Œuvres complètes (page 20)

Louis Bourdaloue · Doctrine

Texte français, domaine public · Source : bibliotheque-monastique.ch — Œuvres complètes de Bourdaloue, 4 volumes · 88 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

1 Matth., XXI, 8.

point, et refuserez-vous à Jésus-Christ, je dis à Jésus-Christ entrant dans votre cœur, un sacrifice aussi léger, et néanmoins aussi nécessaire et aussi agréable à ses yeux que celui-là? Ah! mes Frères, conclut saint Ambroise, quel avantage pour vous de pouvoir faire un triomphe à votre Dieu des mêmes choses qui font le sujet de vos désordres ! Quelle consolation de le pouvoir honorer non-seulement de vos superfluités , mais de vos vanités mêmes! Il faut mettre sous les pieds de Jésus-Christ tout ce que l'orgueil du monde invente pour se donner un faux éclat et pour se distinguer. C'est ainsi que vous sanctifierez la communion, et que la communion vous sanctifiera : car écoutez ce que Jésus-Christ fera de sa part. Il viendra dans vous comme un roi, mais comme un roi triomphant, et c'est ce qu'il m'ordonne lui-même de vous annoncer : Dicite filiœ Sion: Ecce rex tuus venit (1) ; Dites à la fille de Sion : Voici votre roi qui vient. Or, quelle est cette fille de Sion? Dans le sens même de la prophétie, c'est l'âme juste ; et c'est proprement dans la communion que cette prophétie, a son effet. Oui, Chrétiens , c'est alors que le Fils de Dieu fera son entrée dans vous en souverain et en roi ; car la foi nous apprend qu'il est roi, et, selon les termes formels de saint Luc, son royaume est au milieu de nous : Regnum Dei intra vos est (2). Le ciel et la terre lui sont absolument soumis, mais c'est dans le cœur de l'homme, dit saint Augustin, qu'il se plaît surtout à régner : pourquoi? parce qu'il le regarde, poursuit ce saint Docteur, comme un royaume de conquête. Il veut y être reçu, et y établir sa demeure. Or, quand je communie en état de grâce, il est vrai de dire non-seulement que Jésus-Christ est en moi, mais qu'il y est en souverain ; qu'il y règne, qu'il y commande, qu'il s'y fait obéir, qu'il y tient toutes mes passions sujettes sous la loi de son amour, qu'il y réprime ma colère, qu'il y étouffe mes vengeances, qu'il y domine ma cupidité; en un mot, qu'il est mon roi : Ecce rex tuus.

Si je m'arrêtais à cette première vue, que ma religion me donne, je demeurerais saisi de frayeur; et, surpris de la présence d'une si haute majesté, je m'écrierais avec saint Pierre: Exi a me, quia homo peccator sum (3) : Retirez-vous de moi, Seigneur, parce que je suis un homme rempli de misère et de faiblesse. Mais ce Dieu de gloire, par un artifice et un prodige de sa charité, m'apprend bien à ne pas porter trop loin ce prétexte, quoique spécieux, d'une

1 Matth., XXI, 5. — 2 Luc, XVII, 21. — 3 Ibid., V, 8.

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défiance respectueuse : car, s'il vient à moi, c'est en qualité de roi débonnaire et plein de douceur : Dicite filiœ Sion : Ecce rex tuus venit tibi mansuetus (1). Non, non, dit saint Chrysostome, sa grandeur n'est point un obstacle qui l'empêche de s'humaniser avec nous, et de s'incarner en quelque sorte dans nous; et nous n'avons pas les premières idées du mystère de son corps et de son sang, si nous ignorons qu'il se fait même une grandeur de cette condescendance infinie. Sa divinité était un abîme de lumières, dont nous aurions été éblouis ; pour nous la rendre supportable, il l'a couverte du voile de son humanité. Son humanité aurait eu trop d'éclat ; il la cache sous les espèces d'un sacrement qui n'a rien à l'extérieur que de simple et de commun. Ce sacrement, par ce qu'il contient, aurait encore pu nous éloigner de lui ; il nous le propose comme un pain et comme une viande qui nous doit nourrir, et que nous devons manger. Tout cela pour nous faire entendre ce qu'il dit dans l'Ecriture, que ses délices sont de demeurer, tout Dieu qu'il est, avec les enfants des hommes ; et qu'il ne veut être notre roi que pour avoir droit de nous prévenir, et de nous combler des bénédictions de sa douceur : Ecce rex tuus venit tibi mansuetus. Quand il entra dans Jérusalem, il n'y avait autour de lui que pompe et que magnificence, et cette magnificence était bien due à un Dieu aussi  grand que lui;  mais, dans sa personne, ce n'était que modestie, que pauvreté, qu'humilité. Ainsi, quand il descend sur l'autel, des millions d'anges y descendent avec lui pour lui faire escorte et pour l'accompagner. Ce n'est point là une de ces pensées pieuses qui ne sont fondées que sur de légères conjectures.   Saint Jean Chrysostome n'était point un esprit faible, et il nous témoigne lui-même qu'il a vu ces légions célestes : Vidi ipse; qu'il les a vues, dis-je, s'assembler autour de Jésus-Christ et l'environner : Vidi ipse turbas angelorum e cœlo descendentium. Mais,  du reste, c'est sur ce même autel que ce Dieu d'amour obscurcit toute sa splendeur ;  c'est là qu'il s'abaisse, là qu'il se fait petit et pauvre, afin que nous puissions avoir un plus facile accès auprès de lui ; car, s'il ne s'était humilié, dit saint Augustin, nous n'aurions jamais osé prendre cette divine nourriture et y toucher : Nisi enim esset humilis, non manducaretur. Ah ! Seigneur, je le reconnais ; et dès à présent je vous rends tous les hommages de respect, d'obéissance,  de reconnaissance que je dois

1 Matth., XXI, 5.

vous rendre dans ma communion. Il n'appartient qu'à vous de joindre à une majesté incompréhensible de si profonds abaissements. Si les rois de la terre ne paraissaient que dans l'humiliation et dans un dénûment entier de toutes choses, ils ne pourraient soutenir leur royauté : mais la vôtre se soutient par elle-même, puisque vous êtes roi par vous-même, et que votre souveraine puissance est inséparable de votre être : Dicite filiœ Sion :Ecce rex tuus venit tibi mansuetus.

Cependant, Chrétiens, prenez-vous garde à cette parole : Venit tibi ? Peut-être n'y pensez-vous pas ; mais que ne comprenez-vous le don excellent qu'elle renferme! Elle vous fait connaître que cet Homme-Dieu dans la communion vient non-seulement à nous et pour nous, mais pour nous uniquement et singulièrement : en sorte que si nous étions seuls dans le monde capables de participer à ce mystère, il sortirait encore du sanctuaire où il réside et des tabernacles où il repose, pour venir, avec toute la plénitude de sa divinité, prendre place dans notre cœur. Et, en effet, combien de fois vous a-t-il honoré de cette grâce, sans que nul autre que vous se présentât pour y avoir part? et combien de fois a-t-on pu dire que c'était pour vous seul qu'il quittait l'autel, et qu'il était porté comme en triomphe par les mains des prêtres : Ecce rex tuus venit tibi? De vous apprendre en détail les avantages que vous devez tirer d'une union si intime avec lui, c'est ce qui demanderait un discours entier. Mais je manquerais à mon sujet, et à ce qu'il me fournit de plus remarquable pour votre instruction, si je ne vous disais pas que le Sauveur vient à nous pour opérer invisiblement dans nos âmes les mêmes miracles qu'il opéra visiblement sur les corps après son entrée dans Jérusalem. Car l'Evangile ajoute que tout ce qu'il y avait de malades , d'aveugles, de paralytiques parut devant lui, et qu'il les guérit : Tunc accesserunt cœci et claudi, et sanavit eos (1). Or ce n'est point une conjecture, c'est un point de foi que l'effet propre de la communion, ou plutôt la présence de Jésus-Christ par la communion, est de guérir nos infirmités spirituelles, ces faiblesses, ces langueurs, ces dégoûts poulie bien, ces inclinations au mal à quoi une âme juste et convertie peut encore être sujette. Et pourquoi ne le ferait-il pas? il guérissait bien les maladies les plus désespérées par le seul attouchement de ses habits : aurait-il moins de vertu quand il nous est substantiellement

1 Matth., XXI, 14.

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et si étroitement uni? Oui, Chrétiens, il veut guérir ces restes de corruption que le péché, quoique effacé par la pénitence, aurait laissés dans votre cœur; et si vous ne l'empêchez point d'agir, il fera dans vous des prodiges qui édifieront toute l'Eglise, et qui vous surprendront vous-mêmes. De violents et de passionnés que vous étiez, il vous rendra doux et modérés ; de sensuels et de voluptueux, patients et mortifiés ; de vains et d'ambitieux, humbles et soumis ; enfin il vous transformera en d'autres hommes. Allons donc à lui, mes Frères ; allons lui découvrir toutes les plaies de nos âmes, et lui dire comme le Prophète : Sana me, Domine, et sanabor (1) ; Seigneur, vous voyez l'état où je suis : me voilà attaqué de bien des maux. Mais guérissez-moi, et je commencerai à jouir d'une santé parfaite : Sana me, Domine, et sanabor; Je suis aveugle, éclairez-moi ; je suis inconstant, affermissez-moi ; je suis faible, fortifiez-moi. Il n'y a que vous, ô mon Dieu, qui puissiez opérer ce miracle ; et toute autre guérison qui ne viendrait pas de votre main ne serait qu'une guérison apparente : Sana me, Domine, et sanabor. Il faut donc que vous y travailliez vous-même ; mais pour y travailler efficacement, Seigneur, c'est assez que vous disiez une parole. Prononcez-la cette parole de grâce : Tantum die verbo  (2). Dites à mon âme que vous êtes son salut, et elle sera sauvée : Dic animœ meœ : Salus tua ego sum (3). Il le fera, Chrétiens, il vous sauvera : mais du reste, après vous avoir donné l'idée d'une bonne communion dans la manière dont les disciples reçurent le Fils de Dieu, voici l'idée d'une mauvaise communion dans la manière dont il fut reçu des scribes et des pharisiens. C'est la seconde partie.

DEUXIÈME  PARTIE.

Si jamais l'oracle de Siméon s'est accompli dans la personne du Sauveur, en sorte que cet Homme-Dieu, sujet tout ensemble de contradiction et de bénédiction pour les hommes, ait été au même temps la résurrection des uns et la ruine des autres, on peut dire , Chrétiens, que c'est particulièrement dans le mystère de ce jour, ou plutôt dans ce qui nous est signifié par le mystère de ce jour; savoir, dans l'opposition extrême qui se rencontre entre la communion des justes et la communion des pécheurs. En effet, que peut-on concevoir de plus saint que ce triomphe où je viens de vous représenter le Fils de Dieu, béni par tout un

1 Jerem , XVII, 14.— 2 Matth., VIII. 8.— 3 Psal., XXXIV,

3.

peuple et bénissant tout un peuple, recevant des honneurs et faisant des grâces, reconnu pour l'envoyé du Seigneur et pour le Seigneur lui-même, agissant en cette double qualité, faisant des miracles, convertissant les âmes, guérissant les malades, ressuscitant les morts? voilà la première partie de la prédiction vérifiée ; et telle est la figure de la communion des fidèles qui dans l'état de la grâce participent au corps de Jésus-Christ. Mais voyez au contraire la triste image d'une communion indigne et sacrilège , dans la réception que les pharisiens et leurs partisans font au même Sauveur, lorsqu'il entre dans Jérusalem ; et par toutes les circonstances que j'y vais remarquer, jugez si l'effet n'a pas pleinement répondu à la prophétie : Ecce positus est hic in ruinam et in resurrectionem multorum, et in signum cui contradicetur (1). Car premièrement les pharisiens et ceux de leur faction ne reçoivent aujourd'hui le Sauveur du monde que par une espèce d'hypocrisie,  que par dissimulation, que par je ne sais quelle nécessité qui les y engage, que par crainte et par respect humain. S'il avait été en leur pouvoir de lui interdire pour jamais l'entrée de leur ville, c'est ce qu'ils auraient souhaité; mais l'évangéliste observe qu'ils craignaient le peuple : Timebant vero plebem (2): et voilà pourquoi ils se joignent malgré eux-mêmes aux troupes des disciples, et ils se conforment extérieurement à eux. Secondement, dès que Jésus-Christ paraît dans Jérusalem , ils commencent à former des desseins contre lui, ils conspirent contre sa vie, ils prennent des mesures pour le perdre : car ce fut ce jour-là qu'ils assemblèrent ce conciliabule détestable , où la mort de Jésus, après bien des délibérations, fut enfin conclue : Collegerunt pontifices et pharisœi concilium advenus Jesum (3). En troisième lieu, ils contredisent ses miracles, quoique visibles, quoique éclatants : ils s'aveuglent pour ne les pas reconnaître; bien loin d'en être touchés, ils en témoignent de l'indignation : Videntes autem scribœ mirabilia quœ fecit, indignati sunt (4). C'est ainsi qu'ils reçoivent le Fils de Dieu ; et comment est-ce que le Fils de Dieu vient à eux? Ah! Chrétiens, ne perdez pas ceci. Dans la vue de ces infidèles, Jésus-Christ entre pénétré de douleur et versant des larmes : Videns civitatem, flevit super illam (5); car tout cela se trouve dans la suite de ce mystère. Il entre non plus comme un roi bienfaisant à leur égard; mais parce

1 Luc, II, 34. — 2 Ibid., XXII, 2. — 3 Joan., XI, 47. — 4 Matth., XXI, 15.—  5 Luc , XIX, 41.

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qu'ils ont méprisé ses grâces, comme un ennemi redoutable, pour être le sujet de leur réprobation et même de la destruction de leur ville : Non relinquent in te lapident super lapidem (1); Il ne restera pas, leur dit-il, pierre sur pierre; pourquoi? parce que vous n'avez pas connu le temps où votre Dieu vous a visités : Eo quod non cognoveris tempus visitationis tuœ (2). Enfin, il entre pour exercer déjà sur les pharisiens la sévérité de sa justice en les condamnant par avance, et prononçant contre eux ce terrible arrêt : Dico vobis, quia lapides clamabunt (3); Allez, je vous annonce que ces pierres (c'étaient les pierres du temple), rendront un jour témoignage contre vous. Que de rapports avec la communion des pécheurs! Souffrez que j'en fasse en peu de mots l'application.

Car, ce que firent ces pharisiens et ces ministres de la Synagogue, qui ne reçoivent le Sauveur du monde que par politique, et parce qu'ils craignent le peuple, c'est ce que font encore certains pécheurs du siècle, endurcis dans leur péché et nullement disposés à y renoncer., mais qui néanmoins veulent garder les apparences , et sauver les dehors de la religion ; hommes dans le fond ennemis de Jésus-Christ, mais qui n'osent pas se déclarer, et qui s'aveuglent quelquefois jusqu'à se le dissimuler à eux-mêmes, lis voudraient bien ne communier jamais; mais ils y sont engagés par des bienséances de condition et d'état dont ils ne peuvent pas se dispenser. C'est un magistral, et le scandale qu'il causerait retomberait sur sa personne; c'est un père de famille, qui serait infailliblement remarqué; c'est une femme de qualité, qui ferait tort à sa réputation ; c'est un homme d'église, qui se décrierait et qui passerait pour un libertin. Il faut donc prévenir ces conséquences, et pour cela se présenter, au moins en ce saint temps, comme les autres à la table des fidèles ; autrement il se trouverait un pasteur qui, pour satisfaire à l'obligation de son ministère, s'élèverait contre eux, qui parlerait, qui agirait, qui les noterait; et c'est, encore une fois, ce qu'ils ne veulent pas s'attirer. Assez hardis pour secouer le joug de la crainte de Dieu, ils le sont trop peu pour s'affranchir de la crainte des hommes. Ainsi ils se déterminent, à quoi ? à communier; mais comment? par une espèce de contrainte : Timebant vero plebem (4).

De là vous jugez, Chrétiens, ce qui accompagne ordinairement de semblables communions : c'est qu'au moment même où ces hommes

1 Luc.,

XIX, 44. — 2 Ibid. — 3 Ibid., 40. — 4 Ibid., XXII, 2.

perdus et impies reçoivent le sacrement de Jésus-Christ, ils conjurent contre lui dans le cœur, ils forment des projets pour satisfaire leurs passions brutales, et le jour de la communion devient pour eux un jour d'excès et de débauche. Voilà, mes chers auditeurs, ce qui arrive ; et il vaut mieux vous le dire pour vous en donner de l'horreur, que de s'en taire, tandis que vous êtes exposés à la contagion de cette impiété. On déclame tant tous les jours contre d'autres désordres, et l'on ne parle point de celui-ci; mais c'est celui-ci néanmoins qui attaque directement la religion. On insiste sur de légères imperfections qu'on remarque dans quelques âmes dévotes qui fréquentent les sacrements, et l'on ne dit presque rien des chrétiens sacrilèges qui profanent le corps de Jésus-Christ; mais c'est contre eux qu'il faudrait employer le zèle évangélique. Si de temps en temps on leur représentait le malheur de leur état, peut-être enfin y seraient-ils sensibles; et de vives, mais salutaires remontrances, les réveilleraient de leur profond assoupissement.

Au reste, n'attendez pas que Dieu fasse des miracles en leur faveur, puisqu'ils y mettent un obstacle presque invincible; car, à l'exemple des pharisiens, et par un dernier trait de ressemblance, ils traitent tous ces miracles d'illusions; et quand nous leur disons qu'une communion bien faite est capable de les guérir de toutes leurs faiblesses, ils s'en moquent, et ne nous répondent que par de piquantes et de scandaleuses railleries. Il n'y a qu'un seul miracle que la communion opère dans eux, et qu'ils ne peuvent empêcher. Mais quel est-il ce miracle? Ah! Chrétiens, c'est que ce sacrement, qui devait être pour eux une source de lumières, ne sert qu'à les aveugler; c'est que ce sacrement, qui devait être pour eux un moyen de conversion , ne sert qu'à les endurcir; c'est que ce sacrement de vie devient pour eux un sacrement de mort, et d'une mort éternelle. Je n'ai donc point de peine à comprendre pourquoi le Fils de Dieu ne vient à eux qu'en pleurant : Videns civitatem, flevit super illam (1). Comment ne pleurerait-il pas? Il voit que le même sacrement qu'il a institué pour la sanctification des âmes, va faire leur réprobation; il voit que ces pécheurs qu'il voulait sauver, au lieu de profiter du don le plus excellent et de la visite de leur Dieu, vont attirer sur eux, aussi bien que Jérusalem, toute la colère du ciel et ses plus redoutables vengeances. Est-il

1 Luc, XIX, 41.

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un sujet plus digne de ses larmes? Videns civitatem, flevit super illam.

Mais si cela est, ne vaudrait-il pas mieux ne point communier du tout que de communier indignement? Autre désordre, et désordre d'autant plus dangereux que le libertinage qui l'a introduit s'en sert comme d'un prétexte pour s'autoriser et se maintenir. Il vaut mieux, dites-vous, ne communier jamais, que de communier indignement; comme s'il pouvait y avoir du mieux dans une chose qui est un scandale, et un des scandales les plus évidents ! Non, mon cher auditeur, l'un ne vaut pas mieux que l'autre; et cette comparaison, faite par ceux dont je parle, je veux dire par les libertins, marque un principe encore plus mauvais et plus corrompu que n'est la conséquence même d'une communion indigne : car ils ne raisonnent de la sorte que parce qu'ils sont impies, et déterminés à vivre dans leur impiété. Ce n'est point par respect pour Jésus-Christ : ils font bien paraître dans tout le reste qu'ils sont peu touchés de ce motif; ce n'est point en vue de la sainteté du sacrement : à peine en croient-ils la vérité; ce n'est point dans le dessein d'une prompte conversion : ils en sont bien éloignés, et ils n'y pensent pas ; ce n'est donc que par un esprit d'irréligion. Or, dire par un esprit d'irréligion : Il vaut mieux ne point communier du tout que de communier mal, je soutiens que c'est un raisonnement d'athée.

A quoi j'ajoute une proposition que je soumets à votre censure, mais que je crois vraie ; savoir, que de ne point communier du tout par ce principe de libertinage et d'irréligion, est un désordre encore plus abominable devant Dieu que de communier indignement par principe de négligence ou de fragilité. Et en effet, on a toujours cru que de manquer au devoir de la communion pascale, de la manière que je viens de l'expliquer, c'était une espèce d'apostasie, parce qu'un des caractères les plus marqués du christianisme, c'est la communion. On a toujours cru que de manquer à ce devoir de Pâques, c'était s'excommunier soi-même, mais d'une excommunication plus funeste encore que celle que fulmine l'Eglise par forme de censure ; car être excommunié par l'Eglise, c'est une peine que saint Paul même prétend être utile, mais s'excommunier soi-même, c'est un crime qui va droit à la ruine du salut et à la damnation. On a toujours cru qu'un chrétien qui ne faisait pas la pâque devait être considéré comme un païen et comme un publicain, selon la parole du Sauveur même, parce qu'il n'écoute pas la voix de l'Eglise, et qu'il méprise ses ordres; et moi, non-seulement je le regarde comme un publicain et comme un païen, mais il me paraît pire qu'un païen, parce que je suis persuadé qu'un bon païen, je dis bon autant qu'il le peut être dans sa religion, vaut mieux qu'un chrétien de nom, mais au fond sans religion. Tel est le désordre que je combats, et plût au ciel que ce fût un fantôme ! mais ce désordre n'est point si rare que vous le pouvez penser; on ne sait que trop combien il y a de ces libertins, et de ces libertins distingués par leur qualité et par leurs emplois, qui se flattent d'une prétendue bonne foi en ne communiant jamais, parce qu'ils ne veulent pas, disent-ils, se rendre sacrilèges en communiant. Ne les scandalisons point ici, et gardons-nous de les faire connaître ; mais aussi je les conjure de ne pas scandaliser Jésus-Christ leur Sauveur par le mépris de son sacrement ; de ne pas scandaliser l'Eglise leur mère, par une désobéissance opiniâtre ; de ne pas scandaliser les fidèles leurs frères, par leur exemple pernicieux; de ne pas se scandaliser eux-mêmes par le dérèglement de leur conduite. Que feront-ils donc? communieront-ils indignement? A Dieu ne plaise ! mais entre ces deux extrémités il y a un milieu : c'est de communier, et de bien communier. Toute dévotion qui porte à ne point communier est une fausse dévotion; et toute maxime qui porterait à communier en état de péché serait une abomination. Mais le point solide est d'approcher de la table de Jésus-Christ, et d'en approcher avec des sentiments de religion, de pénitence, de piété, de ferveur, qui sanctifient une âme, et qui la disposent à manger ce pain céleste qui doit être pour nous le gage d'une éternité bienheureuse, que je vous souhaite, etc.

LUNDI SEMAINE SAINTE

LUNDI SEMAINE SAINTE

SERMON POUR LE LUNDI DE LA SEMAINE SAINTE.

SUR LE RETARDEMENT DE LA PÉNITENCE.

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ANALYSE.

Sujet. Marie-Madeleine prit donc une livre d'huile de parfum qui était d'un grand prix, la répandit sur les pieds de Jésus, et les essuya de ses cheveux.

Je vous ai déjà proposé Madeleine comme un modèle de pénitence : mais peut-être n'y a-t-il eu que trop de pécheurs que cet exemple n'a pas convertis. Mille obstacles les arrêtent; non pas qu'ils renoncent absolument à la pénitence, mais ils la différent Or, je veux vous faire voir les suites malheureuses de ce retardement, et l'affreux danger où il vous expose.

Division. Trois choses sont d'une nécessité absolue pour se convertir à Dieu : le temps, la grâce et la volonté Or le pécheur qui diffère sa conversion ne peut se répondre dans l'avenir, ni du temps de la pénitence, première partie: ni de la grâce de la pénitence, seconde partie; ni de la volonté de faire pénitence, troisième partie.

Première partie. Témérité du pécheur qui diffère sa conversion et qui s'assure pour cela du temps, et du temps de la pénitence. Rien n'est moins dans la disposition de l'homme que le temps futur. S'assurer donc de ce qui n'est nullement en notre pouvoir, n'est-ce pas une folie? Des trois différences qui partagent le temps, c'est-à-dire du passé, du présent et de l'avenir il n'y a proprement que le présent qui soit à nous, et sur quoi nous puissions compter. Il n'y a donc aussi que le présent où nous puissions nous promettre de nous convertir. C'était la belle et importante leçon que faisait l'Apôtre aux Hébreux en leur disant : Mes Frères, exhortez-vous les uns les autres, tandis que dure ce temps que l'Ecriture appelle aujourd'hui, parce que vous devez être persuadés que ce qui s'appelle aujourd'hui est pour vous le temps des miséricordes du Seigneur : Donec hodie cognominatur.

Ainsi le pécheur qui remet sa conversion, outre l'injure qu'il fait à Dieu, trahit ses propres intérêts et se contredit lui-même puisqu'il ne veut pas se convertir dans le temps où il le peut, qui est l'heure présente, et qu'il le veut pour un temps où il ne sait s'il le pourra : car, tout est incertain dans le futur. Incertain s'il sera; incertain combien il durera; incertain quelle issue il aura funeste ou heureuse, subite ou prévue. Eh! mon Frère, conclut saint Jérôme, que vous prenez mal vos mesures, de vouloir faire dans un temps incertain une pénitence certaine! Vous me répondrez, dit saint Augustin, que Dieu a promis au pécheur pénitent la rémission de son péché, j'en conviens. Mais a-t-il promis, au pécheur qui diffère, le lendemain pour faire pénitence? Dans quel prophète trouvez-vous que, parce que c'est un Dieu de miséricorde, il doive prolonger votre vie? Il a considéré dans le monde deux sortes de pécheurs : les uns faibles et pusillanimes, et les autres vains et téméraires. Il a dit aux premiers : Ne craignez point ; car, quelques crimes que vous ayez commis, au moment que vous les pleurerez, je les oublierai; mais il a dit aux seconds : Tremblez; car, quelque authentique que soit ma promesse, elle ne s'étend point jusqu'à vous répondre de l'avenir.

Il n'y a donc rien de certain dans le futur, que son incertitude même : il n'y a rien de certain, sinon que nous y serons surpris. Le Sauveur du monde nous l'a dit en termes formels : Qua hora non putatis. Après une parole si positive, ajouterai-je au désordre de mon péché le désordre de la plus criminelle et de la plus insensée témérité? Combien l'espérance de ce lendemain que j'attends a-t-elle perdu d'âmes? Et quand je l'aurais, sera-ce un temps de pénitence et de conversion? Car tout temps n'est pas un temps de pénitence : autrement le Prophète, et Dieu lui-même, ne nous dirait pas : Cherchez le Seigneur pendant que vous le pouvez trouver; voici le temps favorable, voici le jour de salut.

Si nous sommes attaqués d'une maladie, nous ne remettons pas à faire demain pour notre guérison ce que nous pouvons faire aujourd'hui : mais s'agit-il de notre âme? J'y mettrai ordre, disons-nous, et j'aurai du temps. Souvenons-nous qu'il y a des temps et des moments que le Père céleste s'est réservés, et dont il ne nous appartient pas de disposer. Souvenons-nous que, comme il ne lui a pas plu d'envoyer en tout temps un Rédempteur et un Messie pour le salut du monde, il ne lui plait pas de convertir en particulier chaque pécheur dans tous les temps. Souvenons-nous de ce que dit le Sauveur des hommes en pleurant sur Jérusalem : Parce que tu n'as pas connu la visite du Seigneur, parce que lu n'as pas profité de ce jour marqué pour toi, in hoc die tua tri seras abandonnée. Or, nous le connaissons, Chrétiens, ce temps de la visite de notre Dieu, et c'est celui-ci. Mais qu'arrivera-t-il si vous écoutez l'esprit du monde? Vous sortirez de cette prédication avec quelques bons désirs, mais désirs vagues et sans conséquence : et si votre conscience vous presse, après vous être défendu par mille prétextes, vous renverrez à un autre temps ce irai doit avoir la préférence dans tous les temps, je veux dire votre conversion.

Deuxième partie. Témérité du pécheur qui diffère sa conversion, parce qu'Use répond de la grâce. Dieu est fidèle; et parce qu'il est fidèle, nous pouvons compter sur lui et sur sa grâce. Mais il ne s'ensuit pas que nous puissions compter sur lui et nous assurer de sa grâce à son préjudice même. Or, se promettre cette grâce pour se maintenir dans l'habitude du péché, 1° c'est vouloir que Dieu soit fidèle à celui qui le méprise; 2° c'est vouloir qu'il soit fidèle aux dépens de tous ses intérêts, et le combattre parle plus aimable de ses attributs, qui est sa miséricorde; 3° c'est vouloir que sa fidélité le rende, tout Dieu qu'il est, prévaricateur et fauteur de notre iniquité.

1° C'est vouloir que Dieu soit fidèle à celui qui le méprise. Car n'est-ce pas le mépriser que de résister actuellement à sa grâce? Mais malheur à vous qui méprisez, dit le Seigneur, parce que vous serez méprisé! Nous voulons nous convertir quand nous serons rebutes du monde , ou que le monde sera rebuté de nous. Nous voulons nous convertir quand la nécessité et une crainte servile nous y forcera. Est-ce traiter Dieu en Dieu, et se contentera-t-il que nous lui donnions les restes du monde, et un cœur infecté de vices et de passions? Non, sans doute; et, pour l'honneur de sa grâce dont il est jaloux, il saura bien punir nos mépris. Il nous rejettera, il nous dira comme à ces Juifs dont il est parlé au premier chapitre d'Isaïe : Retirez-vous; je ne vous connais plus, et vos sacrifices me sont à charge.

2° C'est combattre Dieu par ses propres armes, et se servir du plus aimable de ses attributs, qui est sa miséricorde, contre lui-même.

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Car, si le pécheur ne comptait pas sur la miséricorde de Dieu, s'il savait que Dieu fut un maître aussi prompt que terrible dans ses vengeances, il ne tarderait pas à se convertir. D'où vient donc qu'il remet? c'est qu'il se repose sur l'idée d'un Dieu patient, et toujours prêt à donner sa grâce. Ah! Seigneur, s'écrie là-dessus saint Ambroise, que n'éclatez-vous, et que ne prenez-vous votre cause en main ? Vous seriez alors servi comme vous devez l'être. Mais que dis je? ajoute le même Père; je parle en homme, Seigneur, et vous agissez en Dieu. Selon mes pensées, il vous serait plus avantageux de perdre des rebelles; mais selon les vôtres, il vous est plus glorieux de suspendre vos coups, et d'arrêter votre justice. Vous cependant, pécheur, concluait ce saint évêque, n'êtes-vous pas bien coupable de vouloir moins faire pour un Dieu bon que pour un Dieu inflexible?

3° C'est vouloir rendre Dieu prévaricateur et fauteur de notre iniquité. Car il le serait évidemment s'il supportait les pécheurs avec cette patience qui tient de l'insensibilité, et si, malgré leur rébellion, sa grâce leur était toujours promise. Et voilà sur quoi Tertullien se fondait pour appuyer ses sentiments, quoique erronés, touchant la pénitence. Or, tout cela ne doit-il pas engager Dieu à refuser sa grâce au pécheur, qui d'une année à l'autre use toujours de nouveaux délais pour retarder sa conversion?

Troisième partie. Témérité du pécheur qui diffère sa conversion, parce qu'il se répond de sa volonté. De toutes les choses du monde, celle dont nous pouvons le moins nous répondre, c'est notre volonté propre. S'il fallait risquer le saint, disait saint Bernard, je croirais bien moins hasarder du côté de la grâce de Dieu, qui ne dépend pas de moi, que du côté de ma volonté, qui en dépend. Mais si ma volonté dépend de moi, n'en puis-je pas disposer? Oui, reprend saint Bernard, et c'est justement pour cela même que je dois craindre : car si Dieu m'avait ôté ce pouvoir, et qu'il se fût absolument rendu maître de ma volonté, je serais en assurance ; mais comme il a voulu que cette volonté dépendit de moi, qui suis la fragilité et l'inconstance même, voilà ce qui me fait trembler.

Le pécheur se flatte qu'après quelques années il aura assez d'empire sur son cœur pour le dégager de l'esclavage du péché, et il reconnaît que dès maintenant il lui est presque impossible d'en sortir : contradiction évidente. Si vous êtes trop faible maintenant pour rompre vos engagements criminels, comment les romprez-vous quand vous vous serez toujours affaibli davantage?

Ce qui nous donne encore plus lieu de nous défier de cette pénitence de l'avenir, c'est que ces pécheurs qui durèrent remettent communément cette conversion jusqu'à la fin de la vie, et souvent jusqu'au jour même de la mort. Or, est-on en état alors de faire une bonne pénitence ? A-t-on assez de présence d'esprit pour y bien penser ? Est-on assez maître de soi-même pour changer tout à coup de sentiments, et pour devenir ce qu'on n'a jamais été?

Attachons-nous plutôt au salutaire conseil de l'Apôtre, et au commandement qu'il nous fait de ne pas recevoir en vain le don de Dieu, qui nous est aujourd'hui présenté. Le temps est favorable, la grâce abondante, la disposition même de nos esprits et de nos cœurs avantageuse. Allons donc, et ménageons des moments si précieux. Disons à Dieu comme David : Dixi nunc coepi. C'est, Seigneur, un dessein formé ; je veux être à vous, et sans retardement je vais me mettre en devoir d'exécuter la sainte résolution que vous m'inspirez.

Moria vero accipit libram unguenti pretiosi, et unxit pedes Jesus, et extersit pedes ejus capilis suis.

Marie-Madeleine prit donc une livre d'huile de parfum qui était d'un grand prix, la répandit sur les pieds de Jésus, et les essuya de ses cheveux. (Saint Jean, chap. XII, 3.)

C'est pour la seconde fois que, durant le cours de ce carême, l'Evangile nous représente Marie-Madeleine prosternée en la présence de Jésus-Christ, répandant un parfum de très-grand prix sur les pieds de ce divin Maître, les essuyant elle-même de ses cheveux, et renouvelant dans son cœur tous les sentiments de sa pénitence et de son amour. Modèle que je vous ai proposé, Chrétiens, selon les intentions de l'Eglise, pour vous engager a rentrer comme cette sainte pénitente dans le devoir, à sortir comme elle de votre péché, et à vous réconcilier avec Dieu par une sincère et une prompte conversion. Mais peut-être n'y a-t-il eu que trop de pécheurs que cet exemple a touchés, et qu'il n'a pas néanmoins convertis; qui se sont contentés de l'admirer sans le suivre, et qui, s'en tenant à de vains désirs, auraient souhaité d'être ce qu'était Madeleine contrite et humiliée devant le Sauveur du monde, mais dans la pratique ont toujours été et sont encore tout ce qu'ils étaient. Mille obstacles les arrêtent, mille engagements les tiennent liés; ils gémissent dans leurs fers, et, sans avoir la force de les rompre, ils les traînent avec eux, et demeurent dans le plus dur et le plus honteux esclavage. Or, il n'est plus question de délibérer, mes Frères, il faut agir; il faut, par une salutaire violence, vous tirer, ou plutôt vous arracher de cette triste servitude; et je viens aujourd'hui vous dire ce que l'Ange dit à saint Pierre dans la prison : Surge velociter (1); levez-vous, et ne tardez pas. Je sais quelle illusion vous séduit, et par quels prétextes la passion vous trompe et vous joue. Pour calmer les remords intérieurs de votre âme, vous ne renoncez pas absolument à la pénitence, mais vous la différez; vous ne dites pas : Je ne me convertirai jamais: ce désespoir fait horreur; mais vous dites : Je ne me convertirai pas encore si tôt; et moi, je veux vous faire voir les suites malheureuses de ce retardement, et l'affreux danger où il vous expose. C'est ici, mon Dieu, que j'ai besoin de votre grâce toute-puissante, et que je la demande par l'intercession de Marie, l'asile et l'espérance des pécheurs. Ave, Maria.

Trois choses, disent les théologiens, sont d'une nécessité indispensable, ou, selon le terme de l'école, d'une nécessité de moyen, pour se convertir à Dieu : le temps, la grâce et la volonté : le temps, comme une condition sans laquelle hors de Dieu rien n'est possible; la

1 Act., XII, 7.

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grâce, comme le principe d'où dépend essentiellement la conversion du pécheur : et la volonté du pécheur, comme le sujet même de cette conversion. Or, cela présupposé, voici d'abord en trois mots tout mon dessein, et ce que j'entreprends d'établir. Je veux vous montrer combien la conduite d'un pécheur qui diffère sa conversion est téméraire : pourquoi? parce qu'en remettant il s'assure de trois choses sur lesquelles il doit le moins compter, el dont il a plus lieu de se défier ; savoir, du temps de la pénitence, de la grâce de la pénitence, et de la volonté de taire pénitence. Témérité, lorsqu'il se promet d'avoir un jour le temps de se convertir à Dieu, c'est la première partie. Témérité , lorsqu'il présume que la grâce ne lui manquera pas pour se convertir à Dieu, c'est la seconde. Témérité, lorsqu'il se répond de lui-même en se flattant qu'il aura la volonté de se convertir à Dieu, c'est la troisième. Ces pensées sont communes; mais pour être communes, elles n'en sont pas moins solides, ni moins propres à faire impression sur vos cœurs.

PREMIÈRE PARTIE.

Je parle donc ici d'un homme du monde qui vit dans le désordre du péché, mais qui n'a pas néanmoins renoncé à l'espérance de son salut; qui demeure habituellement dans la disgrâce et dans la haine de Dieu, mais qui toutefois est bien résolu de n'y pas persévérer jusques à la mort; qui  prétend enfin se convertir, mais qui ne le veut pas encore si tôt. Cela ne se peut, direz-vous, et, à prendre les choses moralement, ces deux volontés paraissent incompatibles. Peut-être,  Chrétiens, pourrait-on dire qu'elles  le   sont   en   effet ;  mais supposons qu'elles ne le soient pas, et, pour la conviction entière des pécheurs, donnons-leur cet avantage, que ces deux volontés puissent s'accorder. Que fait un homme de ce caractère ? voici le premier fondement sur lequel il bâtit. Il s'assure du temps, et du temps de faire pénitence : deux choses bien   différentes , comme vous verrez. Je dis qu'il s'assure de l'un et de l'autre; car, s'il avait le moindre doute, ou qu'à l'instant que je parle il dût mourir, ou que dans ce qui lui reste de vie il ne dût jamais trouver un moment favorable pour sa conversion, dès-là ou il tomberait absolument dans le désespoir, ou il conclurait qu'il doit sans retardement quitter son péché, et se remettre en grâce avec Dieu. Il faut donc, pour concilier ensemble et la volonté de se convertir et le délai de la conversion, qu'il se promette non-seulement un temps à venir, mais un temps propre à la pénitence. Or, je vous demande s'il y eut jamais une témérité comparable à celle-là, et s'il en faudrait davantage pour comprendre d'abord la vérité de cette parole de l'Ecriture : savoir qu'il y a une espèce d'enchantement, disons mieux, d'ensorcellement dans les esprits des hommes sur ce qui regarde les biens éternels. Ecoutez-moi, s'il vous plaît, ou plutôt écoutez saint Augustin raisonnant sur cette matière.

De tout ce qui a rapport à l'homme, et de tout ce qui lui peut être nécessaire pour l'accomplissement des desseins qu'il forme, il n'est rien, dit saint Augustin, qui dépende moins de lui ni qui soit moins dans sa disposition que le temps futur : principe évident et incontestable ; d'où il s'ensuit que c'est donc un aveuglement extrême de se le promettre, et une présomption de s'en répondre. La conséquence est infaillible; car enfin, s'assurer de ce qui n'est nullement en notre pouvoir, et sur cette assurance chimérique fonder ses prétentions , c'est ce qu'on traite dans le monde et ce qu'on doit traiter de folie. Il n'y a que l'affaire du salut où nous en voulons autrement juger. Mais c'est justement dans l'affaire du salut que celle maxime générale, qui ne souffre nulle exception, doit être particulièrement reçue, puisqu'il est vrai que ce qui passe dans le monde pour folie, le salut s'y trouvant mêlé, n'est plus une simple folie, mais l'excès et le comble de la folie. Or, prenez garde, mes Frères, ajoute saint Augustin, ceci mérite votre attention : des trois différences qui partagent Je temps , c'est-à-dire du passé, du présent et de l'avenir, il n'y a proprement que le présent qui soit à nous, et sur quoi nous puissions compter. Et quand je dis le présent, je dis la plus petite partie du temps, quoiqu'elle soit la plus importante: carie passé a une vaste étendue, le futur est infini; mais le présent n'est qu'un instant, qui cesse d'être aussitôt que je l'ai conçu, et qui s'écoule plus vite que je ne puis même l'exprimer. Et néanmoins c'est cet instant seul que j'ai pour ainsi dire en mon pouvoir, dont il m'est libre de faire un bon ou mauvais usage, et duquel par conséquent je puis être certain. Le passé ne dépend pas de moi ; car il n'est plus, et il est impossible qu'il soit jamais. Le futur est hors de mon ressort ; car il n'est pas encore, et peut-être ne sera-t-il jamais. Il n'y a que le présent qui subsiste dans sa manière de subsister, et que j'aie droit de mettre au nombre des choses qui m'appartiennent. Donc il n'y a que celui-

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là où je puisse me promettre, si je suis pécheur, de changer de vie et de me convertir ; et, ce qui est plus remarquable, c'est qu'il n'y a que celui-là où je me convertirai, si jamais je me convertis : pourquoi ? parce qu'il est constant, poursuit saint Augustin, que tout ce qui se fait hors de Dieu se fait dans le temps présent. C'est dans le présent que je vous parle, et c'est dans le présent que vous m'écoutez. Il y a pour chacune de nos actions un certain moment présent auquel leur être est borné, et sans lequel elles ne seraient rien. Cette pensée de saint Augustin est subtile, mais solide. Si donc je dois un jour me convertir, ma conversion, toute surnaturelle qu'elle est, étant du nombre et de la nature des actions humaines, il faut par nécessité qu'elle s'accomplisse dans le temps présent, et qu'il soit vrai de dire une fois, non plus : Je renoncerai à mon péché , et j'y renonce; non plus : Je penserai à mon salut, mais j'y pense ; non plus : J'obéirai à Dieu et je me soumettrai à sa loi, mais : Je m'y soumets et je lui obéis.

C'est pour cela même que le grand Apôtre , après avoir représenté aux Hébreux la déplorable et aveugle conduite de ceux qui temporisent avec Dieu ; après leur avoir fait peser cette divine parole : Hodie si vocem ejus audieritis, nolite obdurare corda vestra (1) ; Si vous entendez aujourd'hui la voix du Seigneur, n'endurcissez pas vos cœurs ; après leur avoir mis devant les yeux l'exemple de leurs pères, qui, par leur obstination, s'étaient rendus indignes d'entrer dans la terre que Dieu leur avait promise ; après, dis-je, les avoir pressés sur ce point avec tout le zèle que sa charité lui inspirait, conclut par cet excellent avis, auquel je doute que vous ayez jamais fait réflexion : Videte ergo, Fratres, ne forte sit in aliquo vestrum cor malum incredulitalis discedendi a Deo vivo; sed adhortamini vosmetipsos per singulos dies, donec hodie cognominatur (2); Craignez donc, mes Frères, qu'il n'y ait en quelqu'un de vous un fonds ou d'incrédulité ou de malignité, qui l'éloigné du Dieu vivant ; mais exhortez-vous sans cesse les uns les autres, tandis que dure ce temps que l'Ecriture appelle aujourd'hui , parce que vous devez être persuadés que ce qui s'appelle aujourd'hui est pour vous le temps des miséricordes du Seigneur : Donec hodie coqnominatur. Voyez, reprend saint Chrysostome, l'admirable théologie de saint Paul : il n'exhorte pas les Hébreux à se convertir demain, ni à suivre les lumières de la grâce quand ils

1 Psalm., XCIV, 8. — 2 Heb., III, 12, 13.

seront libres de certains embarras du siècle, ni à revenir de leurs erreurs dans un certain terme qu'il aurait pu leur marquer: pourquoi? parce que son exhortation eût été vaine et même trompeuse; car, en leur disant : Convertissez-vous demain, il eût supposé que ce lendemain était assuré pour eux, et qu'ils en étaient maîtres ; surtout que ce lendemain était propre à l'exécution des ordres de Dieu qu'il leur signifiait. Or, c'eût été une supposition fausse dans toutes ses parties ; et bien loin de les instruire utilement, il leur eût dressé un piège. Mais que leur dit-il? Ah! mes Frères, exhortez-vous les uns les autres, pendant que vous êtes en possession de ce jour présent, parce que ce jour présent vaut mieux pour vous que tous les siècles compris dans la durée infinie de Dieu; parce que ce jour présent est le seul point de l'éternité auquel vous ayez droit ; en un mot, parce qu'il n'y a que ce jour présent où vous puissiez sûrement et infailliblement opérer votre salut : Sed adhortamini vosmetipsos, donec hodie cognominatur. Que fait donc le pécheur qui diffère , et qui ne se détermine jamais à prendre pour sa conversion ce jour si important ; qui, dans l'indispensable nécessité où il est de réformer sa vie, se repose toujours sur le lendemain; qui voulant, en quelque sorte, composer avec Dieu, par le partage le plus injuste., donne toujours à Dieu le temps à venir, et use du présent poursoi? c'est-à-dire donne toujours à Dieu ce qu'il n'a pas et ce qu'il ne lui peut donner, et ne lui donne jamais ce qu'il a, et le temps dont il pourrait disposer pour lui en faire un sacrifice agréable; qui, dans l'intérieur de son âme, semble ainsi s'expliquer à lui : Seigneur, ne me demandez pas encore cette année, dont je veux jouir tranquillement, et je vous en promets d'autres auxquelles je ne sais si je parviendrai jamais. Que fait-il, encore une fois, ce pécheur? Il raisonne, répond saint Grégoire de Nazianze, et il parle en insensé ; puisque , outre l'injustice qu'il commet envers Dieu, il trahit ses propres intérêts et se contredit lui-même. Comment cela? parce qu'il ne veut jamais se convertir dans le temps où il le peut toujours, qui est l'heure présente ; et qu'il le veut toujours pour le temps où il ne le peut jamais, qui est le lendemain : car le lendemain, selon l'ingénieuse remarque de saint Augustin, dont je vous ai déjà fait part, ne doit ni ne peut être le temps de sa conversion.

Mais encore pourquoi n'y est-il pas propre, et quelle qualité a-t-il si contraire à l'ouvrage

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du salut ? Il n'en faut point d'autre que l'affreuse incertitude de son être et de toutes ses circonstances : car c'est une chose que nous devons bien observer, poursuit excellemment saint Augustin , que quoique toutes les parties du temps soient de même espèce, le passé et le futur ont néanmoins, par rapport à nous, une opposition infinie ; et qu'autant qu'il est vrai qu'à notre égard tout est déterminé dans le passé, autant sommes - nous convaincus que tout est incertain dans le futur. Incertain s'il sera, qui le peut garantir? incertain combien il durera, à qui Dieu l'a-t-il révélé? incertain quelle issue il aura, funeste ou heureuse, subite ou prévue : c'est un abîme d'obscurité. Je vous demande donc, Chrétiens, un temps de cette nature est-il propre à la décision de la plus essentielle de toutes les affaires, qui est le retour à Dieu ? Hé ! mon Frère, concluait saint Jérôme, que vous prenez mal vos mesures, de vouloir, dans un temps incertain, faire une pénitence certaine ! car il faut, ajoutait-il, que vous soyez également persuadé de ces deux vérités : la première, qu'étant certainement pécheur, vous ne pouvez être sauvé que par une pénitence certaine ; et la seconde, qu'une pénitence certaine ne se peut faire que dans un temps certain. N'est-il donc pas bien étonnant que vous vous proposiez dans le futur, qui est l'incertitude même, une conversion telle que doit être absolument celle qui nous sauve, et dont dépend notre bonheur? Vous me répondrez (ceci est encore de saint Augustin) que Dieu, par le plus solennel de tous les serments, a promis à la pénitence la rémission et le pardon du péché, et il est vrai : mais en promettant la rémission et le pardon à votre pénitence, a-t-il promis à votre négligence et à vos continuels retardements le lendemain que vous vous promettez à vous-même ? Verum dicis, quod Deus pœnitentiœ tuœ indulgentiam promisit ; sed dilationi tuœ numquid crastinum promisit? Car ce sont deux diverses grâces , et qui n'ont même rien de commun, de pardonner à l'homme qui déteste son péché, et de lui donner le temps de le détester; et quand Dieu s'est obligé à l'un, il ne s'est point engagé à l'autre. Vous me citez les prophètes pour montrer que ce Dieu de miséricorde ne méprise jamais un cœur contrit et humilié; et ce n'est pas de quoi il s'agit, puisqu'on en demeure d'accord : mais dans quel prophète trouvez-vous que parce que c'est un Dieu de miséricorde, il doive prolonger votre vie, afin que vous ayez le loisir de prendre un jour ces sentiments de contrition : Sed in quo propheta legis, qui promisit cor recto gratiam, promisit et tibi longam vitam? Non, non, ne vous prévenez pas d'une si dangereuse erreur ; car, pour vous en détromper, voici la conduite pleine de sagesse qu'il a plu à Dieu de tenir. Il a considéré dans le monde deux sortes de pécheurs : les uns faibles et pusillanimes, qui n'espéraient pas assez ; et les autres vains et téméraires, qui espéraient trop : pour les pusillanimes et les faibles, qu'il voulait consoler, il a établi la pénitence, comme un port salutaire qui leur est ouvert ; et pour les téméraires et les présomptueux, qu'il voulait contenir dans le devoir, il a ordonné que le jour de la mort fût incertain : Propter eos qui desperatione periclitantur, proposait pœnitentiœ portum ; et propter eos qui dilutionibus illuduntur, fecit diem mortis incertum. Celui-là, troublé de la vue de ses crimes, tombait aussi bien que Caïn dans un secret abattement de cœur. Dieu lui a dit par Ezéchiel : Non, ne perds point la confiance que tu as en moi ; car quelques crimes que tu aies commis, au moment que tu les pleureras, je les oublierai. Celui-ci, au contraire, fortifié d'une promesse si authentique, ou plutôt l'interprétant mal, péchait avec sécurité, et conservait en péchant une fausse paix. Dieu lui a dit au même endroit : Crains, malheureux, et défie-toi de ton espérance même; car, quelque authentique que soit ma promesse, elle ne s'étend point jusqu'à te répondre de l'avenir. Ainsi Dieu, reprend saint Augustin, a mis les choses dans un juste tempérament; et, par l'incertitude de l'avenir, il a tellement permis à l'homme d'espérer toujours, qu'il le réduit à la nécessité de ne différer jamais.

Il n'y a donc rien de certain, mes Frères, dans le futur, que son incertitude même. Il n'y a rien de certain, sinon que nous y serons surpris. Car le Sauveur du monde nous l'a dit en termes formels : Qua hora non putatis (1). Après une parole si positive, mais si terrible, ajouterai-je encore au désordre de mon péché le désordre de la plus criminelle et de la plus insensée témérité, remettant toujours ma conversion , demandant toujours trêve jusqu'au jour suivant : Inducias usque mane? Et pourquoi cette trêve qui ne peut être, si je l'obtiens, qu'une continuation affectée de mon iniquité ; et si je ne l'obtiens pas, que la cause de mon impénitence finale? Pourquoi cet appel opiniâtre au lendemain, contre l'oracle de la

1 Luc, XII, 40.

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sagesse qui me le défend : Ne glorieris in crastinum (1) ? Puis-je ignorer que ce lendemain a perdu des âmes sans nombre, et que l'enfer est plein de réprouvés qu'il a engagés dans le dernier malheur? lisse flattaient d'un lendemain, et il n'y en avait point pour eux; ils avaient fait un pacte avec la mort, selon l'expression du texte sacré, et la mort ne le gardait pas. Est-il croyable qu'elle changera de nature pour moi, et qu'étant si infidèle pour le reste des hommes, j'aurai seul droit de pouvoir m'y fier? Quand même je l'aurais, ce lendemain, sera-ce un temps de pénitence et de conversion? Toute sorte de temps n'est point le temps de la pénitence ; et c'est un abus insupportable dans l'homme, de croire que parce qu'il aura le temps peut-être d'exécuter les frivoles desseins que lui suggère son avarice ou son ambition, il aura celui de travailler efficacement à son salut. Si cela était, en vain, selon le raisonnement de saint Augustin, les prophètes nous auraient recommandé de chercher Dieu tandis qu'on le peut trouver, et de l'invoquer pendant qu'il est proche de nous : Quœrite Dominum dum inveniri potest,et invocate eum dum prope est (2). En vain Dieu lui-même nous aurait-il dit : C'est au temps favorable que je vous ai exaucé, et c'est au jour du salut que je vous ai aidé : In tempore accepto exaudivi te, et in die salutis adjuvi te (3). En vain Jésus-Christ aurait-il menacé les Juifs des dernières calamités qu'il leur annonçait, s'ils n'usaient bien du temps qu'il leur donnait. Car, si tous les temps sont également des temps de conversion, ces propositions et ces menaces étaient mal fondées. Mais, si elles étaient justes et vraies, comme nous n'en doutons pas, il est donc vrai qu'il y a un temps de pénitence, choisi spécialement de la part de Dieu, et qui doit être ménagé avec vigilance de la part de l'homme ; et c'est celui qu'a voulu définir saint Paul, quand il disait : Ecce nunc tempus acceptabile (4). Il est donc vrai qu'il y a des jours de salut plus heureux que les autres jours, et, comme tels, marqués dans l'ordre de la prédestination divine : Ecce nunc dies salutis (5). Il est donc vrai qu'il y a un temps particulier pour trouver Dieu, hors duquel on le cherche inutilement : Quœretis me, et non invenietis (6). Nous disons bien, dans le langage même du monde, que toute sorte de temps ne convient pas à toutes sortes d'affaires; et, comme parle Salomon, que toute affaire veut être traitée et négociée dans

1 Prov., XXVII, 1. — 2 Isa.,

LV, 6. — 3 2 Cor., VI, 2. —  4 Ibid. —  5 Ibid. — 6 Joan., VII, 34.

son temps : n'y aurait-il que l'affaire du salut qui lut exceptée de cette règle?

Ah ! mes chers auditeurs, voilà le grand scandale du christianisme. Si nous sommes attaqués d'une maladie, nous étudions tous les temps, nous les observons avec exactitude, nous ne remettons point à demain ce qui se peut faire aujourd'hui, et tout notre soin est de bien profiter, dans le cours du mal, de certains moments critiques et décisifs : ainsi en usons-nous pour le salut du corps. Mais s'agit-il de notre âme frappée de la maladie la plus mortelle, qui est le péché, et infectée de la contagion d'une habitude vicieuse dont il la faut guérir, nous vivons tranquilles et sans inquiétude : J'y mettrai ordre, disons-nous, mais rien ne me presse ; je ne suis pas encore en état, et je trouverai toujours le temps d'y penser. Vous le trouverez, Chrétiens? mais qui vous l'a dit ? Je veux qu'il vous reste encore des années, et même plusieurs années de vie : qui sait si dans ces années qui vous restent, il y aura pour vous un jour de salut? Souvenons-nous, mes Frères, conclut saint Bernard, ramassant en deux mots tout le fond de cette première partie, souvenons-nous, qu'il y a des temps et des moments que le Père céleste s'est réservés, et qu'il ne nous appartient pas même de connaître, bien loin que nous en puissions disposer : Tempora et momenta quœ Pater posuit in sua potestate (1). Or, ces moments , dans la doctrine de tous les Pères, sont ceux de la conversion et du salut. Souvenons-nous que, comme il n'a pas plu à Dieu d'envoyer en toute sorte de temps un Rédempteur et un Messie pour le salut général du monde; que comme il ne lui a pas plu de répandre sur les royaumes et sur les nations la lumière de l'Evangile dans tous les temps, aussi ne lui plaît-il pas de convertir en particulier chaque pécheur dans tous les moments. Souvenons-nous et comprenons bien qu'il veut nous sauver plus spécialement dans un temps que dans un autre; et qu'ayant pour cela des moments de choix, le plus grand de tous les malheurs est que ces moments nous échappent et que nous les négligions. N'oublions jamais les étonnantes paroles du Sauveur lorsqu'il pleure sur Jérusalem, ou plutôt, comme je vous le disais hier, sur les pécheurs dont cette ville infortunée était la figure. Il la regarda avec compassion, non point parce qu'elle devait être détruite par les Romains, non point parce qu'elle était à la veille de la ruine la plus

1 Act., I, 7.

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entière, non point parce que ses enfants allaient être, comme Caïn , exterminés de la terre ; le dirai-je ? non point même parce que le Saint des saints devait bientôt y être condamné à la mort, et à la mort la plus honteuse et la plus cruelle ; mais parce qu'elle n'avait pas connu le jour du salut qui lui était donné, et où le Seigneur lui apportait la paix : Quia si cognovisses et tu, et quidem in hac die tua, quœ ad pacem tibi (1). Voilà ce qui fit verser des larmes au Fils de Dieu. Il n'imputa point la réprobation des Juifs au déicide abominable qu'ils allaient commettre dans sa personne, mais à l'aveuglement volontaire qui les empêchait de connaître le temps de la visite du Seigneur : Eo quod non cognoveris tempus visitationis tuœ (2). Or, nous le connaissons, Chrétiens, ce temps de la visite de notre Dieu, ce jour qui nous est accordé : In hac die tua. Nous le connaissons; et peut-être à l'instant que je vous parle, Dieu vous dit-il secrètement : Voici, pécheur, votre jour, voici le temps que j'ai destiné pour vous ; c'est aujourd'hui qu'il faut quitter cette vie libertine ; car je ne veux plus de retardement : Ecce nunc tempus acceptabile (3). Mais que vous arrivera-t-il, mon cher auditeur, si vous consultez l'esprit du monde au lieu de vous rendre attentif et docile à la voix de Dieu? vous sortirez de cette prédication avec quelques bons désirs, mais désirs vagues et sans conséquence. Vous sentirez bien que Dieu vous aura visité; mais sa visite, par l'endurcissement de votre cœur, n'aura pas l'effet qu'il prétendait. On ne dira pas de vous que vous ne l'aviez pas connue; mais on pourra dire que, la connaissant, vous en aurez abusé. Enfin, si votre conscience vous presse, après avoir cherché de vaines raisons pour colorer votre lâcheté; après avoir allégué tout ce que peut inventer la prudence charnelle, après vous être défendu par mille prétextes d'affaires qui vous occupent, et d'engagements que vous ne croyez pas encore pouvoir surmonter, vous renverrez à un autre temps ce qui doit avoir la préférence dans tous les temps, savoir, votre conversion. Et parce que pour l'accomplir il faut un jour de salut, et que dans les principes de la théologie il n'y a qu'une grâce, je dis une grâce privilégiée, qui puisse faire ce jour de salut, en vous assurant de ce jour vous vous assurerez de cette grâce ; et c'est ce que j'ai à combattre dans la seconde partie.

1 Luc, XIX, 42. — 2 Ibid. — 3 2 Cor., VI, 2.

DEUXIÈME   PARTIE.

Dieu est fidèle, dit le grand Apôtre : Fidelis Deus (1) ; et parce qu'il est fidèle pour nous, nous pouvons porter notre confiance jusqu'à nous assurer de lui. Mais il ne s'ensuit pas de là que nous ayons droit de compter sur lui à son préjudice même, ni que sa fidélité puisse jamais servir de fondement à notre témérité. Or, c'est néanmoins le faux principe sur lequel agit un pécheur du siècle quand il diffère sa conversion , parce qu'il se flatte d'avoir un jour la grâce de la pénitence. Car, se promettre cette grâce pour se maintenir dans l'habitude de son péché, prenez garde, s'il vous plaît, c'est vouloir que Dieu soit fidèle à celui qui le méprise ; c'est vouloir qu'il soit fidèle aux dépens de tous ses intérêts ; et tournant contre lui ses propres armes, c'est l'attaquer et le combattre par le plus aimable de tous ses attributs, qui est sa miséricorde : enfin, c'est vouloir que sa fidélité le rende, tout Dieu qu'il est, prévaricateur et fauteur de notre iniquité. Est-il une espérance plus vaine et une présomption plus criminelle?

C'est vouloir que Dieu soit fidèle à celui qui le méprise ; et Dieu s'est déclaré au contraire, que quiconque le méprise sera méprisé : Vae qui spernis; nonne et ipse sperneris (2) ! Malheur à vous qui méprisez la grâce de votre Dieu, parce que votre Dieu vous méprisera à son tour ! Or, vous la méprisez, pécheur, cette grâce, lorsque résistant à ses inspirations secrètes, et ne voulant pas encore vous soumettre à elle, vous ne laissez pas de compter sur son secours comme si elle vous était due. Mais Dieu vous méprisera à son tour, lorsqu'après avoir longtemps frappé à la porte de votre cœur, lassé de vos refus, il vous abandonnera enfin à vous-même, et il se retirera. Car, c'est à vous que s'adressent ces admirables paroles de saint Paul : An divitias bonitatis ejus et patientiœ et longanimitatis contemnis (3) ? Est-ce ainsi, mon Frère, que, rebelle à votre Dieu, vous méprisez les richesses de sa bonté et de son infinie patience ? Ignoras quoniam benignitas Dei ad pœnitentian te adducit (4) ? Ignorez-vous que c'est cette charité de Dieu qui vous sollicite, qui vous invite, mais inutilement et sans effet, à une prompte conversion ? voilà le mépris que le pécheur fait de la grâce. Mais doutez-vous aussi, ajoute l'Apôtre, que par votre dureté et votre impénitence vous

1 2 Thess.,

III, 3. — 2 Isa., XXXIII, 1. — 4 Rom., II, 4. — 5 Ibid

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n'amassiez contre vous un trésor de colère, pour le jour des vengeances et de la manifestation du jugement de Dieu? Secundum autem duritiam tuam et impœnitens cor, thesaurizas tibi iram in die irœ et revelationis justi judicii Dei (1) ; voilà le mépris que Dieu fait du pécheur. Appliquons-nous ceci, mes chers auditeurs ; l'un et l'autre ne nous convient que trop. Car nous voulons nous convertir dans un temps ou imaginaire ou réel , que chacun de nous se propose : réel, si nous y parvenons; imaginaire si nous n'y parvenons pas. Mais, quoi qu'il en soit, rien de plus injurieux ni de plus outrageant pour Dieu, que ce dessein prétendu de conversion.

En effet, nous voulons nous convertir quand nous serons rebutés du monde , ou plutôt quand le monde sera rebuté de nous; quand nous ne serons plus en état de goûter ses plaisirs ni d'aspirer à ses honneurs. Nous voulons nous convertir quand les revers de la fortune et les disgrâces de la vie nous y forceront, quand l'hypocrisie même du siècle nous y portera, quand elle nous en fera un intérêt, quand il n'y aura plus rien de meilleur pour nous, je dis de meilleur dans les vues mêmes de l'amour-propre. Vous en particulier, femmes mondaines, vous voulez vous convertir quand vous aurez cessé de plaire à ces sacrilèges adorateurs qui vous idolâtrent ; quand l'âge aura effacé ce qui vous les attachait ; quand le dégoût de vos personnes vengera Dieu, pour ainsi dire, du sacrilège encens qu'on vous aura prodigué, et que vous aurez reçu avec tant de complaisance. Enfin, mes Frères, nous voulons nous convertir quand nous ne pourrons plus nous en défendre, quand le glaive de Dieu nous poursuivra, quand une violente maladie nous aura conduits aux portes de la mort, quand par le nombre des années nous ne serons plus maîtres de réparer le passé et de travailler au présent, quand la faiblesse de la nature servira de prétexte à nos lâchetés et de voile à notre impénitence, quand nous n'aurons plus rien à offrir à Dieu, et que nous serons presque dans une impuissance absolue de faire quelque chose pour lui ; car, ne sont-ce pas là les projets de la prudence humaine ? Et sans rien dire ici des risques terribles que nous courons par là, n'ayons égard qu'au seul intérêt de Dieu, et au mépris que nous faisons de sa grâce. En vérité, mes chers auditeurs, ces projets de conversion conviennent-ils à une créature qui n'a pas tout à fait perdu l'idée de Dieu? Est-ce

1 Rom., II, 5.

traiter Dieu en Dieu? Se contentera-t-il que nous lui donnions les restes du monde ? qu'après nous être lassés dans la voie d'un libertinage opiniâtre, nous venions à lui présenter un cœur infecté de vices et de passions, un corps usé de débauches, un esprit corrompu de fausses maximes? Non sans doute ; et pour l'honneur de sa grâce dont il est jaloux, il saura punir ce mépris; et comment? apprenez-le. Car, si nous l'en croyons lui-même, après que nous l'aurons ainsi outragé, il nous rejettera; nous le chercherons, et nous ne le trouverons plus; nous voudrons être à lui, et il ne voudra plus être à nous ; ou plutôt, nous ne pourrons plus même le vouloir, parce que nous ne l'aurons pas voulu quand il nous était facile de le pouvoir. Nous ne laisserons pas d'être persuadés plus que jamais qu'il faut enfin nous déterminer, qu'il n'est plus temps de remettre cette conversion , dont nous verrons malgré nous que le terme expire : mais qui sait si Dieu se tournant contre nous, ne nous dira point alors comme à ces Juifs dont il est parlé au premier chapitre d'Isaïe : Retirez-vous, et ne paraissez point devant mes autels pour me faire une offrande indigne de moi ; je ne vous connais plus, et vos sacrifices me sont à charge. Comme roi des siècles et monarque éternel, je voulais les prémices de vos années; je voulais ces années de prospérité, qui furent pour vous des années de dissolution ; je voulais ces années de santé, que vous avez consumées dans le repos oisif d'une vie molle et paresseuse; je voulais cette jeunesse , dont vous avez fait le scandale de tant d'âmes ; je voulais cet âge mûr, qui s'est passé dans les intrigues de votre ambition démesurée : vous avez sacrifié tout cela au monde , et vous l'avez fait dans l'assurance que ce serait assez de m'en offrir quelques débris ; et moi je vous dis que ces oblations me sont odieuses, et qu'il est de ma gloire de les réprouver : Solemnitates vestras odivit anima mea : facta sunt mihi molesta; laboravi sustinens (1). Ainsi parlait le Seigneur, et ainsi se comporte-t-il tous les jours à l'égard de certains pécheurs, après les délais criminels qu'ils ont apportés à leur conversion.

J'ai dit de plus que s'assurer de la grâce en différant sa conversion, c'était combattre Dieu par ses propres armes, et se servir de sa fidélité et de sa miséricorde contre lui-même. Pourquoi cela? Ne le voyez-vous pas, Chrétiens? Pécher contre Dieu , parce que Dieu est bon ; ne cesser point de l'outrager, parce qu'il ne se

1 Isa., I, 14.

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lasse point de nous supporter ;

dire : Je ne veux pas encore changer de vie, parce que la miséricorde de Dieu n'est pas encore épuisée, et je veux continuer dans mon désordre, parce qu'il est toujours dans la volonté de me sauver, n'est-ce pas employer contre lui ses attributs, et abuser, pour l'offenser, de sa grâce même ? Car enfin, dit saint Chrysostome , si Dieu usait de ses droits, et s'il était à notre égard ce qu'il pourrait être avec justice, un Dieu sévère , un Dieu inflexible, qui fit immédiatement succéder la peine au péché ; s'il nous traitait comme ce créancier impitoyable de l'Evangile traita son débiteur, et que, sans nous accorder aucun délai, il nous pressât de lui rendre ce que nous lui devons : Redde quod debes (1); que ferions-nous? Nous obéirions sur l'heure même à un commandement si rigoureux. Il n'y aurait point parmi nous de pécheur qui ne pliât d'abord sous le joug de la loi de Dieu. On verrait ces prétendus esprits forts recourir les premiers au tribunal de la pénitence, non plus par cérémonie , mais en effet ; non plus après des années entières de délibération, mais dès que leur conscience, par un remords salutaire, les avertirait du danger de leur état ; tous les hommes seraient dans le devoir : pourquoi? parce qu'ils auraient affaire à un Dieu également prompt et terrible dans ses vengeances. D'où vient donc qu'on remet, et qu'on ne veut se convertir qu'à l'extrémité? C'est qu'on se repose sur l'idée qu'on a d'un Dieu patient, et toujours prêt à donner sa grâce. Mais, Seigneur, s'écriait saint Ambroise, permettez-moi de m'en plaindre à vous pour vous-même. C'est cette patience qui semble autoriser contre vous les pécheurs de la terre. Sans elle vous seriez mieux servi ; sans elle on vous reconnaîtrait tel que vous êtes. Que ne vous déclarez-vous? que ne prenez-vous votre cause en main? que ne vous élevez-vous, dans l'ardeur de votre colère, pour dompter ces âmes fières et indociles, en les réduisant au choix, ou d'une prochaine conversion, ou d'une inévitable damnation? Mais que dis-je, ô mon Dieu? poursuivait ce saint docteur. Pardonnez-moi si je m'ingère à examiner votre conduite, et si je parais vouloir prescrire des bornes à votre miséricorde, moi qui dois tout à cette miséricorde sans bornes, puisqu'il y a longtemps que je serais la victime des flammes éternelles, si elle ne m'avait pas attendu. Je parle en homme, Seigneur; et vous agissez en Dieu. Selon mes pensées, il vous serait plus avantageux de perdre des rebelles; mais, selon les

1 Matth., XVIII, 28.

vôtres, il vous est plus glorieux de suspendre vos coups et d'arrêter votre justice. Ainsi ce Père expliquait-il à Dieu ses sentiments. Mais d'ailleurs, s'adressant au pécheur : Vous, mon Frère, lui disait-il, n'êtes-vous pas bien coupable de vouloir moins faire pour un Dieu bon que pour un Dieu inflexible? Car tel est votre procédé. Pour un Dieu inflexible, vous renonceriez dès maintenant à votre péché ; et pour un Dieu bon, vous vous contentez de former de vains projets , et d'y vouloir un jour renoncer. Pour un Dieu sans rémission, vous produiriez des fruits de pénitence ; et pour un Dieu patient, vous ne donnez que des paroles. Or, je prétends , Chrétiens , que, dans cette disposition , se répondre de Dieu et de sa grâce, c'est le dernier excès de l'aveuglement.

Enfin j'ai dit que de compter ainsi sur la grâce , c'est vouloir que Dieu se rende fauteur et complice de nos désordres : car il le serait évidemment s'il supportait les pécheurs avec cette patience qui tient de l'insensibilité, et si, malgré leur rébellion , sa grâce leur était toujours promise. Et voilà sur quoi Tertullien se fondait pour appuyer ses sentiments erronés touchant la pénitence. J'avoue, Chrétiens, et je vous l'ai déjà fait remarquer dans un autre discours, que Tertullien, sur cette matière, porta trop loin son zèle : mais ne craignons-nous point de tomber dans une autre erreur, par les fausses et présomptueuses idées que nous nous formons de la bonté de Dieu, et par l'abus que nous en faisons pour nous entretenir dans le crime et pour fomenter notre iniquité? Bien loin que nous puissions alors faire fond sur la grâce, je prétends, avec saint Ambroise, que notre présomption serait pour Dieu une espèce d'engagement à nous abandonner : pourquoi? afin de justifier sa providence, et de mettre sa sainteté à couvert de tout reproche. Affreux engagement, qui intéresserait Dieu à notre éternelle réprobation! Sur quoi donc enfin comptera le pécheur? sur sa volonté ? Faisons-lui voir que cette espérance n'est pas moins trompeuse que les autres, et concluons par cette troisième partie.

TROISIÈME  PARTIE.

C'est un effet du péché, Chrétiens, et Dieu l'a ainsi permis, que l'homme en soit réduit à cet état de misère, de ne pouvoir pas même s'assurer de sa volonté propre. De toutes les choses du monde, c'est celle qui naturellement devrait plus être en son pouvoir; et néanmoins, de toutes les choses du monde, c'est celle dont

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il a plus lieu de se défier. S'il fallait risquer le salut, disait saint Bernard, je croirais bien moins hasarder du côté de la grâce de Dieu, qui ne dépend pas de moi, que du côté de ma volonté, qui en dépend. Et voici la raison qu'il en apportait : parce que le secours de Dieu, disait-il, vient d'un principe qui  de soi est éternel et immuable, au lieu que ma volonté est l'inconstance et la fragilité  même. Dieu veut parfaitement ce qu'il veut, et moi souvent à peine sais-je bien ce que je veux et ce que je ne veux pas. Mais ne puis-je pas disposer de ma volonté ? Il est vrai, reprend saint Bernard ; et c'est justement pour cela même que je dois craindre. Si Dieu m'avait ôté ce pouvoir, et qu'il se fût rendu absolument et uniquement maître de ma volonté, je serais en assurance; mais il a voulu que cette volonté dépendît encore de moi, et qu'elle fût sujette à mes légèretés, à mes irrésolutions, à mes caprices, et voilà ce qui me fait trembler. Or, si saint Bernard parlait de la sorte, que doit penser un homme du monde, qui ne veut pas actuellement se convertir, dans la vue qu'il se convertira un jour, et dans l'espérance de changer quand il voudra de sentiments et de conduite? Voyez comment il raisonne, et comment il se contredit lui-même. Il se  promet  qu'il fera dans  quelque  temps  un effort   pour   sortir de son péché, et il avoue que dès maintenant il se sent trop faible pour y réussir. Il se flatte qu'après quelques années il aura assez d'empire sur son cœur pour le dégager de cette passion, et il reconnaît que cette passion le domine déjà tellement, qu'il lui est presque impossible de la vaincre : contradiction évidente. Quoi ! mon Frère, lui répond saint Augustin, vous êtes dès à présent trop faible pour vous soutenir, et vous vous relèverez après que vous vous serez toujours affaibli  davantage? A mesure  que vous avancez dans le chemin du vice,  les forces de votre âme, je dis les forces même naturelles, diminuent, et l'expérience ne nous l'apprend que trop. Autrefois vous résistiez ; et cet heureux tempérament que Dieu vous avait donné, soutenu de la grâce, surmontait sans peine la violence du mal; mais le mal, j'entends l'habitude du péché, a tellement prévalu, qu'elle ne trouve presque plus de résistance : vous succombez aisément, fréquemment; et pour excuser vos chutes continuelles, vous les attribuez à votre faiblesse. Que sera-ce donc quand vous aurez encore langui plus longtemps dans l'état de votre infirmité? Dire que vous serez capable alors de vous relever, n'est-ce pas vous méconnaître, et prendre plaisir à vous tromper vous-même?

D'autant plus, ajoute saint Grégoire, pape, que ces pécheurs qui diffèrent leur conversion la remettent enfin jusques à un temps où il leur est en  quelque manière impossible de changer sincèrement de volonté. Quel est-il, ce temps? la fin de la vie, et souvent le jour même de la mort. Car dites-moi, mes chers auditeurs, si nous pouvons prétendre avec raison qu'à ces derniers moments nous agirons par les vues de Dieu ? Toutefois, ôtez ces vues de Dieu, toutes les volontés et tous les désirs imaginables ne suffisent pas pour vous sauver. Or, je vous demande : Est-il aisé d'agir par de semblables motifs, quand on est réduit à la plus extrême et à la plus pressante nécessité, qui est celle delà mort? Quitter le péché quand on ne le peut plus commettre, renoncer aux occasions quand on n'est plus maître de les rechercher, mourir au monde quand le monde est déjà mort pour nous, est-ce là cette pénitence surnaturelle, si puissante sur le cœur de Dieu, et qui le fléchit immanquablement? Je ne dis point les obstacles infinis dont la volonté du pécheur est combattue : ses forces épuisées, ses sens assoupis, son esprit égaré, sa mémoire troublée, la douleur qui le saisit; en sorte que l'âme, occupée tout entière du mal présent, est incapable de réfléchir sur le passé et de délibérer sur l'avenir. Mais je veux qu'elle ait toute l'attention et tout le discernement nécessaire, encore une fois est-il facile à un homme de devenir à la mort   ce  qu'il n'a jamais été pendant la vie; de prendre des inclinations toutes nouvelles, de commencer à haïr ce qu'il a toujours aimé, de commencer à aimer ce qu'il a toujours haï? Ne serait-ce pas un prodige? Voilà néanmoins sur quoi l'espérance de tous les pécheurs est fondée. Ils sont convaincus que ce miracle se fera en eux; ils se connaissent bien, disent-ils; et dès qu'ils le voudront, ou qu'ils penseront à le vouloir, rien ne leur résistera : quelque mondaine, quelque déréglée qu'ait été leur vie , ils se transformeront tout à coup en d'autres hommes. Jugez si vous devez les en croire, et s'il y a pour vous de la sûreté dans une pareille conduite.

Ah ! Chrétiens, attachons-nous plutôt au conseil que nous donne le grand Apôtre, et au commandement qu'il nous fait de ne pas recevoir en vain le don de Dieu qui nous est aujourd'hui présenté. Le temps est favorable, la grâce abondante, la disposition même de nos esprits et de nos cœurs avantageuse. Qu'attendons-nous,

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et que nous reste-t-il, sinon de profiter de ces heureuses conjonctures? Le temps favorable : car c'est un temps de renouvellement pour tous les chrétiens; un temps qui réveille les plus assoupis, qui ranime les plus languissants et les plus froids : un temps où les plus endurcis auraient honte de ne pas donner des marques de leur religion, où la piété publique triomphe du respect humain, et où le libertinage, confondu devient scandaleux et odieux; un temps où les âmes timides peuvent avec honneur se déclarer, et où le monde même ne s'étonne point des conversions qui paraissent dans le christianisme. Pour combien de pécheurs ce saint temps n'a-t-il pas été l'occasion d'une pénitence parfaite? Pour combien d'âmes qui semblaient désespérées n'a-t-il pas été, si je puis parler de la sorte, un temps de crise? temps de crise, où la foi presque éteinte et à demi morte ressuscite, revit, et opère les plus grandes merveilles. Mais, ô profondeur et abîme des conseils de Dieu, temps de crise qui décide souvent ou de la vie ou de la mort, ou du salut ou de la damnation. Qui sait si cette pâque ne sera pas la dernière pour vous; ou qui sait si Dieu voudra faire en votre faveur à une autre pâque les mêmes avances? La grâce abondante: car l'Eglise nous ouvre tous ses trésors; elle veut nous appliquer tous les mérites de Jésus-Christ; elle nous appelle à son tribunal pour délier nos consciences, elle inspire à ses ministres un zèle tout nouveau, elle s'intéresse pour nous auprès de Dieu; et Dieu écoutant encore sa miséricorde et ne dédaignant pas de nous prévenir, nous offre ses secours les plus puissants. La disposition de nos esprits et de nos cœurs plus avantageuse. J'ose dire qu'il n'y a point de pécheur si obstiné qui, dans ces jours de bénédiction et spécialement sanctifiés par la piété des fidèles, ne fasse malgré lui certaines réflexions, et ne sente renaître au fond de son âme certains remords, certains désirs qui le ramèneraient à Dieu, s'il voulait faire quelque effort pour les suivre.

Allons donc, mes chers auditeurs, et ménageons des moments si précieux. Disons à Dieu comme David : Dixi, nunc cœpi (1) ; C'est, Seigneur, un dessein formé, et dès aujourd'hui je me mettrai en devoir de l'exécuter. Disons-lui comme saint Augustin : Sero te amavi; Ah ! Seigneur, je commence bien tard à vous aimer, et que serait-ce si je différais encore? est-ce trop que de vous donner au moins quelques années qui me restent peut-être à vivre sur la terre, pour mériter de vivre éternellement avec vous dans la gloire, où nous conduise, etc.

1 Psalm., LXXVI, 11.

VENDREDI SAINT

VENDREDI SAINT

SERMON POUR LE VENDREDI SAINT.

SUR LA PASSION DE JÉSUS-CHRIST.

ANALYSE,

Sujet. Les Juifs demandent des miracles, et les Grecs cherchent la sagesse. Pour nous, nous prêchons Jésus-Christ crucifie, qui est un sujet de scandale aux Juifs, et qui parait une folie aux Gentils; mais qui est la force de Dieu et la sagesse de Dieu à ceux gui sont appelés, soit d'entre les Gentils, soit d'entre les Juifs.

Si jamais les prédicateurs pouvaient avec quelque sujet apparent rougir de leur ministère, ne serait-ce pas en ce jour où ils prêchent la passion et la mort du Dieu qu'ils annoncent? Cependant l'Apôtre mettait toute sa gloire dans la croix de Jésus-Christ, parce qu'il regardait le mystère d'un Dieu crucifié comme le miracle tout ensemble et de la force de Dieu et de la sagesse de Dieu. C'est aussi sous cette idée que. je veux vous le représenter.

Division. Il ne s'agit point ici de pleurer la mort de Jésus-Christ ; mais il s'agit d'y reconnaître le dessein de Dieu , ou plutôt l'ouvrage de Dieu. En deux mots, vous n'avez peut-être jusques à présent considéré la mort du Sauveur que comme le mystère de sou humilité et de sa faiblesse; et moi, je vais vous montrer que c'est dans ce mystère qu'il a fait paraître toute l'étendue de sa puissance : première partie. Le monde jusques à présent n'a regardé ce mystère que comme une folie; et moi je vais vous faire voir que c'est dans ce mystère que Dieu a fait éclater plus hautement sa sagesse : seconde partie.

Première partie. C'est dans le mystère de sa croix que Jésus-Christ a fait paraître toute la puissance d'un Dieu Qu'un Dieu fasse des prodiges dans l'univers, il n'y a rien en cela de surprenant : mais qu'un Dieu souffre et qu'il meure, voilà ce qui nous doit saisir d'étonnement. Cette mort néanmoins, bien loin d'ébranler noire foi, la doit confirmer ; car, si Jésus-Christ est mort, il est mort en Dieu. 1° Un homme qui meurt après avoir prédit lui-même clairement et expressément toutes les circonstances de sa mort; 2° un homme qui meurt eu faisant actuellement des miracles, pour montrer qu'il n'y a rien que de surhumain et de divin dans sa mort ; 3° un homme dont la mort bien considérée est elle-même le plus grand de tous les miracles ; 4° un homme qui, par l'infamie de sa mort, parvient à la plus haute gloire, et qui, expirant sur la croix, triomphe par sa croix même de l'infidélité

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du monde : n'est-ce pas un homme qui meurt en Dieu, ou, si vous voulez, en Homme-Dieu ? Or, c'est ainsi que Jésus-Christ est mort.

1° Jésus-Christ est mort après avoir prédit toutes les circonstances de sa mort. A l'entendre parler de sa passion longtemps avant sa passion même , on dirait qu'il en parle comme d'un événement déjà arrivé, tant il est exact à en marquer jusqu'au! moindres particularités. Nous allons à Jérusalem, disait-il à ses apôtres ; et c'est là que le Fils de l'Homme sera livré aux Gentils, qu'il sera outragé, insulté, fouetté, crucifié; qu'on lui crachera au visage, et qu'il mourra dans l'opprobre. Il y avait déjà d,es siècles entiers que les prophètes avaient prédit celle mort et toutes ses circonstances, afin, dit saint Chrysostome, que la prophétie, témoignage invincible de la divinité , rendit toutes les ignominies de la croix non-seulement vénérables, mais adorables. Cependant la preuve était encore bien plus sensible et plus convaincante dans la prédiction immédiate qu'en faisait Jésus-Christ lui-même. Aussi tout ce qu'il avait marqué des livres de Moïse et des prophètes, comme se rapportant à lui, s'exécuta-t-il bientôt après et à la lettre dans la sanglante catastrophe de sa passion et de sa mort. Argument si solide et si fort qu'il n'en fallut pas davantage pour la conversion de ce fameux eunuque, trésorier de la reine d'Ethiopie. En serions-nous moins touchés?

2° Jésus-Christ est mort en faisant des miracles. Il fait trembler la terre, il ouvre les sépulcres, il ressuscite les morts, il déchire le voile du temple, il obscurcit le soleil. Miracles confirmés par le témoignage des apôtres. Quel intérêt auraient-ils eu à rapporter de faux miracles, puisqu'il ne leur en revenait point d'autre fruit que les plus cruelles persécutions? De plus, le style seul dont les évangélistes ont écrit l'histoire de Jésus-Christ fait bien voir qu'ils ne parlaient pas en hommes passionnés. D'ailleurs, si ces miracles eussent été supposés, les Juifs ne se seraient-ils pas inscrits contre ? Je conviens que les pharisiens, malgré ces miracles, ne laissèrent pas de persister dans leur incrédulité : mais les soldats se convertirent, et c'est en cela même, reprend saint Chrysostome, que parait la toute-puissante vertu de ce Dieu mourant. Car, mourir en sauvant les uns et en réprouvant les autres, en convertissant ceux-là par miséricorde, et laissant périr ceux-ci par justice, n'est-ce pas faire éclater jusque dans sa mort les plus essentiels attributs de Dieu ? Il n'y eut qu'un seul miracle que Jésus-Christ ne voulut pas faire dans sa passion : c'était de se sauver lui-même. Mais pourquoi ne le fit-il pas ? Parce que ce seul miracle eût détruit tous les autres, et arrêté le grand ouvrage qu'il avait entrepris. Quand même il l'aurait fait ce miracle, ses ennemis n'y auraient pas plus déféré qu'à celui de la résurrection île Lazare. Je dis plus ; et Jésus-Christ, dans la conjoncture où je le considère, pouvant, comme il est indubitable, se sauver lui-même et ne le voulant pas, n'a-t-il pas fait quelque chose de plus grand et plus au-dessus de l'homme que s'il l'eût en effet voulu 1 Enfin, cette douceur envers ses ennemis, cette charité héroïque, cette paix et cette tranquillité qu'il fit paraître dans sa passion ; tons ces miracles de patience, dans un homme d'ailleurs d'une conduite irréprochable et pleine de sagesse, n'étaient-ils pas plus miraculeux que s'il eût pensé à se tirer des mains de ses bourreaux et qu'il se fût détaché de la croix?

3° La mort de Jésus-Christ a été elle-même le plus grand de tous les miracles, parce qu'au lieu que les autres hommes meurent par faiblesse, il est mort par un effet de son absolue puissance. Comment cela? 1° C'est qu'étant exempt de tout péché et même absolument impeccable, il était naturellement immortel ; 2° c'est qu'en vertu de son sacerdoce, étant par excellence le souverain pontife de la loi nouvelle, il n'y avait que lui qui pût ni qui dût offrir à Dieu le sacrifice de la rédemption du monde, et immoler la victime qui y était destinée. Ce fut donc lui-même qui se sacrifia ; et c'est en ce sens qu'il disait : Nemo tollit animam meum a me, sed ego pono eam a me ipso. Aussi mourut-il en poussant un grand cri vers le ciel : ce qui montre qu'il ne mourait pas par défaillance de nature, et ce qui fit conclure au centenier qu'il était Dieu. Il est vrai que ce Dieu mourant a eu ses langueurs et ses faiblesses, mais ses faiblesses mêmes et ses langueurs étaient autant de miracles. S'il sue dans le jardin, c'est d'une sueur de sang ; si quelques moments après sa mort on lui perce le côté, il en sort du sang et de l'eau.

4° Jésus-Christ, par l'infamie de sa mort, est parvenu à la plus haute gloire ; et, expirant sur la croix, il a triomphé par sa croix même de l'infidélité du monde. Au seul nom de Jésus crucifié tout fléchit le genou, comme Dieu l'avait révélé à saint Paul dans un temps où tout semblait s'opposer à un effet si merveilleux. Nous avons vu nos princes et les premiers de nos princes s'humilier devant sa croix. Elle a passé du lieu infâme des supplices sur le front des monarques et des empereurs : elle a vaincu l'idolâtrie et détruit le culte des faux dieux. Tout cela, selon la prédiction qu'en avait faite le Sauveur lui-même ; et ne sont-ce pas là les plus sensibles marques de la divinité? Nous avons peine à comprendre l'obstination et l'aveuglement des pharisiens après tant de miracles qu'ils avaient vus : nous en voyons actuellement un encore plus grand, je veux dire le triomphe de la croix ; et notre foi, malgré ce miracle, est toujours languissante et chancelante. Pour bien profiter de ce mystère, tremblons et pleurons dans l'esprit d'une salutaire componction, au lieu de trembler et de pleurer par le sentiment d'une dévotion passagère et superficielle. Il faut que Jésus-Christ mourant fasse un miracle en nous, et c'est le miracle de notre conversion. Pécheurs, c'est pour vous que son sang coule, et voilà ce qui vous doit remplir de confiance. Il a converti ses bourreaux : pourquoi ne vous convertira-t-il pas? Approchez du trône de sa grâce, qui est sa croix; mais approchez-en avec des cœurs contrits et humiliés. Donnerez-vous pour cela, Seigneur, à ma parole assez de bénédiction ; et puis-je espérer qu'entre ceux qui m'écoutent il y en aura d'aussi touchés que le centenier ?

Deuxième partie. C'est dans le mystère de la croix que Dieu a fait éclater plus hautement sa sagesse. Les pensées de l'homme et celles de Dieu étant aussi opposées qu'elles le sont depuis le péché, il ne faut pas s'étonner que l'homme ait souvent entrepris de censurer les œuvres du Seigneur. Ce qui doit plus nous surprendre, c'est que l'homme se soit scandalisé contre Dieu des bienfaits mêmes de Dieu. Le mystère d'un Dieu crucifié parait au mondain une folie ; et moi je dis avec l'Apôtre, que c'est par excellence le mystère de la sagesse de Dieu. Il fallait deux choses : 1° satisfaire Dieu offensé ; 2° réformer l'homme perverti et corrompu. Or, pour parvenir à ces deux lins, point de moyen plus efficace et plus infaillible que la croix du Sauveur.

1° Point de moyen plus efficace et plus infaillible que la croix de Jésus-Christ pour satisfaire Dieu offensé. Dieu ne pouvait être satisfait que par un Homme-Dieu ; et qu'a-t-il fait cet Homme-Dieu, ou plutôt que n'a-t-il point fait ? En quoi consistait t'offense de Dieu? en ce que l'homme avait affecté d'être semblable à Dieu : Eritis sicut dii ; et moi, dit l'Homme-Dieu, pour satisfaire mon Père, je m'abaisserai au-dessous de tous les hommes : Ego autem sum vermis, et non homo. L'homme s'était révolté contre Dieu ; et moi, dit l'Homme-Dieu, je me ferai obéissant jusques à la mort, et jusques à la mort de la croix : Factus obediens usque ad mortem, mortem autem crucis. L'homme, par une intempérance criminelle, avait mangé du fruit défendu; et moi, dit l'Homme-Dieu, je me ferai un homme de douleurs : Virum dolorum. Pouvons-nous concevoir une réparation' plus authentique ?

Ce n'est pas assez. Car j'ajoute que ce Sauveur des hommes nous a fait parfaitement comprendre trois choses auxquelles se doit rapporter toute la .sagesse de l'homme, et dont la connaissance était pour vous et pour moi essentiellement attachée au mystère de Jésus-Christ mourant sur la croix ; savoir, ce que c'est que Dieu, ce que c'est que le péché, ce que c'est que le salut. Qu'est-ce que Dieu? Un être pour la gloire duquel il a fallu qu'il y eût un Homme-Dieu humilié et anéanti jusques à la croix. Voilà l'idée que je m'en forme, et qui passe tout ce que j'en pourrais d'ailleurs imaginer. Qu'est-ce que le péché? un mal pour l'expiation duquel il a fallu qu'un Homme-Dieu se fit anathème, et devint un sujet de  malédiction. Voilà ce que le mystère de

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la croix me proche. Qu'est-ce que le salut de l'homme? Un bien qui seul a coûté la vie d'un Dieu. Voilà la grande leçon que me fait ce divin Maître expirant sur la croix. Or, un mystère qui me donne de si hautes idées de Dieu, qui m'inspire une horreur infinie pour le péché, et qui me fait priser mon salut préférablement à tous les autres biens, ne doit-il pas être un mystère de sagesse ?

2° Point de moyen plus efficace et plus infaillible que la croix de Jésus-Christ, pour réformer l'homme perverti et corrompu par le péché. Il y a trois sources du péché, selon saint Jean : la concupiscence des yeux, la concupiscence de la chair, et l'orgueil de la vie. Trois concupiscences dont voici les remèdes, que le Fils de Dieu nous a apportés du ciel, et qu'il nous présente dans sa passion : le dépouillement de toutes choses et la nudité où il meurt, contre l'amour des richesses, qui est la concupiscence des yeux ; ses humiliations, contre l'ambition, qui est l'orgueil de la vie ; ses souffrances, contre la sensualité, qui est la concupiscence de la chair. Que serait-ce que le monde, et quel ordre y verrait-on, reprend le savant Pic de la Mirande, si les hommes vivaient selon les exemples que Jésus-Christ leur a donnés et les leçons qu'il leur a faites dans sa passion ?

Mais pourquoi fallait-il que Jésus-Christ, sans être sujet à nos maux, en éprouvât les remèdes dans sa personne ? Il le fallait pour nous les adoucir, et pour nous en persuader l'usage. S'il eût choisi pour nous sauver les douceurs de la vie, quel avantage notre amour-propre, source de toute corruption, n'aurait-il pas tiré de là, et jusqu'à quel point ne s'en serait-il pas prévalu ?

Mais pourquoi corriger des excès par d'autres excès, les excès de l'homme par les excès d'un Dieu? Et moi je dis : Quelle sagesse d'avoir corrigé des excès de malice par des excès de perfection, des excès d'iniquité par des excès de sainteté, des excès d'ingratitude par des excès d'amour !

En voilà trop pour confondre un jour notre raison dans le jugement de Dieu ; et n'est-il point déjà commencé pour nous, ce jugement? Car dès aujourd'hui ce Sauveur mourant s'est mis en possession de juger le monde : Nunc judicium est mundi. Sa croix sera produite contre nous à la fin des siècles : Tunc parebit signum Filii hominis. Pensée terrible pour un mondain : C'est la croix de Jésus-Christ qui me jugera ! Tout ce qui ne s'y trouvera pas conforme portera le caractère et le sceau de la réprobation. Au contraire, pensée consolante pour une âme fidèle et juste : C'est la croix do Jésus-Christ qui décidera de mon sort; cette croix en qui j'ai mis ma confiance, cette croix dont je vais adorer l'image devant cet autel, et dont je vais être moi-même une image vivante.

Judœi signa petunt, et Grœci sapientiam quœrunt ; nos autem prœdicamus Christum crucifixum, Judœis quidem scandalum, Gentibus autem stultitiam ; ipsis autem vocatis Judœis atque Grœcis, Christum Dei virtutem, et Dei sapientiam.

Les Juifs demandent des miracles, et les Grecs cherchent la sagesse. Pour nous, nous prêchons Jésus-Christ crucifié, qui est un sujet de scandale aux Juifs, et qui parait une folie aux Gentils, ruais qui est la force de Dieu et la sagesse de Dieu à ceux qui sont appelés, soit d'entre les Gentils, soit d'entre les Juifs. (Dans la première épître aux Corinthiens, chap. I, 22, 23,24.)

Sire,

Si jamais les prédicateurs pouvaient avec quelque sujet apparent rougir de leur ministère, ne serait-ce pas en ce jour, où ils se voient obligés de publier les humiliations étonnantes du Dieu qu'ils annoncent, les outrages qu'il a reçus, les faiblesses qu'il a ressenties, ses langueurs, ses souffrances, sa passion, sa mort? Cependant, disait le grand Apôtre, malgré les ignominies de la croix, je ne rougirai jamais de l'Evangile de mon Sauveur ; et la raison qu'il en apporte est aussi surprenante, et même encore plus surprenante, que le sentiment qu'il en avait : c'est que je sais, ajoutait-il, que l'Evangile de la croix est la vertu de Dieu pour tous ceux qui sont éclairés des lumières de la foi : Non erubesco Evangelium ; virtus enim Dei est omni credenti (1). Non-seulement saint Paul n'en rougissait point, mais il s'en glorifiait. Car, à Dieu ne plaise, mes Frères, écrivait-il aux Galates, que je fasse jamais consister ma gloire dans aucune autre chose que dans la croix de Jésus-Christ : Mihi autem absit gloriari nisi in cruce Domini nostri Jesu Christi (2). Bien loin que la croix lui donnât de

1 Rom., I, 16. — 2 Galat., VI, 14.

la confusion dans l'exercice de son ministère, il prétendait que, pour soutenir son ministère avec honneur, le plus infaillible moyen était de prêcher la croix de l'Homme-Dieu ; et qu'en effet il n'y avait rien dans tout l'Evangile de plus grand, de plus merveilleux, de plus propre même à satisfaire des esprits raisonnables et sensés, que ce profond et adorable mystère. Car voilà le sens littéral de ce passage tout divin que j'ai choisi pour mon texte : Judœi signa petunt, et Grœci sapientiam quœrunt (1) ; Les Juifs incrédules demandent qu'on leur fasse voir des miracles ; les Grecs vains et superbes se piquent de chercher la sagesse. Les uns et les autres s'obstinent à ne vouloir croire en Jésus-Christ qu'à ces deux conditions. Et moi, dit l'Apôtre, pour confondre également l'incrédulité des uns et la vanité des autres, je me contente de leur prêcher Jésus-Christ même crucifié : pourquoi? parce que c'est par excellence le miracle de la force de Dieu, et tout ensemble le chef-d'œuvre de la sagesse de Dieu. Miracle de la force de Dieu, qui seul doit tenir lieu aux Juifs de tout autre miracle : Christum crucifixum Dei virtutem. Chef-d'œuvre de la sagesse de Dieu, qui seul est plus que suffisant pour soumettre les Gentils au joug de la foi, et pour les faire renoncer à toute la sagesse mondaine : Christum crucifixum Dei sapientiam.

Admirable idée que concevait le Docteur des nations, se représentant toujours la passion du Sauveur des hommes comme un mystère de puissance et de sagesse. Or, c'est à cette idée,

1 1 Cor., I, 22.

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Chrétiens, que je m'attache, parce qu'elle m'a paru d'une part plus propre à vous édifier, et de l'autre plus digne de Jésus-Christ, dont j'ai à vous faire aujourd'hui l'éloge funèbre. Car il ne s'agit pas ici de pleurer la mort de cet Homme-Dieu. Nos larmes, si nous en avons à répandre, doivent être réservées pour un autre usage, et nous ne pouvons ignorer quel est cet usage que nous en devons faire, après que Jésus-Christ lui-même nous l'a si positivement et si distinctement marqué, lorsqu'allant au Calvaire il dit aux filles de Jérusalem : Ne pleurez point sur moi, mais sur vous. Il ne s'agit pas, dis-je, de pleurer sa mort, mais il s'agit de la méditer; il s'agit d'en approfondir le mystère; il s'agit d'y reconnaître le dessein de Dieu, ou plutôt l'ouvrage de Dieu ; il s'agit d'y trouver l'établissement et l'affermissement de notre foi : et c'est, avec la grâce de mon Dieu, ce que j'entreprends. On vous a cent fois touchés et attendris par le récit douloureux de la passion de Jésus-Christ ; et je veux, moi, vous instruire. Les discours pathétiques et affectueux que l'on vous a faits ont souvent ému vos entrailles, mais peut-être d'une compassion stérile, ou tout au plus d'une componction passagère, qui n'a pas été jusqu'au changement de vos mœurs. Mon dessein est de convaincre votre raison, et de vous dire quelque chose encore de plus solide, qui désormais serve de fond à tous les sentiments de piété que ce mystère peut inspirer. En deux mots, mes chers auditeurs, qui vont partager cet entretien : vous n'avez peut-être jusqu'à présent considéré la mort du Sauveur que comme le mystère de son humilité et de sa faiblesse ; et moi je vais vous montrer que c'est dans ce mystère qu'il a fait paraître toute l'étendue de sa puissance : ce sera la première partie. Le monde jusques à présent n'a regardé ce mystère que comme une folie ; et moi je vais vous faire voir que c'est dans ce mystère que Dieu a fait éclater plus hautement sa sagesse : ce sera la seconde partie.

Donnez-moi, Seigneur, pour traiter dignement un si grand sujet, ce zèle dont fut rempli votre Apôtre, quand vous le choisîtes pour porter votre nom aux rois, et pour leur faire révérer , dans l'humiliation même de votre mort, la divinité de votre personne. Je ne parle pas ici comme saint Paul, à des Juifs ni à des Gentils; je parle à des chrétiens de profession, mais parmi lesquels on voit tous les jours des faibles dans la foi, qui, pleins des maximes du siècle, et consultant trop la prudence humaine, ne laissent pas, quoique chrétiens, d'être quelquefois troublés et même tentés sur l'incontestable vérité de leur religion, quand on leur représente le Dieu qu'ils adorent comblé d'opprobres et expirant sur une croix. Or, c'est pour cela que je dois les fortifier en leur faisant connaître le don de Dieu caché dans le mystère de votre mort, et en relevant dans leur idée vos faiblesses apparentes. Soutenez-moi donc, ô mon Dieu ! mais au même temps donnez à mes auditeurs cette docilité avec laquelle ils doivent entendre votre parole, pour être non-seulement persuadés, mais convertis et sanctifiés. Je vous la demande, Seigneur, cette grâce, et je l'obtiendrai par les mérites de votre croix même. Car, oubliant aujourd'hui Marie, je n'envisage que votre croix, notre unique espérance ; et je vais lui rendre d'abord l'hommage et le culte que lui rend solennellement toute l'Eglise :O crux, ave !

PREMIÈRE PARTIE.

Qu'un Dieu, comme Dieu, agisse en maître et en souverain ; qu'il ait créé d'une parole le ciel et la terre, qu'il fasse des prodiges dans l'univers, et que rien ne résiste à sa puissance; c'est une chose, Chrétiens, si naturelle pour lui, que ce n'est presque pas un sujet d'admiration pour nous. Mais qu'un Dieu souffre, qu'un Dieu expire dans les tourments, qu'un Dieu, comme parle l'Ecriture, goûte la mort, lui qui possède seul l'immortalité; c'est ce que ni les anges ni les hommes ne comprendront jamais. Je puis donc bien m'écrier avec le Prophète : Obstupescite, cœlii (1)! 0 cieux, soyez-en saisis d'étonnement ! car voici ce qui passe toutes nos vues, et ce qui demande toute la soumission et toute l'obéissance de notre foi ; mais aussi est-ce dans ce grand mystère que notre foi a triomphé du monde : Et hœc est victoria quœ vincit mundum, fides nostra (2). Il est vrai, Chrétiens, Jésus-Christ a souffert, et il est mort. Mais, en vous parlant de sa mort et de ses souffrances, je ne crains pas d'avancer une proposition que vous traiteriez de paradoxe, si les paroles de mon texte ne vous avaient disposés à l'écouter avec respect ; et je prétends que Jésus-Christ a souffert et qu'il est mort en Dieu ; c'est-à-dire d'une manière qui ne pouvait convenir qu'à un Dieu ; d'une manière tellement propre de Dieu, que saint Paul, sans autre raison, a cru pouvoir dire aux Juifs et aux Gentils : Oui, mes Frères, ce crucifié que nous vous prêchons, cet homme dont la

1 Jerem., II, 12. — 2 Joan., V, 4.

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mort vous scandalise, ce Christ qui vous a paru au Calvaire frappé de la main de Dieu et réduit dans la dernière faiblesse, est la vertu de Dieu même. Ce que vous méprisez en lui, c'est ce qui nous donne de la vénération pour lui. Il est notre Dieu, et nous n'en voulons point d'autre marque ni d'autre preuve que sa croix. Voilà le précis de la théologie de saint Paul, que vous n'avez peut-être jamais bien comprise, et que j'entreprends de vous développer. Entrons, Chrétiens, dans le sens de ces divines paroles : Christum crucifixum Dei virtutem ; et tirons-en tout le fruit qu'elles doivent produire dans nos âmes pour notre édification.

Je dis que Jésus-Christ est mort d'une manière qui ne pouvait convenir qu'à un Homme-Dieu. La seule exposition des choses va vous en convaincre. En effet, un homme qui meurt après avoir prédit lui-même clairement et expressément toutes les circonstances de sa mort ; un homme qui meurt en faisant actuellement des miracles, et les plus grands miracles, pour montrer qu'il n'y a rien que de surhumain et de divin dans sa mort; un homme dont la mort bien considérée est elle-même le plus grand de tous les miracles, puisque, bien loin de mourir par défaillance comme le reste des hommes, il meurt au contraire par un effort de sa toute-puissance ; mais ce qui surpasse tout le reste, un homme qui, par l'infamie de sa mort parvient à la plus haute gloire, et qui, expirant sur la croix, triomphe par sa croix même du prince du monde, dompte par sa croix l'orgueil du monde, érige sa croix sur les ruines de l'idolâtrie et de l'infidélité du monde; n'est-ce pas un homme qui meurt en Dieu, ou, si vous voulez, en Homme-Dieu? Et voilà sur quoi s'est fondé l'Apôtre, en disant que cet homme mort sur la croix était, non pas le ministre de la vertu de Dieu, mais la vertu même de Dieu incarnée : Christum crucifixum Dei virtutem. Ne séparons point ces quatre preuves; et vous avouerez qu'il n'y a point d'esprit raisonnable, ni même d'esprit opiniâtre , qui n'en doive être touché. Venons au détail.

Non, Chrétiens, il n'appartient qu'à un Dieu de pénétrer dans l'avenir jusques à l'avoir absolument en sa puissance, et jusques à pouvoir dire infailliblement et en maître : Cela sera, quoique la chose dépende d'une infinité de causes libres qui y doivent concourir. Il n'appartient qu'à un Dieu de connaître distinctement et par soi-même le fond des cœurs, et d'en révéler les plus intimes secrets, les intentions les plus cachées, jusqu'à savoir mieux ce qui est ou ce qui sera dans la pensée et dans la volonté de l'homme, que l'homme même. Or, c'est ce qu'a fait Jésus-Christ à l'égard de sa passion et de sa mort. Je m'explique. A l'entendre parler de sa passion, longtemps avant sa passion même, et sans que les Juifs eussent encore formé nul dessein contre lui, on dirait qu'il en parle comme d'un événement déjà arrivé et dont il raconte l'histoire, tant il est exact à en marquer jusques aux moindres circonstances; et à le voir le jour de sa mort subir les différents supplices qu'il endure, on croirait que les bourreaux qui le tourmentent sont moins les exécuteurs des jugements rendus contre sa personne, que de ses prédictions. Enfin, disait-il à ses apôtres pour les préparer à ce douloureux mystère, nous allons à Jérusalem, et tout ce qui a été dit du Fils de l'Homme va s'accomplir. Car, ce Fils de l'Homme (c'était la qualité qu'il se donnait), ce Fils de l'Homme que vous voyez, et qui vous parle, sera livré aux Gentils ; il sera outragé, insulté, fouetté, crucifié; on lui crachera au visage, il mourra dans l'opprobre, et il ressuscitera le troisième jour. Prenez garde, Chrétiens, à la réflexion que fait ici saint Chrysostome. Il y avait déjà des siècles entiers que les prophètes, qui furent dans l'ancienne loi les précurseurs du Messie, avaient publié toutes ces particularités. Comme l'obstacle principal qui devait un jour détourner les esprits mondains de croire en Jésus-Christ était le prétendu scandale que leur causerait l'ignominie de sa mort, Dieu, par une singulière providence, avait révélé aux prophètes que la mort, quoique ignominieuse, de ce Messie, serait dans la plénitude des temps le souverain remède du péché, la réparation solennelle du péché, l'excellent moyen du salut et de la rédemption du monde ; afin que la prophétie, témoignage invincible de la divinité, rendît les ignominies mêmes de cette mort, non-seulement vénérables, mais adorables ; et que les hommes dans cette vue, bien loin de s'en scandaliser, fussent persuadés qu'il n'y avait rien dans la passion du Sauveur qui ne fût au-dessus de l'homme. Car voilà, dit saint Chrysostome, quel était le dessein de Dieu, lorsque dans l'Ancien Testament il faisait parler Isaïe des souffrances de Jésus-Christ avec autant de certitude, et dans des termes aussi précis que les évangélistes en ont ensuite parlé dans le Nouveau. Mais ce dessein de Dieu était encore bien plus sensible, et la preuve beaucoup

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plus convaincante et plus touchante, dans la prédiction immédiate qu'en faisait Jésus-Christ lui-même. Car, c'est moi, disait-il à ses disciples en les entretenant de sa mort prochaine, c'est moi qui suis cet homme de douleurs annoncé par Isaïe. C'est moi qui vais remplir jusques à un point tout ce qui en est écrit. Nous voici arrivés au terme de la consommation des choses, et vous en allez être les spectateurs et les témoins. Mais il m'importe que, dès maintenant, vous en soyez avertis, afin que dans la suite vous n'en soyez pas troublés.

Aussi tout ce que cet adorable Sauveur leur avait marqué des livres de Moïse et des prophètes comme se rapportant à lui, s'exécuta-t-il bientôt après, et à la lettre, dans la sanglante catastrophe de sa passion et de sa mort. Ce fut en conséquence et en vertu de ces divines prophéties, dont il était personnellement le sujet, que les Juifs, au lieu de le juger selon leur loi, puisqu'il était Juif, le livrèrent à Pilate qui était Gentil ; que les soldats, contre toutes les formes de la justice, ajoutant à ce que portail l'arrêt de sa condamnation l'insulte et l'inhumanité, lui crachèrent au visage, et le meurtrirent de soufflets ; que jusques aux moindres circonstances du prix auquel il devait être vendu, de l'emploi qu'on devait faire de cet argent, du partage de ses habits et de sa robe jetée au sort, du fiel qu'on lui présenta, les Ecritures, qu'il s'était lui-même appliquées, furent, à ce qu'il semble, la règle de tout ce que ses ennemis attentèrent contre lui; comme s'il n'eût souffert que pour justifier ces oracles prononcés tant de siècles avant qu'il eût paru au monde : Ut adimplerentur Scripturœ; ut impleretur sermo quem dixerat (1). Argument si solide et si fort, qu'il n'en fallut pas davantage pour la conversion de ce fameux eunuque, trésorier de la reine d'Ethiopie, dont il est parlé au livre des Actes, et à qui saint Philippe, diacre, expliqua la merveille que je vous prêche. Toutes ces prophéties, et bien d'autres, littéralement et ponctuellement vérifiées dans la passion de Jésus-Christ, l'obligèrent à reconnaître ce Messie promis de Dieu, et envoyé clans la plénitude des temps. Nous, mes chers auditeurs, nous revêtus du caractère de chrétiens, en serions-nous moins touchés ? et ce qui a suffi pour convaincre un homme que la lumière de l'Evangile n'avait point encore éclairé, serait-il trop faible pour nous confirmer dans la foi que nous professons ? Je dis le

1 Matth., XXVI, 56.

même du secret des cœurs, dont Jésus-Christ dans sa passion fit bien voir qu'il était le maître. Il prédit à ses apôtres qu'un d'entre eux le trahirait ; et Judas y pensait actuellement et le trahit. Il prédit à saint Pierre qu'il le renoncerait; et saint Pierre le renonça en effet. Il lui prédit que, malgré sa chute, sa foi ne manquerait point; et la foi de saint Pierre n'a pas manqué. Il lui prédit qu'après sa conversion il affermirait ses frères ; et sa conversion dans la suite les affermit tous. Il prédit à Madeleine que l'action qu'elle venait de faire, en répandant sur sa tête un parfum précieux, serait louée et prêchée dans tout le monde ; et dans tout le monde on en parle encore aujourd'hui. Il prédit à Jérusalem, en pleurant sur elle, qu'elle serait détruite et ruinée de fond en comble ; et Jérusalem fut assiégée, pillée, renversée par les Romains, sans qu'il en restât pierre sur pierre. Cette science des choses futures et .des secrets les plus impénétrables n'était-elle pas évidemment la science d'un Dieu : Scrutans corda et renes Deus (1)? et un homme qui mourait de la sorte, révélant et manifestant ce qui n'était ni ne pouvait être connu que de Dieu, n'avait-il pas toute la puissance et toute la vertu de Dieu même : Christian crucifixum Dei virtutem ?

Mais ce que j'ajoute doit faire encore plus d'impression sur vous. Il meurt, cet Homme-Dieu, faisant des miracles ; et quels miracles? Ah ! Chrétiens, y en eut-il jamais et jamais y en aura-t-il de plus éclatants? Tout mourant qu'il est, il fait trembler la terre, il ouvre les sépulcres, il ressuscite les morts, il déchire le voile du temple, il obscurcit le soleil; prodiges aussi surprenants qu'inouïs, prodiges dont les soldats furent tellement émus, qu'ils s'en retournèrent convertis ; mais du reste, remarque saint Augustin , convertis par l'efficace du même sang qu'ils avaient répandu : Ipso redempti sanguine quem fuderunt. Que dis-je que saint Mathieu n'ait pas rapporté en termes exprès ? Viso terrœ motu, et his quœ fiebant, timuerunt valde, dicentes : Vere Filius Dei erat iste (2). Je sais qu'il s'est trouvé jusque dans le christianisme des impies plus ennemis de Jésus-Christ que les Juifs et les païens mêmes, qui n'ont point eu honte de contester la vérité de ces miracles, prétendant qu'ils pouvaient être supposés; que, par un dessein formé, les évangélistes avaient pu s'accorder entre eux pour les publier à la gloire de leur Maître. Mais c'est ici que l'impiété, pour me servir du terme de

1 Psal., VII, 10. — 2 Matth., XXVII, 34.

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l'Ecriture, se confond elle-même, et qu'en s'élevant contre Dieu, elle fait paraître autant d'ignorance que de malignité, car, sans examiner combien ce doute est téméraire, puisqu'il n'a point d'autre fondement que la prévention et l'esprit de libertinage, il faudrait montrer, dit saint Augustin, quel intérêt auraient eu les évangélistes à publier ces miracles de Jésus-Christ, s'ils eussent été persuadés que c'étaient de faux miracles. N'est-il pas évident que tout le fruit qu'ils en devaient attendre et qui leur en revint fut la haine publique, les persécutions, les fers, les tourments les plus cruels? Bien loin donc de croire qu'ils eussent pris plaisir à inventer et à débiter ces miracles, dont ils auraient connu la fausseté, il faudrait plutôt s'étonner que, les ayant même connus pour vrais, ils eussent eu assez de force pour en rendre, aux dépens de leur propre vie, le témoignage qu'ils en ont rendu. De plus, poursuit saint Augustin , le style seul dont les évangélistes ont écrit l'histoire de Jésus-Christ et de sa passion, leur simplicité, leur naïveté, ne marquant ni indignation contre les Juifs, ni compassion pour leur Maître; parlant de lui comme en auraient parlé les hommes du monde les plus indifférents et les moins intéressés dans sa cause ; racontant ses faiblesses dans le jardin, ses dégoûts, ses ennuis, ses frayeurs, le sanglant affront qu'il eut à essuyer dans le palais d'Hérode, et le mépris que ce prince lui témoigna ; les traitements indignes qu'on lui fit chez Anne, chez Caïphe, chez Pilate ; et les racontant avec plus d'exactitude et plus au long que ses miracles mêmes ; cette sincérité, dis-je, fait bien voir qu'ils n'écrivaient pas en hommes passionnés et prévenus, mais en témoins fidèles et irréprochables de la vérité, dont ils furent les martyrs jusques à l'effusion de leur sang. Ce n'est pas tout ; car si ces miracles étaient supposés, les Juifs, à qui il importait tant de découvrir l'imposture, et qui ne manquaient pas alors d'écrivains célèbres , n'eussent-ils pas pris soin d'en détromper le monde? ne se fussent-ils pas inscrits contre? Et c'est néanmoins ce qu'ils n'ont jamais fait, et ce qu'ils ne font pas même encore, puisque leurs propres auteurs, et Josèphe entre les autres, les démentiraient. Cette éclipse universelle, arrivée contre le cours de la nature, eut quelque chose de si prodigieux et de si remarquable, que Tertullien, deux siècles après, en parlait encore aux païens, magistrats de Rome, comme d'un fait dont ils conservaient la tradition dans leurs archives : Cum mundi casum relatum habetis in archivis vestris. Ce fait même, qu'on regardait comme un fait constant et avéré, surprit tellement Denys l'Aréopagite, ce sage de la gentilité, mais devenu un des plus fermes appuis et des plus grands ornements de notre religion, que, tout éloigné qu'il était de la Judée, et plus encore de la connaissance de nos mystères, il en fut frappé jusqu'à reconnaître lui-même que ces ténèbres avaient été pour lui comme une source de lumière, ou l'avaient au moins disposé à recevoir avec soumission les vérités de la foi et les divines instructions de saint Paul. Que dirai-je de ce fameux criminel crucifié avec Jésus-Christ , et tout à coup converti par ce même Sauveur? Ce changement si subit, qui d'un scélérat fit un vaisseau d'élection et de miséricorde , pouvait-il être l'effet d'une persuasion humaine, et ne partait-il pas visiblement d'un principe surnaturel et divin? Si Jésus-Christ n'eût agi en Dieu , eût-il pu, mourant sur la croix, faire connaître à ce malheureux et confesser sa divinité? et ce miracle de la grâce ne sert-il pas encore à confirmer tous les prodiges de la nature, dont le ciel et la terre, comme de concert, honorèrent ce Dieu agonisant et expirant?

Mais, me direz-vous, les pharisiens, malgré ces miracles, ne laissèrent pas de persister dans leur incrédulité. J'en conviens, mes chers auditeurs ; mais, sans entrer sur ce point dans la profondeur et dans l'abîme des jugements de Dieu, toujours justes et saints, quoique terribles et redoutables , vous savez quelle fut l'envie des pharisiens contre Jésus-Christ, et vous n'ignorez pas ce que peut une telle passion, pour aveugler les esprits et pour endurcir les cœurs. Quelque inconcevable qu'ait été l'obstination des pharisiens, peut-être encore aujourd'hui trouverait-on dans le monde, et dans le monde chrétien, des hommes aussi incrédules, s'ils voyaient leurs ennemis faire des miracles ; et qui plutôt attribueraient ces miracles à l'enfer, comme les pharisiens attribuaient ceux du Sauveur du monde au prince des ténèbres, que de renoncer à leurs préjugés et à leur haine. Quoi qu'il en soit, reprend saint Chrysostome, c'est par là même que commença la réprobation des pharisiens ; et ce mystère de la prédestination et de la réprobation divine parut en ce que les mêmes miracles qui convertirent les soldats et une grande foule de peuple ne servirent qu'à rendre les pharisiens plus indociles et plus opiniâtres. Mais c'est encore à cette différence que nous devons reconnaître

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dans Jésus-Christ mourant la toute-puissante vertu dont nous parlons : car, comme raisonne saint Chrysostome , mourir en sauvant les uns et en réprouvant les autres, en éclairant les aveugles qui vivaient dans les ténèbres de l'infidélité , cl en aveuglant les plus éclairés qui abusaient de leurs lumières ; convertissant ceux-là par miséricorde, et laissant périr ceux-ci par justice : n'était-ce pas faire éclater jusque dans sa mort les plus glorieux et même les plus essentiels attributs de Dieu?

Il n'y eut qu'un miracle que Jésus-Christ ne voulut pas faire dans sa passion : c'était de se sauver lui-même, comme lui proposaient ses ennemis, l'assurant qu'ils croiraient en lui s'il descendait de la croix : Si rex Israël est, descendat nunc de cruce, et credimus ei (1). Mais pourquoi ne le fit-il pas ce miracle? On en voit aisément la raison, dit saint Augustin ; et c'est que ce seul miracle eût détruit tous les autres, et arrêté le grand ouvrage qu'il avait entrepris et à quoi tous les autres miracles se rapportaient comme à leur fin, savoir, l'ouvrage de la rédemption des hommes, qui devait être consommé sur la croix. D'ailleurs ses ennemis, préoccupés de leur passion, auraient aussi peu déféré à ce miracle qu'à celui de la résurrection de Lazare. Car, si l'évidence du fait qui les obligea de convenir que Lazare, mort et enseveli depuis quatre jours, était incontestablement ressuscité, au lieu de les déterminer à croire en Jésus-Christ, leur fit prendre la résolution de le perdre, parce que ce n'était plus la raison, mais la passion qui présidait à leurs conseils ; peut-on juger que le voyant descendre de la croix ils eussent été de meilleure foi, et plus disposés à lui rendre la gloire qui lui était due? Mais, sans m'arrêter aux pharisiens , répondez-moi, mes chers auditeurs, et dites-moi : Jésus-Christ, dans la conjoncture où je le considère , pouvant, comme il est indubitable, se sauver lui-même, et ne le voulant pas, n'a-t-il pas fait quelque chose de plus grand et plus au-dessus de l'homme, que s'il l'eût en effet voulu? Miracle pour miracle (appliquez-vous à ceci, que vous n'avez peut-être jamais bien pénétré, et qui me paraît plus édifiant), miracle pour miracle , la douceur avec laquelle il permet aux soldats de se saisir de sa personne, après, les avoir renversés par terre en se présentant seulement à eux, et leur disant cette parole : C'est moi : Ego sum ; la réprimande qu'il fait à saint Pierre sur l'indiscrétion de son zèle, le blâmant d'avoir tiré l'épée contre

1 Matth., XXVII, 42.

un domestique du grand-prêtre, lui faisant entendre qu'il n'avait qu'à prier son Père, et que son Père lui enverrait des légions d'anges qui combattraient pour sa défense ; et afin de le convaincre qu'il ne parlait pas en vain, guérissant actuellement par un miracle le serviteur que Pierre avait blessé ; ce silence si admirable et si constamment soutenu devant ses juges, surtout devant Pilate, qui, convaincu de son innocence, ne l'interrogeait que pour avoir lieu de l'absoudre ; ce refus de contenter la curiosité d'Hérode, dont il lui était si facile de s'attirer la protection ; cet abandonnement de sa propre cause, et par conséquent de sa vie ; cette tranquillité et cette paix au milieu des insultes les plus outrageantes ; cette détermination à supporter tout sans en demander justice, sans prendre personne à partie, sans former la moindre plainte ; cette charité héroïque qui lui fait excuser en mourant ses persécuteurs : tout cela, je dis tous ces miracles de patience dans un homme d'ailleurs d'une conduite irréprochable et pleine de sagesse, n'étaient-ils pas plus miraculeux que s'il eût pensé à se tirer des mains de ses bourreaux, et qu'il se fut détaché de la croix? Christum crucifixum Dei virtutem ?

Il n'est donc mort que parce qu'il l'a voulu, et même encore de la manière qu'il l'a voulu; ce qui n'appartient, dit saint Augustin, qu'à un Homme-Dieu, et ce qui marque dans la mort même la souveraineté et l'indépendance de Dieu. Or voilà, Chrétiens, sur quoi j'ai fondé cette autre proposition, que la mort de Jésus-Christ, bien considérée en elle-même, avait été non-seuleinent un miracle, mais le plus singulier de tous les miracles. Pourquoi? parce qu'au lieu que les autres hommes meurent par faiblesse, meurent par violence, meurent par nécessité, il est mort, je ne dis pas précisément par choix et par une disposition libre de sa volonté, mais par un effet de son absolue puissance : en sorte que jamais il n'a fait, comme Fils de Dieu et comme Dieu, un plus grand effort de cette puissance absolue que dans le moment où il consentit que son âme bienheureuse fût séparée de son corps; et les théologiens en apportent deux raisons. Comprenez-les. Premièrement, disent-ils, parce que Jésus-Christ ayant été exempt de tout péché, et absolument impeccable, il devait être et il était naturellement immortel; d'où il s'ensuit que son corps et son âme unis hypostatiquement à la divinité, ne pouvaient

1 1 Cor., I, 24.

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être séparés sans un miracle. Il fallut donc que Jésus-Christ, pour faire cette séparation, forçât pour ainsi dire toutes les lois de la Providence ordinaire, et qu'il usât de tout le pouvoir que Dieu lui avait donné pour détruire cette belle vie, qui, quoique humaine, était toutefois la vie d'un Dieu. Secondement, parce que Jésus-Christ, en vertu de son sacerdoce, étant par excellence le souverain pontife de la loi nouvelle , il n'y avait que lui qui pût ni qui dût offrir à Dieu le sacrifice de la rédemption du monde, et immoler la victime qui y était destinée. Or, cette victime, c'était son corps. Nul autre que lui ne devait donc immoler ce corps, nul autre que lui n'avait le pouvoir pour cela, nécessaire. Les bourreaux qui le crucifiaient étaient bien les ministres de la justice de Dieu ; mais ils n'étaient pas les prêtres qui devaient sacrifier cette hostie à Dieu. Il fallait un pontife qui fût saint, qui fût innocent, qui fût sans tache, qui fût séparé des pécheurs et revêtu d'un caractère particulier. Or, ce caractère ne pouvait convenir qu'à Jésus-Christ; d'où saint Augustin concluait que Jésus-Christ, par l'effet le plus merveilleux, avait été tout ensemble et le prêtre et l'hostie de son sacrifice : Idem sacerdos et hostia.

Ce fut donc lui-même qui se sacrifia, lui-même qui exerça sur sa propre personne cette fonction de prêtre et de pontife ; lui-même qui détruisit, au moins pour quelques jours, cet adorable composé d'un corps soutirant et d'une âme glorieuse : en un mot, lui-même qui se fit mourir; car, ce ne furent point les bourreaux qui lui ôtèrent la vie, mais il la quitta de lui-même : Nemo tollit animam meam a me, sed ego pono eam a meipso (1). Il est mort sur la croix, dit saint Augustin ; mais, à parler proprement et dans la rigueur, il n'est pas mort par le supplice de la croix ; et, pour vous le faire comprendre, il est certain, par le témoignage même des Juifs, que le supplice de la croix, ou plutôt que ce qui faisait mourir les criminels condamnés à la croix, n'était pas simplement d'y être attachés, mais d'y être rompus vifs. Or, selon la prophétie, Jésus-Christ avait déjà rendu le dernier soupir lorsqu'on voulut lui briser les os ; d'où vient que Pilate s'étonna qu'il fût si tôt mort : Pilatus autem mirabatur, si jam obiisset (2). Et ce qui montre qu'il n'était point mort par défaillance de la nature, c'est qu'en expirant il poussa un grand cri vers le ciel : Jesus autem, emissa voce magna, expiravit (3) ; chose si extraordinaire,

1 Joan., X, 18. — 2 Marc,  XV, 44. —3 Ibid., 39.

qu'au rapport de l'évangéliste, le centenier qui l'observait de près, et qui le vit expirer de la sorte, protesta hautement qu'il était Dieu et vrai Fils de Dieu : Videns autem centurio, qui ex adverso stabat, quia, sic damans expirasset, ait: Vere Filius Dei erat iste (1). Si ce centenier eût été un disciple du Sauveur, et qu'il eût ainsi raisonné, peut-être son raisonnement et son témoignage pourraient-ils être suspects ; mais c'est un infidèle, c'est un païen, qui, de la manière dont il voit mourir Jésus-Christ, conclut sans hésiter qu'il meurt par miracle, et qui de ce miracle tire immédiatement la conséquence qu'il est donc vraiment le Fils de Dieu : Videns quia sic expirasset, ait : Vere Filius Dei erat iste. En faut-il davantage pour justifier la parole de l'Apôtre : Christum crucifixum Dei virtutem ?

Il est vrai que ce Sauveur mourant a eu ses langueurs et ses faiblesses; et je pourrais répondre d'abord avec Isaïe, que les langueurs et les faiblesses qu'il fit paraître dans sa mort n'étaient pas les siennes, mais les nôtres, et que le prodige est qu'il ait porté seul les faiblesses et les langueurs de tous les hommes : Vere languores nostros ipse tulit, et dolores nostros ipse portavit (2). Mais, parce que cette pensée, quoique solide, serait peut-être encore trop spirituelle pour des esprits mondains et incrédules, je réponds autrement avec saint Chrysostome, et je dis : Oui, ce Sauveur mourant a eu ses faiblesses, mais le prodige est que ses faiblesses mêmes, que ses langueurs mêmes, que ses défaillances mêmes aient été dans le cours de sa passion comme autant de miracles : car, s'il sue en priant dans le jardin, c'est une sueur de sang, et si abondante, que la terre en est baignée ; si, quelques moments après sa mort, on lui perce le côté, par un autre effet miraculeux il en sort du sang et de l'eau ; et celui qui le rapporte assure qu'il l'a vu, et qu'il en doit être cru : Et qui vidit, testimonium perhibuit (3). On dirait qu'il ne souffre et qu'il ne meurt que pour faire éclater dans sa personne la vertu de Dieu : Christian crucifixum Dei virtutem.

Concluons par une dernière preuve, mais essentielle; c'est de voir un homme que l'ignominie de sa mort, que la confusion, l'opprobre, l'humiliation infinie de sa mort, élève à toute la gloire que peut prétendre un Dieu : tellement qu'à son seul nom, et en vue de sa croix, les plus hautes puissances du monde fléchissent les genoux, et se prosternent pour

1 Marc, XV, 39. —2 Isa., LIII, 4. — 3 Joan., XIX, 35.

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lui faire hommage de leur grandeur : Humiliavit semetipsum factus obediens usque ad mortem, mortem autem crucis. Propter quod et Dens exaltavit illum : ut in nomine Jesu omnc genu flectatur, cœlestium, terrestrium et infernorum (1). Voilà ce que Dieu révélait à saint Paul dans un temps, remarque bien importante, dans un temps où tout semblait s'opposer à l'accomplissement de cette prédiction; dans un temps où, selon toutes les vues de la prudence humaine, cette prédiction devait passer pour chimérique ; dans un temps où le nom de Jésus-Christ était en horreur. Toutefois, ce qu'avait dit l'Apôtre est arrivé; ce qui fut pour les chrétiens de ce temps-là un point de foi a cessé en quelque façon de l'être pour nous, puisque nous sommes témoins de la chose, et qu'il ne faut plus captiver nos esprits pour la croire. Les puissances de la terre fléchissent maintenant les genoux devant ce crucifié. Les princes, et les plus grands de nos princes, sont les premiers à nous en donner l'exemple; et il n'a tenu qu'à nous, les voyant en ce saint jour au pied de l'autel adorer Jésus-Christ sur la croix, de nous consoler, et de nous dire à nous-mêmes : Voilà ce que m'avait prédit saint Paul ; et ce que du temps de saint Paul j'aurais rejeté comme un songe, c'est ce que je vois, et de quoi je ne puis douter. Or, un homme, mes chers auditeurs, dont la croix, selon la belle expression de saint Augustin, a passé du lieu infâme des supplices sur le front des monarques et des empereurs. A locis suppliciorum ad frontes imperatorum; un homme qui, sans autre secours, sans autres armes, par la vertu seule de la croix, a vaincu l'idolâtrie, a triomphé de la superstition, a détruit le culte des faux dieux, a conquis tout l'univers; au lieu que les plus grands rois de l'univers ont besoin pour les moindres conquêtes de tant de secours; un homme qui, comme le chante l'Eglise, a trouvé le moyen de régner par où les autres cessent de vivre, c'est-à-dire par le bois qui fut l'instrument de sa mort : Quia Dominus regnavit a ligno ; et, ce qui est encore plus merveilleux, un homme qui pendant sa vie avait expressément marqué que tout cela s'accomplirait, et que du moment qu'il serait élevé de la terre il attirerait tout à lui, voulant, comme l'observe l'évangéliste, signifier par là de quel genre de mort il devait mourir : Et ego si exaltatus fuero a terra, omnia traham ad meipsum : hoc autem dicebat, significans qua morte esset moriturus (2); un tel homme

1 Philip., II, 8. — 2 Joan., XII, 32.

n'est-il pas plus qu'homme ? n'est-il pas homme et Dieu tout ensemble ? Quelle vertu la croix où nous le contemplons n'a-t-elle pas eue pour le faire adorer des peuples? combien d'apôtres de son Evangile, combien d'imitateurs de ses vertus, combien de confesseurs, combien de martyrs, combien d'âmes saintes dévouées à son culte, combien de disciples zélés pour sa gloire, disons mieux, combien de nations, combien de royaumes, combien d'empires n'a-t-il pas attirés à lui par le charme secret, mais tout-puissant de cette croix ! Christum crucifixum Dei virtutem.

Ah! mes Frères, les pharisiens voyaient les miracles de ce Dieu crucifié, et ils ne se convertissaient pas. C'est ce que nous avons peine à comprendre. Mais ce qui se passe dans nous est-il moins incompréhensible? car nous voyons actuellement un miracle de la mort de Jésus-Christ encore plus grand, un miracle subsistant, un miracle avéré et incontestable, je veux dire le triomphe de sa croix ; le monde converti, le monde devenu chrétien, le monde sanctifié par sa croix : Et ego si exaltatus fuero a terra, omnia traham ad meipsum. Nous le voyons, et notre foi, malgré ce miracle, est toujours languissante et chancelante ; voilà ce que nous devons pleurer, et ce qui nous doit faire trembler. Mais, pour profiter de ce mystère, au lieu de trembler et de pleurer par le sentiment d'une dévotion passagère et superficielle, tremblons et. pleurons, dans l'esprit d'une salutaire componction. Jésus-Christ mourant a fait des miracles; il faut qu'il en fasse encore un qui doit être le couronnement de tous les autres, et c'est le miracle de notre conversion. Il a l'ait fendre les pierres, il a ouvert les tombeaux, il a déchiré le voile du temple. Il faut que la vue de sa croix fasse fendre nos cœurs, peut-être plus durs que les pierres ; il faut qu'elle ouvre nos consciences, peut-être jusques à présent fermées comme des tombeaux; il faut qu'elle déchire notre chair, cette chair de péché, par les saintes rigueurs de la pénitence. Car, pourquoi ce Dieu mourant ne nous converti ra-t-il pas, puisqu'il a bien converti les auteurs de sa mort? et quand nous convertira-t-il, si ce n'est en ce grand jour, où son sang coule avec abondance pour notre salut et noire sanctification?

Pécheurs qui m'écoutez, voilà ce qui doit ! vous remplir de confiance. Tandis que vous êtes pécheurs, vous êtes en qualité de pécheurs les ennemis de Jésus-Christ ; vous êtes ses persécuteurs; le dirai-je? mais, puisque c'est après saint Paul, pourquoi ne le dirais-je pas? Vous

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êtes même ses bourreaux. Car, autant de fois qu'il vous arrive de succomber à la tentation et de commettre le péché, vous crucifiez tout de nouveau ce Sauveur dans vous-mêmes. Mais souvenez-vous que le sang de cet Homme-Dieu a eu le pouvoir d'effacer le péché même des Juifs qui l'ont répandu : Christi sanguis sic fusus est, ut ipsum pcccatum potuerit delere quo fusus est. C'est en cela, dit saint Augustin, qu'a paru la vertu toute divine de la rédemption de Jésus-Christ. C'est en cela qu'il a paru Sauveur. De ses ennemis il a fait des prédestinés, de ses persécuteurs il a fait des saints : tout pécheurs que vous êtes, quel droit n'avez-vous donc pas de prétendre à ses miséricordes? Approchez du trône de sa grâce, qui est sa croix ; mais approchez-en avec des cœurs contrits et humiliés, avec des cœurs soumis et purifiés de la corruption du monde, avec des cœurs dociles, et susceptibles de toutes les impressions de l'Esprit céleste ; car tel est le miracle que ce Dieu Sauveur veut, par la vertu de sa croix, opérer aujourd'hui dans vous. Votre retour à Dieu, et un retour parfait après de si longs égarements ; votre pénitence, et une pénitence exemplaire après tant de désordres et de scandales ; la profession que vous ferez, et une profession haute et publique de vivre en chrétiens après avoir vécu en libertins : voilà le miracle qui prouvera que Jésus-Christ crucifié est lui-même personnellement la force et la vertu de Dieu. Ah ! Seigneur, serais-je assez heureux pour obtenir que ce miracle s'accomplît visiblement dans mes auditeurs, comme il l'accomplit en effet dans les soldats qui furent présents à votre mort, et dont plusieurs s'attachèrent à vous comme à l'auteur de leur salut! Donnerez-vous pour cela, Seigneur, à ma parole assez de bénédiction ; et puis-je espérer qu'entre ceux qui m'écoutent, il y en aura d'aussi touchés que le centenier, c'est-à-dire qui sortiront de cette prédication non-seulement attendris, mais convertis ; non-seulement baignés de larmes, mais commençant à glorifier Dieu par leurs œuvres ; non-seulement persuadés, mais sanctifiés et pénétrés des sentiments chrétiens que cette première vérité a dû leur imprimer. Que le Juif infidèle se scandalise de la croix ; Jésus-Christ mourant est la puissance et la force de Dieu incarné : Christum crucifixum Dei virtutem; vous l'avez vu. Que le Gentil s'en moque, et qu'il traite la croix de folie; Jésus-Christ mourant est la sagesse de Dieu même : Christum crucifixum Dei sapientiam. Vous l'allez voir dans la seconde partie.

DEUXIÈME  PARTIE.

Quelque juste, quelque saint, quelque irrépréhensible que soit Dieu dans toutes ses vues et dans toute sa conduite, il ne faut pas s'étonner que l'homme, par un effet de son ignorance et de son orgueil, ait souvent entrepris de censurer les œuvres du Seigneur, et qu'il soit assez téméraire pour s'en scandaliser. Les pensées de l'homme et celles de Dieu étant, comme dit l'Ecriture, aussi opposées qu'elles le sont depuis le péché, ce scandale était d'une suite en quelque sorte nécessaire. Ce qui doit plus nous surprendre, c'est que, par un aveuglement extrême, l'homme se soit scandalisé contre Dieu des bontés mêmes de Dieu, des prodiges mêmes de l'amour de Dieu, de l'abondance même et de l'excès des miséricordes de Dieu. Car voilà, Chrétiens, l'affreux désordre que déplorait saint Grégoire pape, dans ces excellentes paroles de l'homélie sixième sur les Evangiles : Inde homo adversus Salvatorem scandalum sumpsit, unde ei magis debitor esse debuit. Voilà le désordre où tomba l'hérésiarque Marcion, lorsque, sous prétexte d'un faux zèle pour le Fils de Dieu, il ne voulut pas croire ni que ce Fils de Dieu eût vraiment souffert sur la croix, ni qu'il y fût vraiment mort; comme si la croix et la mort eussent été absolument indignes de la majesté et de la sainteté d'un Dieu. Erreur contre laquelle Dieu suscita Tertullien, qui la combattit hautement, et qui devint par là le défenseur des souffrances et de la passion de Jésus-Christ: erreur qui, malgré l'établissement du christianisme, n'est peut-être encore aujourd'hui que trop commune, et contre laquelle il est de mon devoir d'employer ici toute la force de la parole de Dieu. Renouvelez, s'il vous plaît, toute votre attention. Le mystère d'un Dieu crucifié paraît aux mondains aussi bien qu'aux Gentils une folie : Gentibus stultitiam ; et saint Paul prétend, au contraire, qu'à l'égard des prédestinés et des élus, c'est par excellence le mystère de la sagesse de Dieu : Ipsis autem vocatis Christum crucifixum, Dei sapientiam. Or voyons qui des deux en a mieux jugé, ou l'Apôtre ou le mondain : l'Apôtre, après en avoir été instruit d'une manière toute miraculeuse par le Sauveur même ; le mondain, qui n'en sait et qui n'en connaît que ce que la chair et le sang lui en ont révélé. Voyons si dans ce mystère de la croix, si élevé, à ce qu'il semble, au-dessus de notre raison, il y a quelque chose en effet qui blesse notre raison. Car, aujourd'hui Dieu veut bien même ne

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pas rejeter le jugement de notre raison; et pourvu que notre raison ne soit ni prévenue ni opiniâtre, il ne refuse pas de l'admettre dans le conseil de sa sagesse, et de lui répondre sur les difficultés qu'elle peut former.

De quoi s'agissait-il, Chrétiens, dans le grand mystère que nous célébrons? De deux choses, dit saint Léon, pape, également difficiles et nécessaires : de satisfaire Dieu offensé et déshonoré par le péché de l'homme, et de réformer l’homme perverti et corrompu. Voilà pourquoi Jésus-Christ était envoyé, et à quoi se terminait la mission qu'il avait reçue. Or, je vous demande : pour parvenir à ces deux fins, pouvait-il, tout Dieu qu'il est, prendre un moyen plus puissant, plus efficace, plus infaillible que la croix? et nous-mêmes, avec toute notre prétendue raison, en pouvons-nous imaginer un autre où les proportions fussent, je ne dis pas plus exactement, mais aussi exactement gardées? Allons au Calvaire, et, témoins de ce qui s'y passe, étudions notre religion, dont voici tout ensemble la hauteur et la profondeur, que saint Paul souhaitait tant de pouvoir comprendre : Sublimitas et profundum (1). Il fallait satisfaire Dieu, et nul autre ne le pouvait qu'un Homme-Dieu : c'est de quoi la raison même est obligée de convenir. Qu'a fait cet Homme-Dieu ? Ah ! Chrétiens, que n'a-t-il pas fait, dans la vue d'acquitter nos dettes? quel soin n'a-t-il pas eu de choisir ce qui pouvait uniquement et souverainement remplir la mesure des satisfactions que Dieu attendait et qu'il avait droit d'attendre ? En quoi consistait l'offense de Dieu? en ce que l'homme, s'oubliant lui-même, avait affecté d'être semblable à Dieu : Eritis sicut dii. Et moi, dit l'Homme-Dieu, moi non-seulement semblable à Dieu, mais égal et consubstantiel à Dieu, par un oubli de moi-même bien différent, je m'abaisserai au-dessous de tous les hommes, je deviendrai l'opprobre des hommes, je serai un ver de terre, et non pas un homme : car, c'est en propres termes ce que le Prophète lui fait dire sur la croix : Ego autem sum vermis, et non homo (2). Concevons-nous et pouvons-nous concevoir une réparation plus authentique? L'homme, en se révoltant contre Dieu, avait secoué le joug de l'obéissance, et violé le commandement de son souverain : et moi, dit l'Homme-Dieu, tout indépendant que je suis par moi-même, je me réduirai dans la plus pénible et la plus humiliante sujétion. Je me ferai obéissant : Factus obediens ; et obéissant

1 Ephes., III, 18. — 2 Psalm., XXI, 7.

jusques à mourir : Usque ad mortem; et jusques à mourir sur la croix : Mortem autem crucis. Non-seulement j'obéirai à Dieu, mais aux hommes, mais aux plus criminels, mais aux plus vicieux, mais aux plus sacrilèges de tous les hommes, qui sont mes persécuteurs et mes bourreaux. Non-seulement j'obéirai aux arrêts du ciel, toujours équitables et sages, mais à ceux de la terre, pleins d'injustice et de cruauté. Non-seulement j'obéirai à des puissances qui n'ont nulle autorité légitime sur moi, mais à des puissances liguées contre moi, à des puissances qui m'oppriment; et par cet assujettissement volontaire, j'abolirai le crime de l'homme rebelle à la loi de son Créateur. C'est pour cela même, dit saint Bernard, qu'il ne voulut point descendre de la croix, ayant mieux aimé, remarque ce Père, laisser les Juifs dans leur incrédulité, que de les convaincre par un miracle de sa propre volonté ; et préférant d'accomplir l'ordre de son. Père et d'obéir, plutôt que de les convertir et de les sauver, en n'obéissant pas. L'homme, par une intempérance criminelle, en goûtant du fruit de l'arbre, avait accordé à ses sens un plaisir défendu ; et moi, dit l'Homme-Dieu, qui pourrais ne me rien refuser des délices de la vie, je me présenterai à mon Père comme un homme de douleur, comme une victime de pénitence, comme un agneau destiné au sacrifice le plus sanglant. Car ce fut dans sa sainte passion qu'animé d'un zèle ardent pour la gloire et les intérêts de Dieu, il conçut ce dessein et qu'il l'exécuta : Hostiam et oblationem noluisti, corpus autem aptasti mihi ; holocautomata pro peccato non tibi placuerunt ; tunc dixi : Ecce venio (1). Vous n'avez plus voulu, ô mon Dieu! dit-il, dans le secret de son cœur, au moment qu'il fut crucifié, comme il l'avait dit, selon le témoignage de saint Paul, en entrant dans le monde (remarquez ces paroles, Chrétiens, qui expriment si bien le fond et l'intérieur de ce mystère); vous n'avez plus voulu d'oblation ni d'hostie ; mais vous m'avez formé un corps. Les sacrifices des animaux ont cessé de vous agréer ; c'est pourquoi j'ai dit : Me voici; je viens, je m'immole. Paroles vénérables qui, selon la lettre même, doivent être entendues de ce qui se fit au Calvaire, puisque c'est là que Jésus-Christ, en qualité de grand-prêtre, termina les sacrifices de l'ancienne loi par la consommation du sacrifice de la loi de grâce ; là que la croix lui servant d'autel, il présenta solennellement sa personne divine : là qu'il offrit,

1 Hebr., X, 5-7.

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non plus le sang des boucs et des taureaux, mais son propre sang ; et, pour parler en des tenues plus simples et plus précis, là qu'il se mit en état de satisfaire à Dieu, non plus par des sujets étrangers, mais par lui-même et aux dépens de lui-même. Or, c'est ce que j'appelle l'ouvrage de la sagesse d'un Dieu.

Ce n'est pas encore assez ; car j'ajoute que ce Sauveur des hommes nous a fait parfaitement comprendre ce qui de soi-même était incompréhensible, et ce que nous aurions sans lui éternellement ignoré. Et quoi ? ce que c'est que Dieu, ce que c'est que le péché, ce que c'est que le salut; trois choses auxquelles se doit rapporter toute la sagesse de l'homme, et dont la connaissance, et pour vous et pour moi, était essentiellement attachée au mystère de Jésus-Christ mourant sur la croix. Qu'est-ce que Dieu? un être pour la gloire duquel il a fallu qu'il y eût un Homme-Dieu humilié et anéanti jusques à la croix. Voilà l'idée que je m'en forme aujourd'hui : tout le reste ne me fait point suffisamment connaître Dieu ; tout ce que j'en découvre dans la nature, tout ce que m'en dit la théologie, tout ce que les Ecritures m'en apprennent, tout ce que la lumière de gloire m'en révélera, ce ne sont proprement que des ombres. C'est au Calvaire où la foi, comme dans un plein jour, me fait paraître ce Dieu aussi grand qu'il est, parce que j'y vois un Homme-Dieu immolé pour reconnaître ce qu'il est; et Dieu lui-même (l'oserai-je dire?) n'a point d'idée plus sublime de la divinité de son être, que de mériter d'être glorifié par la croix d'un Homme-Dieu ; je dis plus, que de ne pouvoir être autrement satisfait que par la croix d'un Homme-Dieu. Qu'est-ce que le péché ? un mal pour l'expiation duquel il a fallu qu'un Dieu-Homme se lit anathème et devint un sujet de malédiction : Factum pro nobis maledictum (1). Voilà ce que le mystère de la croix me prêche. Je ne concevais pas comment le péché pouvait attirer sur nous des châtiments si terribles; et m'érigeant en censeur des arrêts de Dieu, je lui demandais raison de cette affreuse éternité de peines que sa justice prépare aux âmes réprouvées dans l'enfer ; mais mon ignorance venait de n'avoir pas bien considéré le mystère de Jésus-Christ mourant; car la mort d'un Dieu, ordonnée comme un moyen nécessaire pour l'abolition du péché, me fait comprendre plus que je ne veux quelle proportion il y a entre le péché , qui est l'offense de Dieu, et l'éternité malheureuse, qui est la peine de la

1 Galat., III, 13.

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créature. Supposé l'un, je ne trouve plus de difficulté dans l'autre; et, convaincu parle raisonnement de Jésus-Christ même : Si in viridi ligno hœc faciunt, in arido quid fiet (1)? Si le Fils et l'innocent est ainsi traité, que sera-ce de l'esclave et du coupable? je ne m'étonne plus de la rigueur des jugements de Dieu, ni de l'excès de ses vengeances ; mais je m'étonne de mon propre étonnement. Qu'est-ce que le salut de l'homme? un bien qui seul a coûté la vie à un Dieu, et pour lequel un Homme-Dieu n'a point cru trop donner ni être prodigue, que de se sacrifier soi-même. Voilà la grande leçon que me fait ce divin Maître  expirant sur la croix. Je comptais ce salut pour rien, je le négligeais, je l'exposais, je le risquais ; un vain intérêt, un faux honneur, un moment de plaisir, et du plus infâme plaisir, me le faisait abandonner. Mais approche, me dit par la voix de son sang ce Dieu crucifié ; approche, et aux dépens de ce que je souffre, instruis-toi du mérite de ton âme ; tu t'estimes toi-même, mais tu ne t'estimes pas encore assez. Contemple-toi bien dans moi ; tu verras ce que tu es et ce que tu vaux. C'est par moi que tu dois te mesurer : car je suis ton prix; et ce salut à quoi tu renonces en tant de rencontres, n'est rien moins que ce que je suis moi-même, puisque je me livre moi-même pour te l'assurer. C'est ainsi, dis-je, qu'il me parle. Or, cela seul me suffirait pour conclure avec saint Paul, que le mystère de la croix est donc le mystère de la sagesse divine. Car, comme raisonne saint Chrysostome,  un mystère qui me donne de si hautes idées de Dieu, un mystère qui m'inspire une horreur infinie pour le péché, un mystère 'qui me fait priser mon salut préférablement à tous les autres biens passés, présents, futurs et même possibles, de quelque côté que je le regarde, doit être pour moi un mystère de sagesse ; des sentiments si raisonnables , si élevés, si sublimes ne peuvent partir d'un principe trompeur et faux. Il n'y a que la sagesse, et que la sagesse d'un Dieu, qui puisse me les donner. Et voilà pourquoi l'Apôtre des Gentils, pénétré de la foi de ce mystère, faisait profession, mais une profession ouverte, de vouloir ignorer tout le reste, hors Jésus, et Jésus crucifié : Non enim judicavi me scire aliquid inter vos, nisi Jesum Christum, et hunc crucifixum (2). Car, dans ce Jésus crucifié il trouvait excellemment et en abrégé tout ce qu'il devait savoir, et tout ce qu'il avait intérêt de savoir , c'est-à-dire  la science éminente de Dieu et la science salutaire

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