Œuvres complètes (page 16)
1 Joan., XII, 35.
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par un attachement opiniâtre à notre désordre : Que je ne voie jamais ce qui me gène, et ce qui ne servirait qu'à me troubler. Péché que je n'appelle plus simple péché, mais, si j'ose le dire, une fureur pareille à celle de l'aspic, qui, selon la comparaison du Saint-Esprit, se bouche les oreilles pour n'entendre pas la voix de l'enchanteur : Furor illis secundum similitudinem serpentis : sicut aspidis surdœ , et obturantis aures suas (1). Avec cette différence, dit saint Bernard, que quand l'aspic bouche ses oreilles, c'est pour conserver sa vie, au lieu que quand nous fermons les yeux à la vérité, c'est pour notre ruine et pour notre mort.
J'ai dit que ce péché seul mettait Dieu dans une espèce d'impuissance de nous sauver, et l'obligeait à nous dire, quoique dans un autre sens, ce que Jésus-Christ dit à l'aveugle dont je viens de vous proposer l'exemple : Quid tibi vis faciam (2) ? A quoi m'obliges-tu, pécheur? et dans l'état malheureux où je te vois, que veux-tu que je te fasse? que je te sauve sans grâce? cela n'est pas dans mon pouvoir. Que je te donne des grâces sans lumières? il n'y en eut jamais de la sorte. Que par des lumières forcées je te sanctifie malgré toi ? ce n'est point l'ordre de ma providence. Que par un miracle spécial je change pour toi les lois de cette providence ? ma justice s'y oppose, et ma miséricorde même ne l'exige pas. Il faut donc, en m'accommodant à tes dispositions, que je te laisse périr, et parce que tu veux t'aveugler, que j'arrête le cours de mes grâces, puisqu'il n'y en a aucune qui te puisse convertir, tandis que tu persisteras à ne vouloir pas connaître les vérités du salut.
Je sais. Chrétiens, que Dieu peut, indépendamment de nous , pénétrer nos esprits de ses lumières. Je sais qu'il est de leur essence, en tant que ce sont des grâces, d'être produites dans nous sans nous-mêmes : In nobis , sine nobis, dit saint Augustin. Je sais qu'il ne nous est pas libre de les recevoir ou de ne les pas recevoir quoiqu'il nous soit libre, après les avoir reçues, d'en bien ou d'en mal user. Mais il est toujours vrai que, quand nous haïssons, quand nous fuyons ces lumières, nous formons tout l'obstacle à notre salut qu'une créature de sa paît y peut former ; et que, pour surmonter cet obstacle, il faudrait que Dieu employât des grâces extraordinaires , et qu'il fît un miracle de sa toute-puissance. Or, cela me suffit pour avoir droit de dire que cette espèce d'aveuglement est donc de tous les péchés
1 Psalm., LVII, 5. — 2 Luc, XVIII,
41.
le plus opposé à la conversion et au salut de l'homme. Péché, mes chers auditeurs, où nous devons tous craindre de tomber, mais encore plus ceux qui, dominés par leurs passions, se laissent emporter au torrent du monde. Et voilà pourquoi je voudrais que tous ceux qui m'écoutent se proposassent aujourd'hui de faire tous les jours à Dieu cette prière que faisait si souvent David, et qui marquait si bien la droiture de son cœur : Revela oculos meos (1) : Seigneur, éclairez-moi, et ouvrez-moi les yeux. Illumina tenebras meas (2) : Seigneur , dissipez les ténèbres de mon esprit.
Illustra faciem tuam super servum tuum (3) :
Faites rejaillir l'éclat de votre visage sur votre serviteur. Détrompez-moi des erreurs et des fausses maximes du siècle. Je suis aveugle, il est vrai ; mais au moins par votre miséricorde, ô mon Dieu, je ne me plais pas dans mon aveuglement, puisqu'au contraire je le déplore et que je l'ai en horreur. Je marche dans l'obscurité d'une foi languissante et imparfaite ; mais au moins je désire vos saintes lumières , je vous les demande , je suis dans l'impatience de les obtenir, je les préfère à toute la sagesse mondaine, je veux me disposer à les recevoir. Et parce que je sais que ce n'est point dans le bruit et le tumulte du monde que vous les répandez, et qu'au contraire c'est là qu'elles s'évanouissent, je veux désormais me séparer du monde ; je veux régler mes occupations el mes conversations , et en retrancher le superflu ; je veux m'occuper de vous et de moi-même, afin que dans le silence d'une vie tranquille et intérieure je puisse entendre votre voix, et profiter de vos divines instructions. Ah ! mon Dieu , changez donc et purifiez mon cœur : Cor mundum crea in me, Deus (4). Et comme il ne peut être réglé que par les connaissances de l'esprit, renouvelez le mien : Et spiritum rectum innova in visceribus meis (5). Donnez-moi cette intelligence qui fait les prédestinés et les saints : Da mihi intellectum, ut sciam justificationes tuas (6). Si je vous la demande, Seigneur, ce n'est point pour me rendre plus habile dans les affaires du monde, ce n'est point pour avoir l'estime et l'approbation du monde, ce n'est point pour me distinguer et pour m'élever dans le monde : je serai toujours assez distingué, Seigneur, quand je serai devant vous et auprès de vous ; je serai toujours assez grand, quand je vous craindrai. Mais donnez la-moi pour n'ignorer rien dans ma condition de tous mes devoirs, pour savoir
1 Psalm., CXVIII, 18. — 2 Ibid., XVII,29.
— 3 Ibid., XXX, 17.— 4 Ibid., L, 12. — 5 Ibid. — 6 Ibid., CXVIII, 125.
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toutes vos volontés, et pour les accomplir. Je puis me passer de tout le reste, et je renonce même absolument à tout le reste, s'il me conduit là : Ut sciam justificationes tuas. C'est ainsi, Chrétiens, que vous vous préserverez de ce premier aveuglement, qui de lui-même est péché. Parlons maintenant du second, qui est la cause du péché. C'est la seconde partie.
DEUXIÈME PARTIE.
J'appelle aveuglement cause du péché, quand l'homme ne pèche que parce qu'il est aveugle, et que, dans la disposition où il se trouve, il ne pécherait pas s'il avait certaines vues qu'il n'a pas en effet, mais qu'il pourrait, et par conséquent qu'il devrait avoir. Car il est vrai de dire alors que son aveuglement ou que son ignorance est la cause de son désordre, puisque son ignorance venant à cesser, son désordre cesserait de même. En fut-il jamais un exemple plus authentique, et tout ensemble plus terrible, que le crime des Juifs commis dans la personne du Sauveur du monde? Un Dieu livré à la cruauté des hommes ; un Dieu moqué, outragé, condamné, crucifié ; voilà sans doute un péché dont la seule idée fait horreur, et cependant un péché dont l'ignorance a été le principe. Les pharisiens avaient entrepris de perdre Jésus-Christ, mais ils ne savaient pas que Jésus-Christ était le Messie et le Fils unique de Dieu. Oui, mes Frères, leur dit saint Pierre, prêchant dans leur synagogue, je sais que vous avez agi en cela, aussi bien que vos magistrats, par ignorance : Sed et nunc scio quia per ignorantiam fecistis, sicut et principes vestri (1). Vous avez opprimé le Juste, vous avez donné la mort à l'Auteur même de la vie, vous lui avez préféré un voleur public; mais vous l'avez fait, parce que vous étiez dans l'erreur. Jésus-Christ ne le témoigna-t-il pas lui-même, lorsque sur la croix il dit à son Père : Pardonnez-leur, mon Père, parce qu'ils ne savent ce qu'ils font : Ignosce illis, nesciunt enim quid faciunt. Cependant ils commettaient le plus abominable de tous les crimes : mais, encore une fois, d'où procédait ce crime si abominable? de l'aveuglement où la passion et la haine les avait plongés.
Rien de plus commun dans le christianisme que ces ignorances qui font tomber les hommes dans le péché, ou que ces péchés causés par l'ignorance des hommes. Combien d'injustices dans le commerce, combien d'usures, de prêts où la conscience est blessée, faute de savoir ce
1 Act., III, 17.
que la loi de Dieu permet et ce qu'elle défend? Si j'en avais été instruit, dit-on, je n'aurais eu garde de m'engager dans cette affaire; car à Dieu ne plaise que, pour nul intérêt du monde, je risque jamais mon salut ! Vous le pensez de la sorte, mon cher auditeur, et je le veux croire; mais cependant vous avez fait ce que le Seigneur condamne hautement dans l'Ecriture : d'un argent qui devait être le secours des pauvres et la matière de votre charité, vous avez retiré un profit injuste, et cette usure déguisée, palliée tant qu'il vous plaira, a été la suite de votre ignorance. De même, combien d'aversions, de haines secrètes, d'inimitiés même déclarées, qui n'ont point d'autre fondement que la prévention et l'erreur? Voilà, disait Tertullien, faisant l'apologie des premiers fidèles, d'où viennent toutes les violences qu'exercent contre nous les païens. Ce qui les porte à ces extrémités, c'est la haine qu'ils ont conçue pour la religion chrétienne. Haine fondée sur l'ignorance. Car ils ne haïssent les chrétiens que parce qu'ils ne les connaissent pas; et du moment qu'ils les connaissent ils commencent à les aimer : Haec causa iniquitatis illorum erga christianos : ubi desinunt ignorare, cessant odisse. Or, de chrétien à chrétien, c'est ce qui arrive encore tous les jours. Car combien, par exemple, de péchés contre la charité, combien de discours injurieux et de médisances, combien même de calomnies dont l'ignorance est la source? Si l'on s'était bien instruit de la vérité des choses, on aurait parlé sagement, équitablement, charitablement; et, rendant justice au prochain, on aurait par là conservé la paix. Mais parce qu'on s'est prévenu, parce qu'on ne s'est pas mis en peine de démêler le vrai d'avec le faux; parce que, sur un léger soupçon, ou sur un rapport infidèle, on a cru ce qui n'était pas; en un mot, parce qu'on a ignoré la vérité, on a condamné l'innocence, on a blessé l'honneur et détruit la réputation de son frère, on s'est piqué, on s'est aigri, on s'est emporté; et de là tous les désordres que l'animosité et la vengeance ont coutume de produire. On vous l'a dit cent fois, femmes chrétiennes, et l'on ne peut trop vous le redire : en matière d'impureté, notre religion condamne mille libertés comme criminelles, qui, dans l'estime commune, passent pour de simples vanités, et pour des légèretés dont on ne peut croire que Dieu se tienne si grièvement offensé. Si l'on était bien persuadé que ce sont des péchés et souvent des péchés mortels, est-il croyable que
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tant de personnes élevées dans la piété fussent Néanmoins là-dessus si peu régulières , et qu'elles voulussent exposer ainsi leur salut? Non : mais parce que le monde, ou pour mieux dire, parce que le libertinage du monde s'est mis en possession de qualifier tout cela comme il lui plaît, sans consulter d'autre règle on se le permet sans scrupule, et ce sont ces erreurs du monde qui entretiennent dans les âmes le règne de l'esprit impur. Laissons ce détail qui serait infini, et venons au point important que j'ai présentement à développer.
On demande donc, et voici la grande règle d'où dépend, dans la pratique et dans l'usage de la vie, le jugement exact que chacun doit faire de ses actions ; on demande si cet aveuglement, qui est la cause du péché, peut toujours devant Dieu, notre souverain juge, nous tenir lieu d'excuse et nous justifier. Mais si cela était, répond saint Bernard, Dieu, dans l'ancienne loi, aurait-il ordonné des sacrifices pour l'expiation des ignorances de son peuple? David, dans la ferveur de sa contrition, aurait-il dit à Dieu : Seigneur, oubliez mes ignorances passées : Delicta juventutis meœ , et ignorantias meas ne memineris (1)? N'aurait-il pas dû dire au contraire : Souvenez-vous de mes ignorances; car, puisqu'elles me sont favorables, et qu'elles me doivent servir d'excuse auprès de vous, il est de mon intérêt que vous en conserviez la mémoire? Est-ce ainsi qu'il parle? Non; mais il dit à Dieu : Oubliez-les, effacez-les de ce livre redoutable que vous produirez contre moi, quand vous viendrez me juger. Il n'est donc pas vrai que l'ignorance soit toujours une excuse légitime, lorsqu'il est question de péché.
Je vais encore plus loin, car je prétends qu'elle ne l'est presque jamais pour la plupart des chrétiens. Ceci vous surprendra, mais je l'avance sans hésiter, et je dis hautement que, dans le siècle où nous vivons, une des excuses les moins soutenables est communément l'ignorance : pourquoi? parce que, dans le siècle où nous vivons, il y a trop de lumières pour pouvoir s'autoriser de ce prétexte : Si non venissem et non locutus fuissem, peccatum non haberent (2). Si je n'étais pas venu, disait le Fils de Dieu , et que je ne leur eusse point parlé, leur incrédulité serait excusable; mais maintenant que je leur ai annoncé le royaume de Dieu, et que je ne leur ai rien caché des vérités éternelles, ils n'ont plus d'excuses dans leur péché : Nunc autem excusationem non
7. — 2 Joan., XV, 22.
habent de peccato suo (1). Appliquons-nous ce reproche que Jésus-Christ faisait aux Juifs. Si nous vivions au milieu de la barbarie, dans un siècle où la parole de Dieu fût aussi rare qu'elle l'était, selon l'Ecriture, du temps de Samuel; si l'on nous avait déguisé les vérités de l'Evangile, si l'on ne nous les avait proposées qu'en énigmes et en figures, si l'on n'avait pas eu soin de nous les représenter dans toute leur force, peut-être aurions-nous droit de faire fond sur notre ignorance, et nous serait-elle de quelque usage devant le tribunal de Dieu. Mais dans un royaume aussi chrétien que celui où Dieu nous a fait naître ; mais dans un temps où la parole de Dieu, ce pain d'entendement et de vie, selon l'expression du Sage : Panem vitœ et intellectus (2), se distribue si amplement et si souvent; mais dans une cour où ceux qui écoutent cette parole se piquent de tant d'esprit et de pénétration, dire : je n'avais pas assez de lumières, et j'ai péché par ignorance, c'est un abus, Chrétiens. Une telle excuse est vaine, et n'a point d'autre effet que de nous rendre encore plus criminels. C'est ce voile de malice dont saint Pierre nous défend de nous couvrir, en rejetant sur Dieu ce que nous devons avec confusion nous imputer à nous-mêmes.
Mais enfin, me direz-vous, malgré cette abondance de lumières, on ignore encore cent choses essentielles au salut, surtout à l'égard de certains devoirs. Ah! mes chers auditeurs, je l'avoue; mais c'est justement sur quoi je gémis, que dans un aussi grand jour que celui où nous sommes, il y ait encore tant de choses que nous ne voyons pas, et qu'au milieu de tant de clartés qui nous environnent notre aveuglement subsiste : voilà ce qui me surprend, et ce que je condamne. Quand les pharisiens protestèrent qu'ils ne connaissaient pas Jésus-Christ, et qu'ils ne savaient pas même d'où il était : Hunc autem nescimus unde sit (3); bien loin que cette raison fermât la bouche à l'aveugle-né, elle ne fit qu'allumer son zèle : C'est ce qui paraît bien étonnant, leur répliqua-t-il, que vous ne sachiez pas d'où il est, et que ce soit pourtant lui qui m'ait ouvert les yeux : In hoc mirabile est, quia vos nescitis unde sit, et aperuit oculos meos (4). Comme leur disant qu'après un miracle aussi visible que celui-là, ils ne devaient plus chercher d'excuse dans leur ignorance, parce que ce miracle que Jésus-Christ venait de faire l'avait hautement et pleinement réfutée. Je dis le même de
1 Joan., XV, 24. — 2 Eccli.,
XV, 3. — 3 Joan., IX, 29. — 4 Ibid., 30.
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vous et de moi. Oui, mes Frères, il est bien étonnant que, sans y penser et sans le savoir, nous péchions tous les jours par ignorance, et que Dieu néanmoins ait si abondamment pourvu à notre instruction, qu'il s'explique à nous par tant de voix, qu'il nous parle par tant d'organes, qu'il ait établi tant de ministres pour nous déclarer ses volontés, tant de docteurs pour nous interpréter ses commandements, tant de guides pour nous diriger et pour nous conduire : In hoc mirabile est (1); voilà le prodige, mais le prodige de notre iniquité, dont il serait bien indigne qu'on osât se prévaloir contre Dieu. C'était une erreur du mauvais riche dans l'enfer, de croire que ses frères, qui vivaient encore sur la terre, et qui menaient une vie aussi corrompue que la sienne, pussent s'excuser sur leur ignorance, jusqu'à ce que Lazare ou quelqu'un des morts leur eût été envoyé pour leur parler de la part de Dieu, et pour les instruire du malheureux état où ils se trouvaient engagés. Non, non, lui répondit Abraham, il n'est pas besoin que Lazare, pour cela, sorte du lieu de son repos : ils ont Moïse et les prophètes; qu'ils les écoutent : s'ils ne les écoutent pas, il n'y a plus d'ignorance qui les justifie.
Voilà, Chrétiens, comment Dieu nous traite, quand notre ignorance nous fait tomber dans le désordre, et que notre infidélité présomptueuse et orgueilleuse nous fait souhaiter d'être instruits par des voies extraordinaires: Habent Moysen et prophetas (2) : Ils ont Moïse et les prophètes, c'est-à-dire, ils ont ma loi d'un côté, et ils ont de l'autre des pasteurs, des prédicateurs, des confesseurs, pour leur en donner l'intelligence ; s'ils ne l'accomplissent pas, leur ignorance n'est plus pour eux une raison : Nunc autem excusationem non habent de peccato suo (3). Et en effet, quand après cela nous péchons par ignorance, nous sommes non-seulement coupables, mais inexcusables ; pourquoi ? observez ceci : parce qu'alors nous agissons ou contre nos propres lumières, ou du moins contre nos doutes. Contre nos propres lumières; car au milieu des ténèbres de notre ignorance, nous ne laissons pas d'avoir des lumières confuses qui nous suffisent pour éviter le péché, si nous voulions nous en servir, et qui ne nous deviennent inutiles que faute de réflexion. Or, nous est-il pardonnable de faire si peu de réflexion à l'affaire capitale du salut? S'il s'agissait d'une affaire temporelle, l'esprit ne nous manquerait pas, et nous
1 Joan., IX, 30. — 2 Luc, XVI, 29. — 3 Joan., XV, 22.
saurions bien trouver des lumières pour tu venir à bout; mais pour le salut, nous n'en trouvons point, et je dis qu'il n'y a pas d'apparence que Dieu se contente de cela. Contre nos doutes ; car, quand même nous n'aurions pas assez de lumières pour juger des choses, nous en avons souvent assez pour douter. Or, du moment que nous en avons assez pour douter, si nous passons outre, nous en savons assez pour flécher. Je doute si cette affaire est selon les règles de la conscience, et néanmoins je m'y embarque : je ne suis pas moins coupable que si je commettais le péché avec une évidence entière du péché. Je doute si ce bien m'est légitimement acquis, et toutefois, sans nulle recherche, je le retiens et j'en dispose; c'est comme si je l'enlevais par une violence ouverte; pourquoi? parce qu'il ne nous est pas permis d'agir sur une conscience douteuse, et qu'un doute que je ne veux pas éclaircir m'empêche d'être dans la bonne foi, sans laquelle il n'y a point d'ignorance qui me puisse disculper. Ainsi raisonnent les théologiens.
Ah ! Chrétiens, souvenons-nous que la première de toutes les obligations est de savoir. Souvenons-nous qu'un péché ne peut jamais servir d'excuse à un autre péché, et par conséquent qu'il est inutile de vouloir justifier nos omissions et nos transgressions par nos ignorances, qui sont elles-mêmes de véritables péchés. Souvenons-nous qu'on est souvent plus criminel devant Dieu, ou aussi criminel de dire : Je ne l'ai pas su ; que de dire : Je ne l'ai pas fait. C'est sur ce principe, mes chers auditeurs, que nous devons aujourd'hui nous examiner. Il ne suffit pas de nous l'appliquer personnellement à nous-mêmes; il faut qu'il s'étende sur tous ceux dont Dieu nous a chargés, et dont il nous demandera compte. Car voici le désordre : permettez-moi de vous le reprocher. Vous avez des enfants à élever, et vous les élevez tous les jours dans une ignorance grossière des points les plus essentiels au salut. Vous leur apprenez tout le reste, hors à connaître Dieu et à le servir. Vous leur donnez des maîtres pour les former selon le monde, et vous ne leur pardonnez pas là-dessus les moindres négligences ; mais s'ils sont bien instruits de leur religion, mais s'ils ont la crainte de Dieu, mais s'ils s'acquittent exactement des exercices ordinaires du christianisme, c'est à quoi vous pensez très-peu, et peut-être à quoi vous ne pensez jamais. Vous, Mesdames, vous avez des jeunes filles qui vous doivent la naissance, et à qui vous devez l'éducation : qu'elles
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pèchent par ignorance contre les règles d'une civilité mondaine, vous les reprenez avec aigreur; mais qu'elles pèchent par ignorance contre la loi de Dieu, c'est ce que vous leur passez aisément. Vous avez des domestiques : ils sont chrétiens, et à peine savent-ils ce que c'est que d'être chrétien ; ils viennent au tribunal de la pénitence, et à peine savent-ils ce que c'est que pénitence; ils se présentent à nos sacrements, et ils y commettent des sacrilèges. Leur ignorance les excuse-t-elle ? non ; mais elle vous excuse encore moins qu'eux : car s'ils sont obligés de s'instruire, vous êtes obligées de pourvoir à ce qu'ils le soient, et c'est en partie pour cela que Dieu veut qu'ils dépendent de vous. Vous me demandez à qui vous les adresserez pour leur enseigner les éléments du salut? Ne vous offensez pas de ce que je vais vous répondre. A qui, dites-vous, les adresser? mais moi je vous dis : Pourquoi sera-ce à d'autres qu'à vous-mêmes, puisque Dieu vous les a confiés? croiriez-vous donc vous déshonorer, en faisant auprès d'eux l'office même des apôtres? Mais encore à qui aurez-vous recours si vous n'en voulez pas prendre le soin? à tant de ministres zélés, qui se tiendront heureux de s'employer à un si saint ministère. Oserai-je le dire? à moi-même : oui, à moi, qui me ferai une gloire de cultiver ces âmes rachetées du sang de Jésus-Christ. D'autres s'appliqueront à vous conduire vous-mêmes, et vous en trouverez assez. Mais pour ces pauvres, aussi chers à Dieu que tout ce qu'il y a de grand dans le monde, je les recevrai, je serai leur prédicateur, comme je suis maintenant le vôtre. Je vous laisserai le pouvoir de leur commander, et je me réserverai la charge ou plutôt l'honneur de leur faire entendre les ordres du souverain Maître à qui nous devons tous obéir, et de leur expliquer sa loi. Je les tirerai de cette ignorance, qui, bien loin d'être, et pour vous et pour eux, un litre de justification, vous expose encore à tomber dans un troisième aveuglement, qui est l'effet du péché et le sujet de la dernière partie.
TROISIÈME PARTIE.
C'est une vérité incontestable, que Dieu aveugle quelquefois les hommes; et quand l'aveuglement des hommes entre dans l'ordre des divins décrets, il est de la foi que c'est un effet du péché, parce que c'est une des peines dont Dieu punit le péché. Ainsi le prophète Isaïe le faisait-il entendre, lorsqu'il disait, en parlant des Juifs infidèles : Excœcavit Deus oculos eorum (1) ; C'est Dieu qui les a aveuglés : ce Dieu, le centre des lumières : ce Dieu, dans qui il n'y a point de ténèbres : ce Dieu qui éclaire tout homme venant au monde, c'est lui néanmoins qui les a précipités dans l'aveuglement où ils sont ; et leur aveuglement est tel, qu'ayant des yeux, ils ne voient plus, et qu'ayant des cœurs, ils ne comprennent rien ni ne sont touchés de rien : Ut non videant oculis, et non intelligant corde (2). Or, il est évident qu'Isaïe s'expliquant ainsi, considérait cet aveuglement comme un mystère de la justice de Dieu, comme un effet de sa colère, comme une vengeance du ciel. Il est donc vrai que non-seulement Dieu aveugle les pécheurs, mais qu'il ne les aveugle qu'en conséquence et en haine de leur péché ; d'où il s'ensuit que l'aveuglement est alors l'effet du péché.
De savoir, Chrétiens, de quelle manière s'accomplit une punition en apparence si contraire à la sainteté de Dieu, et comment Dieu, qui est la lumière même, peut aveugler une créature raisonnable et intelligente, c'est un des secrets de la prédestination, ou, si vous voulez, de la réprobation des hommes, que nous devons révérer, mais qu'il ne nous appartient pas de pénétrer. A prendre les termes dans toute leur rigueur, on dirait que Dieu, par une action réelle et positive, opère lui-même cet aveuglement intérieur ; et je conviens de bonne foi qu'il y a sur ce point, dans le texte sacré, des expressions très-fortes, et qui demandent du discernement et de la précision, pour ne s'y pas laisser surprendre. Car, quand saint Paul dit, par exemple, que Dieu enverra à ceux qui périssent, c'est-à-dire aux réprouvés, un esprit d'erreur pour croire au mensonge : Ideo mittet illis Deus operationem erroris, ut credant mendacio (3); qui ne conclurait de là que Dieu agit en effet dans une âme criminelle, pour lui inspirer le mensonge, comme il agit dans une âme juste, pour y répandre la lumière de sa grâce? Et quand nous lisons dans le livre des Rois, que Dieu, par un dessein formé, suscita un démon pour séduire Achab, qu'il lui en donna la commission expresse , et qu'au même temps il mit un esprit de mensonge dans la bouche des prophètes en qui cet infortuné monarque avait plus de confiance : Nunc igitur dedit Deus spiritum mendacii in ore omnium prophetarum (4) ; prenant la chose à la lettre, ne dirait on pas que Dieu, par une providence
1 Isai., apud Joan., XII, 40. — 2 Ibid. — 3 2 Thess., II, 10. — 4 3Heg., XX, 12.
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à lui seul connue, est la cause immédiate qui produit l'aveuglement du pécheur? Mais, mes Frères, dit saint Augustin, il n'en va pas ainsi. Dieu, l'éternelle et l'essentielle vérité, ne peut jamais être l'auteur du mensonge ; et, tout Dieu qu'il est, il ne peut jamais nous tromper, parce qu'il ne peut jamais cesser d'être un Dieu fidèle.
S'il nous aveugle, c'est par voie de privation, et non d'action ; c'est en retirant ses lumières, et non en nous imprimant l'erreur ; c'est en nous abandonnant à nos propres vues et aux suggestions des méchants, et non en nous donnant lui-même des vues fausses. Car, de quelques termes que l'Ecriture se soit servie, la foi nous oblige à les interpréter de la sorte. Il y a plus, et j'ajoute que suivant le sentiment du même saint Augustin, dont le concile de Trente nous a proposé, sur ce point, la doctrine pour règle, on doit conclure que Dieu n'aveugle jamais tellement les hommes en cette vie, qu'il les laisse dans une privation entière et absolue des lumières de sa grâce. Pourquoi ? parce que les hommes tomberaient par là dans une impuissance absolue et entière de garder sa loi, et qu'elle leur deviendrait impraticable.
Or, c'est une maxime de religion d'autant plus sûre, qu'elle est nécessaire pour réprimer le libertinage, que Dieu, souverainement juste, souverainement sage, souverainement bon, ne nous demande jamais rien d'impossible : Impossibilia non jubet (ce sont les paroles de saint Augustin citées par le concile), sed jubendo monet, et facere quod possis, et petere quod non possis, et adjuvat ut possis. Il nous laisse donc toujours des lumières suffisantes, sinon pour marcher clans la voie du salut, au moins pour la chercher; sinon pour agir, au moins pour prier ; sinon pour savoir, au moins pour douter. Or, il n'en faut pas davantage, Seigneur, pour être en pouvoir d'accomplir votre loi, et pour faire que dans vos plus sévères jugements vous soyez irréprochable si nous ne l'accomplissons pas : Ut justificeris in sermonibus tuis, et vincas cum judicaris (1). Que fait donc Dieu pour nous aveugler et pour nous punir? rien autre chose, Chrétiens, que de s'éloigner de nous, et de nous livrer à nous-mêmes. C'est-à-dire que Dieu, en punition de nos infidélités et de nos désordres, ne nous donne plus certaines lumières qu'il nous donnait autrefois:
lumières vives et pénétrantes, lumières de faveur et de choix; lumières qui nous détacheraient du monde et qui nous en découvriraient
1 Psalm., L, 6.
sensiblement la vanité, qui nous feraient goûter Dieu et nous rendraient son joug aimable ; qui, dans la pénitence la plus austère, nous feraient trouver de saintes délices, et, dans li s croix les plus dures, des sources de consolation ; lumières qui cent fois ont produit des miracles de pénitence dans les pécheurs les plus opiniâtres; en tel et en tel, mou cher auditeur, dont vous avez connu les égarements, et que vous avez vu ensuite, touché de ces victorieuses lumières, prendre hautement le parti de la piété; lumières dont nous avons nous-mêmes senti la vertu, tandis que nous vivions dans l'ordre, et qui ne se sont éclipsées que parce que le péché nous a séparés de Dieu. Ce sont là, Chrétiens, les lumières dont Dieu nous prive quand nous l'irritons, et c'est la perte de ces lumières qui fait notre aveuglement.
Or, je prétends (et voici la dernière pensée avec laquelle je vous renvoie), je prétends que cet aveuglement, ainsi expliqué est l'effet le plus redoutable de la justice de Dieu vindicative, le châtiment le plus rigoureux que Dieu puisse exercer sur les pécheurs, celui qui approche davantage de la réprobation, et que l'on peut dire être déjà une réprobation anticipée. C'est pourquoi, remarque saint Chrysostome, quand Isaïe, brûlé de zèle pour les intérêts de Dieu, semblait vouloir engager Dieu à punir les impiétés de son peuple, il se contentait de lui dire : Excœca cor populi hujus (1) : Aveuglez, mon Dieu, le cœur de ce peuple. Car il savait que Dieu, dans les trésors de sa justice, n'a point de vengeance plus terrible que cet aveuglement du cœur. Vous me demandez en quoi elle surpasse toutes les autres? En voici la raison, Chrétiens, que vous n'avez peut-être jamais comprise, et qui néanmoins est une des plus solides vérités de votre religion. C'est que l'aveuglement où Dieu permet que nous tombions, en conséquence de nos crimes, est un mal tout pur, sans aucun mélange de bien. Ecoutez-moi. Tous les autres maux de la vie sont, il est vrai, des châtiments du péché, mais ils ne laissent pas d'être, si nous le voulons, des moyens de salut; et il n'y en a point, si nous en savons bien user, que nous ne puissions mettre au nombre des grâces, parce qu'au même temps que Dieu nous en fait porter la peine par sa justice, il nous les rend utiles par sa bonté. Ce sont des maux, dit saint Chrysostome, qui nous purifient en nous affligeant qui nous corrigent, qui nous servent d'épreuves, qui nous aident à rentrer dans nous-mêmes,
1 Isa., VI, 10.
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qui nous détachent des objets créés, et nous forcent de retourner à Dieu. Mais l'aveuglement est un mal stérile, dont nous ne pouvons tirer aucun profit. Il y a, disent les théologiens, des peines médicinales ; il y en a de satisfactoires ; il y en a de méritoires. De médicinales, pour nous préserver du péché ; de satisfactoires, pour l'expier; de méritoires, pour nous sanctifier : mais dans l'aveuglement, ni précaution, ni satisfaction, ni sanctification. Quand Dieu m'envoie des adversités, une maladie, une humiliation, j'ai toujours de quoi me consoler. Car dans ma peine, je lui dis : Seigneur, soyez béni ; vous me châtiez en père : cette maladie, dans l'ordre de votre providence, est pour moi un purgatoire et un exercice de patience. Trop heureux si j'en fais un tel usage! j'abusais de ma santé pour mener une vie mondaine et dissipée; en me l'ôtant, vous m'avez, malgré moi, séparé du monde : peine médicinale. J'avais horreur de la pénitence; vous me la faites faire par nécessité : peine satisfactoire. J'étais lâche dans votre service, et négligent dans les devoirs du christianisme ; mais si je ne vous honore pas en agissant, vous me donnez de quoi vous honorer en souffrant : peine méritoire. Voilà ce qui adoucit mes maux. Mais quand je tombe dans l'aveuglement, je ne puis rien penser de tout cela; pourquoi? c'est que, par ce genre de peine, je ne satisfais point à Dieu, je ne mérite rien devant Dieu, je ne deviens pas meilleur selon Dieu : Dieu me punit, et rien de plus.
Or en cela, Chrétiens, le châtiment dont je parle ressemble encore à celui des réprouvés. Car quel est pour les réprouvés le comble de la misère? c'est que jamais Dieu ne sera satisfait de leurs souffrances; et que plus ils souffrent, plus ils sont obstinés dans leur malice. De même, l'aveuglement, bien loin d'effacer nos péchés, les augmente ; bien loin de soumettre nos cœurs, les révolte; bien loin d'apaiser Dieu, le courrouce : il a tout le mal de la peine, sans en avoir aucun effet salutaire. Peine éternelle, ajoute saint Chrysostome, aussi bien que celle des réprouvés. Tous les autres maux, quelque grands qu'ils soient, ont un tenue ; l'aveuglement n'en a point : la mort, qui finit tout le reste, au lieu de le faire cesser, lui donne, pour ainsi parler, un caractère de perpétuité; et comme un saint en mourant passe, selon l'expression de saint Paul, de lumière en lumière et de clarté en clarté, c'est-à-dire de la lumière de la foi à la lumière de la gloire, et de la clarté des justes à celle des bienheureux : A claritate in claritatem (1) ; aussi la mort fait-elle passer un mondain que Dieu réprouve, de ténèbres en ténèbres et d'aveuglement en aveuglement, je veux dire de l'aveuglement temporel à l'aveuglement éternel, et des ténèbres du péché aux ténèbres de l'enfer.
Après cela, conclut admirablement saint Augustin, dites que Dieu dès cette vie ne punit pas spécialement les pécheurs et les libertins. Dites qu'il n'a point pour eux de châtiment qui dès cette vie les distingue de ses élus, et qu'en toutes choses il les confond avec les gens de bien. Vous vous trompez, mes Frères, reprend ce saint docteur : Dieu juge les mondains dès cette vie, et dès cette vie il met entre eux et ses élus une terrible différence, par la différente manière dont il les châtie : Utique est Deus judicans eos in terra. Il n'attend pas jusqu'à la fin des siècles pour séparer le bon grain d'avec la paille ; mais il a dès maintenant une espèce de peine qui lui suffit pour ce triage, et c'est l'aveuglement dans le péché. Si nous ne l'appréhendons pas, si nous n'en avons pas autant d'horreur que de l'enfer même, malheur à nous ! Ah ! Seigneur, s'écriait le même Père, que vous êtes adorable et impénétrable dans vos jugements ! mais que vous l'êtes surtout dans cette loi fatale qui vous fait répandre de si affreuses ténèbres sur les hommes, pour punir les désirs injustes et déréglés de leurs coeurs ! Quam secretus es, habitans in excelsis, in silentio : Deus solus et Deus magnus, lege infatigabili spargens pœnales cœcitates super illicitas cupiditates ! Si ce Dieu vengeur n'a pas encore exercé sur vous,. mes Frères, cette rigoureuse justice; s'il n'a pas encore permis que vous soyez tombés dans ce triste état, ce n'est pas peut-être que vous ne l'ayez déjà bien mérité : mais c'est qu'il a usé envers vous d'une plus grande miséricorde qu'à l'égard de tant d'autres. Cependant, prenez garde que cette bonté ne se lasse enfin, et craignez la patience même d'un Dieu, qui frappe d'autant plus rudement qu'il a plus longtemps arrêté ses coups. Qui sait s'il a résolu d'attendre davantage? Qui sait si ce ne sera pas après le premier péché que vous allez commettre, qu'il éteindra pour vous ses lumières et qu'il vous aveuglera? Qui ne doit pas être saisi de frayeur, en pensant qu'il y a un péché que Dieu a marqué comme le dernier terme de sa grâce ? je dis de cette grâce puissante sans laquelle nous ne nous sauverons jamais. Quel est-il ce péché? je ne le
1 2 Cor., III,
18.
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puis connaître. Après quel nombre de péchés viendra-t-il? c'est ce que j'ignore. De quelle nature, de quelle espèce est-il? autre mystère pour moi. Est-ce un péché particulier et extraordinaire? est-ce un péché ordinaire et commun? abîme où je ne découvre rien. Tout ce que je sais, ô mon Dieu ! c'est que je ne dois rien oublier, rien ménager pour prévenir le malheur dont vous me menacez. Heureux que vous m'ayez fait voir le danger, non moins heureux, que vous vouliez encore m'aider à en sortir! Souverainement heureux, si je marche désormais à la faveur de vos divines lumières, jusqu'à ce que j'arrive à la gloire, où nous conduise, etc.
JEUDI CAREME IV
JEUDI CAREME IV
SERMON POUR LE JEUDI DE LA QUATRIÈME SEMAINE.
SUR LA PRÉPARATION A LA MORT.
ANALYSE.
Sujet. Lorsque Jésus-Christ était près de la porte de la ville, on portait en terre un mort, fils unique d'une femme veuve, et cette femme était accompagnée d'une grande quantité de personnes de la ville. Jésus-Christ l'ayant vue, il en fut touché, et il lui dit : Ne pleurez point.
Il y avait là sans doute de quoi toucher le Sauveur des hommes : mais après tout, dit saint Chrysostome, un autre objet le touchait encore bien plus sensiblement; et ce fut surtout le malheur de ce jeune homme surpris, par un accident imprévu, et mort sans préparation. Or, n'est-ce pas ainsi que meurent tous les jours tant de chrétiens, je veux dire sans avoir pensé à la mort, sans s'être disposés à la mort. Il est donc d'une extrême conséquence de vous apprendre a prévenir un danger si affreux, et c'est pour cela que je viens vous entretenir de la préparation à la mort.
Division. Saint Chrysostome fait particulièrement consister l'exercice de la préparation à la mort en trois choses ; savoir : la persuasion de la mort, la vigilance contre la mort, et la science pratique de la mort. Nous craignons de mourir : et cependant, quelque certaine et quelque prochaine même que soit la mort, nous ne sommes presque jamais persuadés qu'il faut mourir:première partie. Nous craignons de mourir ; et. cependant, quelque incertaine d'ailleurs que soit la mort, nous prenons aussi peu de précautions que si nous étions pleinement instruits et du temps et de l'état où nous devons mourir ; deuxième partie. Enfin nous craignons de mourir; et cependant, malgré l'expérience journalière et si sensible que nous avons de la mort, nous n'apprenons jamais, dans l'usage de la vie, à mourir ; troisième partie. Ces trois points demandent à être éclaircis : je vais m'expliquer.
Première partie. Persuasion de la mort. Il est difficile que je me prépare à une chose dont je ne suis pas encore persuade; cl quand elle doit avoir des suites aussi irréparables et aussi terribles que celles de la mort, il n'est pas moins difficile, si j'en suis fortement persuadé, que je ne m'applique pas de tout mon pouvoir à m'y disposer. Or, rien, ou presque rien, dont nous soyons moins persuadés que de la mort. Voici ma pensée. Nous savons bien en général que nous mourrons un jour ; mais nous nous consolons dans l'espérance que ce ne sera pas encore si tôt, que ce ne sera pas encore de cotte maladie, que ce ne sera ni aujourd'hui ni demain. Cependant, observez avec moi que ce qui nous dispose à une bonne mort, n'est pas de savoir en spéculation qu'il faut mourir ; mais d'être actuellement touché de ce sentiment intérieur : Je mourrai, et mon heure approche ; je mourrai, et ce sera dans quelques-unes de ces années que je me promets en vain ; je mourrai, et ce sera dans l'âge et de la manière que j'aurai le moins prévu.
Que fait donc l'ennemi de notre salut? Il ne nous persuade pas que nous ne mourrons jamais : mais il nous persuade que nous ne mourrons ni cette semaine, ni ce mois, ni celte année : Nequaquam moriemini. Il semble que nous soyons même en cela d'intelligence avec lui. Car non-seulement nous ne sommes jamais bien persuadés de la mort, dans le sens que je l'entends; mais nous ne voulons pas l'être, et nous éloignons toutes les pensées qui pourraient nous servir à l'être. De là vient, remarque saint Chrysostome, que la plupart des hommes meurent sans croire mourir, et presque toujours avec une assurance présomptueuse de ne pas mourir. De là vient que ceux-là mêmes à qui constamment et visiblement, dans l'état, dans l'âge où ils sont, il reste moins de jours à vivre, sont toutefois ceux qui travaillent plus pour la vie. De là vient que les grands du monde ne savent jamais où ils en sont, quand ils sont presque au moment de la mort; et cela parce qu'on est prévenu qu'ils ne le veulent pas savoir, et que chacun conspire à les tromper. Ni confesseur, ni médecin, n'osent entreprendre de porter une parole qui contrasterait le mourant : ou si l'on se déclare enfin, ce n'est qu'en prenant de vaines précautions et en usant de détours. Ce ne fui point ainsi que le Prophète parla au roi Ezéchias Vous mourrez, lui dit-il : Morieris tu. Mais où trouve-t-on maintenant des prophètes qui s'expliquent avec cette sainte liberté ? Je ne m'étonne point que, dans des accidents subits et inopinés, on meure sans être persuadé qu'on va mourir : mais que des mourants à qui Dieu laisse tout le temps et toute la connaissance nécessaire, meurent sans être instruits de la nécessité actuelle et de la proximité de la mort, et que ce défaut de persuasion les fasse mourir sans préparation, c'est sur quoi je ne puis assez gémir.
Quel remède ? trois maximes de. saint Grégoire pape : 1° Penser souvent à la mort ; 2° avoir un ami sincère et droit, qui vienne de bonne heure nous avertir dans le danger. Mais où le chercherons-nous cet ami? parmi les ministres de Jésus-Christ ; 3° s'affermir contre la crainte de la mort, parce que c'est la crainte immodérée delà mort qui nous en rend la pensée si odieuse et la persuasion si difficile. La combattre, cette crainte, par les armes de la foi, par les motifs de l'espérance chrétienne, par les saintes ardeurs de la charité divine.
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Deuxième partie. Vigilance contre la mort. Tout incertaine qu'est la mort et qu'elle sera toujours dans ces circonstances, je puis l'aire en sorte qu'elle ne me surprenne jamais : comment cela? en veillant sur moi-même : Vigilate. C'est ce qui fit la différence des vierges sages et des vierges folles.
Or, c'est ici que nous devons adorer la providence de notre Dieu, qui nous cache et l'heure, et le lieu, et le genre de notre mort, pour nous obliger à nous tenir toujours en garde et à sanctifier toute notre vie. Etre un moment hors de cette disposition, je veux dire hors de cette vigilance chrétienne, c'est agir contre tous les principes de la sagesse, parce que c'est commettre à un seul moment l'éternité tout entière.
Mais il s'ensuit donc que la plupart des hommes, et même des plus clairvoyants et des plus sages dans l'opinion commune, ne sont néanmoins que des aveugles et des insensés ? la conséquence n'est que trop juste. Où est aujourd'hui, selon l'expression de Jésus-Christ, le serviteur prudent et fidèle, qui veille pour être toujours en disposition de recevoir le maître qu'il attend, et dont il craint d'être surpris? Est-ce veiller que de remettre au temps de la mort à s'acquitter de certains devoirs d'une obligation indispensable ? par exemple, à payer des dettes, à faire des restitutions, à satisfaire des domestiques, à discuter des articles embarrassants, à voir un ennemi, et à se réconcilier avec lui ? Est-ce veiller que de pratiquer si peu de bonnes œuvres, que de commettre si aisément le péché, et d'y demeurer habituellement?
Craignons la mort, mais que cette crainte nous serve de défense contre la mort même. On n'attend pas à équiper un vaisseau quand il est en pleine mer, battu des flots et de la tempête : n'attendons donc pas à nous disposer quand, aux approches de la mort, nos sens seront troublés, et que nous en aurons perdu l'usage. Jésus-Christ ne nous dit pas de nous préparer alors, mais d'être prêts : Estote parati. D'où je tire cette terrible conclusion, qu'il y a un temps où l'on peut se préparer à la mort et être réprouvé de Dieu.
Tenons-nous donc prêts et toujours prêts. Il est vrai que Dieu nous a donné des pasteurs qui veillent sur nous : mais après tout nous sommes nos premiers pasteurs, et en bien des rencontres nos uniques pasteurs. Mais quelle est la pratique de cette vigilance si nécessaire? 1° Se tenir toujours dans l'état où l'on voudrait mourir : du moins n'être jamais dans un état où l'on aurait horreur de mourir. Suivant celte règle, si je vous demandais : Etes-vous prêts? qu'auriez-vous à me répondre? c'est ce que vous devez vous demander à vous-mêmes; 2° faire toutes ses actions en vue de la mort, c'est-à-dire agir en tout comme l'on voudra l'avoir fait à la mort ; 3° rentrer en soi-même pour se bien connaître soi-même ; et ce que j'appelle se bien connaître, c'est connaître toutes ses obligations, tout, le bien qu'on doit pratiquer, et qu'on ne pratique pas ; tout le mal qu'on doit éviter, et qu'on n'évite pas; les dangers de sa condition, et les moyens qu'on doit prendre pour s'en préserver. C'est ainsi que notre crainte devient notre plus ferme appui, parce qu'elle sert à exciter notre vigilance : Posuisti firmamentum ejus formidinem.
Troisième partie. Science pratique de la mort. Il y a un apprentissage pour la mort, et nous pouvons dès la vie même apprendre à mourir. Les Saints sont morts en saints, parce qu'ils possédaient excellemment celte science. Sur quoi voici trois vérités qui nous regardent aussi bien qu'eux, et que nous devons tous nous appliquer à nous-mêmes. 1° Nous mourons tous les jours, il nous est donc aisé d'apprendre à mourir ; 2° toutes les créatures qui nous environnent nous forment à mourir : notre ignorance est donc sans excuse, si nous ne savons pas mourir; 3° la vie chrétienne où Dieu nous a appelé est une continuelle pratique de la mort : nous sommes donc bien coupables de n'être pas plus versés dans l'art de mourir.
1° Nous mourons tous les jours. L'arrêt de mort porté contre le premier homme s'exécuta, selon la remarque de saint Irénée, dès le moment de sa désobéissance. Car des ce moment il devint sujet à toutes sortes d'infirmités, et son corps commença à déchoir, et par conséquent à mourir. Or, c'est ainsi que chaque jour nous mourons. Les païens mêmes l'ont bien reconnu, et saint Paul l'a dit encore plus expressément : Quotidie morior. Il est vrai, ajoute saint Augustin, que nos yeux sont comme enchantés par la vue des choses présentes : mais le remède est de bien comprendre que ce corps qui nous parait vivant est en effet un corps qui se détruit et un corps mourant : Vides viventem : cogita morientem.
2° Toutes les créatures qui nous environnent nous forment à mourir. Comment? en nous quittant, en se séparant de nous, en cessant d'être à nous ; ce qui déjà est comme une mort anticipée.
3° La vie chrétienne où Dieu nous a appelés est une continuelle pratique de la mort. De là ces leçons que faisait l'Apôtre aux premiers fidèles : Mortui estis: Vous êtes morts ; Consepulti estis : Vous êtes ensevelis. Car à quoi vont toutes les maximes de la vie chrétienne ? à détacher l'âme du corps, c'est-à-dire des plaisirs du corps, de la servitude et de l'esclavage du corps.
Détachons-nous donc dès à présent de ce corps de péché. Vous demandez des pratiques pour bien mourir : en voici une, sans laquelle j'ose dire que toutes les autres sont vaines et chimériques. Détachez votre âme de tout ce que vous aimez hors de Dieu. Prévenez par une mortification et par un renoncement volontaire ce que la mort fera par violence : voilà en deux mots la science de la mort. Et ne me répondez point qu'une telle vie est bien triste ; car je dis, 1° qu'une mort sainte dont elle est suivie est un avantage qui ne peut être acheté trop cher ; 2° que, tout compensé, la vie d'un chrétien mort au monde est mille fois plus tranquille que celle de ces mondains si vifs pour le monde. Mais vivre de la sorte, c'est vivre comme si l'on ne vivait pas. Et n'est-ce pas aussi ce que demandait l'Apôtre aux premiers chrétiens, et ce que je dois vous demander à vous-mêmes ? Reliquum est ut qui utuntur hoc mundo tanquam non utantur.
Cum appropinquaret portœ civitatis, ecce defunctus efferebatur, filius unicus matris suœ : et hœc vidua erat, et turba civitatis multa cum illa. Quant cum vidisset Dominus, misericordia motus super cum, dixit illi : Noli flere.
Lorsque Jésus-Christ était près de la porte de la ville, on portait en terre un mort, fils unique d'une femme veuve ; et cette femme était accompagnée d'une grande quantité de personnes de la ville. Jésus-Christ l'ayant vue, il en fut touché, et il lui dit : Ne pleurez point. (Saint Luc, chap. VII, 13.)
Voilà, Chrétiens, dans un même sujet bien des sujets de compassion : une mère qui a perdu son fils, une femme privée par là de la plus douce espérance qui lui restait ; un jeune homme enlevé dès la fleur de son âge ; un fils unique, seul héritier de sa famille, déchu tout à coup de toutes ses prétentions; enfin une foule de monde qui accompagne le corps qu'on porte en terre, et qui prend part à cette triste cérémonie. Il y avait là sans doute, dit saint Grégoire de Nysse, de quoi toucher le Sauveur des hommes ; et il était difficile que le Dieu de charité et de miséricorde ne fût pas ému d'un appareil si lugubre et d'un spectacle si digne de pitié. Mais après tout, selon la pensée de saint Chrysostome, un autre objet le touchait encore bien plus sensiblement. La perte d'un fils, le deuil d'une mère, la mort d'un héritier, la désolation d'une veuve, ce n'étaient que des considérations humaines, trop faibles pour faire une grande impression sur le cœur d'un Dieu : mais ce qu'il ne put voir sans douleur, ce fut l'attachement excessif et tout naturel de cette mère à la personne de son fils ; ce fut l'infidélité de cette femme, qui envisageait la mort, non avec les yeux de la foi, mais par les yeux de la chair; ce fut le malheur de ce jeune homme, surpris par un accident imprévu, et mort sans préparation. Or, pour m'attacher à ce dernier article, qui me paraît plus essentiel et plus important, n'est-ce pas ainsi que meurent tous les jours tant de chrétiens, je veux dire sans avoir pensé à la mort, sans s'être disposés à la mort? et qu'y a-t-il de plus déplorable que l'état d'un homme qui se trouve à ce dernier moment lorsqu'il s'y attendait le moins, et n'a pris nulles mesures pour un passage dont les suites sont éternelles? Il est donc d'une extrême conséquence, mes chers auditeurs, de vous apprendre à prévenir un danger si affreux; et c'est pour cela que je viens vous entretenir aujourd'hui de la préparation à la mort. Vierge sainte, puissante protectrice des mourants, c'est vous que nous invoquons à cette heure si critique, c'est votre secours alors que nous implorons : commencez dès maintenant à nous en faire sentir les effets, et rendez-vous favorable à la prière que nous vous adressons. Ave, Maria.
Saint Chrysostome, donnant des règles de vie, et par ces règles de vie voulant disposer une âme chrétienne à la mort, fait particulièrement consister cette préparation en trois choses, savoir : la persuasion de la mort, la vigilance contre la mort, et la science pratique de la mort. Trois dispositions qui ont entre elles un enchaînement nécessaire, et qui vont d'abord partager ce discours : comprenez-en , s'il vous plaît, le dessein. Pour se préparer à mourir, dit ce saint docteur, il faut se bien persuader de la mort : première règle. Il faut sans cesse veiller contre les surprises de la mort : seconde règle. Enfin il faut se faire de la vie même, soit par la réflexion, soit par la pratique, un exercice continuel et comme un apprentissage de la mort : troisième règle. Or, quel est, par rapport à nous, le sujet de la compassion du Fils de Dieu ? le voici, mes chers auditeurs : c'est que, craignant la mort au point que nous la craignons, nous vivons néanmoins dans une négligence entière et dans le plus profond oubli de la mort. Car nous craignons de mourir ; et cependant, quelque certaine et quelque prochaine même que soit la mort, nous ne sommes presque jamais persuadés qu'il faut mourir. Nous craignons de mourir ; et cependant, quelque incertaine d'ailleurs et quelque trompeuse que soit la mort, nous prenons aussi peu de précaution que si nous étions pleinement instruits et du temps et de l'état où nous devons mourir. Enfin nous craignons de mourir ; et cependant, malgré l'expérience journalière et si sensible que nous avons de la mort, nous n'apprenons jamais dans l'usage de la vie à mourir. Ces trois points demandent à être éclaircis, et c'est pour cela que j'ai besoin de votre attention.
PREMIÈRE PARTIE.
C'est par la persuasion que doit commencer ce grand et saint exercice de la préparation à la mort. Car, comme dit saint Chrysostome, il est difficile que je me prépare sérieusement à une chose dont je ne suis pas encore persuadé; et quand elle doit avoir des suites aussi irréparables et aussi terribles que celles de la mort, il n'est pas plus possible, si j'en suis fortement persuadé, que je ne m'applique de tout mon pouvoir à m'y disposer. Ne regardez donc point, mes chers auditeurs, ce que j'ai maintenant à vous dire comme une proposition paradoxe, ou comme une instruction du moins inutile ; et ne me répondez point que la mort est tellement certaine, qu'il n'y a rien dont les hommes soient malgré eux plus convaincus. Car je soutiens au contraire qu'il n'y a rien ou presque rien dont ils le soient moins. Vérité qui doit vous surprendre, et que je ne comprendrais pas moi-même, si je ne savais pas en quel sens elle doit être entendue ; mais vérité constante, et que je prétends vous rendre sensible dans l'exposition que j'en vais faire.
Il est vrai, Chrétiens, nous sommes vous et moi persuadés qu'il y a un arrêt de mort porté, dans le tribunal souverain de la justice de Dieu, contre l'homme pécheur, et que c'est un arrêt irrévocable et sans appel : Statutum est hominibus semel mori (1). Mais je ne sais par quel enchantement de notre amour-propre, nous oublions, sans y prendre garde , que cet arrêt doit être exécuté dans nos personnes; et nous vivons en effet comme si nous étions persuadés que nous ne devons point mourir. Nous savons bien en général que tous les hommes mourront; mais par mille illusions et mille fausses espérances qui nous jouent, quoi qu'il en soit du général, nous trouvons toujours le moyen
1 Hebr., IX, 27.
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de nous excepter en particulier. Disons mieux, nous avons bien une évidence et une conviction spéculative que nous mourrons nous-mêmes, mais au même temps mille erreurs pratiques nous font croire que nous ne mourrons pas. C'est-à-dire, nous convenons bien que nous mourrons un jour, et que c'est une loi rigoureuse qu'il faudra enfin subir; mais nous nous consolons dans la pensée que ce ne sera pas encore si tôt, que nous avons encore du temps, que notre heure n'est pas encore venue , que nous ne mourrons pas encore de cette maladie ; et celte persuasion nous empêche d'entrer dans les dispositions prochaines et nécessaires où il faudrait nous mettre pour nous préparer à la mort. Car, observez avec moi, Chrétiens, que ce qui nous dispose à une bonne mort n'est pas de savoir en spéculation qu'il faut mourir, mais d'être actuellement touché et pénétré de ce sentiment intérieur : Je mourrai , et mon heure approche ; je mourrai, et ce sera dans quelqu'une de ces années que je me promets en vain; je mourrai, et ce sera dans l'âge et de la manière que j'aurai le moins prévus. Voilà ce qui nous détermine à prendre sans délai ces ferventes et généreuses résolutions de réformer notre vie, pour penser efficacement et solidement à la mort.
Que fait donc l'ennemi de notre salut? Apprenez-le, mes chers auditeurs : voici l'artifice le plus dangereux dont il se sert pour nous entretenir dans l'impénitence. Il nous laisse toutes les autres pensées de la mort, dont il sait bien que nous ne ferons aucun usage, et il nous ôte celle qui seule serait capable de nous convertir. Je veux dire qu'il ne nous persuade pas que nous ne mourrons jamais; ce serait une erreur trop grossière, et dont il n'a pas même besoin pour nous perdre ; mais il nous persuade que nous ne mourrons, ni aujourd'hui, ni demain, ni dans tous les temps où la charité que nous nous devons à nous-mêmes nous presserait de retournera Dieu ; et cela lui suffit. Car, avec cela ne comptant jamais sur la mort, nous ne tirons jamais ces conséquences salutaires, d'où dépend notre conversion. Et c'est ainsi que l'a entendu saint Chrysostome , expliquant ces paroles de la Genèse : Nequaquam moriemini (1). La remarque de ce Père est digne de votre attention. Il dit donc que le démon, cet esprit de mensonge, emploie encore tous les jours, pour nous séduire, la même ruse dont il se servit dans le paradis terrestre contre nos premiers parents , et que quand il a entrepris,
1 Genes., III, 4.
ou de nous faire tomber dans le péché, ou de nous éloigner de la pénitence, un des moyens les plus ordinaires par où il y parvient est de nous suggérer, comme au premier homme et à sa femme, que nous ne mourrons point : Nequaquam moriemini. Mais comment peut-il nous aveugler de la sorte? et quand Dieu ne nous l'aurait pas dit, quand la raison ne nous en convaincrait pas, l'expérience seule ne serait-elle pas plus que suffisante pour nous forcer à croire que nous mourrons ? Quelle apparence que nous puissions démentir là-dessus, non-seulement notre foi et notre raison, mais l'incontestable et l'évident témoignage de nos sens? Peut-être , à en juger par là, serait-il moins étonnant que notre premier père eût donné dans un tel piège ; car il n'avait encore vu nul exemple de la mort, et l'heureux état d'innocence où Dieu l'avait créé le faisait jouir d'une santé inaltérable, et le rendait même immortel. Ainsi, tandis qu'il était dans l'ordre, ne ressentant nulle faiblesse qui l'avertît de sa mortalité, il pouvait plus aisément se laisser surprendre à la vaine promesse du tentateur, et se flatter qu'il ne mourrait pas : Nequaquam moriemini. Mais à nous, Chrétiens, à nous dont les yeux sont continuellement frappés de l'image de la mort; à nous que la mort, pour ainsi parler, environne de toutes parts ; à nous qui la voyons dans les autres, et qui par nos infirmités en faisons déjà dans nous-mêmes les tristes épreuves, nous dire : Vous ne mourrez point : Nequaquam moriemini, c'était la dernière des tentations par où le démon semblait devoir nous attaquer, et encore moins nous tromper. C'est néanmoins celle par où il nous attaque le plus souvent ; et ce qu'il y a de plus étrange , c'est celle qui lui réussit le mieux. L'artifice est grossier, je l'avoue ; mais notre aveuglement en est d'autant plus déplorable, lorsque nous y sommes surpris. Or, nous le sommes à tous moments. Car le démon, qui cherche en tout notre ruine et qui connaît notre faible, n'a qu'à nous prendre par là, en nous disant : Tu ne mourras pas encore de ceci, nous le croyons. Il n'a qu'à nous faire entendre que nous sommes jeunes, que rien ne presse, que nous aurons le loisir de penser à nous, sans examiner davantage, nous nous en fions à lui, et dans cette confiance malheureuse nous vivons tranquillement, et toujours dans les mêmes dispositions, toujours dans le même désordre d'une vie mondaine, toujours dans le même état d'une conscience déréglée : pourquoi? parce que nous ne sommes
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jamais persuadés, j'entends d'une persuasion efficace, qu'il faut mourir.
Il semble que nous soyons même en cela d'intelligence avec notre ennemi. Car, bien loin que nous soyons jamais persuadés de la mort, nous ne voulons pas l'être, nous craignons de l'être, nous éloignons de nous toutes les vues qui pourraient nous servir à l'être ; et ces vues, qui devraient nous sanctifier, ne font communément que nous troubler, que nous désoler , que nous consterner , quelquefois même que nous irriter, quand, aux approches de la mort, on nous tient le moindre discours, et qu'on nous fait la moindre ouverture touchant le danger où nous nous trouvons. De là vient ce qu'a sagement remarqué saint Chrysostome, que la plupart des hommes meurent sans croire mourir, et presque toujours avec une assurance présomptueuse de ne pas mourir. De là vient que ceux-là mêmes à qui constamment et visiblement il reste moins de jours à vivre, sont toutefois ceux qui travaillent plus pour la vie. Combien en verrez-vous qui, frappés d'une maladie mortelle, et déjà condamnés par le jugement public, forment des desseins, s'engagent dans des entreprises, s'inquiètent de mille affaires temporelles , comme s'ils avaient le plus grand intérêt dans l'avenir ? Combien de vieillards, accablés sous le poids des années, et n'ayant plus qu'un pas à faire jusqu'au tombeau , sont aussi avides des biens de la terre que s'ils les devaient posséder durant des siècles entiers? De là vient que les grands du monde, par une fatalité, si je l'ose dire, attachée à leur condition, ne savent jamais où ils en sont, quand ils sont presque au moment de la mort ; et cela parce qu'on est prévenu qu'ils ne le veulent pas savoir. De là vient que chacun conspire à les tromper, dans des conjonctures où il serait si important de leur ouvrir les yeux. On les assure que tout va bien, lorsqu'il est évident que tout va mal ; on les félicite d'un léger succès, et d'un changement assez favorable en apparence, mais qui n'est au fond qu'un dernier effort de la nature défaillante ; on leur cache adroitement et avec soin toutes les marques et tous les présages qu'on découvre en eux d'une mort certaine ; on leur exagère la force et la vertu des remèdes, sans leur parler jamais du souverain remède, qui est la pénitence; on les amuse de la sorte, et par quels motifs? motifs tout humains : une femme, par un excès de tendresse; des enfants, par respect ou par intérêt; des étrangers, par complaisance; des domestiques , par crainte : tellement qu'ils ignorent toujours la vérité, et qu'en mourant même ils se tiennent encore sûrs de ne pas mourir.
De là vient que ceux qui, par état et par un devoir propre de leur ministère, devraient pourvoir à ce désordre, et parler avec moins de réserve, ont tant de peine eux-mêmes à s'expliquer ; qu'ils s'en reposent les uns sur les autres, un médecin sur le confesseur, et un confesseur sur le médecin ; ne voulant ni l'un ni l'autre se faire porteurs d'une parole dont Dieu leur a pourtant confié l'importance, quoique dure et fâcheuse commission, et sacrifiant à de faibles considérations le salut d'une âme dont l'éternelle destinée dépendait de leur fidélité. De là viennent, s'il faut enfin se déclarer et presser le malade, dans l'extrémité où il est, de recourir aux sacrements; de là, dis-je, tant de précautions, de déguisements et de détours. On l'assure qu'il n'y a rien encore à désespérer; que quand on l'exhorte à donner cette marque de religion, ce n'est pas qu'on le croie dans un péril qui ne souffre plus de retardement ; mais qu'il est bon de se prémunir de bonne heure, et de se mettre l'esprit en repos; c'est-à-dire qu'on lui ôte un des plus puissants motifs de pénitence, et peut-être le seul dont il soit alors capable d'être touché, savoir, la vue prochaine du jugement de Dieu. Ce ne fut point ainsi que se comporta le Prophète, quand, au nom du Seigneur, et avec une sainte liberté, il avertit le roi de Juda que sa fin approchait, et qu'il fallait se disposer à partir pour aller rendre compte au souverain Juge : Dispone domui tuœ, quia morieris tu, et non vives (1). Il lui prononça cet arrêt sans adoucissement : Vous mourrez : Morieris. Il n'eut égard, ni à sa grandeur royale, ni au trouble où le jetterait cette parole de mort: Morieris tu : Vous mourrez, prince, vous en personne, vous, tout monarque et tout absolu que vous êtes. Ah ! Chrétiens, où trouve-t-on aujourd'hui des prophètes, je ne dis pas poulies rois et pour les têtes couronnées, mais même pour les autres conditions du monde, et surtout pour ceux qui, dans le monde, ont quelque distinction, soit de la naissance, soit du sang? je ne m'étonne point que, dans des accidents imprévus et singuliers, on meure sans être persuadé qu'on va mourir. Tel est l'affreux châtiment de Dieu, et c'est en quoi consiste cette impénitence malheureuse dont je vous parlais il y a quelque temps, lorsque Dieu, pour punir le pécheur, permet que la
1 4 Reg., XX, 1; Isai., XXXVIII, 1.
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mort le surprenne dans son péché. Mais ce n'est pas là de quoi il s'agit. Ce que je ne puis assez déplorer ni assez condamner, c'est que des mourants que Dieu appelle par les voies les plus communes, que des mourants à qui la mort laisse jusques au dernier soupir le libre exercice de leur raison, que des mourants pour qui la divine justice se relâche de tous ses droits, en s'accommodant à leurs besoins, et leur donnant tout le loisir de se reconnaître, meurent avec cela sans être persuadés de la nécessité actuelle et de la proximité de la mort, et que ce défaut de persuasion ne soit plus précisément l'effet d'une vengeance rigoureuse du ciel qui les châtie, ni d'un événement inopiné qui les déconcerte, mais d'une insurmontable obstination qui les aveugle; que ce soit nous-mêmes, pour ainsi dire, qui prenions à tâche de nous jouer nous-mêmes, de nous séduire nous-mêmes , croyant les choses , non pas comme elles sont, mais comme il nous plairait qu'elles fussent : voilà ce qui me paraît digne, non plus de toute ma compassion, mais de toute mon indignation.
Or, quel est le remède, Chrétiens ! Le voici, tiré de la doctrine et des maximes de saint Grégoire, pape, qui de tous les Pères de l'Eglise, me semble avoir été, sur le sujet que je traite, un des plus éclairés. Première maxime: c'est d'entretenir habituellement dans nous une persuasion générale de la mort, qui rectifie toutes nos erreurs particulières ; c'est-à-dire, d'opposer continuellement à nos assurances présomptueuses touchant la mort, l'idée vive de la mort ; de rappeler souvent dans notre esprit cette pensée salutaire : Je mourrai, et je mourrai dans un de ces moments où je n'aurais lias cru devoir mourir. Ainsi l'oracle même de la vérité me l'a-t-il fait connaître ; et malheur à moi si, malgré les termes exprès de l'Evangile, malgré la menace de Jésus-Christ, je n'en suis pas encore persuadé ! Souvenir de la mort que Moïse recommandait tant au peuple de Dieu, convaincu qu'il était que cette nation si inconstante et si indocile demeurerait dans la soumission, tandis qu'elle aurait cet objet présent devant les yeux : Utinam saperent et intelligerent, ac novissima providerent (1) !
Seconde maxime : avoir un ami sincère et droit, un ami qui, sans nous ménager, sans écouter les sentiments d'une amitié faible ou intéressée, vienne à nous dans le danger, et nous dise avec le même zèle et la même force que le Prophète : Mettez ordre à votre
1 Dan., XXXII, 29.
conscience, et au plus tôt; caria mort n'est pas loin : Dispone domui tuœ ; morieris enim tu. Exiger de lui, comme le meilleur office que nous en puissions attendre , qu'il ne diffère point à s'expliquer, et qu'il ne craigne point, en s'expliquant, de nous contrister. Lui faire bien comprendre que par là nous jugerons s'il est parfaitement à nous, que par là nous le distinguerons des faux amis, que par là nous lui serons redevables d'une des grâces les plus précieuses, qui est la persuasion de la mort au temps même de la mort. Car voilà ce que nous devons souhaiter d'un ami. Tous les autres services, hors celui-là, ou qui ne vont pas là, sont vains, sont méprisables, souvent même sont dangereux. Mais penser au salut d'un mourant, mais prendre soin de son âme et de son éternité, mais le disposer par de sages conseils à finir chrétiennement une vie dont le ferme doit être un souverain bonheur ou un souverain malheur, c'est là proprement être ami jusques à la mort. Cherchons-le cet ami fidèle; et où? non point parmi les mondains. S'ils sont amis (et combien peu même le sont !), c'est selon le faux esprit du monde, c'est par rapport aux frivoles avantages du monde, c'est pour établir, pour avancer un ami dans le monde. Mais nous le trouverons parmi ce petit nombre d'hommes vertueux et de zélés serviteurs que Dieu s'est réservés jusques au milieu du monde, et dont la piété nous est connue. Nous le trouverons parmi les ministres de Jésus-Christ; amis d'autant plus solides, qu'après nous avoir aidés à bien vivre, ils nous aident encore à bien mourir.
Troisième maxime : s'affermir contre la crainte de la mort, parce que c'est la crainte immodérée de la mort qui nous en rend la pensée si odieuse, et la persuasion si difficile. Ce qu'on craint, on aime à se le représenter dans un long éloignement, et l'on tâche môme à en perdre absolument la mémoire, comme si jamais il ne devait arriver. Or, par où combattre cette crainte? par les armes de la foi, par les motifs de l'espérance chrétienne, par les saintes ardeurs de la charité divine. Pour cela, se dire souvent à soi-même, dans le secret du cœur : Ecce sponsus venit (1) : Allons, mon âme, allons au-devant de l'époux, le voilà qui s'avance ; il ne viendra pas, mais il vient déjà : Ecce sponsus venit. Ce n'est point pour vous perdre, mais pour vous tirer des misères de cette vie mortelle, et vous faire entrer en possession de son royaume. Ce n'est point pour
1 Matth., XXV, 6.
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vous rejeter de sa présence, mais pour vous recueillir au contraire dans son sein, et pour vous unir éternellement à lui : Ecce sponsus venit. Langage, il est vrai, trop relevé pour des âmes sensuelles ; mais sentiment ordinaire aux saintes âmes; vue consolante qui les rassure, qui les fortifie, qui les anime. Dans cette disposition, elles se plaisent à envisager la mort de près ; et plus elles l'envisagent de près, plus elles se préparent à la recevoir, plus elles redoublent leurs soins, leur activité, leur ferveur : Ecce sponsus venit; exite obviam ei. Car à quoi nous porte cette persuasion ? à une sainte vigilance contre la mort, qui va faire le sujet de la seconde partie.
DEUXIÈME PARTIE.
Qui le croirait, Chrétiens, qu'on pût trouver un préservatif contre la mort; qu'on pût, malgré son incertitude, s'assurer de la mort; qu'on pût en quelque sorte faire changer de caractère à la mort ; et au lieu qu'elle est trompeuse, la rendre fidèle, ou lui ôter au moins le pouvoir de nous trahir? Voilà toutefois l'important secret que le Sauveur du monde a pris soin de nous apprendre ; et ce secret, dit saint Chrysostome, est renfermé dans cette seule parole : Veillez : Vigilate (1). Parole à laquelle il semble que le Fils de Dieu ait attaché des bénédictions infinies; parole dont il a fait la conclusion presque universelle des divins enseignements qu'il nous a donnés, et parole aussi dont la pratique est comme le précis et l'abrégé de toute la sagesse chrétienne. Car, à quoi tend la sagesse de l'Evangile? à la grande affaire du salut. D'où dépend cette essentielle, cette unique affaire? de la mort. Et quel moyen plus infaillible et plus nécessaire pour nous prémunir contre la mort, et pour nous mettre à couvert de ses surprises, que la vigilance? Vigilate.
En effet, reprend saint Bernard, quoi que je fasse, les circonstances particulières de la mort seront toujours incertaines pour moi ; mais, tout incertaine qu'est la mort et qu'elle sera toujours dans ses circonstances, je puis faire en sorte qu'elle ne me surprenne jamais. Malgré toutes mes réflexions, et toutes les recherches dont je pourrais user pour pénétrer dans l'avenir, j'ignorerai toujours le temps de ma mort, le lieu de ma mort, le genre de ma mort; pourquoi? parce que ce sont des mystères que lu Père céleste a réservés, non-seulement à sa souveraine puissance, mais à sa divine prescience :
Quœ Pater posuit in sua potestate (1). Mais sans savoir le temps de ma mort, je puis vivre à tous les temps clans une telle attention sur moi-même, qu'il n'y ait jamais une heure où la mort ne me trouve pas en garde : sans savoir le lieu de ma mort, je puis tellement attendre la mort dans tous les lieux, qu'il n'y en ait jamais un où je ne sois pas à couvert de ses pièges : sans savoir le genre de ma mort, c'est-à-dire sans savoir si ce sera une mort lente ou une mort subite, une mort tranquille ou une mort accompagnée de violentes douleurs, une mort qui laisse à mon esprit toute sa raison ou une mort qui le trouble, je puis prendre de si justes mesures, que du reste ce ne soit jamais une mort imprévue. Et voilà ce qui fit la différence des vierges sages dont il est parlé dans l'Evangile, et des vierges folles. Les unes n'étaient pas plus instruites que les autres du moment où l'époux devait arriver; mais, dans cette incertitude, les unes, par précaution, tinrent toujours leurs lampes allumées ; au lieu que les autres s'endormirent, et laissèrent, pendant leur sommeil, leurs lampes s'éteindre.
Or, c'est ici même, Chrétiens, que nous devons adorer la providence de notre Dieu; c'est, dis-je, dans cette incertitude de la mort, tout affreuse qu'elle est d'ailleurs, et dans l'effet salutaire qu'elle produit. Car, c'est par là que Dieu nous retient dans l'ordre, et qu'il nous oblige à veiller sans cesse sur nos actions, à mesurer tous nos pas, à peser toutes nos paroles, à purifier toutes nos pensées, à régler tous les désirs de notre cœur. Si je savais quand je dois mourir, où je dois mourir, comment je dois mourir, peut-être vivrais-je dans un plus grand repos; mais je vivrais avec moins de dépendance : au lieu que l'incertitude du temps où je mourrai, du lieu où je mourrai, de la manière dont je mourrai, me réduit à l'heureuse nécessité d'étudier soigneusement tous mes devoirs, et de m'appliquer régulièrement et constamment à les remplir. Etre un moment hors de cette disposition, je veux dire hors de cette vigilance chrétienne, c'est, dit saint Jérôme, agir contre tous les principes et toutes les lumières de la raison; pourquoi? parce que c'est commettre à un seul moment l'éternité tout entière.
Mais il s'ensuit donc que la plupart des hommes, et même des plus clairvoyants et des plus sages dans l'opinion des hommes, ne sont néanmoins que des aveugles et des insensés. Ah! mes Frères, répond saint Chrysostome, la
1 Act., I, 7.
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conséquence n'est que trop juste; et l'Ecriture ne nous le dit-elle pas en termes formels? n'a-t-elle pas, sur ce point, condamné hautement de folie la prudence du siècle la plus raffinée? Que peut-on penser autre chose, quand on voit des hommes tels qu'à la honte du christianisme nous en voyons dans tous les états : des hommes qui se piquent d'être vigilants et habiles sur tout le reste, et qui négligent la seule affaire où il faudrait l'être; des hommes si attentifs aux moindres intérêts de la vie, et qui abandonnent au hasard le capital intérêt dont la mort doit décider; des hommes qui passent des mois, des années à régler des comptes dont ils sont chargés devant d'autres hommes comme eux, et qui ne pensent jamais à régler ce grand compte dont ils sont responsables à Dieu; des hommes qui ne croient jamais avoir pris assez de sûretés dans la conduite du monde, et qui risquent tout dans la conduite du salut? Tel est néanmoins l'aveuglement de tant de chrétiens, et plaise à Dieu que ce ne soit pas le vôtre ! Car, selon la parole et l'expression du Fils de Dieu, où est aujourd'hui le serviteur fidèle et prudent qui veille pour être toujours en disposition de recevoir le Maître qu'il attend, et dont il craint d'être surpris ? Quis putas est fidelis dispensator et prudens (1) ? Parlons sans figure, et ne parlons même d'abord que de quelques points particuliers. Est-ce veiller, que de remettre au temps de la mort à s'acquitter de certains devoirs d'une obligation également indispensable devant Dieu et devant les hommes : par exemple, à payer des dettes qui toujours grossissent d'une année à l'autre, et qu'on laisse à la bonne ou à la mauvaise foi d'un héritier avare qui saura bien, par mille chicanes, les contester et s'en décharger; à faire des restitutions auxquelles on aurait dû pourvoir, et dont on se repose sur des enfants, pour qui elles deviendront une nouvelle matière de crimes et un sujet de damnation ; à satisfaire des domestiques qui ne touchent presque jamais rien de leur salaire, et qui viennent, par leurs représentations importunes, quoique justes d'ailleurs, interrompre un mourant et le zèle des ministres employés auprès de lui; à discuter des articles embarrassants; à éclaircir des difficultés et des doutes, dont la résolution dépend de mille. circonstances qu'il faudrait faire connaître, et sur quoi l'on n'a plus le loisir de s'expliquer; à voir un ennemi, et à se réconcilier avec lui, quand on ne peut plus lui pardonner de cœur, parce qu'on a vécu dans
1 Luc, XXII, 42.
une haine invétérée, et qu'on ne le fait appeler que par je ne sais quelle cérémonie, plutôt que par religion? Je ne pousse pas plus loin ce détail : mais pour dire quelque chose de plus général et encore de plus essentiel, est-ce veiller que de pratiquer si peu de bonnes œuvres, que d'être si peu appliqué aux exercices du christianisme, que de commettre si aisément le péché, que d'y demeurer habituellement, que de n'avoir presque jamais recours à la pénitence, et de s'exposer ainsi à toutes les suites d'une mort inopinée et réprouvée ?
Ah ! mes Frères, préservons-nous de ce malheur. Craignons la mort, mais ménageons tellement cette crainte, qu'elle nous serve de défense contre la mort même ; et puisque l'avantage le plus solide qui nous en peut revenir est de veiller sans relâche, veillons au même temps que nous craignons et autant que nous craignons. Remettons-nous souvent dans l'esprit ces comparaisons familières, mais convaincantes, dont se servait saint Chrysostome pour faire comprendre sensiblement à ses auditeurs la vérité que je vous prêche. Car, disait ce Père, on n'attend pas à équiper un vaisseau, quand il est en pleine mer, battu des flots et de la tempête, et dans un danger prochain du naufrage. On ne pense pas à munir une place, quand l'ennemi arrive et qu'il l'investit. On ne commence pas à meubler le palais du prince, quand le prince est à la porte et sur le point d'y entrer. Figures naturelles, qui nous font mieux sentir la nécessité d'une vigilance prompte et assidue, que tous les raisonnements. Non, non, ajoute saint Grégoire, pape, il ne sera pas temps de se disposer au jugement de Dieu, quand ces signes avant-coureurs de la venue du Fils de l'Homme paraîtront, je ne dis pas dans le ciel ni sur la terre, mais dans nous-mêmes; quand le soleil s'obscurcira, c'est-à-dire quand notre raison sera dans le désordre et dans les ténèbres, où la présence et l'horreur de la mort ont coutume de la jeter; quand la lune s'éclipsera, c'est-à-dire quand notre volonté marquée par l'inconstance de cet astre, sera affaiblie, et hors d'état- de former aucune résolution ; quand les étoiles tomberont du firmament, c'est-à-dire quand nos sens seront troublés et que nous en aurons perdu l'usage. Souvenons-nous de l'excellente réflexion de saint Augustin qui seule, bien méditée, vaut tout un discours : Que pour mourir chrétiennement, il ne suffit pas, lorsque la mort approche, de penser à
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la mort, ni même de se préparer à la mort, mais qu'il faut y avoir pensé et s'y être préparé; pourquoi? parce que Jésus-Christ, dont toutes les paroles sont autant d'oracles, et qui sait renfermer dans un mot les plus profonds mystères du salut, ne nous a pas dit : Préparez-vous alors, mais soyez prêts : Estote parati (1). D'où je tire cette terrible conclusion, qu'il y a un temps où l'on peut se préparer à la mort et être, réprouvé de Dieu. Ainsi en arriva-t-il à ces mêmes vierges, j'entends ces vierges folles, dont je vous ai déjà proposé l'exemple. Elles se préparèrent, elles coururent chercher de l'huile pour remplir leurs lampes, mais trop tard : l'époux était entré dans la salle, et elles en trouvèrent à leur retour la porte fermée. Combien de mourants que Dieu réprouve lors même qu'ils se préparent, et dont l'actuelle préparation, par un juste jugement du ciel, n'empêche pas l'éternelle damnation, parce qu'au lieu d'une préparation entière et consommée, ce n'est qu'une préparation imparfaite et commencée? Ils s'éveillent de leur assoupissement, ils prennent en main la lampe de la foi, l'onction de la charité leur manque, et ils s'empressent, ils s'inquiètent, ils s'agitent : mais l'époux cependant avance , la mort les enlève, la porte de la miséricorde leur est fermée, et Dieu leur déclare qu'il ne les connaît plus.
Soyons donc prêts, mes chers auditeurs, et toujours prêts : Estote parati; et que cette préparation ne consiste point seulement en des projets vagues et sans fruit, à quoi se termine souvent toute la disposition que nous apportons à la mort; mais en des actions et des effets, en de sérieux examens, en de fréquentes confessions, en de ferventes communions, en de saintes retraites, en d'utiles lectures, dans les aumônes, dans les prières, dans tous les exercices de la piété chrétienne ; car, sans cela, tout le reste n'est qu'illusion. Ne nous fions point à la vigilance des autres; et dans une affaire où il s'agit de nous-mêmes, ne comptons, pour y veiller, que sur nous-mêmes. Dieu nous a donné des pasteurs, dit l'apôtre saint Paul, qui veillent sur nous, comme étant responsables de notre salut. Mais, après tout, nous sommes nos premiers pasteurs, et en bien des rencontres nos uniques pasteurs; et toute la vigilance des pasteurs de l'Eglise ne nous garantira pas des périls de la mort, si elle n'est accompagnée et soutenue de la nôtre. S'ils nous refusent leurs soins, et qu'ils nous laissent
1 Luc, XII, 40.
périr, ils rendront compte à Dieu de notre perte; mais nous n'en serons pas moins perdus. La rigoureuse justice que Dieu exercera sur eux pour nous avoir abandonnés, ne diminuera rien de celle qu'il exercera sur nous , pour nous être abandonnés nous-mêmes. Car, si Dieu les a menacés, en leur confiant nos âmes, de les leur redemander : Sanguinem autem ejus de manu tua requiram (1), je puis bien vous appliquer la même menace, et vous dire de la part de Dieu qu'il vous redemandera vous-mêmes à vous-mêmes, puisqu'il vous a spécialement chargés de vous-mêmes : Animam autem tuam de manu tua requiram.
Mais quelle est la pratique de cette vigilance si nécessaire? Je la réduis à trois points, qui comprennent en abrégé toute la morale de l'Evangile, et qui sont comme les principes fondamentaux de toute notre conduite à l'égard de la mort. Premièrement, se tenir toujours dans l'état où l'on voudrait mourir; du moins n'être jamais dans un état où l’on aurait horreur de mourir : et la raison est qu'on peut mourir partout et à chaque instant. Or, prenant cette règle, et sans sortir de cette assemblée, m'adressant à vous, mes chers auditeurs, si je vous demandais : Etes-vous prêts? qu'auriez-vous à me répondre? Mais ce que je ne puis ici vous demander à chacun en particulier , vous pouvez chacun en particulier vous le demander à vous-mêmes : Voudrais-je mourir dans cette habitude criminelle, et porter au tribunal de Dieu tant de péchés qu'elle m'a fait commettre, et qu'elle me fait commettre tous les jours? voudrais-je mourir avec ce ressentiment que je conserve dans mon cœur, et qui m'entretient dans une division dont Dieu est offensé et le monde même scandalisé? voudrais-je mourir redevable au prochain de telle et telle injustice que ma conscience me reproche, et sur quoi je ne puis attendre de la part de Dieu nulle rémission, tant que je pourrai la réparer et que je ne la réparerai pas? Le voulez-vous en effet, mon cher Frère? voulez-vous, dis-je, mourir de la sorte? mais si vous ne le voulez pas, il faut donc sortir de cet état, et au plus tôt. Car vous y pouvez mourir autant de fois que vous y restez de moments, puisqu'il n'y a pas un moment où vous ne soyez exposé au coup de la mort.
Secondement, faire toutes ses actions en vue de la mort, c'est-à-dire agir en tout comme on voudra l'avoir fait à la mort. Pour cela ne rien
1 Ezech., XXXIII, 8.
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entreprendre, ne rien exécuter, n'arrêter, ne régler rien touchant l'emploi de la journée, qu'auparavant et en esprit on ne se soit mis au lit de la mort, et qu'on n'ait bien pensé devant Dieu ce qu'alors on jugera de cette affaire où l'on se sera embarqué, de ce dessein qu'on aura formé, de ces moyens qu'on aura pris pour y réussir; ce qu'on approuvera, ce qu'on Marnera, ce qui consolera, ce qui affligera; comment on souhaitera de s'être comporté dans cette occasion, d'avoir parlé dans cette conversation, d'avoir rempli cette charge, cette commission, de s'être acquitté de ces exercices de pénitence, de charité, de religion. Prévenu de ces idées, on n'estime rien, on ne veut rien, on ne dit rien, on ne fait rien qui ne soit selon la loi de Dieu; et tout ce qu'on estime, c'est en chrétien qu'on l'estime ; tout ce qu'on veut, c'est en chrétien qu'on le veut; tout ce qu'on dit, c'est en chrétien qu'on le dit ; tout ce qu'on fait, c'est en chrétien, et avec zèle, avec ferveur, qu'on le fait.
Troisièmement, rentrer souvent en soi-même, s'examiner souvent soi-même pour se bien connaître : et qu'est-ce que j'appelle se bien connaître ? c'est connaître toutes ses obligations, tout le bien qu'on doit pratiquer et qu'on ne pratique pas, tout le mal qu'on doit éviter et qu'on n'évite pas , à quoi l'on doit prendre garde dans la condition où l'on est, les obstacles qu'on y trouve ou les avantages pour le salut, avec quels progrès on y avance ou à quels égarements on y est sujet ; avoir, pour cette recherche si solide et si importante, des temps marqués dans l'année, dans le mois, dans la semaine ; méditer sur cela, délibérer, former ses résolutions, pleurer le passé, assurer l'avenir, et prendre sans cesse une ardeur toute nouvelle. C'est ainsi que notre crainte, selon l'expression du Prophète royal, devient notre plus ferme appui, parce qu'elle sert à exciter notre vigilance : Posuisti firmamentum ejus formidinem (1). Telle était la crainte des Saints, cl le fruit qu'ils en retiraient. Tous les jours de leur vie, non-seulement ils envisageaient la mort, non-seulement ils veillaient pour se disposer à la mort, mais ils apprenaient la science de la mort; comment? en se faisant de la vie même comme un apprentissage et un exercice de la mort : et c'est ce qui me reste à vous expliquer dans la troisième partie.
1 Psalm., LXXXVIII.
TROISIÈME PARTIE.
Se faire de la vie même comme un apprentissage de la mort, et par cet apprentissage de la mort apprendre en effet et se former à mourir, n'est-ce pas non-seulement un paradoxe, mais une contradiction ? Car, sans prétendre subtiliser dans une matière aussi solide que celle-ci, tout apprentissage suppose deux conditions ; savoir, un fréquent exercice de la même chose, et le pouvoir de la recommencer tout de nouveau, et de la rectifier quand une fois on n'y a pas réussi. Or, de ces deux conditions, ni l'une ni l'autre ne se trouve dans la mort, puisqu'on ne meurt qu'une fois, et qu'après la mort, soit qu'elle ait été sainte ou criminelle, il n'y a plus de retour. Ce qui a fait dire à saint Augustin que, de toutes les fautes, les plus irréparables sont celles que l’on commet à la mort. Cependant, Chrétiens, c'est la maxime de tous les Pères de l'Eglise qu'on peut apprendre à mourir, et que cette science est la plus éminente de toutes les sciences après la science de Dieu, si toutefois elle peut être distinguée de la science de Dieu. Il y a, disent-ils , un apprentissage pour la mort, et c'est dans cet apprentissage que les Saints se sont formés : tout leur soin pendant la vie a été d'étudier la mort; et, comme il est naturel de faire parfaitement ce que l'on sait, et ce que l'on a même pratiqué par un long usage, ils sont morts en saints, parce qu'ils possédaient excellemment la science de la mort.
Or, il ne tient qu'à nous de les imiter; car voici trois vérités qui nous regardent aussi bien qu'eux, et que nous devons tous nous appliquer à nous - mêmes. La première : nous mourons tous les jours, selon la parole du Saint-Esprit; il nous est donc aisé d'apprendre à mourir. La seconde : toutes les créatures qui nous environnent nous apprennent actuellement, ou, pour mieux dire, nous forment à mourir; notre ignorance est donc sans excuse si nous ne savons pas mourir. La troisième : la vie chrétienne à quoi Dieu nous a appelés est, pour ainsi parler, une continuelle pratique de la mort; nous sommes donc bien coupables de n'être pas plus versés et plus expérimentés dans l'art de la mort. Les conséquences sont évidentes, et je vais vous faire convenir des principes.
Non, Chrétiens, il n'est pas vrai dans un sens que nous ne mourons qu'une fois. Nous mourons à toute heure, et à toute heure nous pouvons, je ne dis pas seulement sans crime,
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mais avec mérite, mourir volontairement et librement. En effet, quand Dieu menaça le premier homme qu'il mourrait dès qu'il aurait désobéi : In quacumque die comederis, morte morieris (1), l'arrêt, selon la remarque de saint Irénée, s'exécuta dans Adam au moment qu'il eut violé le précepte du Seigneur. Autrement, ajoute le même saint, Dieu aurait été peu efficace et peu sincère dans le jugement qu'il avait prononcé. Car il n'avait pas dit au premier homme : Tu mourras un jour, tu mourras dans un certain temps, tu mourras après avoir vécu tant d'années et tant de siècles ; mais il lui avait dit absolument : Tu mourras au jour même et dans l'instant que tu auras péché : In quacumque die ; et c'est ainsi que la chose s'accomplit. Dès lors Adam, en punition de sa désobéissance, devint sujet à toutes sortes d'infirmités ; dès lors il sentit affaiblir son tempérament ; et son corps dégradé, si je l'ose dire, du privilège de l'innocence, commença à déchoir, et par conséquent à mourir. Or, ce qui se vérifia dans Adam se vérifie également dans nous, et les païens mêmes l'ont bien reconnu. Nous nous trompons, disait un de leurs sages, et notre erreur est d'envisager toujours la mort comme future : In hoc fallimur, quodmortem prospicimus. Rien loin que cela soit, une grande partie de la mort est déjà passée pour nous : Magna pars ejusjam prœteriit : et nous devons faire état qu'elle tient sous son domaine tout ce qui s'est écoulé jusques à présent de notre vie : Et quidquid œtatis retro est, mors tenet. Mais saint Paul l'a dit encore plus expressément, et la parole de cet apôtre doit être ici d'une tout autre autorité. Quotidie morior per vestram gloriam, Fratres (2) : Il n'y a point de jour, mes Frères, écrivait-il aux Corinthiens, que je ne meure ; et la gloire que je reçois de vous fait qu'il n'y a point de jour que je ne meure avec joie et avec plaisir.
Or, supposé que nous mourions tous les jours, pouvons-nous dire qu'il est difficile d'apprendre à mourir; et puisque à tous moments nous mourons par nécessité, qui nous empêche de nous accoutumer à mourir par choix et par volonté? J'avoue, poursuit saint Augustin enchérissant sur cette pensée, que nos yeux sont comme enchantés par la vue des choses présentes; mais s'il y a un charme dans nos yeux, nous en devons chercher le remède dans nos esprits; et le remède est de bien comprendre que ce corps qui nous paraît vivant est en effet un corps qui se détruit et un corps mourant :
1 Genes., II, 17. — 2 1 Cor., XV, 31.
Fascinatio est in visu, sed remedium in intellectu ; vides viventem, cogita morientem. Ces paroles sont pleines de force et d'énergie; vous vivez, dit saint Augustin, mais le même principe qui vous fait vivre est celui qui vous lait mourir; et quoique vos sens vous disent le contraire, c'est à votre raison de les corriger, en vous remontrant à vous-mêmes que cette vie qui vous semble vie, n'est qu'un commencement et un progrès de mort : Vides viventem, cogita morientem.
Mais encore, ajoute saint Augustin, qui nous enseignera à mourir, et à quelle école irons-nous pour apprendre cette incomparable leçon ? Qui nous l'enseignera, Chrétiens? toutes les créatures de l'univers , et surtout celles par qui nous subsistons même et nous vivons. Car ne sortons point d'abord hors de nous-mêmes, mes Frères, dit l'Apôtre ; c'est dans nous-mêmes que nous trouvons toutes les preuves d'une mort certaine. Nous n'avons qu'à nous interroger nous-mêmes : tout ce qu'il y a dans nous nous dira d'une voix secrète, mais unanime, qu'il faut mourir; et, quoi que nous puissions opposer en notre faveur, nous n'aurons jamais d'autre réponse que celle-là : Il faut mourir. Tu es riche et dans l'opulence ; mais il faut mourir. Tu as du crédit et de la réputation; mais il faut mourir. Tu es jeune et en état de goûter les délices de la vie ; mais il faut mourir. Tu es l'idole du monde; mais il faut mourir. Voilà le seul langage que nous entendrons ; pourquoi ? parce que Dieu en nous créant a gravé dans le fond de notre être cette réponse générale que nous font tous les éléments qui nous composent, et qui, en se détruisant les uns les autres, nous détruisent nous-mêmes avec eux. Ne nous contentons pas de cela, mais regardons autour de nous : Je dis que toutes les créatures qui nous environnent et qui servent à notre entretien, non-seulement nous annoncent la mort, mais nous forment actuellement et nous exercent à mourir. Comment cela? en nous quittant, en se séparant de nous, en cessant d'être à nous : ce qui déjà, comme l'observe ingénieusement saint Augustin, est un véritable exercice de la mort. Car, à combien de choses pouvons-nous dire que nous sommes déjà morts, et que nous mourons sans cesse ? Les plaisirs de la jeunesse ne sont plus pour nous, et nous ne sommes plus pour eux; la joie d'hier n'est plus aujourd'hui, et nous sommes morts pour elle; les honneurs qu'on nous a rendus autrefois ne sont plus rien, et l'oubli, qui lui-même est une
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espèce de mort, les a anéantis dans la mémoire des hommes : et comme ces honneurs et ces plaisirs nous ont déjà quittés, tout le reste, je ne dis pas nous quittera, mais nous quitte à mesure que nous en usons. Or, n'est-ce donc pas un aveuglement bien grossier que le nôtre, si, par tant d'essais et tant d'épreuves de la mort, nous ne parvenons pas à acquérir la science de la mort?
Mais le grand et l'essentiel engagement que nous avons à cette science pratique et à cet exercice de la mort, c'est la profession du christianisme où Dieu nous a appelés; puisque, selon toutes les règles de l'Ecriture, la vie chrétienne n'est rien, à proprement parler, qu'une continuelle mort. Et voilà pourquoi saint Paul, qui comprenait admirablement cette vérité, ne donnait point aux premiers fidèles d'autre idée de ce qu'ils étaient que celle-ci : Mortui estis, et vita vestra abscondita est cum Christo in Deo (1); vous êtes morts, et votre vie est cachée avec Jésus-Christ en Dieu. Consepulti estis cum Christo per baptismum in mortem (2); Vous êtes ensevelis avec Jésus-Christ par le baptême, qui est pour vous un sacrement et un mystère de mort : ce qui se doit entendre, ajoute saint Chrysostome, non pas dans un sens figuré, mais à la lettre et dans la rigueur des termes. Car, à quoi vont toutes les maximes de la vie chrétienne, sinon à détacher lame du corps, c'est-à-dire à la détacher des plaisirs du corps, à la détacher des sensualités du corps, à la détacher de la servitude et de l'esclavage du corps? Or, détacher l'âme du corps, qu'est-ce autre chose que lui apprendre à mourir : Porro secernere animant a corpore, ouid aliud est, quam emori discere? Dégageons-nous, disait un païen, de cet attachement honteux, qui assujettit en nous l'esprit à la chair, et par là nous nous accoutumerons à mourir : Disjungamus nos a corporibus, et sic comuescamus mori. Mais ce que les philosophes disaient inutilement, quoique magnifiquement, notre religion nous fait une loi de l'exécuter saintement et généreusement, car elle nous détache de nos corps par la mortification ; et en nous détachant de nos corps, elle nous fait entrer dans la pratique de cette mort en quoi consiste le mérite de la vie.
Suivons donc, mes chers auditeurs, le mouvement et l'attrait de son esprit. Détachons-nous de ce corps que l'Ecriture appelle si souvent corps de péché, et n'attendons pas que la mort nous en dépouille par force, puisqu'il est
1 Coloss., III, 3. — 2 Rom., VI, 4.
en notre pouvoir de nous en dépouiller nous-mêmes par vertu.
Une âme qui ne renonce à son corps que dans l'instant de la mort, est une âme indigne de Dieu. Vous demandez des pratiques pour bien mourir : en voici une, sans laquelle j'ose dire que toutes les autres sont vaines et chimériques. Détachez votre âme de tout ce que vous aimez, hors de Dieu : voilà en deux mots la science de la mort. Prévenez par une mortification volontaire les opérations violentes et douloureuses de la mort. La mort vous ôtera l'usage des sens; faites-les mourir par avance, en leur retranchant tout ce qui peut déplaire à Dieu : liberté des paroles , curiosité des regards, délicatesse du goût. La mort vous enlèvera vos biens; quittez-les dès maintenant d'esprit et de cœur. Rien loin d'avoir cette soif insatiable d'amasser, d'accumuler trésors sur trésors, faites-vous selon Dieu une sainte gloire de les distribuer. Rien loin d'envier ce que vous n'avez pas, donnez sans peine et avec joie ce que vous possédez. La mort vous séparera de vos amis ; faites de bonne heure avec eux un divorce chrétien, et renoncez à ces sociétés libertines, à ces conversations dangereuses, à ces engagements tendres, à ces commerces suspects. Ne réservez rien, et souvenez-vous de la belle pensée de l'abbé Rupert, que la mortification, pour faire l'office de la mort et pour en avoir les qualités, doit être absolue et universelle; que comme on ne dit point qu'un homme soit mort pour avoir perdu ou la parole ou la vue, mais que pour cela il faut qu'il soit privé de toute action et de tout sentiment : aussi ne dit-on pas qu'un chrétien soit mortifié pour avoir réprimé quelqu'un de ses appétits sensuels, s'il ne les a réprimés tous, et s'il ne les a tous soumis à Dieu. Quand il vous arrivera des disgrâces, des afflictions, des calamités, des pertes, dites à Dieu, en vous élevant au-dessus de vous-mêmes par l'esprit de la foi : Soyez béni, Seigneur! autant est-ce pour moi d'anticipé sur ce qu'il aurait fallu faire à la mort. Ce que vous m'ôtez, elle me l'aurait ôté, et c'est un tribut que je lui aurais dû payer; mais m'en voilà heureusement quitte. J'aurais tenu par là au monde, mais vous avez rompu mes liens ; et, par votre infinie miséricorde, vous avez si bien ménagé les choses, que pour peu que je réponde à vos desseins, la mort n'aura plus rien d'affreux pour moi.
Si vous êtes, mes chers auditeurs, dans ces dispositions, encore une fois rendez-en grâces au ciel ; car c'est être préparé à la mort. Et ne
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me répondez point qu'une telle vie est une vie triste. Qu'elle le soit, j'y consens ; mais cette vie triste est suivie d'une mort pleine de consolation, et surtout d'une mort de prédestiné. Or, une mort sainte est un avantage que nous ne pouvons assez priser ni acheter trop cher. Je vais plus loin, et je prétends même que, tout compensé, la vie d'un chrétien mort au monde, et à tout ce qui pourrait l'attacher dans le monde, est mille fois plus tranquille, et par conséquent plus heureuse, que celle de ces mondains si vifs pour le monde, et qui craignent tant d'en sortir et de le perdre. Cette seule pensée : Rien ne m'arrête, et je suis prêt à partir dès qu'il plaira à Dieu de m'appeler, est pour une âme le plus doux repos et le bonheur le plus solide. Mais vivra de la sorte, c'est ne pas vivre ou c'est vivre comme si l'on ne vivait pas. Ah ! Chrétiens, n'est-ce pas aussi ce que demandait l'Apôtre aux premiers fidèles, ce que je dois vous demander à vous-mêmes : Reliquum est ut qui utuntur hoc mundo, tanquam non utantur (1) ? Mes Frères, usez du monde comme si vous n'en usiez pas; c'est-à-dire, vivez comme si vous ne viviez pas. Vivez sans aimer la vie, ni tous les biens de la vie. Vivez à Dieu, vivez pour Dieu, vivez en Dieu, afin de vivre éternellement dans la gloire avec Dieu. Je vous le souhaite, etc.
1 1 Cor., VII, 1.
VENDREDI CAREME IV
VENDREDI CAREME IV
SERMON POUR LE VENDREDI DE LA QUATRIÈME SEMAINE.
SUR L'ÉLOIGNEMENT DE DIEU ET LE RETOUR A DIEU.
ANALYSE.
Sujet. Ayant parlé de la sorte, il cria à haute voix : Lazare, sortez. Et à l'heure même le mort sortit du tombeau.
Pourquoi le Sauveur du monde ne ressuscita-t-il pas Lazare avec la même facilité qu'il avait ressuscité la fille du prince de la Synagogue, et le fils de la veuve de Naïm ? c'est, dit saint Augustin, que Lazare était dans le tombeau, et qu'il y était depuis quatre jours. Faire revivre un mort de quatre jours, ce devait être le chef-d'œuvre de la toute-puissance du Fils de Dieu. Or, celle figure, reprend saint Augustin, nous marque de grandes vérités touchant une autre résurrection bien plus importante, qui est la conversion de nos âmes.
Division. Jésus-Christ, dans toutes les circonstances de ce miracle dont parle notre évangile, a voulu nous faire voir les déplorables suites du péché, et les merveilleux effets de la grâce. Venez donc, justes, et vous apprendrez quelles démarches conduisent même les amis de Dieu à l'état de perdition ; première partie. Venez, pécheurs, et vous apprendrez par quelles voies vous pouvez parvenir à une solide et véritable conversion ; deuxième partie. L'un représenté dans la mort de Lazare, et l'autre dans sa résurrection.
Première partie. Mort de Lazare, figure de la mort d'une âme par le péché, et de son éloignement de Dieu. L'homme, dans le cours ordinaire, ne se pervertit pas tout à coup, mais par degrés. Ainsi l'Evangéliste nous représente Lazare en cinq états différents : 1° comme malade et dans la langueur : Quidam languens ; 2° comme assoupi et dans un sommeil léthargique: Dormit ; 3° comme mort : Mortuus est ; 4° comme enseveli, et même depuis quatre jours : Quatriduanus est ; 5° comme infect et sentant mauvais : Jam fœtet. Juste idée d'une âme qui vient insensiblement à se séparer de Dieu et à se corrompre.
1° Le premier pas qui conduit à la mort, je dis à la mort de l'âme, c'est la langueur : Erut quidam languens Lazarus ; cette langueur volontaire, dont l'effet est qu'on se relâche, qu'on se rebute de ses devoirs et qu'on ne s'en acquitte que très-négligemment; langueur injurieuse à Dieu, comme il s'en est si hautement déclaré lui-même dans l'Ecriture. Car c'est pour cela que, dans l'ancienne loi, il rejetait les victimes qui paraissaient languissantes lorsqu'on les conduisait à l'autel. Mais langueur non moins pernicieuse à l'homme : pourquoi ? parce que c'est une espèce de maladie très-difficile à guérir; parce que les conséquences de ce mal sont d'autant plus funestes qu'on les craint moins, et qu'on n'en voit pas même le péril; parce que c'est à l'âme tiède que le Saint-Esprit a dit ces étonnantes paroles : Utinam frigidus esses aut calidus! Plut au ciel que vous fussiez, ou tout a fait à Dieu, ou tout à fait contre Dieu !
2° De la langueur on tombe dans l'assoupissement : Dormit. Quelque languissante que fût une âme dans ce premier état d'imperfection que je viens de marquer, encore n'était-elle pas absolument insensible à tous les mouvements de la grâce : mais ici l'on ne sent plus rien, parce que l'assoupissement est formé. Ce qui causait de saints remords et de saintes frayeurs n'en cause plus. On est néanmoins encore, quant a l'essentiel, ami de Dieu ; mais on l'est comme Lazare, dont Jésus-Christ disait : Lazarus amicus noster dormit. Tel fut l'assoupissement de ces trois disciples qui accompagnèrent le Sauveur du monde au jardin. Quoiqu'il les eût si fortement exhortés à se tenir sur leurs gardes et à veiller, il les trouva profondément endormis : Et invenit eos dormientes. C'est souvent une punition de Dieu : Miscuit vobis Dominus spiritum soporis. Ce malheur commence d'abord par un assoupissement assez léger; mais enfin l'on s'endort : Dormitaverunt omnes et dormierunt. Alors un prédicateur a beau déclamer, un confesseur a beau conjurer, avertir, menacer; on n'entend rien, non plus que Jonas au milieu de la tempête : Dormiebat sopore gravi.
3° Cet assoupissement conduit à la mort : Mortuus est. Car, de s'imaginer que dans cet état la vie de la grâce puisse longtemps
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subsister, abus et confiance présomptueuse. Mille sortes de péchés contre lesquels on n'est point en garde achèvent d'étouffer dans une âme cette étincelle de vie qui lui restait. Le comble de la désolation est qu'on en vient souvent là sans le savoir : Nomen habes quod vivas, et mortuus es. Combien de chrétiens réputés justes, mais séduits par la passion, ont tous les dehors d'une vie pure et innocente, et sont toutefois, comme des sépulcres blanchis, pleins de corruption et d'iniquité !
4° De là l'on s'ensevelit, pour ainsi dire, dans l'habitude : Quatriduanus est. On y est comme Lazare dans le tombeau. Il avait les pieds et les mains liés, le corps enveloppé d'un suaire, serré de bandes, sous une pierre d'une énorme grosseur. Tel est l'homme du siècle plongé dans son habitude : mille engagements le lient, mille embarras de conscience l'enveloppent, le poids de ses crimes l'accable. Ah! dit saint Augustin, qu'il est difficile à un homme que le péché tient asservi de la sorte, de se dégager et de se relever : Quam difficile surgit, quem tarda moles consuetudinis premit ! C'est alors qu'il faut toute la grâce de Jésus-Christ pour arracher cette âme du sein de la mort. C'est alors, et eu vue d'une résurrection si miraculeuse, que cet Homme-Dieu ressent les mêmes mouvements dont il fut agité à l'aspect du tombeau de Lazare.
5° Enfin, après la sépulture suit l'infection : Jam fœtet. Un pécheur corrompu corrompt les autres. Car il n'est rien de plus subtil à se communiquer que l'exemple, et l'exemple que donne un homme vicieux porte avec soi une odeur de mort, et répand partout la contagion : Odor mortis in mortem.
Deuxième partie. Résurrection de Lazare, figure de la conversion d'une âme et de son retour à Dieu. Voyons, 1° ce qui engagea Jésus-Christ à ressusciter Lazare ; 2° quelle condition il exigea avant que de lui rendre la vie; 3° ce qu'il dit à Lazare, et comment Lazare obéit à sa voix; 4° ce qu'il ordonna à ses apôtres, et ce que ses apôtres exécutèrent au moment que le tombeau fut ouvert. De tout cela formons-nous une idée de la conversion parfaite et de la justification du pécheur.
1° Qui donc engagea le Fils de Dieu à ressusciter Lazare? le zèle de Marthe et de Madeleine, et l'instante prière de ces deux soeurs : Ecce quem amas infirmatur. Ce n'est pas que le Sauveur du monde, pour d'autres raisons, n'eût résolu de le ressusciter; mais il voulait encore être prié. Belle leçon, qui non-seulement autorise la créance catholique touchant l'intercession des Saints, mais établit et confirme un autre article de notre foi touchant la communion des Saints, c'est-à-dire touchant l'obligation de prier les uns pour les autres. Si saint Etienne n'eût pas prié, dit saint Fulgence, l'Eglise n'aurait pas saint Paul ; et j'ajoute qu'elle n'aurait pas saint Augustin, si sainte Monique n'eût pleuré. C'est ainsi que Dieu se plait à sanctifier les uns par l'entre mise des autres. Et combien croyez-vous qu'il y ait dans le monde d'âmes perdues, parce qu'il n'y a personne qui prie, ni qui s'intéresse pour leur salut? Une mère a du zèle pour son fils, une femme pour son mari, un ami pour son ami; mais un zèle fondé sur le sang et sur la chair, et qui n'a en vue que des avantages temporels. De prier pour leur salut, de prier pour leur conversion, c'est à quoi l'on ne pense point. Je sais qu'il y a des péchés pour lesquels le disciple bien-aimé ne nous a pas conseillé de prier, parce que ce sont des péchés atroces, qui vont à la mort : Est peccatum ad mortem ; non pro illo dico ut roget quis. Mais alors, dit saint Augustin, il faut recourir à l'artifice de Marthe; il faut, comme elle, faire prier Jésus-Christ, le grand avocat des pécheurs auprès de son Père : Sed et nunc scio, quia quœcumque poposceris a Deo, dabit tibi.
2° Quelle condition exigea le Sauveur du monde avant que de ressusciter Lazare? il commanda qu'on levât la pierre qui fermait le tombeau. Ne pouvait-il pas ressusciter Lazare comme il devait se ressusciter lui-même, sans que la pierre fût levée? ou, si cette pierre était un obstacle, ne pouvait-il pas d'une parole lever tous les obstacles? Oui, il le pouvait; mais il voulut que les Juifs, qui attendaient ce miracle, y contribuassent eux-mêmes. Ainsi, pécheurs, Dieu veut faire un miracle pour vous et vous convertir; mais il veut aussi que vous leviez vous-mêmes, avec sa grâce, certaines pierres de scandale. Tollite lapidem : quittez ce commerce, retranchez ce luxe, renoncez à ce jeu, brûlez ce livre, fuyez ces spectacles, évitez ces occasions. Alors vous verrez la gloire de Dieu, et la vertu du Très-Haut éclatera dans votre pénitence : Videbis gloriam Dei.
3° Que dit Jésus-Christ à Lazare, et comment Lazare obéit-il à sa voix? Clamavit voce magna : Lazare, veni foras. Le Fils de Dieu cria à haute voix : Lazare, sortez; et aussitôt Lazare parut, Et statim prodiit. De même, reprend saint Augustin, il faut que vous sortiez des ténèbres, que vous vous produisiez, que vous découvriez le fond de votre âme aux ministres de la pénitence, et que vous vous fassiez connaître à eux par une confession sincère de vos désordres. Il faut de plus, poursuit le même Père, que vous vous troubliez comme le Sauveur du monde, mais d'un trouble salutaire et chrétien. Il faut que vous frémissiez comme lui, mais en esprit et dans les vues de la foi, afin que la violence de l'habitude cède à la violence du repentir : Ut violentiae pœnitendi cedat consuetudo peccandi.
4° Après cela que restera-t-il, sinon que les prêtres, représentés par les apôtres, ou plutôt représentant les apôtres et Jésus-Christ même, vous délient comme Lazare? Solvite eum, et sinite abire. Jésus-Christ ne dit pas seulement aux apôtres : Déclarez-le délié, mais : Déliez-le, Solvite, pour nous marquer que l'absolution dans le sacrement de pénitence est un acte de juridiction, par où le ministre prononce, exécute, remet, justifie.
Plaise à Dieu qu'il y ait parmi vous des pécheurs ainsi convertis, et que ce ne soit pas en vain que je vous aie développé ce grand miracle de la résurrection des âmes! Pourquoi ne l'espérerais-je pas? Le bras de Dieu n'est point raccourci. Faites, Seigneur, que ce ne soit point là un simple souhait, mais que l'effet réponde à ma parole, ou plutôt à la vôtre : Infirmitas hœc non est ad mortem, sed pro gloria Dei, ut glorificetur Filius Dei per eam.
Hœc cum dixisset, voce magna clamavit : Lazare, veni foras ; et statim prodiit qui fuerat mortuus.
Ayant parlé de la Forte, il cria à haute voix : Lazare, sortez , et à l’heure même le mort sortit du tombeau. (Saint Jean, chap., XI, 44.)
SIRE,
Quand le Sauveur du monde ressuscita la fille du prince de la Synagogue, il ne prononça pas une parole, et il se contenta de lui prendre la main et de la relever : Tenuit manum ejus, et surrexit puella (1). Quand il ressuscita le fils de la veuve de Naïm, il parla, et il parla en maître : Adolescens, tibi dico : Surge (2) : Jeune
1 Matth., IX, 25. — 2 Luc, VII, 14.
homme, levez-vous, je vous le commande ; et le mort aussitôt lui obéit : Et resedit qui erat mortuus (1). Mais pour ressusciter Lazare, que fait-il? non-seulement il parle, mais il crie à haute voix, il prie son Père de l'exaucer, il pleure, il frémit, il s'émeut : Clamavit, lacrymatus est, infremuit, turbavit seipsum (2). Ne nous étonnons pas, Chrétiens, de la différence de ces trois résurrections : en voici, dans la pensée de saint Augustin, tout le mystère. La fille du prince de la Synagogue venait d'expirer ; elle avait encore, pour ainsi dire,
1 Luc, VII, 15. — 2 Joan., XI, 13.
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son âme sur les lèvres : lui rendre la vie, c'était, ce semble, un miracle facile à Jésus-Christ; aussi ne lui en coûta-t-il que de le vouloir. Le fils de la veuve de Naïm n'était pas seulement mort, mais sur le point d'être inhumé ; car on le portait en terre, et l'on faisait actuellement la cérémonie des funérailles : le ressusciter, c'était l'effet d'un pouvoir plus absolu ; et voilà pourquoi le Sauveur des hommes usa de commandement. Mais Lazare était déjà dans le tombeau, et il y était depuis quatre jours : faire revivre un mort de quatre jours, ce devait être le chef-d'œuvre et comme un dernier effort de la toute-puissance du Fils de Dieu.
Or, toutes ces figures, mes Frères, dit saint Augustin, nous marquent de grandes vérités ; et ces résurrections visibles, si nous en savons pénétrer le secret, sont autant de règles que Dieu nous propose pour une autre résurrection intérieure et invisible, mais bien plus importante, qui est la conversion de nos âmes. Rendons-nous donc attentifs, pour comprendre aujourd'hui ce que Dieu veut nous enseigner. Frappons à la porte afin qu'on nous ouvre : Omnia ista innuunt nobis aliquid ; intentos nos volunt ; ut pulsemus, hortantur. Et pour obtenir les lumières du Saint-Esprit, à qui seul il appartient de nous donner l'intelligence de notre évangile, implorons le secours de la Mère de Dieu, en lui disant : Ave, Maria.
Il est évident, Chrétiens, qu'outre la première vue que se proposa Jésus-Christ en ressuscitant Lazare, et qui fut de donner aux Juifs une preuve éclatante et convaincante de sa divinité, il eut encore dessein de nous marquer, dans toutes les circonstances de ce miracle, les déplorables suites du péché, et les merveilleux effets de la grâce. Les déplorables suites du péché, pour nous en donner de l'horreur ; et les merveilleux effets de la grâce, pour réveiller notre confiance, et pour exciter en no'us le zèle de notre sanctification. En effet, m'attachant à mon évangile, et, selon l'interprétation de saint Augustin, le prenant dans un sens moral, sans m'écarter en rien du sens historique, j'y découvre deux choses très-utiles pour notre commune instruction, et qui vont partager ce discours; savoir, l'état d'un juste qui se pervertit, et l'état d'un pécheur qui se convertit. L'état d'un juste qui se pervertit, représenté dans la mort de Lazare ; et l'état d'un pécheur qui se convertit, figuré dans sa résurrection. L'un et l'autre, comme vous le verrez, si naturellement exprimé, que tout ce que nous dirons de Lazare, ou mourant et mort, ou rentrant dans la vie et ressuscité, vous instruira des vérités les plus essentielles qui regardent, ou notre éloignement de Dieu, ou notre retour à Dieu. Venez donc , justes et pécheurs. Venez, justes, et reconnaissez-vous dans ce tableau, qui, sous la figure d'un mort, ami de Jésus-Christ, doit vous faire craindre souverainement la mort d'une âme par le péché. Venez, pécheurs, et contemplez-vous dans ce même tableau, qui sous la figure d'un mort de quatre jours ressuscité, doit, si vous voulez profiter de la parole que je vous prêche, vous faire non-seulement désirer, mais espérer la résurrection de votre âme par la grâce. Venez, justes, et vous apprendrez quelles démarches conduisent même les amis de Dieu à l'état de perdition ; ce sera la première partie. Venez, pécheurs, et vous apprendrez par quelles voies vous devez marcher pour parvenir à une solide et véritable conversion; ce sera la seconde partie. Heureux si je puis engager par là les uns à ne pas déchoir de leur état de justice, et les autres à sortir de l'état de leur péché !
PREMIÈRE PARTIE.
Quoique l'homme, depuis sa chute, ait une pente naturelle et par conséquent une malheureuse facilité à se pervertir, il est néanmoins vrai, et l'expérience nous le démontre, que dans le cours ordinaire il ne se pervertit jamais tout à coup, mais par degrés. C'est peu à peu, et d'une manière souvent imperceptible, que son désordre va toujours croissant ; et le Saint-Esprit ne pouvait nous mettre devant les yeux une plus sensible image de ce funeste progrès, qu'en nous proposant l'exemple de Lazare. Car ce n'est pas sans mystère que ce même Lazare, qui, par une disposition particulière de Dieu, devait être la figure du pécheur, nous est représenté par l'évangéliste en cinq différents états. Premièrement, comme malade et dans une extrême langueur : Erat quidam langues Lazarus (1). Secondement, comme assoupi et dans un sommeil léthargique : Lazarus amicus noster dormit (2). En troisième lieu, connue mort et sans aucun sentiment de vie : Lazarus mortuus est (3). Ensuite comme enseveli , et même depuis quatre jours : Quatriduanus est (4). Enfin comme infect et sentant déjà mauvais : Domine, jam fœtet (5). Or, quelle idée plus juste peut-on se former du malheur d'une âme qui,
1 Joan., XI, 1. — 2 Ibid., 11. — 3 Ibid., 14.— 4 Ibid., 39. — 5 Ibid.
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séduite par la passion et entraînée par le charme du monde vient insensiblement à se corrompre, et qui d'abord n'a point d'autre marque de son dérèglement qu'une certaine langueur dans le service de Dieu ; qui de là tombe dans une espèce de léthargie, et dans un profond assoupissement sur tout ce qui regarde ses devoirs et l'affaire de son salut; qui bientôt après perd la vie de la grâce par le péché; qui, par de fréquentes rechutes, s'ensevelit, pour ainsi dire, dans l'habitude du crime, et, afin que l'application soit entière, qui, corrompue elle-même et dans ses maximes et dans ses mœurs, répand encore au dehors une contagion mortelle, et infecte les autres de son mauvais exemple? N'est-ce pas ainsi que s'accomplit tous les jours ce mystère d'iniquité, et que l'on descend sans y prendre garde jusques au fond de l'abîme? Écoutez-moi, et ne perdez rien d'une moralité aussi chrétienne que celle-là.
Le premier pas qui conduit à la mort, je dis à la mort de l'âme, c'est la langueur : Erat quidam languens. Non pas, reprend saint Bernard, et remarquez ceci, non pas cette langueur de charité dont l'épouse des Cantiques se faisait un mérite auprès de son divin époux, quand elle disait aux filles de Jérusalem : Adjuro vos, si inveneritis dilectum meum, et nuntietis ei quia amore langueo (1) ; Je vous conjure, si vous trouvez mon bien-aimé, de lui dire que je languis d'amour pour lui. Car languir d'amour pour Dieu, ce n'est point un état imparfait, puisqu'au contraire c'est la perfection même. Non pas encore cette langueur involontaire et d'aridité dont se plaignait David , lorsque , touché du sentiment de sa misère , il disait à Dieu : Anima, mea sicut terra sine aqua tibi (2) : Mon âme, Seigneur, est devant vous comme une terre sèche et aride. Car cette sécheresse intérieure qui affligeait le saint roi pouvait être une épreuve de Dieu, et une épreuve rigoureuse, sans être un désordre qu'il eût à se reprocher. Quand donc j'ai dit langueur dans le service de Dieu, je conçois, et vous devez concevoir avec moi, une langueur d'infidélité, une langueur qu'on ne peut imputer qu'à soi-même, et dont l'effet ordinaire est que peu à peu l'on se relâche de cette régularité qui entretenait la ferveur; qu'on se rebute de ses devoirs, qu'on s'ennuie de la dévotion, qu'on abandonne la prière, qu'on quitte l'usage des sacrements, qu'on se dégoûte de la parole de Dieu, qu'on a horreur des pratiques de la
1 Cant., V, 8. — 2 Psalm , CXLII, 6.
pénitence ; que les obligations les plus communes de la religion deviennent pesantes et onéreuses ; qu'on s'en dispense aisément, qu'on ne s'en acquitte que très-négligemment; en un mot, qu'on ne sert plus Dieu en esprit, mais comme par cérémonie, l'honorant des lèvres et non du cœur : Populus hic labiis me honorat (1). Car, voilà le portrait que saint Bernard faisait autrefois de cette langueur spirituelle ; et Dieu veuille que notre expérience ne nous ait jamais fait sentir ce qu'un sage discernement et l'esprit de Dieu lui en avaient fait connaître !
De vous dire, Chrétiens , que cette langueur est un état injurieux à Dieu , c'est sur quoi il serait inutile de m'étendre, puisque vous le comprenez assez de vous-mêmes, et que Dieu s'en est si hautement déclaré dans l'Ecriture. Car, pourquoi dans l'ancienne loi, Dieu rejetait-il expressément les victimes qui paraissaient languissantes, lorsqu'on les conduisait au sacrifice pour lui être immolées, sinon, dit saint Chrysostome, parce que la victime qu'on offrait au Seigneur représentait l'âme chrétienne, dont la vive et ardente piété devait être le véritable sacrifice de la loi de grâce ; et qu'en effet rien n'est plus indigne de Dieu qu'une âme lâche qui n'est plus touchée ni de la vue de ses perfections, ni de la reconnaissance de ses bienfaits, ni de la terreur de ses jugements, ni de zèle et d'amour pour lui? Vous me demandez, disait-il aux Israélites, en quoi vous me déshonorez? et moi je vous réponds : En ce que vous ne me présentez que des hosties méprisables, en ce que vous n'offrez sur mon autel que ce qu'il y a dans vos troupeaux de malade et de languissant : Dixistis : In quo despeximus nomen tuum ? Si offeratis claudum et langiddum : nonne malum est (2) ? Or, ce que Dieu leur disait, il nous le dit à nous-mêmes. Pour toutes les choses du monde vous êtes vifs et agissants; mais pour moi vous n'avez que de l'indifférence et de la froideur. S'il s'agit de vos affaires temporelles, de vos intérêts, de votre fortune, c'est là que tout votre feu se réveille et que vous redoublez vos soins : mais s'agit-il de ma gloire ; s'agit-il d'accomplir un devoir chrétien, de m'adresser une prière, d'assister au mystère redoutable de mes autels, d'examiner le fond de vos consciences , de méditer ma loi et de l'observer, d'écouter ma parole et d'en profiler ? ce n'est alors que tiédeur et que négligence. Allez,
1 Isa., XXIX,
13; Matth., XV, 8 ; Marc, VII, 6.— 2 Malach., I, 8.
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mondains, allez chercher un Dieu qui puisse agréer votre culte , et qui s'en tienne honoré ; mais, de ma part, n'attendez que de justes reproches et de rigoureux châtiments. Langueur non moins pernicieuse à l'homme qu'elle est injurieuse à Dieu ; et cela comment? par mille raisons : parce que c'est une espèce de maladie que les remèdes les plus efficaces peuvent à peine guérir; parce que dans la pratique, cette guérison est en effet aussi rare que difficile ; parce qu'on voit bien plus d'impies se convertir de bonne foi, que d'âmes tièdes reprendre un esprit de ferveur; parce que les conséquences de ce mal sont encore plus funestes que le mal même ; parce qu'elles sont d'autant plus à craindre qu'on les craint moins, et que souvent on n'en voit pas môme les périls ; parce que, sous prétexte qu'on est exempt de certains vices grossiers, on vit dans une sécurité trompeuse ; parce que c'est enfin pour cela que le Saint-Esprit, dans l'Apocalypse, a dit au tiède ces étonnantes paroles : Utinam frigidus esses aut calidus (1) ? Plût au ciel que vous fussiez ou tout à fait à Dieu, ou tout à fait contre Dieu ! Mais cette morale me conduirait trop loin; passons à un autre point.
De la langueur on tombe dans l'assoupissement ; et le passage de l'une à l'autre est si naturel, que, selon le texte sacré, il est même comme infaillible. Dans ce premier état d'imperfection que je viens de marquer, quelque languissante que fût une âme, encore n'était-elle pas entièrement ni absolument insensible aux mouvements de la grâce ; encore s'humiliait-elle et gémissait-elle quelquefois de son relâchement; encore était-elle quelquefois effrayée de cette menace : Sed quia tepidus es, incipiam te evomere ex ore meo (2) : Parce que vous êtes tiède, je commencerai à vous rejeter; encore, pour se garantir de ce malheur, écoutait-elle de temps en temps la voix de sa conscience : une prédication solide et touchante, une remontrance vive et forte ; une maladie, une disgrâce, une affliction, ne laissaient pas d'avoir encore quelque vertu pour la réveiller, et pour lui inspirer, malgré sa tiédeur, de bons désirs. Mais dans l'état dont je parle et que je déplore, on n'éprouve plus rien de tout cela. Ce qui causait à l'âme de saintes frayeurs, n'en cause plus; ce qui produisait des remords, n'en produit plus; ce qui excitait la douleur et la componction, ne se fait plus même sentir; ce qui donnait de la confusion, ne fait plus rougir; pourquoi? parce que l'assoupissement est
1 Apoc, III, 15. — 3 Ibid., 16.
formé. On est encore, quant à l'essentiel, ami de Dieu ; mais on l'est comme Lazare, dont le Sauveur disait : Lazarus amicus noster dormit (1). Car de même que le sommeil du corps tient toutes les opérations des sens lices et suspendues, aussi, dans ce désordre où l'âme se trouve, il semble qu'on ait des yeux pour ne plus voir, et des oreilles pour ne plus entendre : Ut videntes non videant, et audientes non intelligant (2).
Et voilà, mes chers auditeurs, l'état malheureux où parurent ces trois disciples que Jésus-Christ avait choisis pour l'accompagner au jardin, et pour être témoins de ses derniers sentiments la veille même de sa passion. Cet adorable Sauveur venait de les quitter; et en les quittant, il les avait avertis que l'heure approchait où leur fidélité serait mise à l'épreuve de la plus violente tentation. Il leur avait représenté le danger pressant où ils étaient, et le scandale que causerait leur lâcheté, s'ils l'abandonnaient. Ils les avait exhortés à se tenir sur leurs gardes, et à veiller : Vigilate (3). Ainsi, dis-je, leur avait-il parlé, pour les préparer aux combats ; mais au bout de quelques moments il les trouve assoupis et endormis : Et invenit eos dormientes (4).
Exemple, mais exemple terrible, de ce qui nous arrive tous les jours dans la conduite du salut. On s'étonne, et l'on a raison de s'étonner, que, malgré tous les oracles de la parole de Dieu, qui nous crient sans cesse : Veillez, tant de chrétiens, sages d'ailleurs selon le monde, s'endorment néanmoins sur l'essentielle affaire de leur éternité. Et n'est-il pas en effet comme incompréhensible qu'un homme, instruit des principes de sa religion et qui connaît la nécessité et la difficulté de se sauver, qui se voit environné de précipices et d'écueils, qui sait que le monde, pour le perdre, lui dresse partout des embûches, que l'ennemi, comme un lion rugissant, tourne autour de lui pour le dévorer, que la mort l'attend comme un voleur pour le surprendre, qu'il est à la veille d'un jugement sans miséricorde, et sur le point d'une éternité bienheureuse ou malheureuse dont il court tous les risques, puisse tomber dans un tel assoupissement et y demeurer? C'est ce que nous ne concevons pas : mais nous n'avons de la peine à le concevoir, que parce que nous ne remontons pas jusques à la source et aux jugements de Dieu. Car il est vrai que Dieu s'en mêle, et que cet assoupissement dont nous sommes la principale et
42 et seq. — 4 Ibid., XXVI, 42.
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première cause est en même temps un des effets de sa plus sévère justice. Qui nous l'apprend? Lui-même, par ces paroles d'Isaïe, trop expresses pour en douter, et trop funestes pour n'en pas trembler : Quoniam miscuit vobis Dominus spiritum soporis, claudet ocidos vestros, et prophetas vestros operiet (1) : Parce que le Seigneur a répandu sur vous un esprit d'assoupissement; c'est-à-dire, comme l'explique saint Augustin, parce que, touché de vos infidélités, il a permis que vous soyez tombés dans l'assoupissement, vos yeux seront fermés à la lumière et aux plus claires vérités, et vous serez sourds à la voix de vos plus zélés prophètes. Ils vous parleront, et vous ne les entendrez plus; ils vous reprocheront vos désordres, et vous ne les croirez plus. Or, cela même, reprend saint Chrysostome, ne s'accomplit pas tout à coup : Comme les vierges folles de l'Evangile, d'un assoupissement léger par où leur malheur commença, vinrent enfin à s'endormir tout à fait : Dormitaverunt omnes, et dormierunt (2) : de même en est-il d'un mondain qui quitte Dieu, et que Dieu délaisse. L'enchantement du siècle, l'éclat de la prospérité, l'amour du plaisir, la liberté, l'indépendance, l'impunité, tout cela l'endort peu à peu, jusqu'à le réduire au déplorable état où l'Ecriture nous représente l'infortuné Jonas, lorsqu'au milieu de la tempête, tandis que les autres étaient dans l'effroi, il demeurait seul plongé dans un profond sommeil : Et dormierunt sopore gravi (3). Un prédicateur a beau déclamer, un confesseur a beau conjurer, exhorter, menacer; après avoir bu ce calice d'assoupissement, et s'en être comme enivré dans le progrès d'une vie mondaine et sensuelle, on ne se réveille plus : Dormiebat sopore gravi. Et c'est ainsi, lâche chrétien, que vous devenez tous les jours plus insensible, en buvant, selon le langage du même Isaïe, le calice de la colère du Seigneur, et en le buvant jusques au fond : Qui bibisti de manu Domini calicem irœ ejus, et usque ad fundum calicis soporis bibisti (4).
Le mal peut aller encore plus loin, et il y va. Car cet assoupissement conduit enfin à la mort; et en ceci la destinée du pécheur est malheureusement semblable à celle de ce prince réprouvé, dont il est dit au livre des Juges que, joignant la mort au sommeil, il périt par un coup du ciel dans le lieu même qui devait lui servir d'asile : Qui soporem morti consocians, defecit et mortuus est (5). Car de s'imaginer alors
1 Isa., XXIX,
10. — 2 Matth., XXV, 5. — 3 Jon., I, 5. — 4 Isa., LI, 17. — 5 Judic, IV, 21.
que la vie de la grâce puisse longtemps subsister ; de se flatter que, ne donnant presque aucune marque de religion et n'en pratiquant plus les œuvres, on en puisse conserver l'esprit ; de croire qu'on se préservera de cette seconde mort que cause le péché, sans faire paraître à l'égard de Dieu nul signe de vie : abus, Chrétiens, et confiance présomptueuse. On meurt donc, et l'on cesse absolument de vivre pour Dieu ; et il n'est plus seulement vrai de dire : Lazarus dormit (1); Lazare dort; mais il faut ajouter : Lazarus mortuus est; Lazare est mort. Car le péché, j'entends le péché mortel, où la mort de l'âme par le péché succède à son assoupissement : une médisance griève qui échappe, une haine secrète qu'on nourrit dans le cœur, un emportement de vengeance qu'on ne réprime pas, une injustice que l'on commet, un désir criminel à quoi l'on consent, mille autres sortes de péchés contre lesquels on n'est point en garde, achèvent d'étouffer dans l'âme chrétienne cette étincelle de vie qui lui restait. De là ce juste en qui la grâce produisait des opérations saintes et méritoires; ce juste qui, malgré ses relâchements, avait encore l'habitude de la charité; ce juste qui, tout mourant qu'il était, ne laissait pas d'être encore ami de Dieu et enfant de Dieu, dépouillé de cette grâce qui l'animait, n'est plus devant Dieu qu'un triste cadavre sans action et sans mouvement : Lazarus mortuus est. Le comble de la désolation, c'est que l'on en vient souvent là sans le savoir ; et que, par un aveuglement qu'on ne comprend pas, parce qu'il n'a point d'exemple dans la nature, quoique mort selon Dieu , l'on se croit toujours vivant.
Voilà néanmoins, mes chers auditeurs, ce qui ne manque presque jamais d'arriver dans le cours d'une vie lâche ; et tel fut l'état de cet évêque à qui Dieu disait : Scio opera tua, quia nomen habes quod vivas, et mortuus es (2). Je sais quelles sont vos œuvres ; vous passez dans le monde pour un homme vivant, et vous êtes mort. Comme s'il lui eût dit : Je sais que vous vous êtes acquis dans le monde une vaine estime ; je sais qu'il y a des hommes trompés par la fausse apparence de votre vertu ; je sais qu'on vous croit de la probité et de la piété : mais je sais aussi que vous n'avez de tout cela que le nom : Nomen habes quod vivas ; je sais qu'avec tout ce mérite qui éblouit les yeux un péché que la passion vous cache et sur quoi elle vous aveugle ; un péché que vous ignorez, mais dont votre conscience n'est pas moins