supporter la gêne et la contrainte ; et lors même que nous nous proposons de nous captiver sous l'empire de la religion et de la conscience, l'orgueil de notre esprit nous suscite une autre loi directement opposée, comme dit saint Paul, à toutes les lois de Dieu. Loi qui consiste à ne reconnaître pour loi que ce qui nous plaît, à n'écouter la conscience qu'autant qu'elle nous flatte, à n'avoir plus de déférence pour la religion qu'autant qu'elle se trouve conforme à nos vues ; c'est-à-dire à nous faire les arbitres de l'une et de l'autre, et à vivre en effet selon notre caprice et selon les désirs de notre cœur.
Voilà donc comme une espèce de combat dans l'homme entre son orgueil et sa raison : sa raison qui veut qu'il se soumette, et son orgueil qui ne le veut pas ; sa raison qui lui apprend à se laisser conduire et gouverner, surtout dans les choses de Dieu, et son orgueil, qui lui persuade de n'en croire que lui-même; sa raison, qui autorise la religion et la conscience, comme ayant droit de souveraineté sur lui, et son orgueil qui se révolte contre cette souveraineté. Qui l'emporte des deux? ni l'un ni l'autre, Chrétiens , si nous avons égard aux commencements. Pourquoi? parce que d'abord ils sont presque l'un et l'autre de force égale : le respect de la conscience et de la religion étant assez fort pour se soutenir quelque temps contre l'amour déréglé de l'indépendance et de la liberté , et l'amour de l'indépendance et de la liberté étant trop violent pour être jamais entièrement détruit par le respect de la religion et de la conscience. Mais voici ce qui arrive quand l'homme commence à quitter Dieu, et que Dieu commence à se retirer de l'homme : c'est que, dans la pratique de ces deux devoirs qui touchent la religion et la conscience, il observe les grandes choses avec quelque fidélité, et qu'il ne se fait plus une règle de garder les petites. Il a toujours ou il semble toujours avoir de la vénération pour ce qui lui paraît essentiel ; mais il y a d'autres points moins importants, sur lesquels il se relâche sans scrupule : et si vous voulez savoir la raison de cette différence, elle est claire, dit saint Grégoire, pape ; car elle est fondée sur ce que les grandes choses, en ce qui regarde la conscience et la religion, portent avec elles un caractère si visible et si éclatant de l'autorité divine, qu'il retient l'homme dans l'ordre; au lieu que les petites, où ce caractère est moins remarquable, le rebutent par la sujétion qu'elles demandent. Que fait-il donc? il se réduit aux premières, mais celles-ci, il les abandonne. Pour ne pas devenir libertin, il veut être régulier dans les unes ; et pour ne se pas rendre trop dépendant, il s'accoutume à mépriser les autres. Tel est le principe du désordre de l'homme. Et cet état, quoique bien contraire aux desseins de Dieu, quoique infiniment éloigné de la perfection chrétienne, quoique très-dangereux pour le salut, ne serait pas après tout par lui-même un état de damnation, si l'on en demeurait là. Mais voici le progrès : c'est saint Bernard qui l'a observé, et qui a pris soin de nous en développer le mystère dans son excellent ouvrage des Degrés de l'humilité et de l'orgueil. Vous me demandez, dit-il, mes Frères, ce que fait dans l'homme cette liberté présomptueuse qui le porte à négliger certaines obligations de conscience moins rigoureuses et moins étroites; et moi je vous réponds qu'elle produit en lui les plus funestes effets. Car je dis qu'elle lui fait perdre insensiblement le respect et l'obéissance qu'il doit à Dieu ; je dis qu'elle étouffe peu à peu dans lui la crainte des jugements de Dieu; je dis qu'elle le rend hardi à tout entreprendre contre la loi de Dieu ; je dis qu'après lui avoir fait contracter l'habitude des petits péchés, et lui en avoir ôté la honte, elle lui donne bientôt, selon l'Ecriture, un front de prostituée pour les plus grands crimes : Frons meretricis facta est tibi (1); et que ces transgressions, quoique légères, sont autant de brèches fatales par où le démon entre dans son cœur.
En effet, ajoute saint Bernard, je l'ai reconnu, et l'expérience me l'a appris, que de même qu'un juste qui marche avec ferveur dans la voie de Dieu, après en avoir essuyé toutes les petites difficultés, se joue des plus grandes, qu'il croyait auparavant insurmontables; aussi un pécheur qui suit le cours et les mouvements de sa passion, à force de franchir le pas dans les moindres occasions, en vient enfin jusqu'au point de ne trouver plus rien qui l'arrête dans la voie de l'iniquité : Et quemadmodum justus, ascensis his gradibus, corde alacri currit ad vitam ; sic, iisdem descensis, impius jam absque labore feslinat ad mortem. Voyez-vous,
1 Jerem., III, 3.
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dit ce Père, comment le juste et le pécheur, quoique par différents principes, acquièrent cette liberté, l'un pour la vie, et l'autre pour la mort? La charité donne des ailes à l'homme juste, et la cupidité en donne au pécheur : Illum proclivem charitas, illum cupiclitas facit. Le juste ne ressent pas sa peine, parce qu'il est animé de l'amour de Dieu ; et le pécheur est insensible à la sienne, parce qu'il est dans l'endurcissement: In uno amor, in altero stitpor laborem non sentit. Dans l'homme juste, c'est l'abondance de la grâce, et dans le pécheur, c'est le comble du péché qui exclut les remords et la crainte : In illo perfecta virtus, in isto consummata iniquitas foras mittit timorem. Tous deux s'avancent dans le chemin ou du vice ou de la vertu, et s'y avancent de telle sorte, qu'ils n'en sont pas même fatigués. Mais avant que le pécheur en soit venu là, n'a-t-il rien à souffrir? Ah! mes Frères, reprend saint Bernard, il y en a qui souffrent; et qui sont-ils? Ce sont ceux qui voudraient tenir le milieu ; c'est-à-dire certaines âmes imparfaites qui voudraient secouer le joug de la conscience et de la religion dans les petites choses, et qui ne voudraient pas le rompre dans les grandes : Medii sunt qui fatigantur et angustiantur. Car ceux-là, dit-il, souffrent de tous les côtés : et du côté de la grâce à laquelle ils résistent, et du côté de leur passion qu'ils ne satisfont pas pleinement. La grâce les trouble, et la passion les irrite ; la grâce leur reproche d'avoir fait telles démarches, et la passion au contraire, de n'être pas encore allés plus avant; la grâce leur dit : Fallait-il mépriser Dieu pour si peu de chose? et la passion : Fallait-il ne se satisfaire qu'à demi ? Ainsi ils demeurent tout à la fois exposés à la peine intérieure de l'une et de l'autre, ou, si vous voulez, ils goûtent tout à la fois et les amertumes du vice et celles de la vertu, sans en goûter la douceur. Mais prenez garde, poursuit saint Bernard ; bientôt la passion et l'amour de la liberté prévaut; car cet état de violence ne peut pas durer, et il faut, ou que de la négligence des petites choses l'homme passe jusqu'au mépris des grandes, ou qu'il rentre dans l'ordre dont il s'est écarté, et qui est celui d'une entière soumission à Dieu. Et parce qu'en matière de péché le retour est aussi difficile que le progrès est naturel, pour un pécheur qui revient de cette licence présomptueuse, il y en a cent autres qu'elle conduit à la perdition; et c'est pourquoi saint Bernard en l'ait un degré d'orgueil si dangereux pour le salut. En effet, écoutez bien, s'il vous plaît, mes chers auditeurs, ce que je vais vous dire : de là sont venus presque tous les scandales et tous les désordres qui ont éclaté dans le monde ; de là les grands attentats de l'hérésie, et les prodigieux égarements de l'impiété; de là les affreux relâchements de la discipline de l'Eglise; de là la décadence des ordres les plus religieux et les plus fervents; de là la ruine d'une infinité d'âmes chrétiennes qui se sont perdues, et qui se perdent encore tous les jours. Le voulez-vous voir dans une induction également sensible et touchante? suivez-moi.
J'ai dit les grands attentats de l'hérésie. Car de quoi était-il question quand Luther, cet homme né pour la désolation du royaume de Jésus-Christ, commença à répandre le venin de son erreur? de quoi s'agissait-il? à peine le sait-on, tant la chose, ce semble, importait peu. Il trouvait dans les indulgences, ou, pour mieux dire, dans l'application et dans la concession des indulgences, certains abus qui le choquaient : il aurait voulu en retrancher l'excès et en rectifier l'usage. Etaient-ce donc là des points si essentiels dans la religion ? Non, Chrétiens; mais de quelque nature qu'ils fussent, la décision ne lui en appartenait pas, il n'en devait point être l'arbitre ni le juge. Cependant il le prétendit; et, sur cet article, il osa traiter de superstitieuse la pratique commune des fidèles. Où le mena ce premier pas? vous le savez; jusqu'à combattre les plus inviolables maximes de la foi orthodoxe. C'était peu de chose que la matière qui s'agitait; mais ce fut assez pour le rendre hardi à innover. De l'usage de l'indulgence, il en vint à la substance même, qu'il rejeta ; et parce que la foi de l'indulgence avait du rapport et de la liaison avec celle du purgatoire, après avoir décrié l'indulgence, il n'hésita plus à attaquer la créance du purgatoire. La foi du purgatoire était le fondement de la prière pour les morts; il abolit la prière pour les morts. Cette prière se trouvait autorisée par les liturgies et par le sacrifice de la messe ; il renonça au sacrifice de la messe, non sans peine, il est vrai, mais enfin il y renonça. Cela l'engageait dans le mystère de la satisfaction de Jésus-Christ, du mérite des bonnes œuvres, de la justification des hommes : il ne respecta rien ; satisfaction, mérite, bonnes œuvres, il dogmatisa sur tout. Là dessus l'Eglise s'élève contre lui ; il ne connaît plus d'autre Eglise que celle des prédestinés, qui est invisible. Le souverain Pontife le déclare anathème, et il déclare lui-même le
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souverain Pontife anté-christ. On lui oppose les livres de l'Ecriture; il désavoue pour livres de l'Ecriture tous ceux qui lui sont contraires. On le presse au moins par ceux qu'il reçoit, et il s'obstine à n'en recevoir point dont il ne soit lui-même l'interprète, pour en déterminer le sens. On convoque des assemblées et des conciles, mais il proteste contre les conciles, et il ne veut pour règle que l'esprit intérieur qui le gouverne. Voilà le dernier emportement de l'hérésie. Pensait-il en venir là? non : il confessa lui-même cent fois qu'il était allé plus loin qu'il ne voulait, et il s'étonnait le premier des progrès de sa secte et de ses erreurs. Mais il n'en devait pas être surpris, puisque le caractère de l'esprit de l'homme est de se licencier toujours, quand il a pris une fois l'essor. Ce seul point de l'indulgence fut comme un levain : Modicum fermentum (1) ; mais un levain qui, venant à s'enfler par l'orgueil de cet hérésiarque, corrompit en peu de temps, selon l'expression de l'Evangile, toute la masse, et fit de ce catholique, de ce religieux, un apostat.
J'ai dit les prodigieux égarements de l'impiété. Voyez, mes Frères, ces libertins de profession dont le monde est rempli, qui, prenant pour force d'esprit l'endurcissement de leur cœur, font gloire de n'avoir plus ni foi ni loi. Ne croyez pas que cet état d'irréligion où ils vivent se soit formé tout à coup, ni qu'ils aient d'abord effacé de leur esprit ces notions générales de l'existence et de la providence d'un Dieu ; c'est ce qui ne peut être, et ce qui ne fut jamais. En effet, leur libertinage, je dis libertinage de créance, commence d'abord, par où? que sais-je? par quelques railleries qu'ils font de certaines dévotions populaires : cela leur semble léger, et peut-être est-il tel qu'il leur paraît. Mais laissez croître ce petit grain ; bientôt ils ne craignent point de censurer les dévotions reçues et approuvées de toute l'Eglise : c'est quelque chose de plus. Ensuite ils étendent leur censure jusqu'à nos plus saintes cérémonies : témérité encore plus grande. De là ils passent au mépris des sacrements : autre degré de présomption. Ce mépris est suivi d'une révolte secrète et intérieure contre nos mystères mêmes : disposition prochaine à l'extinction de la foi. Enfin ils ne considèrent plus la religion que comme une police extérieure, nécessaire pour contenir les peuples : maxime pleine d'abomination. Cela, joint aux réflexions qu'ils font sur les événements du monde, les fait douter s'il y a une Providence : surcroît
1 1 Cor., V, 6.
d'aveuglement, dont Dieu les punit. Ne sachant plus s'il y a une Providence, ils ne savent pas trop, ni s'il y a un Dieu, ni s'ils ont une âme spirituelle capable de le posséder, parce que tout cela leur devient incertain : dernier comble de l'impiété. Or remontez au principe du mal, et tâchez à le découvrir; ce n'est rien, ou presque rien : mais votre Prophète l'a dit, Seigneur, et il est vrai, que l'insolence de ceux qui se retirent de vous va toujours croissant : Superbia eorum qui te oderunt ascendit semper (1).
Est-ce ainsi qu'il en va à l'égard des mœurs? oui, Chrétiens, et plus même à l'égard des mœurs qu'à l'égard de la foi. Car, comme dit saint Ambroise , les lois qui nous obligent à bien vivre nous tenant encore plus dans la dépendance que celles qui nous obligent à croire, nous avons plus de penchant à les violer. Tant de relâchements que nous déplorons, d'où ont-ils pris leur origine, demandait saint Bernard, sinon de la liberté démesurée avec laquelle les chrétiens lâches et les mondains, n'écoutant que leur amour-propre et leur orgueil, ont négligé premièrement les petites observances, et puis se sont peu à peu déchargés des grandes? Ces relâchements se sont-ils jamais introduits par un soulèvement subit et général des fidèles, et par une rébellion formée de leur part contre les saintes lois que l'Eglise leur prescrivait? Non, répond saint Bernard; mais ils ont toujours commencé par des exemptions en apparence respectueuses, que chacun, sous divers prétextes, a voulu s'accorder au préjudice du droit commun, prétendant qu'en telle et telle circonstance la loi n'était pas faite pour lui, et se souciant peu des conséquences que son mauvais exemple devait produire dans les autres. D'où vient que le monde chrétien s'est vu quelquefois avec étonnement plongé dans l'abîme d'un désordre universel sans qu'on pût dire ni quand ni comment il y était tombé; si ce n'est, ajoute le même Père, parce qu'il y était tombé par degrés, et par des chutes presque insensibles? Dépravation énorme dans ses accroissements, mais si imperceptible dans sa naissance, qu'à peine l'a-t-on pu remarquer. Pourquoi tant de synodes et tant de conciles assemblés pour la réformation, non pas de la foi, mais de la discipline, qui s'affaiblit et qui dégénère toujours? n'était-ce pas pour refréner cette licence si funeste et si contagieuse, qui se glisse aussi bien dans le christianisme et dans les ordres les plus saints, que dans les sociétés
1 Psalm., LXXIII, 3.
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les plus profanes? Et pourquoi l'Eglise, malgré le soin continuel qu'elle a apporté à réformer ses enfants et à se réformer elle-même, a-t-elle néanmoins été comme forcée de consentir à l'abolition de ces lois si salutaires et si sages, qui furent autrefois en vigueur, et qui n'ont cessé d'y être que parce que l'abondance de l'iniquité a prévalu? n'est-ce pas par de légères transgressions que ce changement a commencé ? Ce n'est pas assez. Pourquoi saint Bernard, écrivant à un grand pape, se plaignait-il hautement d'une espèce de corruption, dont il rejetait en partie le blâme sur la cour romaine, et qui consistait à accorder trop aisément toutes sortes de dispenses ? N'en apportait-il pas la raison, savoir, que cette facilité des prélats et des supérieurs à dispenser, augmentait de plus en plus l'inclination violente qu'ont les hommes à s'émanciper? Eh quoi ! saint Père, lui disait-il avec un zèle respectueux, mais tout évangélique, fallait-il donc faire des lois, s'il devait y avoir tant d'exemptions et tant de dispenses? ne savez-vous pas que vous avez des hommes à conduire, c'est-à-dire des créatures ennemies de l'assujettissement, et qu'il faut, à leur égard, non point de la tolérance et de la mollesse pour relâcher, mais de la force et du courage pour leur résister? et ne voyez-vous pas jusqu'à quel point s'est accru cet abus des dispenses ; en sorte qu'après les avoir autrefois reçues comme des grâces, on les exige maintenant comme des dettes; et qu'au lieu qu'elles ne se donnaient que pour des sujets importants, on les obtient aujourd'hui par les raisons les plus vaines et les plus frivoles? Quoi donc! poursuivait-il, vous défend-on par là de dispenser? non, mais de dissiper: Quid ergo, inquis, prohibes ? dispensare ? non, sed dissipare.
Là où la nécessité aura lieu, la dispense est excusable ; là où l'intérêt public et la gloire de Dieu se trouveront engagés, elle est louable, mais hors de la nécessité et de l'utilité commune, ce n'est plus une dispense, mais une dissipation : Ubi neutrum, jam non dispensatio, sed dissipatio crudelis est. Dissipation cruelle : pourquoi? parce qu'elle damne également, et le supérieur qui dispense, et l'inférieur qui est dispensé ; parce qu'elle fomente dans les esprits cet amour de l'indépendance, qui des plus petites fautes conduit aux plus grands désordres.
Que serait-ce maintenant, si j'examinais en détail d'où vient la réprobation particulière de tant d'âmes qui périssent, et qui, suivant le cours du monde, s'égarent de la voie du salut? n'est-ce pas ordinairement des moindres péchés? Car voit-on des justes se pervertir dan un moment? voit-on des pécheurs commencer à se déclarer par les derniers scandales ? Non, disait saint Grégoire, pape, il n'en va pas ainsi. Il y a un apprentissage pour le vice aussi bien que pour la vertu. Quelque disposition que nous ayons au mal, il faut même livrer des combats avant que d'être tout à fait méchant. C'est par la vanité, ajoute ce saint docteur (et retenez bien cette parole, elle est belle), c'est par la vanité que nous parvenons à l'iniquité; et nous y parvenons infailliblement, lorsque notre volonté, accoutumée à de petits péchés, n'est plus touchée de l'horreur des crimes; tellement que, par cette habitude, dont elle s'est en quelque façon nourrie et fortifiée, elle acquiert enfin dans sa malice, je ne dis pas seulement de la tranquillité, je ne dis pas seulement de l'impunité, mais de l'autorité : A vanitate ad iniquitatem mens nostra ducitur, si assueta malis levibus graviora non perhorrescat, et ad quamdam auctoritatem nequitiœ per culpas nutritia perveniat. Rien de plus vrai, Chrétiens, ni de plus solide que la pensée de ce Père. Car c'est, par exemple, la vanité d'une conversation trop libre, qui sera la source de la damnation de ce jeune homme; c'est la vanité des habits et des ajustements, qui servira d'entrée au démon pour séduire et pour perdre cette femme ; c'est la vaine curiosité de lire tel livre, qui entamera l'innocence de celui-ci; c'est une vaine complaisance pour le monde qui deviendra la ruine de celle-là. Je m'explique.
Vous voulez être vêtue comme les autres, et en cela vous ne comptez pour rien de vous affranchir d'une certaine régularité à quoi vous réduit le christianisme; voilà la vanité : mais cette vanité vous rendra idolâtre de vous-même, mais cette vanité vous inspirera des désirs de plaire aussi funestes que criminels, mais cette vanité fera périr avec vous je ne sais combien d'âmes créées pour Dieu et rachetées du sang d'un Dieu; voilà l'iniquité : A vanitate ad iniquitatem. Vous voulez vous satisfaire en lisant ce livre profane et dangereux, et sur cela vous étouffez les remords de votre conscience; voilà la vanité : mais ce livre vous fera perdre le goût de la piété, mais ce livre vous remplira l'esprit de folles imaginations, et même des plus sales idées du vice; mais ce livre fera naître dans votre cœur des tentations auxquelles vous ne résisterez pas; voilà
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l'iniquité : A vanitate ad iniquitatem. Il vous plaît d'entretenir encore quelque commerce avec cette personne, de lui écrire, de la voir, de converser avec elle, et vous êtes sûr de vous-même comme si tout cela était innocent; voilà la vanité : mais ce reste de commerce rallumera bientôt le feu que la grâce de la pénitence avait éteint, et fera revivre toute la passion; voilà l'iniquité : A vanitate ad iniquitatem. D'abord ce n'est qu'enjouement, que galanterie, que belle humeur; et c'est ce que saint Grégoire appelle vanité : mais de là s'ensuit ce que Guillaume de Paris appelle les troupes et les légions du démon de la chair : Exercitus et acies carnis. C'est-à-dire de là les premiers sentiments du péché, de là les consentements criminels aux désirs du péché, de là les actions honteuses qui mettent le comble au péché, de là les attachements opiniâtres à l'habitude du péché, de là les prétendues justifications dont on s'autorise dans l'état du péché, de là la gloire impie et scandaleuse que l'on tire ou que l'on veut tirer du péché, de là l'insolence avec laquelle on soutient le péché. Car tout cela, Chrétiens, a une liaison et un enchaînement nécessaire; et dire : J'irai jusque-là, et je ne passerai pas outre ; je me permettrai telle chose, et je ne m'accorderai rien davantage, c'est n'avoir pas les premiers principes de la connaissance de soi-même : pourquoi ? parce que la règle est infaillible, que de la vanité nous allons à l'iniquité : A vanitate ad iniquitatem.
C'est à quoi, mon cher auditeur, vous ne pouvez trop prendre garde, et ce qui demande toute votre étude et tous vos soins. Je n'ignore pas qu'une observation parfaite de la loi, je dis de toute la loi, et des moindres devoirs qu'elle nous impose, a ses peines, et qu'il faut savoir pour cela prendre sur soi-même en bien des rencontres, et se contraindre ; mais l'Evangile ne nous enseigne point une autre voie du salut que la voie étroite : Arcta via est quœ ducit ad vitam (1). Et voilà pourquoi le Sauveur du monde nous a tant avertis de nous faire violence à nous-mêmes, parce que le royaume des deux ne s'emporte que par la violence : Regnum cœlorum vim patitur, et violenti rapiunt illud (2). Voila pourquoi il nous a tant exhortés à faire effort ; Contendite. De croire que la porte du ciel s'élargisse ou qu'elle se rétrécisse à votre gré, c'est une erreur, dit saint Chrysostome, puisque saint Jean, dans son Apocalypse, nous déclare qu'elle est de bronze
1 Matth., VII, 14. — 2
Ibid., XI, 12.
et d'airain. Et en effet, prenez telles libertés qu'il vous plaira, accordez-vous à vous-même tels privilèges que vous voudrez, jamais la loi de Dieu ne changera, ni ne pliera ; et tous les adoucissements dont vous userez ne la feront pas relâcher d'un seul point de sa sévérité : au contraire, plus vous entreprendrez sur elle, plus vous tâcherez à vous la rendre favorable, et plus elle deviendra redoutable pour vous; car alors, bien loin de vous favoriser, elle s'élèvera contre vous, et elle vous condamnera. Or, cela supposé, comment devons-nous agir, si nous sommes sages? comment devons-nous raisonner ? n'est-ce pas de la sorte ? Le chemin du salut est étroit : il faut donc que je resserre aussi ma conscience ; car il n'y a point de danger pour moi de me restreindre dans les bornes de mon devoir; mais je dois tout craindre, si je viens jamais à les franchir. Je ne puis être trop soumis à Dieu ; mais je cours risque de me perdre, si je ne le suis pas assez; et cet esprit d'indépendance, qui pourrait peut-être me réussir en traitant avec les hommes, ne saurait m'attirer de la part de Dieu que le souverain malheur. Ah! Chrétiens, on cherchait autrefois des remèdes efficaces pour bannir les scrupules du monde; et moi, par un sentiment bien opposé, je voudrais que ce qui s'appelle le monde fût aujourd'hui rempli de scrupules. Oui, plût au ciel que tant d'âmes libertines fussent converties en scrupuleuses! Dieu y trouverait sa gloire, et elles y trouveraient leur sûreté. Ce serait en elles une faiblesse, mais dont il serait bien plus aisé de les guérir, que de la malheureuse présomption qui les rend si hardies à transgresser la loi. Il ne s'agit ici que de petites choses, j'en conviens; mais parce que nous sommes superbes, c'est une première raison pour être en garde, jusque dans ces petites choses, contre nous-mêmes. A quoi j'ajoute que nous sommes aveugles et peu éclairés : seconde raison, qui va faire le sujet de la seconde partie.
DEUXIÈME PARTIE.
Pour peu que nous prenions soin de nous étudier nous-mêmes, nous reconnaîtrons bientôt que l'ignorance et l'aveuglement sont les apanage du péché: l'expérience ne nous l'apprend que trop. Mais puisque nous marchons dans les ténèbres, conclut admirablement saint Augustin, il faut donc que nous mesurions tous nos pas, et que notre circonspection supplée au défaut de nos lumières. Or, elle n'y peut suppléer qu'en nous faisant observer inviolablement
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cette maxime, d'être exacts et religieux jusque dans les plus petites choses. Voilà, dit ce grand docteur, le correctif nécessaire de notre ignorance, en ce qui regarde la conduite du salut. Je considère, ajoute-t-il, ces ténèbres de l'esprit humain en deux manières bien différentes : en tant que ce sont les peines du péché, et qu'elles ont rapport à la justice de Dieu, et en tant qu'elles nous sont volontaires, et qu'elles viennent de la malignité de notre cœur. Comme peines du péché, je les déplore : comme effet de notre volonté, je les déteste : mais dans l'une et dans l'autre vue, elles me causent de saintes frayeurs; et, après avoir bien examiné, je ne trouve point d'autre voie pour en éviter les suites funestes, que d'être fidèle à Dieu dans les plus légères obligations, et dans l'accomplissement des moindres devoirs. Sans cela, il est impossible que je ne m'égare, et que je ne tombe dans des abîmes d'où peut-être je ne me retirerai jamais.
Ce sentiment n'est-il pas bien raisonnable, et n'est-ce pas celui que nous devons prendre? Rien, mes chers auditeurs, où les hommes soient plus sujets à se tromper et plus exposés à l'erreur, qu'en ce qui regarde la conscience et la religion. Ecoutez la raison qu'en apporte saint Grégoire, pape ; elle est remarquable et digne de lui : c'est dans ses morales sur Job. Un objet, dit ce grand pape, pour être vu clairement et distinctement, doit être, à l'égard de l'œil qui le voit, dans une juste distance; c'est-à-dire qu'il n'en doit être ni trop proche, ni trop éloigné : car dans une trop grande proximité il empêche son action, et dans un trop grand éloignement il épuise sa vertu : en sorte que l'œil, tout clairvoyant qu'il est, ne peut apercevoir les choses les plus visibles, quand elles sont par rapport à lui dans l'une ou dans l'autre. de ces situations. Il en est de môme de notre esprit et de ses connaissances : et voilà, dit le même saint, ce qui nous rend aveugles dans les devoirs de la conscience et delà religion. Car les matières de la religion sont infiniment élevées au-dessus de nous, et c'est pour cela que nous les perdons de vue, parce qu'elles sont, pour ainsi dire, hors de la sphère et de l'activité de notre esprit ; et celles de la conscience sont au dedans de nous-mêmes : car qu'est-ce que la conscience, dit saint Bernard dans le traité qu'il en a fait, sinon la science de soi-même? Conscientia quasi sui ipsius scientia.
Comme donc il arrive que l'œil, destiné à voir tout ce qui est hors de lui, ne se voit point néanmoins lui-même ; ainsi l'esprit de l'homme est-il pénétrant, subtil, plein, si j'ose employer ce terme, de sagacité pour tout le reste, hors pour la conscience qui est son œil, et par où il doit se connaître.
Mais que s'ensuit-il de là? Ah!
Chrétiens, vous prévenez déjà ma pensée, et plaise au ciel qu'elle vous serve de règle dans la pratique ! c'est que l'homme étant aveugle dans ces deux choses, je dis en ce qui regarde la religion et la conscience, il est inévitable pour lui de s'y tromper, s'il n'apporte un soin extrême à se préserver des illusions où son aveuglement le peut conduire : de s'y tromper, dis-je (ne perdez pas la réflexion qu'ajoute saint Bernard), non pas en supposant pour grandes les fautes qui sont légères de leur nature, car il est rare que son erreur le mène là; mais en supposant pour légères celles qui sont en effet importantes : illusion qui lui est très-ordinaire.
C'est-à-dire qu'il est sujet à traiter de bagatelles, en matière de conscience et de religion, des choses où la religion néanmoins et la conscience se trouvent notablement intéressées; à ne compter pour rien ce qui devant Dieu doit être censé pour beaucoup; à juger pardonnable et véniel ce qui de soi-même est criminel et mortel; à diminuer par de fausses opinions la rigueur des plus étroites obligations : car tout cela, ce sont autant d'effets de l'aveuglement de l'homme. Et parce que cet aveuglement ne le justifie pas; parce que c'est un aveuglement, ou affecté par malice, ou formé par négligence, ou fomenté par passion, qu'arrive-t-il encore? ce que nous éprouvons tous les jours : que, pour connaître mal les petites choses, l'homme est exposé à manquer dans les plus essentielles ; que, suivant les erreurs dont il se prévient sur ces fautes prétendues légères, il lui est aisé de commettre de véritables crimes ; et que, pensant ne faire qu'un pas dont les suites sont peu à craindre, il court risque de se précipiter et de se perdre, s'il ne s'impose cette loi d'avoir pour Dieu une fidélité entière, et de ne rien négliger jusqu'aux plus menues pratiques. Car cette loi bien observée le met à couvert de tout, et fait, pour parler de la sorte, qu'il peut être aveugle en assurance, puisqu'il est certain que tant qu'il s'attachera à cette maxime, quand il serait du reste rempli d'erreurs, quand son esprit serait obscurci des plus épaisses ténèbres, il ne s'égarera jamais, et que toujours il marchera aussi droit que s'il avait pour se conduire toutes les lumières d'une souveraine prudence : pourquoi ? parce que la loi qu'il s'est prescrite lui
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servira de guide; et voilà le second principe sur lequel j'ai fondé ma proposition, que dans ce qui touche la religion et la conscience, il est d'une importance extrême de se resserrer toujours, plutôt que de se licencier en aucune manière et de se relâcher.
En effet, ne l'avons-nous pas vu, et ne le voyons-nous pas encore, que le relâchement sur certains points estimés peu nécessaires, est un des pièges les plus dangereux pour nous surprendre, et pour nous faire tomber dans les plus grands désordres? En voulez-vous des exemples par rapport à la religion ? Souvenez-vous, mes chers auditeurs, de ce qui est rapporté par saint Augustin dans un de ses traités sur saint Jean, et de la fameuse dispute émue entre un manichéen et un catholique, au sujet d'une mouche qui par hasard servit d'occasion à la plus célèbre des controverses qui partageaient alors les esprits. Est-il croyable, disait au catholique le manichéen, qu'un si petit insecte, et d'ailleurs si importun à l'homme, ait été créé de Dieu? Non, lui répondit celui-ci avec simplicité, je ne le puis croire. Prenez garde, dit saint Augustin. Il était catholique de profession , bien intentionné pour la vraie créance, et fort éloigné de cet esprit superbe et présomptueux qui conduit au libertinage et à l'impiété : mais il était ignorant, et il ne concevait pas que la production d'une mouche fût quelque chose dont son adversaire pût se prévaloir et prendre avantage sur lui. Que fit le manichéen ? on vous l'a dit cent fois : de la mouche il lui persuada d'accorder le même pour l'abeille, de l'abeille il le poussa jusqu'à l'oiseau, de l'oiseau à la brebis, de la brebis à l'éléphant; enfin il lui fit avouer que Dieu n'était pas le créateur de l'homme. D'où procéda une si grossière erreur ? de l'aveuglement d'esprit qui, séduisant le catholique , lui fit négliger et compter pour peu ce qui néanmoins était un point fondamental.
En faut-il un exemple encore plus sensible et plus connu? de l'hérésie manichéenne passons à l'hérésie arienne; et voyez sur quoi roulait en ces premiers temps le schisme du monde chrétien. Il se réduisait tout à un seul mot, savoir : si le Verbe devait être appelé consubstantiel, c'est-à-dire de même substance que son Père, comme le voulaient les défenseurs de la vérité ; ou s'il était seulement semblable en substance à son Père, comme le soutenaient les partisans d'Arius. Cette question, remarque saint Hilaire, sans parler des schismatiques, partageait même entre eux les orthodoxes, les uns prétendant que c'était peu de chose, et les autres en faisant un article capital. Pourquoi, disaient les premiers, tant de chaleur et tant de bruit ? Que ce soit consubstantiel qui l'emporte, ou semblable en substance, une différence si légère doit-elle troubler le repos de l'Eglise ? Est-il juste qu'un si petit sujet cause une division si universelle, et que pour une syllabe, pour une lettre dont on ne convient pas, plus de la moitié du monde soit retranché delà communion des fidèles? C'est ainsi qu'ils parlaient avec un zèle aveugle et indiscret ; et parce qu'ils ne connaissaient pas assez ce mystère de la divinité du Verbe, en négligeant une syllabe dont il s'agissait, ils ruinaient le fondement de la religion chrétienne. Au lieu que saint Athanase et les vrais fidèles avec lui, mieux instruits et plus éclairés, voulaient qu'on sacrifiât tout pour ce seul mot consubstantiel, prêts à mourir eux-mêmes, et à le maintenir par l'effusion de leur sang; tant ils le jugèrent nécessaire pour conserver la pureté de la religion catholique. N'est-ce pas ainsi qu'en mille rencontres, lorsque l'Eglise, usant de son autorité, a voulu décider et régler des points de foi, ses ennemis, pour éluder des décisions opposées à leurs sentiments et auxquelles ils refusaient de se soumettre, les traitaient de questions vaines et inutiles? Je ne dis point combien cette conduite répugne à l'humilité de la foi et à la prudence évangélique : c'est assez que vous compreniez par là l'obligation indispensable que nous avons de respecter jusques aux plus petites choses partout où la religion est mêlée, puisqu'il est vrai que notre ignorance nous expose à de si funestes égarements.
Que n'ai-je le temps, pour la perfection de ce discours, d'appliquer, aux mœurs et à la conscience ce que j'ai dit de la foi et de la religion ? Que ne puis -je produire ici certains genres de péchés, toujours griefs en quelque sujet que ce soit, dès qu'ils sont volontaires, mais que l'ignorance nous fait mettre souvent au nombre des petits péchés ? Combien en pourrais-je compter d'autres dont nous mesurons la grièveté ou la légèreté, non suivant ce qu'ils sont en effet dans les conjonctures présentes, mais selon nos idées et les désirs de notre cœur ? Sénèque disait un beau mot : Que nous n'estimons grands certains dons de la fortune et certains établissements du monde, que parce que nous sommes petits : Ideo magna œstimamus, quia parvi sumus. Mais ici,
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au contraire, il y a mille choses qui ne nous paraissent petites que parce que notre aveuglement est grand. Ce n'est point une simple réflexion que je fais , c'est une règle que je vous propose, et une règle nécessaire dans la conduite de la vie. Oui, Chrétiens, je dis qu'il y a certains genres de péchés où nous nous trompons toujours quand nous les supposons légers, parce qu'ils ne sont jamais tels dans l'idée de Dieu. Ainsi cet abominable péché, ce péché honteux que saint Paul nous défend de nommer, est-il toujours mortel et toujours un sujet de damnation, dès qu'il est accompagné d'un consentement libre. Opinion constante, et si autorisée parmi les théologiens, que ce ne serait pas seulement une témérité de la contredire, mais un scandale. Dans l'impureté, dit le savant Guillaume de Paris, rien de. léger, rien de véniel. Cependant qui le sait? qui de vous en est persuadé? qui de vous a pris soin de s'en instruire ? combien y a-t-il là-dessus d'erreurs répandues dans le monde ? et, par une suite nécessaire, combien de crimes se commettent tous les jours, dans la fausse et malheureuse prévention que ce ne sont point des fautes qui attirent la haine de Dieu? J'ajoute qu'il y a d'autres péchés, tantôt griefs, tantôt légers, mais dont nous ne mesurons la malice que selon les divers intérêts qui nous gouvernent. Avons-nous fait au prochain l'injure la plus atroce? ce n'est rien, à nous en croire : mais nous a-t-il offensés? la moindre injure que nous en avons reçue est un monstre à nos yeux. Jamais l'agresseur a-t-il reconnu tout le tort qu'il a, et jamais l'offensé est-il convenu du peu de tort qu'on lui a fait? L'un l'augmente, et l'autre le diminue , chacun comme l'amour-propre et sa passion l'inspirent. Jusque dans le tribunal de la pénitence, où nous prétendons agir avec Dieu de bonne foi, combien de railleries et de médisances, combien de paroles piquantes que l'on compte pour des bagatelles, et sur quoi l'on ne daigne pas môme s'expliquer? Est-ce qu'elles sont toutes en effet de ce caractère, et qu'il n'y en ait presque aucune qui puisse nous causer de justes remords? Est-ce que nous voulons mentir au Saint-Esprit, et les dissimuler malgré les remords de la conscience ? Non, Chrétiens ; mais c'est que nous sommes aveugles, et que notre aveuglement nous empêche de les apercevoir et d'en être touchés.
Quel remède, mes chers auditeurs, et quel parti prendre pour se garantir des suites d'un aveuglement si pernicieux ? Ah ! Seigneur, vous me l'avez appris : c'est de me contenir dans les bornes d'une exacte et entière soumission à votre loi ; c'est de ne me permettre quoi que ce soit qui puisse en quelque sorte blesser votre loi ; c'est de n'affecter jamais une fausse liberté, qui si souvent, lors même que je l'ignorais, et parce que je l'ignorais, m'a rendu prévaricateur de votre loi. Voilà le moyen, ô mon Dieu, dont vous m'avez pourvu, et que je dois mettre eu œuvre : sans cela ma perte est inévitable. Car il faudrait, pour me garantir des chutes fatales dont je suis menacé, ou que mon aveuglement cessât, ou qu'une étude constante et assidue de mes devoirs suppléât aux lumières qui me manquent. De n'être plus aveugle, ni exposé aux erreurs de mon esprit, c'est ce que je ne puis espérer : car étant pécheur, telle est ma triste destinée; et comme il ne dépend pas de moi d'être exempt de toutes les faiblesses de la concupiscence , aussi ne puis-je être dans cette vie absolument dégagé des ténèbres de l'ignorance, puisque c'est une peine de mon péché. De combattre cette ignorance par des réflexions continuelles sur le nombre et la qualité de mes devoirs, il est vrai que je le puis : mais le ferai-je toujours? et quand je le ferais, aurai-je toujours assez de lumières pour y réussir, c'est-à-dire, pour connaître clairement et distinctement ce qui est d'une obligation rigoureuse, et ce qui ne l'est pas? et quand enfin je le connaîtrais, aurai-je toujours assez de force et assez de résolution pour agir selon mes connaissances? Ah ! Seigneur, il est bien plus court et bien plus sûr de m'interdire tout péché, de quelque nature qu'il puisse être. Outre que j'aurai l'avantage d'en être plus agréable à vos yeux ; outre que je me ferai un mérite de vivre dans un plus parfait attachement à vos volontés ; outre que ce sera une consolation pour moi de penser que je suis du nombre de vos fidèles serviteurs, ou que je tâche au moins à vous servir comme eux (motif à quoi je dois être plus sensible qu'à toutes les récompenses que je pourrais attendre de vous), je n'aurai plus besoin, quand il s'agira de votre loi, de l'examiner de si près, ni de chercher tant d'éclaircissements et d'aller à tant de conseils , qui souvent me flattent au lieu de m'instruire, ou qui m'embarrassent au lieu de me calmer. Cette exactitude, cette régularité dans les plus petites choses, me tiendra lieu de tout le reste. Avec cela je pourrai compter sur vous et sur moi-même : sur vous, parce que vous vous êtes engagé à combler de vos grâces une âme qui
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vous donne tout sans réserve ; sur moi-même, parce que j'aurai le plus assuré préservatif contre ma fragilité naturelle, et contre le penchant de mon cœur.
Heureux, mes Frères, si vous entrez dans ces sentiments ! Méditez bien cette maxime de saint Bernard, que ce serait un miracle, si celui qui se permet tout ce qui lui est permis ne se laissait pas emporter à ce qui lui est défendu. Souvenez-vous de cet oracle du Saint-Esprit, que quiconque méprise les petites choses tombe peu à peu, et même sans y prendre garde, dans les grandes. N'oubliez jamais que vous êtes faibles, et que vous ne pouvez mieux vous précaution lier contre le péché, qu'en évitant jusqu'à l'ombre même du péché. Enfin, mettez-vous en état d'entendre de la bouche de Jésus-Christ cette consolante parole : Venez, bon serviteur ; parce que vous m'avez été fidèle en peu de chose , prenez possession de mon royaume céleste, et goûtez-y une félicité éternelle. Puissions-nous tous y parvenir, Chrétiens ! c'est ce que je vous souhaite, etc.
JEUDI CAREME III
JEUDI CAREME III
SERMON POUR LE JEUDI DE LA TROISIÈME SEMAINE.
SUR LA RELIGION ET LA PROBITÉ.
ANALYSE.
SUJET. Tous ceux gui avaient des malades de diverses maladies les amenaient à Jésus, et il les guérissait tous en les touchant. Or, les démons sortaient de plusieurs possédés, criant et disant : Vous êtes le Fils de Dieu. Mais il les reprenait, et ne leur permettait pas de parler, parce qu'ils savaient qu'il était le Messie.
C'est le témoignage que rendaient les démons au Fils de Dieu : mais témoignage que ce Dieu-Homme méprise et qu'il rejette, parce que ce n'était qu'un témoignage forcé, et que, tandis qu'ils semblaient l'honorer d'une part, ils le blasphémaient de l'autre et le renonçaient. En vain donc rendons-nous à Dieu un culte apparent, si dans la pratique nous démentons par nos mœurs ce que nous confessons de bouche, et si nous n'en devenons pas plus fidèles à nos devoirs. Je dis même aux devoirs les plus communs de la société, et les plus ordinaires dans l'usage de la vie et le commerce du monde. C'est ce qui m'engage à vous faire voir dans ce discours le rapport nécessaire qu'il y a entre la religion et la probité.
Division. Quoique la probité, selon le monde, et la religion, soient très-différentes, et dans leurs principes, et dans leur objet, et dans les fins qu'elles se proposent, la liaison néanmoins est si étroite entre l'une et l'autre, qu'à les prendre dans toute l'étendue qu'elles doivent avoir, on peut dire absolument qu'elles sont inséparables. Point de probité sans religion : première partie. Point de religion sans probité : deuxième partie.
Première partie. Point de probité sans religion : pourquoi? 1° parce qu'il n'y a que la religion qui puisse être un principe universel et un fondement solide de tous les devoirs de la probité ; 2° parce que tout autre motif que celui de la religion n'est point à l'épreuve de certaines tentations, où la vraie probité se trouve sans cesse exposée ; 3° parce que quiconque a secoué le joug de la religion, n'a plus de peine à s'émanciper de toutes les autres lois qui pouvaient le retenir dans l'ordre, ni à se défaire de tous les engagements qu'il a dans la société humaine, et sans lesquels la probité ne peut subsister.
1° La religion est le seul principe sur quoi tous les devoirs qui font la vraie probité peuvent être solidement établis. Car c'est la religion, dit saint Thomas, qui nous lie à Dieu; et c'est en Dieu, comme dans leur centre, que sont réunis tous les devoirs qui lient les hommes entre eux par le commerce d'une étroite société. Ainsi, en vertu de la loi que j'ai reçue et que je me fais de servir Dieu, je rends à chacun, par une conséquence nécessaire, tout ce qui lui est du, parce qu'en Dieu seul je trouve ce qui m'oblige à tout cela.
En effet, c'est cette vue de Dieu et de sa loi, cette vue de conscience, qui fait que je me soumets et que je ne manque à rien. Et voilà la preuve dont se servait Tertullien pour convaincre les païens qu'ils devaient regarder notre religion comme une religion utile à la sûreté et au bien commun. Car c'est cette religion, leur disait-il, qui nous apprend à prier pour vos Césars, à servir fidèlement dans vos armées, à payer exactement et sans fraude les tributs et les impôts publics. Et certes, si dans un état toutes choses se traitaient selon les lois du christianisme, quel ordre n'y verrait-on pas et quelle paix?
Mais que le principe de la religion, ce premier mobile, vienne une fois à être détruit ou altéré dans un esprit, plus de règle ni de conduite, plus d'honnêteté de mœurs, du moins constante et générale. Car sur quoi serait-elle fondée? Sur la raison? Mais qu'est-ce que la raison corrompue par le péché et affaiblie par les passions? et quels scandales arriveraient, si chacun, selon son caprice et selon son sens, se faisait l'arbitre de ce qu'il peut, de ce qu'il doit, de ce qui lui appartient, de ce qui lui est permis? C'est pour cela que dans les affaires du monde, dans les traités, on exige des serments, qui sont des protestations publiques et solennelles de religion : preuve, dit saint Chrysostome, que sans le sceau de la religion, on ne croit pas pouvoir compter sur la raison des hommes.
J'en appelle à votre propre sentiment. Qui de vous voudrait que sa vie et sa fortune fussent entre les mains d'un homme sans religion? Un athée même se confiera plutôt à un homme quia de la religion, qu'à un impie comme lui.
Vous me direz qu'indépendamment de la religion, il y a un certain amour de la justice que la nature nous a inspiré. Mais sans examiner quel serait cet amour de la justice, y aurait-il beaucoup d'hommes dans le monde qui s'en piquassent, s'ils étaient persuadés qu'il n'y a ni Dieu ni religion? Je me regarderais alors moi-même comme ma fin, et, par une conséquence nécessaire, je
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rapporterais tout à moi, et je croirais avoir droit de sacrifier tout pour moi. Et c'est ici que je dois vous faire remarquer l'extravagance de cette politique malheureuse dont un faux sage de ces derniers siècles s'est glorifié d'être l'auteur. Politique qui ne reçoit point de religion, qu'autant qu'il en faut pour bien faire son personnage selon le monde, et qui n'en retient que l'apparence et la ligure. Sans employer bien d'autres preuves contre une si détestable maxime, je me contente de dire que cette damnable politique se détruit par elle-même. Car elle reconnaît au moins la nécessité d'une religion apparente pour contenir les peuples dans le devoir, et par-là même elle convient que la raison seule n'est pas capable d'entretenir dans le monde cette probité qui le doit régler. D'où je conclus, moi, la nécessité d'une vraie religion, puisque la vraie probité ne peut être fondée sur le mensonge.
2° Tout autre motif que celui de la religion n'est point à l'épreuve de certaines tentations délicates où le devoir et la probité se trouvent sans cesse exposés. J'appelle tentations délicates, lorsque l'intérêt et la justice sont en compromis, et qu'on peut aux dépens de l'une ménager l'autre. N'est-ce pas là que nous voyons tous les jours la raison succomber, si elle n'est soutenue par la religion? et de là tant de désordres dans tous les états et toutes les conditions de la vie, parce que dans tous les états et toutes les conditions il y a peu de religion.
Aussi quand le démon vint tenter Jésus-Christ, par où ce Dieu-Homme surmonta-t-il la tentation? par la religion : Dominum Deum tuum adorabis. Au contraire, manquons de religion, il n'y aura point de tentation, point d'intérêt qui ne nous surmonte. Et cela est encore plus vrai d'un déserteur de la foi, lequel, après avoir eu autrefois de la religion, n'en a plus maintenant. Car, que ne peut-on pas craindre d'un homme qui s'est défait de la crainte de son Dieu?
3° Un homme sans religion n'a donc plus de peine à s'émanciper de toutes les autres lois qui pouvaient le retenir dans l'ordre, ni à renoncer aux engagements les plus inviolables qu'il a dans la société humaine, et sans quoi la probité ne peut subsister. Engagements de dépendance, engagements de justice, engagements de fidélité, engagements même du sang et de la nature. Ce qui apprend aux rois et à tous les maîtres du siècle à ne point souffrir auprès d'eux de libertins. Ce qui nous apprend à les combattre nous-mêmes, ou à les fuir. Honorons notre religion. Tandis qu'elle subsistera dans nous, Dieu sera avec nous; ou si le péché nous le fait perdre, nous aurons toujours une voie pour le retrouver. Mais si nous laissons éteindre cette lumière, quelle sera notre ressource?
Deuxième partie. Point de religion sans probité, je dis de vraie religion. Car toute notre religion sans la probité n'est 1° qu'un fantôme de religion, 2° qu'un scandale de religion,
1° Fantôme de religion. Si quelqu'un de vous, disait saint Jacques, croit avoir de la religion, et que néanmoins il ne réprime pas sa langue, qu'il sache que sa religion est vaine : Hujus vana est religio. Or, si l'Apôtre a pu parler ainsi de la médisance, que sera-ce de mille désordres encore plus essentiels qui détruisent entièrement la probité dans le commerce des hommes, et que certains hommes prétendraient néanmoins pouvoir accorder avec la religion?
Comme la grâce suppose la nature, et que la foi est entée pour ainsi dire sur la raison, aussi la religion a-t-elle pour base la probité. Car elle veut, dit saint Jérôme, un sujet digne d'elle et digne de Dieu. Etre juste, être fidèle, être désintéressé, être sans reproche dans l'estime du monde; et pour soutenir, pour sanctifier toutes ces vertus, avoir de la religion et être chrétien, voilà l'ordre invariable, et auquel il faut que la religion se conforme. Sans cela Dieu réprouve votre culte ; et comment agréerait-il ce qui même devant les hommes est condamnable ? Mais nous renversons cet ordre, et nous nous formons de grandes idées de religion qui ne sont appuyées sur rien, parce qu'en même temps nous négligeons les premiers devoirs de la fidélité et de la justice. Qu'est-ce que cela, sinon un fantôme ?
2° Scandale de religion. Car c'est ce qui expose la religion au mépris et à la censure, ce qui donne au libertinage une espèce de supériorité et d'ascendant sur elle. Je sais qu'il faudrait distinguer la religion, de ceux qui la professent; mais le monde est-il assez équitable pour faire cette distinction? Quand donc on voit des chrétiens sans probité, c'est-à-dire intéressés, colères, violents, vindicatifs, impitoyables, dissimulés, artificieux, fourbes, imposteurs, quel avantage l'impiété n'en tire-t-elle pas?
Mais ayons de la probité ; soyons bienfaisants, doux, affables, prévenants, humbles, intègres, modestes, patients, sans détours, sans artifices, sans ostentation, sans hauteur, c'est ce qui édifiera plus le monde que toutes nos ferveurs et toutes nos pénitences. Tel est, Seigneur, le témoignage que vous attendez de nous : et quelle honte pour un chrétien de ne pas faire au moins en partie, par la pureté de ses moeurs, ce que tant de martyrs ont fait par leur inébranlable constance au milieu des plus rigoureux tourments !
Omnes qui habebant infirmes variis languoribus, ducebant illos ad Jesum. At ille singulis manus imponens, curabat eos. Exibant autem dœmonia a multis, clamantia et dicentia : Quia tu es Filius Dei. Et increpans non sinebat ea loqui, quia sciebant ipsum esse Christum.
Tous ceux qui avaient des malades de diverses maladies les amenaient à Jésus, et il les guérissait tous en les touchant. Or les démons sortaient de plusieurs possédés, criant et disant : Vous êtes le Fils de Dieu. Mais il les reprenait, et ne leur permettait pas de parler, parce qu'ils savaient qu'il était le Messie. (Saint Luc, chap. IV, 40.)
C'est le témoignage que rendent au Sauveur du monde, dans notre évangile, ces esprits de ténèbres à qui il faisait sentir son souverain pouvoir, en les chassant des corps, et dont il était venu sur la terre renverser l'injuste domination. Témoignage certain, puisqu'ils savaient, et qu'ils avaient appris par de si sensibles épreuves ce qu'il était : Quia sciebant ipsum esse Christum (1). Témoignage public,
1 Luc, IV, 40.
puisqu'ils le disaient et qu'ils le faisaient si hautement entendre : Clamantia et dicentia : Quia tu es Filius Dei (1). Témoignage d'autant plus glorieux au Fils de Dieu, que c'étaient ses ennemis mêmes qui reconnaissaient sa toute-puissante vertu, et qui publiaient sa divinité : Exibant autem dœmonia (2). Mais témoignage que cet Homme-Dieu méprise et qu'il rejette, parce que ce n'était, après tout, qu'un témoignage forcé, et qu'il ne partait pas d'un vrai sentiment de religion : Et increpans non sinebat ea loquis. Car s'ils obéissaient à ses ordres en sortant des possédés, c'est qu'ils ne pouvaient résister à sa parole; et tandis qu'ils l'honoraient d'une part, ou qu'ils semblaient l'honorer, en l'appelant Fils de Dieu, ils le blasphémaient de l'autre et ils le renonçaient,
1 Luc, IV, 41 — 2 Ibid. — 3 Ibid.
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en s'opposant de toutes leurs forces à l'établissement de sa loi. En vain donc, mes Frères, pour en venir à nous-mêmes, adorons-nous Dieu ou prétendons-nous l'adorer, si nous ne l'adorons en esprit et en vérité. En vain lui rendons-nous un culte apparent, si, dans la pratique, nous démentons par nos mœurs ce que nous confessons de bouche. En vain sommes-nous chrétiens, ou nous disons-nous chrétiens, si nous ne le sommes que de nom, et si nous n'en devenons pas plus fidèles à nos devoirs. Et quand je dis nos devoirs, je n'entends pas seulement certains devoirs de religion, mais les devoirs les plus communs de la société, et les plus ordinaires dans l'usage de la vie et dans le commerce du monde. C'est de là même aussi que je tire le sujet de ce discours; et, prenant la matière en général, je veux vous faire voir le rapport nécessaire qu'il y a entre la religion et la probité ; je veux vous donner une parfaite idée de l'un et de l'autre, en vous démontrant la dépendance mutuelle qu'elles ont l'une de l'autre. Puissiez-vous, sur ce plan, régler désormais toute la conduite de votre vie ! C'est pour cela que j'implore le secours du ciel, et que je m'adresse à Marie, en lui disant : Ave, Maria.
Avoir de la probité selon le monde, et avoir de la religion, ce sont deux choses qu'on a de tout temps distinguées, et qui sont en effet très-différentes, soit qu'on les considère dans leurs principes, soit qu'on en juge par leurs objets, soit qu'on ait égard aux fins qu'elles se proposent. Car la probité selon le monde semble n'être tout au plus qu'un effet de la raison, et la religion est le grand ouvrage de la grâce. La probité selon le monde est bornée à quelques devoirs de société, qu'elle règle entre les hommes, et la religion est occupée aux plus saints exercices du culte de Dieu. La probité selon le monde n'envisage rien que de mortel et de périssable, et la religion porte ses vues et ses espérances jusque dans l'éternité. Cependant j'ose avancer une proposition dont quelques-uns ne comprendront pas d'abord toute la vérité, mais dont j'espère que la suite de ce discours les convaincra; car je prétends que la probité et la religion, toutes différentes et quelquefois même tout opposées qu'elles paraissent, ont néanmoins entre elles une liaison très-étroite, jusque-là qu'à les prendre dans toute l'étendue qu'elles doivent avoir, on peut dire absolument qu'elles sont inséparables. Pourquoi? concevez, s'il vous plaît, ces deux pensées : parce qu'il est impossible qu'un homme qui n'a point de religion ait une véritable probité; et qu'il n'est pas plus possible qu'un homme qui n'a pas le fonds d'une vraie probité, ait une solide religion. Ces deux maximes ont besoin d'éclaircissement ; mais l'éclaircissement que je vais leur donner en doit être la preuve. Point de probité sans religion : c'est la première partie ; point de religion sans probité : c'est la seconde. Mais la probité avec la religion, ou la religion avec la probité, voilà ce qui fait, selon Dieu et selon le monde, l'homme de bien, et ce que j'ai présentement à développer.
PREMIÈRE PARTIE.
Je l'ai dit, Chrétiens, et il faut que le monde malgré lui le reconnaisse, que sans la vertu de religion, qui nous assujettit à Dieu et à son culte, il n'y a point de véritable probité parmi les hommes. Voici les raisons sur quoi je fonde cette importante maxime. Premièrement, parce qu'il n'y a que la religion qui puisse être une règle certaine, un principe universel et un fondement solide de tous les devoirs qui font ce caractère de probité dont je parle. Secondement, parce que tout autre motif que celui de la religion n'est point à l'épreuve de certaines tentations délicates, où la vraie probité se trouve- sans cesse exposée. Enfin, parce que quiconque a secoué le joug de la religion n'a plus de peine à s'émanciper de toutes les autres lois qui pouvaient le retenir dans l'ordre, ni à se défaire de tous les engagements qu'il a dans la société humaine, et sans lesquels la probité ne peut subsister. Je vais vous faire entendre ces trois pensées.
Je dis que la religion est le seul principe sur quoi tous les devoirs qui font la vraie probité peuvent être sûrement établis. C'est la doctrine du docteur angélique saint Thomas, dans sa Seconde seconde, question quatre-vingt-unième. Car la religion, dit-il, dans la propriété même du terme, n'est rien autre chose qu'un lien qui nous tient attachés et sujets à Dieu, comme au premier être. Or dans Dieu, ajoute ce saint docteur, sont réunis, comme dans leur centre, tous les devoirs et toutes les obligations qui lient les hommes entre eux par le commerce d'une étroite société. Il est donc impossible d'être lié à Dieu par un culte de religion, sans avoir en même temps avec le prochain toutes les autres liaisons de charité et de justice, qui font même, selon l'idée du monde, ce qui s'appelle l'homme d'honneur. Ainsi,
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Chrétiens, quand Dieu nous commande de l'adorer et de ne servir que lui seul : Dominum Deum tuum adorabis, et illi soli servies (1); bien loin que cette restriction, lui seul, exclue aucun des devoirs de la vie civile, elle les embrasse tous; bien loin qu'elle les affaiblisse, elle les affermit tous; bien loin qu'elle préjudicie à ce que les hommes sont en possession d'exiger les uns des autres, elle le maintient dans toute sa force, et elle l'autorise dans toute son étendue. Car, en vertu de la loi que j'ai reçue et que je me suis faite de servir un Dieu , je rends à chacun, par une conséquence nécessaire, ce qui lui est dû, l'honneur à qui appartient l'honneur, le tribut à qui je dois le tribut; je suis fidèle à mon roi, obéissant à mes supérieurs, respectueux envers les grands, modeste envers mes égaux, charitable à l'égard des pauvres; j'ai du zèle pour mes amis, de l'équité pour mes ennemis, de la modération pour moi-même : pourquoi? parce que dans Dieu seul je trouve ce qui m'oblige à tout cela, mais d'une manière qui ne peut être qu'en Dieu, et qui ne se trouve point hors de Dieu.
En effet, je considère en Dieu tous ces devoirs comme autant de dépendances du culte suprême dont je lui suis redevable, et par conséquent comme autant de points de conscience essentiels à mon salut. Or, cette vue de conscience et de salut est la grande règle qui fait que je me soumets, que je me captive, que j'use, s'il est besoin, de sévérité et de rigueur contre moi-même, pour me réduire à la pratique de toutes ces obligations. Et voilà, Chrétiens, la sainte et divine morale que Tertullien proposait aux infidèles et aux païens, pour leur faire comprendre la pureté de notre religion, et pour effacer les fausses idées qu'ils en avaient. Il leur faisait voir que, bien loin qu'ils eu dussent former aucun soupçon ni avoir aucun ombrage , ils la devaient regarder comme une religion utile à la sûreté et au bien commun. Car c'est, leur remontrait-il, cette religion qui nous apprend à faire tous les jours des vœux à notre Dieu pour la prospérité de vus Césars, lors même qu'ils nous persécutent, el à offrir pour eux le sacrifice de nos autels, au même temps qu'ils sacrifient le sang de nos frères à la rigueur de leurs édits. C'est cette religion qui nous apprend à servir dans vos années avec une fidélité sans exemple, puisque vous êtes obligés de reconnaître que vous n'avez pas de meilleurs soldats que les chrétiens.
1 Deut., VI, 13.
C'est cette religion qui nous apprend à payer exactement et sans fraude les tributs et les impôts publics; jusque-là que les bureaux de vos recettes (c'est l'expression de Tertullien) rendent grâces de ce qu'il y a des chrétiens au monde, parce que les chrétiens s'acquittent de ce devoir par principe de conscience et de piété : Hinc est quod vectigalia vestra gratias christianis agunt, utpote debitum ex fide pendentibus.
Ces paroles sont admirables. Et en effet, si dans un état toutes choses se traitaient selon les lois du christianisme ; si les peuples y obéissaient en chrétiens, et si ceux qui les gouvernent les gouvernaient en chrétiens ; si la justice y était rendue, si l'on y exerçait le commerce, si les emplois et les charges s'y administraient selon la conduite toute pure et l'inspiration de l'esprit chrétien, quel ordre n'y verrait-on pas, et quelle paix? marque évidente, dit saint Augustin, non-seulemeut de la vérité, mais de la nécessité de notre religion. Et c'est encore par là qu'entre les différentes sectes de la religion chrétienne, le parti catholique, qui est le parti de la vérité, s'est de tout temps distingué du parti de l'erreur. Car pourquoi, par exemple, les hérésies ont-elles toujours fait naître les désordres, et pourquoi ont-elles suscité, dans tous les lieux où elles se sont élevées, la révolte des sujets contre les puissances légitimes, sinon, dit le savant Pic de la Mirande, parce qu'il est impossible de dégénérer de la vraie religion sans dégénérer de la vraie probité? Or, quel est le premier devoir de la probité, si ce n'est de se soumettre à l'autorité?
Il faut donc considérer la religion dans le cœur de l'homme, comme le premier mobile dans l'univers. Prenez garde, s'il vous plaît, Chrétiens : ce ciel que nous appelons premier mobile, a une vertu si puissante, qu'il fait rouler avec soi tous les autres deux, qu'il répand ses influences jusque dans le sein de la terre, et qu'il entretient par son action et par son mouvement toute l'harmonie du monde. Si ce premier mobile s'arrêtait, disent les philosophes, toute la nature serait dans le trouble et dans la confusion. De même, quand le principe de la religion vient une fois à être détruit ou altéré dans un esprit, il n'y faut plus chercher de règle ni de conduite, plus d'honnêteté de mœurs, du moins constante et générale : remarquez bien ces deux termes, constante et générale, qui comprennent tout. Car sur quoi serait fondée cette honnêteté? sur les seules vues de la raison ? Ah ! Chrétiens, vous êtes
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trop éclairés et trop bien instruits du mérite des choses, pour croire que la raison seule, dans l'état où elle est réduite, c'est-à-dire corrompue par le péché, affaiblie par les passions , sujette comme elle est à se prévenir et à s'aveugler, puisse maintenir l'homme dans une innocence entière et irréprochable. Vous avez trop de pénétration pour ne pas voir les scandales qui arriveraient, si les devoirs de la société humaine dépendaient uniquement de l'idée que chacun s'en forme, et l'horrible renversement qui s'ensuivrait, si chacun, selon son caprice et selon son sens, se faisait l'arbitre de ce qu'il peut, de ce qu'il doit, de ce qui lui appartient, de ce qui lui est permis ; en sorte que sa raison lui tînt lieu d'un tribunal souverain au-dessus duquel il n'en reconnût point d'autre, et dont il n'y eût aucun appel. Je ne veux que vous-mêmes pour en juger. Cette raison sans religion , combien d'injustices n'autoriserait-elle pas ? combien de trahisons et de fourberies ne trouverait-elle pas moyen de justifier? à combien de crimes ne donnerait-elle pas le nom de vertu ?
C'est pour cela, dit saint Chrysostome (ceci est remarquable), c'est pour cela que, dans les affaires du monde les plus importantes, dans les traités d'alliance et de paix, dans les premières charges d'un état, dans l'administration même de la justice ordinaire, on exige des serments, qui sont des protestations publiques et solennelles de religion : pourquoi? parce que, sans le sceau de la religion, on ne croit pas pouvoir s'assurer de la raison des hommes, et parce que les hommes mêmes, qui connaissent fort bien le faible de leur raison, se défient toujours les uns des autres, à moins que cette raison qu'ils ont pour suspecte n'ait, pour ainsi dire, une caution supérieure et un garant, qui est la religion. Car qu'est-ce en effet que le serment et le jurement dans la doctrine des théologiens, sinon une espèce de caution que nous fournit la religion même, pour pouvoir répondre aux autres de notre raison ? Or, cela s'est pratiqué généralement dans toutes les nations et dans tous les siècles. Autre preuve, dit saint Chrysostome, pour confondre le libertinage , et pour détruire cette prétendue suffisance de la raison, dont l'impiété se glorifie. Aussi, Chrétiens, consultez votre propre expérience : y a-t-il personne de vous qui voulût que sa vie et sa fortune fussent entre les mains d'un homme sans religion? Quelques lumières qu'il ait, quelque raison qu'il fasse paraître, dès là que je sais qu'il n'a point de Dieu, ne m'estimerais-je pas malheureux qu'il fût le maître de mes intérêts, et n'éviterai-je pas toujours, autant qu'il est en moi, d'avoir aucun engagement avec lui? Au contraire, si je suis convaincu que celui avec qui je traite a de la foi et de la conscience, je ne crains rien ; et un athée, tout athée qu'il est, se confiera plutôt à un homme qui croit en Dieu, qu'à un libertin et un impie comme lui. Providence adorable, c'est ainsi que vous éclatez jusque dans l'impiété, et que malgré nous nous concevons de l'horreur pour l'irréligion, qui non-seulement se contredit et se condamne, mais s'abhorre elle-même.
Vous me direz qu'indépendamment de toute religion, il y a un certain amour de la justice que la nature nous a inspiré, et qui suffit au moins pour former un caractère d'honnête homme selon le monde. Je sais, Chrétiens, que cela se dit, et que c'est le prétexte spécieux dont le libertinage le plus raffiné se sert pour conserver encore quelque reste d'estime et de bonne opinion parmi les hommes. Mais c'est un prétexte qui n'a jamais trompé que les simples, et dont il est aisé d'apercevoir l'illusion. Car, sans examiner quel serait cet amour de la justice abandonné à la discrétion de la bonne ou mauvaise foi de chaque particulier, je vous demande, Chrétiens, où l'on trouverait dans le monde des hommes qui se piquassent d'un grand zèle pour la justice, s'ils étaient une fois persuadés qu'il n'y a ni Dieu ni religion? Y en aurait-il beaucoup? un ambitieux, un sensuel, un avare, serait-il beaucoup touché de celte idée de justice séparée de la connaissance de Dieu ? et ces honnêtes gens prétendus du monde, comment en useraient-ils? Car enfin, s'il n'y avait point de religion , et que je n'eusse plus devant les yeux ce premier être qui me régit et qui me gouverne, je me regarderais moi-même comme ma fin ; et par un dérèglement de raison, qui deviendrait néanmoins alors comme raisonnable, je rapporterais tout à moi : mon intérêt, mon plaisir, ma satisfaction, ma gloire, seraient mes divinités; et je prétendrais avoir droit de leur sacrifier toutes choses : pourquoi ? parce que je ne verrais plus rien au-dessus de moi, ni hors de moi, de meilleur que moi. Et n'est-ce pas ainsi que vivent les athées, qui n'ont plus nulle créance de la Divinité, se substituant en quelque sorte à la place de Dieu, et n'agissant que pour eux-mêmes, parce qu'ils n'ont point d'autre Dieu qu'eux-mêmes ? Or, dites-moi s'il peut y avoir avec cela quelque probité? le moyen 'qu'un homme préoccupé de cette maxime eût de la
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charité pour le prochain? le moyen qu'il pût se faire une vertu d'obéir et de dépendre, et qu'il se soumît autrement que par contrainte et par bassesse de cœur.
Et c'est ici, Chrétiens, que je dois vous faire remarquer, non pas l'impiété, mais l'extravagance de cette politique malheureuse dont un faux sage de ces derniers siècles s'est glorifié d'être l'auteur; politique qui ne reçoit de religion qu'autant qu'il en faut pour bien faire son personnage selon le monde, et qui n'en retient que l'apparence et la figure, pour garder précisément les bienséances de son état. Car, sans entreprendre de réfuter une maxime si détestable ; sans m'arrêter à la pensée de Guillaume de Paris, qu'une religion feinte et hypocrite est, dans un sens, pire que l'irréligion même ; sans dire qu'elle est plus dangereuse que ne serait un athéisme déclaré, parce qu'on se défie moins d'elle, et qu'elle peut servir à cacher toute sorte de crimes ; sans vous faire observer que c'est parmi les peuples où cette doctrine s'est répandue que les plus noires perfidies ont été plus communes (et Dieu veuille que bientôt il n'en suit pas ainsi de nous !) ; sans parler des désordres qui s'ensuivraient, si les peuples n'avaient de religion qu'autant que leurs intérêts le demandent, désordres qui montrent bien jusqu'où va l'égarement des hommes quand ils se détachent une fois de Dieu, et combien ce que dit saint Paul est vrai, que Dieu les livre à un sens réprouvé ; sans, dis-je, insister là-dessus, il me suffit, Chrétiens , que cette damnable politique, en raisonnant contre Dieu, se détruise par elle-même et par son propre raisonnement. Car, tout impie qu'elle est, elle reconnaît au moins la nécessité d'une religion apparente pour contenir les peuples dans le devoir; et, par là même, elle convient que la raison seule n'est pas capable d'entretenir dans le monde cette probité qui le doit régler : d'où je conclus, moi, la nécessité d'une vraie religion : pourquoi? parce que la vraie probité ne peut pas Être fondée sur le mensonge. Si donc il faut une religion, et s'ils sont eux-mêmes forcés de l'avouer, ils en doivent conséquemment admettre une vraie, à moins qu'ils ne veuillent faire de l'univers ce que Jésus-Christ reprochait aux Juifs qu'ils avaient fait du temple de Dieu, c'est-à-dire une caverne de voleurs.
Allons encore plus avant, .l'ai dit, Chrétiens, qu'il n'y avait que le motif de la religion qui lût à l'épreuve de certaines tentations délicates, auxquelles le devoir et la probité se trouvent ans cesse exposés. Je m'explique, et suivez-moi. J'appelle tentations délicates celles qui attaquent le cœur par ce qu'il a de plus sensible, qui opposent un intérêt puissant à l'intégrité d'une conscience faible, et qui mettent la raison en compromis avec une forte passion. Tentation délicate, par exemple, lorsqu'il ne dépend, pour avoir l'approbation et l'estime du monde, que d'embrasser le parti de l'injustice, et qu'en tenant ferme pour la vérité , on s'attire le mépris et la haine. Tentation délicate, quand, pour agir en homme de bien , il faut résister à l'autorité et au crédit, et risquer même sa fortune et toutes ses espérances. Tentation délicate, quand on voit entre ses mains un profit considérable mais injuste, et qu'en donnant à telle affaire une fausse couleur, ou en prenant certaines mesures, on la peut faire réussir à son avantage. Tentation délicate, lorsqu'aux dépens d'un misérable ou d'un inconnu, on peut servir un ami, ou que, pour perdre un ennemi, on n'a qu'à s'écouter un peu plus, et qu'à suivre les sentiments de son cœur. Tentation délicate, lorsque, franchissant un pas hors des bornes de cette raison sévère et scrupuleuse qui nous arrête, on se met en état d'être tout et de parvenir à tout, en un mot, tentation délicate, lorsqu'on se trouve en pouvoir de faire le mal sans en craindre les conséquences, ou parce que l'on est au-dessus des jugements du monde et de la censure, ou parce que la corruption étant si générale, on se promet d'avoir des approbateurs et des flatteurs jusque dans le crime. N'est-ce pas là et en mille autres conjonctures que nous voyons la raison la plus droite , à ce qu'il paraît, succomber néanmoins à la tentation, si elle n'est soutenue par la religion? Car il est aisé, comme remarque saint Ambroise, de trouver dans le monde des hommes religieux sur leur devoir, quand leur devoir n'est combattu par nul intérêt contraire. C'est alors qu'on parle hautement, qu'on prononce des oracles, qu'on se déclare pour la vertu et la probité ; et je conçois bien que cette probité peut être un fruit de la raison humaine : mais de voir des hommes d'une probité et d'une vertu qui se soutienne sans exception contre tout intérêt, des hommes d'honneur quand il en doit tout coûter pour l'être , des hommes équitables contre eux-mêmes, et aussi déterminés à faire aux autres justice d'eux-mêmes qu'à ne se la pas faire à eux-mêmes des autres; ah ! Chrétiens, c'est une espèce de miracle où la religion doit venir au secours de la raison ; et, sans ce miracle, point de probité.
De là vient que dans le siècle où nous vivons
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(pardonnez-moi celte réflexion, que je fais, non par un esprit de critique , mais par un sentiment de zèle), de là vient que dans notre siècle on se laisse aller à tant de désordres dont auraient rougi les païens mêmes. De là vient que presque tous les états sont aujourd'hui décriés, et qu'on ne s'étonne plus de voir des juges gouvernés par celui-ci, ou gagnés par celle-là. De là vient qu'un homme parfaitement irréprochable dans le maniement des deniers publics, et qui sort les mains pleinement nettes de certains emplois, est presque maintenant pour nous un prodige. Le dirai-je ? de là vient qu'une femme vraiment fidèle commence à devenir bien rare dans le monde ; que dans les conditions les plus honorables il y a tant de pratiques et de menées, tant d'artifices et de détours, à qui je n'oserais, par respect pour cet auditoire, donner le nom qui leur convient, mais que la voix, ou, si vous voulez, que l'indignation publique traite tous les jours de friponneries. De là vient que le sacerdoce, tout spirituel et tout saint qu'il est, est souvent profané par des commerces et des négoces, non-seulement criminels et défendus de Dieu, mais sordides même selon l'opinion commune; enfin, que le vrai caractère de l'honneur est presque effacé partout. Pourquoi cela? je vous l'ai dit : parce que, dans la plupart des états et des conditions de la vie, il y a peu de religion. Car, encore une fois, comment voulez-vous que cette femme, que ce juge, que cet homme d'affaires, en telles rencontres où je puis me les figurer, ne soient pas emportés par la passion qui les domine, si chacun d'eux n'a quelque chose qui l'élève au-dessus de ce milieu si juste et si précis de la raison? Or, c'est ce que fait la religion, qui, dans la vue de Dieu, non-seulement nous empêche d'attenter sur le bien d'autrui, mais nous fait même abandonner le nôtre; qui non-seulement triomphe de l'ambition, mais nous porte encore à l'abaissement et à l'humiliation ; qui non-seulement réprime les désirs criminels de la chair, mais nous détache même des commodités et des aises de la vie, c'est-à-dire qui, faisant faire à l'homme au delà de ce que la raison lui commande, le rend victorieux de tout ce que la tentation lui peut suggérer.
Et voilà, Chrétiens, ce que nous avons vu dans la personne de Jésus-Christ. Le démon lui montrant tous les royaumes de la terre, lui promit de l'en rendre maître, s'il voulait se prosterner seulement une fois devant lui. C'était une tentation bien forte : mais que fit le Sauveur? Il se servit de la religion contre une attaque si dangereuse ; et, sans autre défense que celle-ci : Scriptum est : Dominum Deum tuum adorabis (1) ; il est écrit : Vous adorerez le Seigneur votre Dieu, il confondit son ennemi. Il ne lui dit point tout ce que la philosophie et le monde auraient pu répondre à la proposition que lui faisait cet esprit tentateur ; car de quel secours peut être la morale et la philosophie, quand il s'agit d'un royaume, et même de plusieurs? Mais parce que le royaume du Fils de Dieu n'était pas de ce monde, il l'arrêta par ces paroles : Dominum Deum tuam adorabis; et par là il triompha de lui : Tunc reliquit cum diabolus (2). Ayons de la religion, Chrétiens; il n'y a point d'intérêt, point de tentation que nous ne puissions aisément surmonter : n'en ayons pas, il n'y a point de tentation, point d'intérêt qui ne nous surmonte. Or, si cette maxime est absolument et généralement vraie de tout homme qui n'a point de religion, beaucoup plus l'est-elle d'un déserteur de la foi, lequel, après avoir eu autrefois de la religion, n'en a plus maintenant, mais a secoué le joug, et, dans sa révolte, a dit, aussi bien que l'infidèle Jérusalem : Non serviam. Car que ne peut-on pas craindre d'un homme qui s'est défait de la crainte de son Dieu ; et de quoi n'est-il pas capable, puisqu'il a été capable même de s'élever contre le Tout-Puissant? Si le respect dû ace premier être n'a pu le retenir, qui l'arrêtera? que ne méprisera-t-il pas, après avoir méprisé ce que tous les autres révèrent? et quelle conscience ne se formera-t-il pas, après avoir pu s'en former une qui semble l'affranchir du plus inviolable de tous les devoirs, qui est le culte de son créateur?
De là (et c'est la troisième raison que j'ai ajoutée), de là plus de lois si sacrées qu'il ne foule aux pieds, plus d'engagements si étroits à quoi il ne renonce. Engagements de dépendance : il se soulèvera, si l'occasion le permet, contre les puissances les plus légitimes. Engagements de justice : il ne respectera ni l'innocence ni le bon droit; et, s'il est nécessaire, il sacrifiera le faible et le pauvre. Engagements de fidélité : il ira, sans hésiter, à la face du magistrat et devant les autels , démentir sa parole et se parjurer. Engagements du sang et de la nature : il vendra, s'il le faut, amis, parents, frères, et père même. Belle leçon pour vous, rois de la terre, qui vous apprend que rien n'est plus pernicieux dans la cour d'un prince, que ces hommes sans religion. Belle leçon, grands du monde, qui vous apprend a
1 Matth., IV, 10.— 2 Ibid., 11.
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éloigner de vous l'impiété et l'impie. Belle leçon, maîtres du siècle, qui vous apprend à ne souffrir point auprès de vous des domestiques libertins. Belle leçon pour nous, mes chers auditeurs, et pour nous tous, qui nous apprend à n'avoir jamais de liaison avec des gens suspects en matière de créance, et à ne compter pas plus sur eux que sur leur foi ! Si le libertin ose paraître devant nous, s'il ose en notre présence tenir des discours scandaleux, ne le ménageons en rien ; mais soyons aussi courageux à lui résister, à le décréditer, à défendre le Dieu que nous adorons, qu'il est hardi et insolent à l'attaquer. Honorons notre religion ; honorons-la partout et en tout, dans ses mystères, dans son sacrifice, dans ses sacrements, dans ses cérémonies, dans ses observances. Tandis qu'elle subsistera dans nous, Dieu sera avec nous ; ou si le péché nous le fait perdre, nous aurons toujours une voie pour le retrouver. La religion, jusque dans notre péché, nous parlera, nous rappellera, nous tracera le chemin et nous ramènera. Mais si nous laissons éteindre cette lumière, où sera notre ressource? marchant dans les ténèbres, et dans les plus profondes ténèbres, quelles chutes ne ferons-nous pas? en quels abîmes ne nous précipiterons-nous pas? sous une vaine montre de probité, à quelle corruption de mœurs et à quels excès ne nous porterons-nous pas? Point de probité sans religion, mais aussi point de religion sans probité : c'est la seconde partie.
DEUXIÈME PARTIE.
Comme il y a une espèce d'hypocrisie dont l'effet est de tromper les autres, aussi y en a-t-il une bien plus subtile et plus déliée, qui consiste à se tromper soi-même en matière de religion ; et quoique la première semble avoir plus de malignité, puisqu'elle abuse de ce qu'il y a de plus saint, qui est le culte de Dieu, pour nous faire paraître aux yeux des hommes ce que nous ne sommes pas, il faut néanmoins reconnaître que la seconde est plus dangereuse dans un sens, puisqu'elle ruine le principe fondamental de toute la conduite de l'homme, qui est la juste connaissance des choses, en nous donnant une fausse idée de la religion, et une idée souvent plus difficile à corriger que l'irréligion même. C'est cette seconde espèce d'hypocrisie que j'attaque présentement, et que je réduis à un certain genre de chrétiens, dont ma seule proposition vous marque le caractère; et qui, sans un dessein prémédité d'imposer au public, sont eux-mêmes dans l'erreur, se flattant qu'ils ont de la religion, et cependant n'ayant pas ce fonds de probité, d'intégrité, de sincérité, que le monde même exige de ceux qui veulent vivre selon ses fois et avec honneur. Car il n'y en a que trop dans cette illusion, et ce sont là ceux à qui je parle. Je prétends qu'une religion sans probité, je dis sans probité dans le sens que le libertinage même et le paganisme l'entendent, c'est-à-dire sans une conduite irréprochable devant les hommes, et sans une exacte régularité à remplir tous les devoirs de la vie civile, n'est qu'un fantôme de religion, et qu'un scandale de religion : qu'un fantôme de religion, parce que le fond de la vraie religion lui manque; qu'un scandale de religion, parce qu'elle ne sert qu'à déshonorer la vraie religion. Deux vérités terribles pour tant de faux chrétiens; j'expose l'une et l'autre en peu de paroles.
Non, mes chers auditeurs, ce n'est qu'un fantôme de religion, qu'une religion sans probité : ainsi l'Ecriture le déclare-t-elle dans un point particulier, mais dont la décision juste et solide, quoique d'abord elle semble outrée, peut s'étendre à tous les autres. Le voici : Si quis putat se religiosum esse, non refrœnans linguam suam, sed seducens cor suum, hujus vana est religio (1) ; ce sont les paroles de saint Jacques dans son Epître canonique. Mes Frères, disait ce grand apôtre, si quelqu'un de vous croit avoir de la religion, et que néanmoins il ne réprime pas sa langue, et qu'il lui donne toute liberté de parler, qu'il sache que sa religion est vaine. Prenez garde, Chrétiens ; il ne dit pas : Si quelqu'un de vous se licencie en quelques rencontres à parler contre le prochain; car cela peut quelquefois arriver par faiblesse, par imprudence, par emportement, lors même qu'on a de la religion ; mais l'Apôtre dit: Si quelqu'un de vous, ne mettant jamais un frein à sa langue, se fait une habitude de railler l'un, de mépriser l'autre, de censurer celui-ci, de décrier celui-là, et qu'il croie pouvoir accorder cette licence effrénée avec la vraie religion, c'est un aveugle qui s'égare ; et quoique peut-être il ne s'en estime ni moins spirituel ni moins parfait, quoique peut-être il se fasse de ces médisances mêmes un point de religion et de piété, comme si c'était un zèle chrétien qui l'inspirât, je soutiens, moi, et je conclus qu'il n'a qu'une religion imaginaire : Hujus vana est reliqio. Quelle conséquence! reprend saint Chrysostome; n'était-ce pas assez de dire que cet homme, en ne retenant
1 Jac, 1, 26.
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pas sa langue, offense sa religion, qu'il blesse la charité, qu'il engage sa conscience, et qu'il se rend criminel devant Dieu? non; mais prenant la chose dans sa source, l'Apôtre prononce absolument que c'est un homme sans religion : Hujus vana est religio.
Or, Chrétiens, comprenez toute la force de ce raisonnement : s'il est de la foi qu'une pareille erreur, une erreur pratique touchant les saillies et les libertés d'une langue médisante et sans retenue suffit pour détruire dans nous l'esprit de la religion, que sera-ce de ces désordres essentiels qui détruisent entièrement la probité dans le commerce des hommes, et que certains hommes prétendraient néanmoins pouvoir accommoder avec la religion? Que sera-ce de ces duplicités accompagnées de mille protestations d'amitié et de bonne foi? Que sera-ce de ces avarices sordides, et couvertes d'un voile de désintéressement dont on se pare? Que sera-ce de ces animosités profondes et invétérées, si contraires à la charité et à la paix, mais à qui l'on donne une fausse couleur de justice? Que sera-ce de ces excès, de ces emportements, de ces duretés envers le prochain, que l'on justifie par une intention prétendue droite? Que sera-ce de ces fraudes, de ces chicanes, de ces vexations qui ruinent non-seulement des familles, mais des villes, mais des provinces entières? Que sera-ce de mille autres désordres qui ne sont que trop connus, et qui rompent tous les liens de la société humaine? Tout cela est-il compatible avec une religion toute sainte, avec une religion toute parfaite, avec une religion toute divine? le serait-il même avec le paganisme? Eh quoi!
Seigneur, un païen eût cru par là renoncer à la religion qu'il professait : avec de telles pratiques, on l'eût, parmi les païens, traité d'anathème : et, dans un si monstrueux dérèglement de mœurs, nous nous flatterons d'être chrétiens?
Remontons au principe. Vous me demandez pourquoi la religion a une dépendance si nécessaire de la probité ; et moi je vous réponds que c'est par un ordre établi de Dieu, et que Dieu lui-même en quelque sorte ne peut pas changer. Car, comme la grâce suppose la nature, et que la foi est entée pour ainsi dire sur la raison, aussi la religion a-t-elle pour base la probité. Détruisez la nature, il n'y a plus de grâce ;
pervertissez la raison, il n'y a plus de foi ; et ôtez de la société des hommes ce que nous appelons probité, il n'y a plus de religion. En effet, la religion, dit saint Jérôme, veut un sujet digne d'elle et digne de Dieu. Elle nous perfectionne en nous élevant à Dieu; mais elle suppose dans nous, ou plutôt elle commence dans nous une certaine perfection, qui nous rend tels que nous devons être à l'égard des hommes ; et si nous n'avons ces qualités et ces dispositions, Dieu ne peut agréer notre culte, ni s'en tenir honoré : car ce qui n'est pas même bon devant les hommes, comment le serait-il devant Dieu, dont le jugement est bien encore au-dessus du jugement des hommes? Etre juste, être fidèle, être désintéressé, être sans reproche dans l'estime du monde, ou du moins le vouloir être, travailler à l'être; et pour soutenir, pour sanctifier toutes ces vertus, avoir de la religion et être chrétien, voilà l’ordre invariable et auquel il faut que la religion se conforme. Mais que faisons-nous? nous renversons cet ordre, et, par l'illusion la plus déplorable, nous nous formons de grandes idées de religion et de christianisme qui ne se trouvent appuyées sur rien; parce qu'en même temps nous négligeons les premiers devoirs de la fidélité et de la justice : c'est-à-dire que nous bâtissons sans fondement, ou pour m'exprimer avec saint Paul, que nous bâtissons sur un fondement de paille. Nous voulons construire un édifice de pierres précieuses ; mais nous paraissons devant Dieu semblables à cette statue de Nabuchodonosor, dont parle le prophète Daniel : elle avait la tête d'or et les pieds de terre. Cette tête d'or représente la religion, et ces pieds de terre nos actions. Or qu'est ce que cela, sinon un fantôme et une chimère? car une chimère, dans la signification même du terme, marque un composé d'espèces différentes qui n'ont ensemble nulle liaison et nul rapport: un visage d'homme avec un corps de bête. C'est ainsi que les fables l'ont figurée; et ce qui est impossible dans la nature, n'est-ce pas ce que nous voyons, et ce que nous déplorons dans la conduite de la plupart des chrétiens? Combien peuvent dire comme saint Bernard, mais avec un tout autre sujet que saint Bernard ; Je suis la chimère de mon siècle, ou plutôt la chimère du christianisme. J'honore Dieu, mais j'offense les hommes ; j'ai des sentiments de piété, mais je parle, j'agis en mille occasions avec moins de droiture et moins de raison une les plus impies ; j'ai du zèle pour certaine! œuvres d'éclat et de surérogation, et je n'eu ai point pour des œuvres de nécessité et d'obligation ; je suis éloquent sur la discipline de l'Eglise et sur la sévérité de l'Evangile, et toute ma vie se passe à former des partis, à nouer
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des intrigues, à répandre des calomnies, à déchirer l'un, à détruire l'autre : chimère de religion. Il faut que la religion, la vraie religion, commence par les devoirs généraux d'équité, de charité, de reconnaissance, de soumission et d'obéissance, parce que c'est ainsi, dit l'apôtre saint Jacques, que l'on se défend de la malignité et de la contagion du siècle, et que c'est en quoi consiste la religion pure et sans tache : Religio munda et immaculata hœc est : Immaculatum se custodire ab hoc sœculo (1).
Sans cette probité sincère et reconnue, non-seulement fantôme de religion, mais scandale de religion. Je m'explique. J'appelle scandale de religion, ce qui expose la religion au mépris et à la censure : j'appelle scandale de religion, ce qui lui ôte le crédit et l'autorité qu'elle doit avoir dans les esprits : j'appelle scandale de religion, ce qui donne au libertinage une espèce de supériorité et d'ascendant sur elle. Or, n'est-ce pas là ce que fait la conduite d'un chrétien sans probité? Si le christianisme peut devenir méprisable, par où le deviendra-t-il plus naturellement que par là? Je sais que nous ne manquons pas de réponses pour faire taire le monde; je sais qu'il faut bien distinguer la religion et ceux qui la professent, qu'il ne faut pas confondre la sainteté qui lui est propre et qu'elle ne perd jamais, avec nos désordres, qu'elle est la première à condamner et à nous reprocher. Mais le monde est-il assez équitable pour faire ce discernement? est-il assez bien disposé pour le vouloir? Ne cherche-t-il pas au contraire des prétextes contre elle? et, pour peu qu'ils autorisent son impiété, ne se fait-il pas un plaisir de les relever et de les exagérer? Quand donc on voit des chrétiens infidèles dans leurs paroles, intéressés dans leurs vues, inflexibles dans leurs colères, impitoyables dans leurs vengeances, sans modération dans leurs excès, sans pudeur dans leurs débauches, dissimulés, artificieux, fourbes et imposteurs, qu'en peut penser le libertinage, et qu'en pense-t-il en effet? N'en tire-t-il pas avantage, et n'est-ce pas un triomphe pour lui? Allez alors lui vanter l'excellence de la loi de Dieu : que n'aura-t-il pas, ou que ne croira-t-il pas avoir à lui opposer? il la traitera ou d'hypocrisie et de jeu, ou de spéculation impraticable : d'hypocrisie et de jeu, puisque, avec de si belles leçons, avec de si hautes maximes, elle ne rend pas meilleurs ceux qui l'embrassent : de spéculation impraticable, puisqu'en faisant même profession de la suivre, on n'en observe pas les
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règles, et qu'on n'en accomplit pas les devoirs. Il raisonnera mal, j'en conviens ; mais enfin il raisonnera de la sorte, et voilà les impressions que feront sur son esprit les exemples qu'il aura devant ses yeux. Car c'est à ces exemples qu'il s'attachera, c'est sur ces exemples qu'il s'appuiera, c'est par ces exemples qu'il jugera. Que ne dit-on pas tous les jours de la dévotion ? vous le savez : que pour être dévot par état, on n'en est souvent que plus déguisé, que plus vindicatif, que plus fâcheux aux autres, que plus amateur de soi-même. On le dit, et pourquoi ? parce qu'on voit en effet des dévots, j'entends de prétendus dévots, trompeurs, des dévots ulcérés et envenimés les uns contre les autres, des dévots aigres, chagrins, bizarres, des dévots sensuels et délicats. Or, ce qu'on dit en particulier de la dévotion, on le dira en général de la religion.
Ainsi, mes Frères, s'il nous reste encore quelque zèle pour notre religion, vivons d'une manière, non-seulement qui lui fasse honneur, mais qui la fasse aimer de ceux mêmes qui lui pourraient être les plus opposés. Or, je vous en ai appris le moyen. Qu'ils voient en nous de la probité, c'est ce qui les édifiera. Nos dévotions, nos ferveurs, nos pénitences, tout cela est saint ; mais à peine en seront-ils touchés : leurs vues ne vont point encore jusque-là, et ils attendent que nous les attirions par quelque chose de plus proportionné à leurs idées et à l'imperfection de leur état. Soyons bienfaisants, doux, affables, prévenants, humbles dans nos pensées, intègres dans nos sentiments, modestes dans la fortune, patients dans l'adversité, sans détours, sans artifices, sans ostentation, sans hauteur ; alors, aidés de la grâce, nous les gagnerons, nous les convertirons, nous les sanctifierons, et nous nous sanctifierons nous-mêmes avec eux. Tel est, Seigneur, le témoignage que vous demandez de nous. Les martyrs, pour la même religion que nous professons, ont versé leur sang et donné leur vie. Nous devons être dans la même disposition de vous sacrifier tout, mais nous ne nous trouvons plus dans les mêmes occasions. Ah ! mon Dieu, quelle honte pour un chrétien de ne pas faire au moins en partie , par l'innocence de ses mœurs, ce que tant d'autres ont fait par leur inébranlable constance au milieu des plus rigoureux tourments ! Ce ne sera pas en vain, Seigneur, que nous vous glorifierons, puisque vous avez promis à ceux qui vous honorent une gloire immortelle, où nous conduise, etc.
VENDREDI CAREME III
VENDREDI CAREME III
SERMON POUR LE VENDREDI DE LA TROISIÈME SEMAINE.
SUR LA GRACE.
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ANALYSE.
Sujet. Jésus lui répondit : Si vous connaissiez le don de Dieu !
Ce don de Dieu que ne connaissait pas encore la femme samaritaine, c'est la grâce. Don précieux que nous ne connaissons pas assez nous-mêmes, et que nous ne prenons pas soin de connaître : d'où vient que souvent nous le recevons en vain. Il est donc important de vous en donner une juste idée, et c'est à quoi je vais travailler dans ce discours.
Division. Disposer tout avec douceur et tout exécuter avec force, ce sont les deux excellents propriétés que l'Ecriture attribue à la sagesse. Or, ce que l'Ecriture nous dit de la sagesse de Dieu, je puis le dire également de la grâce, puisque la grâce dont je parle n'agit en nous que comme l'instrument de cette sagesse souveraine, qui est en Dieu la cause principale de noire salut. Douceur de la grâce : première partie. Force de la grâce : deuxième partie. L'une et l'autre parait dans la conversion de la Samaritaine.
Première partie. Douceur de la grâce. C'est par là que la grâce touche le pécheur, et qu'elle devient victorieuse. Or, cette douceur consiste : 1° en ce que la grâce nous attend ; 2° en ce qu'elle prend les temps et les occasions favorables pour nous gagner ; 3° en ce qu'elle est toujours la première à nous prévenir; 4° en ce qu'elle nous demande ce qu'elle veut obtenir, et qu'au lieu de le demander avec empire, elle ne l'obtient que par voie de sollicitation et d'invitation ; 5° en ce qu'elle s'accommode à nos inclinations et aux qualités de notre esprit; 6° en ce qu'elle ne nous engage à rien de difficile où elle ne nous fasse trouva de l'attrait, et dont, malgré nos répugnances, elle n'excite en nous le désir. C'est ainsi que le Fils de Dieu convertit la Samaritaine.
1° La grâce nous attend. Voyez Jésus-Christ fatigué, et assis sur le bord d'une fontaine. Qu'attend-il ? une pécheresse. De quoi est-il fatigué ? non-seulement du chemin qu'il a fait, mais d'avoir si longtemps supporté cette âme criminelle dans ses dérèglements. Cependant il ne se rebute point, et il est encore résolu de l'attendre. Or, combien y a-t-il de pécheurs que Dieu attend de la sorte? Il n'y a que la patience d'un Dieu qui puisse aller jusque-là. Celle des hommes, qui n'a pas plus d'étendue que la petitesse de leur cœur, est bientôt à bout; mais Dieu est patient, dit saint Augustin, parce qu'il est éternel, parce qu'il est tort, parce qu'il est Dieu. Du reste, le pécheur doit-il se faire de la patience de Dieu une raison pour différer sa pénitence? A Dieu ne plaise! Car est-il rien de plus impie que de se prévaloir de la grâce de Dieu contre Dieu même? D'ailleurs, il y en a que Dieu n'attend pas, ou du moins qu'il n'attend que jusques à un certain terme qui nous est inconnu; et rien ne doit plus l'engager à ne nous pas attendre, que l'espérance présomptueuse dont nous nous dations qu'il nous attendra.
2° La grâce prend les temps et les occasions favorables pour nous gagner. Ainsi le Sauveur du monde, pour traiter avec la Samaritaine, prend le temps où elle doit venir selon sa coutume puiser de l'eau. Non pas que Dieu ait besoin de ces ménagements ; mais c'est dans ces ménagements que nous devons admirer sa bonté. C'est en cela même aussi que de savants théologiens ont fait consister l'efficace de la grâce, fondés sur ces paroles de l'Ecriture : Tempore accepto exaudivi te, et in die salutis adjuvi te. Y a-t-il un pécheur converti qui n'attribue en partie sa conversion à certaines rencontres, et qui ne se souvienne que ce fut là que Dieu lui ouvrit les yeux et lui parla au cœur ? Exemple de saint Augustin. Il est donc de notre sagesse d'observer ces occasions et de ne les pas manquer. Mais si telle occasion, dites-vous, est une occasion de salut, et que Dieu y ait attaché la grâce de ma conversion, il est sûr que je me convertirai. Je le veux; mais il n'est pas moins sûr que vous ne vous convertira jamais sans un bon usage de cette grâce et de l'occasion où elle vous est préparée.
3° La grâce est la première à nous prévenir. C'est dans la doctrine des Pères ce qu'elle a de plus essentiel : car si je la pouvais prévenir, dès-là elle ne serait plus grâce, puisqu'elle supposerait en moi le mérite de l'avoir prévenue. Ainsi le Fils de Dieu prévient cette femme de Samarie : il l'aborde, il lui parle. Ainsi veut-il bien encore prévenir tous les jours de viles créatures, et les rechercher lors même qu'elles s'éloignent de lui. Mais du moins, Seigneur, puisque vous voulez bien commencer, ne répondrai-je point à votre amour? Oui, mon Dieu, cette bonté prévenante sera désormais pour moi le plus puissant motif d'une reconnaissance et d'une fidélité inviolable.
4° Ce que veut obtenir la grâce, elle nous le demande ; et au lieu de le demander avec empire, elle ne l'obtient que par voie de sollicitation et d'invitation. Le Sauveur du monde pouvait obliger la Samaritaine à lui rendre d'abord une obéissance forcée : mais il la prie de l'écouter et de le croire : Mulier, crede mihi. Je dis plus : Dieu, par sa grâce, nous demande peu, pour nous donner beaucoup. Que demande Jésus-Christ à la Samaritaine? un peu d'eau. Que lui promet-il? une eau salutaire et vivifiante, qui rejaillira jusque dans la vie éternelle. Que nous demande la grâce? souvent presque rien. Mais ce peu qu'elle nous demande, cette petite victoire, nous met en état de recevoir la plénitude des dons célestes et d'éprouver toutes les miséricordes du Seigneur.
5° La grâce même s'accommode à nos inclinations et aux qualités de notre esprit. La Samaritaine était curieuse, et se piquait d'être savante : Jésus-Christ ne dédaigne point de s'entretenir avec elle sur les plus hauts mystères de la religion. Sommes-nous ardents et agissants, la grâce nous sanctifie par le zèle. Sommes-nous tendres et affectueux, elle nous sanctifie par un amour sensible pour Dieu. Sommes-nous d'une humeur facile et condescendante, elle rectifie cette facilité d'humeur, et la convertit en charité pour le prochain : Multiformis gratiœ Dei.
6° La grâce ne nous engage à rien de difficile où elle ne nous fasse trouver de l'attrait, et dont, malgré nos répugnances, elle n'excite en nous le désir. H est vrai que Dieu par sa grâce nous oblige à renoncer au monde ; mais c'est après nous en avoir fait connaître par sa grâce même la vanité et le danger. Il est vrai que cette grâce m'oblige à faire pour Dieu des choses contraires à la nature, et quelquefois très-pénibles; mais elle m'y porte par la grandeur des motifs qu'elle me propose, et par l'espérance des
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biens inestimables qu'elle me promet. Si vous saviez, dit Jésus-Christ à cette femme de notre évangile, quel est celui qui vous parle, et ce que vous pouvez attendre de lui !
Telle est la conduite de la grâce. Telle doit être par proportion la nôtre, prêtres du Seigneur, dans le saint ministère que nous exerçons pour la conversion et le salut des âmes. Ce ne sera point par l'autorité, ni mémo par l'habileté, mais par notre douceur, que nous les gagnerons. Je ne dis pas qu'il ne faille point user de sévérité; mais je dis que ce doit être une sévérité discrète, une sévérité compatissante, une sévérité qui se fasse aimer, et qui rende le joug de Dieu supportable.
Deuxième partie. Force de la grâce. Il m'a toujours paru, et il me parait encore qu'une des preuves les plus convaincantes de la vérité de notre foi, est de voir ce que la grâce opère quelquefois en certaines âmes : et quand je n'envisagerais que la conversion de la Samaritaine, je conclurais sans hésiter qu'il y a un principe surnaturel qui agit en nous : Digitus Dei est hic. Double miracle de la vertu toute-puissante de la grâce dans cette conversion, l'un par rapport à l'esprit, l'autre par rapport au cœur. 1° Miracle delà grâce dans la victoire qu'elle remporte sur l'esprit de la Samaritaine ; 2° miracle de la grâce dans le changement qu'elle fait du cœur de la Samaritaine ; 3° l'un et l'autre, miracles de la grâce opérés d'une manière toute miraculeuse.
1° Miracle de la grâce et de sa force dans la victoire qu'elle remporte sur l'esprit de la Samaritaine. C'était tout ensemble une infidèle et une hérétique. Or, vous savez l'extrême difficulté, pour no pas dire l'impossibilité morale, de réduire un esprit, surtout l'esprit d'une femme , quand elle est de ce caractère. C'est néanmoins ce que la grâce opère aujourd'hui. Jésus-Christ ramène d'abord celte femme de Samarie à la pureté du culte juif; et il en fait ensuite une chrétienne. Hœc mutatio dexterœ Excelsi.
2° .Miracle de la grâce et de sa force dans le changement du cœur de la Samaritaine. Elle était impudique et déréglée dans ses mœurs. Elle vivait dans un concubinage public. Elle y était depuis longtemps et elle en avait contracté l'habitude. Or, s'il y a une maladie difficile à guérir, c'est celle-là. Mais cette pécheresse, cette prostituée, cette femme esclave des plus sales passions, est enfin purifiée et sanctifiée. Hœc mutatio dexterœ Excelsi.
3° Miracles opérés d'une manière toute miraculeuse. Ils ne coûtent au Sauveur du monde qu'un moment. Il ne dit qu'une parole à la Samaritaine : Ego sum. C'est moi : et tout à coup la voilà convaincue, la voilà touchée, la voilà pénétrée des plus saints et des plus vifs sentiments de pénitence. Elle ne voit point faire de miracles à Jésus-Christ; et cette conversion sans miracles n'est-elle pas le plus grand miracle ? Elle ne se convertit point à lui comme la Chananéenne, parce qu'il a délivré sa fille du démon ; ni comme l'hémorroïsse, parce qu'il lui a rendu la santé : mais elle se convertit, elle s'attache à lui pour lui seul. Enfin elle ne se contente pas de le connaître, elle le fait connaître aux autres ; et de pécheresse qu'elle était, dit saint Grégoire pape, elle se trouve transformée en apôtre. Hœc mutatio dexterœ Excelsi.
Quelle conclusion? Espérons tout delà grâce; et, quelques efforts qu'il y ait à faire pour retourner à Dieu, prenons confiance. Si Dieu par sa miséricorde vous a retiré de l'état du péché, imitez le zèle de la Samaritaine, et travaillez comme elle à ramener mitant de pécheurs que votre exemple est capable d'en attirer, mais surtout ceux qui furent les complices de votre désordre. Dites-leur, comme David pénitent : Venite, audite, et narrabo quanta fecit animœ meœ : Venez, écoutez, et je vous raconterai ce que le Seigneur a fait pour moi, et ce qu'il veut faire pour vous. Inspirez-nous ce zèle, ô mon Dieu, et remplissez-nous pour cela de voire esprit, de cet esprit de douceur, de cet esprit de force !
Respondit Jésus, et dixit ei : Si scires donum Dei !
Jésus-Christ lui répondit : Si vous connaissiez le don de Dieu ! (Saint Jean, chap. IV, 10.)
Sire,
Ce don de Dieu, que ne connaissait pas encore cette femme samaritaine dont il est parlé dans notre évangile, et que le Sauveur des hommes lui fit connaître, c'est, selon tous les Pures de l'Eglise et tous les interprètes de l'Ecriture, la grâce même de Jésus-Christ. Cette grâce sans laquelle nous ne pouvons rien, et avec laquelle nous pouvons tout; cette grâce par où, comme dit l'Apôtre, nous sommes tout ce que nous sommes, si nous sommes quelque chose devant Dieu ; cette grâce qui nous éclaire, qui nous attire, qui nous persuade, qui nous convertit; cette grâce qui nous porte au bien et qui nous éloigne du péché; cette grâce qui nous met en état de gagner le ciel et d'y parvenir; cette grâce qui opère en nous et avec nous tout ce que nous taisons pour Dieu, et qui, dans l'ordre du salut, nous donne par son efficace, non-seulement le pouvoir, mais la volonté et l'action : voilà, dis-je, mes chers auditeurs, l'excellent don qu'il nous est si important à nous-mêmes de bien connaître. Don parfait qui nous vient d'en-haut, et qui descend du Père des lumières. Don au-dessus de tous les
dons de la nature, et auprès duquel saint Paul regardait comme de la boue tous les dons de la fortune. Don des dons que Jésus-Christ seul a pu nous mériter, et que nous recevons de la miséricorde infinie de Dieu.
Cependant, par une ignorance grossière, nous ne le connaissons pas, et, par une ingratitude encore plus criminelle, nous ne prenons pas soin de le connaître. De là vient que si souvent nous le recevons en vain, et que, bien loin de nous en servir pour glorifier Dieu et pour nous sanctifier nous-mêmes, nous en abusons jusqu'à nous pervertir nous-mêmes, et à mépriser Dieu. Car c'est pour cela que Jésus-Christ nous dit, comme à la Samaritaine : Si scires donum Dei (1) ! Si vous connaissiez le don de Dieu ! Tâchons donc aujourd'hui, Chrétiens, à nous en former une juste idée. Entrons dans ce trésor immense des miséricordes divines ; mesurons-en, s'il est possible, et la hauteur et la profondeur ; et puisque Marie en a reçu la plénitude, pour parler utilement de la grâce, implorons le secours du Saint-Esprit par l'intercession de cette mère de grâce, en lui adressant les paroles de l'ange : Ave, Maria.
Disposer tout avec douceur, et tout exécuter
1 Joan., IV 10.
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avec force, ce sont les deux excellentes propriétés que l'Ecriture attribue à la sagesse. Mais il n'y a, dit saint Augustin, que la sagesse de Dieu à qui ces deux propriétés conviennent tout à la fois dans le degré de perfection qui nous est exprimé par ces paroles : Sapientia attingit a fine usque ad finem fortiter, et disponit omnia suaviter (1). En effet, la sagesse des hommes étant aussi bornée qu'elle est, se trouve sujette à deux défauts tout contraires. Est-elle douce dans sa conduite, il est à craindre qu'elle ne devienne faible dans l'exécution. Est-elle efficace et ferme dans l'exécution, il y a danger qu'elle ne soit dure dans sa conduite. Sa douceur, quand elle prédomine, se tourne en mollesse, et sa force dégénère dans un excès de sévérité. Mais il n'appartient qu'à la sagesse de Dieu de réunir parfaitement ces deux vertus, ce semble, si opposées. Car elle a seule l'avantage, non-seulement de ne séparer jamais la douceur de la force, mais de trouver sa force dans sa douceur, et, par un secret inconnu à tout autre qu'à elle, de faire consister sa force dans sa douceur même. Or, ce que l'Ecriture nous dit de la sagesse de Dieu, je puis le dire également de la grâce, puisque la grâce dont je parle n'agit en nous que comme l'instrument de cette sagesse souveraine, qui est en Dieu la cause principale de notre salut.
Et voilà, Chrétiens, l'idée la plus juste que je puisse vous donner de la grâce de Jésus-Christ : en voilà les deux caractères, douceur et force. Douceur de la grâce, dans la manière engageante dont elle dispose le pécheur à sa conversion. Force de la grâce, dans les étonnantes victoires qu'elle remporte sur le pécheur au moment de sa conversion. Or, sans chercher d'autre preuve, il me suffit de vous proposer pour exemple de l'un et de l'autre cette femme de notre évangile ; car vous verrez d'abord quelle fut l'aimable conduite de la grâce, pour gagner le cœur de cette pécheresse ; vous jugerez ensuite quel fut le merveilleux pouvoir de la grâce, par l'admirable changement qu'elle opéra dans le cœur de cette pécheresse : Attingens a fine usque ad finem fortiter, et disponens omnia suaviter. La grâce de Jésus-Christ, employant tous les charmes de sa douceur pour convertir la Samaritaine : ce sera la première partie. La grâce de Jésus-Christ, par son efficace et par sa force, convertissant en effet la Samaritaine, et de l'abîme du péché où elle était plongée, l'élevant tout à coup au comble de la sainteté :
1 Sap., VIII, 1.
ce sera la seconde partie. L'une et l'autre renferme tout mon dessein, et va faire le partage de ce discours.
PREMIÈRE PARTIE.
Il ne faut pas s'étonner que la grâce, qui est le principe de notre conversion, ait pour premier caractère la douceur, puisqu'elle procède immédiatement du cœur de Dieu, et que c'est le terme de son amour le plus pur pour nous. Mais il nous importe de bien savoir en quoi consiste cette douceur de la grâce, quels en sont les traits les plus insinuants, ce qu'elle doit faire en nous, de quelle manière Dieu veut que nous y répondions; et c'est ce que le Saint-Esprit a visiblement entrepris de nous faire connaître dans la conversion de cette femme samaritaine, dont il est aujourd'hui question de nous appliquer l'exemple. Car que fait la grâce, pour triompher pleinement d'un cœur rebelle, et pour le soumettre à Dieu? Saint Augustin, et les théologiens après lui, l'appellent grâce victorieuse, et elle l'est en effet. Mais voici une conduite bien différente de la conduite ordinaire des conquérants. Pour triompher de nous, elle paraît en quelque sorte s'assujettir à nous. Ne vous offensez pas de ce terme, qui ne déroge en rien, comme vous le verrez, ni à la dignité, ni même à l'efficace de la grâce, et qui, dans ma pensée, ne signifie rien autre chose que sa douceur. Elle paraît, dis-je, s'assujettir à nous; comment? le voici : car elle nous attend jusqu'à nous supporter des années entières; elle prend les temps favorables ; et, par une condescendance que nous ne pouvons assez reconnaître, elle ménage les occasions pour nous gagner : quelque intérêt que nous ayons à la rechercher, elle est toujours la première à nous prévenir. Au lieu de nous arracher par violence ce qu'elle veut obtenir de nous, elle nous le demande; et au lieu de nous le demander avec empire, elle ne l'obtient que par voie de sollicitation et d'invitation. Elle ne nous demande, dit saint Prosper, que pour avoir lieu de nous donner; et elle nous demande peu, pour nous donner beaucoup. Elle s'accommode à nos inclinations, à nos talents, aux qualités de notre esprit, et souvent même, de la manière que je l'expliquerai, à nos imperfections et à nos faiblesses. Elle ne nous engage à rien de difficile où elle ne nous fasse trouver de l'attrait, et dont, malgré nos répugnances, elle n'excite en nous le désir ; elle ne nous oblige à mépriser les biens de la terre qu'à mesure qu'elle nous en fait
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voir le néant; elle ne nous fait entreprendre de grandes choses pour Dieu qu'en nous imprimant une haute idée de ses perfections, et des récompenses qu'il nous promet; elle ne nous porte à nous renoncer nous-mêmes et à nous haïr nous-mêmes, qu'en nous faisant convenir, par la confession de nos propres désordres, que ce renoncement est au moins juste, et celte haine bien fondée. Car telle est, Chrétiens, la conduite de la grâce, telle en est la douceur; et c'est aussi ce que nous voyons bien clairement dans les démarches que fait le Sauveur du monde pour convertir la Samaritaine : conversion que Jésus-Christ nous propose comme une image sensible de ce qui se passe encore tous les jours entre Dieu et nous, par les saintes opérations de sa grâce. Ecoulez-moi, et reprenons chaque article par ordre. Vous y trouverez abondamment de quoi vous instruire et de quoi vous édifier.
Je dis que souvent la grâce attend les pécheurs jusques à lasser la patience de Dieu. Voyez Jésus-Christ, la force et la vertu de Dieu même, fatigué néanmoins, épuisé, assis sur le bord d'une fontaine. Qu'attend-il? une âme infidèle qu'il veut sauver, une pécheresse qu'il a choisie. Et de quoi est-il fatigué? si nous nous en tenons à la lettre, c'est de la longueur du chemin qu'il a fait : Fatigatus ex itinere (1); mais comme cet Homme-Dieu disait dans le même évangile, à ses apôtres, qu'il avait une viande à manger bien plus exquise que celle qu'ils lui présentaient, une viande mystérieuse et divine qu'ils ne connaissaient pas : Ego cibum habeo manducare, quem vos nescitis (2) ; aussi éprouvait-il alors une tout autre lassitude que celle qu'il faisait paraître, et cette lassitude lui venait sans doute d'avoir si longtemps supporté cette malheureuse dans le dérèglement de sa vie et dans l'habitude de son crime. Car voilà , dit saint Augustin, ce qui devait, tout Dieu qu'il était, l'avoir fatigué, ce qui devait avoir presque épuisé sa patience. Cependant il ne se rebute point; et quelque éloignée de Dieu, quelque endurcie dans son péché que soit cette femme, il est résolu de l'attendre : usant pour elle, si je puis me servir du terme de l'Ecriture, de ces lenteurs adorables qui arrêtent les coups de sa justice, et qui suspendent sa colère et ses vengeances : Sustentationes Dei (3). C'est pour cela qu'il est assis, et qu'il se repose : Fatigatus... sedebat (4). Or, ce repos d'un Dieu dans les emportements
1 Joan., IV, 6. — 2 Ibid., 32. — 3 Eccli., II, 3.— 4
Joan., IV, 6.
et les révoltes de sa créature, c'est ce que j'appelle la douceur de la grâce. Ah ! Chrétiens, combien de pécheurs dans le monde, et peut-être parmi ceux à qui je parle, sont actuellement dans le même état que cette femme criminelle et obstinée? c'est-à-dire , combien de pécheurs opiniâtres ont lassé Dieu, ont outragé la bonté de Dieu, ont irrité le courroux de Dieu ; et à force d'accumuler péché sur péché, rechute sur rechute, et d'augmenter par là chaque jour le poids de leur iniquité, sont devenus pour Dieu comme de pesants fardeaux, mais dont néanmoins, par un effet de son inépuisable miséricorde, il veut bien attendre le retour? À juger de Dieu par nous-mêmes, peut-être cette patience serait-elle pour nous un scandale ; peut-être nous viendrait-il dans l'esprit que Dieu manque de zèle pour sa gloire, et qu'il ne soutient pas assez hautement la souveraineté de son être. Mais c'est en cela même, disent les Pères, qu'il la soutient, et qu'il fait éclater sa gloire : car il n'y a que la patience d'un Dieu qui puisse aller jusque-là. Celle des hommes, qui n'a pas plus d'étendue que la petitesse de leur cœur, est bientôt à bout : mais la mesure de la patience de Dieu est la grandeur de Dieu même.
En effet, continue saint Augustin, Dieu est patient, parce qu'il est éternel, il est patient, parce qu'il est fort, il est patient parce qu'il est Dieu : Patiens est quia œternus est, quia fortis est, quia Deus est. Et rien, à le bien prendre, ne nous marque mieux sa divinité et n'en est un témoignage plus invincible , que cette tranquillité surprenante avec laquelle il dissimule et il tolère les offenses des hommes. Mais de ce principe, quelle conséquence, mes chers auditeurs, devons-nous tirer? s'ensuit-il que le pécheur ait le droit de différer sa conversion, et de faire attendre Dieu, parce que Dieu veut bien l'attendre? C'est ainsi qu'ont toujours raisonné et que raisonnent encore les libertins et les mondains ; et c'est ce faux raisonnement, et cette damnable présomption , qui de tout temps les a confirmés et les confirme tous les jours dans leur libertinage et dans leurs désordres. Mais à Dieu ne plaise, Chrétiens, que nous fassions un tel abus de ses miséricordes! et quand il s'agit de pénitence, l'erreur la plus pernicieuse où nous puissions tomber est de nous attendre que Dieu nous attendra : pourquoi? par mille raisons qui ne souffrent point de réplique, et que vous ne pouvez ignorer sans ignorer au même temps les plus essentielles maximes de votre
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religion. Ecoutez-les. Parce que si Dieu nous attend, c'est uniquement à sa grâce que nous en sommes redevables : or, il n'est rien de plus impie, ni rien de plus insensé, que de compter sur cette grâce, jusqu'à s'en prévaloir contre Dieu même : An oculus tuas nequam est, quia ego bonus sum (1). Parce qu'il y en a plusieurs que Dieu n'attend pas, et sur qui, pour l'exemple des autres, il lui plaît d'exercer sa juste colère, en les laissant mourir dans leur péché : Ego vado, et quœretis me, et in peccato vestro moriemini (2). Parce qu'à l'égard même de ceux que Dieu attend, il y a un terme après lequel il ne les attend plus : Adhuc quadraginta dies, et Ninive subvertetur (3). Parce que nous ne pouvons savoir jusques à quand Dieu nous attendra, ni même s'il nous attendra, et que c'est le secret le plus impénétrable pour nous, et le plus caché : Quis scit si convertatur, et ignoscat (3) ? Parce que notre seule présomption, en nous assurant que Dieu nous attendra, suffit pour l'engager à ne nous attendre pas ; de peur, comme remarque Tertullien, que sa patience, qui est un de ses plus saints attributs, ne servît à autoriser et à fomenter nos crimes. Tout cela, Chrétiens, autant de vérités incontestables, qui doivent nous tenir dans un sage tempérament de crainte et de confiance. Vérités qui nous laissent toujours dans l'espérance d'une grâce assez constante pour nous attendre, mais qui nous empêchent bien de faire fond sur cette espérance pour vivre dans l'impénitence. Vérités dont le merveilleux enchaînement nous oblige à ne pas faire attendre Dieu trop longtemps ; persuadés qu'il nous attend encore, mais du reste qu'il n'est rien de si terrible qu'un Dieu dont la patience outrée se lasse enfin d'attendre un pécheur, ni rien de si punissable qu'un pécheur qui volontairement et de plein gré fait attendre un Dieu. Cette morale demanderait un discours entier. Je la laisse , et je passe à un autre point.
Non-seulement le Sauveur du monde attend la Samaritaine, mais, par un nouveau trait de douceur que je découvre dans sa grâce, il prend une occasion commode pour traiter avec cette pécheresse ; un lieu séparé du bruit et du tumulte, où il sait qu'elle doit se rendre : un temps convenable à son dessein , où elle vient puiser de l'eau, et où rien ne pourra interrompre les leçons toutes divines qu'il se prépare à lui faire. Non pas que Dieu, pour nous communiquer sa grâce, ait besoin de ces
1 Matth.,
XX, 15. — 2 Joan., VIII, 21. — 3 Jon., III, 4. — 4 Ibid., 9.
ménagements, ni que la grâce de Jésus Christ dépende absolument des temps et des occasions, pour produire en nous son effet, puisqu'au contraire c'est plutôt la grâce qui fait ces temps précieux pour le salut, et ces occasions à quoi notre conversion est attachée. Mais en cela même ne devons-nous pas admirer l'ineffable bonté de notre Dieu, qui, pour nous attirera lui et pour nous sauver, veut bien ménager ainsi les occasions ; qui dans cette vue se sert avantageusement de celles que nous lui présentons; qui lui-même en fait naître auxquelles nous ne pensons pas; qui des événements les moins prémédités fait pour nous des coups de providence, et qui, méritant d'être également servi dans tous les lieux et dans tous les temps, ne dédaigne pas d'attacher sa grâce à certains temps et à certains lieux? Quand nous lisons dans la Genèse que Rébecca, allant abreuver ses troupeaux à une fontaine, y rencontra le serviteur d'Abraham, qui lui annonça son bonheur, et le choix que Dieu faisait d'elle pour être l'épouse d'Isaac; ou dans le livre des Rois, que Saül, cherchant les ânesses de son père, trouva le Prophète qui lui déclara les vues de Dieu sur lui, et lui apprit que le Seigneur l'avait destiné pour être le chef de son peuple et pour régner en Israël, nous bénissons l'aimable conduite de la Providence. Mais cette conduite si aimable, Chrétiens, n'était encore qu'une figure de ce que Dieu voulait faire et de ce qu'il fait tous les jours en faveur de ses élus. Car n'est-ce pas ainsi qu'il leur offre sa grâce en de favorables conjonctures ? n'est-ce pas ainsi, si j'ose m'exprimer de la sorte, qu'il leur dresse de saintes embûches, dans les occasions que sa sagesse a disposées pour leur conversion et pour leur sanctification ? Et n'est-ce pas de là que de savants théologiens, entre lesquels on compte même cet incomparable docteur de l'Eglise , saint Augustin, ont fait consister une partie du mystère de la grâce, je dis de cette grâce que nous appelons efficace, en ce qu'elle est donnée dans l'occasion où Dieu a prévu qu'elle serait salutaire : au lieu, ajoutent-ils, qu'il donne les grâces communes indifféremment, c'est-à-dire indépendamment de ces occasions et des dispositions particulières où nous pouvons nous trouver en les recevant ! Ceci fondé sur ce que Dieu dit dans l'Ecriture à l'homme juste, ou si vous voulez, au pécheur converti : Tempore accepto exaudivi te (1). C'est dans le temps propre que je vous ai exaucé : Et in die salutis adjuvi te (2) ; et c'est
1 2 Cor., VI, 2. — 2 Ibid.
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au jour du salut que je tous ai aidé. Il y a donc, concluent-ils , et non sans raison, dans l'ordre de la prédestination des hommes, des temps de grâce et de faveur, où le salut est non-seulement plus possible et plus facile, mais plus infaillible et plus sûr. Nous le voyons dans la femme samaritaine. Mais si nous y prenons bien garde, ce que nous voyons dans elle, c'est ce qui se passe encore tous les jours dans nous. Car y a-t-il personne que Dieu ait autrefois touché et qu'il ait ramené de ses égarement, qui n'attribue en partie sa conversion à certaines rencontres, et qui ne se souvienne que ce fut là où Dieu lui ouvrit les yeux et lui parla au cœur? Ainsi l’a reconnu saint Augustin ; et l'aveu qu'il en fait est une espèce d'hommage qu'il a cru devoir à la grâce. C'est dans ses Confessions qu'il a pris soin lui-même de nous marquer jusqu'aux moindres particularités du combat qu'elle lui livra, le trouble, l'agitation où il se trouva, le jardin où il se relira, le saint ami qui l'y accompagna, l'exemple des solitaires qui le confondit, l'endroit de saint Paul qu'il lut, et dont il se sentit frappé, quand cette grâce toute-puissante le transforma dans un homme tout nouveau , et le soumit enfin à Dieu. Ainsi, dis-je, l'a-t-il publié; et si nous faisions tous une pareille confession de notre vie, ne pourrions-nous pas tous par proportion rendre de nous-mêmes un témoignage à peu près semblable?
Quel est donc pour nous le point capital et la grande maxime de la sagesse chrétienne ? Retenez-la bien, mes chers auditeurs, et ne l'oubliez jamais : c'est d'observer avec soin ces occasions, et de ne les pas manquer. Car combien de choses dont vous ne voyez pas les conséquences, et qui vous semblent venir du hasard, sont autant de moyens que Dieu a choisis pour vous retirer du monde , et dont peut-être il lui a plu de faire dépendre votre prédestination même? par exemple, l'engagement que vous avez avec ce serviteur de Dieu, ce livre de piété que vous goûtez, ce sermon édifiant et convaincant que vous entendez , cette mort subite qui vous effraie, cette perte de biens qui vous afflige, cette disgrâce qui vous humilie, cette infirmité qui, malgré vous, vous réduit à mener une vie plus réglée, et vous empêche de vous porter aux mêmes excès. Si les desseins de Dieu vous étaient pleinement connus, et que vous sussiez avec certitude que c'est à cela qu'il a voulu attacher votre salut, ne les ménageriez-vous pas ces occasions si importantes ? Or, vous n'en savez que trop pour y adorer au moins les conseils secrets de cette Providence toute paternelle qui vous gouverne ; et si vous n'en savez pas davantage, c'est ce qui vous oblige encore à vivre dans une dépendance plus absolue de cette grâce en qui vous vous confiez. Mais, si c'est une occasion de salut, me direz-vous, et que Dieu y ait attaché la grâce de ma conversion, il est sûr que je me convertirai. Je le veux, Chrétiens ; mais il n'est pas moins sûr que vous ne vous convertirez jamais sans un bon usage de cette grâce, et de l'occasion où elle vous est préparée. Car, de quelque nature que soit cette grâce, il est de la foi que son effet ne peut être séparé de votre fidélité ; et, de quelque manière qu'elle agisse, il en faut toujours revenir aux deux paroles du Sauveur des hommes : Vigilate et orate (1) ; Veillez et priez. Priez, parce que vous ne pouvez rien sans la grâce ; et veillez, parce que la grâce, toute puissante qu'elle est, ne fait rien sans vous. Priez, afin qu'il y ait pour vous un temps et un jour de salut; et veillez, afin que ce jour de salut ne vous échappe pas. Voilà en deux mots les deux points fixes et tout le précis de la théologie d'un chrétien. Poursuivons.
J'ajoute que la grâce qui opère notre conversion, quelque intérêt que nous ayons à la rechercher, est toujours la première à nous prévenir ; et c'est, dans la doctrine des Pères, ce qu'elle a de plus essentiel. Car si je la pouvais prévenir, dès-là elle ne serait plus grâce, parce qu'elle supposerait en nous le mérite de l'avoir prévenue. Je sais que nous pouvons, quoique pécheurs, chercher Dieu par la grâce, et le trouver; mais, reprend saint Bernard, nous ne chercherions jamais Dieu par la grâce, si Dieu, par une autre grâce, ne nous avait lui-même cherchés : Nisi enim prius quœsita, non quœreres, sicut nec eligeres nisi electa. Or, c'est ce qui paraît sensiblement dans la conversion de cette femme de Samarie. Le Fils de Dieu n'attend pas qu'elle fasse quelque avance pour venir à lui : il l'aborde, il lui parle, il l'engage, sans qu'elle y pense, dans un entretien qui doit être le principe de son salut. Tel est le mystère et le prodige tout ensemble de la charité de mon Dieu, de vouloir bien prévenir lui-même des pécheurs, c'est-à-dire de vouloir bien rechercher lui-même de viles créatures ; de vouloir bien appeler lui-même des âmes ingrates et rebelles, des âmes criminelles et dignes de toutes ses vengeances, des âmes faibles et inconstantes, dont peut-être il prévoit les infidélités et les rechutes : de les rechercher, dis-je, et d'aller
1 Matth., XXVI, 41.
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au-devant d'elles, dans un temps où elles ne pensent point à lui ; je dis plus, dans un temps où elles s'éloignent de lui, où elles se soulèvent contre lui,où mêmes elles ont en quelque sorte horreur de lui. Ah ! Seigneur, puis-je m'écrier ici, touché du sentiment de saint Bernard, et en m'appliquant ce dogme de notre religion, si opposé au pélagianisme; ah! Seigneur, est-il donc vrai que, tout aimable que vous êtes, je ne puisse de moi-même vous aimer, et que ma misère aille encore jusqu'à ne pouvoir désirer d'être aimé de vous, si vous n'excitez en moi ce désir ! Est-il donc vrai que, tout Dieu que vous êtes, vous soyez dans la nécessité de faire les premières démarches pour me réconcilier avec vous, ou de m'avoir éternellement pour ennemi ? ne serait-ce pas assez que vous fussiez disposé à me recevoir? Mais du moins, ô mon Dieu, puisque vous voulez bien commencer, ne répondrai-je point à votre amour? ajouterai-je à l'impuissance malheureuse de vous prévenir, le crime impardonnable de ne vous pas seconder? Non, Seigneur ; et vous me faites trop bien comprendre ce que je vous dois, pour que mon cœur demeure dans une si mortelle indifférence. Puisqu'il est de l'honneur de votre grâce que ce soit elle qui me recherche, je veux bien me soumettre à cette loi. Oui, mon Dieu, je veux bien m'humilier dans cette vue; je veux bien reconnaître devant vous ma faiblesse, et me confondre dans la pensée que de moi-même je ne puis faire un pas pour aller à vous, et qu'avec toutes vos perfections, je ne puis vous aimer si vous ne m'aimez, et si vous ne m'aimez avant que je vous aime. Mais du reste, Seigneur, ce sera pour moi un puissant motif de reconnaissance et de fidélité ; et le souvenir de votre infinie miséricorde, en me recherchant malgré toute mon indignité, en me prévenant, en me remettant dans vos voies, m'attachera désormais à vous d'un lien si étroit, que la nature, que la passion, que le monde avec tous ses charmes, que rien, quoi que ce puisse être, ne le pourra rompre. Tel est le fruit que l'âme chrétienne doit tirer de ce point de foi utilement et solidement médité.
Mais encore comment est-ce que la grâce nous prévient? est ce avec autorité et avec empire? Non, dit le Prophète royal, mais par des bénédictions de douceur; Prœvenisti eum in benedictionibus dulcedinis (1). Car, si elle nous prévient, c'est en nous demandant ce qu'elle veut obtenir de nous; et en cela, remarque saint Prosper, consiste la différence de la grâce et de
1 Psalm., XX, 4.
la loi : la loi commande, et la grâce invite ; la loi menace, et la grâce attire; la loi contraint, et la grâce engage. Or, c'est ce mélange de la loi et de la grâce qui fait tout le mystère de l'aimable et souveraine domination de Dieu sur nos cœurs. Il ne tenait qu'au Sauveur du monde d'user de tout son pouvoir, et d'obliger la Samaritaine à lui rendre d'abord et sans réplique une obéissance forcée; mais parce que c'est sa grâce qui agit en elle, il veut qu'elle obéisse non-seulement sans répugnance, mais avec joie et avec amour. Par où donc commence-t-il? Il la prie de l'écouter, et de le croire : Mulier, crede mihi (1). Car quoique Dieu, par l'efficace de sa grâce, soit maître de nos volontés, et qu'il puisse, comme il lui plaît, disposer de nous, il n'en dispose néanmoins qu'avec réserve, et, si j'ose me servir du terme de l'Ecriture, qu'avec respect; c'est-à-dire en nous inspirant, en nous persuadant, en nous demandant ce qu'il veut nous l'aire vouloir : Tu autem dominator virtutis, cum magna reverentia disponis nos (2) Je dis plus : quoique maître absolu, il nous demande peu, pour nous donner beaucoup. Que demande Jésus-Christ à cette Samaritaine? un peu d'eau : Da mihi bibere (3). Et pourquoi de l'eau? pour lui faire naître le désir d'une eau bien plus excellente qu'il veut lui donner ; de celte eau salutaire et vivifiante, dont la source rejaillit jusque dans la vie éternelle : Fons aquœ satientis in, vitam œternam (4) ; de cette eau qui doit pour jamais étancher notre soif, et nous établir dans une paix et dans une félicité parfaite : Qui biberit ex aqua, quam ego dabo ei, non sitiet in œternum (5). Belle idée, mes chers auditeurs, de ce que nous éprouvons tous les jours dans la conduite de la grâce. Que demande- t-elle d'abord? presque rien. Un peu d'attention sur nous-mêmes, un peu de règle dans nos actions, un peu de discrétion dans nos paroles, un peu d'assujettissement à nos devoirs. Donnez-moi cela, nous dit Dieu : c'est bien peu ; mais de ce peu dépendent toutefois les grâces les plus abondantes. Et en effet, c'est souvent par ce peu, je veux dire par cette petite victoire remportée sur la passion, par celle petite violence faite à l'humeur, par ce petit sacrifice de l'intérêt, par ce petit effort de la charité, par ce petit retranchement d'une vanité mondaine, que nous nous mettons en étal de recevoir la plénitude des dons célestes et des miséricordes du Seigneur. C'est par là que