Œuvres complètes (page 21)

Louis Bourdaloue · Doctrine

Texte français, domaine public · Source : bibliotheque-monastique.ch — Œuvres complètes de Bourdaloue, 4 volumes · 88 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

31. — 2 1 Cor., II, 2.

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de soi-même. Or, avec ces deux sciences, il croyait, et avec raison, pouvoir se passer de toute autre science : Non enim judicavi me scire aliquid inter vos, nisi Jesum Christum, et hunc crucifixum.

Mais approfondissons une vérité si édifiante , et développons le second motif de la mission de Jésus-Christ et de sa fonction de Sauveur. Après avoir satisfait à Dieu, il était question de réformer l'homme, qui non-seulement était tombé dans le désordre, mais dans l'extrémité et dans l'abîme de tous les désordres. Ce désordre de l'homme, dit le bien-aimé disciple saint Jean, venait de trois sources : de la concupiscence des yeux, de la concupiscence de la chair, et de l'orgueil de la vie; c'est-à-dire d'une insatiable avidité des biens temporels, d'une recherche passionnée des honneurs du siècle, et d'un attachement excessif aux plaisirs des sens. Il s'agissait de nous guérir de ces trois grandes maladies ; et en voici les remèdes, que le Fils de Dieu nous a apportés du ciel, et qu'il nous présente aujourd'hui dans sa passion : le dépouillement de toutes choses et la nudité où il meurt, contre l'amour des richesses et la cupidité qui nous brûle; les abaissements prodigieux où il se réduit, contre les projets de l'ambition qui nous dévore ; les austérités d'une chair virginale , ensanglantée et déchirée de coups, contre la mollesse et la sensualité qui nous corrompt: remèdes infaillibles et sûrs ; remèdes qu'il ne tient qu'à nous de nous appliquer, dont il ne tient qu'à nous de profiter, et où paraît toute la providence et toute la sagesse du Médecin qui nous les a préparés. Ne nous préoccupons point, et faisons-nous une fois justice, pour la faire éternellement à notre Dieu. N'est-il pas évident, mes chers auditeurs, que le mystère de la croix a une opposition essentielle à ces trois principes, qui causent tous les dérèglements de votre vie? n'est-il pas évident que ce seul mystère condamne toutes vos injustices, toutes vos violences, toutes vos haines, tous vos commerces scandaleux , toutes vos dissolutions , toutes vos débauches ; et de là ne s'ensuit-il pas que c'est un mystère où la sagesse de Dieu a présidé? Ce qui modère nos désirs, ce qui règle nos passions, ce qui confond notre orgueil, ce qui arrache de notre cœur l'amour de nous-mêmes, en un mot ce qui corrige tous nos vices et ce qui nous tient dans l'ordre, peut-il n'être pas un effet de l'ordre, et par conséquent de cette suprême sagesse qui est en Dieu ? Que serait-ce, disait le savant Pic de la Mirande, si les hommes, d'un consentement unanime, s'accordaient entre eux à vivre selon les exemples que Jésus-Christ leur a donnés et les leçons qu'il leur a faites dans sa passion, en sorte que ce Dieu crucifié fût, dans la pratique, la règle universelle par où le monde se gouvernât. A quel degré de perfection le monde, aujourd'hui si corrompu, ne se trouverait-il pas tout à coup élevé ? Cette vue que l'on aurait toujours présente, à laquelle on se fixerait, cette vue de la croix, clans quelle modestie ne contiendrait-elle pas les grands, et quelle soumission n'inspirerait-elle pas aux petits ? Les riches abuseraient-ils de leurs richesses, et les pauvres se plaindraient-ils de leur pauvreté? ceux qui souffrent se tourneraient-ils contre Dieu dans leurs souffrances, et les prétendus heureux du siècle oublieraient-ils Dieu en s'oubliant eux-mêmes dans leur prospérité? verrait-on dans la société humaine des vengeances et des trahisons? l'esprit d'intérêt y régnerait-il? la jalousie et l'ambition y causeraient-elles des divisions et des troubles? la bonne foi et la probité en seraient-elles bannies? Autant que les hommes sont maintenant déréglés, autant leur conduite serait-elle sage et droite, et leur vie innocente et pure.

Mais pourquoi fallait-il que Jésus-Christ, sans être sujet à nos maux, en éprouvât les remèdes dans sa personne? Ah ! mes Frères, répond saint Augustin, ces remèdes étant aussi amers qu'ils le sont, pouvait-il rien faire de mieux que de les éprouver dans sa personne, pour nous les adoucir, et pour nous en persuader l'usage? Sans cela les aurions-nous jamais pu goûter; et pour nous engager à les prendre, ne fallait-il pas l'exemple d'un Dieu? Supposons que cet Homme-Dieu, au lieu de la croix, eût choisi, pour nous sauver, les douceurs de la vie ; quel avantage notre amour-propre, source de toute corruption, n'aurait-il pas tiré de là, et jusques à quel point ne s'en serait-il pas prévalu? Aurais-je eu bonne grâce alors de vous demander, comme je fais aujourd'hui, la mortification des sens, le crucifiement de la chair, le renoncement à vous-mêmes, l'humilité de la pénitence ? M'écouteriez-vous ? et cette seule idée de votre Dieu dans l'éclat des honneurs et dans le plaisir, ne serait-elle pas un préjugé insurmontable contre toutes mes raisons ? Mais quelle force aussi cet exemple d'un Dieu mourant sur la croix ne donne-t-il pas à mon ministère et à ma parole? et avec quelle autorité ne vous dis-je pas qu'il faut que vous soyez humbles, mortifiés, détachés du

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monde ; ce que je n'aurais dit qu'en tremblant, et désespérant d'en être cru? Or, n'était-ce pas une sagesse à Dieu, de fournir aux ministres de Jésus-Christ et aux prédicateurs de son Evangile, de quoi vous fermer la bouche quand ils vous prêchent les devoirs les plus difficiles de votre religion, et de vous mettre dans l'impuissance de leur répondre quand ils vous reprochent l'opposition extrême que vous marquez à les pratiquer? Mais pourquoi corriger des excès par d'autres excès ? les excès de l'homme par les excès d'un Dieu? Et moi je dis : Quelle sagesse d'avoir corrigé des excès de malice par des excès de perfection, des excès d'iniquité par des excès de sainteté, des excès d'ingratitude par des excès d'amour? Pour retirer l'homme de l'extrémité des vices où il s'était porté, ne fallait-il pas le faire pencher vers l'extrémité des vertus contraires? Aurait-il pu , dans la violence de sa passion, tenir toujours le milieu : et n'était-il pas nécessaire, pour éteindre en lui le feu de l'avarice, de l'ambition, de l'impureté, de lui faire aimer la pauvreté, l'humiliation, l'austérité? Car, encore une fois , pour nous sauver d'une manière parfaite, il ne suffisait pas à Jésus-Christ de nous venir dire que ces trois concupiscences nous perdaient, il fallait qu'il vînt dans un état qui nous engageât à les combattre, aies contredire, à les arracher de nos cœurs. Elles ne nous perdaient qu'autant qu'elles séduisaient notre raison et qu'elles infectaient notre cœur ; et si nous en eussions conservé toujours l'amour et l'estime, nous n'étions sauvés qu'à demi. Il fallait donc que les vertus opposées à ces concupiscences malheureuses nous devinssent non-seulement supportables, mais aimables, mais précieuses et vénérables. Or, pour cela, que pouvait trouver de plus merveilleux le Verbe de Dieu, que de les consacrer dans sa personne, afin, comme dit excellemment saint Augustin, que l'humilité de l'homme eût dans l'humilité d'un Dieu sur quoi s'appuyer et de quoi se soutenir contre les atteintes et les insultes de l'orgueil : Ut humilitas humana contra insultantem sibi superbiam divinœ humilitatis patrocinio fulciretur.

En voilà trop, Chrétiens, je ne dis pas pour convaincre, mais pour confondre un jour noire raison dans le jugement de Dieu, et plaise au ciel que ce jugement de Dieu, où notre raison doit être convaincue de ses erreurs et confondue, ne soit pas déjà commencé pour nous! car dès aujourd'hui ce Sauveur mourant s'est mis en possession déjuger le monde, et la croix a été le premier tribunal sur lequel il a paru, prononçant contre les hommes, ou en faveur des hommes, des arrêts de vie ou de mort. Ce n'est point un sentiment particulier que la piété m'inspire, mais une vérité que la foi m'enseigne, quand je vous dis que le jugement du monde commença au moment même que commença la passion de Jésus-Christ, puisque c'est ainsi que lui-même il s'en expliqua à ses apôtres : Nunc judicium est mundi (1). Ce ne sont point de vaines terreurs qu'on veut nous donner, quand on nous dit que la croix où cet Homme-Dieu fut attaché sera produite à la fin des siècles, pour être la règle du jugement que Dieu fera de nous et de tous les hommes : Tunc parebit signum Filii hominis (2). Pensée terrible pour un mondain! c'est la croix de Jésus-Christ qui me jugera ; cette croix si ennemie de mes passions, cette croix que je n'ai honorée qu'en spéculation, et que j'ai toujours eue en horreur dans la pratique; cette croix dont je n'ai jamais fait aucun usage, et dont à mon égard j'ai anéanti tous les mérites. C'est cette croix qui me sera confrontée : Tunc parebit signum Filii hominis. Tout ce qui ne s'y trouvera pas conforme portera le caractère et le sceau de la réprobation. Or, quels traits de ressemblance puis-je découvrir entre cette croix et mon libertinage, entre cette croix et mes folles vanités, entre cette croix et ma vie sensuelle? Ah ! Seigneur, serai-je donc condamné par le plus grand de vos bienfaits, et par le gage même de mon salut? et ce qui devait me réconcilier avec vous ne servira-t-il qu'à me rendre devant vous plus criminel et plus odieux? Mais, au contraire, pensée consolante pour une âme fidèle et juste, c'est la croix de Jésus-Christ qui décidera de mon sort; cette croix en qui j'ai mis toute ma confiance, cette croix qui m'a fortifié et qui me fortifie encore tous les jours dans mes peines , cette croix dont je vais adorer l'image devant cet autel, mais dont je veux être moi-même une image vivante. Dieu crucifié, recevez mes hommages, agréez les sentiments de mon cœur, et faites que votre croix, après avoir été le sujet de ma vénération, et plus encore l'objet de mon imitation, soit éternellement pour moi un signe de bénédiction !

1 Joan., XII, 31. — 2 Matth., XXIV, 30.

FÊTE DE PAQUES

FÊTE DE PAQUES

SERMON POUR LA FÊTE DE PAQUES.

SUR LA RÉSURRECTION DE JÉSUS-CHRIST.

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ANALYSE.

Sujet. Il a été livré pour nos péchés, et il est ressuscité pour notre justification.

Il semble que Jésus-Christ, ayant achevé sur la croix l'ouvrage de notre rédemption, ne devait plus penser qu'à sa propre grandeur, et qu'étant mort pour nous, il ne devait ressusciter que pour lui-même. Mais c'est un Dieu, dit saint Bernard, qui veut nous appartenir entièrement, et dont la gloire et la béatitude se rapportent à nous aussi bien que ses humiliations et ses souffrances. Si donc il ressuscite, c'est pour notre sanctification, et pour nous apprendre à ressusciter spirituellement avec lui.

Division. Jésus-Christ par le mérite de sa mort nous a justifiés. Mais, outre ce mérite, il nous fallait un modèle sur qui nous pussions nous former, et que nous eussions sans cesse devant les yeux, pour travailler nous-mêmes à l'accomplissement de ce grand ouvrage de notre justification, ou, si vous voulez, de notre conversion, à laquelle, selon l'ordre de Dieu, nous devions coopérer. Or, ce modèle, c'est la résurrection du Sauveur. Car comme Jésus-Christ est ressuscité, disait l'Apôtre, nous devons entrer nous-mêmes dans une vie nouvelle. Cette vie nouvelle doit donc avoir les deux caractères de la résurrection du Fils de Dieu, que l'Evangile nous a marqués. Le Seigneur est vraiment ressuscité : Surrexit Dominus vere ; et il s'est fait voir à Pierre : Et apparuit Simoni. Ainsi, être converti, premier caractère de notre résurrection spirituelle : première partie. Paraître converti, second caractère de notre résurrection spirituelle : deuxième partie.

Première partie. Etre converti comme Jésus-Christ est ressuscité. Jésus-Christ est vraiment ressuscité, et après sa résurrection il n'a plus vécu en homme mortel, mais en homme tout céleste. De même il faut, 1° que nous soyons vraiment convertis ; 2° qu'après notre conversion nous ne vivions plus en hommes charnels et mondains, mais d'une vie toute spirituelle et toute sainte.

1° Jésus-Christ est vraiment ressuscité, principe incontestable, et dont le Sauveur du monde, avant toutes choses, prit soin de bien convaincre ses apôtres, voulant que cette résurrection véritable nous servit d'exemple. Car, c'est ainsi que nous devons être vraiment convertis. Or, ne pourrais-je pas bien dire de notre résurrection spirituelle et de notre conversion, ce que saint Paul disait de la résurrection future de nos corps : Mes Frères, voici un important secret que je vous déclare : nous ressusciterons tous, mais nous ne serons pas tous changés. En effet, dans cette solennité de Pâques et jusques dans le tribunal de la pénitence, nous mentons souvent au Saint-Esprit, nous imposons au monde, et nous nous trompons nous-mêmes par une fausse conversion. Ce n'est point par là qu'on ressemble à Jésus-Christ ressuscité ; mais par une vraie conversion, c'est-à-dire par une conversion sincère et sans déguisement, par une conversion surnaturelle, et dont Dieu soit le principe, l'objet et la fin.

Conversion sincère et sans déguisement. Ce qui nous perd devant Dieu, et ce qui nous empêche de ressusciter en esprit, comme Jésus-Christ est ressuscité selon la chair, c'est communément un levain de péché que nous fomentons dans nous, et dont nous ne travaillons pas à nous défaire. C'est pourquoi saint Paul nous avertit que nous devons célébrer cette fête, non avec le vieux levain, avec un levain de dissimulation et de malice : Non in fermento veleri, neque in fermento malitiœ et nequitiœ ; mais dans un esprit de sincérité et de vérité : Sed in azymis sinceritatis et veritatis.

Conversion surnaturelle et dans la vue de Dieu. Autrement qu'est-ce devant Dieu que notre conversion, si ce sont des motifs humains, la prudence de la chair, la crainte du monde, l'intérêt, qui l'animent ? Jésus-Christ ressuscita par une vertu toute divine, et c'est par un principe tout divin que nous devons ressusciter. Loin de moi, disait l'Apôtre, cette fausse justice que je pourrais trouver dans moi, et qui serait de moi et non de Dieu ! Ainsi tous les vrais pénitents se sont-ils élevés au-dessus d'eux-mêmes et de la chair, et ont-ils envisagé Dieu dans leur pénitence.

2° Jésus-Christ après sa résurrection n'a plus vécu en homme mortel, mais en homme tout céleste. Il avait un corps, et ce corps revêtu de gloire semblait être de la nature et de la condition des esprits. Ce qui faisait dire à l'Apôtre : Quoique auparavant nous ayons connu Jésus-Christ selon la chair, maintenant nous ne le connaissons plus de la même sorte, ni selon cette même chair. Appliquons-nous ces paroles, et concluons que si nous sommes vraiment convertis, il faut qu'on ne nous connaisse plus selon la chair, ni selon les désirs de la chair, mais comme des hommes tout spirituels. C'est par là que nos corps participent dès cette vie à la gloire de Jésus-Christ ressuscité. C'est par là qu'ils deviennent incorruptibles, pleins de vertu, de force, d'honneur. Mais souvenons-nous qu'ils ne sont rien de tout cela qu'autant que nous y coopérons par notre vigilance et par nos soins. Quelque affermis que nous soyons dans le bien, nous ne sommes pas inébranlables. Que faut-il donc faire, et comment devons-nous vivre dans le monde? Saint Paul nous l'apprend : Quœ sursum sunt sapite ; N'ayez plus de goût que pour les choses du ciel : Quœ sursum sunt quœrite; Ne cherchez plus que les choses du ciel.

Deuxième partie. Paraître converti comme Jésus-Christ parait ressuscité. Pourquoi Jésus-Christ demeure-t-il encore quarante jours sur la terre après sa résurrection ? pour la faire connaître à ses disciples et pour les en convaincre. C'est pour cela qu'il se fait voir à eux sous tant de ligures différentes. Belle leçon pour nous. Car, comme ce n'est point assez de paraître convertis si nous ne le sommes en effet, aussi ne suffit-il point de l'être et de ne le pas paraître. Etre et paraître, ce sont doux obligations; et accomplir l'une sans se mettre en devoir de satisfaire à l'autre, ce n'est qu'une justice imparfaite. Si Jésus-Christ n'eût pas paru ressuscité, il eût laissé notre foi dans le trouble ; et si nous ne paraissons pas convertis, nous ne faisons qu'à demi notre devoir et l'œuvre de Dieu. Je dis plus : être et paraître converti, ce sont tellement deux obligations différentes, qu'elles sont néanmoins inséparables. Car, paraître converti, remarque saint Thomas, est une partie de la conversion même. Comment cela?

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parce qu'être converti, c'est embrasser tous les devoirs de l'homme chrétien. Or, un devoir de l'homme chrétien est de paraître ce qu'il est; et s'il a été pécheur et rebelle à Dieu, un de ses devoirs est de paraître obéissant et soumis à Dieu. Ce devoir est fondé, 1° sur l'intérêt de Dieu; 2° sur l'intérêt du prochain ; 3° sur notre propre intérêt.

1° Obligation de paraître converti, fondée sur l'intérêt de Dieu qu'on a offensé. Sans cela quelle réparation lui ferez-vous de tant de crimes, et comment lui rendrez-vous la gloire que vous lui avez ravie en les commettant ? Le juste même, quoique juste, dit saint Chrysostome, est obligé de se déclarer pour Dieu : combien plus le pécheur qui se convertit doit-il non-seulement confesser le Dieu qu'il sert, mais faire justice au Dieu qu'il a déshonoré ? Il faut donc, conclut le même Père, que la vie de ce pécheur, dans l'état de sa pénitence, soit comme une amende honorable qu'il fait à son Dieu. Aussi, quand saint Pierre, après la résurrection du Sauveur, paraissait dans les synagogues et dans les places publiques, prêchant le nom de Jésus-Christ, d'où lui venait surtout ce zèle ? du souvenir de son péché. Vous reconnaissez comme lui que vous avez outragé votre Dieu : n'est-il pas juste que par une vie exemplaire vous effaciez les impressions que votre impiété a pu donner contre sa loi ? Le Fils de Dieu voulut que ses apôtres, qui l'avaient abandonné dans sa passion, lui servissent ensuite de témoins : Eritis mihi testes. Voilà ce que vous devez être au milieu du monde, surtout à la cour. Bien loin que vos désordres passés affaiblissent votre témoignage, c'est au contraire ce qui le fortifiera et le rendra plus convaincant.

2° Obligation de paraître converti, fondée sur l'intérêt du prochain que vous avez scandalisé. Car, devez-vous dire, il faut que je répare, par un remède proportionné, les scandales de ma vie : or, ce qui a scandalisé mon frère, ce n'est point précisément mon péché, mais ce qui a paru de mon péché. Pourquoi Jésus-Christ a-t-il paru ressuscité, ou plutôt à qui a-t-il paru ressuscité? aux uns, pour les consoler; aux autres, pour les ramener de leur égarement ; à ceux-là, pour vaincre leur incrédulité; à ceux-ci, pour leur reprocher l'endurcissement de leur cœur. C'est ainsi que nous devons paraître convertis, pour la consolation des justes, pour la conversion des pécheurs, pour la conviction des libertins. Pour la consolation des justes : combien d'âmes saintes pleuraient sur vous et étaient sensiblement touchées de votre état. Comme votre péché les a affligées, il faut que votre pénitence les réjouisse sur la terre, aussi bien que les anges dans le ciel. Pour la conversion des pécheurs : l'exemple de votre conversion sera un attrait mille fois plus puissant pour eux que celui des justes qui se sont toujours maintenus justes. Aussi Jésus-Christ choisit-il saint Pierre pénitent et converti pour ramener ses frères et pour les confirmer : Et tu aliquando conversus, confirma fratres tuos. Pour la conviction des libertins et des incrédules : saint Thomas eut une grâce d'autant plus spéciale pour prêcher la foi. qu'il avait été plus infidèle. Ce qui touche les impies, c'est d'entendre un impie comme eux dire : Je suis persuadé.

3° Obligation de paraître converti, fondée sur notre intérêt propre. On ne veut pas qu'il paraisse qu'on ait changé de conduite ; pourquoi ? parce qu'on sent bien que si ce changement venait une fois à éclater, on serait obligé de le soutenir, et que l'honneur même venant au secours du devoir, on ne pourrait plus dans la suite s'en dédire. D'où je conclus que nous devons regarder comme un avantage de paraître convertis, puisque, de notre propre aveu, le paraître et l'avoir paru est une raison qui nous engage à l'être toujours et à persévérer. Mais si je retombe en effet, que dira-t-on? Ne pensons point à cela, sinon autant que cette pensée nous peut être salutaire pour nous animer ; et du reste, prenons confiance et agissons.

Compliment au roi.

Traditus est propter delicta nostra, et resurrexit propter justificationem nostram.

Il a été livré pour nos péchés, et il est ressuscité pour notre justification. (Aux Romains, chap. IV, 25.)

SIRE,

C'est sur ce témoignage de saint Paul que s'est fondé saint Bernard quand il a dit que la résurrection du Fils de Dieu , qui est proprement le mystère de sa gloire, avait été au même temps la consommation de sa charité envers les hommes. Il n'en faut point d'autre preuve que les paroles de mon texte, puisqu'elles nous font connaître que c'est pour notre intérêt, pour notre salut, pour notre justification, que ce Sauveur adorable est entré en possession de sa vie glorieuse, et qu'il est ressuscité : Et resurrexit propter justificationem nostram. A en juger selon nos vues, on croirait d'abord que les choses devaient être au moins partagées; et que Jésus-Christ ayant achevé sur la croix l'ouvrage de notre rédemption, il ne devait plus penser qu'à sa propre grandeur, c'est-à-dire qu'étant mort pour nous, il devait ne ressusciter que pour lui-même. Mais non, Chrétiens, son amour pour nous n'a pu consentir à ce partage. C'est un Dieu, dit saint Bernard, mais un Dieu sauveur, qui veut nous appartenir entièrement, et dont la gloire et la béatitude ont dû par conséquent se rapporter à nous, aussi bien que ses humiliations et ses souffrances : Totus in usus nostros expensus. Tandis que ses humiliations nous ont été utiles et nécessaires, il s'est humilié et anéanti ; tandis que pour nous racheter il a fallu qu'il souffrît, il s'est livré aux tourments et à la mort. Du moment que l'ordre de Dieu exige que son humanité soit glorifiée, il veut que nous profitions de sa gloire même; car s'il ressuscite, poursuit le même saint Bernard, c'est pour établir notre foi, pour affermir notre espérance, pour ranimer notre charité ; c'est pour ressusciter lui-même en nous, et pour nous rendre capables de ressusciter spirituellement avec lui : en un mot, comme il est mort pour nos péchés, il ressuscite pour notre justification : Et resurrexit propter justifcationem nostram. Voilà le mystère que nous célébrons, et dont l'Eglise universelle fait aujourd'hui le sujet de sa joie : mystère auguste et vénérable, sur lequel roule non-seulement toute la religion chrétienne, parce qu'il est le fondement de notre foi, mais toute la piété chrétienne, parce qu'il doit être la règle de nos mœurs. C'est ce que j'entreprends de vous montrer, après que nous aurons imploré le secours de la Mère de Dieu, et que nous l'aurons

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félicitée de la résurrection de son Fils. Regina cœli.

Pour entrer d'abord dans mon sujet, je présuppose ici, Chrétiens, ce que la foi nous enseigne, et ce que nous devons regarder comme un point essentiel de notre religion ; savoir, que Jésus-Christ en mourant nous a parfaitement justifiés, et que, pour nous remettre en grâce avec Dieu, rien n'a manqué au mérite de sa mort. Mais, outre ce mérite, il nous fallait, dit saint Chrysostome, un exemplaire et un modèle sur qui nous puissions nous former et que nous eussions sans cesse devant les yeux, pour travailler nous-mêmes à l'accomplissement de ce grand ouvrage de notre justification, ou, si vous voulez, de notre conversion, à laquelle, selon l'ordre de Dieu, nous devons coopérer ; et c'est à quoi le Sauveur du monde a divinement pourvu par sa résurrection glorieuse.

Vous le savez, Chrétiens , et vous ne pouvez l'ignorer, puisque c'est un article de la foi même que vous professez : le péché du premier homme fut une présomption téméraire qui le porta jusqu'à s'élever au-dessus de lui-même , jusqu'à vouloir se mesurer avec Dieu, être éclairé comme Dieu, ressembler à Dieu : Eritis sicut dii (1). Mais vous savez aussi la sage conduite que Dieu a tenue à l'égard de l'homme, lorsque, par un secret bien surprenant de sa providence, il lui a ordonné pour remède ce qui semblait avoir été la cause de son mal, et qu'il l'a obligé à se sanctifier par ce qui l'avait rendu criminel : je veux dire, lorsque ce Dieu de gloire, s'incarnant et s'humanisant, s'est mis lui-même dans des états où non-seulement il est permis à l'homme de vouloir ressembler à son Dieu, mais eu son plus grand désordre est de ne le vouloir pas, et en effet de ne lui ressembler pas. Or, quel état surtout l'Ecriture nous marque-t-elle où le Fils de Dieu ait prétendu que nous dussions lui être semblables, et où ce ne fût plus un crime, mais un mérite et un devoir de nous conformer à lui ? l'état de sa résurrection.

Car c'est pour cela, dit expressément le grand Apôtre, qu'il est ressuscité d'entre les morts, afin que, sanctifiés par son exemple, nous prenions une nouvelle vie : Ut quomodo Christus surrexit a murtuis ; ita et nos in novitate vitœ ambulemus (2). Au reste, mes Frères, ajoute saint Chrysostome, ces paroles ne sont pas une simple instruction de l'Apôtre, mais un oracle

1 Genes.,

III, 5. — 2 Rom., VI, 4.

du Saint-Esprit, qui nous relève et qui nous fait comprendre le dessein de Dieu : d'où il s'ensuit que non-seulement la résurrection du Sauveur a eu d'elle-même toutes les qualités requises pour nous servir de modèle dans notre conversion, mais que Dieu a prétendu nous la proposer comme un modèle, et que c'est particulièrement dans cette vue qu'il a voulu que Jésus-Christ ressuscitât : Ut quomodo Christus surrexit, ita et nos ambulemus. Ce qui faisait dire à Tertullien que les pécheurs convertis et réconciliés par la grâce sont des abrégés et comme des copies de la résurrection de Jésus-Christ : Appendices resurrectionis. Car c'est ainsi qu'il les appelait : pourquoi? parce que tout pécheur qui se convertit et qui change de vie doit exprimer en soi-même par une parfaite imitation les caractères et les traits qui conviennent à l'humilité de Jésus-Christ dans l'état de sa résurrection. Voici donc quels ont été ces caractères ; et, par la comparaison que nous en allons faire, reconnaissons aujourd'hui ce que nous devons être devant Dieu : Surrexit Dominus vere, et apparuit Simoni (1) : Le Seigneur est vraiment ressuscité, disaient deux disciples du Sauveur parlant de leur Maître, et il s'est fait voir à Pierre. Voilà les deux règles que nous devons suivre, et en quoi consiste cette conformité qu'il doit y avoir entre Jésus-Christ et nous. Il est vraiment ressuscité, pour nous donner l'idée d'une conversion véritable; et il a paru ressuscité, pour nous donner l'idée d'une conversion exemplaire. Il est vraiment ressuscité, afin que nous nous convertissions véritablement et solidement, c'est la première partie : et il a paru ressuscité, afin que, si nous sommes convertis, nous le paraissions, pour la gloire de notre Dieu, librement et généreusement, c'est la seconde partie. L'un sans l'autre, dit saint Augustin, est défectueux; car paraître converti et ne l'être pas, c'est imposture et hypocrisie ; et ne le paraître pas, ou plutôt craindre de le paraître, c'est faiblesse et respect humain. Il faut donc l'être et le paraître : Surrexit et apparuit. L'être en esprit et en vérité, par une conversion de mœurs qui se soutienne devant Dieu : Surrexit vere. Le paraître avec une sainte liberté, en sorte que cette conversion soit encore, selon l'Evangile, comme une lumière qui luise devant les hommes : Et apparuit Simoni. Serai-je assez heureux, Chrétiens, pour vous bien persuader ces deux importantes obligations ? elles feront tout le partage de ce discours : commençons.

1 Luc, XXIV, 34.

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PREMIÈRE PARTIE.

C'est saint Paul qui l'a dit, et je n'ai rien moins prétendu, dans la première proposition (pie j'ai avancée, que d'établir un principe de religion dont il ne nous est pas permis de douter : Jésus-Christ est vraiment ressuscité, et sur ce modèle Dieu veut que nous soyons vraiment convertis. Mais j'ajoute, comme la suite naturelle de ce principe, que Jésus-Christ, après être sorti du tombeau n'a plus vécu en homme mortel, mais en homme céleste et ressuscité ; et que c'est une loi pour nous qu'après notre conversion nous ne vivions plus en hommes charnels et mondains, mais d'une vie toute spirituelle, et conforme au bienheureux état où se trouvent élevés par la grâce des hommes sincèrement et solidement convertis. Deux pensées auxquelles je réduis ces admirables paroles de l'Epître aux Romains, dont je fais toute la preuve des vérités que je vous prêche : Consepulti sumus cum Christo per baptismum in mortem; ut quomodo surrexit a mortuis, ita et nos in novitate vitœ ambulemus (1); Nous sommes, mes Frères, ensevelis avec Jésus-Christ par le baptême, pour mourir au péché, afin que, comme ce Dieu Sauveur est ressuscité par sa vertu toute-puissante , nous soyons animés du même esprit, et intérieurement ressuscites, pour mener cette vie nouvelle qui est l'effet d'une véritable conversion. Appliquez-vous, Chrétiens, et ne perdez rien d'une instruction si nécessaire. Surrexit Dominus vere (2); le Seigneur est vraiment ressuscité : principe, encore une fois, auquel vous et moi nous devons nous attacher d'abord, pour nous former une juste idée de la conversion du pécheur. Ne vous étonnez pas, mes chers auditeurs, que Jésus-Christ, selon le rapport des évangélistes, s'intéressât tant à prouver, et à prouver par lui-même, sa résurrection. Les apôtres étaient saisis de frayeur en le voyant, parce qu'ils croyaient voir un esprit : Conturbati et conterriti existimabant se spiritum videre (3) ; et il ne pouvait souffrir qu'ils demeurassent dans cette incertitude et dans ce trouble. Non, leur disait-il pour les rassurer, ce n'est point un esprit, c'est moi-même. Regardez mes pieds et mes mains, touchez mes plaies, et vous apprendrez que je ne suis point un fantôme, mais un corps solide et réel. Pourquoi, demande saint Chrysostome, ce soin si exact de leur faire connaître la vérité de sa résurrection? Ah ! mes Frères, répond

1 Rom.,

VI, 4.— 2 Luc, XXIV, 34.— 3 Ibid., 37

ce saint docteur, c'est qu'outre les autres raisons qu'il avait d'en user ainsi, il savait bien la loi qui nous était dès lors imposée, et l'engagement où nous devions être, en qualité de pécheurs, de ressusciter à la vie de la grâce, comme il était lui-même ressuscité à la vie de la gloire : Ut quomodo surrexit, ita et nos in novitate vitœ ambulemus. Or, il était à craindre que cette résurrection spirituelle de nos âmes, au lieu d'être une vérité, ne fût qu'une pure fiction, et que, passant pour des hommes convertis, nous ne fussions rien moins au dedans que ce que nous paraissions au dehors. De là vient qu'il n'omettait rien pour convaincre ses disciples qu'il n'était pas seulement ressuscité en apparence, mais en effet; voulant que cette résurrection véritable nous servît de modèle et d'exemple.

L'entendez-vous, Chrétiens, et aviez-vous jamais pénétré la conséquence de cette parole : Surrexit vere ? Voilà néanmoins à quoi elle se rapporte : à condamner tant de conversions imaginaires, qui n'ont d'une vraie conversion que l'extérieur et le masque, sans en avoir le fond et le mérite. Car, permettez-moi de vous faire ici une réflexion toute semblable à celle que faisait saint Paul, instruisant les Corinthiens sur la résurrection des corps : Ecce mysterium vobis dico : omnes quidem resurgemus, sed non omnes immutabimur (1); Voici, mes Frères, leur disait-il, un important secret que je vous déclare : nous ressusciterons tous à la fin des siècles, mais nous ne serons pas tous changés. Il voulait par là leur faire entendre que, quoique les réprouvés dussent avoir part à la résurrection future aussi bien que les élus , leurs corps n'y seraient pas transformés comme les corps des élus, ni rendus semblables au corps glorieux de Jésus-Christ ; différence terrible sur laquelle insistait l'Apôtre, pour donner aux fidèles une crainte salutaire du jugement de Dieu. Mais quelque terrible que doive être cette différence des réprouvés et des élus dans le jugement de Dieu, en voici une antre qui, pour être plus intérieure, n'en est pas moins fatale au pécheur, et qui, sans attendre la fin des siècles, se trouve aujourd'hui dans le christianisme selon les différentes dispositions des chrétiens à cette fête. Nous avons tous célébré la résurrection de Jésus-Christ; mais je ne sais si nous avons tous éprouvé ce bienheureux changement que cette sainte solennité,par une grâce qui lui est propre, devait opérer dans nos âmes. En recevant

1 1 Cor., XV, 51.

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l'adorable sacrement du Sauveur, nous avons tous paru spirituellement ressuscites ; mais peut-être s'en faut-il bien que nous ayons tous été renouvelés, et que dans ce grand jour nous puissions tous également nous rendre ce témoignage devant Dieu, que nous ne sommes plus les mêmes bommes. Voilà le mystère, mais le redoutable mystère que je vous annonce, et sur lequel chacun de nous doit s'examiner : Omnes quidem resurgemus, sed non omnes immutabimur (1).

Car, avouons-le de bonne foi, et puisqu'une expérience malheureuse nous force à le reconnaître, ne nous en épargnons pus la confusion. Le désordre capital qu'on ne peut assez déplorer ni trop vous reprocher, est que dans cette solennité de Pâques, abusant de la pénitence, qui, selon les Pères , est le sacrement de la résurrection des pécheurs, nous mentions souvent au Saint-Esprit, nous imposions au monde et nous nous trompions nous-mêmes. Oui, mes Frères, jusque dans le tribunal de la pénitence nous méfiions au Saint-Esprit, en détestant de bouche ce que nous aimons de cœur; en disant que nous renonçons au monde, et ne renonçant jamais à ce qui entretient dans nous l'amour du monde ; en donnant à Dieu des paroles que nous ne comptons pas de garder, et que nous ne sommes pas en effet bien déterminés à tenir, ayant avec Dieu moins de bonne foi que nous n'en avons avec un homme, et même avec le dernier des hommes. Nous en imposons au monde par je ne sais quelle fidélité à nous acquitter dans ce saint temps du devoir public de la religion, par l'éclat de quelques bonnes œuvres passagères, par une ostentation de zèle sur des points où, sans être meilleur, on en peut avoir ; par quelques réformes dont nous nous parons et à quoi nous nous bornons, tandis que nous ne travaillons pas à vaincre nos habitudes criminelles, et à mortifier les passions qui nous dominent. Nous nous trompons nous-mêmes, eu confondant les inspirations et les grâces de conversion avec la conversion même ; en nous figurant que nous sommes changés, parce que nous sommes touchés du désir de l'être ; et, sans qu'il nous en ait coûté le moindre combat, en nous flattant d'avoir remporté de grandes victoires ; et parce qu'en fait de pénitence tout cela n'est qu'illusion et que mensonge, à tout cela l'Evangile oppose aujourd'hui cette seule règle : Surrexit vere; il est vraiment ressuscité; et, par cette règle, nous donne à juger combien nous sommes

éloignés des voies de Dieu , puisque entre notre vie nouvelle et la vie glorieuse de Jésus-Christ, il y a une opposition aussi monstrueuse que celle qui se trouve entre l'apparent et le réel, entre le vide et le solide, entre le faux et le vrai. Ah ! mes chers auditeurs, combien de fantômes de conversion, ou, pour user du terme de saint Bernard, combien de chimères de conversions ne pourrais-je pas vous produire ici, s'il m'était permis d'entrer dans le secret des cœurs et de vous en découvrir le fond! Combien de conversions purement humaines, combien de politiques, combien d'intéressées, combien de forcées, combien d'inspirées par un autre esprit que celui qui nous doit conduire quand il s'agit de retourner à Dieu ! conversions, si vous voulez, fécondes en beaux sentiments , mais stériles en effets ; magnifiques en paroles, mais pitoyables dans la pratique; capables d'éblouir, mais incapables de sanctifier. Combien de consciences se sont présentées devant les autels comme des sépulcres blanchis, et sous cette surface trompeuse cachant encore la pourriture et la corruption ! Sont-ce là les copies vivantes de cet Homme-Dieu, qui renaît du sein de la mort, pour être, comme dit saint Paul, l'aîné d'entre plusieurs frères: Ut sit ipse primogenitus in multis fratribus (1). Non, non, Chrétiens, ce n'est point par là qu'on a le bonheur et la gloire de lui ressembler; il faut quelque chose de plus, et sans une conversion véritable on n'y peut prétendre. Or, qu'est-ce qu'une véritable conversion? Comprenez ceci, s'il vous plaît ; c'est-à-dire une conversion de cœur et sans déguisement, une conversion surnaturelle, dont Dieu soit le principe , l'objet et la fin. Que ne m'est-il permis de développer ces deux articles importants dans toute leur étendue!

Conversion sincère et sans déguisement; car, dit saint Bernard, pourquoi nous contrefaire devant Dieu, qui, nous ayant faits ce que nous sommes, voit mieux que nous-mêmes ce qui est en nous et ce qui n'y est pas? et pourquoi feindre devant les hommes, dont l'estime ne nous justifiera jamais, et dont l'erreur sur ce point fera même un jour notre confusion? N'est-ce pas pour cela que saint Paul, représentant aux chrétiens, comme autant d'obligations , les conséquences qu'ils devaient tirer de ce mystère, en revenait toujours à cette loi que Jésus-Christ, notre Agneau pascal, avait été immolé pour nous , et que nous devions célébrer cette fête, non avec le vieux levain, avec

1 Rom., VIII, 29.

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ce levain de dissimulation et de malice dont peut-être nos cœurs jusques à présent avaient été infectés : Non in fermento veteri, neque in fermenta malitiœ et nequitiœ; mais dans un esprit de sincérité et de vérité : Sed in azymis sinceritatis et veritatis (1) ; pourquoi ? parce que le Seigneur même avait dit que cette sincérité de conversion était la condition essentielle qui devait nous donner avec Jésus-Christ ressuscité une sainte ressemblance.

En effet, ce qui nous perd devant Dieu , et ce qui nous empêche de ressusciter en esprit, comme Jésus-Christ ressuscita selon la chair, c'est communément un levain de péché que nous fomentons dans nous, et dont nous ne travaillons pas à nous défaire. Je m'explique. On se réconcilie avec son frère et l'on pardonne à son ennemi, mais il reste néanmoins toujours un levain d'aigreur et de chagrin qui diffère peu de l'animosité et de la haine ; on rompt une attache criminelle, mais on ne la rompt pas tellement qu'on ne s'en réserve, pour ainsi dire, certains droits à quoi l'on prétend que la loi de Dieu n'oblige pas en rigueur de renoncer, certains commerces que l'honnêteté et la bienséance semblent autoriser, certaines libertés que l'on s'accorde, en se flattant qu'on n'ira pas plus loin : voilà ce que saint Paul appelle le levain du péché : Neque in fermento malitiœ et nequitiœ. Or, il faut, mes Frères, ajoutait l'Apôtre, vous purifier de ce levain si vous voulez célébrer la nouvelle pâque. Il faut vous souvenir que, comme un peu de levain, quand il est corrompu, suffit pour gâter toute la niasse, aussi ce qui reste d'une passion mal éteinte, quoique amortie en apparence, peut détruire et anéantir tout le mérite de notre conversion : Expurgate vetus fermentum, ut sitis nova conspersio (2).

Conversion surnaturelle et dans la vue de Dieu : car, que peuvent tous les respects humains et toutes les considérations du monde, quand il s'agit de nous faire revivre à Dieu, et de reproduire en nous tout de nouveau l'esprit de la grâce, après que nous l'avons perdu ? On nous dit que le désordre où nous vivons peut être un obstacle à notre fortune, que cette attache nous rend méprisables, que ce scandale nous rend odieux, et sur cela précisément nous nous corrigeons; on nous l'ait entendre que lu piété pourrait servir à notre établissement, et pour cela nous nous réformons. Qu'est-ce qu'une telle conversion, eût-elle d'ailleurs tout l'éclat de la plus exacte et de la

1 Cor., V,8. —2 Ibid.,7.

plus sincère régularité? On s'éloigne du monde par un dépit secret, par impuissance d'y réussir, par désespoir de parvenir à certains rangs que l'ambition y cherche; on se détache de cette personne parce qu'on en est dégoûté, parce qu'on en a découvert la perfidie et l'infidélité ; on cesse de pécher, parce que l'occasion du péché nous quitte, et non pas parce que nous quittons l'occasion du péché : tout cela, ombres de conversions. Il faut qu'un principe surnaturel nous anime, comme Jésus-Christ ressuscita par une vertu divine; il faut que sur le modèle de Jésus-Christ, qui, dans sa résurrection, selon le beau mot de saint Augustin, parut entièrement Dieu : In resurrectione totus Deus; parce qu'en vertu de ce mystère l'humanité fut tout absorbée dans la divinité ; aussi que dans notre conversion il n'y ait rien qui ressente l'homme, rien qui tienne de l'imperfection de l'homme, rien qui participe à la corruption de l'homme ; que l'intérêt n'y entre point, que la prudence de la chair ne s'en mêle point, et que si la créature en est l'occasion, le Créateur en soit le motif. Ainsi le pratiquait l'Apôtre, quand il disait : Loin de moi cette fausse justice que je pourrais trouver dans moi et qui serait de moi, parce que Dieu, dès lors , n'en serait pas l'objet ni le principe ! Il ne me suffit pas même d'avoir cette justice qui vient de la loi; mais il me faut celle qui vient de Dieu par la foi, celle qui nie fait connaître Jésus-Christ et la vertu de sa résurrection, afin que je parvienne, s'il est possible, à cette résurrection bienheureuse qui distingue les vivants d'avec les morts, c'est-à-dire les pécheurs justifiés d'avec ceux qui ne le sont pas : Ut inveniar in illo non habens meam justitiam quœ ex lege est, sed illam quœ ex fide est Christi Jesu : ad cognoscendum illum et virtutem resurrectionis ejus, si quomodo occurram ad resurrectionem quœ est ex mortius. Ainsi, après l'Apôtre, en ont usé tous les vrais pénitents en se convertissant à Dieu. Ils ont fermé les yeux à tout le reste, ils n'ont consulté ni la chair ni le sang, ils ont foulé le monde aux pieds, ils se sont élevés au-dessus d'eux-mêmes; et pourquoi? parce qu'ils cherchaient, dit saint Paul, une résurrection plus solide et plus avantageuse que celle qui nous est figurée dans la conversion prétendue des mondains : Ut meliorem invenirent resurrectionem (1). Car encore une fois, il y a maintenant une diversité de conversions, comme à la fin des siècles il y aura une diversité de résurrections;

1 Heb., XI, 35.

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et comme, selon l'Evangile, les uns sortiront de leurs tombeaux pour ressusciter à la vie, les autres pour ressusciter à leur condamnation et à la mort : Et procedent qui bona fecerunt, in resurrectionem vitœ ; qui vero mala egerunt, in resurrectionem judicii (1) ; de même voit-on des pécheurs sortir du tribunal de la pénitence, les uns vivifiés par la grâce et réconciliés avec Dieu , les autres par l'abus du sacrement, encore plus endurcis dans le péché et plus ennemis de Dieu. Heureux, conclut le Saint-Esprit dans l'Apocalypse , heureux et saint quiconque aura part à la première résurrection ! Il parle de la résurrection des justes : Beatus et sanctus qui habet partem in resurrectione prima (2) ! Je dis, par la même règle : Heureux et saint quiconque a eu part à la première conversion ! Heureux et saint celui qui, ressuscitant avec Jésus-Christ, selon la maxime de l'Apôtre, n'envisage dans sa conversion que les choses du ciel, détourne sa vue de tous les objets de la terre, ne cherche point les prospérités, s'élève au-dessus des adversités, est content de posséder Dieu, et s'attache à Dieu pour Dieu même ! Or, c'est cette conversion, Chrétiens, que Dieu vous demande aujourd'hui, et dont il vous propose le modèle dans la personne de son Fils.

Cependant n'en demeurons pas là : j'ai dit que le Sauveur du monde, après être sorti du tombeau, n'avait plus vécu en homme mortel, mais en homme céleste et ressuscité; et que c'est une loi pour nous de mener après notre conversion une vie nouvelle, et conforme à l'heureux état où sont élevés par la grâce des hommes vraiment convertis : Ut quomodo surrexit a mortuis, ita et nos in novitate vitœ ambulemus (3). Mais en quoi consiste cette nouvelle vie? Retournons à notre modèle. Le voici. Jésus-Christ, en qualité d'homme, était composé d'un corps et d'une âme, mais son corps, au moment qu'il ressuscita, par un merveilleux changement, de matériel et de terrestre qu'il était dans sa substance, devint un corps tout spirituel dans ses qualités; et son âme, en vertu de la même résurrection, se trouva, par un autre prodige, parfaitement séparée du monde, quoiqu'elle fût encore au milieu du monde : deux traits de ressemblance que Jésus-Christ ressuscité doit nous imprimer pour faire en nous ce renouvellement, qui est la preuve nécessaire mais infaillible de notre conversion. Il avait un corps, et ce corps, revêtu de gloire, semblait être de la nature et de la condition

1 Joan., V. 29  — 2 Apoc., XX, 6., — 3 Rom., VI, 4.

des esprits ; vérité si constante que saint Paul, envisageant le mystère que nous célébrons, ne craignait point de dire aux Corinthiens : Itaque, etsi cognovimus secundum carnem Christum, sed nunc jam non novimus (1). C'est pourquoi, mes Frères, quoique autrefois nous ayons connu Jésus-Christ selon la chair, maintenant qu'il est ressuscité d'entre les morts, nous ne le connaissons plus de la même sorte, ni selon cette même chair. Que dites-vous, grand Apôtre? reprend là-dessus saint Chrysostome ; quoi ! vous ne connaissez plus votre Dieu selon cette chair adorable dans laquelle il a opéré votre salut? cette chair formée par le Saint-Esprit, conçue par une vierge, unie et associée au Verbe divin ; cette chair qu'il a immolée pour vous au Calvaire, qu'il vous a laissée pour nourriture dans son sacrement, et qui doit être un des objets de votre béatitude dans le ciel, vous ne la connaissez plus? Non, répond l'Apôtre sans hésiter; depuis que cet Homme-Dieu, dégagé des liens de la mort, a pris possession de sa vie glorieuse, je ne le connais plus selon la chair : Etsi cognovimus secundum carnem Christian, sed nunc jam non novimus (2). Ainsi le disait le Maître des Gentils ; et n'en faites-vous pas d'abord l'application? C'est-à-dire que si vous êtes vraiment convertis, il faut que l'on ne vous connaisse plus, ou plutôt que vous ne vous connaissiez plus vous-mêmes selon la chair; que vous ne cherchiez plus à satisfaire les désirs déréglés de la chair; que vous ne soyez plus esclaves de cette chair qui vous a jusques à présent dominés; que cette chair, purifiée par la pénitence, ne soit plus désormais sujette à la corruption du péché ; et que nous, les ministres du Seigneur, qui gémissions autrefois de ne pouvoir vous regarder que comme des hommes sensuels et charnels, maintenant nous ayons la consolation, non-seulement de ne vous plus connaître tels que vous étiez, mais de vous connaître là-dessus divinement changés et transformés; en sorte que nous puissions dire de vous par proportion : Etsi cognovimus vos secundum carnem, sed nunc jam non novimus.

Car c'est par là, mes chers auditeurs, que nos corps, selon la doctrine de saint Paul, participent dès cette vie à la gloire de Jésus-Christ ressuscité; c'est par là qu'ils deviennent spirituels, incorruptibles, pleins de vertu, de force, d'honneur : mais souvenons-nous qu'ils ne sont rien de tout cela qu'autant que nous y coopérons, et que, par une pleine correspondance,

III. — 2 Ibid.

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nous travaillons, selon la règle du Saint-Esprit, à en faire des hosties pures et agréables aux yeux de Dieu. Les corps glorieux possèdent toutes ses qualités par une espèce de nécessité; mais ces qualités ne conviennent aux nôtres que dépendamment de notre liberté : c'est ce qui fait sur la terre notre mérite; mais c'est aussi ce qui doit redoubler notre crainte, et ce qui demande toute notre vigilance. Car, quelque affermis que nous puissions être dans le bien, nous ne sommes pas inébranlables : les grâces qui nous ont fortifiés dans notre conversion ne sont point des grâces à fomenter notre paresse, beaucoup moins à autoriser notre présomption. Quelque confiance que nous devions avoir dans la miséricorde et dans le secours de Dieu, il est toujours vrai que nous pouvons nous démentir de nos plus fermes résolutions, et que nos infidélités peuvent nous faire déchoir de cet état de pureté où la pénitence nous a rétablis. Que faut-il donc faire, et comment devons-nous vivre désormais dans le monde? comme Jésus-Christ après sa résurrection. Il était dans le monde, mais sans y être, c'est-à-dire sans prendre part aux affaires du monde, aux intérêts du monde, aux assemblées cl aux conversations du monde ; ne s'entretenant qu'avec ses disciples, et ne leur parlant que du royaume de Dieu. Vous donc, mes Frères, concluait saint Paul, et je le conclus après lui, si vous êtes ressuscites avec Jésus-Christ : Si consurrexistis cum Christo; n'ayez plus désormais de goût que pour les choses du ciel : Quœ sursum sunt sapite; ne cherchez plus désormais que les choses du ciel : Quœ sursum sunt quœrite (1). Séparez-vous du monde, vivez hors du monde, non pas toujours en sortant du monde, puisque votre condition vous y retient, mais n'y soyez ni d'esprit ni de cœur : surtout si vous vous montrez clans le monde, que ce soit pour l'édifier par votre changement. Etre converti, c'est le premier devoir, et c'a été le sujet de la première partie. Paraître converti, c'est l'autre devoir, dont j'ai à vous parler dans la seconde partie.

DEUXIÈME PARTIE.

C'est un mystère, Chrétiens, mais ce n'est point un mystère obscur ni difficile à pénétrer, savoir, pourquoi Jésus-Christ après sa résurrection voulut encore demeurer parmi les hommes durant l'espace de quarante jours. Dans l'ordre naturel des choses, du moment qu'il était ressuscité, le ciel devait être son séjour,

1 Colos., III, 1, 2.

et la terre n'était plus pour lui qu'une demeure étrangère.

Pourquoi donc diffère-t-il cette ascension triomphante qui le devait mettre en possession d'un royaume dû à ses mérites; et pourquoi suspend-il en quelque sorte cette félicité consommée, qui lui était si légitimement acquise, et par tant de titres? Pourquoi ? une raison supérieure le fait consentir à ce retardement : la voici, mes chers auditeurs, prise de l'Evangile même. C'est qu'il veut soutenir toujours son caractère de Sauveur, et rapporter à notre justification aussi bien les mystères de sa gloire que ceux de ses humiliations et de ses souffrances, afin qu'il soit vrai de dire en foute manière : Traditus est propter delicta nostra, et resurrexit propter justificationem nostram (1). Or, pour cela, dit saint Chrysostome, il ne se contente pas d'être ressuscité, mais il veut paraître ressuscité ; il veut se faire voir au monde dans l'état de cette nouvelle vie où il est entré ; il veut, par ses apparition?, répandre au dehors les rayons de cette divine lumière dont il vient d'être revêtu. Voilà, dis-je, pourquoi il emploie quarante jours à se montrer, tantôt à tous ses disciples assemblés, tantôt à quelques-uns en particulier, tantôt dans une pêche miraculeuse, tantôt dans un repas mystérieux, tantôt sous la forme d'un jardinier, tantôt sous celle d'un voyageur, agissant, parlant, se communiquant, et donnant partout des preuves sensibles du miracle opéré dans sa personne, et de son retour d'entre les morts. Excellente leçon pour nous, Chrétiens, si nous en savons profiter. Tout ceci nous regarde, et nous apprend que, comme ce n'est point assez de paraître convertis si nous ne le sommes en effet, aussi ne suffit-il point de l'être et de ne le pas paraître.

Car, pour développer cette importante morale, ce sont, mes chers auditeurs, deux obligations différentes que d'être converti et de paraître converti ; et notre erreur est de ne les pas assez distinguer. Comme ce sont deux espèces de désordres que d'être impie et de paraître impie (car être impie, disait Tertullien, c'est un crime, et le paraître , c'est un scandale ) ; aussi devons-nous être bien persuadés qu'il y a deux préceptes dans la loi divine, dont l'un nous oblige à nous convertir, et l'autre à donner des marques extérieures de notre conversion ; en sorte que d'obéir à l'un de ces deux préceptes, sans se mettre en devoir d'accomplir l'autre, ce n'est qu'une justice imparfaite. En effet, si Jésus-Christ, après être sorti du tombeau,

1 Rom., IV, 25.

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s'était tenu caché dans le monde, et qu'il n'eût point paru ressuscité, il n'aurait, si je l'ose dire, exécuté qu'à demi le dessein de son adorable mission ; il aurait laissé notre foi dans le trouble, et par rapport à nous, la religion qu'il voulait établir n'aurait point eu de solide fondement. De même, si nous négligeons après notre conversion, ou si nous craignons de paraître convertis, nous ne faisons qu'imparfaitement l'œuvre de Dieu; et, bien loin de lui plaire, nous encourons la malédiction prononcée par l'apôtre saint Jacques, quand il dit que quiconque viole un commandement, quoiqu'il en observe un autre, est censé coupable, comme s'il avait transgressé toute la loi : Qui peccat in uno factus est omnium reus (1). Je dis plus : être et paraître converti, sont tellement deux obligations différentes, qu'elles sont néanmoins inséparables , et qu'à prendre la chose dans la rigueur, il est impossible de s'acquitter de la première sans satisfaire à la seconde, parce qu'il est constant, comme l'ange de l'école, saint Thomas, l'a judicieusement remarqué, que paraître converti est une partie de la conversion même. Je m'explique. Vous avez pris enfin, dites-vous, là résolution de changer de vie et de renoncer à votre péché, mais vous avez du reste, ajoutez-vous, des mesures à garder, et vous ne voulez pas qu'on s'aperçoive de votre changement. Mais moi , je soutiens qu'il y a de la contradiction dans ce que vous vous proposez, parce qu'une des circonstances les plus essentielles de ce changement de vie, qui doit faire votre conversion, est qu'on s'en aperçoive et qu'il paraisse. Je dis que tandis qu'il ne paraîtra pas et qu'on ne s'en apercevra pas, quelque idée que vous en ayez, c'est un changement équivoque et suspect, ou même chimérique et imaginaire : pourquoi? parce qu'une conversion, pour être complète, doit embrasser sans exception tous les devoirs de l'homme chrétien. Or, un des devoirs de l'homme chrétien est de paraître ce qu'il est ; et s'il a été pécheur et rebelle à Dieu, un de ses devoirs les plus indispensables est de paraître obéissant et soumis à Dieu. Je dis que ce devoir est fondé sur l'intérêt de Dieu que vous avez offensé, sur l'intérêt du prochain que vous avez scandalisé, sur votre intérêt propre, j'entends l'intérêt de votre âme et de votre salut, que vous avez ouvertement abandonné ; trois preuves invincibles de la vérité que je vous prêche , et dont je puis me promettre que vous serez touchés.

1 Jac., II, 10.

Obligation de paraître converti, prise de l'intérêt de  Dieu qu'on a offensé; autrement, Chrétiens, quelle réparation ferez vous à Dieu de tant de crimes, et comment lui rendrez-vous la gloire que vous lui avez ravie en les commettant?  Quoi!  pécheur qui m'écoutez, vous avez outragé mille fois ce Dieu de majesté, et vous rougirez maintenant de paraître humilié devant lui? Vous avez méprisé hautement sa loi, et vous croirez en être quitte pour un secret repentir? Votre libertinage, qui l'irritait, a été public, et votre pénitence, qui doit l'apaiser, sera obscure et cachée? Est-ce traiter Dieu en Dieu? Non, non, mes Frères, dit saint | Chrysostome, en user ainsi, ce n'est point proprement se convertir. Quand nous n'aurions jamais péché, et que nous aurions toujours conservé l'innocence de notre baptême, Dieu veut que nous nous déclarions ; et en vain lui protestons-nous dans le cœur qu'il est noire Dieu, si nous ne sommes prêts à nous en expliquer devant les hommes, et même devant les tyrans, par une confession libre et généreuse : Quicumque confessus fuerit me coram hominibus (1). Telle est la condition qu'il nous propose, et sans laquelle il  nous réprouve comme indignes de lui. Or, si le juste même, quoique juste, reprend saint Chrysostome, est sujet à cette condition, combien plus le pécheur qui se convertit, puisqu'il s'agit pour lui non-seulement de confesser le Dieu qu'il sert et qu'il adore, mais de faire justice au Dieu qu'il a déshonoré? Et comment la lui fera-t-il cette justice, si ce n'est par une conversion qui édifie, par une conversion  dont on voit les fruits, par une  conversion aussi exemplaire qu'elle doit être de bonne foi et sincère? Il faut donc, conclut saint Chrysostome, que la vie de ce pécheur, dans l'état de sa pénitence, soit désormais comme une amende honorable qu'il fait à son Dieu. Il faut que son respect dans le lieu saint, que son attention à l'adorable sacrifice, que son assiduité aux autels, que sa fidélité aux observances de l'Eglise, que ses discours modestes et religieux, que sa conduite régulière, que tout parle pour lui, et réponde à Dieu de la contrition de son âme : pourquoi? afin que Dieu soit ainsi dédommagé, et que ceux qui, voyant autrefois cet homme dans les désordres d'une vie impure et libertine, demandaient où était son Dieu, et doutaient presque qu'il y en eût un, non-seulement n'en doutent plus, mais le glorifient d'une conversion si visible et si éclatante : Nequando dicant

1 Luc, XII, 8.

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gentes : Ubi est Deus eorum (1) ? Car voilà ce que j'appelle l'intérêt de Dieu.

En effet, quand saint Pierre, après la résurrection du Sauveur, paraissait dans les synagogues et dans les places publiques, prêchant le nom de Jésus-Christ avec une sainte liberté, d'où lui venait surtout ce zèle? de la pensée et du soutenir de son péché. J'ai trahi mon maître, disait-il dans l'amertume de son cœur, et mon infidélité lui a été plus sensible que la cruauté des bourreaux qui l'ont crucifié : il faut donc qu'aux dépens de tout je fasse voir maintenant ce que je lui suis, et que je me sacrifie moi-même pour effacer de mon sang une tache si honteuse. Voilà ce qui l'excitait, ce qui le déterminait à tout entreprendre et à tout souffrir pour cet Homme-Dieu qu'il avait renoncé. Or, c'est dans ce sentiment, mon cher auditeur, que vous devez entrer aujourd'hui. Comme le prince des apôtres, vous reconnaissez, et vous êtes obligé de reconnaître, qu'en mille occasions où le torrent du monde vous entraînait, vous avez renoncé votre Dieu; vous confessez que votre vie, si je puis parler de la sorte, a été un sujet perpétuel de contusion pour Jésus-Christ : n'est-il donc pas juste qne vous vous mettiez en état de lui faire honneur, et que, par une vie chrétienne, vous effaciez au moins les impressions que votre impiété a pu donner contre sa loi? N'est-il pas juste (autre pensée bien touchante), n'est-il pas juste que vous honoriez la grâce même de votre conversion? Car savez-vous, Chrétiens, quel sentiment la grâce de la pénitence vous doit inspirer? savez-vous ce que vous devez être dans le monde en conséquence de cette grâce, si vous y avez répondu? Je dis que vous devez être dans le monde ce que furent les apôtres et les premiers disciples, après la résurrection du Fils de Dieu. L'Ecriture nous apprend que leur principal, ou plutôt leur unique emploi, fut de lui servir de témoins dans la Judée, dans la Samarie, et jusques aux extrémités de la terre : Eritis mihi testes in Jerusalem et in omni Judœa et Samaria (2). Ainsi, mes Frères, devez-vous être persuadés qu'en qualité de pécheurs convertis et réconciliés avec Dieu par la grâce de son sacrement, Dieu attend de vous un témoignage particulier, un témoignage que vous lui pouvez rendre, un témoignage qui lui doit être glorieux. Comme s'il vous disait aujourd'hui : Oui, c'est vous que je choisis pour être mes témoins irréprochables, non plus dans la Samarie ni dans la Judée,  mais dans un lieu

1 Psalm., CXIII, 2. — 2 Act., I, 8.

où il m'est encore plus important d'avoir des disciples qui soutiennent ma gloire ; mais à la cour, où ce témoignage que je vous demande m'est beaucoup plus avantageux : Eritis mihi testes. Vous, hommes du monde, qui vous êtes livrés aux passions charnelles, mais-en qui j'ai créé un cœur nouveau, vous à qui j'ai fait sentir les impressions de ma grâce, à tous que j'ai tirés de l'abîme du péché, c'est vous qui me servirez de témoins ; et où ? au milieu du monde, et du plus grand monde; car c'est là surtout qu'il me faut fies témoins fidèles : Eritis mihi testes. Il est vrai, vous avez jusques à présent vécu dans le désordre ; mais bien loin que les désordres de votre vie affaiblissent votre témoignage, c'est ce qui le fortifiera et ce qui le rendra plus convaincant; car en vous comparant avec vous-mêmes, et voyant des désordres si publics, suivis d'une conversion si édifiante, le monde, tout impie qu'il est, n'en pourra conclure autre chose sinon que ce changement est l'ouvrage de la grâce, et un miracle de la main toute-puissante du Très-Haut : Eritis mihi testes. Et en effet, Chrétiens, si vous aviez toujours vécu dans l'ordre, quelque gloire que Dieu en tirât d'ailleurs, il n'en tirerait pas le témoignage dont je parle. Vous seriez moins coupables devant lui ; mais aussi seriez-vous moins propres à faire connaître l'efficace de sa grâce. Pour lui servir à la cour de témoins, il fallait des pécheurs comme vous ; et c'est ainsi qu'il vous fait trouver dans votre péché même de quoi l'honorer.

Obligation de paraître converti, fondée sur l'intérêt du prochain, que vous avez scandalisé ; car, comme disait saint Jérôme, je me dois à moi-même la pureté de mes mœurs, mais je dois aux autres la pureté de ma réputation : Mihi deheo meam vitam, aliis debeo meam famam. Or, ce sentiment convient encore plus à un pécheur qui se convertit : Je me dois à moi-même ma conversion, mais je dois aux autres les apparences et les marques de ma conversion : et pourquoi les apparences? pour réparer par un remède proportionné les scandales de ma vie; car ce qui a scandalisé mon frère, peut-il ajouter, ce n'est point précisément mon péché, mais ce qui a paru de mon péché. Je ne fais donc rien si je n'oppose à ces apparences criminelles de saintes apparences; et je me flatte si je me contente de détester intérieurement le péché, et que je n'en retranche pas les dehors. Il faut, mon cher auditeur, que ce prochain pour qui vous avez été un sujet de

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chute profite de votre retour, et. qu'il soit absolument détrompé des idées qu'il avait de vous; il faut qu'il s'aperçoive que vous n'êtes plus cet homme dont les exemples lui étaient si pernicieux; que vous n'entretenez plus ce commerce, que vous ne fréquentez plus cette maison ; que vous ne voyez plus cette personne, que vous n'assistez plus à ces spectacles profanes, que vous ne tenez plus ces discours lascifs, en un mot que ce n'est plus vous : car, d'espérer, tandis qu'il vous verra dans les mêmes sociétés, dans les mêmes engagements, dans les mêmes habitudes, qu'il vous croie, sur votre parole, un homme changé et converti, ce serait à lui simplicité de le penser, et c'est à vous une présomption de le prétendre. Ne sortons point de notre mystère : la résurrection du Fils de Dieu, que nous avons devant les yeux, sera pour vous et pour moi une preuve sensible de ce que je dis.

Pourquoi Jésus-Christ a-t-il paru ressuscité, ou plutôt à qui a-t-il paru ressuscité? ceci mérite votre attention. Il a paru ressuscité, dit saint Augustin, aux uns pour les consoler dans leur tristesse, aux autres pour les ramener de leurs égarements, à ceux-là pour vaincre leur incrédulité, à ceux-ci pour leur reprocher l'endurcissement de leur cœur. Madeleine et les autres femmes qui l'avaient suivi, pleurent auprès du sépulcre, pénétrées de la vive douleur que leur cause le souvenir et l'image encore toute récente de sa mort : il leur apparaît, dit l'Evangéliste, pour les remplir d'une sainte joie, et pour faire cesser leurs larmes. Les disciples faibles et lâches l'ont abandonné, et ont pris la fuite, le voyant entre les mains de ses ennemis : il leur apparaît pour les rassembler comme des brebis dispersées, et pour les faire rentrer dans le troupeau. Saint Thomas persiste à être incrédule, et à ne vouloir pas se rendre au témoignage de ceux qui l'ont vu : il lui apparaît pour le convaincre, et pour ranimer sa foi presque éteinte. Les autres, quoique persuadés de la vérité, sont encore froids et indifférents : il leur apparaît pour leur reprocher leur indifférence, et pour réveiller leur zèle. Encore une fois, modèle divin sur quoi nous devons nous former ; car c'est ainsi que nous devons paraître convertis pour la consolation des justes, pour la conversion des pécheurs, pour la conviction des libertins. Méprenons.

Pour la consolation des justes. Car, dans l'état de votre péché, mon cher auditeur, vous étiez mort; et combien d'âmes saintes pleuraient sur vous ! quelle douleur la charité qui les pressait ne leur faisait-elle pas sentir à la vue de vos désordres! avec quel serrement, ou, si vous voulez, avec quel épanchement de cœur n'en ont-elles pas gémi devant Dieu ! par combien de pénitences secrètes n'ont-elles pas lâché de les expier! et depuis combien de temps ne peut-on pas dire qu'elles étaient dans la peine, demandant grâce à Dieu pour vous, et soupirant après votre conversion ! Dieu enfin les a exaucés, et, selon leurs vœux, vous voilà spirituellement ressuscité ; mais on vous dit que l'étant, elles ont droit d'exiger que vous leur paraissiez tel, afin qu'elles s'en réjouissent sur la terre comme les anges bienheureux en triomphent dans le ciel; que c'est une justice que vous leur devez ; que, comme votre péché les a désolées, il faut que votre retour à Dieu les console. Cela seul ne doit-il pas vous engager à leur en donner des preuves, mais des preuves assurées, qui d'une part les comblent de joie, et qui de l'autre mettent comme le sceau à l'œuvre de votre salut? Pour la conversion des pécheurs. Il y a de vos frères clans le monde qui se perdent, et qui, sortis des voies de Dieu, vivent au gré de leurs passions, et ne suivent plus d'autre voie que celle de l'iniquité. Il est question de les sauver, en les ramenant d'une manière douce, mais efficace, au vrai pasteur de leurs âmes, qui est Jésus-Christ; et c'est vous, vous, dis-je, pécheur converti, qui devez servir à ce dessein. Pourquoi vous? Je le répète, parce qu'après vos égarements, vous avez pour y réussir un don particulier que n'ont pas les justes qui se sont toujours maintenus justes. Aussi, remarque Origène, saint Pierre fut-il singulièrement choisi pour ramener au Fils de Dieu les disciples que la tentation avait dissipés : Et tu aliquando convenus, confirma fratres tuos (1); Et vous, Pierre, lui dit le Sauveur du monde, ayez soin d'affermir vos frères quand vous serez une fois converti vous-même. Il ne donna pas cette commission à saint Jean, qui s'était tenu inséparablement attaché à sa personne, ni à Marie, qui l'avait accompagné jusqu'à la croix; mais à saint Pierre, qui l'avait renoncé. Pourquoi cela? Adorable conduite de la Providence ! parce qu'il fallait, dit Origène, un disciple pécheur pour attirer d'autres pécheurs , et parce que le plus grand pécheur de tous était le plus propre à les attirer tous. Ah ! Chrétiens, combien de conversions votre exemple seul ne produirait-il pas, si vous vous regardiez, comme saint Pierre, chargés de l'honorable emploi de gagner

1 Luc, XXII, 32.

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vos frères a Dieu ! Et tu aliquando conversus, confirma fratres tuos. Cet exemple, épuré de toute ostentation, et soutenu d'un zèle également humble et prudent, quel succès merveilleux n'aurait-il pas, et que pourraient faire en comparaison tous les prédicateurs de l'Evangile? quel attrait surtout ne serait-ce pas pour certains pécheurs, découragés et tentés de désespoir, lorsqu'ils se diraient à eux-mêmes : Voilà cet homme que nous avons vu dans les mêmes débauches que nous; le voilà converti et soumis à Dieu? Y aurait-il un charme plus puissant pour les convertir eux-mêmes? et quand il ne s'agit pour cela que de paraître ce que vous êtes, ne craignez-vous point, en y manquant, d'encourir la malédiction dont Dieu, par son prophète, vous a menacés? Sanguinem autem ejus de manu tua requiram (1).

Pour la conviction des libertins et des esprits incrédules. L'apôtre saint Thomas, devenu fidèle, eut une grâce spéciale pour répandre le don de la foi ; et s'il n'eût jamais été incrédule (c'est la réflexion de saint Grégoire, pape), sa prédication en eût été moins touchante. Mais la merveille était de voir un homme non-seulement croire ce qu'il avait opiniâtrement combattu, mais l'aller publier jusque devant les tribunaux, et ne pas craindre de mourir pour en confirmer la vérité. Voilà ce qui persuadait le monde. Son incrédulité toute seule, dit saint Chrysostome, nous aurait perdus, sa foi toute seule ne nous aurait pas suffi ; mais son infidélité suivie de sa foi, ou plutôt sa foi précédée de son infidélité, c'est ce qui nous a faits ce que nous sommes. J'en dis de même, Chrétiens, en vous appliquant cette pensée : Si vous, à qui je parle, ne vous étiez jamais égarés, peut-être le monde aurait-il du respect pour vous; mais à peine le monde, dans le libertinage de créance où il est aujourd'hui plongé, tirerait-il de vous une certaine conviction dont il a particulièrement besoin. Ce qui touche les impies, c'est d'entendre un impie comme eux, surtout un impie sage d'ailleurs selon le monde, sans autre intérêt que celui de la vérité qu'il a connue, dire : Je suis persuadé, je ne puis plus résister à la grâce qui me presse ; je veux vivre en chrétien, et je m'y engage. Car cette déclaration est un argument sensible qui ferme la bouche à l'impiété, et dont les âmes les plus libertines ne peuvent se défendre.

Enfin, obligation de paraître converti, fondée sur notre intérêt propre. Car cette prudence charnelle qui nous fait trouver tant de

1 Ezech., III, 18.

prétextes pour ne nous pas déclarer, n'est qu'un artifice, grossier, dont se sert l'ennemi de notre salut pour nous tenir toujours dans ses liens, au moment même que nous nous flattons d'être rentrés dans la liberté des enfants de Dieu. En effet, on ne veut pas qu'il paraisse à l'extérieur qu'on ait changé de conduite ; pourquoi ? parce qu'on sent bien que si ce changement venait une fois à éclater, on serait obligé de le soutenir, qu'on ne pourrait plus s'en dédire; et que l'honneur même venant au secours du devoir et de la religion, on se ferait de la plus difficile vertu, qui est la persévérance, non pas un simple engagement, mais comme une absolue nécessité. Or, en quelque bonne disposition que l'on se trouve, on veut néanmoins se réserver le pouvoir de faire dans la suite ce que l'on voudra. Quoiqu'on renonce actuellement à son péché, on ne veut passe lier, ni s'interdire pour jamais l'espérance du retour. Cette nécessité de persévérer paraît affreuse, et l'on en craint les conséquences : c'est-à-dire, on ne veut pas être inconstant, mais on veut, s'il était besoin, le pouvoir être; et parce qu'en donnant des marques de conversion, on ne le pourrait plus, ou qu'on ne le pourrait qu'aux dépens d'une certaine réputation dont on est jaloux, on aime mieux dissimuler, et courir ainsi les risques de son inconstance, que de s'assurer de soi-même en s'ôtant une pernicieuse liberté. Car voilà, mes chers auditeurs, les illusions du cœur de l'homme. Mais je raisonne tout autrement, et je dis que nous devons regarder comme un avantage de paraître convertis, puisque, de notre propre aveu, le paraître et l'avoir paru est une raison qui nous engage indispensablement à l'être, et à l'être toujours. Je dis que nous devons compter pour une grâce d'avoir trouvé par là le moyen de fixer nos légèretés, en faisant même servir les lois du monde à l'établissement solide et invariable de notre conversion. Mais si je retombe, par une malheureuse fragilité, dans mes premiers désordres, ma conversion, au lieu d'édifier, deviendra la matière d'un nouveau scandale. Abus, Chrétiens : c'est à quoi la grâce de Jésus-Christ nous défend de penser, sinon autant que cette pensée nous peut être salutaire pour nous donner des forces et pour nous animer. Je dois craindre mes faiblesses et prévoir le danger, mais je ne dois pas porter trop loin cette prévoyance et cette crainte ; elle me doit rendre vigilant, mais elle ne me doit pas rendre pusillanime ; elle doit m'éloigner des occasions par une sainte défiance

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de moi-même, mais elle ne doit pas m'ôter la confiance en Dieu jusqu'à m'empêcher de faire des démarches pour mon salut, sans lesquelles la résolution que j'ai [irise d'y travailler sera toujours chancelante. Si je me déclare , on jugera de moi, on en parlera : eh bien ! ce sera un secours contre la pente naturelle que j'aurais à me démentir, de considérer que j'aurai à soutenir les jugements et la censure du monde. On m'accusera de simplicité , de vanité, d'hypocrisie , d'intérêt : je tâcherai de détruire tous ces soupçons ; celui de la simplicité , par ma prudence ; celui de l'orgueil, par mon humilité; celui de l'hypocrisie, par la sincérité de ma pénitence ; celui de l'intérêt, par un détachement parfait de toutes choses. Du reste, disait saint Augustin, le monde parlera selon ses maximes , et moi je vivrai selon les miennes : si le monde est juste, s'il est chrétien , il approuvera mon changement, et il en profitera ; s'il ne l'est pas, je dois le mépriser lui-même et l'avoir en horreur.

Quoi qu'il en soit, être et paraître converti, être et paraître fidèle, être et paraître ce qu'on doit être, voilà, mes chers auditeurs, la grande morale que nous prêche Jésus-Christ ressuscité. Heureux , si je vous laisse, en finissant ce discours, non-seulement instruits, mais persuadés et touchés de ces deux importantes obligations ! Après cela, quelque indigne que je sois de mon ministère, peut-être pourrai-je dire, aussi bien que saint Paul quand il quitta les chrétiens d'Ephèse et qu'il se sépara d'eux . que je suis pur devant Dieu et innocent de la perte des âmes , si parmi ceux qui m'ont écouté il y en avait encore qui dussent périr : Quapropter contester vos, quia mundus sum a sanguine omnium (1). Et pourquoi? parce que vous savez, ô mon Dieu , que je ne leur ai point caché vos vérités ; mais que j'ai pris soin de les leur représenter avec toute la liberté, quoique respectueuse , dont doit user un ministre de votre parole. Quand vous envoyiez autrefois vos prophètes pour prêcher dans les cours des rois, vous vouliez qu'ils y parussent comme des colonnes de fer et comme des murs d'airain, c'est-à-dire comme des ministres désintéressés, généreux et intrépides : Ego quippe dedi te hodie in columnam ferream, et in murum œreum, regibus Juda (2). Mais j'ose dire, Seigneur, que je n'ai pas même eu besoin de ce caractère d'intrépidité pour annoncer ici votre Evangile, parce que j'ai eu l'avantage de l'annoncer à un roi chrétien , à un roi qui honore sa religion,

1 Act., XX, 26. — 2 Jerem., I, 18.

qui l'honore dans le cœur, et qui fait au dehors une profession ouverte de l'honorer : en un mot, à un roi qui aime la vérité. Vous défendiez à Jérémie de trembler en présence des rois de Juda : Ne formides a facie eorum (1) ; et moi, j'aurais plutôt à me consoler de ce que la présence du plus grand des rois, bien loin de m'inspirer de la crainte, a augmenté ma confiance ; bien loin d'affaiblir mon ministère, l'a fortifié et autorisé. Car la vérité , que j'ai prêchée à la cour, n'a jamais trouvé dans le cœur de ce monarque qu'une soumission édifiante et qu'une puissante protection.

Voilà, Sire , ce qui m'a soutenu ; mais voilà ce qui élève Votre Majesté, et ce qui doit être pour elle un fonds de mérite que rien ne détruira jamais : l'amour et le zèle qu'elle a pour la vérité. L'Ecriture nous apprend que ce qui sauve les rois , ce n'est ni la force, ni la puissance , ni le nombre des conquêtes, ni la conduite des affaires , ni l'art de commander et de régner, ni tant d'autres vertus royales qui font les héros et que les hommes canonisent : Non salvatur rex per multam virtutem (2). Il a donc été de la sagesse de Votre Majesté et de la grandeur de son âme de n'en pas demeurer là, mais de se proposer quelque chose encore de plus solide. Ce qui sauve les rois, c'est la vérité ; et Votre Majesté la cherche, et elle se plaît à l'écouter, et elle aime ceux qui la lui font connaître, et elle n'aurait que du mépris pour quiconque la lui déguiserait ; et, bien loin de lui résister, elle se fait une gloire d'en être vaincue : car rien , dit saint Augustin , n'est plus glorieux que de se laisser vaincre par la vérité. C'est, Sire, ce que j'appelle la grandeur de votre âme, et tout ensemble votre salut. Nous estimons nos princes heureux, ajoutait le même saint Augustin, si, pouvant tout, ils ne veulent que ce qu'ils doivent; si, élevés par leur dignité au-dessus de tous, ils se tiennent par leur bonté redevables à tous ; s'ils ne se considèrent sur la terre que comme les ministres du Seigneur ; si, dans les honneurs qu'on leur rend, ils n'oublient point qu'ils sont hommes; s'ils mettent leur grandeur à faire du bien ; s'ils font consister leur pouvoir à corriger le vice ; s'ils sont maîtres de leurs passions aussi bien que de leurs actions ; si, lorsqu'il leur est aisé de se venger, ils sont toujours portés à pardonner ; s'ils établissent leur religion pour règle de leur politique ; si, se dépouillant de la majesté, ils offrent tous les jours à Dieu dans la prière le sacrifice de leur

1 Jerem., I,17. — 2 Psalm., XXXII, 16.

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humilité. Portrait admirable d'un roi vraiment chrétien, et que je ne crains pas d'exposer aux yeux de Votre Majesté, puisqu'il ne lui représente (pie ses propres sentiments et que ce qui doit être le sujet de sa consolation. C'est vous, ô mon Dieu, qui donnez à votre peuple des hommes de ce caractère pour le gouverner, vous qui tenez dans vos mains les cœurs des rois, vous qui présidez à leur salut, et qui vous glorifiez dans l'Ecriture d'en être spécialement l'auteur : Qui das salutem regibus (1). Montrez, Seigneur, montrez que vous êtes en effet le Dieu du salut des rois, en répandant sur notre invincible monarque l'abondance de vos bénédictions et de vos grâces, mais particulièrement la grâce des grâces, qui est celle du salut éternel. Quand nous vous prions pour la conservation de sa personne sacrée, pour la prospérité de ses armes, pour le succès et la gloire de ses entreprises, quoique ces prières soient justes et d'un devoir indispensable, elles ne laissent pas d'être en quelque sorte intéressées; car nos fortunes, nos vies étant attachées à la personne de ce grand roi, noire gloire étant la sienne et ses prospérités les nôtres, nous ne pouvons sur cela nous intéresser pour lui sans faire autant de retours vers nous. Mais quand nous vous conjurons de verser sur lui ces grâces particulières qui font le salut des rois, c'est pour lui que nous vous prions, puisqu'il n'y a rien pour lui ni pour tous les rois du monde de personnel et d'essentiel que le salut. Tel est, Sire, le sentiment que Dieu inspire au dernier de vos sujets pour votre auguste personne; tel est le souhait que je forme tous les jours, et le souhait le plus sincère et le plus ardent. Dieu l'écoutera, et après vous avoir fait régner avec tant d'éclat sur la terre, il vous fera régner encore avec plus de bonheur et plus de gloire dans le ciel, où nous conduise, etc.

1 Psalm., CXLII, 10.

LUNDI DE PAQUES

LUNDI DE PAQUES

SERMON POUR LE LUNDI DE PAQUES.

SUR LA PERSÉVÉRANCE CHRÉTIENNE.

ANALYSE.

Sujet. Lorsqu'ils furent proche du bourg où ils allaient, il feignit de vouloir aller plus loin. Et ils le pressèrent de demeurer avec eux, en lui disant : Demeurez avec nous.

C'est ainsi qu'une âme chrétienne ne se contente pas que Jésus-Christ soit venu chez elle, ou plutôt dans elle, par la communion pascale ; mais qu'elle, l'engage encore à demeurer avec elle. Il faut que ce Sauveur demeure en nous par sa grâce ; el il faut aussi que nous demeurions en lui par notre persévérance dans la grâce. Sainte persévérance dont je veux vous entretenir dans ce discours.

Division. C'est par sa passion et par sa mort que Jésus-Christ a vaincu le péché ; et c'est par sa résurrection qu'il triomphe encore de notre inconstance. Le mystère de Jésus-Christ ressuscité nous engage fortement à la persévérance chrétienne : première partie. La persévérance chrétienne est le titre le plus légitime et le gage le plus certain pour participer un jour à la gloire de Jésus-Christ ressuscité : deuxième partie.

Première partie. Le mystère de Jésus-Christ ressuscité nous engage fortement à la persévérance chrétienne. Je considère quatre choses dans la résurrection du Sauveur : savoir, l'exemple de cette résurrection, la foi de cette résurrection, la gloire de cette résurrection, et le sacrement de cette résurrection. Or, 1° l'exemple de la résurrection de Jésus-Christ est le vrai modèle de notre persévérance dans la grâce ; 2° la foi de la résurrection de Jésus-Christ est le solide fondement de notre persévérance dans la grâce ; 3° la gloire de la résurrection de Jésus-Christ est un des plus touchants motifs de mitre persévérance dans la grâce ; 4° le sacrement de la résurrection de Jésus-Christ, de la manière que je l'expliquerai, est comme le sceau de notre persévérance dans la grâce.

1° L'exemple de la résurrection de Jésus-Christ est le vrai modèle de notre persévérance dans la grâce. Car Jésus-Christ ressuscité ne meurt plus, dit l'Apôtre, et nous-mêmes nous ne devons plus mourir. Pourquoi la résurrection du Sauveur est-elle la seule que Dieu ait choisie pour nous servir de modèle dans notre conversion? Pourquoi ne nous a-t-il pas proposé la résurrection de tant d'autres, par exemple, de Lazare? C'est que la résurrection de Lazare n'était qu'une résurrection passagère, et que notre conversion doit être durable. Si donc vous retombez dans cet état de mort où le péché vous avait réduit, votre pénitence n'est point ce qu'elle doit être, parce que vous n'êtes pas ressuscité comme Jésus-Christ. Ah ! Seigneur, s'écriait le Prophète royal, c'est sur le modèle de la résurrection de votre Fils que vous m'avez jugé, et que vous avez examiné si ma conversion avait toutes les qualités d'une résurrection parfaite : Probasti me, et cognovisti me : tu cognovisti sessionem meum, et resurrectionem meam. Et par où avez-vous connu qu'elle serait telle que vous la demandiez, ou qu'elle ne le serait pas? par l'avenir, et par ma persévérance : Intellexisti cogitationes meas de longe, et omnes vias meas prœvidisti.

2° La foi de la résurrection de Jésus-Christ est le solide fondement de notre persévérance dans la grâce. Comment cela? C'est que la résurrection de Jésus-Christ est un des principaux fondements de la foi chrétienne. Or, ce qui fait subsister notre foi l'ait subsister notre conversion, parce que notre conversion, selon le concile de Trente, n'a point d'autre fondement que notre foi.

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Avant la résurrection du Sauveur, rien de plus faible que les apôtres; mais depuis cette résurrection, ce furent des hommes intrépides et inébranlables. Quand saint Paul exhortait les Hébreux à la persévérance, voici une des grandes raisons dont il se servait : Christus heri et hodie, ipse et in saecula. Jésus-Christ n'est plus sujet à aucun changement; il était hier, il est encore aujourd'hui, et il sera le même dans Ions les siècles. Rappelons un de ces moments où, touchés de Mien, nous avons formé de si saintes résolutions, et demandons-nous à nous-mêmes : Les principes de foi et les vérités sur quoi j'établissais ma conversion ont-ils changé? Ce qui était vrai alors l'est encore maintenant, et le sera toujours. Pourquoi donc changerais-je, moi, de conduite, et démentirais-je les promesses que j'ai faites à Dieu? Excellente pratique pour apprendre à persévérer. Credidi, propter quod locutus sum ; J'ai cru, Seigneur, et c'est pour cela que je vous ai donné une parole que je no rétracterai jamais.

3° La gloire de la résurrection de Jésus-Christ est un des plus touchants motifs de notre persévérance dans la grâce. La raison est que cette résurrection du Sauveur nous met devant les yeux la gloire et l'immortalité bienheureuse où nous aspirons, et qui doit cire notre récompense éternelle. Aussi prenez garde que ce fut cette vue qui inspira au saint homme Job tant de constance dans les plus rigoureuses épreuves : Scio quod Redemptor meus vivit, et in novissimo die de terra surrecturus sum... Reposita est hœc spes in sinu meo.

4° Le sacrement de la résurrection de Jésus-Christ est comme le sceau de noire persévérance dans la grâce. J'appelle le sacrement de sa résurrection le sacrement de son corps, que nous avons reçu en célébrant sa résurrection glorieuse. Il prétend par là servir d'aliment a noire âme; et c'est pour cela que le prêtre, en nous faisant part de cette divine nourriture, nous a dit : Que le corps de Notre-Seigneur Jésus-Christ conserve votre dîne pour la vie éternelle. Ne pourrais-je donc pas bien, si vous retourniez à vos premières habitudes, vous faire le même reproche que saint Paul faisait aux Galates : O insensati Galatœ! quis vos fascinavit non obedire veritati? O insensés que vous êtes! qui vous a ensorcelés pour vous faire abandonner lâchement et honteusement le parti de la vérité! Quelle folie d'avoir commencé par la pureté de l'esprit, et de finir par la corruption de la chair!

Deuxième partie. La persévérance chrétienne est le titre le plus légitime et le gage le plus certain pour participer un jour à la gloire de Jésus-Christ ressuscité : 1° la persévérance représente déjà dans nous l'état de cette bienheureuse résurrection ; 2° elle nous dispose et nous conduit à cette bienheureuse résurrection ; 3° elle nous fait mériter, autant qu'il est possible, la grâce spéciale de cette bienheureuse résurrection.

1° La persévérance chrétienne représente déjà dans nous l'état de cette résurrection glorieuse, dont nous voyons les prémices dans la personne du Sauveur. En quoi consiste cet état des corps glorifiés? en ce qu'ils ne sont plus sujets à aucune vicissitude, en ce que leur gloire est immortelle. Or, rien n'approche plus de cet état que la persévérance du juste, ou d'un pécheur converti. Car, au lieu que les mondains sont dans un changement perpétuel, le juste, fortifié par la bonne habitude, est inviolablement ce qu'il doit être, et par là anticipe l'heureux état de la résurrection future. C'est ce que disait saint Cyprien à des vierges chrétiennes : Vos resurrectionis gloriam in hoc saecula jam tenetis ; Vous possédez par avance dans cette vie la gloire que nous attendons dans l'autre. Or, ce que saint Cyprien leur disait, je puis bien vous l'appliquer ; et les plus libertins même ne sont pas exclus de ce bonheur, puisque les plus libertins sont capables d'une parfaite conversion comme les autres pécheurs. Mais si vous ne soutenez pas ce que vous avez entrepris, il est bien à craindre que vous ne soyez pas du nombre de ceux qui, selon la parole du Prophète royal, doivent un jour ressusciter dans l'assemblée des justes. Celui, dit le Sauveur du monde, qui regarde derrière lui après avoir mis la main à la charrue, n'est pas propre au royaume de Dieu. Et comment un homme inconstant et léger, reprend saint Chrysostome, serait-il propre au royaume de Dieu, puisqu'il ne l'est pas même pour le monde et pour les affaires du monde? Et d'ailleurs, conclut le même Père, si nous ne sommes pas propres au royaume de Dieu, que sert-il de l'être pour toute autre chose?

2° La persévérance chrétienne nous dispose et nous conduit à la résurrection bienheureuse. Car elle nous conduit à la persévérance finale, qui est la dernière disposition à la bienheureuse immortalité. Dans les prédestinés, dit saint Jérôme, on ne cherche pas le commencement, mais la fin. Par conséquent, c'est la persévérance qui met le comble à la prédestination des élus. Cela s'entend, me direz-vous, de la persévérance finale; il est vrai : mais par où arrive-t-on à la persévérance finale, sinon par la persévérance commencée, qui est celle de la vie? Ainsi nous ne nous disposons à régner un jour comme les Saints dans le ciel, qu'autant que nous nous accoutumons à persévérer comme eux sur la terre.

3° La persévérance chrétienne nous fait mériter, autant qu'il est possible, la grâce spéciale de la résurrection bienheureuse : pourquoi? parce qu'elle nous fait mériter, autant qu'il est possible, la grâce de la persévérance finale. Quand je dis mériter, je n'entends pas d'un mérite de justice, mais d'un mérite de convenance, et fondé sur la miséricorde et la libéralité de Dieu. C'est-à-dire que Dieu voyant l'homme appliqué de sa part à se maintenir dans la grâce, il se sent réciproquement ému, en vue d'une telle constance, à le gratifier de ses plus singulières faveurs, et en particulier du don de la persévérance finale. De là, quand nous voyons un juste mourir saintement, nous ne nous en étonnons point; mais nous reconnaissons en cela une espèce de convenance, qui, sans blesser en rien la justice de Dieu, l'a engagé à déployer toute sa miséricorde et à l'exercer. Au contraire, quand on nous parle de certains justes qui se sont démentis à la mort, et se sont malheureusement perdus, nous en sommes effrayés, et nous jugeons qu'il y a eu dans cette disposition de Dieu quelque chose que nous ne comprenons pas. Quoi qu'il en puisse être, la surprise où nous jettent ces chutes inopinées et ces coups de réprobation, est une preuve que ce n'est donc point ainsi que Dieu en use selon les règles ordinaires.

Je finis par la touchante exhortation de saint Jérôme à un homme, du monde, qui commençait à chanceler dans le dessein qu'il avait pris de chercher à Bethléem un asile contre les périls du siècle : Obsecro te, Frater, et moneo parentis affectu, etc., Application des paroles de ce Père à un pécheur converti.

Et appropinquaveriint castello quo ibant ; et ipse se finxit longius ire. Et cogerunt illum, dicentes : Mane nobiscum.

Lorsqu'ils furent proche du bourg où ils allaient, il feignit de vouloir aller plus loin. Et ils le pressèrent de demeurer avec eux, en lui disant : Demeurez avec nous. (Saint Luc, chap. XXIV, 28, 29.)

Voici, Chrétiens, un grand mystère que l'Evangile nous propose, et qui renferme pour nous une importante vérité. Deux disciples marchent avec le Fils de Dieu, déguisé sous la forme d'un voyageur ; et lorsqu'il semble vouloir se séparer d'eux, ils l'invitent à demeurer et lui l'ont même une espèce de violence pour le retenir : Et coegerunt illum, dicentes : Mane nobiscum. Figure bien naturelle d'une âme chrétienne qui l'a reçu, ce Sauveur des hommes, dans la communion pascale. Elle ne se contente pas qu'il soit venu chez elle, ou plutôt

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dans elle, caché sous le voile et sous les espèces de son sacrement; elle l'engage encore à demeurer avec elle, et, par mille vœux redoublés, par de ferventes et d'instantes prières, par une sainte importunité, mais qu'elle sait lui devoir être agréable, elle le presse, elle le conjure, et lui dit intérieurement: Ah! Seigneur, ne vous retirez pas de moi ; car si je viens à vous perdre, je perds tout, puisqu'en vous perdant je perds mon unique et mon souverain bien : Mane nobiscum. Cependant, mes Frères, s'il nous est si important que Jésus-Christ demeure dans nous et avec nous, il ne nous est ni moins important ni moins nécessaire de demeurer en lui et avec lui ; et voilà ce qui s'accomplit, selon sa parole même, dans ce sacrement adorable où il s'est donné à nous, et où nous avons dû nous donner à lui : Qui manducat meam carnem, et bibit meum sanguinem, in me manet et ego in eo (1). Il faut qu'il demeure en nous par la grâce, et il faut que nous demeurions en lui par notre persévérance dans la grâce ; il faut qu'il demeure en nous pour nous aider de son secours, et il faut que nous demeurions en lui pour lui marquer notre fidélité ; il le faut, mes chers auditeurs ; et de sa part il n'y a rien à craindre, parce qu'il ne nous abandonne jamais le premier; au lieu que tout est à craindre de la nôtre, parce que nous sommes l'inconstance même. Heureux si je pouvais aujourd'hui vous fortifier, vous affermir, et par là vous préserver de ces rechutes si ordinaires dans le christianisme, et si funestes ! c'est ce que j'entreprends dans ce discours, où je vais vous parler de la persévérance chrétienne, après que nous aurons salué Marie. Ave, Maria.

C'est par sa passion et par sa mort que Jésus-Christ a vaincu le péché : mais j'ose dire que cette victoire serait imparfaite s'il ne triomphait encore de notre inconstance. Or, c'est ce qu'il fait par sa résurrection glorieuse, et c'est une des grâces particulières qui y sont attachées. Jésus-Christ est ressuscité comme il l'avait dit : Surrexit sicut dixit (2); mais la question est de savoir s'il est ressuscité dans nous. Car, comme saint Paul nous apprend que Jésus Christ doit être formé dans nous par la prédication de l'Evangile : Donec formetur Christus in vobis (3) ; comme il nous enseigne que Jésus-Christ est tout de nouveau crucifié dans nous par le péché : Rursum crucifigentes sibimetipsis Filium Dei (4); aussi est-ce une

1 Joan., VI, 55.— 2. Matth., XXVIII,6.— 3 Gal., IV,19.— 4 Heb., VI, 6.

suite nécessaire de la doctrine de ce grand Apôtre, que Jésus-Christ doit ressusciter en nous par la grâce de la pénitence. Or, de toutes les marques à quoi nous devons reconnaître s'il est ainsi ressuscité, la plus évidente et la moins sujette aux illusions est la disposition où nous sommes de persévérer, et d'accomplir fidèlement ce que nous avons promis à Dieu en nous convertissant à lui. Pour vous porter, mes chers auditeurs, à cette sainte persévérance, je fais deux propositions, qui vont partager ce discours. Je dis que le mystère de Jésus-Christ ressuscité nous engage fortement à la persévérance chrétienne, ce sera la première partie : j'ajoute que la persévérance chrétienne est le titre le plus légitime et le plus certain pour participer un jour à la gloire de Jésus-Christ ressuscité, ce sera la seconde. Résurrection du Sauveur, principe de la persévérance chrétienne; persévérance chrétienne, gage assuré de notre résurrection bienheureuse : voilà ce qui demande toute votre attention.

PREMIÈRE    PARTIE.

Etre incapable de pécher, c'est le propre de la nature de Dieu ; n'être plus en pouvoir de pécher, c'est le privilège de la gloire ; n'avoir jamais péché, c'est l'avantage de l'état d'innocence ; se convertir après le péché, c'est l'effet ordinaire de la pénitence ; mais être converti pour ne plus pécher, c'est ce qui s'appelle la grâce et le don de la persévérance. Or, de ces états ainsi distingués, le premier, qui consiste à être incapable de pécher, est le plus excellent; mais il ne convient pas à la créature : le second, de n'être plus sujet à la corruption du péché, est le plus souhaitable; mais il est réservé pour l'autre vie : le troisième, de n'avoir jamais péché, était un des plus heureux ; mais par le malheur de notre origine nous en sommes déchus : le quatrième, d'avoir pleuré et réparé son péché, est absolument nécessaire; mais, quelque ressource que nous y trouvions, il ne suffit pas pour notre sûreté : le dernier, j'entends celui de la persévérance dans la grâce, est par rapport à nous un bonheur parfait, puisqu'il nous fait participer, quoiqu'en différentes manières, et à l'impeccabilité de Dieu, et à l'innocence du premier homme, et à la sainteté consommée des bienheureux dans le ciel, et à la béatitude commencée de ces pécheurs dont Dieu se plaît, selon l'Ecriture, à faire sur la terre des vases de miséricorde. Aussi est-ce cet état où Jésus-Christ a prétendu

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nous élever, et dont il nous propose dans sa résurrection la règle la plus infaillible que nous puissions avoir devant les yeux : car je considère quatre choses dans la résurrection du Sauveur du monde , qui toutes nous engagent à la persévérance ; savoir, l'exemple de cette résurrection , la foi de cette résurrection, la gloire de cette résurrection, et le sacrement de cette résurrection. L'exemple de la résurrection du Sauveur est le vrai modèle de notre persévérance dans la grâce; la foi de la résurrection du Sauveur est le solide fondement de notre persévérance dans la grâce; la gloire de la résurrection du Sauveur est un des plus touchants motifs de notre persévérance dans la grâce; et le sacrement delà résurrection du Sauveur, de la manière que je l'expliquerai, est comme le sceau de notre persévérance dans la grâce : quatre considérations très-efficaces pour nous affermir dans la sainte résolution que nous avons formée de renoncer au péché et de vivre désormais à Dieu. Ecoutez-moi, Chrétiens; et, pour bien comprendre ces importantes vérités, attachons-nous â la doctrine de saint Paul, dont voici le grand mystère que je vais vous développer.

Le Sauveur est ressuscité, dit ce grand apôtre; mais ce qu'il y a de remarquable dans le triomphe de sa résurrection, c'est que ce Dieu-Homme est ressuscité pour ne plus mourir, et que désormais la mort n'aura plus sur lui d'empire. Il est mort, mais une fois seulement, pour l'expiation du péché; et maintenant il possède une vie incorruptible, une vie qu'il ne perdra jamais : Christus resurgens ex mortuis, jam non moritur; mors illi ultra non dominabitur (1). Or, qu'est-ce que saint Paul inférait de là? Ah ! Chrétiens, ce que nous n'aurions jamais attendu , mais ce que l'Esprit de Dieu lui faisait conclure pour nous : Ita et vos existimate , mort nos quidem esse peccato, viventes autem Deo. Ainsi vous, mes Frères, ajoutait-il, si vous êtes ressuscites par la grâce de la pénitence, faites état que vous êtes morts pour jamais au péché, et que vous devez vivre constamment et pour toujours à Dieu ; comme s'il nous eût dit : Prenez bien la chose, et ne vous faites pas une idée abstraite ni une foi spéculative de cet état d'immortalité que Jésus-Christ a acquis en ressuscitant; car ce serait l'entendre mal. Quand on vous dit que ce Dieu-Homme, depuis qu'il est ressuscité , n'est plus sujet à la mort, ce n'est point un simple dogme de religion que l'on vous explique, c'est un

1 Rom., VI, 9.

fonds d'obligation que l'on vous découvre, et un devoir que l'on vous enseigne ; devoir qui se réduit à conserver inviolablement cette vie de la grâce que vous avez recouvrée par la pénitence : car il est certain, et de la foi même, que votre conversion, quelque fervente qu'elle ait été d'ailleurs, n'aura de vertu qu'autant qu'elle portera le divin caractère de la sainte immortalité du Sauveur.

En effet, Chrétiens, cette vie de la grâce que nous rend la pénitence est, de sa nature, aussi immortelle et aussi incorruptible que notre âme qui en est le sujet. Si contre le dessein de Dieu, nous perdons cette grâce, c'est à nous et non point à elle que nous devons l'imputer; et en cela, dit l'ange de l'école, saint Thomas, consiste notre désordre , c'est-à-dire en ce que par le péché nous nous ôtons volontairement à nous-mêmes une vie aussi noble et aussi excellente que celle-là, une vie qui, selon la propriété de son être , ne devrait jamais finir. Et pourquoi pensez-vous, mes chers auditeurs, que la résurrection de Jésus-Christ soit la seule que Dieu a choisie pour nous servir de modèle dans notre conversion ? car ceci n'a pas été sans dessein. Lazare et plusieurs autres dont parle l'Ecriture étaient ressuscités. Ces résurrections étaient véritables, surnaturelles, miraculeuses; et cependant l'Ecriture ne nous les propose point comme des exemples à quoi nous devions nous conformer, ni comme des règles pour reconnaître devant Dieu si nous sommes convertis. En voici la raison que donne saint Augustin : Parce que la résurrection de Lazare, quoique miraculeuse, n'était qu'une résurrection passagère, qui ne l'affranchissait pas absolument des lois de la mort, et qui ne l'avait fait sortir du tombeau que pour y rentrer à quelque temps de là. Or, Dieu ne voulait pas que notre conversion fût si peu durable, mais il voulait qu'elle fût sans retour; et parce qu'il n'y avait que la résurrection de Jésus-Christ qui eût cette prérogative, c'est uniquement sur l'idée de celle-ci qu'il prétend que nous nous tonnions : Resurgens jam non moritur ; ita et vos. Ressuscité qu'il est, il ne meurt plus; ainsi ne mourez plus vous-mêmes. C'était le raisonnement de saint Paul; et c'est ce qui condamne ces légèretés criminelles qui détruisent en nous et qui anéantissent l'effet de tous les dons de Dieu ;

ces inégalités et ces inconstances qui rendent suspectes nos ferveurs et nos vertus mêmes; ces découragements qui nous font désespérer de soutenir le bien que nous avons commencé ; cette facilité malheureuse à

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reprendre le cours du mal que nous avions interrompu ; ces dégoûts de la piété, ces retours scandaleux au monde et à toutes les vanités du monde; ces apostasies de la dévotion, souvent aussi funestes pour le salut que celles de la religion ; ces déplorables vicissitudes de relâchement et de zèle, de pénitence et de rechute, de vie et de mort. Car qu'y a-t-il de plus opposé à tout cela que ce bienheureux état où est entré le Fils de Dieu par sa résurrection glorieuse? Mors illi ultra non dominabitur ; la mort n'aura plus de pouvoir sur lui; et telle est la règle que je me dois appliquer et par où je dois juger de ma conversion : Ita et vos existimate, mortuos quidem esse peccato, viventes autem Deo.

Si donc vous qui m'écoutez, et qui dans cette solennité avez reçu la grâce de votre Dieu, vous n'êtes pas dans la disposition de la conserver; si vous n'êtes pas déterminés à sacrifier toutes choses pour faire toujours vivre cette grâce dans vos âmes ; si, par la connaissance que vous avez de vous-mêmes, vous prévoyez que cette grâce s'affaiblira bientôt, et succombera même aux attaques qu'elle va recevoir dans les occasions dangereuses où vous l'exposerez ; si cette passion qui lui est contraire, mais à laquelle vous avez renoncé, après une trêve de quelques jours, reprend encore l'ascendant sur vous, et qu'au lieu de vous confirmer dans une vie chrétienne par la solidité de la grâce, vous donniez, pour ainsi dire, à la grâce même et à la vie chrétienne que vous avez embrassée, le caractère de votre instabilité ; enfin si le divorce que vous avez fait avec la chair et avec le monde est semblable aux ruptures de ces âmes passionnées qu'on voit, après bien des éclats, bien des dépits, bien des reproches, revenir à de nouveaux engagements, et s'attacher l'une à l'autre plus étroitement et fortement que jamais : si cela est, Chrétiens, désabusez-vous, et n'ajoutez pas au malheur de votre état le désordre d'un aveuglement volontaire. Votre pénitence n'est point ce qu'elle doit être, parce que vous n'êtes pas ressuscites comme Jésus-Christ. Ah! Seigneur, s'écriait le Prophète royal, et devons-nous nous écrier avec lui, puisque dans la ferveur de sa pénitence il parlait au nom de tous les pécheurs, c'est sur ce modèle de la résurrection de votre Fils que vous m'avez jugé, que vous m'avez éprouvé, que vous avez examiné si ma conversion avait toutes les qualités d'une résurrection parfaite : Probasti me, et cognovisti me, tu cognovisti sessionem meam et resurrectionem meam (1). Et

1 Psalm.,  CXXXVIII, 12.

par où, Seigneur, avez-vous connu qu'elle serait telle que vous la demandiez, ou qu'elle ne le serait pas? Le Prophète l'exprime dans la suite du Psaume : Intellexisti cogitationes meas de longe (1) ; Vous avez découvert de loin toutes mes pensées; vous avez suivi toutes les traces de ma vie, vous avez prévu toutes mes voies; et, pénétrant dans l'avenir par une lumière anticipée, vous avez observé si ma conduite répondrait à mes résolutions, si je tiendrais ferme dans le parti de votre loi, si je résisterais aux attraits du vice et de la passion, si le torrent du monde ne m'emporterait point, si le respect humain ne m'ébranlerait point, si la contagion du mauvais exemple ne me corromprait point, si je ne me laisserais point tourner, comme un roseau, de tous côtés; si, lassé de quelques démarches que j'aurais faites dans le chemin du salut, je ne retournerais point en arrière : Et omnes vias meas prœvidisti (2). C'est sur cela, mon Dieu, qu'est établi le jugement que vous avez porté de moi; et au moment même que je me suis relevé de mon péché en le détestant, c'est par là que vous avez reconnu si ma résurrection aurait du rapport avec celle de mon Sauveur : Tu cognovisti sessionem meam, et resurrectionem meam. Comme si le Prophète eût dit : Supposé que vous n'ayez prévu, Seigneur, après ma conversion, que de honteuses et de lâches rechutes, vous l'avez connue, mais vous l'avez connue pour la réprouver. Au contraire, si votre prescience adorable vous y a fait voir de la fermeté et de la constance, vous l'avez connue, mais pour l'approuver, mais pour la récompenser, mais pour la couronner : Tu cognovisti sessionem meam, et resurrectionem meam. Voilà le modèle de la persévérance d'un pécheur converti : en voulez-vous le fondement solide? c'est ici que votre attention m'est nécessaire.

J'ai dit que le Sauveur du monde, en ressuscitant selon la chair pour ne plus mourir, nous engageait indispensablement à ressusciter en esprit pour ne plus pécher. Comment cela? le voici : c'est qu'à prendre la chose dans sa source, Jésus-Christ ayant toujours donné aux Juifs sa résurrection comme le gage authentique de ses promesses et comme la preuve incontestable de sa doctrine, il s'ensuit, et c'est le sentiment de tous les Pères, que toute la foi chrétienne est essentiellement fondée sur la résurrection de cet Homme-Dieu. S'il n'est pas ressuscité, disait saint Paul, nous avouons que notre foi est vaine; mais s'il est ressuscité, nous

1 Psalm., CXXXVIII, 3. — 2 Ibid., 4.

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prétendons, et avec justice, qu'il n'est rien de plus solide, ni rien, pour ainsi parler, de plus subsistant, que notre foi : or, prenez garde, Chrétiens; ce qui fait subsister notre foi, c'est ce qui fait subsister notre conversion, parce que notre conversion, selon le concile de Trente , n'a point d'autre fondement que notre foi. En effet, ce qui m'affermit dans la sainte disposition où je puis être de fuir désormais le péché, c'est la solidité de ma créance; et ce qui soutient ma créance, c'est la résurrection de Jésus-Christ : par conséquent, la résurrection de Jésus-Christ est comme le principe de ma persévérance dans le bien. Tandis que je me fonde sur cette résurrection, ma foi ne peut chanceler ; et tandis que ma foi ne peut chanceler, je ne puis chanceler moi-même dans l'obéissance que je dois à Dieu. Or, le Fils de Dieu ressuscité opère dans moi l'un et l'autre; car en ressuscitant il appuie ma foi, et en appuyant ma foi, il anime et il fortifie ma volonté.

C'est de quoi nous avons un bel exemple dans la personne des apôtres. Avant la résurrection du Sauveur, rien de plus fragile et de plus faible que les apôtres. Ils protestèrent à Jésus-Christ qu'ils le suivraient jusqu'à la mort, et dans un moment ils l'abandonnèrent. Saint Pierre parut hardi et intrépide dans le jardin; mais dans la maison du pontife une simple femme l'intimida. C'étaient, dit saint Augustin, les colonnes de l'Eglise, mais des colonnes sans appui, et qui n'avaient rien de stable. Ils voulaient, et ils ne voulaient pas; ils avaient du zèle, et ils n'en avaient pas; ils étaient à Jésus-Christ, et ils n'y étaient pas. Mais des que Jésus-Christ, par sa résurrection, eut dissipé tous les nuages de leur incrédulité, ce furent des hommes plus fermes que des rochers, ce furent des colonnes de bronze et d'airain; ils ne cédèrent ni à la violence des persécutions, ni à la rigueur des tourments, ni à la mort même; ils s'exposèrent à tout, ils endurèrent tout pour la cause de leur maître. Qui fit ce miracle? la foi de Jésus-Christ ressuscité : Ego confirmavi columnas ejus (1) ; Oui, dit cet Homme-Dieu par son Prophète, selon la paraphrase de saint Augustin, c'est moi qui les ai affermis, et qui, voulant poser sur eux l'édifice de mon Eglise dont ils devaient être la base , leur ai donné une vertu à l'épreuve de toutes les tentations. Ils ont cru ma résurrection, et dès lors ils ont eu comme un esprit nouveau, comme un cœur

1 Psalm., LXXIV, 8.

nouveau ; ils se sont sentis confirmés dans la grâce : Ego confirmavi columnas ejus. Or, je vous demande, Chrétiens, pourquoi la résurrection du Sauveur ne fait-elle pas la même impression sur nous? Avons-nous une autre foi que les apôtres? Est-ce pour les apôtres plutôt que pour nous que Jésus-Christ est ressuscité glorieux et immortel? Ce mystère est-il moins efficace pour fixer notre inconstance; et si nous en sommes aussi persuadés qu'eux, pourquoi ne serons-nous pas aussi fidèles qu'eux? Disons quelque chose encore de plus particulier, et faisons ensemble une réflexion bien touchante.

Quand saint Paul exhortait les Hébreux à la persévérance chrétienne, voici une des grandes raisons dont il se servait : Christus heri, et hodie, ipse et in saecula (1); Jésus-Christ, leur disait l'Apôtre, n'est plus sujet à aucun changement; il était hier, il est encore aujourd'hui, et il sera le même dans tous les siècles. Pourquoi donc, concluait-il, changeriez-vous à son égard de sentiments et de conduite? Doctrinis variis et peregrinis nolite ergo abduci (2). Ah ! Chrétiens, appliquons-nous à nous-mêmes ce raisonnement. Il est difficile que nous n'ayons été quelquefois touchés de Dieu, et que dans le cours de notre vie il n'y ait eu d'heureux moments où, détrompés de la vanité du monde et confus de nos égarements passés, nous n'ayons dit à Dieu de bonne foi : Oui, Seigneur, je veux être à vous, et je ne me départirai jamais de la résolution sincère que je fais aujourd'hui de vivre dans votre loi et en chrétien. Rappelons un de ces moments, ou plutôt rappelons les sentiments de ferveur et de piété que le Saint-Esprit excitait alors dans nos cœurs; car nous savons ce qui nous touchait, et nous n'en avons pas encore perdu le souvenir. Remettons-nous donc au moins en esprit dans l'état où nous nous trouvions, et sur cela raisonnons ainsi avec nous-mêmes : Eh bien ! la résolution que je fis en tel temps de renoncer à mon péché et de m'attacher à Dieu n'est-elle pas encore maintenant aussi bien fondée et d'une nécessité aussi absolue pour moi que je la conçus alors? Les principes de foi sur lesquels je l'établissais ont-ils changé? m'est-il survenu quelque nouvelle lumière, pour en douter? les choses, considérées de près et en elles mêmes, sont-elles différentes de ce qu'elles étaient? Quand je comparus devant Dieu dans le tribunal de la pénitence, et que je confessai à Dieu mon iniquité,  je me condamnai moi-même, je fus

1 Hebr., XIII, 8. — 2 Ibid., 9.

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moi-même mon accusateur et mon juge, et par conséquent je fus convaincu moi-même que ce que j'appelais iniquité l'était en effet ; et quand je promis à Dieu d'avoir pour jamais en horreur cette iniquité qui faisait le désordre de ma vie, quand je m'engageai à en fuir l'occasion, je crus fortement que ma conscience, que ma religion me l'ordonnait. Me trompais-je? était-ce prévention? était-ce erreur? Non, sans doute : car je suis obligé de reconnaître que c'était l'Esprit de Dieu qui m'éclairait, et que je ne pensai jamais mieux ni plus sainement. Tout cela était donc vrai ; et s'il l'était alors, il le doit être encore aujourd'hui, et il le sera encore demain et jusqu'à la fin des siècles, puisque la vérité de Dieu, aussi bien que son être, est immuable : Christus heri, et hodie, ipse et in saecula.

Excellente pratique, mes chers auditeurs, pour se maintenir dans une sainte persévérance; se dire à soi-même : Je fus persuadé un tel jour, et un tel jour mon esprit fut pénétré de cette vérité ; j'en eus une vue si parfaite que j'en fus saisi, que j'en fus attendri jusqu'aux larmes. Je ne la goûte plus cette vérité, comme je la goûtais; mais c'est toujours néanmoins la même vérité, et tout ce que j'y goûtais s'y trouve encore. Elle ne me paraît plus dans ce beau jour où elle se montrait quand j'en étais sensiblement ému; mais dans le fond elle n'a rien perdu de tout ce que j'y découvrais. Malheur à moi de ce qu'elle n'a plus pour moi le même goût ; mais grâce à mon Dieu de ce que j'en ai conservé la foi 1 Parler ainsi, et agir ensuite non plus en vertu du sentiment présent, mais des résolutions passées, les faire revivre en nous, et quand la tentation nous attaque, nous sollicite, quand l'occasion se présente, nous munir de cette pensée : J'avais prévu tout cela, et j'y étais disposé lorsque je formai le dessein d'être à Dieu; puisque j'ai encore ce qui opérait en moi cette disposition, pourquoi ne ferais-je pas aujourd'hui ce que j'aurais fait alors, et pourquoi voudrais-je abandonner Dieu, et me contredire moi-même ? Non, non, Seigneur, il n'en ira pas de la sorte ; il ne faut pas que le caprice de ma volonté l'emporte sur la règle de ma foi et de ma raison : vous êtes, ô mon Dieu, un trop grand maître pour être servi par humeur; et je tiens à vous par des liens trop forts pour prétendre jamais m'en détacher : j'ai cru, Seigneur : Credidi; et c'est pour cela, que je vous ai donné une parole dont j'ai pris le ciel à témoin ; savoir, de garder inviolablement le traité et le pacte solennel que j'ai fait avec vous dans ma pénitence : Credidi, propter quod locutus sum (1). Voilà, mes chers auditeurs, ce que j'appelle agir par la foi et vivre de l'esprit de la foi, en quoi consiste proprement le caractère de l'homme juste : Justus autem meus ex fide vivit (2). Résurrection de Jésus-Christ, modèle de notre persévérance, fondement de notre persévérance, et motif encore de notre persévérance : comment cela ? Apprenez-le.

C'est que la résurrection du Sauveur nous met devant les yeux la gloire et l'immortalité bienheureuse où nous aspirons, et qui doit être notre récompense éternelle. Aussi prenez garde que ce fut la vue de cette résurrection qui inspira au patriarche Job tant de constance dans les plus rigoureuses épreuves. Toutes choses le portaient, ce semble, à quitter Dieu : il se trouvait accablé de misères et de calamités qui l'assiégeaient de toutes parts ; ses amis mêmes s'étaient tournés contre lui ; sa femme insultait à sa piété, en la traitant de simplicité : Adhuc tu permanes in simplicitate tua (3) ? Mais que lui répondait ce saint homme? Allez, lui disait-il, vous parlez en insensée : Quasi una de stultis mulieribus locuta es (4). Vous me reprochez mon attachement au Dieu que j'adore ; et moi je vous dis que je l'aurai jusqu'au dernier soupir de ma vie , et que toutes les calamités du monde ne m'obligeront jamais à m'en départir. Et quel motif en apportait-il? Ah! Chrétiens, admirable leçon pour nous ! Scio enim quod Redemptor meus vivit, et in novissimo die de terra surrecturus sum (5); Oui, je serai constant et fidèle, ajoutait-il, parce que je sais que je dois avoir un Sauveur qui ressuscitera plein de gloire, et que je ressusciterai moi-même un jour comme lui. Or, cette gloire dont je le vois déjà tout éclatant, cette gloire qui par communication doit se répandre sur moi, c'est ce qui m'engage à souffrir sans murmurer, c'est ce qui réprime mes plaintes, c'est ce qui adoucit mes maux , c'est ce qui me soutient dans l'accablement extrême où me réduisent l'humiliation et la douleur; cette espérance que je nourris dans mon sein est le grand motif de ma persévérance : Reposita est hœc spes in sinu meo (6). Ainsi parlait cet homme de Dieu. Or, mes Frères, reprend saint Augustin , si la vue d'une résurrection si éloignée inspirait à Job ses sentiments au milieu de la gentilité, nous, élevés au milieu du christianisme,

1 Psalm., CXV, 1. — 2 Hebr., X, 38. — 3 Job., II, 9. — 4 Ibid.,10. — 5 Ibid., XIX,

25. — 6 Ibid., 27.

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nous qui la voyons de si près, cette même résurrection, nous qui, dans cette solennité, en célébrons la mémoire; en serons-nous moins touchés et le devons-nous moins être?

Enfin, Jésus-Christ ressuscité devient par un excès de son amour, et par un effet merveilleux du sacrement de son corps, le sceau de notre persévérance dans la grâce, puisque, tout ressuscité et tout immortel qu'il est, il veut bien être notre Agneau pascal, selon l'expression de l'Apôtre, et s'immoler tout de nouveau sur nos autels pour s'unir intimement à nous , et pour nous faire vivre en lui et par lui : Pascha nostrum immolatus est Christus (1). Ce Dieu de gloire, le jour même de sa résurrection, se fait notre nourriture; et après être sorti triomphant du tombeau, il vient obscur et invisible s'ensevelir dans nous par la communion. Que prétend-il? On vous en a instruits, Chrétiens, et vous ne le pouvez ignorer : il prétend servir à votre âme d'aliment, mais d'un aliment céleste et spirituel; et comme le propre de l'aliment est d'entretenir la vie, il se donne à vous pour conserver cette vie divine, cette vie de la grâce que la pénitence vous a rendue. Avez-vous fait, mon cher auditeur, quelque réflexion aux saintes et vénérables paroles que le prêtre, comme ministre de l'Eglise, a prononcées en vous admettant à la participation du corps de Jésus-Christ? peut-être n'y avez-vous pas pensé, et néanmoins c'est à quoi vous deviez être attentif; car voici comment il vous a parlé : Recevez, mon Frère, le corps de votre Seigneur et de votre Dieu, afin qu'il garde votre âme, et qu'il la préserve de la mort du péché; non pas pour quelques jours ni pour quelques mois, mais pour la vie éternelle : Custodiat animam tuam in vitam œternam. Et en effet, s'il n'avait été question que de vous faire vivre pour quelque temps, en vain Jésus-Christ aurait-il daigné nourrir voire âme de sa propre chair : il ne fallait pas pour cela un pain si exquis; mais ce pain dont vous avez l'ait votre pâque est un pain, dit Jésus-Christ même, qui se mange pour ne mourir jamais : Hic est panis de cœlo descendens, ut si quis ex ipso manducet, non moriatur (2). Et voilà ce que je vous ai proposé d'abord comme le sacrement de votre persévérance dans la grâce; vérité reconnue de tous les Pères, puisque c'est ainsi qu'ils expliquent cette grande promesse du Sauveur : Qui manducat hunc panem, vivet in œternum (3) ; Celui qui mangera ce pain vivra éternellement; non pas, dit saint

1 1

Cor., V, 7. — 2 Joan., VI, 50. —  3 Ibid., 59.

Jérôme, d'une vie corporelle et matérielle, mais d'une vie spirituelle et surnaturelle, qui doit être le fruit de l'adorable Eucharistie. Si donc, engagés comme vous l'êtes à la persévérance chrétienne, et par l'idée de la résurrection de Jésus-Christ, et par la foi de la résurrection de Jésus-Christ, et par la gloire de la résurrection de Jésus-Christ, enfin parle sacrement de la résurrection de Jésus-Christ; si, dis-je, comme tant de lâches chrétiens, vous retourniez à vos premières habitudes, si vous vous laissiez encore surprendre aux illusions du monde ; et, au lieu de donner à la grâce le temps de s'enraciner dans vos cœurs, si vous étouffiez ce bon grain, selon la parabole, et qu'au bout de quelques semaines on vous revît dans les mêmes engagements et les mêmes désordres, n'aurais-je pas droit de vous faire le reproche que faisait saint Paul aux Calâtes? Il leur avait annoncé le royaume de Dieu, il les avait tous engendrés en Jésus-Christ par l'Evangile, et tandis qu'il avait été parmi eux, ils étaient demeurés fermes dans la foi ; mais à peine les eut-il quittés qu'ils oublièrent ce qu'ils étaient, et qu'ils reprirent les observances du judaïsme. Saint Paul le sut, et voici en quels termes il leur témoigne là-dessus son ressentiment : plaise au ciel que je n'aie jamais sujet de vous les appliquer ! Miror, quod tam cito transferimini ab eo qui vos vocavit in gratiam Christi (1) ; En vérité, mes Frères, il est bien étrange que vous ayez si tôt changé de sentiments, et qu'en si peu de jours vous ayez renoncé à celui qui vous avait appelés et conduits par sa grâce à la connaissance de Jésus-Christ ! O insensati Galatœ, quis vos fascinavit non obedire veritati (2)? O insensés que vous êtes, qui vous a ensorcelés pour vous faire abandonner lâchement et honteusement le parti de la vérité ? Sic stulti estis, ut cum spiritu cœperitis, nunc carne consummemini (3) ? Quelle folie d'avoir commencé par la pureté de 1 esprit, et de finir maintenant par la corruption de la chair! Ainsi leur parlait l'Apôtre, et vous parlerais-je, Chrétiens; car j'aurais bien de quoi m'étonner que des résolutions prises à la face des autels et en ia présence du Seigneur se fussent tout à coup évanouies. Eh quoi ! mes Frères, vous dirais-je aussi bien que saint Paul, vous faisiez à Dieu de si saintes protestations ; vous nous donniez dans le sacré tribunal des paroles si expresses; vous vous obligiez de si bonne foi, ce semble, à tout ce que nous vous prescrivions ; vous deviez être si réguliers

1 Galat., 1, 6. — 2  Ibid., III, 1. — 3 Ibid., 3.

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à le pratiquer : mais l’avez-vous fait? Sic stulti estis, ut cum spiritu cœperitis, nunc carne consummemini ! En êtes-vous moins colères et moins emportés? en êtes-vous moins ambitieux et moins entêtés de votre fortune? en êtes-vous moins sensuels et moins adonnés à votre plaisir? n'avez-vous plus revu cette personne, écueil funeste de votre fermeté et de votre constance? n'avez-vous plus recherché ces occasions si dangereuses pour vous? n'avez-vous plus tenu ces discours ou médisants ou impies? Vous aviez jeté les fondements d'une vie chrétienne et spirituelle : qui vous a empêchés d'élever ce saint édifice? On espérait tout de vous, et dans un moment toutes les espérances qu'on en avait conçues sont renversées. Fallait-il pour cela faire tant d'avances, fallait-il puiser dans les sources salutaires de la grâce? fallait-il se laver dans les eaux de la pénitence? fallait-il manger la chair de l'agneau : Sic stulti estis ? Poursuivons, mes chers auditeurs. Je vous ai fait voir que la résurrection du Fils de Dieu était pour nous un engagement à la persévérance dans la grâce, et j'ajoute que la persévérance dans la grâce est le gage le plus certain que nous puissions avoir d'une résurrection glorieuse à la fin des siècles, et semblable à celle de Dieu. C'est le sujet de la seconde partie.

DEUXIÈME   PARTIE.

Dieu l'a ainsi ordonné, Chrétiens; et une des lois de sa providence est que le salut dans cette vie nous soit incertain, et que nous n'ayons jamais sur la terre nulle assurance de notre prédestination éternelle : providence, dit saint Augustin, que nous devons adorer, puisqu'elle nous entretient dans l'humilité, et qu'elle excite en nous la ferveur et la vigilance. Il est néanmoins vrai, sans déroger en rien à cette règle, que la persévérance dans le bien, et l'accomplissement des saintes résolutions qu'on a formées, est la marque la plus infaillible à quoi nous puissions reconnaître si nous serons un jour semblables à Jésus-Christ ressuscité, et si nous aurons le bonheur de participer à sa gloire. Je m'explique. Tous les théologiens conviennent qu'il y a certains signes par où nous pouvons distinguer ceux d'entre les fidèles qui doivent un jour ressusciter à la vie, et ceux qui ressusciteront, comme parle le Fils de Dieu, pour leur damnation. Mais, selon les mêmes théologiens, ces signes après tout sont équivoques et douteux, et rien n'est plus ordinaire ni plus à craindre que de s'y tromper. S'il y en a un, disent-ils, sur lequel nous soyons en droit de faire fond, et qui soit capable d'établir solidement notre espérance pour la résurrection bienheureuse , c'est cette persévérance dans l'état où nous sommes entrés en nous convertissant à Dieu. Pourquoi? par trois raisons importantes que je vous prie de bien méditer . parce qu'il est certain que la persévérance représente déjà dans nous l'état de cette bienheureuse résurrection; parce qu'elle nous dispose et qu'elle nous conduit à cette bienheureuse résurrection; enfin, parce, qu'elle nous fait mériter, autant qu'il est possible, la grâce spéciale de cette bienheureuse résurrection. Développons ces trois pensées.

Je dis que la persévérance chrétienne représente déjà dans nous l'état de cette bienheureuse résurrection dont nous voyons les prémices dans la personne du Sauveur. Car, en quoi consiste cet état des corps glorifiés? Le voici : en ce qu'ils ne sont plus sujets à aucune vicissitude : en ce que la gloire dont ils sont revêtus n'est point une gloire passagère, mais permanente , et qui durera autant que Dieu même ; en ce qu'ils sont aujourd'hui ce qu'ils seront éternellement, et ce qu'ils ne peuvent jamais cesser d'être. Tel est l'avantage d'un corps ressuscité, et réformé, comme dit l'Apôtre, sur le modèle du corps glorieux de Jésus-Christ. Or, rien n'approche plus de cet état que la persévérance du juste , ou d'un pécheur converti et inébranlable dans le plan de conversion qu'il s'est tracé. Car au lieu que les mondains, semblables aux flots de la mer, sont dans un changement perpétuel, et que, toujours agités par leurs passions, ils succombent à la crainte, ils cèdent au respect humain, ils plient sous l'adversité, ils s'enflent dans la prospérité, ils suivent l'attrait du plaisir, ils se laissent vaincre par l'intérêt, abattre par la tristesse, corrompre par la joie, entraîner par l'occasion; qu'ils tournent non-seulement leur raison, mais leur religion, au gré de l'humeur qui les domine, et que, bien loin de s'affermir par la grâce dans la piété, ils anéantissent dans eux la piété et la grâce même par leurs variations continuelles ; état déplorable où, selon saint Paul, la créature doit gémir de se voir réduite : Vanitati enim creatura subjecta est (1) ; le juste, au contraire, fortifié de la bonne habitude qu'il s'est faite, élevé au-dessus de tout ce qui pourrait le retirer des voies de Dieu, vainqueur du monde et de soi-même, marche toujours d'un même pas, suit toujours

1 Rom., VIII, 20.

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la même route, ne vit plus dans une pitoyable alternative de conversion et de rechute, de ferveur et de relâchement, de régularité et de libertinage; mais, déterminé à la pratique de ses devoirs, est inviolablement ce qu'il doit être, et par là anticipe l'heureux état de la résurrection future.

C'est sur quoi saint Cyprien félicitait avec tant d'éloquence des vierges chrétiennes qui s'étaient consacrées à Jésus-Christ, et qui trouvaient dans leur retraite ce précieux trésor d'une éternelle stabilité : Vos resurrectionis gloriam in hoc sœcula jam tenetis. Vous possédez, leur disait-il, dès maintenant la gloire de la résurrection que nous attendons. La chasteté que vous avez vouée solennellement à Dieu, fait dès à présent dans vos âmes quelque chose de semblable à ce que la résurrection doit faire dans les corps des saints; et votre constance à suivre le divin Epoux que vous avez choisi commence déjà visiblement dans vos personnes ce que la béatitude céleste achèvera et consommera. Or, ce que saint Cyprien disait à ces épouses de Jésus-Christ, je vous le dis, mes chers auditeurs. Oui, de quelque condition que vous soyez, si vous êtes ressuscites avec Jésus-Christ de cette résurrection véritable et durable dont je vous ai fait connaître l'importance et la nécessité : Si consurrexistis jam Christo (1) ; si vous êtes disposés, mais efficacement, mais sincèrement, à persévérer dans la voie où la grâce de la pénitence vous a appelés, je dis que vous avez déjà part à tout ce qu'il y a de plus avantageux dans cet état d'immortalité où nous espérons un jour de parvenir. Je dis qu'être constants comme vous l'êtes, ou comme vous paraissez le vouloir être dans le service de votre Dieu, c'est être déjà marqués de ce sceau du Dieu vivant que l'ange de l'Apocalypse doit imprimer sur le front de tous les élus : Vos resurrectionis gloriam in hoc sœculo jam tenetis. Et il n'y a personne de ceux qui m'écoutent qui n'ait droit de prétendre à ce bonheur ; car les libertins mêmes et les plus impies sont capables d'une parfaite conversion, comme les autres pécheurs ; et nous avons quelquefois la consolation de voir les [dus endurcis et les plus obstinés dans le péché, quand ils se sont reconnus et remis dans l'ordre, s'y tenir plus étroitement et plus inséparablement attachés : comme si Dieu prenait plaisir à faire éclater en eux toutes les richesses de sa miséricorde. Puissant motif pour exciter dans tous les cœurs un saint zèle et une

1 Coloss., III, 1.

sainte confiance ! Mais si par votre infidélité la grâce n'agit en vous que faiblement, que superficiellement ; si dans la pratique vous n'exécutez rien de ce que vous avez conclu et arrêté avec Dieu ; si, dès les premiers jours, désespérant de pouvoir aller jusques au bout, et déjà lassés du peu de chemin que vous avez fait, vous regardez derrière vous et vous commencez à reculer, j'ose, Chrétiens, vous le dire, quoique avec douleur, il est bien à craindre que vous ne soyez pas du nombre de ceux qui, selon la parole du Prophète royal, doivent un jour ressusciter dans l'assemblée des justes, et, par une triste conséquence, que vous ne soyez jamais reçus dans le royaume de Dieu. Si je faisais de moi-même cette triste prédiction, peut-être pourriez-vous ne m'en pas croire, et en appeler à un autre témoignage que le mien. Mais Jésus-Christ même nous l'a ainsi déclaré dans son Evangile, et c'est de sa bouche qu'est sorti ce terrible arrêt : Nemo mittens manum suam ad aratrum, et respiciens retro, aptus est regno Dei (1). Comment, mes Frères, reprend saint Chrysostome, expliquant ce passage de saint Luc, comment un homme inconstant et léger serait-il propre pour le royaume de Dieu, puisqu'il ne l'est pas même pour le monde, ni pour les affaires et le commerce du monde? Que pense-t-on dans le monde d'un esprit volage et changeant, qui se confie en lui, qui fait fond sur lui ; et de quoi le croit-on capable ? Or, si le monde même, ajoute saint Chrysostome, malgré son inconstance naturelle, est néanmoins le premier à condamner l'inconstance de ceux qui suivent ses lois, comment Dieu s'accommodera-t-il de la nôtre? Et d'ailleurs, conclut le même Père, si nous ne sommes pas propres au royaume de Dieu, que sert-il de l'être pour toute autre chose? Eussions-nous les plus rares talents, et les plus sublimes, les plus éminentes qualités; avec toutes les qualités et tous les talents, que sommes-nous devant Dieu, si nous ne sommes pas en état d'entrer dans sa gloire et de le posséder lui-même? Ce n'est qu'en persévérant qu'on s'attache à lui, et ce n'est qu'en s'attachant à lui qu'on se rend digne de lui, et digne de la couronne qu'il nous promet. Voilà le titre le plus légitime pour y prétendre et pour l'obtenir, et c'est ma seconde proposition.

Car prenez garde à ceci, mes chers auditeurs : que fait la persévérance chrétienne dans un pécheur converti, et fidèle à la grâce de sa conversion? elle le conduit à la persévérance finale. Et qu'est-ce que la persévérance finale?

1 Luc, IX, 62.

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c'est la dernière disposition à l'immortalité bienheureuse.

Je m'explique. Quand les théologiens parlent de la prédestination des saints, ils nous la font concevoir comme une chaîne mystérieuse, composée de plusieurs anneaux entrelacés les uns dans les autres, et qui se tiennent sans interruption. Du côté de Dieu, disent-ils, cette chaîne n'est autre chose qu'une suite de moyens, de secours, de grâces, que Dieu a préparés pour soutenir ses élus, et pour les faire arriver à la couronne de justice qui leur est réservée. Ainsi l'enseigne saint Augustin. Mais de notre part cette chaîne est une suite d'actes qui se succèdent les uns aux autres, et par où nous méritons cette couronne, en rendant chaque jour à Dieu l'obéissance qui lui est due. Tous ces actes, ajoutent les docteurs, sont comme autant de parties de cette persévérance totale qui nous sauve, et en cela ils sont tous de même nature ; mais il y en a un néanmoins, et c'est le dernier, auquel tous les autres se terminent, et qui fait la persévérance finale. Quoique ce dernier acte, considéré en lui-même, n'ait ni plus de perfection, ni plus de mérite que les autres, cependant, parce qu'il est le dernier, c'est lui qui couronne tous les autres, et qui consomme notre bonheur. Car, comme dit saint Jérôme, dans les prédestinés on ne cherche pas le commencement, mais la fin. Paul a mal commencé, et bien fini; Judas a mal fini, et bien commencé : Judas est réprouvé, et Paul glorifié. C'est donc de la fin que dépend le sort et le discernement des hommes dans l'autre vie. En vain aurions-nous passé des siècles entiers dans la pratique de toutes les vertus, il ne faut qu'une pensée pour nous rendre criminels ; et si Dieu nous prend au moment que nous formons cette pensée et que nous y consentons, il n'y a point de salut pour nous. Par conséquent, c'est la persévérance qui met le comble à la prédestination des élus : sans elle tout le reste est inutile, et c'est elle qui nous met en main la palme, et qui nous introduit dans la gloire : Bonum certamen certavi, cursum consummavi, de reliquo reposita est mihi corona justitiœ (1).

Cela s'entend, me direz-vous, de la persévérance finale. Je le veux, mon cher auditeur; mais par où arrive-t-on à la persévérance finale, sinon par la persévérance commencée, qui est celle de la vie? Car, sans commencement il n'y a point de fin, et toute fin a un rapport essentiel à son commencement. D'où il s'ensuit que pour persévérer à la mort, c'est-à-dire

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