Œuvres complètes (page 15)
1 Joan., IV, 21. — 2 Sap., XII, 18. — 3 Joan., IV, 10.
— 4 Ibid., 14 — 5 Ibid.,13.
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commencent les grands changements, les grandes conversions ; et ne sommes-nous pas bien coupables, si nous refusons à Dieu ce qu'il exige de nous, quand l'avantage qu'il nous promet est tellement au-dessus de ce qu'il attend?
Disons néanmoins encore quelque chose de plus touchant. Je prétends avec saint Chrysostome que la grâce, pour agir avec plus de douceur, s'accommode à nos inclinations, à nos goûts, à nos talents, et même en quelque sorte à nos faiblesses, à nos imperfections, à nos défauts. J'en ai la preuve dans cette femme de notre évangile. Un autre que le Fils de Dieu , qui l'eût entendue disputer et raisonner sur les points les plus importants de la religion, l'aurait rebutée; un autre lui eût dit qu'il ne lui appartenait pas de pénétrer dans ces matières; que ces questions épineuses et subtiles n'étaient pas de son ressort; et que la grande science d'une femme devait être de n'en point trop savoir, ou de ne point affecter de paraître en trop savoir : car c'est la réponse commune qu'ont eue de tout temps à essuyer les femmes curieuses, et qu'on a toujours fait valoir contre elles. Mais notre divin Maître n'ignorait pas que ce n'est point ainsi qu'on les convertit, et que cette réponse, mortifiante pour elles, bien loin de les corriger, ne sert qu'à les aigrir et à les irriter. Que fait-il donc? Il tient une conduite tout opposée. Cette femme est vaine et curieuse, il l'engage par sa curiosité même ; elle se pique d'être savante, il ne dédaigne point de raisonner avec elle sur ce qu'il y a dans la religion de plus profond et de plus sublime. En instruisant les peuples, il se servait de paraboles, c'est-à-dire de comparaisons simples et familières, pour s'accommoder à la grossièreté de leurs esprits; mais il n'entretient celle-ci, toute pécheresse qu'elle est, que de matières élevées, et en des termes proportionnés à la grandeur des sujets dont il veut bien conférer avec elle : de la nature de Dieu, de la perfection de son être, de la pureté de son culte, de l'adoration en esprit; et par là il la détrompe, sans l'offenser, des fausses idées dont elle était prévenue touchant la Divinité et les hommages que nous lui devons. Or, n'est-ce pas ainsi que la grâce agit et sur nos esprits et sur nos cœurs? n'est-ce pas ainsi qu'elle se conforme à nous, ne nous sanctifiant presque jamais (remarquez ceci, je vous prie), ne nous sanctifiant presque jamais d'une manière contraire à nos inclinations naturelles, mais perfectionnant selon Dieu nos inclinations naturelles, pour nous sanctifier? Sommes-nous ardents et agissants? elle nous anime d'un saint zèle, et nous porte à la pratique des bonnes œuvres. Sommes-nous tendres et affectueux? elle nous inspire pour Dieu une tendresse d'amour qui nous fait quelquefois répandre à ses pieds des torrents de larmes. Sommes-nous d'une humeur facile? elle rectifie cette facilité d'humeur, et la convertit en charité pour le prochain. Sommes-nous d'un esprit rigide et sévère? elle tourne cette sévérité en ferveur de pénitence. Elle prend, dit l'apôtre saint Pierre, par rapport à nous, autant de différentes formes qu'elle trouve en nous de dispositions différentes : Multiformis qratiœ Dei (1). Grâce qui nous engage à être saints comme on voudrait l'être, si Dieu nous en donnait le choix, et que nous n'eussions qu'à en délibérer avec nous-mêmes; afin, dit saint Chrysostome, qu'il ne nous reste nul prétexte pour nous dispenser de la suivre, puisqu'elle veut bien se servir de notre fonds pour l'accomplissement de ses desseins; puisqu'il n'y a rien dans nous qu'elle ne mette en œuvre pour l'ouvrage de notre salut; puisqu'elle ne demande point d'autre naturel que le nôtre, point d'autre complexion que la nôtre, point d'autres talents que les nôtres, pour faire de nous ce que Dieu veut que nous soyons ; enfin, puisque, dans un sens que vous entendez assez, nous pouvons, en ne cessant point d'être ce que nous sommes, devenir par elle tout ce que nous ne sommes pas.
Il est vrai, Chrétiens, que par cette grâce Dieu nous oblige à mépriser tout ce que le monde estime ; à renoncer de cœur aux honneurs du monde, aux plaisirs du monde, aux biens du monde ; mais ici même voyez encore et goûtez combien le Seigneur est doux : Gustate, et videte quoniam suavis est Dominus (2). Il ne nous oblige à mépriser le monde , qu'après qu'il nous en a fait connaître, par sa grâce, l'illusion ; qu'après nous avoir convaincus que le monde ne peut jamais nous rendre heureux. Il ne nous oblige à renoncer au monde, qu'après nous avoir ôté, par sa grâce, l'estime et l'amour du monde. Or, il est aisé de renoncer à ce que l'on n'estime et l'on n'aime plus. C'est la sainte leçon que Jésus-Christ fait à la Samaritaine : Omnis qui biberit ex aqua hac, sitiet iterum (3) : Quiconque boira de cette eau, aura encore soif; c'est-à-dire, quiconque aura de l'ambition dans le monde, quelque grand qu'il puisse être, ne sera jamais content de ce qu'il est; quiconque voudra s'enrichir
10. — 2 Psalm., XXXIII, 9.— 3 Joan., IV, 13.
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dans le monde, quelques biens qu'il possède, n'en aura jamais assez à son gré ; quiconque sera esclave de ses sens, quoiqu'il ne leur refuse rien, ne les satisfera jamais. Quand je suis une fois persuadé de ce principe, je me détache de tout sans peine : et n'en sommes-nous pas invinciblement persuadés par la divine impression et les saintes lumières de la grâce ? Il est vrai que cette grâce m'oblige quelquefois à faire pour Dieu des choses difficiles et pénibles; mais en même temps elle m'y fait trouver de l'attrait : et comment? par la grandeur des motifs qu'elle me propose, et par l'espérance des biens inestimables qu'elle me promet. Si scires donum Dei, et quis est qui dicit tibi : Da mihi bibere (1) ; Si vous saviez, dit le Sauveur à cette femme, quel est celui qui vous parle ; c'est-à-dire, si vous saviez, Chrétiens , ce que c'est que Dieu ; si vous saviez ce que Dieu a fait pour vous et ce qu'il mérite de vous ; si vous saviez ce que vous avez à attendre de Dieu ; si vous saviez les magnifiques récompenses qu'il réserve aux humbles, qu'il réserve aux pauvres, qu'il réserve à ceux qui souffrent et qui se mortifient pour lui : si vous le saviez , ah ! il n'y aurait rien à quoi vous ne fussiez déterminés , et les croix les plus pesantes vous deviendraient non-seulement supportables, mais aimables, dans la seule vue de lui plaire. Or, qui nous apprend tout cela? la grâce de Jésus-Christ. Il est vrai que cette grâce va, selon l'Evangile, jusqu'à nous inspirer la haine de nous-mêmes : mais pour nous l'inspirer, cette haine évangélique , elle nous fait convenir nous-mêmes de notre bassesse, de notre indignité, de notre corruption, de nos désordres. D'où nous concluons nous-mêmes aisément que notre véritable intérêt est de nous haïr dans cette vie, si nous voulons nous aimer pour la vie éternelle. Aussi le Fils de Dieu, pour faciliter la pénitence à cette pécheresse de Samarie, lui fait-il faire à elle-même la confession de son crime; et, par la honte salutaire qu'elle en conçoit, la réduit-il, presque sans qu'elle l'aperçoive, à la nécessité de s'accuser , de se condamner, et par conséquent de se convertir, puisque c'est dans une sincère accusation, et dans une parfaite condamnation de soi-même, que consiste la vraie conversion.
Tel est, Chrétiens, la conduite de la grâce ; voilà comment Dieu se rend maître de nos cœurs. Ce n'est point par la souveraineté de son empire ; ce n'est point par les hautes lumières de son entendement divin, mais par la
1 Joan., IV, 10.
douceur de la grâce et de son esprit. Il a fallu, pour gagner le cœur des hommes, que la majesté s'abaissât, et que, dans la personne du Sauveur, la sagesse incréée de Dieu s'humiliât. Or, à l'exemple de Dieu, c'est par là même que nous nous insinuerons dans les âmes, et que nous y exercerons un pouvoir d'autant plus absolu qu'il le paraîtra moins. Ce ne sera point par l'autorité, beaucoup moins par l'esprit de domination, ou par l'ascendant que nous prendrons et que nous affecterons de prendre; ce ne sera pas même par l'habileté, ni par la supériorité de génie et d'intelligence, mais par les sages ménagements de la charité. Il faut, pour engager le prochain et pour le toucher, que nous supportions ses défauts, que nous compatissions à ses faiblesses, que nous condescendions à ses humeurs, que nous soyons sensibles à ses misères, que nous entrions avec zèle dans ses besoins, et que, suivant la règle et l'expression de saint Paul, nous prenions, comme élus de Dieu , des entrailles de miséricorde : Induite vos, sicut electi Dei, viscera misericordiœ (1). Cette instruction nous regarde tous ; mais nous en particulier, mes Frères, nous, dis-je, que Dieu a spécialement appelés au ministère de la conversion et de la sanctification des âmes; nous qui, comme prêtres du Seigneur, sommes les dispensateurs de sa grâce. et qui devons, par conséquent, conformer notre conduite à celle de la grâce même : c'est à nous, encore une fois, que cette morale s'adresse; souffrez que je vous l'applique, et que je me l'applique à moi-même. Car, voilà votre modèle et le mien : c'est par la douceur de notre zèle que nous devons toucher les pécheurs ; autrement, nous n'y réussirons jamais. Ayez, si vous voulez, toute la science des docteurs, ayez toute l'éloquence des prophètes, parlez le langage des apôtres, et même des anges ; si tout cela n'est assaisonné de la douceur évangélique, vous ne ferez rien. C'est elle qui doit nous préparer les voies, et nous faire entrer dans les coeurs. Sans elle, on nous écoutera, et nous viendrons à bout de tout le reste; nous instruirons, nous convaincrons, nous confondrons, nous épouvanterons, mais nous ne convertirons pas. Sans elle, nous troublerons les consciences, nous désespérerons les faibles, nous révolterons les opiniâtres, mais nous ne les attirerons jamais à Dieu. Le Sauveur du monde ne parut sévère qu'à l'égard des pharisiens, des hypocrites qui, sous un masque de piété, imposaient au peuple, et le
1 Coloss., III, 12.
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trompaient; et, par un secret jugement de Dieu, ce fut à l'égard des pharisiens que son zèle demeura sans effet. Je ne dis pas, mes Frères, que nous devions flatter les pécheurs par de lâches complaisances; vous n'ignorez pas combien j'ai ce sentiment en horreur. Je ne dis pas que nous ne devons point obliger les pécheurs à tout ce que l'Evangile a de plus austère, aux rigueurs de la pénitence, au crucifiement de la chair, à la mortification de l'esprit : malheur à moi, si j'en rabattais un seul point! Mais je dis qu'à cette sévérité, qui pourrait seule éloigner les pécheurs, il faut joindre cette douceur qui les ramène. Je dis qu'il faut proportionner cette sévérité aux dispositions des sujets, comme la grâce elle-même s'y accommode ; et non pas l'appliquer sans discernement et sans prudence, aux uns trop, aux antres trop peu, à ceux-ci hors de leur état, à ceux-là par-dessus leurs forces. Je dis qu'il faut avoir de saintes adresses pour faire embrasser cette sévérité, et même pour la faire goûter; montrant qu'elle est praticable, et ne portant jamais les choses à des excès qui donnent lieu aux mondains de les traiter d'impossibles. Je ne dis pas, encore une fois, qu'il ne faille jamais user de sévérité dans la conduite des âmes; mais je dis que ce doit être une sévérité discrète, une sévérité qui se fasse aimer, une sévérité qui rende le joug de Dieu supportable; et non point une sévérité pharisaïque, une sévérité sans onction, une sévérité impérieuse, une sévérité sèche et rebutante, une sévérité qui ne pourrait convenir qu'à des esclaves, mais qui ne convient nullement aux enfants de Dieu. Plût au ciel, mes Frères, que nous fussions tous bien persuadés de cette vérité, puisque rien ne contribuerait davantage à la sanctification du christianisme! Quoi qu'il en soit, voici, mes chers auditeurs, ce qui nous rendra inexcusables au jugement de Dieu : l'infinie douceur avec laquelle Dieu nous gouverne. Si les puissances de la terre dont nous dépendons se comportaient de la sorte envers nous, nous en serions idolâtres : Dieu veut nous gagner par sa grâce, et nous lui sommes rebelles! Il me reste à vous montrer que cette grâce, quoique douce dans la manière dont elle engage le pécheur, n'en a pas moins de force dans son action ; et c'est ce que vous allez voir dans la suite de notre évangile, qui fera le sujet du second point.
DEUXIÈME PARTIE.
Quelque obscure que soit notre foi, si nous la regardons en elle-même et dans ses mystères, elle a cependant, selon la pensée de tous les théologiens, une espèce d'évidence dans ses motifs ; je veux dire que ce qu'elle nous révèle est au moins évidemment croyable, par la qua lité des motifs qui nous obligent à le croire. Or, il m'a toujours paru, et il me paraît encore, qu'un de ces motifs les plus puissants et les plus convaincants est de voir ce que la grâce opère quelquefois en certaines âmes, que Dieu, comme dit le grand Apôtre, a prédestinées pour en faire des vases de miséricorde. Ceci, mes chers auditeurs, vous édifiera et vous consolera. Quand les magiciens de Pharaon virent les étonnants prodiges que faisait Moïse dans toute l'Egypte, par le seul attouchement de cette baguette mystérieuse qui leur donna tant de terreur, ils confessèrent enfin que le doigt de Dieu était là; c'est-à-dire, qu'ils y reconnurent le caractère d'une vertu divine, dont ce législateur et ce prophète était l'instrument : Et dixerunt malefici ad Pharaonem : Digitus Dei est hic (1). Et moi, Chrétiens, quand je n'envisagerais que la conversion de cette femme samaritaine, telle qu'elle est rapportée dans l'Evangile, je conclurais sans hésiter qu'il y a un principe surnaturel qui agit en nous; que Dieu a de secrets ressorts pour remuer nos cœurs et les tourner comme il lui plaît ; que nous recevons du ciel des impressions qui ne peuvent venir que de la grâce; et que, par les divines opérations de cette grâce, notre liberté, sans rien perdre de son indifférence et de ses droits, est parfaitement soumise à l'empire de Dieu.
Or, en quoi consiste le miracle de cette conversion? Le voici, par rapport aux deux puissances de l'âme à qui la grâce intérieure est immédiatement communiquée ; savoir, l'entendement et la volonté; ou si vous voulez, l'esprit et le cœur. Miracle de la grâce dans la victoire qu'elle remporte sur l'esprit de la Samaritaine; miracle de la grâce dans le changement qu'elle fait du cœur de la Samaritaine ; miracle, dis-je, opéré d'une façon toute miraculeuse, et avec des circonstances qui ne permettent pas de douter que ce ne soit l'ouvrage de la main toute-puissante de Dieu : Digitus Dei est hic. Ecoutez-moi, Chrétiens, et suppléez, par une attention toute nouvelle, à la nécessité où je me trouve d'abréger en peu de
1 Exod., VIII, 19,
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paroles ce qui demanderait un discours entier. Miracle de la grâce et de sa force dans la victoire qu'elle remporte sur l'esprit de la Samaritaine. Suivez le texte sacré, et vous en allez convenir. C'était tout ensemble une infidèle et une hérétique, puisque, selon la remarque d'Origène, les Samaritains étaient dans le fond idolâtres, et adoraient les fausses divinités de leurs ancêtres, et que néanmoins ils ne laissaient pas de pratiquer au même temps une espèce de judaïsme corrompu par leurs opinions particulières : ce qui les divisait, et, par un schisme déclaré, les séparait du reste des Juifs : Non enim coutuntur Judœi Samaritanis (1). C'était une hérétique vaine et suffisante, opiniâtre et indocile, préoccupée de son erreur, et déterminée à la soutenir ; qui se piquait de raisonner, et d'être subtile en matière de religion : car tout cela paraît dans l'entretien que Jésus-Christ eut avec elle. Or, vous savez l'extrême difficulté, pour ne pas dire l'impossibilité morale, de réduire un esprit, encore plus l'esprit d'une femme, quand elle est de ce caractère. Vous savez combien il est rare de voir une femme entêtée d'une hérésie (je dis entêtée ; car, persuadée par raison, à peine le fut-elle jamais) se mettre en état de reconnaître la vérité, la chercher de bonne foi, et s'y soumettre. Soit que, par une malheureuse fatalité, l'hérésie ait cela de propre, de rendre les cœurs inflexibles et de les endurcir ; soit que Dieu, par une punition due à ce péché, qui de tous les péchés est dans un sens le plus grief et le plus punissable, ait coutume de répandre dans les esprits d'épaisses ténèbres qui les aveuglent toujours de plus en plus, et que saint Augustin appelle pour cela : Pœnales cœcitates ; encore une fois, vous savez combien ce retour de l'hérésie à la foi, de l'orgueil de l'une à l'humilité de l'autre, demande d'efforts, et combien, dans l'ordre même de la grâce, il approche du miracle. Cependant c'est ce que la grâce opère aujourd'hui, mais par une vertu qui ne peut être que la vertu du Très-Haut. Jésus-Christ convertit cette femme : de Samaritaine qu'elle était, il la ramène premièrement à la pureté du culte juif, et puis il en fait une parfaite chrétienne. Après l'avoir fait renoncer aux superstitions de ses pères et au schisme où elle a été élevée ; après lui avoir fait condamner les erreurs qu'elle soutenait avec tant d'obstination et tant de zèle, il lui fuit connaître ce qu'il est et pourquoi il est venu, le sujet et la fin de sa mission, sa qualité de Christ et de Sauveur,
1 Joan., IV, 9.
sa divinité même : mystères naturellement incroyables , et qu'elle ne pouvait découvrir qu'à la faveur des plus pures lumières de la grâce qu'il lui communique. Non-seulement il lui révèle ces points si importants et si sublimes, mais il les lui persuade, mais il les lui fait goûter. Quoiqu'elle eût refusé d'abord de traiter avec lui, elle écoute enfin avec docilité et avec respect : quoique tout ce qui venait des Juifs lui fût odieux, elle veut bien, tout Juif qu'il est, le reconnaître et l'adorer comme auteur de son salut ! Quoiqu'elle ne vît en lui que les apparences d'un homme, elle proteste et croit fermement qu'il est le Christ, vrai Fils de Dieu. Ne faut-il pas confesser qu'une telle conversion fut l'œuvre du Seigneur, et s'écrier avec David : Hœc mutatio dexterœ Excelsi (1) ?
Mais en changeant l'esprit de cette Samaritaine, la grâce n'agit pas moins puissamment dans son cœur. Car, outre qu'elle était hérétique et obstinée dans sa fausse créance, elle était impudique et libertine dans ses mœurs. Péchés, dit saint Chrysostome, qui malgré leur opposition ne laissent pas d'avoir comme une espèce d'affinité, puisque l'hérésie, à proprement parler, n'est autre chose qu'une corruption de l'esprit, comme l'adultère et l'impudicité est une rébellion de la chair. Or, Dieu, ajoute saint Chrysostome, vengeur de l'un et de l'autre, punit et confond souvent l'un par l'autre, en permettant que ces révoltes de l'esprit contre la vérité soient communément suivies des plus honteux dérèglements de la sensualité. Et en effet, nous voyons ces âmes, si présomptueuses et si fières sur ce qui concerne la religion, n'être pas ordinairement les plus fermes dans leur devoir, ni les plus inébranlables dans la tentation. Telle était cette pécheresse de Samarie, avec sa prétendue science et sa vaine subtilité. Elle vivait dans un concubinage public, dans un concubinage auquel elle s'était abandonnée, et dont elle avait contracté même une. longue habitude : Quinque enim viros habuisti ; et nunc quem habes, non est tuus vir (2). Or, s'il y a une maladie difficile à guérir, c'est celle-là : s'il y a un démon capable de résister à Dieu et à sa grâce, il est évident que c'est cet esprit impur. Mais en cela même la grâce de Jésus-Christ trouve la matière de son triomphe. Cette pécheresse, cette prostituée, cette femme esclave des plus sales passions, est enfin purifiée et sanctifiée. Il semble que Jésus-Christ lui ait donné un autre cœur ; qu'après lui avoir arraché ce cœur charnel et corrompu d'où
11. — 2 Joan., IV, 18.
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procédaient tant de désordres, il ait créé en elle un cœur nouveau, un cœur épuré non-seulement de toutes les souillures du péché, mais de toutes les affections de la terre. Ce n'est plus cette Samaritaine scandaleuse, qui s'était fait un front pour le crime, et qui servait aux âmes de démon pour les perdre : c'est une créature toute nouvelle en Jésus-Christ : Nova in Christo creatura (1); une âme transformée en Dieu, et qui ne respire plus que l'amour de son Dieu; qui n'a plus rien que de chaste dans ses pensées ; que de modeste dans ses paroles, que de réglé dans ses actions ; qui par sa conduite exemplaire est désormais un modèle de vertu, et qui va répandre partout l'odeur de sa sainteté. Quel prodige, mes chers auditeurs ! et ne devons-nous pas toujours reprendre avec le Prophète : Hœc mutatio dexterœ Excelsi (1)?
Mais si la grâce de Jésus-Christ fait un miracle dans la conversion de cette femme, la manière miraculeuse dont elle le fait, montre encore bien quelle est sa force et sa puissance. Car, n'est-il pas étonnant, Chrétiens, que deux changements si prodigieux ne coûtent au Sauveur du monde qu'un moment? Quand Dieu agit selon les lois et le cours ordinaire de sa providence, il garde, ou du moins il paraît garder des mesures; et dans l'ordre surnaturel, aussi bien que dans l'ordre naturel, il s'accommode à notre faiblesse. Car, il ne fait pas les saints dans un instant; il les sanctifie peu à peu, et, par des progrès quelquefois insensibles, il les conduit de degré en degré jusqu'au terme d'une sainteté consommée. Mais quand il agit souverainement et en Dieu, il ne s'assujettit point de la sorte ; il ne prépare point le sujet qui doit servir de fond à son action. Une parole qu'il profère fait sortir des millions d'êtres du néant, étend les cieux, affermit la terre, donne à ce vaste univers toute sa perfection : Dixit, et facta sunt (2). Ainsi le Fils de Dieu ne dit qu'une parole à la Samaritaine : Ego sum (3); Oui, c'est moi, moi qui suis ce Messie que vous attendez ; et tout à coup la voilà convaincue, la voilà touchée, la voilà pénétrée des plus saints, mais des plus vifs et des plus tendres sentiments. Parole, reprend saint Augustin, plus efficace que celle même dont Dieu créa le monde; parole qui, par une seconde création, mais bien plus admirable que la première, réforma dans le cœur de celle femme l'ouvrage de Dieu, que le péché y avait détruit. Je dis création plus admirable que la première, puisque dans la première le néant, sur lequel Dieu travaille,
1 2
Cor., V, 17. — 2 Psalm., XXXII, 9. — 3 Joan., IV, 26.
obéit sans contradiction à sa parole ; au lieu que dans celle-ci Dieu travaillait sur le néant du péché, qui, tout néant qu'il est, est capable, comme péché, de lui résister. Mais encore par quelle marque sensible le Fils de Dieu s'autorisa-t-il dans l'esprit de la Samaritaine, et par où trouva-t-il une si facile et si prompte créance? Le vit-elle en ce moment-là commander aux tempêtes et à la mer, guérir les aveugles-nés, ressusciter les morts de quatre jours? Ah! Chrétiens, voici la merveille qui surpasse toutes les autres. Le monde converti sans miracles, et sans miracles devenu chrétien, si l'on voulait ainsi le supposer, ce serait, disait saint Augustin, le plus grand de tous les miracles; ce serait le miracle des miracles, et le plus convaincant pour un païen qui ne croirait pas les autres miracles. Or, nous le voyons, mes chers auditeurs, ce miracle des miracles, accompli dans cette Samaritaine. Les pharisiens et les docteurs de la loi voyaient tous les jours les miracles de Jésus-Christ ; ils en étaient les témoins oculaires ; ils parlaient à Lazare, qu'il avait publiquement ressuscité, aux malades qu'il avait guéris ; et cependant, par une obstination inflexible, ils persistaient dans leur incrédulité. Mais celle-ci, sans miracles, non-seulement croit en lui, mais s'attache à lui, se donne à lui, renonce à tout pour lui. D'où vient cela? de la toute-puissance de la grâce, qui n'a besoin que d'elle-même pour triompher du cœur de l'homme.
Ce n'est pas tout. Quand le Fils de Dieu convertissait les autres pécheurs, ce n'était qu'après leur avoir donné pour sa personne, par quelque signalé bienfait, un fonds de confiance et d'estime. Pour sauver leurs âmes, il commençait par guérir leurs corps; et, par condescendance à leur faiblesse, il les engageait à croire ce qu'il était, en leur faisant éprouver dans leurs besoins ce qu'il pouvait. Mais parce qu'il a résolu de faire paraître dans cette pécheresse de Samarie toute la force de la grâce, il la convertit purement, je veux dire sans autre attrait, sans autre engagement d'intérêt que celui de sa conversion même. Elle ne croit point en lui comme la femme chananéenne, parce qu'il a délivré sa fille du démon, ni comme l'hémorroïsse, parce qu'il lui a rendu la santé : mais elle croit en lui pour lui seul; elle s'attache à lui sans autre vue que l'avantage d'être à lui, et de ne vivre que pour lui. C'est là que je reconnais le caractère d'une grâce victorieuse et toute-puissante : Hœc mutatio dexterœ Excelsi.
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Enfin le miracle de la grâce, c'est qu'en sanctifiant cette femme, elle sanctifia tout le pays de Samarie, et qu'elle la rendit capable de communiquer aux Samaritains le don de la foi. De pécheresse qu'elle était, dit saint Grégoire, pape, elle se trouve miraculeusement transformée en apôtre : Quœ advenerat peccatrix, revertitur prœdicatrix. Avant que les apôtres aient paru, elle va annoncer Jésus-Christ à ceux qui ne le connaissent pas ; et, sans déroger à la dignité de saint Pierre ni à celle des autres apôtres, on peut dire que la première apôtre du christianisme, c'est la Samaritaine. En effet, son zèle la presse de telle sorte qu'elle ne peut s'arrêter un moment : elle laisse le vaisseau qu'elle avait apporté avec elle, elle ne pense plus à puiser de l'eau, elle quitte Jésus-Christ pour Jésus-Christ même; elle rentre dans la ville, elle invite tout le monde à le venir voir et à l'écouter ; aimant mieux aller travailler pour sa gloire, que de goûter plus longtemps les douceurs de son entretien, et ressentant déjà ces saintes ardeurs et ces divins empressements de l'esprit de foi, qui n'est jamais content de connaître Dieu, s'il ne-le fait encore connaître autant qu'il le peut et qu'il le doit.
De tout ceci, quelle conclusion? Ah ! Chrétiens, ne disons donc plus, dans l'état de notre péché, que nous sommes faibles, et que notre faiblesse est un obstacle insurmontable à notre conversion ; mais disons avec l'Apôtre , que si nous sommes faibles par nous-mêmes, nous sommes tout-puissants avec la grâce et par la grâce : Omnia possum in eo qui me confortat (1). Défions-nous de nous-mêmes, mais espérons tout de Dieu. Je sais que pour vous dégager de l'esclavage où le péché vous tient asservis, que pour vous interdire ce commerce, que pour renoncer à cet attachement, que pour étouffer cette inclination , que pour vaincre le monde , il y a des efforts à faire et de grands efforts ; qu'il y a des combats à livrer, et de rudes combats : mais prenez confiance, puisque Dieu vous répond de sa grâce, dès que vous la demanderez de bonne foi, et qu'il vous assure que sa grâce vous suffit : Sufficit tibi gratia mea (2). C'est dans notre infirmité même qu'elle fait éclater toute sa vertu ; et votre retour à Dieu, un retour prompt, un retour parfait, ne sera pas un plus grand miracle pour elle, que le changement merveilleux de cette pécheresse de l'Evangile : Nam virtus in infirmitate perficitur (3). Ce n'est pas assez ; et voici, mes chers
1 Philip.,
IV, 13. — 2 2 Cor., XII, 9. — 3 Ibid.
auditeurs, le point de morale par où je finis. Si Dieu par sa miséricorde vous a tirés de l'abîme, et s'il vous a fait sentir l'impression de sa grâce, imitez le zèle de cette Samaritaine. Elle n'était pas plus capable que vous d'annoncer l'Evangile de l'Homme-Dieu ; elle n'avait point de caractère particulier qui l'y obligeât plus que vous : pourquoi ne le ferez-vous pas comme elle? En qualité de chrétiens, nous devons tous par un engagement indispensable, chacun clans l'étendue de notre condition, participer au ministère apostolique ; et il n'y a point de fidèle, de quelque profession qu'il soit, qui ne doive au moins par ses œuvres, par ses exemples, par l'édification de sa vie, par ses charitables conseils , prêcher Jésus-Christ. Un père le doit prêcher à ses enfants, et se souvenir qu'il est leur premier apôtre ; que c'est à lui, comme père, de leur inspirer la religion, de leur en donner la première teinture, d'employer tous ses soins à la conserver dans leurs âmes, et que sans cela il ne mérite pas le nom de père, beau. coup moins celui de père chrétien. Un maître le doit prêcher à ses domestiques, persuadé qu'il est pire qu'un infidèle s'il néglige un devoir si nécessaire, et que c'est, comme le dit l'Apôtre en termes exprès, renoncer sa foi, que de laisser dans sa maison des hommes qui ignorent la loi de Dieu et qui ne la pratiquent pas : Deum negavit, et est infideli deterior (1). Mais les pécheurs convertis sont ceux, entre tous les autres, qui doivent être plus touchés de cet important devoir. Pourquoi ? parce qu'ils y sont obligés, et par titre de reconnaissance, et par titre de justice , et par charité envers le prochain, et par intérêt pour eux-mêmes : parce qu'ils ne peuvent autrement réparer le scandale de leur vie passée, ni rendre à Dieu ce qu'ils lui doivent pour tribut de leur conversion. Si donc parmi ceux qui m'écoutent, il y en avait quelqu'un de ce caractère, c'est-à-dire autrefois libertin et dans le désordre, mais maintenant changé par la grâce, et résolu à vivre en chrétien : Voilà, lui dirais-je, mon cher Frère, le modèle que Dieu vous met aujourd'hui devant les yeux : le zèle de la Samaritaine convertie. Ramenez comme elle à Jésus-Christ autant de pécheurs que votre exemple est capable d'en attirer, mais surtout ceux qui furent les complices de vos désordres, Dites-leur avec David, ce roi pénitent : Venite, audite, et narrabo, omnes qui timetis Deum, quanta fecit animae meœ (2). 0 vous qui craignez Dieu, ou plutôt qui par sa loi avez été
1 1
Tim., V, 8.— 2.Psalm., LXV, 16.
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instruits aie craindre, venez, écoutez, et je vous raconterai ce que peut faire la miséricorde du Seigneur, et ce qu'elle fait ! il ne vous en faudra point d'autre preuve que mon exemple, et je vous dirai ce que cette infinie miséricorde a fait pour moi. J'étais dans les mêmes engagements que vous, dans les mêmes erreurs que vous, dans les mêmes excès que vous ; mais la grâce de mon Dieu a rompu les liens qui m'attachaient, a dissipé les nuages qui m'aveuglaient, a éteint les passions qui m'emportaient. Je prenais aussi bien que vous pour folie tout ce que l'on me disait des vérités éternelles ; mais la grâce de mon Dieu m'a détrompé, et m'a convaincu moi-même de ma propre folie. Je croyais comme vous que ce changement était impossible, que jamais je ne pourrais me résoudre à sortir de mes habitudes criminelles, que jamais je ne pourrais soutenir une vie plus retirée et plus réglée, que ce serait un état triste, ennuyeux, insupportable ; mais , par la grâce de mon Dieu, toutes les difficultés se sont aplanies, j'ai triomphé de la nature et de l'habitude, je me suis arraché au monde et à ses enchantements; au lieu du trouble et de l'ennui que je craignais, j'ai trouvé le calme et la joie. Et que ne puis-je vous ouvrir mon cœur ! que ne puis-je vous faire connaître et vous faire sentir ce qu'il sent, depuis que le péché n'y domine plus, et qu'il commence à jouir d'une sainte liberté ! Venite , audite, et narrabo quanta fecit animœ meœ.
Ah ! Chrétiens, que ne peut pas pour la gloire de Dieu une âme bien convertie, et de quelle efficace est son témoignage en faveur de la vertu! La Samaritaine convertit seule presque tout un pays ; et combien de pécheurs par leur pénitence gagneraient des villes entières, et en réformeraient les abus? Inspirez-nous ce zèle , Seigneur, inspirez-le à tous mes auditeurs. Répandez sur eux votre esprit, et que touchés de cet esprit de douceur, soutenus de cet esprit de force, ils rentrent dans vos voies, et y fassent rentrer par leurs exemples ceux qu'ils en ont retirés par leurs scandales ; en sorte que nous puissions tous parvenir un jour à la même gloire, où nous conduise, etc.
DIMANCHE CAREME IV
DIMANCHE CAREME IV
SERMON POUR LE DIMANCHE DE LA QUATRIÈME SEMAINE.
SUR LA PROVIDENCE.
ANALYSE.
Sujet. Jésus-Christ levant les yeux, et voyant qu'une grande foule de peuple venait à lui, dit à Philippe : D'où pourrons-nous acheter assez de pain pour donner à manger à tout ce peuple ? Or, il disait ceci pour l'éprouver; car il savait bien ce qu'il allait faire.
Ce miracle de la multiplication des pains nous apprend qu'il y a une Providence qui gouverne le monde, et à laquelle nous devons nous soumettre. Vérité fondamentale de notre religion, qui fera la matière de ce discours.
Division. Le devoir et l'intérêt nous engagent à reconnaître une Providence et à nous y soumettre. Voyons donc et le désordre de l'homme, et son malheur, lorsqu'il refuse à Dieu cette soumission; le désordre de l'homme, par rapport à son devoir; le malheur de l'homme, par rapport à son intérêt. En deux mots, rien de plus criminel que l'homme du siècle, qui no veut pas se soumettre à la Providence : première partie. Rien de plus malheureux que l'homme du siècle, qui ne veut pas se conformer à b conduite de la Providence : deuxième partie.
Première partie. Rien de plus criminel que l'homme du siècle, qui ne veut pas se soumettre a la Providence. Car il renonce à celte divine Providence, 1° ou par un esprit d'infidélité, parce qu'il ne la reconnaît pas et qu'il ne la croit pas; 2° ou par une ample révolte de cœur, parce qu'en la reconnaissant même et en la croyant, il ne veut pas lui rendre la soumission qui lui est due.
1° Est-ce par un esprit d'infidélité, et parce qu'il ne croit pas la Providence ! Mais quel désordre ! car il ne connaît donc plus de Dieu (affreuse impiété), ou bien il se fait un Dieu monstrueux, qui n'a nul soin de ses créatures; qui n'est ni juste, ni bon, ni sage, puisqu'il ne peut rien être de tout cela sans Providence : autre supposition non moins impie, et qui réduit le mondain infidèle à être plus que païen, puisqu'à peine il s'est trouvé quelques sectes païennes qui aient nié la Providence. Ce n'est pas assez : il se rend incrédule et insensé contre sa raison même. Comment cela? le voici. Quand il voit un état bien réglé, il conclut qu'il y a un maître qui le gouverne, et il ne veut pas ainsi raisonner à l'égard du monde entier. Ajoutez qu'il n'y a point d'homme qui dans sa vie ne puisse remarquer certaines conjonctures où il s'est trouvé, certains périls d'où il est échappé, certains événements heureux ou malheureux, qui sont pour lui autant de preuves personnelles d'une Providence. Or, cela est vrai surtout de ceux qui font quelque ligure dans le monde, et qui entrent plus dans les intrigues du monde. Toutefois ce sont ceux-là mêmes qui ont moins de foi à la Providence, et qui semblent plus la méconnaître. Leur aveuglement va encore plus loin : car ils ne veulent pas rendre librement et chrétiennement à la Providence un aveu qu'ils lui rendent souvent par nécessité, ou plutôt par emportement de chagrin et de désespoir. Ce mondain qui oublie Dieu dans la prospérité, est le premier à murmurer contre la Providence, quand il lui
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survient une disgrâce. Voici quelque chose encore de plus surprenant : c'est que souvent le libertin veut douter de la Providence par les raisons mêmes qui prouvent invinciblement une Providence. Car il fonde ses doutes sur ce qu'il voit le monde rempli de désordres : mais pourquoi sont-ce des désordres, répond saint Chrysostome, sinon parce qu'ils sont contre l'ordre? et qu'est-ce que cet ordre auquel ils répugnent, sinon la Providence ? Désordres dont les hommes se scandalisent ; et de ce que les hommes s'en scandalisent, n'est-ce pas un témoignage authentique de la Providence, qui ne permet pas que ces choses soient autorisées,et qui veut pour cela que parmi les hommes elles aient toujours passé, et qu'elles passent toujours dans la suite, pour scandaleuses! Si les hommes ne se scandalisaient de rien, l'iniquité prévaudrait; et afin qu'elle ne prévale pas, la Providence fait qu'on se scandalise du vice et qu'on aime la vertu.
2° Est-ce par une simple révolte de cœur que le mondain s'élève contre la Providence : en sorte que la croyant même, il refuse de se soumettre a elle? autre désordre encore moins soutenable. Car quelle témérité! croire une Providence qui préside au gouvernement du monde, et ne vouloir pas se régler par elle et agir de concert avec elle ! Tel est néanmoins le désordre du monde. On croit une Providence, et l'on vit comme si l'on n'en croyait pas. En effet, si l'on se conduisait par la foi de la Providence, on ne serait ni passionné, ni emporté, ni vain, ni inquiet, ni fier, ni jaloux, ni ingrat envers Dieu, ni injuste envers les hommes. Et pourquoi est-on tout cela? parce qu'on se retire des voies de la Providence.
Mais en sortant des voies de cotte sage Providence, quelles voies prend-on ? Ou bien l'on ne vit plus qu'au hasard, et l'on suit en aveugle le cours de la fortune ; ou bien l'on entreprend de se gouverner selon les vues de la prudence humaine. Or, l'un et l'autre est également injurieux à Dieu. N'avoir plus d'autre principe de sa conduite que le cours de la fortune, c'est tomber dans l'idolâtrie des païens. Idolâtrie que les sages mêmes du paganisme condamnaient. Idolâtrie que Dieu reprochait aux Israélites. Idolâtrie si commune au milieu même du christianisme, surtout à la cour. D'ailleurs, entreprendre de se conduire par la prudence humaine, c'est orgueil, c'est compter sur soi-même, c'est ne vouloir dépendre que de soi-même ; et ce qui est d'une conséquence infinie, c'est se charger devant Dieu de toutes les suites fâcheuses qui peuvent arriver, et en prendre sur soi tout le crime. Mais quand j'ai recours à Dieu, et qu'après avoir mûrement délibéré selon l'esprit de ma religion, je viens à conclure, je puis alors avoir cette confiance, ou que je conclus sûrement, ou que si je manque, Dieu suppléera à mon défaut. Voila pourquoi le plus sage des hommes, Salomon, faisait à Dieu cette excellente prière : Donnez-moi, Seigneur, cette sagesse qui est assise avec vous sur votre trône, afin qu'elle travaille avec moi, et qu'elle me fasse connaître ce qui vous est agréable.
Deuxième partie. Rien de plus malheureux que l'homme du siècle, qui ne veut pas se conformer à la conduite de la Providence. Car alors, 1° il demeure sans conduite ; 2° en quittant Dieu, il oblige Dieu pareillement à le quitter ; 3° il se prive parla de la plus douce, ou plutôt de l'unique consolation qu'il peut avoir en certaines adversités ; 4° ne voulant pas dépendre de Pieu par une soumission libre et volontaire, il en dépend malgré lui par une soumission forcée.
1° Il demeure sans conduite, je dis sans une conduite sûre et droite. Car il ne lui reste que l'un de ces deux partis, ou de n'avoir pins d'autre ressource que lui-même, ou de mettre sou appui dans les hommes. Or, des deux côtés sa condition est ment déplorable. D'être réduit à n'avoir plus d'autre ressource que lui-même, qu'y a-t-il de plus terrible ? Si, dans une affaire capitale, où il s'agirait de ma vie, tout autre conseil que le mien me manquait, je me croirais perdu. Et quel fond l'homme peut-il faire sur lui-même, aussi aveugle, aussi inconstant qu'il est, aussi sujet à ses caprices et aussi esclave de ses passions? Je sais qu'il a une raison dont il peut s'aider ; mais cette raison-là même, bornée à ses faibles lumières, n'est-elle pas plus propre aie tourmenter par mille réflexions chagrinantes, qu'à le soutenir ?
Que fera-t-il donc? mettra-t-il sa confiance dans les hommes? Mais est-il un esclavage plus honteux et plus dur que de dépendre des hommes? A. quels dédains, à quels changements, à quels revers n'est-on pas exposé? n'est-ce pas ce qu'éprouvent sans cesse, auprès des princes de la terre, ces adorateurs de la faveur? y en a-t-il un seul qui ne convienne que sa condition a mille dégoûts, mille déboires, mille mortifications inévitables, et que c'est une perpétuelle captivité?
2° En quittant Dieu, le mondain oblige Dieu pareillement à le quitter. Car Dieu a son tour ; et quand il entend cet homme rebuté et désolé plaindre son sort, il lui répond avec ces paroles du Deutéronome : Ubi sunt dii eorum, in quibus habebant fiduciam ? Surgant et opitulentur vobis ! Où sont ces dieux dont vous vous teniez si sûrs ? qu'ils viennent maintenant vous secourir!
3° De là nulle consolation pour un homme ainsi abandonné de Dieu, après qu'il a lui-même abandonné Dieu. Il y a des afflictions dans la vie où l'on ne peut recevoir de la part du monde aucun soulagement. Or, un chrétien soumis à la Providence trouve alors dans sa soumission son soutien ; au lieu que l'impie, frappé du coup qui l'altère, fait en quelque sorte le personnage d'un réprouvé, blasphémant contre le ciel, trouvant tout odieux, se désespérant, et, dans son désespoir, goûtant toute l'amertume delà douleur.
4° Que dis-je ! et le mondain, tout rebelle qu'il est, n'est-il pas encore sous la domination de la Providence ? Oui, mais d'une Providence de justice et de rigueur, qui se fait sentir à lui par des vengeances, tantôt secrètes et tantôt éclatantes ; tantôt par des prospérités dont il est enivré, et tantôt par des adversités dont il est accablé. Ainsi Dieu a-t-il traité un Pharaon, un Nabuchodonosor, un Antiochus, et bien d'autres. Si donc nous avons quelque égard à notre devoir et à notre intérêt, soumettons-nous à notre Dieu et à sa providence. Demandons-lui que sa volonté s'accomplisse en nous, et sur la terre, et dans le ciel.
Cum sublevasset oculos Jésus, et vidisset quia multitudo maxima venit ad eum, dixit ad Philippum : Unde ememus panes, ut manducent hi ? Hoc autem dicebat tentans eum ; ipse entra sciebat quid esset facturus.
Jésus-Christ levant les yeux, et voyant qu'une grande foule de peuple venait à lui, dit à Philippe : D'où pourrons-nous acheter assez de pain pour donner à manger à tout ce peuple ? Or, il disait ceci pour l'éprouver ; car il savait bien ce qu'il allait faire. (Saint Jean, chap. VI, 5.)
Sire,
Si ce qu'a dit saint Augustin est vrai, que les miracles sont la voix de Dieu, et qu'autant de fois qu'il fait paraître ces signes visibles de sa toute-puissance, son intention est de nous parler, de nous instruire, et de nous découvrir quelque importante vérité, il est aisé de reconnaître ce que le Sauveur du monde a voulu nous faire entendre par ce grand miracle de la multiplication des pains. Car que voyons-nous dans ce miracle, et que nous représente notre évangile ? tout un peuple qui s'abandonne à la conduite de Jésus-Christ; des milliers d'hommes qui, sans provision, sans subsistance, quittent leurs maisons pour le suivre; un Dieu touché de compassion pour eux, un Dieu qui pourvoit lui-même à leurs besoins, un Dieu
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qui lui-même leur distribue ses dons libéralement, amplement, magnifiquement; et cette nombreuse multitude enfin nourrie et rassasiée au milieu d'une solitude : tout cela ne nous prêche-t-il pas hautement la providence divine, et l'obligation indispensable de nous reposer sur ses soins et de nous confier en elle? Interrogemus (ce sont les paroles de saint Augustin), ipsa Christi miracula : habent enim, si intelligantur, linguam suam : Interrogeons les miracles de Jésus-Christ, écoutons-les, et rendons-nous-y attentifs. Car, comme Jésus-Christ est substantiellement le Verbe de Dieu, il n'y a rien dans lui qui ne parle, et ses actions mômes ont pour nous leur langage et leur expression. Or, ce que nous dit en particulier le. miracle de ces pains si promptement et si abondamment multipliés, c'est qu'il y a une Providence qui gouverne le monde; une Providence à laquelle nous devons tous nous soumettre, non pas, comme le reste des créatures, par une soumission de nécessité, mais comme des créatures raisonnables, par un libre consentement de notre volonté. Voilà, mes Frères, la voix de Dieu et ce qu'elle nous apprend. Cependant, quelque intelligible et quelque éclatante que soit cette voix, il y a encore des hommes qui ne veulent pas l'entendre. Il y en a qui, pour l'avoir entendue, n'en sont pas plus dociles ni plus soumis. Et c'est pour cela que je joins à cette voix du miracle de Jésus-Christ, celle delà prédication, qui, fortifiée et soutenue par la grâce intérieure que le Saint-Esprit répandra dans nos cœurs, y produira, comme je l'espère, tout le fruit que j'attends de ce discours. Adressons-nous à Marie, et disons-lui : Ave, Maria.
Deux choses, selon saint Augustin, sont capables de toucher l'homme et de faire impression sur son cœur, le devoir et l'intérêt; le devoir, parce qu'il est raisonnable , et l'intérêt, parce qu'il s'aime lui-même. Voilà les deux ressorts qui le font communément agir. Mais il faut, ajoute saint Augustin, que ces deux ressorts soient remués tout à la fois, pour avoir dans le cœur de l'homme un plein effet. Car le devoir sans l'intérêt est faible et languissant, et l'intérêt sans le devoir est bas et honteux. L'un et l'autre, joints ensemble, ont une vertu presque infaillible, et une efficace à laquelle il est comme impossible de résister. J'entreprends aujourd'hui, Chrétiens, de vous inspirer une parfaite soumission à la providence de Dieu ; j'entreprends de vous représenter l'indispensable obligation que nous avons tous de nous attachera cette providence souveraine, de nous confier en elle, de nous conformer à ses ordres, et d'en faire la règle de notre vie. Or, pour vous y engager, je veux vous faire voir le désordre et le malheur de l'homme, lorsqu'il refuse à Dieu cette soumission : le désordre de l'homme par rapport à son devoir, et le malheur de l'homme par rapport à son intérêt : son désordre inséparable de son malheur, puisqu'il en est évidemment et infailliblement la source : son malheur inséparable de son désordre, puisque, selon les lois de Dieu, il en est, comme vous verrez, la juste punition. En deux mots, rien de plus criminel que l'homme du siècle qui ne veut pas se soumettre à la Providence ; c'est la première partie. Rien de plus malheureux que l'homme du siècle qui ne veut pas se conformer à la conduite de la Providence : c'est la seconde. Mais aussi par deux conséquences toutes contraires, rien de plus sage que l'homme chrétien qui prend pour règle de toutes ses actions la foi de la Providence : rien de plus heureux que l'homme chrétien, qui fait consister tout son appui dans la foi de la Providence. Deux vérités édifiantes et touchantes qui vont partager ce discours.
PREMIÈRE PARTIE.
Pour corriger un désordre, il faut d'abord s'appliquer à le connaître ; et pour le connaître, il en faut chercher et découvrir le principe. Je parle ici, Chrétiens, d'un homme du monde qui vit dans un profond oubli de Dieu, qui semble avoir secoué le joug de Dieu, qui s'est fait comme une habitude et un état de se rendre indépendant de Dieu; enfin, qui, sans se déclarer néanmoins ouvertement, mais par la malheureuse possession où il s'est établi d'agir selon son gré et en libertin, est devenu, si j'ose m'exprimer ainsi, un déserteur, ou, si vous voulez, un apostat de la providence de Dieu : conduite la plus déplorable, mais effet le plus commun de la dépravation du siècle. Je veux vous en faire voir le dérèglement, et voici comment je le conçois. Quiconque renonce à la Providence, et veut se soustraire à l'empire de Dieu, ne le peut faire qu'en l'une ou en l'autre de ces deux manières, savoir: par un esprit d'infidélité, parce qu'il ne reconnaît pas cette Providence, et qu'il ne la croit pas; ou par une simple révolte de cœur, parce qu'en la croyant même, et en la supposant, il ne veut pas se soumettre à elle. Or, examinons ces
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deux principes, et voyons dans lequel des deux l'aveuglement de l'impie est plus grossier et plus criminel.
Si c'est par un esprit d'infidélité, et parce qu'il ne croit pas la Providence, je vous demande quel désordre est comparable à celui-là : de ne pas croire, ce qui est sans contestation la chose non-seulement la plus croyable, mais le fondement de toutes les choses croyables? de ne pas croire ce qu'ont cru les païens les plus sensés, par la seule lumière de la raison; de ne pas croire ce qu'indépendamment de la foi nous éprouvons nous-mêmes sans cesse, ce que nous sentons, ce que nous sommes forcés de confesser en mille rencontres, par un témoignage que nous arrachent les premiers mouvements de la nature ; mais surtout de ne pas croire la plus incontestable vérité, par les raisons mêmes qui l'établissent, et qui seules sont plus que suffisantes pour nous en convaincre. Or, tel est l'état du mondain qui ne veut pas reconnaître la Providence. Suivons ceci de point en point, et instruisons-nous.
Car le mondain s'aveugle, dit saint Chrysostome, dans la source même des lumières, qui est l'être de Dieu, puisque la première et la plus immédiate conséquence qui se tire de l'être de Dieu, ou de l'existence de Dieu, c'est qu'il y a une Providence. D'où il s'ensuit qu'en renonçant à cette Providence, ou bien il ne connaît plus de Dieu (affreuse impiété!), ou bien il se fait un dieu monstrueux, c'est-à-dire un dieu qui n'a nul soin de ses créatures : un dieu qui ne s'intéresse ni à leur conservation, ni à leur perfection; un dieu qui n'est ni juste, ni sage, ni bon, puisqu'il ne peut rien être de tout cela sans providence. De là il se réduit, ajoute saint Chrysostome, à être plus que païen dans le christianisme ; ou, tout chrétien qu'il est, à prendre parti avec ce qu'il y a eu dans le paganisme de plus vicieux et de plus corrompu. Car à peine s'est-il trouvé des sectes païennes qui aient nié la Providence, ou qui en aient douté, sinon celles qui, par leurs abominables maximes, portaient les hommes aux plus infâmes excès et aux plus sales voluptés; celles pour qui il était à souhaiter qu'il n'y eût dans le monde ni Dieu, ni loi, ni châtiment, ni récompense, ni providence, ni justice.
Ce n'est pas assez : comme le mérite de la foi est de nous faire espérer contre l'espérance même : Contra spem in spem (1), le crime du mondain sur le sujet de la Providence, est de se rendre incrédule et insensé contre sa raison
1 Rom., IV, 18.
même. Car enfin le mondain lui-même, suivant le seul instinct de sa raison, admet, sans l'apercevoir, une Providence à laquelle il ne pense pas. Comment cela? Je m'explique. Il croit qu'un état ne peut être bien gouverné que par la sagesse et le conseil d'un prince; il croit qu'une maison ne peut subsister sans la vigilance et l'économie d'un père de famille; il croit qu'un vaisseau ne peut être bien conduit sans l'attention et l'habileté d'un pilote : et quand il voit ce vaisseau voguer en pleine mer, cette famille bien réglée, ce royaume dans l'ordre et dans la paix, il conclut, sans hésiter, qu'il y a un esprit, une intelligence qui y préside. Mais il prétend raisonner tout autrement à l'égard du monde entier; et il veut que, sans providence, sans prudence, sans intelligence, par un pur effet du hasard, ce grand et vaste univers se maintienne dans l'ordre merveilleux où nous le voyons. N'est-ce pas aller contre ses propres lumières, et contredire sa raison? Ajoutez les preuves sensibles et personnelles que le mondain, sans sortir hors de lui-même, trouve dans lui-même; mais sur lesquelles son obstination l'aveugle et l'endurcit. Car il n'y a point d'homme qui, repassant dans son esprit les années de sa vie, et rappelant le souvenir de tout ce qui lui est arrivé, ne doive s'arrêter à certains points fixes, je veux dire à certaines conjonctures où il s'est trouvé, à certains périls d'où il est échappé, à certains événements heureux ou malheureux, mais extraordinaires et singuliers, qui l'ont surpris et frappé, et qui sont autant de signes visibles d'une Providence. Or, si cela est vrai de tous les hommes sans exception, beaucoup plus encore l'est-il de ceux qui font quelque figure dans le monde, de ceux qui ont part aux intrigues du monde, de ceux qui entrent plus avant dans le commerce et dans le secret du monde; et plus enfin de ceux qui vivent dans le centre du monde, qui est la cour. Car, qu'est-ce que le monde, disait Cassiodore, sinon le grand théâtre et la grande école de la Providence, où, pour peu qu'on fasse de réflexion, l'on apprend à tous moments qu'il y a dans l'univers une puissance et une sagesse supérieure à celle des hommes, qui se joue de leurs desseins, qui ordonne de leurs destinées, qui élève et qui abaisse, qui appauvrit et qui enrichit, qui mortifie et qui vivifie, qui dispose de tout, comme l'Arbitre suprême de toutes choses. Il n'y a donc point d'hommes dans le monde qui, selon les règles ordinaires, dussent croire d'une foi plus ferme la Providence,
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que ceux qui se piquent d'avoir la science du monde et d'être les sages du monde; mais, par un secret jugement de Dieu, il n'y en a point qui soient communément plus infidèles touchant la Providence, et qui semblent plus la méconnaître. Et comme il n'y aura jamais d'homme sur la terre, et qu'il n'y en a jamais eu à qui il eût été moins pardonnable de former quelque doute sur la Providence, qu'au patriarche Joseph, après les miracles éclatants que Dieu avait opérés dans sa personne ; aussi ces prétendus sages du monde sont-ils plus coupables, en rejetant la Providence, de refuser à Dieu l'hommage d'un attribut dans la connaissance duquel Dieu prend plaisir, pour ainsi dire, à les élever.
Leur aveuglement va encore plus loin , et il consiste en ce qu'ils ne veulent pas rendre librement et chrétiennement à la Providence un aveu qu'ils lui rendent souvent par nécessité, ou plutôt par emportement de chagrin et de désespoir. Car prenez garde, Chrétiens : ce mondain qui oublie Dieu et la Providence, tandis qu'il est dans la prospérité et que tout lui succède selon ses désirs, est le premier à murmurer contre cette même Providence et contre Dieu, quand il lui survient une disgrâce qu'il n'avait pas prévue ; comme si c'était un soulagement pour lui d'avoir à qui s'en prendre dans son malheur, il en accuse Dieu, et, par la plus étrange contradiction , il l'attribue à cette Providence même qu'il niait par une fière et orgueilleuse impiété. Or, qu'y a-t-il de plus bizarre que de ne vouloir pas reconnaître une Providence pour lui obéir et pour se conformer à elle; et d'en reconnaître une pour l'outrager? Voici quelque chose encore de plus surprenant : c'est que souvent le libertin veut douter de la Providence, par les raisons mêmes qui prouvent invinciblement la Providence, et qui seules devraient suffire pour la lui persuader. Car sur quoi fonde-t-il ses doutes touchant la providence d'un Dieu? sur ce qu'il voit le monde rempli de désordres. Et c'est pour cela même, dit saint Chrysostome, qu'il doit conclure nécessairement qu'il y a une Providence. En effet, pourquoi ces désordres dont le monde est plein sont-ils des désordres, et pourquoi lui paraissent-ils désordres, sinon parce qu'ils sont contre l'ordre et qu'ils répugnent à l'ordre? Or, qu'est-ce que cet ordre auquel ils répugnent, sinon la Providence? Il se fuit donc une difficulté de cela même qui résout la difficulté, et il devient infidèle par ce qui devait affermir sa foi. Mais s'il y avait, dit-il, une Providence, arriverait-il dans la société des hommes tant de choses dont les hommes eux-mêmes sont scandalisés? Et moi je réponds : Mais de ce que les hommes eux-mêmes en sont scandalisés , n'est-ce pas une preuve authentique de la Providence, qui ne permet pas que ces choses soient autorisées, et qui veut pour cela que parmi les hommes elles passent et qu'elles aient toujours passé pour scandaleuses? Si les hommes ne se scandalisaient plus de rien, c'est alors qu'on pourrait peut-être douter qu'il y eût une Providence, et que peut-être l'impie pourrait dire dans son cœur qu'il n'y a point de Dieu. Mais tandis qu'on se scandalise de l'insolence du vice, tandis que là censure même du monde condamne le libertinage, tandis qu'on abhorre l'impiété, tandis que la haine publique s'élève contre l'iniquité, la Providence est à couvert, et rien de tout cela ne prévaut contre elle. Or, on se scandalisera toujours de tout cela , parce qu'il y aura toujours un Dieu et une Providence. Il est vrai : on commettra dans le monde des crimes honteux, des perfidies noires, des trahisons lâches. Mais ces crimes ne seront honteux, que parce qu'il y a une Providence qui y attache un caractère de honte et qui nous le fait voir; ces perfidies ne seront détestées comme perfidies, que parce qu'il y a une Providence qui fait aimer la bonne foi; ces trahisons ne seront réputées lâches, que parce qu'il y a une Providence qui met en crédit l'honneur et la probité. On fera des actions dont on rougira, qu'on se reprochera, qu'on désavouera : mais ces désaveux, ces remords, cette confusion, seront dans ces actions-là mêmes autant d'arguments en faveur de la Providence. Au contraire, quel avantage contre elle l'impie ne tirerait-il pas, si l'on ne les désavouait plus, si l'on ne s'en cachait plus, si l'on n'en rougissait plus? Voilà le désordre de celui qui renonce à la Providence par un esprit d'incrédulité.
Mais supposons qu'il le fasse sans préjudice de sa foi, et par une simple révolte de cœur : autre désordre encore moins soutenable, de croire une Providence qui préside au gouvernement du monde, et de ne vouloir pas se soumettre à elle, de ne vouloir pas se régler par elle, ni agir de concert avec elle; d'être assez téméraire, ou plutôt assez insensé, non-seulement pour affecter de s'en rendre indépendant, mais pour prétendre arriver malgré elle aux fins qu'on se propose, et venir à bout de ses entreprises par d'autres moyens que ceux qu'elle a marqués. Tel est néanmoins
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le désordre où conduit insensiblement l'esprit du monde. En croyant même une Providence, on vit dans le monde comme si l'on ne la croyait pas. Car on croit une Providence (appliquez-vous, mon cher auditeur, et reconnaissez-vous ici), on croit une Providence, et toutefois on agit dans les affaires du monde avec les mêmes inquiétudes, avec les mômes empressements, avec les mômes impatiences, avec le même oubli de Dieu dans les succès, avec le même abattement dans les afflictions, avec la même présomption dans les entreprises , que si cette Providence était un nom vide , et qu'elle ne décidât de rien, ni n'eût part à rien. En effet, si la foi de la Providence entrait dans la conduite de notre vie autant qu'elle y devrait entrer , c'est-à-dire si nous ne perdions jamais cette Providence de vue, et si chacun de nous ne se regardait que comme un sujet né pour exécuter ses ordres, dès là il n'y aurait rien dans nous que de raisonnable : nous ne serions ni passionnés, ni emportés, ni vains, ni inquiets, ni fiers, ni jaloux, ni ingrats envers Dieu, ni injustes envers les hommes : soumis à cette Providence, nous aurions dans le monde des intérêts sans attachement, des prétentions sans ambition , des avantages sans orgueil ; nous n'abuserions ni des biens, ni des maux, et nous conserverions en toutes choses cette sainte modération de sentiments et de désirs, qui, selon la maxime de saint Paul, nous rendrait modestes dans la prospérité et patients dans l'adversité. Pourquoi ? parce que tout cela est essentiellement renfermé dans ce que j'appelle la subordination ou la soumission d'une âme fidèle à la Providence de Dieu. Mais parce que l'esprit du monde, qui prédomine en nous, nous fait abandonner cette Providence, par une suite inévitable nous tombons en mille désordres. Nous recevons de Dieu des bienfaits sans les reconnaître, et des châtiments sans en profiter. Ce qui devrait nous convertir, nous endurcit ; et ce qui devrait nous sanctifier, nous irrite et nous désespère. Nous nous élevons, où il faudrait nous humilier; et nous nous troublons, où il faudrait bénir Dieu et nous consoler. Des succès d'autrui nous nous faisons par envie de honteux chagrins, et des chagrins d'autrui de malignes joies. Il n'y a pas un mouvement de notre cœur qui ne soit, pour ainsi parler, hors de sa place ; et cela, parce que ce n'est plus du premier mobile, je veux dire de la foi d'une Providence, que nous recevons l'impression. Or, dès là, Seigneur, comment ne serions-nous pas de toutes vos créatures les plus criminelles, puisqu'en nous retirant d'une conduite aussi sainte et aussi droite que la vôtre, il ne nous reste plus que des voies trompeuses et détournées, où nous faisons autant de chutes que de pas ?
Prenez garde, Chrétiens, et pour bien comprendre la vérité que je vous prêche, remarquez que cet homme du siècle qui se détache de la Providence, pour ne plus dépendre d'elle, ne le fait, ou que pour vivre au hasard et pour suivre en aveugle le cours de la fortune, dont le torrent entraîne toutes les âmes faibles ; ou que pour se gouverner selon les vues de la prudence humaine, dont les sages du monde prennent le parti. Or, je soutiens que l'un et l'autre est pour Dieu l'outrage le plus sensible, et il n'y a personne de vous qui n'en doive convenir avec moi. Car, de n'avoir plus d'autre principe de sa conduite que la fortune, et d'en vouloir suivre le cours, n'est-ce pas tomber dans l'idolâtrie des païens , qui, comme l'observe saint Augustin, au lieu d'adorer les conseils de Dieu dans les événements du monde, aimèrent mieux se faire une divinité bizarre, qu'ils appelèrent Fortune, jusqu'à lui ériger des temples, jusqu'à l'invoquer dans leurs besoins, jusqu'à lui offrir des sacrifices pour l'apaiser, jusqu'à lui rendre des actions de grâces quand ils supposaient qu'elle leur était favorable ? Idolâtrie dont les sages mêmes du paganisme ne pouvaient supporter l'abus. Quelle indignité , disait un d'entre eux, de voir aujourd'hui la Fortune adorée partout, invoquée partout et, au mépris des dieux mêmes, révérée partout comme la divinité du monde! Quid enim est quod nunc toto orbe, locisque omnibus, Fortuna invocatur, una cogitatur, una nominatur, una colitur !
Et n'est-ce pas aussi, Chrétiens, ce que Dieu reprochait aux Israélites, quand il leur disait par la bouche d'Isaïe : Et vos qui dereliquistis Dominum, et obliti estis montem sanctum meum, qui ponitis Fortunes mensam, et libatis super eam; numerabo vos in gladio (1). Pour vous qui avez méprisé mon culte, vous qui dressez un autel à la fortune, et qui, par une apostasie secrète, lui faites dans le fond de vos cœurs des sacrifices, sachez que ma justice vengeresse ne vous épargnera pas. Or, ce sacrilège n'a pas seulement été le crime des Juifs et des païens : on le voit encore au milieu du christianisme, surtout à la cour; et c'en est un des plus grands scandales. Oui, mes chers auditeurs,
1 Isa., LXV, 11.
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et vous le savez mieux que moi : l'idole de la cour, c'est la fortune; c'est à la cour qu'on l'adore ; c'est à la cour qu'on lui sacrifie toutes choses, son repos, sa santé, sa liberté, sa conscience même et son salut ; c'est à la cour qu'on règle par elle ses amitiés, ses respects, ses services, ses complaisances, jusques à ses devoirs. Qu'un homme soit dans la fortune, c'est une divinité pour nous; ses vices nous deviennent des vertus, ses paroles des oracles, ses volontés des lois. Oserai-je le dire? Qu'un démon sorti de l'enfer se trouvât dans un haut degré d'élévation et de faveur, on lui offrirait de l'encens. Mais que ce même homme qu'on idolâtrait vienne à déchoir, et qu'il ne se trouve plus en place, à peine le regarde-t-on. Tous ces faux adorateurs disparaissent, et sont les premiers à l'oublier : pourquoi? parce que cette idole de la fortune qu'on respectait en lui ne subsiste plus. Je sais qu'en tout cela l'on se regarde soi-même; mais c'est justement le désordre de se regarder et de se rechercher ailleurs soi-même qu'en Dieu et dans sa Providence. Il n'y a pas jusques aux gens de bien et aux spirituels qui ne se laissent surprendre à l'éclat d'une fortune mondaine, et qui n'aient quelque part à cette idolâtrie. Non pas, après tout, qu'il soit absolument défendu de se servir de ceux qui sont en crédit, pourvu qu'on les considère comme les ministres de la Providence : mais alors on ne s'appuie sur eux que selon les vues de Dieu ; et l'on ne les emploie pas, ainsi que nous le voyons tous les . jours, pour opprimer l'un , pour supplanter l'autre, pour soutenir l'injustice et pour faire triompher l'iniquité.
Il semble que le parti de ceux qui abandonnent la Providence pour se conduire selon la prudence humaine, devrait être exposé à moins de désordres ; mais c'est en quoi nous nous trompons. Dans ces partisans de la fortune, il y a plus de témérité ; mais dans ces sages du monde, il y a plus d'orgueil. Or, rien n'offense plus Dieu que l'orgueil ; et n'est-ce pas ici qu'il paraît évidemment? Car, quel orgueil qu'un homme faisant fond sur soi-même, s'assurant de soi-même, ne comptant que sur soi-même, se croie suffisamment éclairé pour se gouverner soi-même, et pour avoir droit ensuite de s'applaudir à soi-même de ses avantages, jusques à dire intérieurement, comme ces impies dans l'Ecriture : Manus nostra excelsa, et non Domiuus, fecit hœc omnia (1) ; C'est moi qui me suis fait ce que je suis; c'est
1 Deuter., XXXII, 27.
par mon industrie et par mon travail que je suis parvenu là : l'établissement de ma maison, le succès de mes affaires, le rang que je tiens, tout cela est l'ouvrage de mes mains, et non de la main du Seigneur. Quel orgueil, que n'ayant pas assez de lumières pour nous passer en mille conjonctures du conseil des hommes, nous pensions en avoir assez pour n'être pas obligés de consulter Dieu? Et afin de réduire cette vérité à quelque espèce particulière, quel désordre, par exemple, qu'un père, suivant les seules maximes de la sagesse mondaine, s'estime capable de disposer souverainement de ses enfants, de déterminer leurs vocations, de les engager en tels emplois, de leur procurer tels bénéfices, de leur faire prendre telle ou telle route, sans examiner si ce sont les voies de Dieu? A quoi s'expose-t-il par là, et quelles en sont pour lui, aussi bien que pour ses enfants, les affreuses conséquences ; puisque tout cela, et pour ses enfants et pour lui-même, a de si étroites liaisons avec le salut? Car enfin, du moment que l'homme entreprend de se gouverner indépendamment de Dieu, il se charge devant Dieu de toutes les suites. Si elles sont malheureuses, il en prend sur lui le crime ; et comme la prudence humaine, même la plus raffinée, est sujette à mille erreurs, qui peut dire combien de dettes il accumule les unes sur les autres, dont il faudra rendre compte un jour au souverain Juge? Quand j'ai recours à Dieu, c'est-à-dire quand, après avoir mûrement délibéré selon l'esprit de ma religion, et tâché de bonne foi à connaître l'ordre de Dieu, je viens à décider et à conclure, je puis alors avoir cette confiance, ou que je conclus sûrement, ou que si je manque, Dieu suppléera à mon défaut; que si je m'égare, Dieu aura d'autres voies pour me redresser, et qu'il ne m'imputera pas mon égarement : pourquoi? parce qu'autant qu'il était en moi, j'ai suivi les règles de la prudence chrétienne, en le priant de m'éclairer, et usant des moyens qu'il m'a donnés pour m'instruire de sa volonté. Mais quand je veux moi-même me conduire, je dois répondre de moi-même, et en répondre à un Dieu jaloux de ses droits, et qui, offensé de mon orgueil, n'est pas dans la disposition de me faire grâce. De là, en quels abîmes vais-je me précipiter? Car, pour demeurer toujours dans le même exemple, qu'un père dispose de ses enfants selon les idées de cette damnable politique du monde qui lui sert de règle, qu'arrive-t-il ? vous le savez: pour en élever un, il sacrifie tous les autres.
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Par prédilection pour ceux-ci, il ne fait à ceux-là nulle justice. Il destine à l'Eglise ceux qui pouvaient faire leur devoir dans le monde et il engage dans le monde ceux qui pouvaient utilement servir l'Eglise : et parce qu'il est néanmoins vrai que leur destinée temporelle a un enchaînement presque infaillible avec leur prédestination éternelle, en pensant les établir tous, il les damne tous, et lui-même se damne avec eux et pour eux. S'il s'était, en père chrétien, adressé à Dieu, il se fût préservé de tous ces désordres; mais il n'en a voulu croire que lui-même, et n'en croyant que lui-même, il s'est perdu, il a perdu ses enfants, et s'est rendu devant Dieu personnellement responsable de leur perte et de la sienne.
Voilà pourquoi le plus sage des hommes, Salomon, faisait à Dieu cette excellente prière : Da mihi sedium tuarum assistricem sapientiam, ut mecum sit, et mecum laboret, et sciam quid acception sit apud te (1). Donnez-moi, Seigneur, cette sagesse qui est assise avec vous sur votre trône, afin qu'elle travaille avec moi, et que, sans me tromper jamais, elle m'apprenne comment je dois agir, et ce qui vous est agréable. Prière, mes chers auditeurs, que nous devons faire, chacun dans notre condition, tous les jours de notre vie, prière que Dieu écoutera, parce que ce sera un hommage que nous rendrons à sa providence ; prière qui fera descendre sur nous les plus abondantes bénédictions du ciel parce qu'en honorant Dieu, elle engagera Dieu à s'intéresser pour nous. Sans cela, sans cette soumission à la providence de notre Dieu, nous ne serons pas seulement les plus criminels, mais les plus malheureux de tous les hommes. Vous l'allez voir dans la seconde partie.
DEUXIÈME PARTIE.
C'est un sentiment de saint Augustin qui ne peut être contesté, et qui me paraît aussi propre à nous imprimer une haute idée de Dieu, qu'à nous donner une connaissance parfaite de nous-mêmes ; savoir, que Dieu ne serait pas Dieu, si, hors de lui, nous pouvions trouver un bonheur solide; et que la preuve la plus convaincante et la plus sensible qu'il est notre dernière fin et notre souveraine béatitude, est qu'en nous éloignant de lui par le péché, nous devenons malheureux : Jussisti, Domine, et sic est, ut omnis animus inordinatus pœna sit ipsi sibi. Vous l'avez ordonné, Seigneur, disait ce grand
1 Sap., IX, 4.
homme faisant à Dieu l'humble confession de ses misères et les déplorant, vous l'avez ainsi ordonné, et l'arrêt s'exécute tous les jours, que tout esprit qui se dérègle, et qui veut sortir des bornes de la sujétion et de la dépendance en se séparant de vous, trouve sa peine dans lui-même. Or, c'est là justement, Chrétiens, la seconde proposition que j'ai avancée; et c'est assez de l'avoir conçue, pour en être persuadé : le plus grand malheur de l'homme est de se détacher de Dieu, et de vouloir se soustraire aux lois de sa providence : pourquoi cela? en voici les raisons. C'est qu'en renonçant à cette providence adorable, l'homme demeure, ou sans conduite, ou abandonné à sa propre conduite, source infaillible de tous les maux; c'est qu'en quittant Dieu, il oblige Dieu pareillement à le quitter, et à retirer de lui cette protection paternelle, qui fait, selon l'Ecriture, toute la félicité des justes sur la terre ; c'est qu'il se prive par là de la plus douce, ou plutôt de l'unique consolation qu'il peut avoir en certaines adversités, où la foi seule de la Providence le pourrait soutenir ; enfin, c'est que ne voulant pas dépendre de Dieu par une soumission libre et volontaire, il en dépend malgré lui par une soumission forcée, et que, refusant de se captiver sous une loi d'amour, il ne peut éviter d'être assujetti aux lois les plus dures d'une rigoureuse justice : quatre raisons qui demanderaient autant de discours pour être traitées dans toute leur étendue et toute leur force, mais dont l'exposition simple et courte suffira pour vous convaincre et pour vous toucher.
Imaginez-vous donc d'abord, disait saint Chrysostome, un vaisseau en pleine mer, battu des vents et des tempêtes, bien équipé néanmoins et bien pourvu de tout le reste, mais qui n'a ni pilote ni gouvernail : tel est l'homme dans le cours du monde, quand il n'a plus Dieu pour règle de sa conduite. Au défaut de la Providence, sur quoi peut-il faire fond, et à quoi peut-il s'attacher? S'il trouvait hors de cette Providence quelque chose de stable qui l'arrêtât et qui le fixât, son état peut-être serait moins à plaindre ; mais il faut qu'il convienne avec moi qu'en renonçant à la Providence, et en secouant le joug de Dieu, il ne lui reste que l'un ou l'autre de ces deux partis, je veux dire, ou de mettre son appui dans les hommes, ou d'être réduit à n'avoir plus d'autre ressource que lui-même. Or, des deux côtés, sa condition est également déplorable ; et quoi qu'il fasse, il est inévitablement et incontestablement malheureux. Car , d'être réduit à n'avoir plus d'autre
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ressource que lui-même, qu'y a-t-il, à le bien prendre, de plus terrible? et pour peu que l'homme se connaisse, est-il rien qui soit plus capable de le désoler et de le consterner? Si je me trouvais seul et sans guide dans une solitude affreuse, exposé à tous les risques d'un égarement sans retour, je serais dans des frayeurs mortelles. Si, dans une pressante maladie, je me voyais abandonné, n'ayant que moi-même pour veiller sur moi, je n'oserais plus compter sur ma guérison. Si, dans une affaire capitale, où il s'agirait pour moi non-seulement de ma fortune, mais de ma vie, tout autre conseil que le mien me manquait, je me croirais perdu et sans espérance. Comment donc au milieu du monde, de tant d'écueils et de pièges qui m'environnent de tant de périls qui me menacent, de tant d'ennemis qui me poursuivent, de tant d'occasions où je puis périr, sans autre secours que moi-même, pourrai-je vivre en paix, et n'être pas dans de continuelles alarmes? Aussi, Chrétiens, ce qui fait tous les jours le malheur de l'homme, c'est l'homme même, obstiné à ne vouloir dépendre que de lui-même. Ce qui rend l'homme malheureux, ce n'est point ce qui est hors de lui, ni ce qui est au-dessus de lui, ni ce qui paraît même plus déclaré contre lui ; mais il est lui-même la source de ses peines, parce qu'il veut être lui-même la règle de ses actions. Et il faut par nécessité que cela soit ainsi; car comme, selon l'Ecriture, les pensées des hommes sont incertaines, confuses, timides, surtout à l'égard de ce qui les touche, Cogitationes mortalium timidœ (1) : si l'homme, réduit à lui-même, ne suit que ses propres vues, dès lors le voilà dans l'inquiétude, dans l'irrésolution, dans le trouble, ne pouvant plus s'assurer de rien, obligé à se défier de tout, livré à ses caprices, à ses inégalités, à ses inconstances, esclave d'une imagination qui le joue, sujet aux altérations d'un tempérament qui le domine. Comme il est rempli de passions, et de passions toutes contraires, il doit s'attendre à en être déchiré; et s'il se renferme dans lui-même, dès lors le voilà, selon les différentes situations, accablé de tristesse, saisi de crainte, envenimé de haine, infatué d'amour, dévoré d'une ambition démesurée, desséché des plus malignes envies, transporté de colère, outré de douleur, trouvant en lui-même non pas un supplice, mais un enfer.
Je sais, Chrétiens, qu'il a une raison supérieure à tout cela, dont il peut et dont il doit s'aider ; mais si d'une part elle lui est de
quelque secours, que ne lui fait-elle pas souffrir de l'autre? A quoi lui sert, dit saint Augustin, cette raison non soumise à Dieu et bornée à ses faibles lumières, sinon à le rendre encore plus malheureux, à lui découvrir des biens auxquels il ne peut parvenir, à lui représenter des maux qu'il ne saurait éviter, à exciter en lui des désirs qu'il ne contente jamais, à lui causer des repentirs qui le tourmentent toujours, à lui donner du dégoût pour ce qu'il a, à lui faire sentir la privation de ce qu'il n'a pas, à lui faire apercevoir dans le monde mille injustices qui le désespèrent, et mille indignités qui le révoltent? Il raisonne sur tout, mais ses raisonnements l'affligent ; il prévoit tout, mais ses prévoyances le tuent ; il affecte d'être prudent et sage, mais n'est-ce pas de cette prudence même et de cette vaine sagesse que naissent ses amertumes et ses chagrins? S'il se laissait conduire à Dieu, la seule vue d'une Providence occupée à veiller sur lui fixerait ses pensées, bornerait sa cupidité, adoucirait ses passions, fortifierait sa raison, et dans ce calme de toutes les puissances de son âme il serait heureux : mais parce qu'il veut l'être sans Dieu et par lui-même, il ne trouve hors de Dieu et dans lui-même que misère et affliction d'esprit.
Que fera-t-il donc? convaincu de son insuffisance et ne voulant pas s'attacher à Dieu, mettra-t-il sa confiance dans les hommes ? Ah ! mes chers auditeurs, autre misère encore plus grande. Car, dit le Saint-Esprit, malheur à celui qui s'appuie sur l'homme et sur un bras de chair ! Maledictus qui confidit in homine, et ponit carnem brachium suum (1) ! Et en effet, sans parler du reste, à quelle servitude cet état n'engage-t-il pas? quelle bassesse, en secouant le joug de Dieu, de s'imposer le joug de l'homme; c'est-à-dire de ne plus vivre qu'au gré de l'homme, de ne plus subsister que par son crédit, de n'avoir plus d'autres volontés que les siennes, de ne plus faire que ce qui lui plaît, d'être obligé sans cesse à le prévenir, à le ménager, à le flatter; d'être toujours en peine si l'on est dans ses bonnes grâces ou si l'on n'y est pas, s'il est content ou s'il ne l'est pas ! est-il un esclavage plus ennuyeux et plus fatigant? Mais dépendre de Dieu, dont je suis sûr que la providence ne me peut manquer, voilà ce qui fait ma félicité, et ce qui faisait celle de saint Paul, quand il disait : Scio cui credidi (2). Je sais à qui j'ai confié mon dépôt. Au contraire, quand je pense qu'au défaut de Dieu, sur qui
1 Jerem., XVII, 5. — 2 2 Tim. I, 12.
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je ne veux pas me reposer, je confie ce dépôt, c'est-à-dire ma destinée et mon sort, à des hommes volages, à des hommes intéressés, à des hommes amateurs d'eux-mêmes, qui ne me considèrent que pour eux-mêmes, et qui compteront pour rien de m'abandonner dès que je commencerai de leur être à charge ou que je cesserai de leur être utile; ah! Chrétiens, pour peu que j'aie de sentiment, il faut que j'avoue qu'il n'est rien de comparable à mon malheur. Et certes, dit saint Chrysostome, si cette providence aimable d'un Dieu pouvait être suppléée à notre égard par la protection des hommes, ce serait surtout par celle des princes, que nous regardons comme les dieux de la terre, ou par celle de leurs ministres et de leurs favoris, qui nous semblent tout-puissants dans le monde. Or, ce sont justement là ceux sur qui l'Ecriture nous avertit de ne pas établir notre espérance à moins que nous ne voulions bâtir sur un fondement ruineux : Nolite confidere in principibus (1). Et afin que l'expérience nous rendît sensible ce point de foi, ce sont ceux dont la faveur opiniâtrement recherchée et inutilement entretenue, par une juste punition de Dieu, fait tous les jours plus de misérables, plus d'hommes trompés, délaissés, sacrifiés, et par conséquent plus de témoins de cette grande vérité, que dans les enfants des hommes, je dis même selon le monde, il n'y a point de salut : In filiis hominum, in quibus non est salus (2).
Cependant, Chrétiens, voici le comble de l'aveuglement du siècle. Quelque persuadé que l'on soit d'une vérité dont on a tant de preuves, et qu'il nous est si important de bien comprendre, on s'obstine à la combattre, et l'on aime mieux être malheureux en dépendant de la créature, que d'être heureux en s'assujettissant au Créateur. Malgré les rigoureuses épreuves qu'on fait tous les jours de l'indifférence, de la dureté, de l'insensibilité de ces fausses divinités de la terre, par une espèce d'enchantement on consent plutôt à souffrir et à gémir en comptant sur elles, qu'à jouir de la liberté par une sainte confiance en Dieu. Demandez à ces adorateurs de la faveur, à ces partisans et à ces esclaves du monde, ce qui se passe en eux ; et voyez s'il y en a un seul qui ne convienne que sa condition a mille dégoûts, mille déboires, mille mortifications inévitables, et que c'est une perpétuelle captivité. N'est-ce pas ainsi qu'ils en parlent dans le cours même de leurs prospérités? Mais quand,
1 Psalm., CXLV, 2. — 2 Ibid. 3.
après bien des intrigues, leur politique vient à échouer, et que, par une disgrâce imprévus qui les déconcerte et qui dérange tous leurs desseins, ils se voient oubliés, négligés, méprisés; ah! mes Frères, s'écrie saint Augustin, c'est alors qu'ils rendent un hommage solennel à cette Providence dont ils n'ont pas voulu dépendre. Et c'est alors même aussi que Dieu a son tour, et que, par une espèce d'insulte que lui permet sa justice, et qui ne blesse en rien sa miséricorde, il croit avoir droit de leur répondre, avec ces paroles du Deutéronome : Ubi sunt dii eorum in quibus habebant fiduciam? Surgant, et opitulentur vobis (1); Où sont ces dieux dont vous vous teniez sûrs, et qui devaient vous maintenir? ces dieux dont la protection vous rendait si fiers, où sont-ils? Surgant, et in necessitate vos protegant (2); Qu'ils paraissent maintenant, et qu'ils viennent vous secourir. C'étaient vos dieux, et vous faisiez plus de fond sur eux que sur moi : eh bien ! adressez-vous donc à eux dans l'extrémité où vous êtes ; et puisque vous les avez servis comme des divinités, qu'ils vous tirent de l'abîme, et qu'ils vous relèvent : Surgant, et opitulentur vobis.
De là, Chrétiens, quelle consolation pour un homme ainsi abandonné de Dieu, après qu'il a lui-même abandonné Dieu? quelle consolation, dis-je, surtout en certains états de la vie, où la foi seule d'une Providence nous peut soutenir? Car tandis que cette foi m'éclaire, et que je suis bien persuadé de ce principe qu'il y a un Dieu, dispensateur des biens et des maux, en sorte qu'il ne m'arrive rien que par son ordre, et que pour mon salut et pour sa gloire, j'ai dans moi un soutien contre tous les accidents; quelque indocile, quelque révolté même que je sois selon les sentiments naturels, je ne laisse pas au moins dans la partie supérieure de mon âme, et suivant les vues que me donne la foi, de me dire à moi-même : J'ai tort de murmurer et de me plaindre : Dieu l'a ainsi ordonné; et puisque c'est sa volonté, je dois m'y soumettre. Or, en me condamnant de la sorte, je me console, et cette pensée me fortifie : quoique je ne la goûte pas peut-être d'abord, il suffit que je l'approuve, et que j'y puisse revenir quand il me plaira, pour qu'elle me soit une ressource toujours présente dans ma douleur. Mais quand j'ai une fois effacé de mon esprit cette idée de la Providence, s'il me survient une affliction de la nature de celles où la raison de l'homme est à bout, et qui ne
1 Deut., XXXII, 37, 38. — 2 Ibid. 38.
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peuvent recevoir de la part du monde aucun soulagement, où en suis-je, et que me reste-t-il, sinon de boire tout le calice, et de le boire tout pur, comme les pécheurs, sans tempérament et sans mélange? Verumtamen fœx ejus non est exinanita : bibent omnes peccatores terrae (1). Or, dans le cours de la vie et des révolutions qui y sont si ordinaires, il n'est rien de plus commun que ces sortes d'états : et Dieu le permet, Chrétiens, pour nous convaincre encore plus sensiblement de la nécessité où nous sommes de nous attacher à sa providence ; et pour nous faire voir la différence de ceux qui se confient en elle, et de ceux qui refusent de marcher dans ses voies. Car, de là vient qu'un juste affligé, persécuté, et, si vous voulez, opprimé, demeure tranquille, possède son âme dans la patience et dans une paix qui, selon l'Apôtre, surpasse tout sentiment humain, tire de ses propres maux sa consolation : pourquoi? parce qu'il envisage dans l'univers une Providence à qui il se fait un plaisir de se conformer. Dominus dedit, Dominus abstulit ; sicut Domino placuit, ita factura est (2) ; C'est le Seigneur qui m'avait donné ces biens, c'est lui-même qui m'en a dépouillé : que son nom soit à jamais béni I Au lieu que l'impie, frappé du coup qui l'atterre, fait, pour ainsi dire, le personnage d'un réprouvé, blasphémant contre le ciel, trouvant tout odieux sur la terre, accusant ses amis, plein de fureur contre ses ennemis, se désespérant, et dans son désespoir n'ayant pas même, non plus que ce riche de l'enfer, une goutte d'eau, c'est-à-dire d'onction et de consolation : pourquoi? parce que c'était dans le sein de la Providence qu'il la pouvait puiser, et que cette source est tarie pour lui. Ce qui faisait dire à saint Chrysostome que quiconque combat la Providence, combat son bonheur, parce que le grand bonheur de l'homme est de croire une Providence dans le monde et de lui être soumis.
Que dis-je, Chrétiens, et le mondain, tout rebelle qu'il est, n'est-il pas encore sous le domaine de la Providence? Oui, il y est, et malgré lui il y sera; mais c'est cela même qui achève son malheur. Car de deux sortes de providences que Dieu exerce sur les hommes, l'une de sévérité et l'autre de bonté, l'une de justice et l'autre de miséricorde, au même temps qu'il se soustrait à cette providence favorable en qui il devait chercher son repos, il se trouve livré à cette providence rigoureuse qui le poursuit pour lui faire sentir son
1 Psalm., LXXIV, 9. — 2 Job, I, 21.
empire le plus dominant. Comme si Dieu lui disait : Tu n'as pas voulu te ranger sous celle-ci, tu souffriras de celle-là : car je les ai substituées l'une à l'autre par une loi éternelle et irrévocable; et dans l'étendue que je leur ai donnée, rien ne peut être hors de leur ressort. La providence de mon amour n'a pu t'engager, ce sera donc désormais la providence de ma justice qui te contiendra, qui te réprimera; qui, par des vengeances tantôt secrètes, tantôt éclatantes, se fera sentir à toi, qui, tantôt par des humiliations, tantôt par des afflictions, tantôt par des prospérités dont tu seras enivre, tantôt par des adversités dont tu seras accablé, tantôt par des douceurs qui t'empoisonneront le cœur, tantôt par des amertumes qui t'aigriront, qui te soulèveront et ne te corrigeront pas, te réduira malgré toi dans la dépendance. Et voilà comment Dieu tant de fois en a usé envers certains pécheurs de marque. Voilà comment il a traité un Pharaon, un Nabuchodonosor, un Antiochus, et bien d'autres. Ils n'ont pas voulu le reconnaître comme père; ils ont été forcés à le reconnaître comme juge. Ils n'ont pas voulu servir à glorifier sa providence aimable et bienfaisante ; ils ont servi à glorifier sa providence souveraine et toute-puissante. Ponam te in exemplum (1). Je ferai un exemple de toi, disait-il par son prophète à un libertin ; et c'est ce qu'il a fait et ce qu'il fait encore du peuple juif. Miracle subsistant de la providence d'un Dieu irrité; miracle qui seul peut convaincre les esprits les plus incrédules qu'il y a un premier maître et un Dieu dans le monde, devant lequel toute créature doit s'humilier, et à qui il est juste que tout homme mortel obéisse. Si donc, mes Frères, nous avons quelque égard à notre devoir ou à notre intérêt, soumettons-nous à lui et à sa providence. Soumettons-lui toutes nos entreprises; et sans négliger les moyens raisonnables qu'il nous permet d'employer pour les faire réussir, sans y épargner nos soins, du reste reposons-nous tranquillement et absolument sur lui du succès. Bénissons-le également, et dans les biens, et dans les maux : dans les biens, en les recevant avec reconnaissance; dans les maux, en les supportant avec patience. Demandons-lui sans cesse que sa volonté s'accomplisse en nous, qu'elle s'accomplisse sur la terre, et qu'elle s'accomplisse dans le ciel; sur la terre, où il veut nous sanctifier, et dans le ciel, où il veut nous couronner. C'est ce que je vous souhaite, etc.
1 Nahum, III, 6.
LUNDI CAREME IV
LUNDI CAREME IV
SERMON POUR LE LUNDI DE LA QUATRIÈME SEMAINE. SUR LE SACRIFICE DE LA MESSE.
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ANALYSE.
Sujet. Or, les disciples se souvinrent de ce qui est écrit : Le zèle de votre maison me dévore.
Puisqu'il s'agissait de la maison de Dieu, il ne faut pas s'étonner que le Sauveur du monde marquât tant de zèle contre les profanateurs du temple de Jérusalem. C'est à ce premier temple que nos églises ont succédé ; et ce qui les distingue particulièrement, c'est l'adorable sacrifice que nous y offrons. Sacrifice de la messe, dont je veux, autant qu'il est possible, vous faire connaîtra dans ce discours l'excellence et le prix, afin de vous apprendre par là même avec quel esprit vous y devez assister.
Division. Sacrifice delà messe, sacrifice souverainement respectable : pourquoi? parce que c'est à Dieu qu'il est offert : première partie ; parce que c'est un Dieu qui y est offert : deuxième partie.
Première partie. Sacrifice de la messe, sacrifice souverainement respectable, parce que c'est à Dieu qu'il est offert. Y assister, c'est assister, 1° à la plus grande action du christianisme ; 2° à une action dont la fin immédiate est d'honorer Dieu; 3° à une action qui, prise dans son fond, consiste surtout à humilier la créature devant Dieu; 4° à une action qui, désormais, est l'unique par où ce culte d'adoration, je dis d'une adoration suprême, puisse être extérieurement et authentiquement rendu à Dieu; 3° c'est y assister en toutes les manières qui peuvent nous inspirer lu respect et la révérence due à Dieu.
1° C'est assister à la plus grande action du christianisme. D'où vient que dans les anciennes liturgies le sacrifice est appelé action par excellence; et c'est ainsi que nous l'appelons encore aujourd'hui. Toutefois, nous nous y présentons comme si c'était l'action la moins sérieuse, et qui put être plus impunément négligée.
2° C'est assister à une action dont la fin immédiate est d'honorer Dieu. Chaque action de piété a sa fin particulière, et la fin particulière du sacrifice est l'honneur de Dieu. Dans tous les autres devoirs on peut presque dire que l'homme agit plutôt pour lui-même et pour son intérêt, que pour l'intérêt de Dieu : car si je prie, par exemple, c'est pour m'attirer les grâces de Dieu. Mais quand je vais au sacrifice, qu'est-ce que j'envisage ? d'honorer Dieu. Que serait-ce donc de faire servir à le déshonorer ce qui doit spécialement servir à le glorifier ?
3° C'est assister à une action qui, prise dans son fond, consiste surtout à humilier la créature devant Dieu. Car qu'est-ce que le sacrifice? une protestation que nous faisons à Dieu de notre dépendance et de notre néant. L'oraison, en élevant nos esprits à Dieu, nous élève au-dessus de nous-mêmes; mais le sacrifice nous rabaisse au-dessous de nous-mêmes, en nous anéantissant devant Dieu. Comme donc je ne puis mieux m'humilier devant Dieu qu'en lui offrant le sacrifice, aussi ne puis-je autrement avoir part au sacrifice qu'en m'humiliant devant Dieu. De là, quel désordre lorsque des chrétiens viennent au sacrifice du vrai Dieu, non-seulement sans cette humilité religieuse, mais avec tout l'orgueil du libertinage et tout le faste du monde ?
4° C'est assister à une action qui, désormais, est l'unique par où ce culte d'adoration, je dis d'une adoration suprême, puisse être extérieurement et authentiquement rendu à Dieu. Dans toutes les autres actions, je ne fais point celte protestation publique et solennelle de ma dépendance et de mon néant. Le seul sacrifice est l'aveu juridique de ce que je suis, et de ce que je dois à Dieu. Mais par un renversement bien déplorable, quel sujet ne donnons-nous pas aux païens et aux infidèles de nous faire la même demande que les ennemis du Seigneur faisaient à David : Ubi est Deus tuus ? Où est votre Dieu ?
5° C'est y assister en toutes les manières qui peuvent nous inspirer le respect et la révérence due à Dieu, 1° comme témoins; honneur que l'Eglise ne fait qu'aux fidèles : mais au lieu de nous occuper de Dieu, qui nous est présent et à qui nous sommes présents, nous ne nous occupons que de vains objets, ou qui repaissent notre curiosité, ou qui servent d'amusement à notre oisiveté. 2° Comme ministres ; car nous offrons tous le sacrifice avec le prêtre, sans être néanmoins revêtus du même caractère que le prêtre : fonction si sainte, que quelques-uns même ont conclu de là qu'un pécheur ne pouvait assister au sacrifice de la messe dans l'état de son péché. Conséquence erronée que je rejette : mais, m'en tenant au principe sur quoi elle est établie, ne dois-je pas conclure que, puisque nous assistons au sacrifice en qualité de ministres, tant de crimes que l'on y commet sont autant de profanations ? Qui le croirait, qu'un chrétien choisi de Dieu pour lui offrir un sacrifice tout divin voulût faire du temple même un lieu de plaisir, et du plus infâme plaisir ? Désordre que Tertullien, et après lui saint Jérôme et saint Chrysostome, reprochaient à leurs siècles, mais qui maintenant est plus commun qu'il ne l'a jamais été. 3° Comme victimes : et en effet, puisque nous ne faisons avec Jésus-Christ qu'un même corps, il s'ensuit, dit saint Thomas, que nous sommes immolés avec lui. Par conséquent, nous devons nous mettre dans l'état de ces anciennes victimes qu'on sacrifiait au Seigneur. Elles étaient liées, elles étaient privées de l'usage des sens, elles étaient brûlées par le feu. Ainsi, il faut que la religion nous lie, et nous tienne respectueusement appliqués au sacrifice. Il faut qu'elle nous couvre les yeux, et qu'elle les ferme à tous les objets de la terre. Il faut qu'elle nous consume par le feu de la charité.
Mais n'est-il pas surprenant, comme l'a remarqué Pic de la Mirande, que de tant de religions qui se sont répandues dans le monde, il n'y ait eu que la religion du vrai Dieu dont les temples et les sacrifices aient été profanés par ses propres sujets? La raison de cette différence est que l'ennemi de notre salut ne va point tenter les païens, ni les troubler dans leurs sacrifices, parce que ce sont de faux sacrifices : au lieu qu'il emploie toutes ses forces à nous détourner du sacrifice de nos autels, parce que c'est un sacrifice également glorieux à Dieu et salutaire pour nous.
Deuxième partie. Sacrifice de la messe, sacrifice souverainement respectable, parce que c'est un Dieu qui y est offert. Quand nous aurions vécu sous l'ancienne loi, et que nous n'aurions point eu d'autres sacrifices que ces sacrifices imparfaits dont Dieu avait établi l'usage par le ministère de Moïse, il faudrait toujours y assister avec crainte et avec tremblement. Aussi avec quelle révérence Dieu voulait-il que les Juifs entrassent dans le sanctuaire pour lui offrir leurs sacrifices et le sang des animaux; et avec quel zèle et quelle fidélité ce peuple, d'ailleurs si indocile, s'acquittait-il de ce devoir? Qu'eussent-ils donc pensé, et qu'eussent-
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ils fait, s'ils eussent eu comme nous à offrir le sacrifice d'un Dieu; et que devons-nous penser, que devons-nous faire nous-mêmes ? Sur cela, je me contente de trois considérations.
Première considération. Quand je vais au sacrifice que célèbre l'Eglise, je vais au sacrifice de la mort d'un Dieu ; à un sacrifice dont réellement et sans figure la victime est le Dieu même que j'adore. Si donc par de sensibles outrages j'ose encore lui insulter comme les Juifs qui le crucifièrent, ne suis-je pas digne de ses plus rigoureuses vengeances?
Seconde considération. Pourquoi ce Dieu de miséricorde s'immole-t-il dans le sacrifice de nos autels? pour nous apprendre et pour nous aider à faire ce que nous ne pouvons faire sans lui et que par lui, je veux dire à honorer Dieu autant que Dieu le mérite et qu'il le demande. Car pour cela, dit saint Thomas, il a fallu un sujet d'un prix infini, et offert d'une manière infinie. Mais tandis que Jésus-Christ, dans cet état de victime, honore son Père : Ego honorifico Patrem, il semble que nous prenions à tâche de détruire par nos scandales tout l'honneur qu'il lui rend par ses anéantissements. Faisons par proportion ce qu'il fait, si nous voulons par proportion glorifier Dieu comme il le glorifie.
Troisième considération. Que fait encore Jésus-Christ dans ce sacrifice? non-seulement il apprend aux hommes à honorer Dieu, mais il y traite de leur réconciliation avec Dieu. Comme médiateur, il plaide leur cause, et il offre le prix de la rédemption : Ego pro eis sanctifico meipsum. Or, reprend saint Bernard, si je voyais le fils unique d'un prince de la terre mourir pour moi, m'arrêterais-je, tandis qu'il meurt, à de vains amusements? Et lorsque le Fils unique de Dieu se sacrifie pour mes intérêts, serais-je assez insensé pour faire un jeu du sacrifice même de mon Sauveur? Pensée touchante que saint Jean de Jérusalem exprimait eu des termes moins figurés, mais non moins énergiques ni moins pressants. De là, jugeons quels sentiments nous doivent occuper dans ce sacrifice d'expiation. Ne sont-ce pas ceux d'un pécheur contrit et d'un pécheur reconnaissant?
Je n'ai, en finissant ce discours, qu'un seul raisonnement à vous opposer. Ou vous croyez ce que la foi nous enseigne du sacrifice de notre religion, ou vous ne le croyez pas. Si vous le croyez, comment osez-vous profaner cet adorable sacrifice; et en cela même n'êtes-vous pas plus criminels que les Juifs et que les hérétiques ? Si vous ne le croyez pas, pourquoi y assistez-vous? Que dis-je? et veux-je vous en éloigner? non, Chrétiens : allons-y, mais pour y honorer Dieu, pour y édifier l'Eglise, et pour nous y sanctifier nous-mêmes.
Recordati sunt vero discipuli ejus, quia scriptum est : Zelus domus tuae comedit me.
Or, les disciples se souvinrent de ce qui est écrit : Le zèle de votre maison me dévore. (Saint Jean, chap.II, 17.)
Puisqu'il s'agissait de la maison de Dieu, il ne faut pas s'étonner, Chrétiens, que le Sauveur du monde, envoyé pour soutenir les intérêts et pour venger l'honneur de son Père, marquât tant de zèle contre ces profanateurs qu'il chassa du temple de Jérusalem, le fouet à la main, et dont il renversa les tables et les marchandises. C'est à ce premier temple que nos églises ont succédé ; mais avec d'autant plus d'avantage , que nous y offrons un sacrifice beaucoup plus précieux et plus auguste. Car, ce qui distingue particulièrement les temples, selon la remarque de saint Augustin, ce pi les consacre, et ce qui leur donne un caractère propre de sainteté, c'est le sacrifice. Ils sont saints par la majesté divine qui les remplit; ils sont suints par les exercices de religion qu'on y pratique; ils sont saints par les prières des fidèles qui s'y assemblent; ils sont saints par les louanges de Dieu qu'on y chante, et par les grâces qu'il y répand. Mais du reste, reprend saint Augustin, Dieu se trouve partout, Dieu fait des grâces partout, Dieu peut être prié, béni, servi, adoré partout. Il n'y a que le sacrifice, j'entends le sacrifice de la loi de grâce, qu'il ne soit pas permis de lui offrir partout, et qu'on ne puisse lui présenter que sur ses autels. Quoi qu'il en soit, Chrétiens, c'est de ce sacrifice que je prétends aujourd'hui vous entretenir; c'est, dis-je, de l'adorable sacrifice de la messe. Je veux vous apprendre dans quel esprit et avec quels sentiments vous y devez assister; je veux, autant qu'il m'est possible, corriger tant d'irrévérences et tant d'abus qui s'y commettent. Ce sujet est particulier; mais il y a de quoi allumer tout le zèle des ministres de Jésus-Christ ; car il n'est pas seulement ici question de la maison de Dieu, mais de ce qu'il y a dans la maison de Dieu de plus vénérable et de plus grand : et en vous réformant sur ce seul point, je retrancherai presque tous les scandales que nous voyons dans nos temples, puisqu'il est vrai que le sacrifice en est l'occasion la plus ordinaire. Vous en êtes témoin, Seigneur; nous en sommes témoins nous-mêmes; et pour peu que nous soyons sensibles à votre gloire, que devons-nous attaquer avec plus de force, et combattre avec plus d'ardeur? J'ai besoin pour cela de votre grâce, et je la demande par l'intercession de Marie : Ave, Maria.
Ne perdons point de temps, Chrétiens, et pour en venir d'abord au point, que je traite, je dis que rien n'est plus digne de notre attention et de nos respects, que l'excellent et le très-saint sacrifice de la messe. Deux raisons vont vous en convaincre, et feront en deux mots le partage de ce discours. Car je considère cet adorable sacrifice en deux manières et sous deux rapports, savoir, par rapport à son objet, et par rapport à son sujet. Or, quel en est l'objet? Dieu même. Et quel en est au même temps le sujet ? un Dieu. Je m'explique, et ceci va vous faire entendre toute ma pensée. En effet, mes chers auditeurs, que nous proposons-nous dans le sacrifice de nos autels ? d'honorer Dieu, et voilà comment Dieu même en est l'objet. Mais, pour mieux honorer Dieu dans ce sacrifice,
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que lui présentons-nous? l'Homme-Dieu, et c'est ainsi qu'un Dieu en est le sujet. Delà je forme deux propositions, que je vous prie de bien méditer, et qui doivent vous saisir d'une sainte frayeur toutes les fois que vous assistez aux divins mystères. Sacrifice de la messe, sacrifice souverainement respectable; pourquoi? parce que c'est à Dieu même qu'il est offert : ce sera la première partie. Sacrifice de la messe, sacrifice souverainement respectable; pourquoi? parce que c'est un Dieu qui y est offert : ce sera la seconde. L'une et l'autre vous instruira d'une des plus importantes matières, qui est le sacrifice et en vous inspirant de liantes idées de la grandeur de Dieu, réveillera dans vos cœurs tous les sentiments de la religion.
PREMIÈRE PARTIE.
Que faisons-nous, Chrétiens, quand nous assistons aux divins mystères, et au sacrifice de notre religion? Ne le considérons point encore selon le rapport particulier qu'il a avec la personne du Sauveur du monde : arrêtons-nous à cette qualité générale de sacrifice. Qu'est-ce que sacrifice, et qu'entendons-nous par ces paroles, assister au sacrifice du Dieu vivant? Ali ! Chrétiens, vous ne l'avez peut-être jamais compris, et c'est néanmoins ce que vous ne pouvez trop bien comprendre, puisque c'est un de vos devoirs les plus essentiels. Assister au sacrifice, c'est être présent à l'action la plus auguste et la plus sainte de la religion que nous professons ; à une action dont la fin prochaine et immédiate est d'honorer la majesté de Dieu ; à une action qui, prise dans son fond et dans sa substance, consiste particulièrement à humilier la créature devant Dieu; à une action qui désormais est l'unique par où ce culte d'adoration je dis d'une adoration suprême, puisse être extérieurement et authentiquement rendu à Dieu. C'est, dis-je, y assister en toutes les manières qui peuvent nous inspirer le respect et la révérence due à Dieu ; y assister comme témoins, y assister comme ministres, y assister comme victimes; comme témoins, pour autoriser le sacrifice par notre présence ; comme ministres, pour le présenter avec le prêtre; comme victimes, disent les Pères, pour y être immolés nous-mêmes spirituellement avec la première victime, qui est Jésus-Christ. Si donc nous n'accomplissons pas ce devoir avec toute la retenue et toute la piété qu'il demande, ne faut-il pas conclure que le principe de la foi est ou altéré ou corrompu dans nos cœurs? Reprenons chacun de ces articles, et ne perdez pas de si solides instructions.
Oui, Chrétiens , assister au sacrifice du vrai Dieu, c'est assister à l'action la plus sainte et la plus auguste de la religion. De là vient que, dans les anciennes liturgies , le sacrifice était appelé action par excellence ; et c'est ainsi que nous l'appelons encore aujourd'hui, puisque, suivant l'observation d'un savant cardinal de notre siècle, ces mots du sacré canon, infra actionem, ne signifient rien autre chose que infra sacrificium ; comme si l'Eglise avait voulu nous avertir qu'en effet la grande action de notre vie est le sacrifice. Et voilà ce qui de tout temps , a donné aux peuples de si hautes idées du sacrifice et de tout ce qui le regarde; voilà ce qui leur a rendu si vénérable la majesté des temples, la sainteté des autels, la dignité des prêtres, sentiment si universel, qu'on peut le mettre au rang de ceux où, selon la pensée de Tertullien, il semble que notre âme soit naturellement chrétienne. Mais de ce principe quelle conséquence ne puis-je pas tirer d'abord contre vous? et comment arrive-t-il que dans une action où il paraît que la nature nous ait déjà faits à demi chrétiens, la corruption du libertinage nous fasse tous les jours devenir païens, et moins que raisonnables? Car enfin, mon cher auditeur, vous êtes obligé de reconnaître que ce qu'il y a pour vous de plus divin , et par conséquent de plus respectable, c'est le sacrifice du Dieu que vous servez; et toutefois vous ne craignez pas de vous y présenter comme si c'était l'action la moins sérieuse, et qui pût être plus impunément négligée : vous y venez avec une imagination distraite, avec des pensées toutes profanes, avec des yeux égarés; et vous y demeurez avec froideur,avec dégoût, et dans des postures pleines d'indécence. Qu'un homme traitât une affaire temporelle avec aussi peu de réflexion, on le mépriserait. Ici c'est l'affaire capitale, ou, comme parle saint Ambroise, c'est l'affaire d'état qui se traite entre Dieu et l'Eglise ; et vous n'y donnez nulle attention ; vous n'y avez ni modestie, ni recueillement; vous y assistez par coutume, par cérémonie ; vous n'y appliquez ni votre esprit, ni votre cœur : n'est-ce pas outrager Dieu,, et l'outrager dans l'action même, et dans le temps où vous devez spécialement l'honorer?
Je dis dans l'action même où vous devez spécialement l'honorer ; ceci est remarquable, Car, qu'est-ce que le sacrifice, en le regarda par rapport à Dieu, et quelle en est la fin? Le sacrifice, disent les théologiens, est un acte de
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religion dont le caractère propre est d'honorer l'être de Dieu. Mais quoi ! toutes nos actions saintes et vertueuses ne se rapportent-t-elles pas à celte fin? Il est vrai, chrétiens : mais ce rapport n'est pas le même que dans le sacrifice. Voici ma pensée. Dieu est la fin générale et dernière de toutes nos actions, c'est ce qu'elles ont de commun : mais chaque action de piété a de plus une fin prochaine et particulière qui la distingue des autres, et d'où sa perfection dépend. Or, je dis que la fin particulière et immédiate qui distingue le sacrifice est d'honorer Dieu. Prenez garde: dans tous les autres devoirs, on peut presque dire que l'homme agit plutôt pour lui-même et pour son intérêt, que pour l'intérêt de Dieu. Car si je prie, c'est pour m'attirer les grâces de Dieu; si je fais pénitence, c'est pour m'acquitter auprès de la justice de Dieu ; si je pratique de bonnes œuvres, c'est pour m'enrichir de mérites devant Dieu; si je participe au divin sacrement, c'est pour me sanctifier en m'unissant à Dieu. Mais quand je vais au sacrifice, qu'est-ce que j'envisage ? d'honorer Dieu : voilà le seul objet que je me propose, et qui doit être le terme de mon intention, si mon intention est conforme à la nature de mon action. Or jugez de là ce qu'il faut penser d'un chrétien qui fait servir à déshonorer Dieu ce qui doit uniquement servir à le glorifier ? Qu'a fuit Dieu en instituant le sacrifice? Il a dit à l'homme : Voilà l'hommage que je demande et que j'attends de toi. Tu ne savais pas encore bien reconnaître la souveraineté de mon domaine, et ! je veux moi-même te l'enseigner. C'est par le devoir que je te prescris, et à quoi tu satisferas en assistant au sacrifice de mes autels. Cela supposé, reprend saint Jérôme, profaner ce sacrifice par des immodesties et par des scandales ; y venir comme l'on va à un passe-temps, à un spectacle, à une assemblée mondaine; en sortir sans y avoir eu nul sentiment, nul souvenir de Dieu : Ah! mes Frères, c'est cette espèce d'abomination que le prophète Daniel avait prévue avec horreur, et qui devait paraître dans le lieu saint.
Elle va plus loin, et comprenons-en toute dignité. En effet, si la fin particulière du sacrifice est d'honorer Dieu, en quoi consiste cet honneur que nous rendons ou que nous devons rendre à Dieu? Ce culte, répond saint Thomas, consiste dans une protestation actuelle que je fais à Dieu de ma dépendance, dans un aveu respectueux de ma misère et de ma bassesse, dans un exercice, pour ainsi dire, d'anéantissement, et, si je suis pécheur, dans une confession humble et sincère de mon péché; car tout cela doit entrer dans le sacrifice, considéré de la part de l'homme ; et voilà pourquoi l'hostie est détruite et consommée, pour marquer que l'homme n'est qu'un néant, et dans l'ordre de la nature et dans celui de la grâce. En quoi, dit saint Augustin, paraît l'admirable opposition qui se rencontre entre l'oraison et le sacrifice : car l'oraison, en élevant nos esprits à Dieu, nous élève au-dessus de nous-mêmes, au lieu que le sacrifice nous rabaisse au-dessous de nous-mêmes, en nous anéantissant devant Dieu. Par le sacrifice j'honore Dieu, si je puis parler de la sorte, aux dépens de ce que je suis; et dans l'oraison, Dieu, par le commerce qu'il veut bien avoir avec moi, m'honore en quelque manière aux dépens de ce qu'il est. Quoi qu'il en soit, mon sacrifice est inséparable de mon humilité ; et comme je ne puis mieux m'humilier devant Dieu qu'en lui offrant le sacrifice, aussi ne puis-je autrement avoir part au sacrifice, qu'en m'humiliant devant Dieu. Il n'en est pas de même des anges, ajoute saint Chrysostome; les anges peuvent être présents au sacrifice, et s'y humilier : mais l'humilité des anges, quelque profonde qu'elle puisse être, n'est point essentielle au sacrifice, comme celle des hommes. Pourquoi? parce que le sacrifice qu'offre l'Eglise étant le sacrifice des hommes et non des anges, il ne dépend point, pour être complet, de l'humilité des anges, mais de l'humilité des hommes. De là, Chrétiens, quel désordre, lorsque des hommes, portant sur le front le caractère de la foi, viennent au sacrifice du vrai Dieu, non-seulement sans cette humilité religieuse, mais avec tout l'orgueil du libertinage et de l'impiété; lorsqu'à peine ils y fléchissent le genou, qu'ils y parlent, qu'ils y agissent comme il leur plaît et sans égard, et que, sur cela même, ils rejettent avec mépris les sages remontrances et la correction charitable des ministres du Seigneur! Mépris qui ne doit point, mes Frères, ralentir l'ardeur de notre zèle, ni nous fermer la bouche par un silence timide et lâche, quand le devoir de notre ministère nous oblige à nous expliquer. Car où en serait notre religion, si de tels abus y devaient être tolérés? Ah! Chrétiens, assister au sacrifice, c'est venir protester à Dieu que nous dépendons de lui, que nous attendons tout de lui, que nous n'adorons que lui, que nous sommes disposés à nous anéantir pour lui. Mais, mon cher auditeur, pensez-vous lui dire tout cela, en vous
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comportant comme vous faites; en insultant, si je l'ose dire, à l'autel et aux sacrés mystères qu'on y célèbre ; en y prenant des libertés que je ne crains pas, puisqu'il s'agit de l'honneur de mon Dieu, de traiter d'insolences; en les soutenant jusque dans le sanctuaire, avec une audace et une fierté qui ne rougit de rien ? Et vous, femmes chrétiennes, est-ce là ce que vous venez lui témoigner, en vous faisant une si fausse gloire de paraître dans nos temples avec toutes les marques de votre vanité? Je n'entreprends point de contrôler partout ailleurs vos modes et vos costumes ; mais ici je ne puis dissimuler ce qui blesse la majesté divine et le respect qui lui est dû. Faut-il donc, quand vous entrez dans la maison de Dieu, que tout le faste du monde vous y accompagne? Faut-il que l'on vous y distingue par votre luxe et par vos délicatesses ; que vous y affectiez des rangs que l'esprit ambitieux du siècle y a érigés en de prétendus droits, et que vous vous y fassiez rendre des services dont vous sauriez bien vous passer dans le palais d'un prince de la terre? Es-ce là cette humilité si essentielle au sacrifice ? Et si la piété vous y attirait, une piété solide, ne diriez-vous pas à Dieu : Ah ! Seigneur, je ne suis que trop vaine au milieu du monde, mais du moins serai-je humble et modeste devant vous; et, puisque le sacrifice est le tribut d'humilité que je vous dois, je n'irai point m'y présenter avec ce luxe que vous réprouvez. Le monde en use autrement ; mais le monde ne sera pas ma règle : on censurera ma conduite ; mais il me suffira que vous l'approuviez. Aussi, disait Tertullien parlant à des femmes chrétiennes comme vous, et même plus chrétiennes que vous, pourquoi ces ajustements dont vous êtes si curieuses? Vous avez renoncé aux pompes du siècle, vous n'êtes plus des fêtes des païens : pourquoi donc vous parer de ces restes du monde, et les porter au sacrifice de votre Dieu ? 0 profanation ! s'écriait-il, et puis-je bien m'écrier après lui : des femmes cherchent à se montrer avec des habits magnifiques et brillants, dans un sacrifice dont l'essence et la fin principale est l'humiliation de la créature en présence de son Créateur. Elles s'y font voir, selon l'expression du Prophète royal, aussi ornées et plus ornées que les autels : Circumornatœ ut similitudo templi. Elles y emploient tout le temps, à quoi? à s'étudier, à se contempler, à s'admirer, à recevoir un vain encens et à s'attirer de sacrilèges adorations, comme si elles voulaient s'élever au-dessus de Dieu même.
Donnons jour encore à cette pensée : je ne dis pas seulement que le sacrifice est une protestation que l'homme fait à Dieu de la dépendance de son être; mais j'aj ou le que c'est une protestation publique, une protestation solennelle, où l'homme appelle toutes les créatures en témoignage de sa soumission et de sa religion, comme s'il disait : Cieux et terre, anges et hommes, vous m'en serez garants et me voici devant vous pour m'en déclarer. Il y a un Dieu que j'adore, un Dieu souverain auteur, et à qui seul toute la gloire appartient. C'est dans ce sacrifice, et par ce sacrifice, que je viens hautement reconnaître son absolue domination, et m'y soumettre. Il n'y a proprement, Chrétiens, que le sacrifice où l'homme puisse parler de la sorte. Quelque autre exercice de religion que je pratique, ce n'est point là ce qu'il signifie, ou du moins ce n'est point là ce qu'il signifie authentiquement; le seul sacrifice est l'aveu juridique de ce que je suis et de ce que je dois à Dieu. Mais, mes Frères, par un renversement bien déplorable, quel sujet ne donnons-nous pas aux païens et aux infidèles de nous faire, jusques au milieu du plus saint mystère, la même demande ou plutôt le même reproche que David craignait tant d'entendre de la bouche des ennemis du Seigneur : Ne forte dicant in gentibus : Ubi est Deus eorum (1) ? Car où est votre Dieu? peuvent nous dire ces idolâtres. Vous voulez, par cette cérémonie extérieure, nous faire juger du culte intérieur que vous lui rendez; et c'est delà même que nous tirons la plus sensible preuve de votre irréligion. Entrez dans nos temples, et, sans entreprendre de nous instruire, instruisez-vous vous-mêmes par nous. Votre Dieu, dites-vous, est le vrai Dieu; mais au moins n'en êtes-vous que de faux adorateurs. Au contraire, vous prétendez que nous n'adorons que de fausses divinités; mais au moins devez-vous avouer que nous les adorons sincèrement et en esprit. Or, supposant même vos principes et les dogmes de votre foi, lequel des deux croyez-vous le plus criminel, ou d'être religieux comme nous le sommes, en suivant l'erreur, ou d'être des profanateurs comme vous l'êtes, en professant la vérité? C'est de saint Augustin même que j'ai emprunté celle figure, et c'est là-dessus qu'il déployait avec tant d'énergie toute la force de son éloquence et de son zèle.
N'en demeurons pas là, Chrétiens; mais pour achever de nous confondre, voyons en quelles
1 Psalm., LXXVIII, 10.
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qualités nous assistons au divin sacrifice. Comme témoins, disent les docteurs, comme ministres, comme victimes. Comme témoins : oui, mes Frères, vous êtes les témoins de ce qui se passe de plus mystérieux et de plus secret entre Dieu et les hommes. C'est dans cette vue que l'Eglise vous reçoit à son sacrifice, et qu'elle vous oblige même par un précepte particulier à y comparaître.
Honneur qu'elle ne fait pas indifféremment à toutes sortes de sujets, puisque le châtiment le plus sévère qu'elle exerce envers ses enfants rebelles est de leur interdire, par ses censures, le sacrifice qu'elle offre à Dieu. Honneur dont elle exclut même les catéchumènes, quoique déjà initiés dans les mystères de la foi, parce qu'ils n'ont pas encore le caractère du baptême. Elle n'y admet que les fidèles dont la religion lui est connue, et dont elle veut gratifier la piété. Mais au même temps elle les engage à soutenir cette qualité de témoins par un respect digne de Dieu. Quand Dieu, dans l'Ecriture, prend à témoin d'une vérité les êtres insensibles, les cieux en sont ébranlés : Obstupescite, cœli (1); et la terre en est émue jusque dans ses fondements : Commota est, et contremuit terra (2). Et vous, mon cher auditeur, témoin vivant du redoutable sacrifice qui s'accomplit sur nos autels, qu'y faites-vous? Ah! mon Frère, s'écrie saint Jean, patriarche de Jérusalem, n'avez-vous pas entendu le prêtre qui vous sommait de la part de Dieu de vous rendre attentif? Ne vous a-t-il pas averti d'élever votre cœur au ciel : Sursum corda; et n'avez-vous pas répondu qu'il était tourné vers le Seigneur : Habemus ad Dominum? mais à ce moment-là même, vous êtes plus occupé de la terre que jamais ; mais à ce moment-là même vous ne cherchez, en promenant partout vos regards, que des objets, ou qui repaissent votre curiosité, ou qui servent d'amusement à votre oisiveté. Est-ce pour cela que vous êtes appelés à l'autel? est-ce là, Chrétiens, la part que vous prenez à un sacrifice dont vous êtes non-seulement les témoins, mais les ministres?
Car vous l'êtes, mes chers auditeurs, quelle que soit d'ailleurs votre condition ; et ce n'est pas sans sujet que saint Pierre, relevant la dignité des chrétiens, entre les autres titres qui leur conviennent, leur attribue celui du sacerdoce : Regale sacerdotium (3); puisque tout chrétien doit offrir à Dieu le sacrifice de sa rédemption. De là vient que le prêtre, en célébrant dans le sanctuaire, n'y fait pas les oblations
1 Jerem., II, 12. — 2 2 Reg., XXII, 8. — 3 1 Petr., II, 9.
sacrées comme personne particulière, mais comme représentant tout le peuple assemblé. Car il ne dit pas : J'offre, je supplie, je voue, je proteste; mais : Nous protestons, nous vouons, nous offrons, nous supplions, parce qu'en effet tout le peuple offre et supplie avec lui. Non pas que tous soient pour cela revêtus du caractère de l'ordre, comme l'ont avancé quelques hérétiques, fondés sur une parole de Tertullien mal entendue ; mais parce que tous les fidèles, sans porter ce sacré caractère, comme le prêtre spécialement député de Dieu pour présenter le sacrifice, lui sont néanmoins associés dans cette importante fonction. Fonction si sainte (écoutez ceci), que, par cette raison-là même, quelques-uns ont prétendu qu'un chrétien en état de péché ne pouvait, sans se rendre coupable d'un nouveau péché, assister au sacrifice. Je sais sur ce point ce qu'il faut penser. Je sais que c'est une doctrine erronée et même scandaleuse, puisqu'elle donne atteinte au précepte de l'Eglise, qu'elle favorise le libertinage, et qu'elle ôte enfin au pécheur un des plus puissants moyens de conversion. Car, que peut faire un pécheur de plus salutaire, de plus édifiant, de plus propre à lui attirer les grâces du ciel, que de venir, comme le publicain , dans le temple , et d'y offrir, tout indigne qu'il est, ce sacrifice propitiatoire, dont une des principales vertus est d'apaiser la colère de Dieu ? Qu'est-ce que les prophètes recommandaient davantage aux pécheurs de leur temps, que de fléchir le Seigneur et sa justice , par l'oblation des victimes de l'ancienne loi? Ce qui servait alors à la sanctification des hommes servirait-il maintenant à leur damnation ? C'est donc une opinion outrée, et que nous devons hautement rejeter ; mais, en la rejetant, je m'en tiens au principe sur quoi elle est, disons mieux, sur quoi elle paraît établie ; et, de ce principe incontestable, je tire bien d'autres conséquences qui ne doivent pas moins nous faire trembler. Car, puisque nous participons au sacrifice en qualité de ministres, ce ne sera point une exagération si je conclus que tant de crimes qu'on y commet doivent être comptés pour autant de profanations ; qu'un entretien , même indifférent à raison de sa durée, y renferme deux offenses grièves, l'une particulière et d'omission à ces saints jours où le sacrifice est commandé, l'autre commune et d'irrévérence ou de commission à quelque temps et à quelque jour que ce puisse être ; que celui-là ne satisfait point au commandement de l'Eglise, qui sans nulle
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vigilance sur soi-même, sans nul effort pour se recueillir dans la plus grande action du christianisme, laisse impunément et volontairement son esprit se distraire : si, dis-je, je tire toutes ces conséquences, c'est sans craindre d'excéder, puisque je parle d'après les plus sensés et les plus savants théologiens.
Qui le croirait, mes Frères?
(souffrez que, sans insister sur les autres , je m'attache surtout a ce désordre que déplorait le prophète Ezéchiel, et dont il faisait une peinture si conforme à ce qui se passe tous les jours parmi nous) qui le croirait, si tant d'épreuves ne nous l'avaient pas appris et ne nous l'apprenaient pas encore, qu'un chrétien, choisi de Dieu pour lui offrir un sacrifice tout divin et tout adorable, voulût faire du temple même un lieu de plaisir, et du plus infâme plaisir ; qu'il regardât le sacrifice comme une occasion favorable à son impudicité ; qu'il n'y vînt que pour y trouver l'objet de sa passion, que pour l'y voir et pour en être vu, que pour lui rendre des assiduités, que pour lui marquer, par de criminelles complaisances, son attachement, que pour se livrer aux plus sales désirs d'un cœur corrompu? C'est avec douleur que j'en parle, et que je révèle votre honte, mais je serais prévaricateur si je la dissimulais; et il vaut bien mieux, comme dit saint Cyprien, découvrir nos plaies pour les guérir, que de les cacher sans espérance de remède. Ce n'est pas d'aujourd'hui que les Pères s'en sont expliqués. Saint Jérôme et saint Chrysostome n'y apportaient pas plus d'adoucissement que moi, quand ils disaient que l'innocence et la pudicité couraient autant de risques (ne pouvaient-ils pas dire plus de risques?) dans les saints lieux que dans les places publiques ; qu'il était quelquefois aussi dangereux pour une femme chrétienne, ou plutôt pour une femme mondaine, de paraître au sacrifice que dans les cercles et les assemblées du monde ; qu'autrefois on consacrât les maisons des chrétiens pour en faire des temples à Dieu, mais que, dans la suite , les temples de Dieu étaient devenus des maisons d'intrigues et de commerces. Ce sont leurs expressions, que vous entendrez comme il vous plaira : mais , de quelque manière qu'elles dussent être alors entendues, ce qui me fait gémir, c'est qu'elles se vérifient presque parmi nous dans toute la rigueur de la lettre, et que la calomnie suscitée du temps de Tertullien contre les fidèles, savoir, que les plus honteux engagements se formaient et s'entretenaient à la faveur des autels : Inter aras lenocinia tractari ; que ce reproche, dis-je, qui fut, dans ces premiers siècles, une imposture, ne soit dans le nôtre qu'une trop juste accusation.
Avec cela, Chrétiens, êtes-vous en état d'assister au sacrifice en qualité de victimes? êtes-vous en état d'y être immolés vous-mêmes avec Jésus-Christ? et n'est-ce pas ainsi toutefois que vous y devez être encore présents? Ecoutez la preuve qu'en donne saint Augustin. Car, dit ce saint docteur, Jésus-Christ et l'Eglise ne faisant qu'un même corps, il est impossible que l'un soit immolé sans l'autre. Puisque cet Homme-Dieu est le chef de tous les fidèles, et que tous les fidèles lui sont unis comme ses membres, il faut qu'en même temps qu'il est sacrifié pour eux, ils le soient pareillement avec lui ; et que, par un admirable retour, ce Sauveur du monde offre à Dieu toute l'Eglise dans sa personne, en vertu d'une action où lui-même il est offert à Dieu par toute l'Eglise : Cum autem sit Christus Ecclesiœ caput, et Ecclesia Christi corpus, tam ipsa per ipsum , quam ipse per ipsam debet offerri. Théologie divine, et d'où il s'ensuit que nous ne devons donc aller au sacrifice de notre Dien qu'avec le généreux sentiment de l'apôtre saint Thomas, je veux dire que pour y mourir spirituellement avec Jésus-Christ : Eamus et nos, et moriamur cum eo (1). Or, comment y parait un chrétien ainsi disposé? Représentez-vous, mes Frères, l'état de ces anciennes victimes qu'on immolait au Seigneur , et qu'on mettait sur l'autel : elles étaient liées, elles étaient privées de l'usage des sens, elles étaient brûlées du feu de l'holocauste ; voilà votre modèle. Comme victimes de ce sacrifice non sanglant que tous présentez et où vous êtes présentés vous-mêmes, surtout comme victimes spirituelles et raisonnables, selon la parole de saint Pierre : Spirituales hostias (2), il faut que la religion vous lie, et qu'elle vous tienne respectueusement appliqués au saint mystère ; il faut qu'elle vous couvre les yeux, et qu'elle les ferme à tous les objets de la terre ; il faut qu'elle vous consume du feu de la charité. Mais si vous imilez le crime des successeurs d'Aaron, si comme eux vous portez dans le tabernacle un feu étranger, si c'est une habitude vicieuse qui vous y conduit et qui vous y relient; si, bien loin d'y captiver vos sens, vous leur donnez là toute licence : ah! mon Frère, conclut saint Chrysostome, vous êtes toujours alors une victime, mais une victime de malédiction : une victime non plus
1 Joan., XI, 16. — 2 1 Petr., II, 5.
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de la miséricorde, mais de la colère et de la vengeance de Dieu.
N'est-il pas surprenant.
Chrétiens, comme l'a observé le savant Pic de la Mirande, que de tant de religions qui se sont répandues dans le monde et qui y ont si longtemps dominé, il n'y ait eu que la religion de Jésus-Christ dont les temples aient été profanés par ses propres sujets ? On a bien vu les Romains violer le temple des Juifs, on a vu les chrétiens briser les idoles du paganisme : mais a-t-on vu des [«lions s'attaquer eux-mêmes à leurs dieux, et souiller les sacrifices qu'ils leur offraient? Pourquoi cette différence? En voici, ce me semble, une raison : c'est que l'ennemi de notre salut no va point tenter les païens, ni les troubler au milieu de leurs sacrifices, parce que ce sont de faux sacrifices, et qu'il reçoit lui-même l'encens qu'on y brûle. Au lieu qu'il emploie toutes ses forces pour nous détourner du sacrifice de nos autels, et pour nous en faire perdre le fruit, parce que c'est Je vrai sacrifice, le grand sacrifice , un sacrifice également glorieux à Dieu et salutaire pour nous. Ainsi, mes Frères, à quelques désordres que soit exposé le sacrifice de notre religion, n'entrons pour cela en nulle défiance de la religion même que nous professons, et de la pureté de son culte. Malgré tous nos désordres, elle est toujours suinte, puisqu'elle les condamne tous. Mais rentrons dans nous-mêmes, confondons-nous nous-mêmes; disons-nous à nous-mêmes, avec un célèbre écrivain de ces derniers siècles, qu'il faut que la religion de Jésus-Christ soit une .religion plus qu'humaine, puisqu'elle se soutient toujours, malgré l'irréligion des chrétiens; et qu'il faut aussi que l'irréligion des chrétiens soit bien obstinée et bien enracinée, puisqu'ils sont si impies parmi tant de sainteté. Sacrifice de la messe, sacrifice souverainement et doublement respectable, parce que c'est à Dieu qu'il est offert, et que c'est un Dieu qui y est offert. Comme c'est Dieu même qui en est l'objet, c'est encore un Dieu qui en est le sujet ; vous l'allez voir dans la seconde partie.
DEUXIÈME PARTIE.
Je trouve la pensée de saint Chrysostome bien juste et bien-vraie, quand il dit que les temples où nous nous assemblons pour adorer Dieu, sont tout a la fois et l'ornement le plus auguste et l'opprobre le plus visible de noire religion. L'ornement le plus auguste , puisqu'ils sont tous les jours sanctifiés par le sacrifice d'un Dieu Sauveur ; et l'opprobre le plus visible, puisque ce sacrifice, tout divin qu'il est, sert si souvent, non par lui-même, mais par notre libertinage, d'occasion aux chrétiens pour déshonorer la maison de Dieu. Ainsi parlait ce saint évêque, en gémissant sur les scandales qui se commettaient au pied des autels, et dans le sacrifice de la loi de grâce. A quoi j'ajoute la pensée de Guillaume de Paris , que je vous prie de remarquer, parce qu'elle me paraît également solide et touchante. Car, dit ce savant homme, quand nous aurions vécu, selon l'expression de saint Paul, sons les éléments du monde, c'est-à-dire sous les figures de l'ancienne loi ; et que nous n'aurions point eu d'autres sacrifices que ces sacrifices imparfaits dont Dieu avait établi l'usage par le ministère de Moïse, il faudrait toujours y assister avec crainte et tremblement ; il faudrait toujours respecter ces chairs mortes, toujours révérer ces taureaux égorgés et sanglants, toujours se prosterner devant ces autels chargés des oblations et des prémices de la terre. C'étaient des créatures, il est vrai ; mais ces créatures étaient les victimes et les holocaustes du Dieu vivant, et cela seul les élevait à un ordre supérieur, et les consacrait. Aussi, mes Frères, poursuit le même docteur, voyez avec quelle révérence Dieu voulait que tes Juifs entrassent dans le sanctuaire, pour lui offrir leurs sacrifices, et le sang des animaux qu'ils immolaient. Voyez avec quel soin lui-même il les y disposait; combien de préceptes, combien de cérémonies, combien de pratiques, combien de purifications il leur prescrivait. A peine les livres entiers de l'Ecriture ont-ils suffi pour leur en tracer les règles, et pour leur faire entendre sur cela ses ordres. Mais admirez encore plus la constance et l'inviolable fidélité de ce peuplé, d'ailleurs si indocile et si grossier, à s'acquitter de ce devoir. Dans les plus pressantes extrémités, dans l'embarras et le désordre des guerres, dans le siège même de Jérusalem, rien jamais ne les fit manquer à ce culte extérieur, ni à la solennité de leurs fêtes et des sacrifices qui leur étaient ordonnes. Jusque-là, disait du temps même des apôtres un ancien auteur, que le général de l'armée romaine en parut surpris , et que tout païen , tout ennemi qu'il était, il en fut touché, et ne put refuser des éloges à leur zèle et à leur religion : Stupebat Pompeius acres virorum animas, a quibus in medio belli furore, sacrorum reverentiœ nihil defuit. Tel était le caractère de cette nation. Le Sauveur du monde leur reprocha tous les autres vices, mais il ne les accusa
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jamais d'impiété dans les sacrifices qu'ils présentaient à Dieu. Cependant, Chrétiens, dans leurs sacrifices les plus solennels, qu'avaient-ils autre chose que les ombres et seulement que les figures du sacrifice de la loi nouvelle ? Mais c'était assez pour eux, reprend saint Augustin ; c'était, dis-je, assez pour leur rendre vénérables jusques à ces ombres et à ces figures, que ce fussent les figures et les ombres du grand sacrifice que les prophètes leur annonçaient dans la suite des siècles. C'était assez pour les saisir d'une sainte horreur toutes les fois qu'ils assistaient à l'immolation de ces victimes, qui, quoique viles et abjectes, leur représentaient cette victime pure et précieuse, cette hostie divine qui devait être immolée pour eux et pour nous. Or, qu'eussent-ils pensé, qu'eussent-ils fait, s'ils eussent vu, comme nous la vérité? et que devons-nous penser, que devons-nous faire nous-mêmes? Sur cela, mes chers auditeurs, voici trois considérations que je me contente de vous proposer, plutôt par forme de méditation que de discours, et par où je finis en me les appliquant à moi-même. Ne les perdez pas.
Première considération. Quand je vais au sacrifice que célèbre l'Eglise, je vais au sacrifice de la mort d'un Dieu ; le môme qui fut offert sur le Calvaire, le même que Jésus-Christ consomma sur la croix, le môme où ce Dieu-Homme consentit, pour parler avec l'Apôtre, à être détruit et anéanti. Ce n'est point une supposition, c'est un point de foi. J'assiste à un sacrifice dont, réellement, et sans figure, la victime est le Dieu même que je sers et que j'adore. Par conséquent dois-je conclure et devez-vous conclure avec moi, si, par mes respects et mes adorations, je ne relève pas, autant qu'il m'est possible, les abaissements de ce Dieu Sauveur; si j'ajoute aux humiliations de sa croix, qui sont ici renouvelées, celles qui lui viennent de mes irrévérences et de mes scandales; si, le contemplant sur l'autel, mon cœur ne se brise pas, comme les pierres se fendirent au moment qu'il expira; si cette hostie mourante ne fait pas naître dans mon âme une componction aussi vive et aussi religieuse que le fut la douleur du centenier et celle des Juifs qui se convertirent à sa mort; si, par de sensibles outrages, j'insulte encore à son agonie, comme les soldats et les bourreaux qui l'avaient crucifié : ah! ne suis-je pas digne de ses plus rigoureuses vengeances, et ne faut-il pas me traiter d'anathème?
Seconde considération. Pourquoi ce Dieu de miséricorde s'immole-t-il dans le sacrifice de nos autels? Pour nous apprendre, disent les Pères, ce que nous ne pouvons apprendre que de lui ; pour nous aider à faire ce que nous ne pouvons faire sans lui et que par lui, je veux dire à honorer Dieu autant que Dieu le mérite et qu'il le demande. Car c'est pour cela, reprend saint Thomas, qu'il a fallu un sujet d'un prix infini, et offert d'une manière infinie. Or, ce sujet d'un prix infini, c'est Jésus-Christ dans le sacré mystère : ce sujet offert d'une manière infinie, c'est Jésus-Christ en état de victime, en état d'anéantissement, et sacrifié selon la prédiction de Malachie, dans tous les temps et dans tous les lieux du monde. Voilà ce qui était dû à Dieu , et de quoi l’Homme-Dieu est venu nous instruire aux dépens de lui-même. Ce sacrifice de son corps et de son sang est la preuve authentique qu'il nous en donne, et la perpétuelle leçon qu'il nous en fait. Que nous dit-il donc cet excellent Maître, autant de fois que nous nous présentons à son sacrifice? C'est là, mes Frères, que son sang, ce sang adorable, plus éloquent que celui d'Abel, semble nous crier sans cesse, et nous faire entendre ce que le même Sauveur disait aux Juifs : Ego honorifico Patrem (1). Vous voulez savoir ce que je fais ici : j'honore mon Père, je glorifie mon Père, je satisfais à la justice de mon Père; je répare les injures qu'il a reçues, et je rétablis ses intérêts ; je fais triompher sa miséricorde, éclater sa puissance , connaître sa sainteté; je lui rends, et à toutes ses perfections, des dommages proportionnés à sa grandeur. Tel est le dessein qui me fait descendre invisiblement sur cet autel, qui me fait prendre entre les mains des prêtres comme une seconde naissance, qui me fait subir dans le même sens comme une seconde mort: Ego honorifico Patrem. Oui, Chrétiens, c'est ce qu'il nous dit; et si nous ne profitons pas de son exemple, écoutez ce qu'il ajoute : Et vos inhonorastis me (2). Mais vous, ne semble-t-il pas que vous preniez à tâche de détruire, par le plus criminel attentat, tout ce que je rends d'honneur à mon Père par le sacrifice de mon humanité? et n'est-ce pas sur moi que retombent tous les outrages qu'il reçoit de vous? J'obscurcis toute ma gloire, et je m'ensevelis tout vivant en sa présence; et vous vous élevez devant lui et contre lui. Je lui offre dans ma personne un Dieu humilié, un Dieu soumis et obéissant ; et vous venez étaler avec ostentation devant ses yeux le faste du monde et le vain éclat d'une pompe humaine. Je lui
1 Joan., VIII, 49. — 2 Ibid.
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présente dans mon corps une chair innocente et virginale; et vous cherchez jusques à son autel de quoi exciter et de quoi nourrir les brutales cupidités d'une chair criminelle et impure. Je travaille à répandre le feu de son amour, d'un amour tout sacré, et exprimé de son sein même ; et vous ne pensez, jusque dans son temple et à ses pieds, qu'à inspirer, par des nudités immodestes, par des postures indécentes, par des airs libres et sans pudeur, un amour sensuel. J'emploie tous les attraits de ma grâce à sanctifier les âmes et à les lui attacher; et vous employez tous les artifices et tous les enchantements de votre mondanité à les corrompre et à les lui dérober. Est-ce ainsi qu'on l'honore? ou n'est-ce pas ainsi qu'on lui marque le mépris le plus insultant, et que l'on renverse tous mes desseins? Et vos inhonorastis me. Mais voulez-vous en effet, Chrétiens, l'honorer, et l'honorer autant par proportion qu'il le doit être, et qu'il l'attend de vous ? Allez, comme Jésus-Christ obscur et caché, vous prosterner devant cette majesté suprême, et faire à la vue de ses grandeurs, une humble confession de votre indignité. Allez, comme Jésus-Christ obéissant et soumis à la voix de ses ministres, relever son pouvoir par les sentiments d'une soumission parfaite, et par tous les témoignages d'une obéissance entière et sans réserve. Allez dans un esprit de sacrifice, comme Jésus-Christ immolé, lui présenter les hommages de sou Fils, les abaissements de son Fils, le sang de son Fils, ses souffrances, sa passion, sa mort, tous ses mérites, et vous les appliquer, pour être plus en état de le glorifier. Allez vous dévouer vous-mêmes, vous immoler vous-mêmes, sinon par une véritable destruction de vous-mêmes, au moins par une mort spirituelle, et par une totale destruction des désirs déréglés de votre cœur. Ainsi vous l'enseigne ce Dieu victime de la gloire d'un Dieu, et en cette qualité même de victime, votre modèle : Ego honorifico Patrem.
Troisième considération. Que fait encore Jésus-Christ dans ce sacrifice? Achevons, Chrétiens, de nous confondre, et rougissons de notre insensibilité. Non-seulement il apprend aux hommes à honorer Dieu, mais il y traite de leur réconciliation avec Dieu. Comme médiateur, il plaide leur cause, et il offre le prix de leur rédemption. Il ne se contente pas de dire qu'il glorifie son Père : Ego honorifico Patrem; mais s'adressant à son Père même, et lui montrant les fidèles assemblés, il lui dit d'une voix secrète : Ego pro eis sanctifico meipsum (1);
c'est-à-dire, suivant l'explication de saint Jérôme : Je me donne moi-même, je me sacrifie moi-même pour eux. Paroles, ajoute ce saint docteur, qui convenaient aux victimes, et dont, pour la première fois, ce Sauveur des hommes se servit, lorsque actuellement il instituait cette divine Pâque, où il se consacrait en effet lui-même pour les pécheurs; mais paroles qu'il répète encore tous les jours, et qu'il répétera jusques à la fin des siècles, autant de fois qu'on l'offrira sur nos autels : Ego pro eis sanctifico meipsum. Oui, mon Père, c'est pour eux que je suis ici présent; c'est pour tous les hommes en général, et en particulier pour mon Eglise; c'est spécialement pour ceux que vous voyez dans votre maison et auprès de votre sanctuaire, occupés maintenant, ou devant l'être, à ce mystère de salut. Recevez-les, mon Dieu, dans votre grâce; ils sont criminels, mais me voici à leur place pour vous satisfaire ; et que ne peuvent point réparer les satisfactions infinies d'un Dieu comme vous? Ego pro eis sanctifico meipsum.
Ah ! mes Frères, reprend saint Bernard en s'écriant,et réduisant à une figure sensible cette importante vérité; ma cause était désespérée, et j'étais perdu; le souverain juge allait prononcer contre moi un arrêt de mort; mais le fils unique du prince vient à le savoir, et que fait-il? touché de compassion, il se substitue pour moi, et il veut lui-même porter la peine de mon péché. Dans cette vue, il sort de son palais; il dépose toutes les marques de sa dignité, il gémit, il prie, il va s'offrir à la justice de son père. Belle image, Chrétiens, de ce que fait Jésus-Christ dans le sacrifice de son corps et de son sang. Toutefois, poursuit saint Bernard, sans être instruit du péril où je me trouvais exposé, bien loin d'y penser, je m'arrêtais à un vain divertissement. Mais tout à coup j'aperçois mon roi, je le vois pénitent et humilié, je m'approche, j'en demande la raison : enfin j'apprends que c'est de moi qu'il s'agit, et que c'est pour moi qu'il s'est livré. C'est ce que nous voyons si souvent nous-mêmes, mes chers auditeurs, sur cet autel. Or, conclut le même Père, oserai-je encore retourner à mes premiers amusements? que dis-je? oserai-je encore me faire du sacrifice de mon Sauveur un amusement et un jeu ? et serai-je assez insensé pour mêler à ses gémissements et à ses larmes des ris profanes et scandaleux? Adhucne ludam et deludam lacrymas ejus ? Pensée touchante que saint
1 Joan., XVII, 10.
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Jean de Jérusalem exprimait en des termes moins figurés, mais non moins énergiques ni moins pressants. Examinez, disait-il, considérez ce qui se passe. C'est pour vous que l'autel est dressé : Pro te mensa mysteriis exstructa est. C'est pour vous que l'Agneau va être immolé : Pro te Agnus immolatur. C'est pour vous que le prêtre s'intéresse et qu'il sollicite : Pro te angitur sacerdos. Vous êtes le coupable dont on ménage la grâce, et ce sacrifice est le pacte même et le contrat en vertu duquel elle vous est accordée. De là jugez quels sentiments vous doivent donc occuper dans ce sacrifice d'expiation. Ne sont-ce pas ceux d'un pécheur contrit, et d'un pécheur reconnaissant? D'un pécheur contrit : car c'est par cette pénitence du cœur, par cette contrition du cœur, que doit être, pour ainsi dire, scellé et ratifié le traité de paix qui se négocie entre Dieu et vous; et comme l'Apôtre accomplissait dans son corps ce qui manquait à la passion de Jésus-Christ, c'est par là, selon le même langage, que nous devons accomplir ce qui manque au sacrifice de Jésus-Christ. D'un pécheur reconnaissant, au souvenir et à la vue des miséricordes infinies d'un Dieu qui, tout offensé qu'il est, tout juge qu'il est, se fait lui-même, pour vous racheter, votre rançon et le gage de votre salut. David disait : Que rendrai-je au Seigneur pour tout ce qu'il m'a donné? Quid retribuam Domino (1) ? Je prendrai le calice de mon Sauveur, ajoutait le même prophète, et j'invoquerai le nom de mon Dieu : Calicem salutaris accipiam, et nomen Domini invocabo (2). Ce n'est pas assez, poursuivait encore ce saint roi ; mais, en invoquant le Seigneur, je le bénirai mille fois ; et, sans oublier jamais les grâces dont il m'a comblé, je lui présenterai sans cesse le juste tribut de mon amour et le sacrifice de mes louanges : Laudans invocabo Dominum (3). Voilà ce qui doit faire chaque jour, devant l'autel, notre plus commun entretien.
Mais peut-être, mes chers auditeurs, n'êtes-vous pas bien persuadés de la vérité et de la grandeur du divin mystère, dont je vous parle, peut-être une infidélité secrète est-elle la source de tant de désordres qui s'y commettent : car il en faut venir au principe. Quand on vous dit que ce sacrifice est le renouvellement de la mort de votre Dieu, et comme la consommation du grand ouvrage de votre salut, peut-être avez-vous peine à le comprendre.
1 Psalm , CXV, 12. — 2 Ibid. 13. — 3 Psalm., XVII, 4.
Or, sur cela, sans entreprendre de vous convaincre, je n'ai qu'un simple raisonnement à vous opposer, et c'est par là que je finis. Ou vous croyez ce que la foi nous enseigne du sacrifice de notre religion, ou vous ne le croyez pas : quelque parti que vous preniez vous êtes sans excuse ; car si vous le croyez, si, dis-je, vous croyez que c'est un sacrifice offert au vrai Dieu, et où le vrai Dieu lui-même est offert, je conclus que vous êtes donc, en linéique sorte, plus criminels que les Juifs, plus criminels que tant d'hérétiques dont vous avez en horreur les sacrilèges profanations. Il est vrai, les Juifs ont crucifié, comme parle saint Paul, le Seigneur de la gloire : mais, en le crucifiant, ils ne le connaissaient pas ; et s'ils l'eussent connu, dit l'Apôtre, ils n'auraient pas porté sur lui leurs mains parricides : Si enim cognovissent, nunquam Dominum gloriœ crucifixissent (1). Il est vrai, les hérétiques ont porté le feu et le fer dans ses temples, pour les détruire ; ils ont souillé ses autels, ils ont brisé ses tabernacles, ils l'ont lui-même foulé aux pieds : mais en cela même, après tout, ils agissaient conséquemment à leur erreur. Au lieu que, par une contradiction insoutenable, fidèles et infidèles tout ensemble, fidèles de créance et de spéculation, infidèles de mœurs et de pratique, vous profanez ce que vous adorez. Que si d'ailleurs c'est absolument la toi qui vous manque, si vous ne croyez pas Jésus-Christ présent dans ce que nous appelons ?on sacrifice, pourquoi donc y assistez-vous? Que ne levez-vous le masque, et pourquoi vous faites-vous un devoir de célébrer avec nous nos fêtes, et d'obéir à une loi qui, selon vos fausses idées, n'est plus un commandement ni une obligation pour vous ? Ah ! Chrétiens, à quoi nous réduisez-vous? à douter de votre foi,à souhaiter que vous vous retranchiez de la communion des fidèles, que vous vous bannissiez vous-mêmes de nos assemblées, et que vous n'ayez plus de part à nos cérémonies. Que dis-je? non, mes Frères, ce n'est point là le souhait que je forme ; j'attends tout un autre fruit de ce discours. Nous irons toujours à la sainte montagne, sacrifier au Seigneur; mais ce sera désormais le Seigneur lui-même qui nous y attirera. Nous irons nous prosterner devant lui, nous entretenir avec lui, nous unir à lui. Nous irons lui présenter nos hommages, et il les agréera ; lui offrir nos vœux, et il les écoutera; lui demander ses grâces, et il les versera sur
1 1 Cor., II, 8.
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nous avec abondance. Nous irons réparer nos scandales passés, édifier l'Eglise, nous sanctifier nous-mêmes. Nous irons nous laver, nous purifier dans le sang de cette divine hostie, qui doit être pour nous le prix de l'éternité bienheureuse, où vous conduise, etc.
MERCREDI CAREME IV
MERCREDI CAREME IV
SERMON POUR LE MERCREDI DE LA QUATRIÈME SEMAINE.
SUR L'AVEUGLEMENT SPIRITUEL.
ANALYSE .
SUJET. Lorsque Jésus passait, il vit un homme qui était aveugle dès sa naissance.
C'est dans ce miracle que s'accomplit ce jugement adorable dont parlait le Fils de Dieu, lorsqu'il disait : Je suis venu dans le monde; et le jugement que j'y dois exercer est que ceux qui ne voient pas verront, et que ceux qui voient cesseront de voir. Car comme Moïse partagea autrefois tellement l'Egypte, que tout ce qui était habité par les Egyptiens se trouva couvert de ténèbres, tandis que les Israélites jouissaient d'un jour pur et serein : ainsi, au même temps que Jésus-Christ éclaire l'aveugle-né, il aveugle les pharisiens, qui étaient les sages et les spirituels du judaïsme. Jugement qui se renouvelle encore tous les jours parmi nous. Mais sans m'arrêter à ce qu'il a de favorable pour les uns sur qui Dieu répand sa lumière, je veux seulement vous le représenter dans ce discours par ce qu'il a de terrible et d'effrayant pour les autres, que Dieu frappe d'un aveuglement intérieur qui va jusqu'à l'âme, et qui la tient plongée dans les plus grossières et les plus funestes erreurs.
Division. Point de matière sur laquelle l'Ecriture se soit expliquée en des termes plus différente que sur l'aveuglement spirituel. .Mais pour accorder ensemble tous ces textes de l'Ecriture, je distingue, avec saint Thomas, trois sortes d'aveuglements : un aveuglement qui de lui-même est péché, un aveuglement qui est la cause du péché, et un aveuglement qui est l'effet du péché. Sur quoi je dis que l'aveuglement qui de lui-même est péché est, de tous les péchés, le plus pernicieux et le plus contraire au salut : première partie; que l'aveuglement qui est cause du péché est communément, pour servir de prétexte au péché, l'excuse la plus frivole et la moins recevable : deuxième partie; enfin, que l'aveuglement qui est l'effet du péché est la peine la plus terrible dont Dieu dans celte vie puisse punir le pécheur : troisième partie.
Première Partie. Aveuglement, péché, c'est-à-dire qui de lui-même est criminel : pourquoi? parce qu'il est volontaire et affecté. Tel est l'aveuglement des libertins et des prétendus athées, qui dans eux-mêmes et dans les seules vues naturelles ont des lumières plus que suffisantes pour connaître Dieu, et par conséquent ne peuvent cesser de croire en lui que parce qu'ils ne veulent pas s'assujettir à lui, et qu'à force de l'offenser ils parviennent enfin à l'oublier et ensuite à le méconnaître. Excellente idée que Tertullien donnait autrefois de l'athéisme. Tel est l'aveuglement de certains hérétiques de mauvaise foi, qui ne demeurent dans leur hérésie que parce qu'ils sont déterminés à n'en revenir jamais. Tel est l'aveuglement des sensuels et des voluptueux, qui, pour goûter avec moins de trouble leurs infâmes plaisirs, ne veulent pas même entendre parler des vérités éternelles. Tel est l'aveuglement de certains esprits pleins d'eux-mêmes, qui, par un effet pitoyable de leur orgueil, ne peuvent supporter la vérité, dès que la vérité les humilie; qui non-seulement ne veulent pas voir leurs défauts, quoique grossiers, mais veulent même qu'on leur applaudisse jusque dans leurs faiblesses. Tel est l'aveuglement d'une inimité de chrétiens qui ne veulent pas s'éclaircir sur certains faits, sur certains doutes, sur certains troubles de conscience, parce qu'ils sentent bien qu'ils ne sont pas dans la disposition d'accomplir des devoirs à quoi cet éclaircissement leur ferait voir qu'ils sont obligés : Noluit intelligere ut bene ageret.
Or, j'ai dit, et il est vrai que de tous les péchés dont l'homme est capable, il n'y en a point de plus pernicieux ni de plus contraire au salut. 1° Parce que cet aveuglement volontaire exclut la première de toutes les grâces, qui est la lumière divine; et par l'exclusion de cette première grâce, arrête toutes les autres grâces que Dieu tenait en réserve dans les trésors de sa miséricorde, et par où il voulait nous conduire et nous attacher à lui. 2° Parce que cet aveuglement volontaire nous ôte non-seulement la lumière, mais le désir d'avoir la lumière. 3° Parce que cet aveuglement nous donne même une volonté tout opposée, et nous fait fuir la lumière, sans laquelle néanmoins nous ne pouvons parvenir au salut.
Ce péché donc met Dieu lui-même dans une espèce d'impuissance de nous sauver, et l'oblige à nous dire, quoique dans un antre sens, ce que Jésus-Christ dit à l'aveugle de Jéricho : Quid tibi vis faciam? Que veux-tu, pécheur, que je fasse pour toi? Que je te sauve sans grâce? cela ne se peut. Que je te donne des grâces sans lumière? il n'y en eut jamais de la sorte. Que, par des lumières forcées, je te sauve malgré toi? ce n'est point l'ordre de ma providence. Que, par un miracle spécial, je change les lois de cette providence? ma justice s'y oppose, et ma miséricorde même ne l'exige pas.
Je sais que Dieu malgré nous peut nous éclairer : mais il est toujours vrai que quand nous haïssons, quand nous fuyons cette lumière, nous formons tout l'obstacle à notre salut, qu'une créature de sa part y peut former. Et voilà pourquoi je voudrais que tous ceux qui n'écoutent fissent tous les jours à Dieu celte prière que faisait David : Revela oculos meos : Seigneur, éclairez-moi, et ouvrez-moi les yeux. Si je vous demande votre lumière, ce n'est point pour me rendre plus habile dans les affaires du monde ; mais pour n'ignorer rien dans ma condition de toutes vos volontés et de toutes mes obligations.
Deuxième partie. Aveuglement, cause du péché. Ainsi les Juifs crucifièrent Jésus-Christ, parce qu'ils ne le connaissaient pas. Aveuglement très-ordinaire daus le christianisme. Combien tous les jours commet-on de péchés contre la justice, contre la charité, contre la pureté, sans savoir, et parce qu'on ne sait pas que ce sont des péchés? Or, on demande si cet aveuglement, qui est la cause du péché, peut toujours devant Dieu nous tenir lieu d'excuse et nous justifier? mais si cela était, pourquoi David aurait-il demandé à Dieu qu'il oubliât ses ignorances passées? Je vais plus loin, et je soutiens que non-seulement notre ignorance n'est pas toujours une légitime excuse, mais qu'elle ne l'est presque jamais pour la plupart des chrétiens, parce que dans le siècle où nous vivons il y a trop de lumière pour pouvoir s'autoriser de ce prétexte. Si je ne vous avais pas parlé, disait le Fils de Dieu aux Juifs, voire incrédulité serait excusable ; mais maintenant que vous m'avez entendu, vous n'avez plus d'excuse dans votre péché. Appliquez-vous ce reproche. Combien avez-vous de prédicateurs et de maîtres pour vous instruire ?
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Mais enfin, me direz-vous, malgré cette abondance île lumière on ignore cent choses essentielles au salut, surtout à l'égard de certains devoirs. Mais à cela je réponds ce que répondit l’aveugle-né aux pharisiens, qui lui disaient qu'ils ne connaissaient pas Jésus-Christ : In hoc mirabile est quia vos nescitis unde sit, et aperuit oculos meos : Il est étonnant que vous ne sachiez pas d'où il est, et qu'il m'ait rendu la vue. Ainsi, Chrétiens, est-il bien surprenant que nous péchions tous les jours par ignorance et que Dieu ait si abondamment pourvu à notre instruction : In hoc mirabile est. Ils ont Moïse et les prophètes, dit Abraham au mauvais riche qui lui demandait que quelqu'un des morts allât instruire ses frères : Habent Moysem et prohetas. Voilà ce que Dieu dit de nous-mêmes, ou nous dit à nous-mêmes pour notre condamnation. Quand nous péchons alors par ignorance, notre péché est inexcusable : pourquoi? parce que nous agissons, ou contre nos propres lumières, ou du moins contre nos doutes. Contre nos propres lumières : car il nous reste toujours dans notre ignorance même certaines lumières confuses qui nous suffiraient pour éviter le péché, si nous voulions nous en servir, et qui ne nous deviennent inutiles que faute de réflexion. Contre nos car, quand même nous n'aurions pas assez de lumières pour juger, nous en avons souvent assez pour douter.
Souvenons-nous que la première de toutes les obligations est de savoir. Examinons-nous sur ce principe ; et ne nous l'appliquons pas seulement à nous-mêmes, mais étendons-le sur tous ceux dont Dieu nous a chargés. Vous avez des enfants, vous avez des domestiques : leur ignorance ne les excusera pas ; mais elle vous excusera encore moins qu'eux. Car, s'ils sont obligés de s'instruire, vous êtes obligés de pourvoir à ce qu'ils le soient.
Troisième partie. Aveuglement, effet du péché. Il est constant que Dieu aveugle quelquefois les hommes ; et quand l'aveuglement des hommes entre dans l'ordre des décrets divins, il est de la foi que c'est un effet du péché, parce que c'est une des peines dont Dieu punit le péché, selon cette parole d'Isaïe : Excœcavit Deus oculos eorum. De savoir de quelle manière s'accomplit une telle punition, c'est ce que je n'entreprends pas d'examiner. A prendre les termes de l'Ecriture dans toute leur rigueur, on dirait que Dieu, par une action réelle et positive, opère cet aveuglement intérieur : mais à les prendre dans la vente, il faut dire avec saint Augustin que si Dieu nous aveugle, c'est par voie de privation, en retirant ses lumières, et non d'action, en nous imprimant l'erreur. Il y a plus, et j'ajoute, après ce même saint docteur, que Dieu jamais ne nous prive absolument île toutes les lumières de sa grâce, mais seulement de certaines lumières de faveur et de choix, avec lesquelles on agirait, et sans lesquelles on n'agit point.
Or, je prétends que cet aveuglement est le châtiment de Dieu le plus rigoureux. Aussi le prophète Isaïe n'en demandait point d'autre pour venger Dieu des infidélités de son peuple : Excœca cor populi hujus. Ce qui le rend si terrible, c'est que l'aveuglement est un mal pur, sans aucun mélange de bien. Tous les autres maux de la vie peuvent être, si nous le voulons, des moyens de salut, ou comme peines médicinales, ou comme peines satisfactoires, ou comme peines méritoires. Mais l'aveuglement est un mal stérile, qui ne nous sert ni de remède, ni de pénitence, ni de mérite. En quoi ce châtiment ressemble à celui des réprouvés.
Après cela, conclut saint Augustin, dites que Dieu dès cette vie ne punit pas spécialement les pécheurs et les libertins. Si ce Dieu vengeur n'a pas encore exercé sur vous cette justice si sévère, c'est qu'il a usé envers vous de miséricorde. Mais qui sait s'il est résolu d'attendre davantage ? Qui ne tremblera pas dans la pensée qu'il y a un péché que Dieu a marqué comme le dernier terme de sa grâce, je dis de sa grâce efficace et victorieuse ? Quel est-il ce péché ? je n'en sais rien. Mais ce que je sais, ô mon Dieu, c'est que je ne dois rien oublier pour prévenir le malheur dont vous me menacez.
Prœteriens Jesus, vidit hominem cœcum a nativitate.
Lorsque Jésus passait, il vit un homme qui était aveugle dès sa naissance. (Saint Jean, chap. IX, 1.)
Sire,
Ce fut un prodige bien surprenant que celui qui parut dans le monde, et qui est rapporté dans l'Ecriture au chapitre dixième de l'Exode, quand Moïse, disposant à son gré, ou plutôt selon l'ordre et le gré de Dieu, des ténèbres et de la lumière, partagea tellement l'Egypte, que tout ce qui était habité par les Egyptiens se trouva couvert d'une obscure et profonde nuit, en sorte qu'ils ne se distinguaient pas les uns les autres ; au lieu que les Israélites, dans l'étendue du même pays, jouissaient d'un air pur et serein : Et factœ sunt tenebrœ horribiles in universa terra Aegypti;.... ubicumque autem habitabant filii Israël, lux erat (1). Mais j'ose dire, Chrétiens, que voici encore quelque chose de plus prodigieux dans notre évangile, où le Saint-Esprit nous fait paraître des hommes aveuglés par le même miracle qui sert à ouvrir les yeux aux aveugles mêmes, et à leur rendre l'usage de la vue. En effet, le Sauveur du monde, usant de ce pouvoir
1 Exod., X, 22, 23.
absolu qu'il avait reçu de son Père, et qu'il exerçait comme Dieu , guérit un pauvre, aveugle depuis sa naissance; et ce miracle produit tout à la fois deux effets bien opposés. Il éclaire l'aveugle-né, et il aveugle les pharisiens. Il éclaire l'aveugle-né, en lui faisant connaître, beaucoup plus encore par les yeux de l'esprit que par les yeux du corps, l'auteur de son salut, et en l'engageant à l'adorer et à lui rendre hommage comme à son Dieu : Et procidens, adoravit eum (1). Et il aveugle les pharisiens, en leur servant d'occasion pour s'obstiner davantage dans leur incrédulité, et pour refuser plus opiniâtrement de se soumettre à la vérité connue. Deux effets en quoi consistait ce jugement adorable, mais redoutable, dont parlait le Fils de Dieu , et pour lequel il avait été envoyé. Car je suis venu dans le monde, disait-il ; et le jugement que j'y dois exercer est que ceux qui ne voient pas verront, et que ceux qui voient cesseront de voir : In judicium ego in hunc mundum veni, ut qui non vident videant, et qui vident cœci fiant (2). C'est-à-dire : Je suis venu pour guérir l'aveuglement intérieur des âmes humbles et dociles, qui cherchent
1 Joan., IX, 38. — 2 Ibid., 39.
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Dieu de bonne foi, et pour redoubler au contraire, parla soustraction des dons de la grâce, l'aveuglement de ces âmes présomptueuses et superbes que leur orgueil éloigne de Dieu. Or, voici, Chrétiens, ce jugement accompli; car l'aveugle de notre évangile était un homme simple et ignorant, et les pharisiens étaient les sages et les spirituels du judaïsme. Cependant ces sages demeurent dans une infidélité Criminelle, et ce pauvre est rempli des plus pures lumières de la foi. Ces spirituels et ces intelligents deviennent plus aveugles que jamais, et cet aveugle est tout à coup instruit, et pénètre ce qu'il y a de plus saint et de plus divin dans la religion : Ut qui non vident videant, et qui vident cœci fiant. Jugement qui se renouvelle encore tous les jours an milieu de nous. Mais sans m'arrêter à ce qu'il a de favorable pour les uns sur qui Dieu répand toutes les richesses de sa miséricorde, je veux seulement vous le représenter dans ce discours par ce qu'il a de terrible et d'effrayant pour les autres, sur qui Dieu déploie toute la sévérité de sa justice. C'est donc, mes chers auditeurs, de l'aveuglement spirituel que je prétends vous entretenir ; de cet aveuglement intérieur qui va jusques à l'âme, et qui la tient plongée dans les plus grossières et les plus funestes erreurs ; de cet aveuglement, dont saint Augustin disait en s'adressant ci Dieu : Malheur à ces aveugles qui ne vous voient point, ô mon Dieu, et dont les yeux, couverts d'un nuage épais, ne découvrent point vos divines vérités! Vœ caliginantibus ocidis qui te non vident! Je vais vous en faire connaître les différentes espèces, après que nous aurons invoqué le Saint-Esprit par l'intercession de Marie : Ave, Maria.
Il n'y a point de matière sur laquelle l'Ecriture se soit expliquée dans des termes plus différents et même en apparence plus contraires, que sur l'aveuglement spirituel ; car tantôt elle l'impute à la malice des hommes : Excœcavit illos malitia eorum (1); tantôt à la vengeance de Dieu : Excœca cor populi hujus (2) ; tantôt au démon, qu'elle appelle le dieu du siècle : In quibus deus hujus sœculi excœcavit mentes infidelium (3). Quelquefois elle déplore cet aveuglement intérieur comme malheureux, et d'autres fois elle le déteste comme criminel; quelquefois elle en fait un sujet d'excuse : Ignosce illis, nesciunt enim quid faciunt (4); et d'autres fois un sujet de reproches :
2 Isa., VI, 10.— 3 2 Cor., IV, 4.— 4 Luc, XXIII, 34.
Vœ vobis, duces cœci et duces cœcorum (1). Or, c'est la diversité, ou, si vous voulez, l'apparente contrariété de ces expressions, qui a l'ait naître sur cette matière tant d'embarras, et qui l'a rendue si difficile à développer. Cependant, pour l'éclaircir autant qu'il m'est possible, et pour accorder ensemble tous ces textes de l'Ecriture, voici le dessein que je nie propose, et que je vous prie de bien comprendre. Je distingue, avec le docteur angélique saint Thomas, trois sortes d'aveuglements : un aveuglement «roi de lui-même est péché, un aveuglement qui est la cause du péché, et un aveuglement qui est l'effet du péché. Aveuglement, péché ; c'est celui qui nous est marqué dans ces paroles de la Sagesse : Leur propre malice les a aveuglés : Excœcavit illos malitia eorum. Aveuglement, cause du péché; ce fut celui de saint Paul, qui disait de lui-même : J'ai été un blasphémateur, j'ai été un persécuteur de l'Eglise ; mais du reste, je l'ai été par ignorance : Ignorans feci (2). Aveuglement, effet du péché; c'est celui dont parlait Isaïe, en demandant à Dieu qu'il aveuglât le cœur de son peuple : Excœca cor populi hujus. Vous verrez le rapport qu'ont à ces trois points toutes les questions qui regardent l'aveuglement de l'esprit. Mais, auparavant, je fonde sur ces principes de saint Thomas trois propositions qui me paraissent d'une utilité infinie pour l'édification de vos âmes, et qui vont partager ce discours. Car je dis que l'aveuglement qui de lui-même est péché, est, de tous les péchés, le plus pernicieux et le plus contraire au salut; c'est la première partie. Je dis que l'aveuglement qui est cause du péché, est communément, pour servir de prétexte au péché, l'excuse la plus frivole et la moins recevable ; c'est la seconde partie. Je dis que l'aveuglement qui est l'effet du péché, est la peine la plus terrible dont Dieu, dans cette vie, puisse punir le pécheur; ce sera la conclusion. Aveuglement, comble du péché, vaine excuse du péché; et dans cette vie, dernière vengeance du péché, donnez à ces trois points importants toute votre attention.
PREMIÈRE PARTIE.
Soit que nous consultions la foi, soit que nous en jugions par les principes de la droite raison, il est certain qu'il y a un aveuglement qui de lui-même est criminel, parce qu'il est volontaire et même affecté. C'est-à-dire qu'il y a un aveuglement que nous entretenons dans nous,
1 Matth., XXIII, 10. — 2 1 Tim., I, 13.
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d'où nous ne voulons pas sortir, et que nous préférons secrètement à toutes les lumières de la vérité. Un aveuglement qui fait que le pécheur craint de trop voir, et qu'il évite de connaître, ou le mal qu'il fait, ou le bien qu'il ne fait pus, et qu'il est intérieurement déterminé à ne pas faire. Comme s'il disait : Je ne veux pas être plus éclairé que je suis; j'ignore mes obligations, mais je veux bien les ignorer, ou du moins ne les pas approfondir; mon aveuglement me plaît, il m'est commode ; et, bien loin d'en être en peine et de vouloir le corriger, je m'en fais un fonds de tranquillité et de paix, dont dépend toute la douceur et tout le bonheur de ma vie. Telle est la nature de ce péché. Mais se trouve-t-il dans le monde des âmes assez insensées pour en venir jusque-là? Oui, mes chers auditeurs, le monde en est plein ; et ce qui marque encore bien plus la corruption du monde, c'est que l'on en vient jusque-là sans passer pour insensé. Car si ce péché était, dans l'opinion des hommes, généralement décrié et reconnu pour folie, il serait plus rare et moins contagieux; mais aujourd'hui c'est un désordre commun que l'esprit perverti du monde a su même, en quelque façon, autoriser par le nombre et la qualité de ceux qui y sont engagés.
En effet, Chrétiens, prenez garde à cette induction qui va vous développer ma pensée, et qui me servira d'abord de preuve. Je dis que cet aveuglement volontaire et affecté est le péché des libertins et des prétendus athées , qui, dans eux-mêmes et par les seules vues naturelles, ont des lumières plus que suffisantes pour connaître Dieu, et qui par conséquent ne peuvent l'effacer de leur esprit, ni cesser de croire en lui, que parce qu'ils ne veulent pas s'assujettir à lui, et qu'à force de l'offenser, ils parviennent enfin à l'oublier et ensuite à le méconnaître. Excellente idée que Tertullien donnait autrefois de l'athéisme, lorsque, après avoir démontré que Dieu en qualité de premier être est le plus connu de tous les êtres, il concluait que le désordre des impies était de ne vouloir pas reconnaître celui qu'ils ne pouvaient jamais absolument ignorer : Et hœc est summa delicti nolentium recognoscere quem ignorare non possunt. Où vous remarquerez que ce grand homme, bien éloigné de donner dans les vaines subtilités,de certains théologiens modernes, ni de raisonner comme eux, en faisant de dangereuses suppositions sur ce qui regarde l'existence et la foi d'un Dieu, n'admettait point d'ignorance de Dieu qui selon lui ne fût un crime monstrueux ; et cela fondé sur la parole expresse de saint Paul, lequel a toujours traité d'inexcusables ceux qu'une téméraire présomption aveugle jusqu'à douter de la Divinité : Invisibilia ejus per ea quœ facta sunt, intellecta conspiciuntur, ita ut sint inexcusabiles (1).
L'insensé, dit le Saint-Esprit, a balancé entre sa raison et son cœur : sa raison lui a dit qu'il y avait un Dieu,, et son cœur rebelle lui a dit qu'il n'y en avait point; et parce que son cœur a malheureusement prévalu sur sa raison, malgré les vues de sa raison il a suivi le mouvement de son cœur, jusqu'à conclure, conformément à ses désirs, qu'il n'y a point de Dieu dans l'univers : Dixit insipiensin corde suo : Non est Deus (2). Aveuglement volontaire et affecté, qui dans la société des hommes fait les libertins de créance et de religion.
Je dis que c'est le péché de certains hérétiques de mauvaise foi, qui ne sont tels que parce qu'ils sont déterminés à l'être. Car il y en a dont la prévention va jusqu'à ne vouloir pas même s'instruire, jusqu'à rejeter indifféremment et sans choix tout ce qui serait capable de les convaincre, jusqu'à concevoir une secrète aversion pour la vérité, jusqu'à se faire un point de conduite et un principe de ne revenir jamais de leurs erreurs. Prévention que saint Augustin condamnait dans les manichéens , quand il leur reprochait qu'ils avaient moins de docilité pour les sacrés oracles de l'Ecriture et pour la parole de Dieu, que pour les traditions humaines et pour les livres des profanes. Aveuglement volontaire et affecté, qui fait les schismatiques et les hérétiques.
Je dis que c'est le péché des sensuels ci des voluptueux, qui, pour goûter avec moins de trouble leurs infâmes plaisirs , ne veulent pas même entendre parler des vérités éternelles, et ont l'audace de dire à Dieu ce que le saint homme Job leur mettait dans la bouche, pour exprimer le malheur ou plutôt le dérèglement de leur conduite : Et dixerunt Deo : Recede a nobis, scientiam viarum tuarum nolumus (3) ; Ils ont dit à Dieu : Retirez-vous de nous, Seigneur, et cessez de répandre dans nos esprits cette science, quoique divine, qui nous découvre malgré nous les voies de salut. C'est une science importune ; et, dans la possession où nous sommes de vivre au gré de nos liassions et de satisfaire nos sens, elle ne ferait que nous inquiéter et que nous alarmer. Réservez pour d'autres ces vives lumières qui sont les dons précieux de votre grâce : nous ne sommes pas encore disposés à les recevoir, il
1 Rom., I, 20. — 2 Psalm., LII, 1. — 3 Job, XXI, 14.
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en coûte trop pour les suivre, et même il en coûterait trop, si nous les avions, pour ne les pas suivre : il vaut mieux pour notre repos que nous en soyons privés. Il est vrai que la science de vos commandements et de votre loi est la science des saints ; mais elle engage à des choses trop pénibles et trop contraires à toutes nos inclinations, pour souhaiter même que vous nous l'accordiez. Ce renoncement à soi-même, ce crucifiement de la chair, cette nécessité indispensable de la pénitence, tout cela, si nous y pensions, nous désolerait ; et la vue que nous en aurions empoisonnerait ce qu'il y a pour nous dans le monde de plus agréable et de plus doux. Nous aimons mieux passer nos jours dans une ignorance profonde, et être moins instruits, Seigneur, de ce que vous nous commandez, afin de pouvoir jouir sans remords des plaisirs que vous nous défendez. Car c'est ainsi que ces partisans du monde, esclaves de la passion et dominés par la sensualité, s'en expliquent, ou du moins c'est ainsi qu'ils le pensent. Aveuglement volontaire et affecté, qui fait les charnels et les impudiques.
Je dis que c'est le péché de certains esprits pleins d'eux-mêmes, qui, par un effet pitoyable de leur orgueil, ne peuvent supporter la Vérité, du moment que la vérité les humilie ; qui dès là s'opiniâtrent à la fuir, au lieu qu'ils devraient pour cela même la chercher ; qui, comme dit saint Augustin, aiment celte vérité quand elle leur est favorable, mais qui la baissent, qui la rejettent quand ils en craignent la censure : Amant lucentem, oderunt redarguentem. Le péché de ceux qui, possédés de leur amour-propre, ne veulent pas voir leurs défauts, quoique grossiers, et ne peuvent souffrir d'en être repris; qui prennent pour offenses les plus charitables avis qu'on leur donne , et les plus salutaires remontrances qu'on leur fait; qui, bien loin de les recevoir connue de bons offices, s'en font des sujets de ressentiment et d'aigreur, et ne se tiennent obligés qu'à ceux qui, par une fausse amitié ou par une lâche complaisance, ont soin de leur cacher tout ce qui les blesse, de leur dissimuler tout ce qui les mortifie, quelque vrai qu'il puisse être d'ailleurs, et quoiqu'il fût si utile et si nécessaire pour eux de le connaître. Le péché de ceux qui veulent même qu'on leur applaudisse jusque dans leurs faiblesses, et qu'on les loue, comme parle l'Ecriture, jusque clans les désirs de leurs âmes, c'est-à-dire jusque dans leurs passions les plus violentes et dans leurs entreprises les plus injustes, qui mettent tout leur bonheur à être flattés et trompés ; qui comptent le mensonge pour un bienfait, et l'adulation pour une marque de respect : Hi nimirum ( ce sont les termes de saint Jérôme dans la belle peinture qu'il nous en a tracée) gaudent ad circumventionem suam, et illusionem pro beneficio ponunt. Aveuglement volontaire et affecté, qui fait les incorrigibles.
Enfin, je dis que c'est le péché d'une infinité de chrétiens qui, par une autre erreur encore plus damnable, ne veulent pas s'éclaircir sur certains faits, sur certains doutes, sur certains troubles de conscience, parce qu'ils sentent bien , pour peu qu'ils se sondent eux-mêmes , qu'ils ne sont pas dans la disposition d'accomplir des devoirs à quoi cet éclaircissement leur ferait voir qu'ils sont obligés. Et voilà ceux que le Prophète avait en vue dans le psaume trente-cinquième, et dont il disait : Noluit intelligere ut bene ageret (1) : Le pécheur n'a pas voulu savoir le bien, parce qu'il ne l'a pas voulu faire. Ainsi un homme, auparavant obscur et inconnu , s'est poussé par ses intrigues dans ces emplois où, sans un miracle de la grâce, il est presque aussi impossible de se sauver qu'il est facile de s'enrichir en très-peu d'années.
On l'a vu s'élever de l'extrême indigence ou d'un état médiocre, à une prospérité qui scandalise le public. Chargé de l'administration du bien d'autrui, dans le maniement qu'il en a fait, il n'a eu ni l'exactitude, ni peut-être la bonne foi nécessaire pour ne pas confondre les intérêts du prochain avec les siens propres. Celui-ci, dans les fonctions de la magistrature, a cent fois montré, aux dépens du faible et du pauvre, ce qu'il pouvait en faveur de ses amis. Celui-là, pourvu dans l'Eglise de bénéfices, en a joui et en a dissipé les revenus, sans avoir égard aux obligations onéreuses qui y étaient attachées. Si, dans chacun de ces états, l'on venait, après quelque temps, à entrer dans la discussion des choses, et à peser tout dans la balance du sanctuaire, il est évident qu'on y trouverait bien des comptes à rendre, bien des injustices à réparer, bien des restitutions à faire. Or, tout cela embarrasserait et réduirait à des extrémités fâcheuses. Que fait-on? Pour s'en ôter l'inquiétude et le scrupule, on s'en ôte la connaissance. On s'étourdit là-dessus, on prend le parti de n'y point penser. Faut-il cependant s'acquitter d'un devoir de religion; faut-il, pour satisfaire au précepte
1 Psalm., XXXV, 4.
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de l'Eglise, approcher du tribunal de la pénitence, on cherche un confesseur commode, c'est-à-dire un confesseur peu habile ou peu zélé, qui, coulent de voir à ses pieds l'iniquité couverte des apparences de l'humilité, délie sur la terre ce que Dieu dans le ciel ne déliera jamais; et, sans rien exiger davantage qu'une confession légère et superficielle, bénit encore Dieu d'une prétendue conversion, sur laquelle les anges de la paix et les vrais ministres du Seigneur ne peuvent assez amèrement pleurer. Aveuglement qui fait les insensibles et les endurcis.
Or, j'ai ajouté et je soutiens que, de tous les péchés dont l'homme est capable, il n'y en a point de plus contraire au salut. Pourquoi? En voici la raison, qui est sans réplique : parce que cet aveuglement volontaire exclut la première de toutes les grâces, qui est la lumière divine; et par l'exclusion de cette première grâce, nous met dans une espèce d'impossibilité de parvenir à aucune autre grâce. C'est la pensée de saint Augustin : d'où il s'ensuit que ce péché ferme, pour ainsi dire, à Dieu la porte de notre cœur, et réduit Dieu, tout Dieu qu'il est, à moins qu'il n'use de son souverain empire et qu'il ne fasse un dernier effort de sa miséricorde , comme dans l'impuissance de nous sauver. Ecoutez-moi, et vous en allez convenir. Point de péché plus contraire au salut que celui-là. Car, dans tous les principes de la théologie, la première grâce du salut, c'est la lumière qui nous découvre les voies de Dieu, et qui nous fait connaître nos devoirs : lumière absolument nécessaire, puisque dans l'ordre de la grâce aussi bien que dans l'ordre de la nature, pour agir librement il faut connaître, et pour connaître il faut être éclairé de Dieu. Que faisons-nous donc quand nous rejetons cette lumière? nous détruisons dans nous-mêmes le fondement du salut ; et par l'obstacle que nous apportons à cette seule grâce, nous renonçons, autant qu'il est en nous, à toutes les autres grâces que Dieu tenait en réserve dans les trésors de sa miséricorde, et par où il voulait nous convertir et nous attacher à lui.
Car négliger cette lumière, beaucoup plus, la craindre et la fuir, c'est dire à Dieu que nous ne voulons pas qu'il nous prévienne de son amour, que nous ne voulons pas qu'il nous imprime la crainte de ses jugements, que nous ne voulons pas même qu'il nous donne de la confiance en lui, que nous ne voulons pas qu'il touche notre coeur, et qu'il en fasse un cœur pénitent et contrit : comment cela? parce que, dans la doctrine de saint Augustin, la crainte de Dieu , l'amour de Dieu, la confiance en Dieu, la haine du péché, sont autant de grâces d'inspiration et d'affection, qui supposent essentiellement les grâces de lumière et de connaissance. Du moment donc que nous renonçons par un aveuglement volontaire à cette grâce de connaissance , nous nous rendons incapables de tous les autres dons de Dieu, et de tous les sentiments qui pouvaient nous ramener à Dieu. Or, je vous demande si l'on peut rien concevoir de plus directement opposé au salut?
Prenez garde s'il vous plaît : tandis que nous avons ces connaissances qui nous règlent par rapport au salut, quelque pécheur du reste que nous soyons, Dieu agit encore dans nous; et malgré la corruption de nos mœurs nous sommes toujours en quelque manière sous l'empire de sa grâce. D'où vient que le Sauveur disait : Marchez pendant que vous avez la lumière : Ambultate dum lucem habetis (1). Mais dès que cette lumière nous manque, toutes les opérations de la grâce cessent, et nous pouvons dire que nous cessons d'être nous-mêmes dans la voie du salut. Je dis plus : car non-seulement ce péché d'un aveuglement volontaire nous ôte la lumière, mais il nous ôte même le désir d'avoir la lumière; non-seulement il nous fait sortir de la voie du salut, mais il nous fuit perdre en quelque façon l'espérance d'y rentrer, puisqu'il est certain que le premier pat pour rentrer dans la voie du salut est de la chercher, de l'étudier, de vouloir l'apprendre. Or, c'est à quoi ce péché a une essentielle opposition. Saint Chrysostome nous en donne la figure et la preuve dans l'exemple de l'aveugle de Jéricho. Cet aveugle eût-il jamais été guéri par le Fils de Dieu, s'il ne l'avait ardemment désiré ? non ; mais il cria, mais il pressa, mais il importuna, mais il témoigna une envie extrême de voir : Domine, ut videam : et c'est pour cela que Jésus-Christ lui rendit la vue. Nous ne faisons rien de semblable ; c'est-à-dire, nous n'avons pas même ce désir que Dieu nous éclaire, et nous ne pensons pas à l'exciter ni à le demander. Nous sommes donc dans le dernier éloignement où nous puissions être du royaume de Dieu. Je me trompe, il y a encore quelque chose de plus affreux dans ce péché; et quoi ? c'est que souvent, bien loin d'avoir cette volonté sincère d'être éclairés de Dieu, nous en avons une toute contraire ; et qu'au lieu de dire à Dieu : Seigneur, que je voie; nous nous disons secrètement à nous-mêmes,