Œuvres complètes (page 37)
42. — 2 Col., III, 11. — 3 Ephes., VI, 9.
du pauvre, ni du monarque, ni du sujet, ni de l'affranchi, ni de l'esclave. Ce n'est point seulement pour les fidèles et pour un petit nombre de prédestinés, mais pour les infidèles et les idolâtres, mais pour les pécheurs, mais même pour les réprouvés. Le Père des miséricordes a fait lever son soleil sur les bons et sur les méchants ; et sans exception, il a fait couler sur les uns et sur les autres la rosée du ciel (1), et les saintes influences de sa grâce.
2° Chacun en particulier. C'est ce que nous enseigne expressément le Prince des apôtres dans sa seconde Epître, où nous lisons ces paroles si claires et si décisives : Le Seigneur use de patience à cause de vous, ne voulant point que pas un périsse, mais que tous aient recours à la pénitence (2). D'où vient que saint Jérôme n'a pas craint d'avancer cette proposition : que Jean-Baptiste, en disant de Jésus-Christ : Voilà celui qui efface les péchés du monde, eût été dans l'erreur et nous eût trompés avec lui, s'il y avait un seul homme dont les péchés n'eussent pas été effacés par la médiation de ce divin Sauveur. Sur quoi saint Bernard ajoute (et ceci est bien remarquable) que comme tous les êtres créés peuvent dire chacun à Dieu : Vous êtes mon Créateur ; ainsi tous les hommes peuvent chacun lui dire : Vous êtes mon Rédempteur. Vérités constantes dans l'Eglise chrétienne; vérités fondées sur les sacrés oracles du Saint-Esprit, sur les écrits des apôtres, sur la tradition des Pères, sur la créance commune et orthodoxe, sur la raison même éclairée de la foi et dirigée par la foi. Car, sans cela, quel fonds pourrions-nous faire sur la Providence divine, et qui pourrait s'assurer qu'elle ne lui a pas manqué? Non, elle n'a manqué à personne ; mais voici le renversement. Dieu a voulu et veut encore sauver tous les hommes ; mais de tous les hommes combien y en a-t-il qui veuillent leur propre salut : qui le veuillent, dis-je, sincèrement, efficacement? Tous sont appelés à ce salut éternel, tous pour cela ont eu le même Rédempteur, et néanmoins il n'y a que très-peu d'élus : pourquoi? parce qu'il n'y en a que très-peu qui veuillent l'être, que très-peu qui travaillent à l'être, que très-peu qui prennent les moyens de l'être. Confions-nous en Jésus-Christ et en ses mérites; mais souvenons-nous qu'on n'y participe qu'en participant à ses souffrances et à ses travaux, qu'en observant ses préceptes, qu'en se conformant à ses exemples, qu'en imitant ses vertus,
1 Matth., V, 45.— 2 2 Petr., III, 9.
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MARDI. — Jean-Baptiste perfectionnant les peuples par l'amour de Jésus-Christ.
SERMON SUR LA DÉVOTION ENVERS JÉSUS-CHRIST.
Amicus sponsi, qui stat et audit eum, gaudio gaudet propter vocem sponsi. Hoc ergo gaudium meum impletum est.
L'ami de l'époux, qui est présent et qui l'écoute, met toute sa joie à entendre la voix de l'époux : et voilà ce qui rend ma joie parfaite. (Joan., III, 29.)
Qu'est-ce que cet époux, et qu'était-ce que cet ami de l'époux? Dans le sens propre de l'Evangile, cet époux c'est Jésus-Christ, et cet ami de l'époux c'était Jean-Baptiste. En témoignant ses sentiments à l'égard du nouveau Maître qui commençait à paraître dans le monde et à enseigner, le saint précurseur avait en vue de les inspirer à ses disciples, et de les répandre par leur ministère dans tous les cœurs. Sentiments dont nous devons être remplis nous-mêmes ; sentiments d'un zèle sincère pour Jésus-Christ, d'un dévouement parfait à Jésus-Christ, d'une fervente dévotion envers Jésus-Christ. Que ne suis-je assez heureux pour l'allumer dans vos âmes cet amour, cette dévotion si digne de l'esprit chrétien ! c'est du moins à quoi je vais travailler dans ce discours. Dévotion envers Jésus-Christ, dévotion tout à la fois et la plus sainte et la plus sanctifiante. La plus sainte en elle-même : premier point. La plus sanctifiante par rapport à nous : second point. La plus sainte en elle-même, en voilà l'excellence ; la plus sanctifiante par rapport à nous, en voilà les avantages. Quoique cette matière soit générale, c'est vous surtout qu'elle regarde, âmes fidèles et pieuses qui cherchez à vous avancer dans les voies de la perfection évangélique, et à vous tenir étroitement unies au principe même de toute sainteté, qui est le Sauveur envoyé du ciel pour le salut et la sanctification des hommes.
Premier point. — Dévotion envers Jésus-Christ, dévotion la plus sainte en elle-même. Doublement sainte, soit par l'objet qu'elle se propose, soit par l'esprit qui l'anime.
1° Dévotion sainte par l'objet qu'elle se propose. C'est le Verbe éternel de Dieu, le Fils unique de Dieu, le Saint des saints. Les autres dévotions sont saintes. C'est une sainte dévotion que d'honorer les saints, qui sont les amis de Dieu et les héritiers de son royaume. C'est une sainte dévotion que d'honorer les anges bienheureux qui assistent autour du trône de Dieu, et qui sont ses ministres et ses ambassadeurs. C'est une dévotion encore plus sainte d'honorer la mère de Dieu, que les mérites de ses vertus et l'éclat de sa dignité ont portée au plus haut point de l'élévation, et qui dans le ciel, au-dessus de tout ce qui n'est pas Dieu, tient le premier rang. Tout cela est vrai : mais en tout cela notre culte, après tout, n'a pour objet prochain et immédiat que de pures créatures. Ce sont des élus de Dieu, des favoris de Dieu, ce sont des saints; mais toute leur sainteté ne peut entrer en comparaison avec la sainteté de l'Homme-Dieu.
Si donc, à raison de leur sainteté et à proportion de leur sainteté, le culte qu'on leur rend est saint, combien plus le doit être le culte que nous rendons, dans l'adorable personne de Jésus-Christ, à la sainteté même incarnée? Culte si agréable à Dieu, qu'il en a fait un commandement exprès. non-seulement aux hommes qui vivent sur la terre, mais aux principautés et aux puissances célestes. Car, selon le témoignage de saint Paul, c'est de ce Dieu-Homme, de ce Fils premier-né entrant dans le monde, que le Père tout-puissant a dit : Que tous les anges de Dieu l'adorent (1).
2° Par l'Esprit qui l'anime. Esprit de religion, esprit d'amour, esprit de reconnaissance : voilà les grands et puissants motifs de notre dévotion envers Jésus-Christ, et est-il rien de plus saint que ces sentiments? Esprit de religion qui nous remplit de la plus haute idée de Jésus-Christ et de ses grandeurs ; qui, par la foi, nous le fait reconnaître et envisager comme la sagesse incréée, la parole de Dieu, la force et la vertu de Dieu ; comme la splendeur de la gloire, l'image de la substance du Père, en qui il a mis ses complaisances et en qui réside la plénitude de la divinité ; comme le principe et la fin, le Roi des rois, le Seigneur des seigneurs, par qui toutes choses subsistent, et ayant sur toutes choses l'empire et la prééminence. Expressions de l'Ecriture, et divines qualités d'où nous concluons avec l'Apôtre qu'il est digne de tous nos respects, et qu'au nom de Jésus tout ce qu'il y a dans le ciel, sur la terre et dans les enfers, doit fléchir le genou et lui rendre hommage.
Esprit d'amour, qui nous le fait plus
1 Hebr., I, 6.
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particulièrement envisager selon les rapports qu'il a avec nous et que nous avons avec lui; qui nous le fait considérer comme l'auteur de notre salut, comme le pacificateur entre Dieu et nous, et le médiateur de notre réconciliation : comme le pontife de la loi nouvelle, le grand prêtre assis à la droite de Dieu, et toujours vivant pour prendre toujours nos intérêts et intercéder en notre faveur, comme le chef du corps de l'Eglise, dont nous sommes les membres ; comme notre frère, en qualité d'homme semblable à nous, tout Dieu qu'il est. Vues également solides et touchantes. La juste conséquence qui en suit, c'est le beau sentiment du maître des Gentils : Qui nous séparera de la charité de Jésus-Christ (1) ? ou cet autre : Quiconque n’aime pas Notre-Seigneur Jésus-Christ, qu'il soit anathème (2).
Esprit de reconnaissance, qui nous fait descendre dans le détail de tous les biens qui nous sont venus par ce Rédempteur du monde; qui nous retrace dans le souvenir comment il a quitté le sein de son Père et il s'est abaissé jusqu'à nous ; comment il s'est revêtu de notre chair et chargé de toutes nos misères, pour demeurer parmi nous; comment, dans le cours de sa vie mortelle, il a conversé avec nous; comment il a souffert pour nous, il est mort pour nous; comment, dans son retour même au ciel, il n'a point voulu nous priver de sa présence, mais il est toujours resté au milieu de nous. Toutes ces considérations pénètrent une âme, la ravissent, l'enflamment, l'attachent pour jamais à son bienfaiteur et à son Sauveur, et, dans l'ardeur de son zèle, lui font dire sans cesse avec le Prophète : Que dominerai-je à celui qui m'a tout donné (3), et que ferai-je pour celui qui a tout fait pour moi?
Or, encore une fois, une dévotion établie sur de tels fondements, n'est-ce pas de toutes les dévotions la plus sainte? Aussi était-ce la dévotion de saint Paul. Il n'y a qu'à voir ses Epîtres : elles sont toutes remplies de Jésus-Christ, et il n'y est presque fait mention que de Jésus-Christ, tant il avait Jésus-Christ vivement imprimé et dans l'esprit et dans le cœur. Aussi est-ce la dévotion de l'Eglise. De quoi est-elle occupée, que de chanter les louanges de Jésus-Christ, que de célébrer les mystères de Jésus-Christ, que d'offrir le sacrifice de Jésus-Christ: et adresse-t-elle une prière à Dieu où elle ne fasse entrer Jésus-Christ? Aussi a-ce été la dévotion des saints, surtout de saint Bernard : Quoi que je lise, disait-il, je ne m'affectionne
1 Rom., VIII, 33. — 2 1 Cor., XVI, 22. — 3 Psam., CXV,12.
à rien, si je ne lis le nom de Jésus-Christ ; quoi que j'entende, je ne coûte rien, si je n'y entends le nom de Jésus-Christ. Toute nourriture est insipide à mon âme sans cet assaisonnement et ce sel divin. Quelle est donc l'illusion de notre siècle? illusion assez commune dans le monde chrétien. Chacun se fait des dévotions à sa mode, des dévotions selon son sens. A Dieu ne plaise que nous les blâmions ! mais ce qu'il y a de blâmable, c'est la préférence qu'on donne à ces dévotions nouvelles et arbitraires, au-dessus des dévotions essentielles dans le christianisme, telle que la dévotion envers Jésus-Christ.
Second point. — Dévotion envers Jésus-Christ, dévotion la plus sanctifiante par rapport à nous. Elle l'est, et dans les pratiques où elle s'exerce, et dans les effets qu'elle produit.
Dévotion sanctifiante dans les pratiques où elle s'exerce. Ces pratiques se réduisent à trois : adoration, invocation, imitation. Adoration : sous ce terme est compris tout ce que suggère à l'âme fidèle un saint désir d'honorer Jésus-Christ. Car que fait-elle, cette âme zélée pour l'honneur de l'adorable et aimable époux à qui elle s'est vouée, et dont elle voudrait répandre la gloire dans toute l'étendue de l'univers? Parce qu'elle sait que c'est Jésus-Christ même qui chaque jour est immolé sur nos autels, elle se rend assidue à ce sacrifice non sanglant, et se fait un devoir d'y apporter toute la réflexion, toute la révérence toute la piété convenable; parce qu'elle sait que c'est Jésus-Christ même qui habite dans nos temples et qui réside dans le sanctuaire, elle a ses heures et ses temps réglés pour le visiter, pour s'entretenir avec lui, pour s'humilier en sa présence, et pour lui offrir son encens; parce qu'elle sait que c'est Jésus - Christ même qu'elle reçoit à la sainte table, elle s'en approche , autant qu'il lui est. permis, par de fréquentes communions ; elle s'y dispose par de rigoureuses et d'exactes revues, elle ne souffre pas la moindre tache qui puisse blesser les yeux de son bien-aimé et n'omet rien de toute la préparation que demande le plus auguste sacrement. Or, combien tous ces exercices et les autres doivent-ils contribuer à sa sanctification, et qu'y a-t-il de plus propre à élever une âme et à la perfectionner? Invocation : en honorant Jésus-Christ, l'âme ne s'oublie pas elle-même, ni ses besoins. Jésus-Christ, dans toutes les conjonctures et tous les événements de la vie, est sa ressource,
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son conseil, son guide, son soutien. La nuit et le jour, elle n'a, pour ainsi dire, et dans le cœur et dans la bouche, que Jésus-Christ, qu'elle réclame sans cesse et qu'elle invoque ; et de cette sorte toutes ses délibérations, toutes ses résolutions, toutes ses actions sont sanctifiées, parce qu'elle n'entreprend rien ni ne fait rien qu'au nom de Jésus-Christ, que sous sa conduite et par son secours. Imitation : voilà le point capital, voilà, en quelque dévotion que ce soit, ce qu'il y a d'essentiel : s'efforcer d'acquérir une sainte ressemblance avec le Fils de Dieu, notre grand et unique modèle. Or, n'est-ce pas à quoi l'âme s'applique avec d'autant plus de soin, qu'elle s'est plus solidement et plus étroitement liée à Jésus-Christ? Toute son étude, c'est Jésus-Christ, pour apprendre à penser comme lui, à parler comme lui, à agir comme lui. Ce n'est point seulement sur le Thabor qu'elle veut le suivre, mais au Calvaire; ce n'est point seulement à sa gloire qu'elle veut avoir part, mais à sa pauvreté, mais à ses humiliations, mais à ses souffrances. Tout état où elle se croit conforme à Jésus-Christ est pour elle l'état le plus heureux.
2° Dévotion sanctifiante dans les effets qu'elle produit. Car de là l'union la plus intime et le commerce le plus sacré entre Jésus-Christ et l'âme dévote. C'est alors qu'elle peut bien dire avec l'Apôtre : Je vis, non plus moi-même; mais Jésus-Christ vit en moi. De là cette abondance de grâces dont Jésus-Christ la comble : il lui ouvre tous ses trésors ; et qu'épargne-t-il à son égard ? de quelles lumières ne l'éclaire-t-il pas? quelles vues, quels sentiments ne lui donne-t-il pas? de quelle onction ne la remplit-il pas? De là même aussi ces progrès qu'elle fait d'un jour à l'autre, allant toujours, comme le juste, de vertus en vertus, et accumulant mérites sur mérites. Quoi qu'il en soit, nous sommes chrétiens, et, en qualité de chrétiens, quelle dévotion peut mieux nous convenir que la dévotion envers Jésus-Christ? Souvenons-nous que c'est la pierre fondamentale sur qui doit porter tout l'édifice de notre perfection; souvenons-nous qu'il n'y a point d'autre nom que le sien par qui nous puissions obtenir le salut. Nous vivons sous sa loi, il nous a marqués de son sceau, il nous a revêtus de ses livrées : soyons par amour à notre Maître, puisque nous lui appartenons déjà par un droit inviolable; et que jamais rien ne nous sépare de la charité de Jésus-Christ, ni dans le temps, ni dans l'éternité.
MERCREDI. — Jean-Baptiste perfectionnant les peuples par une vertu solide et droite.
SERMON SUR LA DROITURE ET L'ÉQUITÉ CHRÉTIENNE.
Illum oportet crescere, me autem minui.
C'est à lui de croître, et à moi de déchoir. (Joan., III, 30.)
Il n'y avait qu'une solide vertu qui pût inspirer à Jean-Baptiste un sentiment si droit et si équitable. Ses disciples, par un faux zèle pour leur maître, dont ils voyaient l'école s'affaiblir, semblaient vouloir le piquer de quelque jalousie contre Jésus-Christ, dont le crédit au contraire croissait tous les jours, et le nom se répandait dans la Judée. Mais, bien loin de se laisser surprendre à une tentation si dangereuse et si délicate, l'humble précurseur est le premier à relever le mérite de ce prétendu concurrent qui leur donnait de l'ombrage , et il n'hésite pas à leur répondre : C'est à lui de croître, et à moi de diminuer. Esprit de droiture et d'équité, esprit qui discerne les vraies vertus de celles qui n'en ont que l'apparence et le nom. C'est avec cet esprit et par cet esprit que Jean-Baptiste, sans écouter ses disciples, et sans égard à son intérêt propre, se fait justice à lui-même, et fait en même temps justice à Jésus-Christ. C'est à moi de diminuer; voilà comment il se fait justice à lui-même. C’est à lui de croître; voilà comment il fait justice à Jésus-Christ. Ainsi le double caractère de la sainteté et de l'équité chrétienne est de savoir (surtout en matière de dons, de talents, de qualités, de mérites, de rang, de prééminence), de savoir, dis-je, tout ensemble, et se faire justice à soi-même: premier point; et faire justice au prochain : second point. Adressons-nous à Dieu pour obtenir cet esprit de droiture : il nous l'accordera, puisque, selon la parole de l'Evangile, il ne refuse point le bon esprit à ceux qui le lui demandent (1).
Premier point. — Se faire justice à soi-même : c'est s'estimer précisément soi-même tel qu'on est, et ne vouloir point être estimé des autres au delà de ce qu'on est.
1 Luc, XII, 13.
1° S'estimer précisément soi-même tel qu'on est, et rien davantage, c'est la règle la plus raisonnable et la plus juste; mais notre amour-propre ne peut s'en accommoder, et il lui faut quelque chose de plus. De là vient que nous aimons à nous tromper par de flatteuses images que nous nous faisons de nous-mêmes, et qui nous représentent à notre imagination tout autres que nous ne sommes ; fausses peintures qui nous plaisent et dont nous nous occupons, dont nous nous infatuons, où nous portons tous nos regards et où nous les arrêtons. Car, de nous considérer nous-mêmes dans la vérité, et pour cela de rentrer en nous-mêmes, de nous examiner à fond, de bien démêler, s'il est permis de parler ainsi, dans le champ de notre âme, le bon et le mauvais grain, c'est ce qui nous humilierait, parce ce que c'est ce qui nous mettrait devant les yeux des taches qui nous blesseraient la vue, et ce qui rabattrait les idées favorables que nous avons conçues de nos avantages et de nos perfections. Comme donc nous avons de la peine à nous humilier, nous avons la même peine à nous détromper de l'opinion, quoique erronée, que nous nous sommes formée de nous-mêmes. Or, une vertu solidement et vraiment chrétienne nous guérit de cette illusion: comment? parce que dès que c'est une vertu solidement chrétienne, c'est une vertu humble, et que l'humilité nous empêche de nous élever au-dessus de nous-mêmes, et nous dégage de toutes ces pensées vaines qui emportent les âmes faibles, et où elles s'évanouissent. D'où il arrive que nous sommes alors plus disposés à juger sainement de notre état, à reconnaître de bonne foi nos imperfections et nos défauts, à voir ce qui nous convient et ce qui ne nous convient pas, de quoi nous sommes capables et de quoi nous ne le sommes pas ; à dire enfin, avec le Prophète-royal : Seigneur, mon cœur ne s'est point enflé ; je m'en suis tenu à ce que j'étais, et je ne me suis point égaré en de spécieuses chimères, ni dans une présomptueuse estime de moi-même (1). Qu'une telle disposition marque de fermeté et de sagesse! mais qu'elle est rare! et l'expérience ne nous convainc-t-elle pas tous les jours qu'il y n'a presque personne dans la vie, et dans toutes les conditions de la vie, qui veuille delà sorte, ni qui sache se rendre à soi-même la justice qui lui est due?
2° Ne vouloir point être estimé des autres au delà de ce qu'on est. Malgré les déguisements et les artifices de la nature, qui nous
1 Psalm., CXXX, 1.
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cache nos faiblesses et notre peu de suffisance, nous ne laissons pas souvent de les apercevoir: mais quelle est notre ressource? c'est de les dérober, autant qu'il nous est possible, à la connaissance du public. Nous voulons qu'on nous estime, qu'on nous traite avec honneur, qu'on nous fasse monter à certains rangs, qu'on nous donne certaines places, comme si rien ne nous manquait pour cela, et que nous eussions droit d'y prétendre. Si l'on nous témoigne le moindre mépris, nous en sommes outrés de douleur ; si quelqu'un obtient la moindre préférence sur nous, nous éclatons en plaintes et en murmures ; si l'on entreprend de nous faire sur quelque article la moindre remontrance, nous la prenons pour une injure, et nous nous en offensons. Quel serait le remède? cet esprit droit et chrétien, dont il est ici question. Avec ce fond d'équité et de droiture, on ne cherche point à paraître ce qu'on n'est pas, ni à se faire valoir plus qu'on ne vaut. Tel qu'on se connaît, tel on consent d'être connu, sans ambitionner des titres, des honneurs, des distinctions, qu'on sait être au-dessus de soi.
Des prêtres et des lévites furent envoyés de Jérusalem à Jean-Baptiste pour lui demander s'il était le Messie, ou du moins s'il était Elie ; mais en deux mots il se contenta de leur répondre nettement et simplement : Je ne suis ni l'un ni Vautre. Ils insistèrent; et, le pressant de s'expliquer : Qui êtes-vous donc, lui dirent-ils, et quel témoignage rendez-vous de vous-même ? Mais lui, comme il était le précurseur de Jésus-Christ, il se contenta encore, avec la même sincérité et la même simplicité, de se faire connaître par l'office dont il était chargé, et dont il s'acquittait : Je suis la voix de celui qui crie dans le désert : Préparez le chemin au Seigneur. Excellent modèle ! mais qui est-ce qui le suit, et où trouve-t-on cette candeur dame, cette modestie à l'épreuve des plus fortes tentations? C'est une des plus belles vertus, c'est une vertu héroïque, mais bien peu commune. Une justice si rigoureuse n'est guère de notre goût, dès que c'est nous-mêmes qu'elle regarde.
Second point. — Faire justice au prochain, c'est faire intérieurement du prochain l'estime qu'il mérite, et du reste le voir sans peine dans le degré d'élévation où, par son mérite, il est monté.
1° Faire intérieurement du prochain l'estime qu'il mérite. Puisqu'il la mérite, cette estime, pourquoi la refusons-nous ? C'est que la passion nous domine et nous séduit; c'est que l'envie nous met un voile sur les yeux, ou qu'elle répand sur le mérite d'autrui un nuage qui l'obscurcit et qui nous empêche de le découvrir ; c'est que la malignité de notre cœur nous peint la plupart des objets avec de fausses couleurs, et qu'elle les diminue ou les grossit, selon qu'ils sont conformes à nos inclination?, ou qu'ils y sont opposés. Or, étant naturellement jaloux de notre propre excellence, il s'ensuit de là que nous sommes beaucoup plus enclins à rabaisser le prochain dans notre estime, qu'à le relever. Car, de nous en faire un portrait aussi avantageux qu'il devrait l'être, de .reconnaître toutes ses bonnes qualités et toutes ses vertus, ce serait ou l'égaler à nous, ou même lui donner dans notre esprit l'ascendant sur nous, et voilà ce que nous n'aimons pas. Que faisons-nous donc? Nous avons, suivant le langage de l'Ecriture, un poids et un poids, une mesure et une mesure. Selon l'une, nous nous jugeons nous-mêmes avec toute l'indulgence possible, et selon l'autre, nous jugeons le prochain avec une sévérité extrême. Tout ce qu'il y a de bien en lui, nous nous le représentons sous des images qui l'altèrent, qui l'affaiblissent, qui le défigurent; et tout ce qu'il peut y avoir de mal ou de moins parfait, nous l'augmentons, nous l'exagérons, nous l'outrons.
Injustice que Jésus-Christ reprochait avec tant de raison aux pharisiens : Comment voyez-vous une paille dans l'œil de votre frère, tandis que vous ne voyez pas une poutre dans votre œil (1) ? Ce n'est point là ce caractère de droiture dont Jean-Baptiste nous a donné, dans sa personne et dans toute sa conduite, un exemple merveilleux. Dès que le Fils de Dieu paraît dans le monde, de quels sentiments d'admiration, de vénération, de religion est-il rempli et témoigne-t-il l'être pour ce Sauveur envoyé du ciel! Quand nous saurons ainsi nous dégager de toute préoccupation, de tout intérêt propre, ou que nous n'aurons point d'autre intérêt que celui de la vérité et de la charité, c'est alors que nous estimerons le mérite partout où il est, parce que nous n'aurons plus sur les yeux le bandeau qui nous le cache ; nous le verrons dans toute son étendue et dans toute sa perfection, et nous lui rendrons au dedans de nous-mêmes le légitime hommage qui lui appartient. Mais cela suppose une piété bien épurée, et bien détachée d'elle-même :
1 Matth., VIII, 3.
et comme il en est très-peu de cette sorte, il n'est que trop ordinaire, à un nombre infini de gens, dévots de profession ou plutôt de nom, d'être les plus rigides censeurs du prochain, et de se rendre, dans l'usage de la vie, les plus dédaigneux et les plus méprisants.
2° Voir sans peine le prochain dans le degré d'élévation où par son mérite il est monté. Il y a des mérites si évidents et si connus, qu'on ne peut se les déguiser à soi-même, et qu'on est forcé d'en convenir. Mais voici le comble de l'injustice : au lieu de dire, comme saint Jean : C'est à lui de croître ; on voudrait disputer à un homme la place qu'il occupe, et la lui enlever, quoiqu'on ne puisse néanmoins se dissimuler qu'il y est monté par la bonne voie, et qu'il a toutes les dispositions et toutes les conditions requises pour la remplir dignement. On l'avoue, on en est persuadé; mais malgré cette persuasion et cet aveu, on ne le voit qu'à regret dans un rang, dans une dignité, dans un ministère où l'on aspirait, et qu'on prétendait obtenir, sinon par le mérite, du moins par l'intrigue et par la faveur. Car telle est, présentement plus que jamais, l'iniquité du monde. Le plus faible moyen pour s'y avancer, c'est le mérite : ce qui fait que, sans égard au mérite d'un compétiteur, ni à ses talents, beaucoup supérieurs aux nôtres, on ne craint point toutefois d'entrer en concurrence avec lui, parce qu'on est appuyé d'ailleurs de puissants secours et de patrons sur qui l'on compte et dont on se prévaut. Si donc il arrive qu'on ne réussisse pas, et que l'autre ait le dessus, quoique ce soit une justice qui lui est faite, on en est vivement touché, et l'on ne peut digérer sur cela son chagrin. Où est la raison? où est la probité naturelle? où est le christianisme? Rendons, dit le grand Apôtre, rendons à chacun ce que nous lui devons : le tribut à qui est dû le tribut, et l’honneur à qui est dû l'honneur (1). Saint Paul faisait cette leçon aux premiers fidèles, et leur prescrivait cette règle à l'égard même des païens et des idolâtres : combien plus des chrétiens doivent-ils entre eux l'observer! S'il a plu à la Providence d'exalter celui-ci et de le placer sur le chandelier, quel droit avons-nous de nous opposer à ses desseins? Si celui-là se trouve plus digne que nous du crédit où il est et des emplois qu'on lui confie, soit dans l'Eglise, soit dans le siècle, que ne lui cédons-nous de bonne grâce un avantage qui lui est justement acquis? C'est notre frère; qu'il croisse (2). Pour
1 Rom., XIII, 7. — 2 Gen., XXIV,
60.
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penser de la sorte, il suffit d'être homme : mais, à plus forte raison, c'est ainsi que pense une âme bien fondée dans les principes de l'Evangile, qui est la droiture même et la souveraine justice.
JEUDI. — Jean-Baptiste perfectionnant les peuples par la confession des péchés.
SERMON SUR LA FRÉQUENTE CONFESSION.
Baptizabantur ab eo in Jordane, confitentes peccata sua.
Ils recevaient de lui le baptême dans le Jourdain, en confessant leurs péchés. (Matth., III, 6.)
Cette confession que faisaient les peuples en recevant le baptême de Jean-Baptiste, c'était une confession publique; mais la confession que nous faisons au saint tribunal de la pénitence est une confession particulière et secrète. Le pécheur touché de Dieu vase prosterner aux pieds du ministre de Jésus-Christ, et servir de témoin contre lui-même, en déclarant ses péchés et s'en accusant. Confession dont je ne viens pas seulement vous recommander l'usage, mais le fréquent usage : l'un est de précepte, l'autre de conseil. De confesser aux prêtres nos péchés, du moins une fois dans le cours de chaque année, c'est ce que l'Eglise nous a expressément ordonné, et voilà le précepte; mais de n'en pas demeurer là, et d'aller souvent se laver à cette sainte piscine où sont renfermées les eaux de la grâce, et d'où elles nous sont communiquées par de salutaires effusions, c'est à quoi l'Eglise, sans nous en faire une loi, se contente de nous inviter, et voilà le conseil. Or j'entreprends ici de vous représenter les avantages infinis de cette importante pratique. Je veux vous montrer de quelle conséquence et de quelle utilité nous doit être à tous l'exercice de la fréquente confession. Ce n'est pas un commandement, j'en conviens; mais il y a des pratiques qui, sans être spécialement commandées, ont du reste une telle vertu, et peuvent tellement contribuer à l'affaire de notre salut et à notre avancement dans les voies de la sainteté chrétienne, que nous sommes inexcusables de les négliger. Ainsi, distinguant dans le christianisme deux états qui le partagent, je prétends vous faire voir l'importance de la fréquente confession, et par rapport aux pécheurs : ce sera le premier point, et par rapport aux justes : ce sera le second. Le Seigneur est proche : apprenons à lui préparer nos âmes et à les sanctifier, pour participer, avec le plus d'abondance que nous pourrons, à la grâce qu'il vient apporter au monde.
Premier point. — Importance de la fréquente confession par rapport aux pécheurs : pourquoi? parce que la fréquente confession est un des plus puissants moyens pour déraciner dans nous les principes du péché, et pour prévenir les suites malheureuses du péché.
1° Puissant moyen pour déraciner dans nous les principes du péché. J'appelle principes du péché ces convoitises avec lesquelles nous sommes nés, et qui sont, selon saint Jean, la concupiscence de la chair, la concupiscence des yeux et l'orgueil de la vie; c'est-à-dire les passions qui nous dominent, les inclinations qui nous entraînent, le penchant de la nature corrompue qui nous emporte vers les biens sensibles et périssables, richesses, honneurs, plaisirs. J'appelle principes du péché ces attachements criminels qui nous lient, ces habitudes vicieuses qui nous captivent, ces objets flatteurs qui nous attirent, ces respects humains qui nous tiennent asservis, ces occasions qui nous exposent à des périls si présents et à de si rudes attaques. Or, pour couper ces racines empoisonnées et pour en arrêter les progrès, rien de plus efficace que le fréquent usage de la confession.
A prendre la chose absolument, je sais quelle est la vertu du sacrement de pénitence, et qu'une seule confession, dès qu'elle est faite avec toutes les dispositions et tous les sentiments convenables, peut suffire pour nous fortifier contre les rechutes, et pour nous affermir dans l'état de grâce où elle nous a rétablis ; mais d'ailleurs je ne puis ignorer que cette confession, quelque sainte et quelque fervente qu'elle soit, n'éteint pas tout à coup dans le cœur le feu de la passion, ne redresse pas tout à coup l'habitude, n'efface pas tout à coup de l'esprit des objets dont le souvenir frappe et touche sensiblement, ne corrige pas tout à coup des idées vivement empreintes dans l'âme, ne dégage pas tout à coup de certaines occasions et de certaines tentations. Il faut du temps pour tout cela ; de sorte qu'après même avoir obtenu dans le sacrement le pardon des
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offenses dont nous nous sommes reconnus coupables, et que le ministre de Jésus-Christ nous a remises, nous avons néanmoins encore les mêmes ennemis à combattre, et au dedans de nous-mêmes, et hors de nous-mêmes. Ils sont affaiblis, je le veux; mais ils ne sont pas abattus. Les plaies que nous en avions reçues sont fermées; mais ils sont toujours en disposition de les rouvrir, et de lancer contre nous de nouveaux traits. Si nous cessons de les poursuivre, si nous mettons entre une confession et l'autre trop de distance, dans ce long intervalle ils répareront bientôt leurs pertes passées, et reprendront sur nous le même ascendant. Hélas 1 combien de funestes épreuves ont dû nous l'apprendre ! Mais voulons-nous enfin nous affranchir de leur tyrannie et nous mettre à couvert de leurs coups; voulons-nous dessécher ce mauvais levain que nous portons dans le cœur, et qui sans cesse grossit et se répand sur toutes les puissances de notre âme pour les corrompre; voulons-nous arracher ces principes de mort qui nous sont si intimes, et arrêter les impressions que font sur nous tant d'objets qui nous environnent ; en voici le moyen le plus infaillible : c'est d'user fréquemment des armes de la pénitence, c'est de se présenter régulièrement et fréquemment à son tribunal. A force de médicaments on guérit les plus profondes blessures, et on en tire tout le venin ; et à force d'employer les remèdes que fournit un confesseur, à force de s'accuser devant lui, de se confondre, de se reprocher ses faiblesse, de résoudre, de promettre, de s'assujettir à de justes satisfactions, il n'y a point de passion si violente dont, avec l'assistance divine, on n'amortisse peu à peu l'ardeur ; point de nœuds si serrés qu'on ne délie , point d'habitude, point de tentation qu'on ne surmonte. Mettons-nous en état de le connaître par nous-mêmes : l'expérience nous en convaincra.
2° Puissant moyen pour prévenir les suites malheureuses du péché. Trois effets du péché, qui en sont les suites les plus ordinaires : l'aveuglement de l'esprit, l'endurcissement du cœur, l'impénitence à la mort, ou la mort dans le péché. L'aveuglement : un homme adonné à son péché, où il reste et où il vit pendant un long espace de temps, perd de jour en jour les idées de Dieu et de la religion, oublie les vérités du christianisme, et se laisse tellement préoccuper, ou, pour mieux dire, tellement infatuer des erreurs et des fausses maximes du monde, qu'il n'a plus d'autre règle qui le guide, ni dans tous ses jugements, ni dans toute sa conduite. L'endurcissement : le mal se communique au cœur ; toutes les pointes de la conscience s'émoussent ; on tombe à l'égard du salut dans une espèce de léthargie où l'on n'est ému de rien, il n'y a ni avertissement, ni remontrances à quoi l’on prête l'oreille et qui fassent quelque sensation. Enfin l'impénitent» à la mort, ou la mort dans le péché : car il arrive assez communément qu'on est surpris de la mort lorsqu'on s'y attendait le moins, et qu'en remettant sa confession d'une pâque à l'autre, on ne peut atteindre ce terme, et Ton disparaît sans avoir eu le loisir de penser à soi et de se reconnaître.
Or, il est évident que le remède à tout cela le plus certain, c’est la fréquente confession. Et en effet, dans la fréquente confession, on se rappelle souvent le souvenir de Dieu et de la loi de Dieu, on se retrace ses devoirs, on s'occupe des vérités éternelles : remède contre l'aveuglement de l'esprit. Dans la fréquente confession, on s'excite souvent à la haine du péché, au repentir et à la douleur, à l'amour de Dieu, à la crainte de ses jugements, à de saints désirs et à de saintes résolutions : remède contre l'endurcissement du cœur. Dans la fréquente confession, on se réconcilie promptement avec Dieu, si l'on a eu le malheur de perdre sa grâce ; on bannit de son âme le péché presque aussitôt qu'il y est entré, i»n ne lui permet pas de s'y établir ; et par là, selon la parole de Jésus-Christ, on se tient toujours prêt et toujours en garde contre les surprises de la mort. Vigilance que le Fils de Dieu nous a tant recommandée dans l'Evangile, et qui, par une sage précaution, eût pu sauver des millions de réprouvés qu'une, mort imprévue et subite a précipités dans l'enfer. Ils comprennent, mais trop tard, ce que c'est que d'avoir trop différé à se relever du péché, et d'avoir longtemps vécu dans un état de damnation. Comprenons-le nous-mêmes, mais de bonne heure, mais dès à présent, mais quand cette connaissance nous peut être salutaire.
Second point. — Importance de la fréquente confession par rapport aux justes. Que celui qui est saint, dit l'Ecriture, se sanctifie toujours davantage ; c'est-à-dire que l'âme juste se purifie toujours de plus en plus devant Dieu, et qu'elle renouvelle toujours de plus en plus sa ferveur dans le service de Dieu. Or, il est aisé de voir combien la fréquente confession contribue à l'un et à l'autre.
1° Rien de plus propre à purifier de plus en
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plus l'âme juste que la fréquente confession. Le juste, selon le témoignage du Saint-Esprit, tombe jusques à sept fois le jour. Il n'y a donc point d'âme, si innocente et si nette aux yeux de Dieu, qui n'ait toujours besoin de se purifier; car la parole du Sage est générale, et il ne dit pas seulement quelques justes, mais il dit absolument et sans restriction le juste, quel qu'il soit. La raison est que le juste est toujours homme, et que, tout homme sur la terre est faible, et sujet aux fragilités humaines. Cependant il est d'un extrême intérêt, pour une âme qui veut être à Dieu, d'acquérir, autant qu'il lui est possible, la plus grande pureté de cœur, et de s'y maintenir : pourquoi ? parce qu'autrement elle ne peut jouir des faveurs du ciel, ni recevoir certaines grâces de Dieu, lequel ne se communique qu'aux âmes pures, et ne se découvre à elles qu'à proportion de leur pureté : ce qui a fait dire au Sauveur du monde : Heureux ceux dont le cœur est pur, car ils verront Dieu (1). Or, on ne peut douter que ce ne soit par la fréquente confession que l'âme chrétienne se purifie des moindres taches. Plus elle rentre souvent en elle-même, plus elle s'examine, et plus elle devient clairvoyante à les apercevoir : et du moment qu'elle les aperçoit , elle ne peut avoir de repos qu'elle ne les ait effacées par les larmes de la pénitence. De cette sorte, elle les empêche de croître , elle se préserve des chutes plus grièves où elle pourrait être entraînée par une multitude de fautes, quoique légères, qu'elle laisserait grossir et s'accumuler ; elle se présente toujours à Dieu , suivant la figure du Prophète royal, telle qu'une reine qui paraît devant le prince son fidèle époux, parée de divers ornements et avec un habit enrichi d'or (2). Dans cet état, elle attire sur elle les yeux de Dieu, elle lui plaît ; et parce qu'il n'y a point d'obstacle qui le puisse éloigner, il vient à elle, l'honore de sa présence et la comble de ses dons.
2° Rien de plus propre à renouveler sans cesse la ferveur de l'âme juste que la fréquente confession. Il n'y a point de feu si ardent qui ne se ralentisse quand on ne prend pas soin de l'entretenir, et il n'y a point de piété si fervente qui, pour ne pas déchoir et ne se point refroidir, n'ait besoin d'être souvent ranimée et réveillée. Cet évoque de l'Apocalypse l'avait éprouvé, lorsque Dieu lui reprochait qu'il avait beaucoup perdu de sa première charité , et
1 Matth., V, 8. — 2 Psalm., XLIV, 10.
qu'il était tombé dans le relâchement et la tiédeur. Voilà où en sont réduites tant d'âmes qu'on a vues à certains temps toutes brûlantes de zèle pour l'honneur de Dieu et pour leur sanctification. Rien n'échappait à leur fidélité, rien ne les arrêtait, rien ne leur coûtait ; il ne leur a manqué que la constance. Or, pour se remettre en de si heureuses dispositions, point de meilleure pratique à leur prescrire, que .de fréquenter le sacrement de pénitence.
Car, plus elles en approcheront, plus elles participeront aux grâces renfermées dans ce sacrement : et ce qui allume la ferveur, ne sont-ce pas les saints mouvements de la grâce ? Plus elles en approcheront, plus elles se rempliront l'esprit de pieuses considérations, la volonté de vives affections : et ne sont-ce pas là toujours de nouveaux aliments pour nourrir le feu et pour le perpétuer ? Aussi est-il vrai qu'on ne se retire point communément du sacré tribunal sans en emporter une certaine onction qui s'insinue dans le cœur, et qui occupe, pour ainsi dire, toute la capacité de l'âme. On se sent tout recueilli en soi-même, tout pénétré d'une joie céleste et intérieure, quelquefois même tout attendri de dévotion : les yeux se baignent de larmes, le cœur éclate en soupirs : dans l'ardeur où l'on est, on redouble le pas, on avance, on se rend plus régulier que jamais et plus assidu à tous ses exercices. Effets merveilleux, et plus ordinaires à ces fêtes solennelles où l'Eglise célèbre les grands mystères de la religion. En est-il un plus touchant que celui de la naissance d'un Dieu fait homme pour le salut des hommes, et de tous les hommes? Justes et pécheurs, je vous l'annonce. Il vient, ce Rédempteur, il est près de nous : ouvrons-lui tous les chemins de notre cœur, afin qu'il daigne y entrer et y prendre une naissance toute spirituelle ; car c'est ainsi qu'il le prétend. Levons tous les obstacles qui pourraient s'opposer à son passage et le séparer de nous. Comblons toutes les vallées, redressons tous les sentiers tortus, aplanissons tout ce qu'il y a de raboteux (1). Dégageons-nous de tous les liens et de toute la corruption du péché. N'en souffrons pas la moindre souillure, et que ce soit là le fruit d'une digne confession. De cette manière, nous pourrons renaître nous-même avec Jésus-Christ et en Jésus-Christ, pour vivre éternellement en lui et avec lui.
1 Luc, III, 5.
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FÊTE DE NOËL. SERMON SUR LA NATIVITÉ DE JÉSUS-CHRIST.
Apparuit gratia Dei Salvatoris nostri, omnibus hominibus, erudiens nos, ut abnegantes impietatem et sœcularia desideria, sobrie, et juste, et pie vivamus in hoc saeculo, expectantes beatam spem.
La grâce de Dieu notre Sauveur s'est manifestée à tous les hommes pour notre instruction, afin que. renonçant à l'impiété et aux convoitises du monde, nous vivions dans ce siècle selon les règles de la tempérance, de la justice et de la piété, attendant le bonheur qui est le terme de notre espérance. (Dans l’Epitre à Tite, chap. II, 11-13.)
C'est en ce jour qu'elle s'est montrée aux hommes, cette grâce de Dieu notre Sauveur ; et c'est dans l'adorable personne de Jésus-Christ naissant que se sont accomplies ces belles et consolantes paroles de l'Apôtre. Dans le mystère de l'incarnation divine , cette grâce du Sauveur est descendue sur la terre ; mais elle demeurait encore cachée dans le chaste sein de Marie, et ce n'est qu'en Bethléem et dans l'étable qu'elle s'est rendue visible par la sainte nativité de l’Enfant-Dieu qui nous l'apportait. Il est donc venu et il a paru au monde, ce Messie, ce désiré des nations : pourquoi? pour nous instruire et pour nous donner la science du salut. Science du salut dont avait parlé Zacharie, père de Jean-Baptiste, dans son admirable cantique, et que le divin précurseur devait lui-même enseigner au peuple de Dieu. Science du salut, science suréminente, l'abrégé de toutes les sciences , ou plutôt l'unique science qu'il nous importe d'acquérir et de bien apprendre. Science que saint Paul fait consister en deux choses : l'une d'éloigner de nous tous les obstacles du salut, et l'autre, de pratiquer toutes les œuvres du salut. Car ce sont là, dans la pensée du maître des Gentils, les deux importantes instructions que nous devons tirer de la naissance de Jésus-Christ. La grâce de Dieu notre Sauveur s'est manifestée à tous les hommes, afin que nous renoncions aux convoitises du monde et à ses désirs sensuels ; voilà les obstacles du salut dont un Dieu-Homme, et naissant parmi les hommes, nous apprend à nous dégager : premier point. Cette même grâce de Dieu notre Sauveur s'est manifestée à tous les hommes, afin que nous vivions selon les règles de la tempérance, de la justice et de la piété ; voilà les œuvres du salut qu'un Dieu-Homme , et naissant parmi les hommes, nous apprend à pratiquer : second point. Grandes et salutaires leçons où est renfermée toute la sagesse évangélique et qui demandent toute notre étude et toute notre attention.
Premier point. — Obstacles du salut dont un Dieu-Homme, et naissant parmi les hommes, nous apprend à nous dégager. Ces obstacles sont les biens du monde , les honneurs du monde, les plaisirs du monde et l'attachement que nous y avons : je dis l'attachement que nous y avons, et c'est cet attachement que l'Apôtre appelle convoitises du siècle et désirs sensuels. L'expérience de tous les temps n'a fait que trop voir de combien de crimes ces malheureuses convoitises ont été la source, et combien d'âmes elles ont damnées, combien elles en damnent tous les jours. Or, c'est ce que le Fils de Dieu, dès sa naissance, nous apprend à retrancher de nos cœurs ; et c'est pour nous y porter avec plus d'efficace et plus de force, qu'il commence par nous en donner lui-même l'exemple le plus touchant.
En quel état naît-il? dans un état de pauvreté, dans un état d'humiliation, dans un état de souffrance et de mortification. Lisons sur cela l'Evangile : tout y est remarquable. Pauvreté : la mère, qui se voit proche de son terme, cherche un lieu convenable pour se retirer ; mais son extrême indigence la fait refuser partout ; il ne lui reste qu'une étable : quelle demeure pour un Dieu et pour une mère de Dieu ! Quoi qu'il en soit, c'est laque Marie met au monde le Sauveur et le Roi du monde; c'est là qu'il commence à paraître. Le lit où il repose, c'est la paille; son berceau , c'est une crèche ; ses vêtements , ce sont de misérables langes ; voilà son palais; voilà tous ses trésors, Humiliation : hors quelques pasteurs qui viennent lui rendre leurs hommages, nul ne le connaît, ni ne pense à lui. A la naissance des princes, la joie éclate de toutes parts, on célèbre leur nom ; les peuples, par des feux, des acclamations publiques, leur applaudissent: mais à l'égard de ce Dieu naissant, tout est dans le plus profond silence ; il est dans le monde comme s'il n'y était pas. Souffrance et mortification ; dans les ténèbres d'une nuit obscure, et au milieu de la plus rigoureuse saison , il se trouve exposé à toutes les injures du temps. Quel soulagement peut-il recevoir
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de Joseph et de Marie? toutes choses leur manquent, et ils n'ont point d'autres secours à lui donner que de s'attendrir à ses cris et de compatir à ses douleurs.
Est-ce donc ainsi que devait naître le libérateur d'Israël, le rédempteur des hommes, l'envoyé de Dieu ? Est-ce ainsi que la Synagogue l'attendait? Bien loin de cela, elle se promettait un Messie puissant selon le monde, grand selon le monde, comblé de tout le bonheur et de toute la gloire du monde : fausse espérance dont les Juifs s'étaient laissé prévenir. Mais ce n'est point là le plan que Dieu , dans le conseil de sa sagesse éternelle, s'était formé pour l'ouvrage de notre rédemption et pour son accomplissement ; il nous fallait un Sauveur qui nous enseignât la science du salut, et qui d'abord nous apprît à en lever tous les obstacles; qui, dis-je, nous l'apprît encore plus par ses exemples que par ses paroles, puisque les paroles sans les exemples perdent infiniment de leur vertu, et ne font pas, à beaucoup près, la même impression. Par conséquent il nous fallait un Sauveur tel que nous l'avons, et tel qu'il se présente à nos yeux : un Sauveur pauvre, un Sauveur abject et humilié, un Sauveur souffrant et pénitent : pourquoi ? afin qu'il pût nous dire avec plus d'autorité et d'une manière plus persuasive ce qu'il nous dit en effet de sa crèche : Malheur à vous, riches (1) ! non point précisément parce que vous êtes riches, mais parce que, vous confiant dans ces richesses périssables que vous aimez, vous ne pensez point à ce souverain bien, à ce bien éternel que je viens vous promettre, et qui seul est digne de vos soins. Malheur à vous qui, pour vous élever et vous agrandir sur la terre, ambitionnez les premiers rangs et voulez occuper les premières places (2) ! non point précisément que ce soit un crime de devenir grand et d'être grand ; mais parce qu'éblouis de cette grandeur humaine et passagère dont vous êtes si jaloux, vous oubliez la véritable grandeur où vous devez sans cesse aspirer, et qui est la gloire céleste et immortelle. Malheur à vous qui vous réjouissez et qui trouvez votre consolation en cette vie (3) ! non point précisément que toute joie et toute consolation vous soit défendue, car il y en a d'innocentes et même de saintes; mais parce qu'enivrés des plaisirs sensuels qui vous corrompent, vous ne portez jamais vos vues vers la suprême béatitude où vous êtes appelés, et que vous ne prenez nulles mesures pour l'obtenir.
1 Luc, VI, 24. — 2 Ibid., XI, 43. — 5 Ibid., VI, 25.
Solides enseignements du divin Maître qui, pour nous faire marcher avec plus d'assurance dans les voies du salut, nous en découvre les écueils. Il nous parle; mais l'entendons-nous? voulons-nous l'entendre? Renoncer au monde, aux prospérités du monde, aux grandeurs du monde, au bonheur du monde: y renoncer, sinon d'effet, au moins de cœur, quel langage pour des mondains! mais c'est le langage de Jésus-Christ, c'est son Evangile. Nous trompe-t-il? veut-il nous tromper? Raisonnons comme il nous plaira : il faut, ou suivre ce guide qui vient nous conduire, et qui est la voie même, la vérité, la vie ; ou vivre et mourir dans un funeste égarement qui nous mène à la perdition.
Second point. — Œuvres du salut qu'un Dieu-Homme, et naissant parmi les hommes , nous apprend à pratiquer. l'Apôtre nous les a marquées dans ces paroles : Afin que nous vivions selon les règles de la tempérance, de la justice et de la piété. Œuvres, suivant l'explication de saint Bernard, œuvres de tempérance et d'une modération chrétienne par rapport à nous-mêmes, œuvres de justice et d'une charité chrétienne par rapport au prochain , œuvres de religion et d'une piété chrétienne par rapport à Dieu.
1° Œuvres de tempérance et d'une modération chrétienne par rapport à nous-mêmes. Ce devoir se réduit aux saintes violences qu'il en coûte pour se maintenir dans l'ordre et se bien gouverner en toutes choses ; pour garder une conduite toujours sage, droite, pure et régulière, selon la raison et selon l'esprit du christianisme. Car dans l'usage de la vie, combien y a-t-il pour cela de combats à livrer contre ses propres inclinations et ses propres sentiments? combien de vivacités à réprimer, combien de mouvements impétueux à arrêter, combien de jugements particuliers à soumettre et à déposer, combien de répugnances à vaincre, de volontés à rompre, combien d'efforts à faire, soit pour agir, soit pour s'abstenir et pour souffrir? en un mot, combien de fois et sur combien de sujets faut-il, non-seulement renoncer au monde et à tous les objets extérieurs et sensibles, mais s'immoler soi-même, mais se dépouiller de soi-même, mais se renoncer soi-même ? Sans cela, bien loin de pouvoir posséder son âme et de savoir se régler, à quoi souvent ne s'échappe-t-on pas? à quelles extrémités ne se porte-t-on pas? en combien de rencontres ne s'oublie-t-on pas ? Guerre évangélique dont cet enfant à qui nous rendons
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nos hommages comme à notre Dieu, et que nous adorons dans l'étable, lève, pour ainsi parler, aujourd'hui l'étendard ; guerre qu'il vient allumer sur la terre , et qu'il propose à tous ses disciples, ne les reconnaissant pour être à lui que par le renoncement à eux-mêmes ; guerre qui réforme tout l'homme , qui le tient continuellement en bride, qui redresse ses caprices, ses légèretés, ses humeurs; qui le garantit de tous les excès où l'ardeur de ses passions pourrait l'entraîner ; qui l'établit et l'affermit inébranlablement dans cette sobriété, pour user du terme de saint Paul, dans ce tempérament et ce milieu où réside la sagesse, et où les maîtres de la morale font consister la vertu ; guerre difficile, il est vrai ; mais il y va du salut. Or un Dieu descendu de sa gloire, un Dieu fait chair et sujet à toutes nos infirmités, un Dieu né dans la misère et anéanti pour ce salut même dont le soin nous est confié, ne nous donne-t-il pas assez à entendre quelle en est l'importance, et que, dans une affaire d'une telle conséquence, il n'y a rien à ménager?
2° Œuvres de justice et d'une charité chrétienne par rapport au prochain. De justice : rendant à chacun ce qui lui est dû, et ne refusant rien à personne de tout ce qui lui appartient. De charité : ajoutant au devoir la bonne volonté, l'inclination à faire du bien, le désir d'obliger et de faire des grâces, la patience dans les injures, et une prompte disposition à pardonner. Contemplons notre modèle, et observons-y tous ces traits, pour les former en nous et pour les imiter. Il naît , ce roi du monde, et il naît dans l'exercice actuel de la justice la plus exacte, par l'hommage qu'il rend aux puissances du siècle, quoique païennes et ennemies de sa loi. Si Marie, toute enceinte qu'elle était, a quitté Nazareth et s'est transportée à Bethléem, c'est pour se soumettre à l'édit d'Auguste César , qui ordonne qu'on dresse un état de l'empire, et que tous sans exception aillent se faire inscrire, chacun dans la ville dont il est originaire : voilà pourquoi cette mère vierge s'expose , elle et l'enfant qu'elle porte, à toutes les fatigues d'un pénible voyage, et aux rudes épreuves qu'elle a à soutenir dans une bourgade où elle est regardée et traitée comme étrangère. Elle obéit, elle pratique par avance et fait pratiquer à son Fils cette grande maxime qu'il doit un jour prêcher lui-même : Rendez à César ce qui est à César (1) ; tant les droits du prochain sont inviolables,
1 Matth., XXII, 21.
et tant devons-nous les respecter, de quelque nature qu'ils soient et en qui que ce puisse être. Ce n'est pas tout : il naît cet aimable et adorable Sauveur, et c'est par un effet de la charité la plus ardente et la plus désintéressée, c'est pour nous délivrer de la mort c'est pour nous combler de ses biens, nous, indignes et viles créatures, nous pécheurs et ennemis de son Père. Comptons après cela le peu que nous faisons pour nos frères ; car qu'est-ce que notre charité, et en quoi se montre-t-elle? où sont ses largesses ? où sont ses soins prévenants et bienfaisants? Que donne-t-elle ? que supporte-t-elle ? que remet-elle? Toutefois un des caractères les plus marqués du christianisme, et par conséquent une des vertus les plus nécessaires au salut, c'est la charité.
3° Œuvres de religion et d'une piété chrétienne par rapport à Dieu. Voilà le point capital, et c'est là que tout doit tendre : c'est, dis-je, à la gloire et au culte de Dieu. Aussi est-ce l'essentielle et dernière lin de l'avènement du médiateur qui nous est né. En entrant dans le monde, que dit-il au Père tout-puissant qui l'envoie? Ecoutons l'Apôtre,et voyons comme il le fait parler : Vous n'avez pas voulu, Seigneur, du sang des taureaux et des doues ; vous ne vous êtes point contenté de ces oblations et de ces victimes ; mais vous m'avez formé un corps; et dans ce corps me voici, mon Dieu, je viens faire votre volonté, selon qu’il est écrit de moi (1). C'est par la transgression de cette volonté divine que votre gloire a été blessée, et je viens la réparer ; je viens vous honorer, autant que le mérite votre être suprême. Ainsi, en effet, vient-il glorifier le Dieu vivant, ce Fils unique de Dieu ; il s'abaisse à tout pour cela, il se soumet à tout; mais nous, ce même Dieu à qui nous assujettit une dépendance encore plus naturelle et plus entière, en quoi le glorifions-nous ? est-ce dans nos sentiments, est-ce dans nos paroles, est-ce dans nos actions? quels actes de religion, quels exercices de piété pratiquons-nous ? ou, si nous les pratiquons, comment les pratiquons-nous ? Devoirs indispensables, mais qu'on abandonne absolument, ou dont on ne s'acquitte qu'imparfaitement; on s'en fait une gêne, une servitude, un fardeau. A qui donc offrons-nous notre encens? à qui le devons-nous? et s'il nous est enjoint de rendre au monde ce qui appartient au monde, nous est-il moins étroitement ordonné de rendre à Dieu ce qui appartient à
1 Hebr., XXIX, 5.
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Dieu? Or ce qui appartient à Dieu, c'est l'honneur ; et l'honneur de Dieu, c'est que nous le servions, que nous l'adorions, que nous observions sa loi, que nous révérions ses mystères, que nous soyons assidus à chanter ses louanges, à célébrer ses grandeurs, à invoquer son nom, à entendre sa parole, à fréquenter ses autels, à fuir tout le mal qu'il nous défend , et à ne rien omettre de tout le bien qu'il nous commande. Reprenons tout ce discours, et concluons. Nous avons appris de Jésus-Christ naissant la science du salut, ou nous avons dû l'apprendre ; nous savons quels sont les obstacles du salut, quelles sont les œuvres du salut. Joignons à ces connaissances la pratique : c'est tout ce qui manque à l'ouvrage de notre rédemption, qu'il ne tient qu'à nous, avec la grâce du Sauveur, d'achever et de consommer.
FIN DE L'ESSAI D'AVENT.
ESSAI SAINT-SACREMENT
ESSAI SAINT-SACREMENT
ESSAI D'OCTAVE DU SAINT-SACREMENT.
ESSAI D'OCTAVE DU SAINT-SACREMENT.
AVERTISSEMENT.
DESSEIN GÉNÉRAL. LA VIE DE JÉSUS-CHRIST DANS L'EUCHARISTIE.
SERMON SUR LA PRÉSENCE RÉELLE DE JÉSUS-CHRIST DANS LE SAINT-SACREMENT.
SERMON SUR LE CULTE D'ADORATION RENDU A JÉSUS-CHRIST DANS LE SAINT-SACREMENT.
SERMON SUR LE SACRIFICE DE LA MESSE.
SERMON SUR LES ENTRETIENS INTÉRIEURS AVEC JÉSUS-CHRIST DANS LE SAINT-SACREMENT.
SERMON SUR LA FRÉQUENTE COMMUNION.
SERMON SUR LES OUTRAGES FAITS A JÉSUS-CHRIST DANS LE SAINT-SACREMENT.
SERMON SUR LA COMMUNION INDIGNE.
SERMON SUR LES PROCESSIONS DU SAINT-SACREMENT.
AVERTISSEMENT.
Outre l'Essai d'Avent qu'on donne au public, il s'est encore trouvé dans les écrits du Père Bourdaloue un Essai d'Octave du Saint-Sacrement. C'était la coutume autrefois de la prêcher tout entière, aussi bien que l'Avent sous un même dessein général, qui comprenait huit sujets particuliers; et les prédicateurs faisaient de ces différents sujets autant de discours. Le Père Bourdaloue avait voulu se conformer à cet usage, et pour cela même il avait tracé sur le papier le fond et la suite des huit sermons qu'il se proposait de faire. Mais là-dessus, comme à l'égard de l'Avent, il s'en est tenu au projet, sans en venir à l'exécution.
DESSEIN GÉNÉRAL.
LA VIE DE JÉSUS-CHRIST DANS L'EUCHARISTIE.
Hoc facite in meam commemorationem.
Faites ceci en mémoire de moi. (En saint Luc, chap. XXII, 19.)
Ce n'est point une représentation seulement, ni une simple commémoration. Tel que Jésus-Christ, ce Fils unique du Père dans l'éternité et ce Fils de Marie dans le temps ; tel, dis-je, que ce Dieu-Homme vécut sur la terre parmi les hommes, et qu'il y parut revêtu d'une chair passible et mortelle ; tel encore, quoique d'une vie beaucoup plus parfaite, il vit dans l'auguste sacrement dont il fut l'instituteur , et dont j'ai à vous entretenir pendant le cours de cette Octave. Il est vrai qu'il ne se montre point à nous comme autrefois : nous ne le voyons pas, nous ne l'entendons pas, nous ne sommes pas témoins de ses divines opérations. Mais dans ces ombres qui le couvrent il n'est pas moins vivant, et c'est là même que se renouvellent les plus grands mystères de cette première vie qu'il passa dans la Judée, et qu'il finit, après trente-trois ans par le supplice de la croix.
Entre ces mystères delà vie de Jésus-Christ, notre Sauveur, nous distinguons celui de sa bienheureuse nativité, lorsqu'une mère vierge, par la toute-puissante vertu du Saint-Esprit, l'ayant conçu et porté neuf mois dans son sein, le mit au monde dans l’étable de Bethléem ; celui de l'adoration des mages, lorsque trois rois, conduits par l'étoile et encore plus par la foi qui les éclairait, vinrent lui rendre hommage , et le reconnaître, malgré son état pauvre et abject, pour le Dieu et le souverain Maître de l'univers ; celui de sa présentation , quand Marie se purifia dans le temple, et qu'obéissant à la loi, elle offrit ce premier-né et présenta au Seigneur ce don précieux qu'elle en avait reçu; ceux de sa vie agissante, quand, parcourant les villes et les bourgades, il conversait avec les peuples, il opérait des miracles, il multipliait les pains et nourrissait dans le désert de nombreuses troupes; ceux de sa vie souffrante, où il fut si violemment persécuté, outragé, crucifié ; enfin le glorieux mystère de sa résurrection, où il triompha de la fureur de ses ennemis et de la mort même.
Or, je prétends que tout cela s'accomplit tout de nouveau dans la très-sainte Eucharistie. C'est là, 1° que Jésus-Christ prend une seconde naissance ; 2° que Jésus-Christ reçoit nos adorations; 3° que Jésus-Christ est présenté et offert à Dieu ; 4° que Jésus-Christ converse avec les hommes ; 5° qu'il se multiplie en quelque manière, et qu'il nourrit de son sacré corps une multitude innombrable d'âmes fidèles ; 0° qu'il est exposé aux insultes et aux persécutions ;
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7° qu'il est même crucifié par les pécheurs sacrilèges ; 8° enfin , qu'il devient , comme dans sa résurrection , victorieux et triomphant.
Voilà, Chrétiens auditeurs, ce que je me propose de développer en autant de discours que j'ai marqué d'articles différents. Voilà tout le plan que je me suis tracé pour votre instruction et votre édification : je dis pour votre édification ; car, ayant à parler dans un auditoire chrétien et catholique , mon dessein n'est pas de m'arrêter uniquement à de sèches controverses, ni à des spéculations abstraites et sans fruit. Je veux tellement vous expliquer les points de votre créance touchant le grand et ineffable sacrement dont nous solennisons la fête, que vous appreniez en même temps à le révérer, à le fréquenter, à l'honorer par toutes les pratiques d'une piété solide et religieuse. Ce serait peu d'éclairer l'esprit, si je ne touchais le cœur ; et il ne suffirait pas d'établir les dogmes de la foi, si je ne travaillais également à corriger les abus et à sanctifier les mœurs.
Dieu tout-puissant, Dieu de majesté, vous dont toute la grandeur est cachée sous de fragiles espèces et de viles apparences, Seigneur, aidez-moi de votre grâce. C'est pour seconder les intentions de votre Eglise que je monte dans cette chaire; c'est pour exalter le plus signalé de vos bienfaits, pour en rappeler le souvenir, pour en raconter les merveilles, et pour inspirer à mes auditeurs toute la vénération et tout l'amour qu'il mérite. Vous me soutiendrez, mon Dieu , vous bénirez mon travail, et, pour l'honneur de votre sacrement, vous donnerez de la force à mes paroles, et les imprimerez profondément dans les âmes.
Peut-être, ô mon Dieu, votre providence, qui veille sur le salut de tous, conduira-t-elle ici quelques-uns de nos frères errants. Dans un temps où le plus religieux monarque s'applique avec plus de zèle et plus d'efficace que jamais à ramener ces brebis égarées et à les faire rentrer dans le bercail, peut-être quelques-uns, ou par un esprit de critique , ou par un vrai désir de s'instruire, se mêleront-ils dans la troupe, et se rendront-ils attentifs à m'écouter. Daignez, Père des miséricordes, jeter sur eux un regard favorable ; daignez, pour disposer l'ouvrage de leur conversion, donner à ma voix une vertu particulière et toute nouvelle. Qu'elle s'insinue, cette vertu divine, jusque dans le fond de leurs cœurs; qu'elle les pénètre; qu'elle les remue, qu'elle les fléchisse. Ce sont nos frères, quoique séparés de nous. Ce sont des enfants rebelles à leur mère, mais dont elle pleure la perte et dont elle souhaite ardemment le retour. Heureux si je puis y contribuer, et s'il vous plaît de m'employer, Seigneur, à une œuvre si sainte, et si digne de mon ministère !
Premier jour. — Jésus-Christ prenant dans l'Eucharistie une seconde naissance.
SERMON SUR LA PRÉSENCE RÉELLE DE JÉSUS-CHRIST DANS LE SAINT-SACREMENT.
Cœnantibus autem eis, accepit Jesus patiem, et benedixit ac fregit, deditque discipulis suis, et ait : Accipite et comedite : hoc est corpus meum.
Pendant qu'ils soupaient, Jésus prit du pain, le bénit, le rompit, et le donna à ses disciples, disant : Prenez et mangez : ceci est mon corps. (Saint Matthieu, chap. XXVI, 26.)
Comment est-ce le corps de Jésus-Christ? et devons-nous être surpris de la dispute qui s'éleva d'abord entre les Juifs, lorsque lui ayant entendu dire : Le pain que je donnerai, c'est ma chair pour la vie du monde (1), ils se demandaient les uns aux autres : Comment cet homme nous peut-il donner sa chair à manger? Ils ne comprenaient pas le merveilleux changement qui se fait dans l'Eucharistie de la substance
1 Joan., VI, 52.
du pain et du vin en la substance du corps et du sang de ce Dieu-Homme. Nous ne le comprenons pas nous-mêmes; mais, plus dociles que ces incrédules, ce que nous ne comprenons pas, nous le croyons; et, sans vouloir l'approfondir, nous nous soumettons à cet article de notre foi. Changement qui, selon la pensée des Pères, et en particulier de saint Chrysostome, est une extension de l'incarnation divine : de sorte que nous pouvons regarder cet excellent mystère comme une seconde naissance du Fils de Dieu. Outre sa génération éternelle dans le sein de son Père, il naquit sur la terre, pour la première fois, du sein de Marie, où il avait été conçu ; et j'ose
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dire que cette seconde naissance qu'il prend sur nos autels entre les mains des prêtres n'est pas moins réelle, ni moins véritable : premier point ; n'est pas moins miraculeuse, ni moins admirable : second point; n'est pas moins avantageuse aux hommes, ni moins salutaire : troisième point. Reprenons, et mettons ceci dans tout son jour.
Premier point. — Naissance réelle et véritable : c'est un langage assez ordinaire des Pères, que Jésus-Christ, dans le sacrement de l'autel, est réellement et véritablement produit ; car ils appellent production cette conversion du pain et du vin au corps du Sauveur et en son sang. Aussi est-ce en ce même sens que saint Augustin, relevant la dignité du sacerdoce de la loi nouvelle, s'écrie : 0 respectable et redoutable dignité des prêtres, puisque c'est par leur ministère et dans leurs mains que le Fils même de Dieu s'incarne (1) !
Je sais de quelles erreurs l'hérésie a infecté sur cela les esprits. A l'exemple des Capharnaïtes, les hérétiques des derniers siècles se sont non-seulement étonnés, mais scandalisés, d'une vérité néanmoins si solidement établie. En vain, pour les convaincre, leur a-t-on opposé ces paroles si claires, si formelles, si précises : Ceci est mon corps, ceci est mon sang; ils n'ont point manqué de subtilités pour les interpréter et les détourner; car voilà le caractère de l'incrédulité, de ne pas voir au milieu de la lumière, et de s'aveugler, si je puis le dire, en plein jour. Pressés par un témoignage si évident, à la propre signification des termes, ils n'ont pas rougi de substituer le sens le moins naturel et le plus forcé : altérant la proposition de Jésus-Christ, l'affaiblissant, tout expresse qu'elle est, et la réduisant à dire : Ceci est le signe, la figure de mon corps ; et ceci le signe, la figure de mon sang.
Le vaste champ, si j'entreprenais de combattre ces ennemis de l'Eglise, et si je m'engageais à justifier contre leurs dogmes erronés la croyance orthodoxe et catholique où nous vivons ! Que n'aurais-je point à produire pour les détromper, si de bonne foi ils le voulaient être ; et que l'opiniâtreté, que souvent même un intérêt secret ou une fausse gloire ne les retînt pas obstinément et presque invinciblement dans leurs préjugés ? Je leur demanderais avec quelle vraisemblance ils peuvent se persuader que le Sauveur du monde, la veille de sa mort, déclarant à ses apôtres ses dernières
1 In quorum manibus incarnatur Filius Dei.
volontés, comme par testament, et leur marquant le don qu'il faisait aux hommes de son corps et de son sang précieux, il se soit énoncé dans une pareille conjoncture, et sur un sujet de cette importance, en des termes équivoques et métaphoriques; qu'il ne se soit pas fait entendre autrement, et que, ne s'expliquant pas davantage, il ait donné aux fidèles et à toute l'Eglise l'occasion la plus prochaine d'une idolâtrie publique et perpétuelle?
Je leur ferais observer les affreuses conséquences qui doivent s'ensuivre, s'il est permis, surtout en ce qui concerne les mystères de la religion, de restreindre à un sens impropre et figuré ce que l'Ecriture, ce que l'Evangile exprime le plus nettement, et sans la moindre restriction ni la moindre ambiguïté. Pourquoi ne serais-je pas en droit d'user de la même liberté au regard de l'humanité de Jésus-Christ, au regard de sa mort, de sa résurrection, prenant tout ce qu'en dit le texte sacré pour des apparences et rien de plus? Or, où en serions-nous, et que deviendrait toute la foi chrétienne?
Je leur porterais le défi : Et apprenez-nous donc vous-mêmes, leur dirais-je, quelles expressions plus convenables et moins obscures pouvait employer le Fils de Dieu pour signifier que le pain avait été changé en son corps, et le vin en son sang. Fallait-il que, sans se contenter de dire : Ceci est mon corps, ceci est mon sang, il ajoutât : Ceci est réellement mon corps, et ceci est réellement mon sang? Mais eût-il parlé selon l'usage commun?
Je dis, par exemple : Voilà du pain ; voilà du vin, ou quelque autre chose que ce soit, et je m'en tiens là. Quiconque m'écoute ne conçoit-il pas d'abord ma pensée, et que je veux dire que c'est en effet du pain, ou que c'est en effet du vin ? Est-il besoin que j'ajoute : Voilà réellement du pain, ou voilà réellement du vin ? Cette addition ne paraîtrait-elle pas inutile, ne le serait-elle pas? Que dis-je! et le Sauveur du monde ne s'explique-t-il pas même par une addition importante et remarquable, quand, après avoir dit : Ceci est mon corps, ceci est mon sang, il poursuit et ajoute : Le même corps qui sera livré pour vous, le même sang qui doit être répandu pour vous?
Enfin, je les renverrais à la tradition de tous les siècles depuis l'établissement de l'Eglise : aux définitions des conciles, tant généraux que nationaux ; aux sentiments de tous les Pères, soit grecs, soit latins ; à la foi de tous les peuples, de tous les empires, de tout le monde
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chrétien, où, d'âge en âge et sans interruption, je vois une profession authentique et unanime de cette vérité capitale, que Jésus-Christ, dans son sacrement, est présent en personne, et contenu sous les accidents du pain et du vin. A qui nous en rapporterons-nous? qui en croirons-nous? J'en atteste le jugement secret et la conscience de tout homme sage et non prévenu. Est-il de la raison que les vues singulières et nouvelles de quelques hérésiarques l'emportent dans notre estime sur de telles autorités, et sur cette nuée de témoins?
Ne nous arrêtons pas ici plus longtemps, chrétiens auditeurs : ce qui fait le scandale des hérétiques doit être la matière de notre foi, et d'une foi ferme et soumise. Avec cette fermeté et cette soumission de la foi, nous découvrons un Dieu sur nos autels, et nous lui disons, comme un de ses prophètes : Ah ! Seigneur, vous êtes vraiment un Dieu caché (1). Vous le fûtes à votre naissance dans l'étable de Bethléem, et vous l'êtes encore plus à cette autre naissance où votre humanité même se dérobe à nos yeux. Mais, tout caché que vous êtes, vous n'en êtes pas moins Dieu, et le même Dieu-Homme qui, dans le ciel, est assis à la droite du Père. Ainsi je le crois : vous, Seigneur, animez toujours par votre grâce et fortifiez ma foi.
Second point. — Naissance admirable et toute miraculeuse. Dans le ciel, le Fils éternel de Dieu est produit d'un père sans mère ; sur la terre, il fut produit d'une mère sans père ; et dans l'Eucharistie, il est produit sans l'un ni l'autre : quel prodige ! Pour opérer ce divin sacrement, la parole suffit; et quelle parole? Voici la merveille. L'Ecriture nous apprend que toutes choses ont été faites par la parole de Dieu ; que c'est par celte parole que les cieux ont commencé à rouler sur nos têtes, par cette parole que la terre s'est affermie sous nos pieds, par cette parole que les eaux ont rempli les abîmes, par cette parole enfin que tous les êtres créés sont sortis du néant, et ont composé ce vaste univers : tant cette parole de Dieu, selon les termes de l'Apôtre, est vive, efficace, agissante. Tout cela est grand sans doute, et digne d'admiration; mais dans le sacré mystère du corps et du sang de notre Sauveur, et dans la manière dont il s'accomplit, je trouve quelque chose de plus surprenant. Car ce n'est pas même la parole de Dieu qui agit, c'est la parole d'un homme ministre de
1 Isa., XLV, 15.
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Dieu. Tellement que nous pouvons appliquer au prêtre cette belle et noble expression du Prophète royal, parlant de Dieu , créateur du monde : Il dit, et tout se fit (1).
En effet, le prêtre parle, il prononce, il dit : et tout à coup que de miracles 1 II dit, et dans l'instant toute la substance du pain, toute celle du vin est détruite : de sorte que sous la même figure, les mêmes dehors, et sans que rien de nouveau paraisse, ce n'est plus ni du pain ni du vin, mais Jésus-Christ en substance avec tout son corps, tout son sang, tout son être, et comme Dieu et comme homme. Il dit, et, par une division au-dessus de tout l'ordre naturel, et jusque-là inconnue à toute la raison humaine, de faibles accidents, tels que ceux du pain et du vin, couleur, odeur, saveur et autres, sont séparés de leur sujet, demeurent en cet état, et ne subsistent que par la vertu divine qui les soutient. Il dit, et ce même corps, caché sous les espèces sacramentelles,-y est à la manière des esprits; c'est-à-dire qu'étant tout entier dans toute l'hostie, il est encore tout entier dans chaque partie de l'hostie ; qu'il y est indivisible et incorruptible, et que ce n'est ni ce corps que l'on partage en partageant l'hostie, ni ce corps qui se dissout quand l'hostie vient à se dissoudre. Il dit, et le même Fils de Dieu, qui, sortant de ce monde après sa résurrection, monta au plus haut des cieux, sans quitter ce séjour céleste, descend sur l'autel : si bien qu'il est en même temps et dans le ciel et sur la terre, tout éclatant de lumière dans le ciel, et comme enseveli dans l'obscurité sur la terre ; mais aussi glorieux néanmoins sur la terre que dans le ciel.
Miracles incompréhensibles et ineffables ! miracles que les Pères n'ont considérés qu'avec une sainte horreur, et que saint Chrysostome appelle mystères terribles et formidables! miracles que les hérétiques osent contester, parce que, ne les pénétrant pas, ils ne les jugent pas possibles : comme s'ils ignoraient cet oracle de l'Evangile, qu'il n'y a rien d'impossible à Dieu ; comme s'ils prétendaient mesurer la toute-puissance de Dieu selon leurs vues étroites et bornées; comme si les œuvres de Dieu n'étaient pas aussi merveilleuses qu'elles le sont, parce qu'elles passent notre intelligence, et qu'elles sont au-dessus de tous nos raisonnements. Eh quoi ! dit saint Augustin, refuserons-nous à un Dieu si grand cet avantage de pouvoir faire plus que nous ne pouvons penser ni comprendre? Humilions-nous et tremblons
1 Psalm., XXXII, 9.
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sous le poids de sa grandeur; reconnaissons-la dans le ministre qu'il en a fait comme le dépositaire, en le revêtant de son pouvoir, entrons dans le sentiment de ces troupes de peuple dont a parlé l'évangéliste saint Matthieu, qui furent saisies d'une crainte religieuse, et s'écrièrent d'une commune voix , en louant Dieu et le bénissant d'avoir donné aux hommes le pouvoir de remettre les péchés : bénissons-le mille fois nous-mêmes, et rendons-lui mille actions de grâces du pouvoir qu'il a donné à ces mêmes hommes de consacrer son corps et son sang. Sentiment d'autant plus juste, que ce pouvoir ne leur est accordé qu'en notre faveur et pour notre salut.
Troisième point. — Naissance infiniment avantageuse et salutaire pour nous. Ne craignez point, dit l'ange aux pasteurs, en leur annonçant la naissance de Jésus-Christ ; je viens vous apprendre une nouvelle qui doit être pour tout le peuple le sujet d'une grande joie, savoir, qu'il vous est né un Sauveur (1). Or c'est en cette même qualité de Sauveur que Jésus-Christ se rend présent sur l'autel, et qu'il se renferme dans son sacrement. Il y renferme avec lui des trésors infinis de grâces, puisqu'il est l'auteur de la grâce, et la source inépuisable de tous les dons célestes. Ce n'est pas pour les tenir resserrés dans son sein, mais pour les répandre sur nous, et pour nous les communiquer avec abondance.
C'est donc dans ce divin mystère, et par rapport à nous, que se vérifie ce que disait le Fils de Dieu touchant la fin de sa mission et de son avènement sur la terre: Je suis venu afin qu'ils aient la vie, et qu'ils l'aient plus abondamment (2). Sacrement de vie, sacrement de salut, parce qu'il sert à entretenir la vie spirituelle de nos âmes, et à nous soutenir dans la voie du salut ; parce qu'il sert à guérir toutes nos faiblesses, et à nous fortifier contre tous les obstacles du salut ; parce qu'il nous fournit tous les secours nécessaires au salut; enfin, parce que c'est un gage de cette vie future où nous aspirons, et de cette gloire éternelle où consiste le salut. Quel fonds de réflexions, si j'entreprenais de le creuser ! quelle matière à tous les sentiments de la plus vive reconnaissance ! Je ne vous prierai point, Seigneur, comme le Prophète, de dire à mon âme : Je suis votre salut (3) ; vous l'êtes déjà avant que je vous le demande, et vous avez sur cela prévenu mes vœux. Mais je m'adresserai à toutes les
1 Luc, II, 11.— 2 Joan., X, 10. — 3 Psalm., XXXIV, 3.
créatures, je les inviterai à chanter vos miséricordes envers moi ; je leur crierai, dans le transport de ma joie : Venez, voyez, admirez combien le Seigneur a fait pour mon âme de grandes choses (1) ! il l'a créée, il l'a purifiée et lavée de la tache originelle ; il l'a remplie de son esprit et l'a sanctifiée ; il est sorti du sein de son Père et s'est revêtu de notre chair pour la rechercher, pour la racheter, pour la réconcilier ; il n'y a pas épargné jusqu'à sa vie : mais tout cela ne lui a point encore suffi; il veut que ce corps qu'il a pris pour le salut de cette âme lui reste comme en héritage ; il veut que chaque jour ce corps renaisse en quelque sorte pour elle ; et qu'elle en puisse toujours recevoir une nouvelle force et de nouveaux accroissements de grâce.
Voilà où l'amour de ce Dieu Sauveur l'a porté : car ce sacrement de grâce et de salut est en même temps un sacrement d'amour: mais de quel amour? qui peut l'exprimer? Ayant aimé les siens, dit saint Jean, et dans eux tous les hommes, il les aima jusques à la fin (2). Qu'est-ce à dire, jusques à la fin? c'est-à-dire qu'il les aima jusqu'à sa mort ; c'est-à-dire qu'il les aima jusqu'à ce jour où ces mêmes hommes à qui il se donnait, conjurés contre lui, le trahissaient , le vendaient, n'aspiraient qu'à sa ruine, et lui préparaient les plus cruels tourments ; c'est-à-dire que, par l'effort le plus généreux et le plus constant de son amour, sans égard à tout le mal qu'ils méditaient contre sa personne et que la haine leur inspirait, il ne pensa qu'à eux-mêmes et au bien qu'il leur voulait faire ; c'est-à-dire que, sans avoir encore pleinement satisfait jusque-là son amour, il y mit le comble par le don qu'il leur fit, et ne leur laissa plus rien à désirer sur la terre de tout ce qu'ils en pouvaient attendre. Voilà comment il a aimé le monde, et voilà comme il m'a aimé, moi en particulier : car il pensait dès lors à moi, et il m'avait en vue comme les autres. Son amour n'a point eu de bornes : tous y ont été compris, et tous en peuvent profiter. Or, sur cela que me dit mon cœur, ou que ne me dit-il point, que ne me reproche-t-il point? Hélas! s'il ne me dit rien, c'est qu'il ne sent rien ; et de quoi sera-t-il touché, s'il est insensible à un tel amour? Malheur à moi et à mon indifférence ! Elle ne se fait que trop connaître dans toute ma conduite à l'égard du sacrement de ce Dieu d'amour ; dans les évagations de mon esprit, dans mes tiédeurs, mes lâchetés, mes ennuis en la présence de ce
1 Psalm., LXV, 16. — 2 Joan., XIII, 1.
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sacrement. Cependant l'Apôtre s'explique en des termes bien terribles pour moi : Quiconque n'aime pas le Seigneur Jésus, qu'il soit anathème (1). Je dois l'aimer dans tous les états où la foi me le présente. Mais en quel état doit-il me paraître et me doit-il être plus aimable, que dans un mystère où il veut s'unir tellement à
1 1 Cor., XVI, 22.
moi et m'unir si étroitement à lui, qu'en conséquence de cette union la plus intime et la plus parfaite, je puisse dire ce que disait le maître des Gentils, dans l'ardeur de l'amour dont il était embrasé : Je vis; mais non, ce n'est plus moi qui vis, c'est Jésus-Christ qui vit en moi (1).
1 Galat., II, 20.
SECOND JOUR. — Jésus-Christ recevant dans l'Eucharistie nos adorations.
SERMON SUR LE CULTE D'ADORATION RENDU A JÉSUS-CHRIST DANS LE SAINT-SACREMENT.
Venite, adoremus, et procidamus, quia ipse est Dominus Deus noster.
Venez, adorons le Seigneur, et prosternons-nous devant lui, car c'est le Seigneur notre Dieu. (Au psaume XCIV, 6, 7.)
C'est au nom de toute l'Eglise, de cette sainte épouse de Jésus-Christ, que nous sommes appelés devant les autels de son divin Epoux, pour lui offrir notre encens et pour l'adorer. Elle ne se contente pas que nous lui rendions un honneur commun, soit aux esprits bienheureux, soit aux saints, qui sont les élus de Dieu : elle veut que ce soit un culte particulier et d'adoration. Elle ne se contente pas que nous l'adorions dans le ciel où il est remonté, et qui est le séjour de sa gloire : elle veut encore qu'il soit adoré sur la terre, dans ses tabernacles où il réside, et dans son sacrement. En vain l’hérésie lui a-t-elle refusé ce culte suprême, et par une audace insoutenable a-t-elle entrepris de l'abolir : l'Eglise, armée de ses foudres, s'est élevée, et en a pris la défense. Animée d'un zèle de religion, elle n'a rien omis pour la cause de ce chef invisible dont elle est le corps mystique, et elle s'est employée de tout son pouvoir à le maintenir dans la juste possession où il a toujours été de voir les fidèles se prosterner en sa présence, et de recevoir dans son sanctuaire les hommages dus à la Divinité. Allons donc, chrétiens auditeurs, et nous-mêmes acquittons-nous d'un devoir si légitime. Afin de nous y exciter davantage, perçons le voile qui couvre un si grand mystère ; ne nous arrêtons point à des apparences capables de rabaisser l'idée que nous en devons avoir; mais comprenons bien deux vérités qui feront le partage de ce discours : car je vais vous montrer comment l'état de Jésus-Christ, dans le sacrement de l'autel, est celui où il mérite plus nos adorations : premier point ; et comment ce même état de Jésus-Christ, dans le sacrement de l'autel, est encore celui qui donne à nos adorations plus de mérite : second point. Deux instructions qui demandent votre attention.
Premier point. — L'état de Jésus-Christ dans le sacrement de l'autel est celui où il mérite plus nos adorations : comment? 1° En vertu de sa présence plus immédiate et plus prochaine; 2° en reconnaissance de l'humiliation volontaire où il est réduit, et où il se tient abaissé pour nous. Je m'explique.
4° Présence de Jésus-Christ plus immédiate et plus prochaine dans le sacrement de l'autel, premier motif qui nous engage spécialement à l'y adorer. A parler en général, il est partout également adorable, puisqu'il est partout également Dieu ; mais plus il est proche de nous, et plus nous sommes proches de lui, c'est alors que nous devons devant lui nous comporter avec plus de révérence, et redoubler nos adorations. Ainsi, pour user de cette comparaison, le prince, dans toute l'étendue de ses Etats, est également respectable à tous ses sujets ; mais s'ils ont à paraître devant ses yeux, s'ils sont admis auprès de sa personne, quel tremblement tout à coup les saisit, et quels témoignages ne lui donnent-ils pas d'un nouveau respect et d'une profonde vénération ! Ainsi, pour me servir d'un exemple plus convenable encore et plus propre, Moïse était sans cesse occupé de la pensée du Dieu de ses pères, et en tous lieux il l'adorait : mais quand le Seigneur lui apparut, quand une voix, sortie du buisson ardent, lui fit entendre ces paroles : Je suis le Dieu d'Abraham, le Dieu d'Isaac, le Dieu de
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Jacob; en ce moment quelle fut sa surprise ! Dans une sainte frayeur, tout éperdu et comme hors de lui-même, il se couvrit le visage, il se jeta contre terre, il y demeura dans le silence, n'osant pas lever la tête ni porter ses regards vers cette flamme où il connut que le Dieu d'Israël était présent. Or Jésus-Christ ne nous est pas moins présent, et nous est même plus présent sur nos autels et dans son sacrement. Moïse eut défense d'approcher du buisson, au lieu que nous allons jusques au pied de l'autel où le Seigneur repose. Jésus-Christ est auprès de nous, et nous sommes auprès de Jésus-Christ ; nous prenons place à sa table, nous recevons à certains jours et aux fêtes solennelles sa bénédiction : d'où, par la conséquence la plus naturelle, il s'ensuit que c'est donc là qu'il attend avec plus de sujet nos hommages et notre culte.
Culte, dit saint Chrysostome, que lui rendent des légions d'anges assemblés dans son sanctuaire, pour lui former une cour digne de lui ; culte que l'Eglise a toujours cru devoir lui rendre, et qu'elle lui a toujours rendu, comme toujours elle le lui rendra, quoi qu'en puissent dire nos hérétiques. Ils ont bien vu que ce culte d'adoration, s'ils en convenaient, devait être contre eux une preuve évidente de la présence réelle du corps de Jésus-Christ dans la sainte Eucharistie. Voilà pourquoi ils ont tant contesté sur ce culte, et pourquoi ils refusent de le reconnaître. Egalement incrédules et sur le droit et sur le fait, ils n'ont voulu souscrire ni à l'un ni à l'autre : c'est-à-dire qu'ils n'ont point voulu croire, ni qu'on doive adorer le sacrement que nous adorons, ni que dans toute l'antiquité, depuis l'établissement de l'Eglise, on l'ait adoré. Mais que, sans se prévenir ni s'obstiner contre des faits sensibles et palpables, ils suivent de siècle en siècle la plus ancienne et la plus constante tradition ; qu'ils écoutent les conciles, qu'ils interrogent les Pères, qu'ils consultent les liturgies, ils pourront aisément se détromper et se convaincre. Et n'est-ce pas en vue de ce culte divin que l'Eglise a institué de si augustes cérémonies, qu'elle récite tant de prières, qu'elle ordonne des prêtres, qu'elle leur confère l'onction, qu'elle consacre les temples, les autels, les vases, les vêtements, tout ce qui a rapport à la célébration des saints mystères? Quoi donc, dit saint Chrysostome, tout cela, n'est-ce qu'un jeu, n'est-ce qu'un appareil de théâtre ?
Mais revenons, et concluons qu'à l'égard du sacrement de Jésus-Christ, un double précepte nous oblige à l'adorer : l'un, selon le ternie de l'école, précepte négatif, et l'autre, suivant le même langage, précepte positif : l'un qui consiste à ne rien faire contre l'honneur et le culte dû à ce sacrement, l'autre, qui exige de nous envers ce sacrement tous les devoirs d'une adoration, non-seulement extérieure et apparente, mais véritable et intérieure. Car, sans le cœur, tout le reste n'est de nul prix au jugement de Dieu. Le Seigneur doit être adoré en esprit à en vérité (1) ; et ce sont de tels adorateurs qu'il cherche , parce que ce sont là ceux qui l'honorent. Est-ce ainsi que nous l'adorons? Nous paraissons devant lui, mais pensons-nous à lui ? Lors même que nous sommes à ses pieds, et qu'au dehors nous lui donnons quelques marques de respect et de religion, où est notre esprit? où se porte-t-il et où s'arrête-t-il? Cependant il nous voit, ce Dieu scrutateur des cœurs ; mais de quel œil voit-il les vaines idées qui nous amusent, et les frivoles imaginations qui nous dissipent?
2° Humiliation volontaire où Jésus-Christ se réduit pour nous dans le sacrement de l'autel : second motif qui doit nous exciter plus fortement et spécialement à l'y adorer. Saint Paul, parlant des anéantissements du Fils de Dieu dans l'incarnation, dit : Il s'est anéanti, prenant la forme d'esclave (2). De là qu'est-il arrivé? c'est, poursuit le saint Apôtre, que Dieu l'a élevé, et lui a donné un nom au-dessus de tout nom (3). Pourquoi cela? Afin, conclut le même Docteur des nations, qu'au nom de Jésus, tout ce qu'il y a dans le ciel, sur la terre et dans les enfers, fléchisse le genou, et que toute langue confesse que le Seigneur Jésus-Christ est dans la gloire de Dieu le Père (4). Paroles remarquables, paroles qui conviennent admirablement au point que je traite. A considérer Jésus-Christ humilié dans le saint mystère, abaissé, comme anéanti, le libertin se révolte, et, selon la prudence de la chair qui l'aveugle, ce sacrement , tout grand qu'il est, lui semble méprisable. Mais, sagesse humaine, que tes lumières sont trompeuses, et que tes raisonnements sont faux ! Parce qu'il est descendu de sa gloire, ce Verbe de Dieu, et qu'il s'est d'abord anéanti en se faisant homme, c'est pour cela que Dieu l'a exalté, pour cela qu'il a voulu que tout pliât sous son nom, et qu'on l'adorât dans toute l'étendue de l'univers. Et parce qu'il s'anéantit tout de nouveau dans le sacrement de son corps qu'il nous a laissé, et dont il lui a plu de nous gratifier, c'est pour cela même que l'âme fidèle,
1 Joan., IV, 24. — 2 Philip., II, 7. — 3 Ibid., 9. — 4 Ibid., 11.
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piquée d'une sainte émulation, sent tout son zèle s'allumer, et qu'elle tâche, autant qu'il lui est possible, de compenser par ses plus humbles adorations les abaissements de son Sauveur.
D'autant plus vivement touchée et plus animée de zèle, que ce sont des abaissements volontaires, et où de lui-même il se réduit pour nous. David disait : Devant le Seigneur qui m'a choisi, et qui m'a établi chef de son peuple, je m'humilierai, je me ferai petit, et plus petit que je ne l'ai encore été ; je me mépriserai moi-même, et ce sera là toute ma gloire (1). Le saint roi parlait de la sorte à la vue de l'arche ; et telle, à plus forte raison, doit être la disposition d'une âme témoin des humiliations d'un Dieu pour elle. Vous vous abaissez jusques à moi, Seigneur, et pour moi ; et moi, que ne puis-je. devant vous et pour vous, m'abîmer jusques au centre de la terre ! que ne puis-je appeler toutes les nations en votre présence, et vous offrir avec mes hommages ceux du monde entier! Car de tout ce qui dépend de moi, que dois-je omettre pour relever et pour vous rendre une gloire dont vous n'obscurcissez l'éclat qu'afin de vous accommoder à ma faiblesse, et de me faciliter l'accès auprès de vous?
C'est dans ce même sentiment que tant d'âmes pieuses et dévotes, par l'inspiration de l'Esprit de Dieu, et du consentement des pasteurs de l'Eglise, se sont associées pour l'adoration perpétuelle du très-saint Sacrement. Elles ont mesuré sur les humiliations de Jésus-Christ leurs adorations. Comme donc et le jour et la nuit il demeure toujours dans le même anéantissement, elles n'ont pas voulu qu'il y eût un moment, et de la nuit et du jour, où on ne lui fît hommage, et où on ne lui rendît une partie de l'honneur qu'elles savent lui appartenir. De tout ceci jugez, femmes mondaines , avec quelle affreuse indécence vous venez dans nos temples, non pas honorer un Dieu humilié, mais vous donner en spectacle, mais attirer sur vous les regards, et vous faire voir parées comme des idoles ; mais, si je l'ose dire, vous faire encenser vous-mêmes et adorer.
Second point. — L'état de Jésus-Christ dans le sacrement de l'autel est encore, par un heureux retour, celui qui donne à nos adorations plus de mérite. Car, en adorant Jésus-Christ dans l'Eucharistie, 1° nous adorons ce que
1 2 Reg., VI, 22.
nous ne voyons pas ; 2° nous adorons même contre ce que nous voyons.
1° Nous adorons ce que nous ne voyons pas. Que les anges et toutes les âmes qui jouissent de la béatitude dans le ciel adorent le Seigneur Jésus ; que, suivant la vision qu'en eut saint Jean, et qu'il rapporte au chapitre cinquième de son Apocalypse, ils disent et redisent incessamment à haute voix : Il est digne, cet Agneau qui a été immolé, de recevoir la puissance, la divinité, la sagesse, la force, l'honneur, la gloire et la bénédiction ; voilà de quoi je ne suis point surpris. Ils le voient dans les splendeurs des saints, et revêtu d'un éclat plus grand encore qu'il ne parut aux apôtres sur le Thabor. Que même les mages, sans égard à la pauvreté de l'étable où il était né, et de la crèche qui lui servait de berceau, se soient prosternés dès qu'ils l'aperçurent; qu'ils aient ouvert leurs trésors, et que, dans les présents mystérieux qu'ils lui offrirent, ils l'aient reconnu pour leur roi et adoré comme leur Dieu, cela non plus ne m'étonne point. Du moins voyaient-ils son humanité sainte, et pouvaient-ils dans ses yeux, dans tous les traits de son visage, ainsi que l'observe saint Jérôme, découvrir quelque chose de divin et au-dessus de l'homme. Mais comme le Sauveur du monde a dit : Bienheureux ceux qui n’ont point vu et qui ont cru (1) ; je dis de même, et conformément à cet oracle : Bienheureux ceux qui ne voient point, mais qui néanmoins se soumettent, et qui adorent avec la même humilité et la même affection de cœur que s'ils voyaient. Pourquoi bienheureux? parce que dans leurs adorations ils ont le mérite de la foi la plus pure et de la religion la plus parfaite.
Or voilà ce que nous faisons à l'égard de l'Eucharistie : nous adorons sans voir et sans demander à voir. Je ne dis pas que nous adorons sans connaître : c'est un des reproches que le Fils de Dieu fit à la Samaritaine : Vous adorez ce que vous ne connaissez pas (3);mais nous, ce que nous adorons, nous le connaissons. Et en effet, ce que nous adorons, nous savons que c'est Jésus-Christ ; non point Jésus-Christ passible et mortel comme autrefois, mais Jésus-Christ ressuscité et vivant, mais Jésus-Christ impassible et immortel : nous le savons, nous le connaissons, et nous n'allons pas plus loin. Tout le reste n'est que ténèbres pour nous, et nous n'entreprenons point de les éclaircir. Au milieu de ces ténèbres, tout épaisses qu'elles sont, nous agissons, nous nous assemblons auprès
1 Joan., XI, 29. — 2 Ibid. IV, 22.
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près du Seigneur, nous répandons à ses pieds nos âmes encore plus que nos corps, nous nous tenons dans un silence respectueux, la tète penchée, les mains jointes, et en posture de suppliants. Pour cela, quel empire faut-il prendre sur sa propre raison? et pour la captiver de la sorte et la fixer, quelles victoires n'y a-t-il pas à remporter sur soi-même ! Est-ce sans fruit, et de tels sacrifices ne sont-ils dans l'estime de Dieu de nulle valeur?
2° Nous adorons même contre ce que nous voyons : car que voyons-nous ? toutes les apparences du pain et toutes les apparences du vin : rien de plus. Sont-ce de fausses apparences ? Il est vrai que nous pouvons être quelquefois trompés par de vaines illusions, qui présentent à nos yeux certaines images et certains dehors où il n'y a rien de réel ; mais ici ce sont de vrais accidents que nous voyons, ce sont réellement les espèces du pain et les espèces du vin; elles sont telles qu'elles ont toujours été, et il ne s'y est fait aucun changement. De là que nous dictent nos sens ? que c'est donc du pain, que c'est du vin, et point autre chose. Or là-dessus , éclairés d'une lumière divine, nous les démentons tous et nous les contredisons. Qu'ils parlent, nous ne les écoutons point; qu'ils se récrient, nous les forçons de se taire. Selon leur rapport, ce qu'ils aperçoivent n'est que du pain et n'est que du vin; et, selon la vive et infaillible persuasion où nous sommes, ce n'est ni du pain ni du vin, mais le Dieu que le ciel adore et que nous devons adorer. Il est dit d'Abraham qu'il espéra contre l'espérance même (1); c'est-à-dire qu'il espéra lors même que, suivant l'ordre naturel, il perdait, ce semble , tout sujet d'espérer; et voilà comment nous adorons, lors même que ce qui frappe nos sens ne nous représente nul objet digne de notre culte : que dis-je! lors même que ce qui nous frappe la vue ne nous représente que des objets à qui, par eux-mêmes, aucun culte ne peut être dû. L'espérance d'Abraham lui fut imputée à justice; et n'est-ce pas ainsi que vous daignez, Seigneur, recevoir notre encens en odeur de suavité (2) ? Si vous ne vous découvrez pas sensiblement à nos yeux, c'est de votre part un trait de miséricorde. Moins nous vous voyons, plus nos adorations vous deviennent agréables et nous deviennent méritoires. Rien n'en interrompra le cours ; mais ce sera en cette vie notre plus commun exercice, jusqu'à ce que nous puissions parvenir à cette autre vie où nous vous verrons face à face, et nous jouirons de votre gloire pendant tous les siècles des siècles.
1 Rom., IV, 18. — 2 Exod., XXIX, 41.
TROISIEME JOUR. — Jésus-Christ présenté à Dieu dans l'Eucharistie.
SERMON SUR LE SACRIFICE DE LA MESSE.
Oblatus est, quia ipse voluit.
Il a été offert, parce que lui-même l'a voulu. (Isaïe, chap. LIII, 7.)
C'est ainsi que parlait le Prophète, dans une vue anticipée de Jésus-Christ offert à son Père comme la victime du salut des hommes. Ce Sauveur du monde, selon que le témoigne l'apôtre saint Paul, se présenta d'abord lui-même en entrant dans le monde. Quelques jours après sa naissance, il fut encore présenté par Marie sa mère, qui le porta au temple, le mit dans les mains de Siméon, et fit hommage à Dieu de cet Enfant-Dieu, lequel devait un jour, par sa mort, réparer la gloire de Dieu. Il arriva, ce jour; cette mort, la plus ignominieuse et la plus cruelle, fut concertée par les intrigues et la haine des Juifs; cette hostie pure et sans tache reçut le dernier coup sur la croix, et fut immolée à l'honneur de la divine majesté. Tout cela, parce qu'il avait été résolu de la sorte dans le conseil de la sagesse éternelle, et que le Fils du Très-Haut y avait volontairement et librement consenti. Mais ce n'était point assez pour ce Dieu médiateur. Tout ressuscité et tout vivant qu'il est, il ne cesse point d'être victime, et c'est en cette qualité de victime qu'il veut être offert, ou qu'il s'offre lui-même par les mains de ses ministres, dans le sacrifice de nos autels. Sacrifice le plus excellent et au-dessus de tous les sacrifices, puisqu'il est d'un prix infini; sacrifice unique, et où se rapportaient tous les sacrifices de l'ancienne loi, comme les figures à la vérité qu'elles représentent ; sacrifice tout à la fois eucharistique, propitiatoire, impétratoire. En trois mots, qui comprennent tout le fond de ce discours , sacrifice de louange , sacrifice de propitiation, sacrifice d'impétration. Sacrifice de louange pour honorer Dieu : premier point;
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sacrifice de propitiation pour effacer les péchés et apaiser la colère de Dieu : second point ; sacrifice d'impétration pour obtenir les grâces de Dieu : troisième point. De tout ceci nous apprendrons dans quel esprit nous y devons assister, quelle attention nous y devons apporter, quels avantages enfin et quels fruits nous en pouvons et nous en devons retirer.
Premier point. — Sacrifice de louange pour honorer Dieu. Nous offrons à Dieu le sacrifice de nos autels, 1° pour l'honorer et le glorifier comme souverain Seigneur; 2° pour l'honorer et le remercier comme bienfaiteur.
1° Pour honorer Dieu comme souverain Seigneur. C'est en cette vue que Marie, dans le temple de Jérusalem, selon que je l'ai déjà remarqué, après s'être purifiée, présenta Jésus-Christ. Elle obéissait à la loi, laquelle ordonnait que tout premier-né serait présenté à Dieu : pourquoi? afin de relever le suprême domaine de Dieu, afin de reconnaître solennellement que tout vient de Dieu, par conséquent que tout est à lui, et que la gloire de tout lui doit être rendue. Or, voilà ce que nous faisons en sacrifiant le corps et le sang du Sauveur; car c'est un vrai sacrifice qui s'accomplit dans nos temples : l'autel, le prêtre , la victime, l'oblation, la consommation, rien n'y manque. Voilà, dis-je, ce que nous faisons, ou plutôt ce que fait le prêtre plus immédiatement et plus parfaitement en notre nom. Il offre, et quoi? c'est Jésus-Christ même; il offre, et à qui ? au Dieu tout puissant et immortel ; il offre, et pourquoi? pour rendre à la souveraine majesté un honneur souverain : car de tous les honneurs, le plus grand est celui du sacrifice, et par cette raison même il ne peut être dû qu'à Dieu.
Il y a plus : mais parce que le sacrifice ne consiste pas seulement dans l'oblation, et qu'il consiste encore dans la consommation où la victime est détruite, le même ministre, après avoir présenté l'hostie et l'avoir consacrée, la consomme : si bien, oserai-je le dire? que, selon son être sacramentel, Jésus-Christ meurt à ce moment, et est détruit lui-même. Pourquoi détruit de la sorte? Ah! mes Frères, pour faire, bien moins par les paroles que par la pratique, cette grande protestation à son Père : Dieu du ciel et de la terre, Seigneur, vous êtes l'être des êtres , et devant vous tout autre être disparaît et n'est rien. Protestation toujours glorieuse à Dieu, de quelque part qu'elle vienne : qu'est-ce donc quand elle est faite aux dépens d'un Dieu et par un Dieu ? De là quelle leçon pour nous ! quelle règle pour assister dignement au sacrifice de l'autel ! On nous trace là-dessus assez de méthodes : elles sont bonnes, et je n'ai garde de les condamner, pourvu qu'elles soient conformes aux intentions de l'Eglise. Mais de toutes les méthodes, voici sans contredit une des plus solides ; d'assister au sacrifice en esprit de sacrifice, de nous y entretenir des plus hautes idées de la grandeur de Dieu et des plus bas sentiments de notre faiblesse ; de nous unir au prêtre qui sacrifie, d'offrir avec lui la même victime , de nous offrir nous-mêmes avec Jésus-Christ : tout cela dans un vrai désir de glorifier ce premier être, dont nous dépendons essentiellement, et qui seul est la fin de toutes choses : comme il en est le principe.
2° Pour honorer et remercier Dieu comme bienfaiteur. L'infinie bonté de Dieu se répandant sur nous par tant de bienfaits, il était juste qu'il y eût dans la religion un sacrifice d'actions de grâces. Or tel est le sacrifice de nos autels. Le prêtre nous le fait bien entendre, lorsqu'au milieu des saints mystères, avant que de consacrer le corps et le sang de Jésus-Christ, il nous avertit expressément de rendre grâces au Seigneur notre Dieu. Car il est, ô mon Dieu, continue-t-il, de la droite justice et de l'équité la mieux fondée, que partout et en tout temps on vous remercie, on vous loue, on vous bénisse en mémoire de vos dons. Sacrifice qui, dans sa valeur, égale au moins et même surpasse communément tout ce que nous avons reçu ou pu recevoir de la libéralité divine. Celui qui n'a pas épargné son Fils, mais qui l'a livré pour nous, ne nous a-t-il pas tout donné avec lui (1) ? C'était le raisonnement de l'Apôtre , et, suivant cette règle, je dis : Nous sommes redevables à Dieu de tout, puisque nous tenons tout de lui, il est vrai ; mais de lui présenter son Fils , n'est-ce pas lui rendre tout? et que peut-il au-delà demander de notre reconnaissance?
Pensée capable d'occuper utilement et saintement une âme dans toute la suite du sacrifice où elle est présente. Elle repasse dans son souvenir les bienfaits de Dieu : elle ne les peut compter, parce qu'ils sont sans nombre ; mais elle en est comme toute remplie au dedans d'elle-même, et comme tout investie au dehors. Insolvable de son fonds, elle sent sa pauvreté et sa misère ; elle la reconnaît et s'en humilie. Que ferai-je donc, dit-elle avec le roi-Prophète : Que donnerai-je au Seigneur pour
1 Rom., VIII, 32.
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tout ce qu'il m'a donné (1) ? Mais là-dessus elle ne demeure pas longtemps incertaine ; elle a devant elle une ressource prompte et la plus abondante : c'est la précieuse victime immolée sur l'autel. Elle prend le calice du salut, selon l'expression du même prophète, et, pleine de confiance en le présentant, elle se croit auprès de Dieu quitte de tout du côté de la reconnaissance. De quels sentiments, au reste, accompagne-t-elle cette offrande, de quelle gratitude et de quel zèle pour la gloire d'un Dieu si libéral envers elle et si bon ?
Second point. — Sacrifice de propitiation pour effacer les péchés et apaiser la colère de Dieu. Il l'apaise, soit à l'égard des vivants, soit même à l'égard des morts.
1° Sacrifice de propitiation pour les vivants. Nous ne doutons point que le sacrifice de la croix n'ait été un sacrifice de propitiation, où le Sauveur des hommes a versé son sang, et est mort pour effacer les péchés du monde, et pour apaiser son Père, justement irrité contre nous. Or, le sacrifice de l'autel est le même que celui de la croix : c'est la même hostie, le même corps et le même sang de l'Homme-Dieu , et, par une suite nécessaire, c'est la même efficace et la même vertu ; avec cette différence néanmoins, que le sacrifice de la croix fut un sacrifice sanglant, au lieu que celui-ci est non sanglant. Ainsi le décide en termes formels le saint concile de Trente, nous donnant à connaître et nous enseignant que Jésus-Christ n'a pas voulu que son sacrifice se terminât à la croix, mais qu'étant prêtre dans toute l'éternité, et prêtre selon l'ordre de Melchisédech, il s'est proposé deux choses : l'une, que le même sacrifice se perpétuerait dans l'Eglise jusqu'à la consommation des siècles, et l'autre, qu'il s'accomplirait sous les espèces du pain et du vin, comme c'était du pain et du vin que Melchisédech avait offert au Seigneur.
Doctrine appuyée sur cette parole du Fils de Dieu que rapporte saint Paul dans sa première Epître aux Corinthiens : Toutes les fois que vous mangerez de ce pain et que vous boirez de ce calice, vous annoncerez la mort du Seigneur (2). Qu'est-ce à dire, vous annoncerez? Ce n'est pas seulement à dire : Vous rappellerez la mémoire de cette mort ; mais : Vous la renouvellerez , et le mérite vous en sera appliqué. C'est donc dans le sacrifice de l'autel, comme sur la croix, que Jésus-Christ est une victime de propitiation pour nos péchés ; et cela
1 Psalm., CXV, 12. — 2 1 Cor., XI, 26.
posé, il serait bien étrange qu'on éloignât les pécheurs d'un sacrifice institué pour eux et pour leur réconciliation. Soyons-y tous assidus; mais vous surtout, venez-y, pécheurs, et ne craignez point. De participer à ce sacrifice par la communion dans un état de péché, c'est ce que l'Eglise vous défend sous les plus grièves peines; mais d'y prendre part en y assistant, en le présentant, c'est dans votre péché même l'avantage inestimable qui vous reste, et qu'il vous importe infiniment de ne pas perdre. Venez, dis-je, à cette piscine où le ministre du Seigneur, pour votre guérison, donne le mouvement, non point à une eau salutaire, mais à un sang tout divin. Venez-y dans la même disposition que le publicain allant au temple et y priant. C'était un pécheur ; mais, dans la vue de toutes ses iniquités, il s'humiliait, il se confondait, il se tenait les yeux baissés, il se frappait la poitrine ; il disait à Dieu : Seigneur, soyez-moi propice, à moi qui suis un pécheur. Voilà votre modèle. Il s'en retourna justifié; et qui sait si vous-mêmes vous ne serez pas comme lui touchés d'une grâce toute nouvelle, et si, par la force de votre contrition, d'ennemis que vous étiez, vous ne vous retirerez pas amis de Dieu ?
2° Sacrifice de propitiation même pour les morts. La preuve sur ce point la plus convaincante , c'est la pratique de l'Eglise. Dans tous les temps elle a toujours offert le sacrifice pour les morts, et de siècle en siècle nous produisons là-dessus les témoignages les plus sensibles et les plus irréprochables. A remonter même jusques au temps de l'ancienne loi, nous avons l'exemple du fameux Judas Machabée, et des sacrifices qu'il ordonna pour ceux du peuple qui, dans un sanglant combat, avaient été tués. L'Eglise n'est pas moins attentive encore que la Synagogue aux besoins de ses enfants jusques après leur mort; et le sacrifice qu'elle offre pour eux est bien d'un autre prix que toutes les victimes qu'on immolait dans le temple de Jérusalem. Elle le sait, et elle sait de puisqu'elle a des voies sûres pour leur faire part du riche trésor dont elle est dépositaire. C'est donc pour cela qu'autant de fois que ses ministres célèbrent les saints mystères, elle veut qu'ils fassent une mention particulière des morts, disant à Dieu : Souvenez-vous, Seigneur, de ceux et de celles qui nous ont précédés au tombeau, et qui reposent dans le sommeil de la paix (1). Voilà à quoi je reconnais une mère charitable. Et que n'entrez-vous dans ces
1 Can. Miss.
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sentiments de compassion et de charité, vous que l'hérésie endurcit sur l'état de tant d'âmes que vous pourriez aider, et à qui vous refusez votre secours! Que la miséricorde né vous rend-elle plus dociles, et ne vous fait-elle prêter plus aisément l'oreille à une vérité que tant de voix vous annoncent, et où vos frères se trouvent si intéressés ! Ne serait-ce pas assez du seul doute pour vous déterminer en leur faveur? et par quelle aveugle prévention aimez-vous mieux leur manquer, que de déposer vos erreurs?
Mais que dis-je? et d'ailleurs, tout fidèles que vous êtes dans la créance, n'est-ce pas à vous-mêmes , mes chers auditeurs, que je puis adresser le même reproche ? Catholiques dans la foi et par la foi, l'êtes-vous également dans les œuvres et par les œuvres? et, sans m'écar-ter de mon sujet, vous savez quel est l'efficace du sacrifice de nos autels pour le soulagement des morts et pour leur délivrance ; vous en êtes instruits : mais en avcz-vous plus de zèle à les secourir? Quel usage faites-vous d'un moyen qui vous est si facile et si présent? L'injustice de votre part va encore plus loin : et combien de fois arrive-t-il que ce qu'eux-mêmes, dans leurs dernières volontés, ils ont prescrit sur cela par une sage prévoyance et pour le repos de leurs âmes, demeure sans exécution? Pourquoi? par un oubli criminel, par une négligence affectée, par une monstrueuse insensibilité. Hélas ! des pères, des mères, des parents ordonnent; des enfants, dus héritiers s'engagent et leur promettent ; mais dès que la mort les a enlevés et qu'on ne les voit plus, ordres, engagements, promesses, tout s'évanouit.
Troisième point. — Sacrifice d'impétration pour obtenir les grâces de Dieu. Deux sortes de grâces que nous obtenons par ce sacrifice : 1° grâces spirituelles; 2° grâces même temporelles.
1° Grâces spirituelles. Tout ce que l'Eglise demande à Dieu, c'est par les mérites de Jésus-Christ qu'elle le demande et qu'elle l'obtient. C'est pourquoi elle finit ainsi toutes ses prières : Par Notre-Seigneur Jésus-Christ votre Fils, qui vit et règne avec vous dans les siècles des siècles. Or, où peut-elle mieux, où peut-elle plus efficacement employer les mérites et la médiation de Jésus-Christ, que dans le sacrifice de l'autel, où Jésus-Christ en personne est la victime, et où elle offre le corps et le vrai sang de ce puissant Médiateur? Dans les jours de sa vie mortelle, dit saint Paul, il fut exaucé pour la révérence qui lui était due (1). Est-il moins digne dans son sacrement de ce même égard pour sa divinité? et quand, en qualité de sacrificateur et de sacrifice tout ensemble, il s'intéresse pour nous et qu'il prie, est-il rien que nous n'ayons droit de nous promettre, et rien qui nous puisse être refusé, surtout si les grâces que nous demandons par son entremise sont plus selon les vues et l'Esprit de Dieu? Car il y en a de différentes espèces ; et celles qui regardent l'âme, son avancement, son salut, appelées pour cela grâces spirituelles, sont incomparablement au-dessus des autres.
Aussi est-ce particulièrement pour ces sortes de grâces que l'Eglise présente le sacrifice. Elle ne l'offre jamais, qu'elle ne demande pour le troupeau fidèle, et spécialement pour tous ceux qui assistent à cet acte de religion, qu'ils soient admis au nombre des élus et préservés de la damnation éternelle ; qu'ils entrent un jour dans la société des saints, et que Dieu, dès ce monde, les comble de toutes les bénédictions célestes ; que, par une conduite toujours innocente et pure, ils évitent tout ce qui pourrait les séparer de lui, et qu'une fidélité inviolable, jusques au dernier soupir de la vie, les attache sans relâche à ses commandements. Mais parce que ces demandes sont générales, et que, suivant les diverses occurrences, nous avons plus de besoin, tantôt d'une grâce et tantôt de l'autre, l'Eglise encore, dans le cours du sacrifice, a autant de prières propres pour demander, tantôt une foi vive, tantôt un ardent amour de Dieu, tantôt la charité envers le prochain, ou l'humilité dans les sentiments, la patience dans les peines, ou la force contre les tentations; quelquefois l'extirpation des vices et des habitudes criminelles, d'autres fois l'extinction des schismes et des hérésies : chaque chose en détail, selon qu'elle est plus nécessaire dans les conjonctures présentes. Quelle matière à nos réflexions, dans ces moments précieux où un Dieu s'immole pour nous ! quelle occasion favorable pour lui exposer chacun les misères et les besoins de notre âme! Nous les éprouvons tous les jours, nous nous en plaignons amèrement : nous nous plaignons, dis-je, du penchant de notre cœur qui nous entraîne, de la tyrannie de nos passions qui nous dominent, des illusions du monde qui nous enchantent, de nos sécheresses, de notre indifférence pour Dieu et pour tout ce qui regarde son service, de l'instabilité de nos résolutions, du peu de progrès que nous faisons. C'est un bien de
1 Hebr., V, 7.
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ressentir nos maux ; et ce serait le dernier malheur de ne les pas connaître et de n'en être pas touchés. Mais si nous les ressentons et si nous les déplorons sincèrement, que ne courons-nous donc au remède ? que ne profitons-nous d'un temps où nous pouvons avec plus de fruit réclamer l'assistance divine, et que n'assistons-nous à l'autel, tandis qu'on y exerce l'ouvrage de notre rédemption (1) ? N'est-ce pas là que se dispensent plus libéralement les grâces du salut, et n'est-ce pas à ceux qui les demandent alors avec plus de recueillement, plus d'attention, plus de ferveur et de zèle, qu'elles sont accordées avec moins de réserve?
2° Grâces mêmes temporelles. Elles peuvent être l'objet de nos prières, et Dieu ne nous défend point de les demander. Dans la loi de Moïse, il y avait des hosties pacifiques, soit pour reconnaître les bienfaits de Dieu déjà reçus, soit pour en obtenir de nouveaux ; et ces bienfaits n'étaient communément dans cette loi de servitude que des avantages humains. David obtint par des sacrifices que son empire fut délivré de la peste qui le désolait ; Onias obtint de même la santé d'Héliodore, et ainsi de bien d'autres dont il est parlé dans les saints Livres. Or, suivant la pensée de saint Cbrysostome et de saint Augustin, le sacrifice de la loi nouvelle contient éminemment et réunit en soi toutes les propriétés des anciens sacrifices : par conséquent il n'y a point à douter que Dieu ne l'agrée, lors même qu'il lui est offert pour des biens temporels, dès qu'ils ne sont point contraires aux desseins de sa providence. Saint Cbrysostome explique du sacrifice de l'autel ces paroles de l'Apôtre à son disciple Timothée : Ayez soin, je vous en conjure, qu’on fasse des Supplications, des vœux, des demandes pour les rois et pour toutes les personnes d'un haut rang, afin que nous vivions, eux et nous, dans la tranquillité et la paix (1). Quand nous sacrifions a Dieu, et que, sans effusion de sang, nous lui présentons la victime, dit saint
1 Offic. Eccl. — 2 1 Timoth., II, 6.
Cyrille de Jérusalem, nous prions pour la prospérité des empereurs, pour le succès de leurs armes, pour la guérison des malades, pour la consolation des affligés, pour quelque sujet que ce soit de même nature, où nous voulons attirer sur nous le secours et la protection du ciel.
Ce n'est donc point traiter indignement les sacrés mystères, ni les profaner, que d'employer les mérites de Jésus-Christ même à obtenir de telles grâces. Et n'est-ce pas ce que fait l'Eglise, et ce qu'elle a fait dans tous les temps? Elle offre le sacrifice pour les fruits de la terre et la fertilité des campagnes, pour l'heureuse issue d'une entreprise et le gain d'un procès, pour le soutien d'une famille, pour la conservation ou le rétablissement de sa santé, et le reste ; en quoi nous ne pouvons assez admirer la condescendance toute paternelle et l'immense charité de notre Dieu. Il se prèle, s'il m'est permis d'user de ce terme, et il veille à tous nos intérêts. Mais est-ce à lui que nous avons recours? Dans toutes les affaires qui nous surviennent, les patrons dont nous recherchons d'abord l'appui, sont-ce les ministres du Seigneur, sont-ce les prêtres? et parmi les moyens que nous prenons pour réussir, le sacrifice de nos autels est-il, comme il le devrait être, notre première ressource? C'est toutefois la plus convenable et la plus certaine; mais avec cette condition essentielle, qu'elle ne soit mise en œuvre que pour de justes causes et des intérêts légitimes. Car de présenter le sacrifice, ce sacrifice de louanges, ce sacrifice de propitiation, ce sacrifice d'impétration ; de l'offrir, dis-je, pour avoir de quoi contenter nos liassions, de quoi nourrir nos cupidités, de quoi flatter notre orgueil, de quoi fomenter tous nos désordres, ne serait-ce pas l'usage le plus abominable? Ne serait-ce pas, de tous les abus, le plus énorme? Cependant, tout énorme qu'il est et qu'il nous doit paraître, est-il sans exemple ?
QUATRIEME JOUR. — Jésus-Christ conversant avec les hommes dans l'Eucharistie.
SERMON SUR LES ENTRETIENS INTÉRIEURS AVEC JÉSUS-CHRIST DANS LE SAINT-SACREMENT.
In terris visus est, et cum hominibus conversatus est.
Il s'est fait voir sur la terre, et il y a conversé avec les hommes. (Baruch, chap. III, 38.)
Ce fut pendant sa vie mortelle que le Fils de Dieu parut sur la terre, et qu'il se fit entendre sensiblement aux hommes en leur annonçant son Evangile. Ce temps est passé : ce Dieu-Homme, depuis son ascension au ciel, a disparu : mais vous le savez, Chrétiens, il ne s'est point pour cela séparé de nous, il ne nous a point quittés; sa parole y était engagée, et il ferait promis solennellement à ses disciples assemblés sur la montagne des Olives, pour y être témoin de son triomphe. Car voilà, leur dit il dans ce dernier adieu qu'il leur fit, voilà que je suis avec vous jusques à la fin des siècles (1). Il y est en effet, et, ce qui doit plus nous toucher, il y est comme un ami qui se communique à nous, qui converse avec nous, et qui nous permet de traiter nous-mêmes et de converser avec lui. Pieux et saints entretiens, sacrés colloques entre Jésus-Christ et l'âme fidèle. Que n'en connaissons-nous toute la douceur et les avantages inestimables! Il ne tient qu'à nous, puisqu'il ne dépend que de nous d'en faire l'épreuve, et qu'on ne peut mieux les connaître que par l'expérience. C'est ce qui faisait dire au Prophète : Goûtez, et voyez combien le Seigneur est doux (1). Prenez garde; il ne disait pas : Voyez d'abord, et puis vous coûterez; mais il disait: Goûtez, et par là vous verrez, vous apprendrez, vous connaîtrez. Je viens donc vous inviter, mes chers auditeurs, non point encore à la table de Jésus-Christ, mais à son autel et devant son tabernacle. C'est là qu'il vous attend pour vous faire part de ses plus intimes communications, et c'est en son nom que je vous y appelle. Je viens vous expliquer quel heureux commerce vous pouvez avoir avec Jésus-Christ, soit en l'écoutant, soit en lui répondant; et, pour vous proposer tout mon dessein en deux paroles, je veux vous apprendre comment Jésus-Christ nous parle dans son sacrement : premier point; et comment nous-mêmes, dans ce sacrement, nous devons parler à Jésus-Christ : second point. Matière dont peut-être vous n'avez point été
1 Matth., XXVIII, 20. — 2 Psalm., XXXIII, 9.
jusques à présent assez instruits, et qui mérite par son importance toute votre réflexion.
Premier point. — Comment nous parle Jésus-Christ dans son sacrement. Il nous parle intérieurement, il nous parle affectueusement, il nous parle utilement, il nous parle à tous et en tout temps. J'aurais dans ces quatre articles de quoi fournir à un discours entier. J'abrège, et je me contente d'en tracer ici une idée; générale.
1° Il nous parle intérieurement;
Il y a une voix de Dieu secrète et tout intérieure. Elle n'éclate point, elle ne fait sur les sens nulle impression; mais imperceptiblementet sans bruit, elle va jusques à l'oreille du cœur, et se fait entendre à l'âme. Ainsi Dieu se faisait-il entendre à Jérusalem : Je la conduirai dans la solitude, et là je lui parlerai au cœur (1). Ainsi se faisait-il entendre au Prophète royal, comme ce saint roi nous le marque lui-même : J’écouterai ce que le Seigneur me dit au dedans de moi-même (2). Ainsi le bon Pasteur se fait-il entendre à ses brebis : Je les connais, elles me connaissent, et elles entendent ma voix (3). Or, voilà comment Jésus-Christ nous parle dans son sacrement. Certaines lumières dont il éclaire l'esprit, certains sentiments qu'il excite dans le cœur : tel est son langage. Langage muet, mais qui, dans un moment, en dit plus mille fois et en apprend plus que toute l'éloquence humaine n'en peut exprimer, langage intelligible à l'âme fidèle, recueillie, comme Madeleine, aux pieds de Jésus-Christ, et, selon la comparaison de l'Ecriture, recevant en silence la divine parole comme une rosée qui découle sur elle et la pénètre. Vous ne l'entendez pas, mondains, ce langage, vous ne le comprenez pas: pourquoi? parce que vous ne vous mettez jamais en disposition de l'entendre ni de le comprendre ; parce que vous êtes tout répandus au dehors et tout extérieurs; parce que, dans la maison même de Dieu , et jusque dans le sanctuaire, vous ne savez point rentrer en vous-mêmes, que vous ne le voulez point; que, par mille pensées vaines et sans arrêt, par mille souvenirs, mille soins qui vous occupent,
1 Osée., II, 14. — 2 Psalm., LXXXIV, 9. — 3 Joan., X, 14.
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vous tenez toutes les avenues de votre cœur fermées à cette manne céleste. Mais ouvrez-le, autant qu'il est en votre pouvoir; mais appliquez-vous, et prenez toutes les mesures convenables pour vous rappeler à vous-mêmes devant l'autel du Seigneur, et pour éloigner les obstacles qui vous rendent sourds à sa voix : ce ne sera point en vain : ce qui n'était pour vous qu'obscurité et que ténèbres se changera dans un plein jour; ce que vous traitiez de repos oisif et d'heures inutilement consumées vous deviendra un temps précieux; vous ferez vos plus chères délices de ce qui vous semblait insipide et sans goût, et votre peine alors ne sera plus de demeurer en la présence du sacrement de Jésus-Christ, mais de vous en retirer.
2° Il nous parle affectueusement.
Dans ce sacrement d'amour, peut-il parler autrement que par amour et qu'avec amour ? Il disait à ses apôtres dans la dernière cène, et dans ce long et admirable discours qu'il leur tint: Je ne vous donnerai plus le nom de serviteurs , parce que le serviteur ne sait pas ce que fait son maître ; mais vous êtes mes amis, et comme entre les amis il n'y a rien de caché, c'est pour cela que je vous ai découvert tout ce que foi appris de mon Père (1). Voilà ce qu'il dit encore aux âmes dévotes qui le viennent visiter , et voilà comment il se comporte à leur égard. En leur parlant, il accompagne, et, pour m'exprimer de la sorte, il assaisonne ses paroles de toute l'onction de sa grâce. Qui peut dire quels sont les merveilleux effets de cette onction divine? Est-il une âme si froide que tout à coup elle n'enflamme , une âme si dure qu'elle ne fléchisse et n'attendrisse, une âme si lente et si endormie qu'elle ne remue, et dont elle ne réveille toute l'activité? David, à la seule vue de l'arche d'alliance, sentait son cœur tressaillir d'une sainte joie, et ne la pouvait même tellement contenir dans le secret de son âme, qu'elle ne se communiquât jusques à sa chair et à tous ses sens. Du moment que Marie, enceinte de Jésus et le portant dans ses chastes flancs, salua Elisabeth, Jean-Baptiste, renfermé lui-même dans le sein de sa mère, ressentit la présence de ce Messie , et fut rempli d'une subite allégresse. Impressions vives et pénétrantes qui ravissaient les saints, qui les transportaient hors d'eux-mêmes , qui les plongeaient dans les plus profondes et les plus douces contemplations, qui quelquefois leur faisaient verser des torrents de larmes, qui, sans fatigue, sans
1 Joan., XV, 5.
ennui, les attachaient devant l'adorable sacrement pendant les heures et presque les journées entières. Que votre parole est touchante, Seigneur ! qu'elle est insinuante ! C'est ce que chante l'Eglise dans l'office de cette fête. Mais, hélas I que sert-il que Jésus-Christ nous parle,. ou qu'il soit ainsi disposé à nous parler, si nous n'allons à lui, si nous ne nous rendons assidus auprès de lui, si même nous le fuyons, bien loin de le rechercher, et si, par le plus injuste et le plus faux de tous les préjugés, nous regardons comme une gêne de converser quelques moments avec lui?
3° Il nous parle utilement, c'est pour notre bien. Et que nous dit-il en effet? de quoi nous entretient-il ? des voies où nous devons marcher, et qu'il nous enseigne ; des écueils que nous devons éviter, et qu'il nous découvre; des vaines opinions , des erreurs dont nous nous laissons préoccuper, et dont il nous détrompe; des degrés de sainteté, de perfection où nous pouvons avec son secours nous élever, et où nous sommes appelés. Il nous représente nos fautes, il nous reproche nos relâchements et nos tiédeurs, il ranime notre ferveur et notre zèle. En quelque situation que nous nous trouvions, il s'y conforme, et il y proportionne ses grâces et ses inspirations. Manquons-nous de courage, il nous fortifie ; nous délions-nous de nous-mêmes, il nous rassure ; dans nos délibérations, il nous dirige ; dans nos incertitudes et nos irrésolutions, il nous détermine; si nous sommes assaillis de la tentation, il nous soutient ; si nous sommes affligés, il prend part à nos peines et les adoucit : tout cela par les vues qu'il nous donne, et les différentes considérations qu'il nous suggère. De sorte que l'âme, sans bien savoir comment, se trouve tout autre qu'elle n'était. Elle apprend ce qu'elle doit faire, elle connaît de quoi elle doit se préserver, elle revient de ses illusions, elle gémit de ses chutes passées, elle aspire à de nouveaux progrès; son feu se rallume, ses forces renaissent, ses craintes, ses doutes se dissipent. Plus de difficultés qui l'étonnent, plus de troubles qui l'agitent, plus de chagrins qui l'abattent. Le calme règne dans cette âme ; tout y est en paix.
Que dirai-je même de ces faveurs plus particulières qu'elle reçoit quelquefois? Que dirai-je de ces élévations vers Dieu, de ces connaissances qu'elle acquiert de l'être de Dieu, des grandeurs de Dieu, des mystères, des conseils de Dieu ? car étant comme abîmée en Jésus-Christ, ne l'est-elle pas dans le sein de la Divinité même, et que n'y voit-elle pas ? Ce sont
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là, j'en conviens , des dons extraordinaires: mais ces dons singuliers et si relevés, où les obtient-on et où doit-on plutôt les obtenir, que, devant le sacrement d'un Dieu qui en est le dispensateur?
4° Il nous parle à tous et en tout temps. Que disait Moïse aux Israélites, leur annonçant la lui du Seigneur, et voulant leur faire connaître la prééminence du peuple de Dieu au-dessus de tous les autres peuples ? Non, s'écriait-il, il n’y a point de nation qui ait des dieux aussi proches d'elle que notre Dieu l’est de nous, ni d'un accès aussi facile pour elle que notre Dieu l'est pour nous (1). Le saint législateur ne faisait parmi le peuple nulle distinction ni des grands, ni des petits, ni des riches, ni des pauvres; mais il leur donnait à entendre que le Dieu d'Israël n'avait acception de personne ; et cette admirable condescendance , cette égalité, où paraît-elle davantage que dans le sacrement de l'autel? C'est là que Jésus-Christ nous parle, et qu'il nous parle à tous sans exception : nul n'est exclu de ces salutaires entretiens. Grands du monde, ce serait, selon les vains sentiments de l'orgueil dont vous êtes enflés, dégénérer de votre grandeur et l'avilir, que de traiter avec les petits et avec les pauvres. Parce que la Providence les a réduits dans des états au-dessous de vous, et qu'il lui a plu de vous élever sur leurs tètes, à peine daignez-vous les favoriser d'un regard, bien loin de les admettre auprès de vos personnes, et de vous familiariser avec eux. Prenez garde toutefois, et ne vous y trompez pas : l'entrée de vos palais leur est interdite, mais la maison de Dieu leur est ouverte; ce n'est point à la porte de cette sainte demeure qu'ils doivent se tenir; ce n'est pointaux derniers rangs que leurs places sont marquées : il leur est libre de s'avancer jusque dans le sanctuaire, et d'aller jusques aux pieds de Jésus-Christ: car il est toujours le Sauveur de tous les hommes, et ce qu'il disait autrefois, il le dit encore : Laissez ces petits venir à moi (2) Ce sont des pauvres ; mais, ajoute-t-il, c'est aux pauvres que mon Père m'a envoyé prêcher l’Evangile (1). Il les reçoit donc, il leur dispense la parole du salut et de la vie éternelle : c'est même avec ces âmes simples et humbles qu'il aime spécialement à s'entretenir. Tellement qu'il semble que moins il les a avantagées selon l'ordre de la nature, plus il se montre libéral envers eux selon l'ordre de la grâce ; et que moins il leur a départi de biens temporels, plus il les enrichit de biens spirituels.