Œuvres complètes (page 38)
1 Deut., IV, 7. — 2 Marc, X, 14. — 3 Luc, IV, 18.
Vous me demandez, s'il y a pour cela des heures privilégiées, et des temps plus favorables les uns que les autres. Ah ! Chrétiens, voici dans une dernière circonstance un nouveau trait de la bonté de notre Dieu et de son amour pour nous : comme Jésus-Christ nous parle à tous, il nous parle en tout temps. Les princes de la terre ont leurs heures et leurs moments, qu'il faut étudier avec soin, et souvent attendre avec une patience infatigable. Quelques paroles de leur bouche, voilà tout ce qui vous est accordé : il faut se retirer dans l'instant, pour ne se rendre point importun. Encore ne s'expliquent ils pas communément par eux-mêmes, ils emploient très bouches étrangères qui vous parlent en leur nom et vous déclarent leurs volontés. Il n'y a qu'un maître aussi bon que vous, Seigneur, avec qui l'on n'ait point tant de mesure à garder, ni tant d'obstacles à vaincre. Car avant que de s'introduire auprès d'un grand du siècle, ou auprès de ceux qui le représentent par l'autorité dont il les a revêtus, combien y a-t-il de barrières à franchir? Vous seul, aimable Sauveur, êtes toujours prêt à me parler, non-seulement par vos ministres, mais immédiatement et par vous-même. La nuit, le jour, le matin, le soir, en quelque conjoncture que je me présente à vous, jamais vous ne refusez de vous communiquer à moi ; ma présence ne vous lasse point, ne vous importune point, ne vous rebute point. Si la piété me porte à prolonger le temps que je passe devant vous, quelque étendue que je lui donne, non-seulement vous n'en êtes point offensé, mais vous vous en faites un plaisir, et vous m'en faites un mérite. Heureux si c'était là l'unique, ou du moins le plus ordinaire exercice de ma vie!
Second point. — Comment nous devons parler à Jésus-Christ dans son sacrement. Parlons-lui, 1° avec respect; 2° avec amour; 3° avec confiance ; 4° avec persévérance. Quatre dispositions essentielles pour bien rendre à Jésus-Christ nos devoirs, et pour profiter de l'avantage que nous avons de le posséder dans le sacrement de l'autel, et de pouvoir l'y entretenir.
1° Avec respect. Le respect à l'égard des grands du monde va jusqu'à nous éloigner d'eux ; ou si l'on peut les approcher, du moins est-il du respect alors de se taire, et de ne leur point adresser la parole qu'ils ne l'aient permis. Ce n'est point là le respect que Jésus-Christ exige de nous, puisqu'au contraire toutes les voies nous sont aplanies pour aller à lui, et qu'il
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nous est libre de lui parler, selon que nos propres intérêts et les sentiments de religion nous y engagent. Mais ce qu'il attend et ce qui lui est bien dû, c'est outre la composition extérieure du corps, le recueillement intérieur et l'attention de l'esprit : l'un sert à l'édification, l’autre excite et nourrit la dévotion. Car, sans insister précisément sur l'outrage fait à Jésus-Christ, de quelle édification peut-il être, que dis-je! quel scandale n'est-ce pas de voir des chrétiens des fidèles, dans des contenances et des postures indécentes au pied de l'autel où ils reconnaissent présent le Dieu qu'ils adorent? Est-ce ainsi qu'on lui parle? est-ce ainsi même qu on ose parler à un homme, à un prince de la terre? Ce n'est pas assez; et d'ailleurs comment accorder avec cela, comment avoir et conserver ce recueillement, cette attention de l’ esprit, cette dévotion si nécessaire dans un commerce aussi étroit que l'est celui de Jésus-Christ et de l'âme chrétienne? On parle a ce Dieu Sauveur sans lui parler, c'est-à-dire qu on lui parle sans penser à ce qu'on lui dit, et sans le savoir. On prononce des prières, on récite des offices : ces prières en soi, ces offices sont bons et saints : mais dès que la réflexion y manque, qu'est-ce autre chose que des paroles qui frappent l'air, comme les sons d'une cymbale retentissante ? Si l'on se tient dans le silence et dans une espèce de méditation, c'est un silence paresseux et une méditation vague, où l'esprit ne s'attache à rien, où il s'égare sans cesse, où il reçoit tous les objets qui se présentent, et perd de vue l'unique objet dont il doit être occupé. Oh ! que ne sommes-nous pénétrés, autant que fêtait Abraham, de la grandeur et de la majesté du Dieu à qui nous parlons ! Je sais disait ce père des croyants, je sais à qui je parle ; je sais que c'est à mon Seigneur et à mon Dieu : et, en présence d'un tel maître, que suis-je moi, vil insecte, moi, cendre et poussière? Cette idée, fortement et profondément gravée dans nos esprits, nous arrêterait, nous fixerait, nous absorberait en Jésus-Christ.
2° Avec amour. Il est bien juste de rendre à Jésus-Christ amour pour amour; et si nous ne sommes absolument insensibles, pouvons-nous lui parler sans amour dans un sacrement où il nous parle si affectueusement lui-même? Peut-être cet amour n'est-il pas encore dans nos cœurs assez ardent ; mais faisons quelque effort pour l'y allumer. Demandons à Jésus-Christ même qu'il répande sur nous et dans nous quelques étincelles de ce feu divin qu il est venu apporter sur la terre, et dont il veut qu'elle soit tout embrasée.
Repassons dans notre souvenir tant de motifs capables de toucher les âmes les plus indifférentes, et d'en amollir toute la dureté. Pensons à la providence toute miséricordieuse et à la charité d'un Dieu qui habite parmi nous, qui s'associe en quelque manière avec nous, qui se donne à nous, qui n'a en vue que nous dans le sacrement qu'il a institué , et qui n'y est que pour nous. Est-il un cœur qui ne soit ému de ces réflexions? et dès que le cœur s'émeut et qu'il commence à aimer, combien devient-il éloquent à s'expliquer! On se plaint quelquefois de la sécheresse où l'on se trouve dans les visites du Saint-Sacrement. Que fais-je là? dit-on; à peine y ai-je été quelque temps, que je taris tout d'un coup, et que je n'ai plus rien à dire. La réponse est prompte et courte : Aimez, ce seul mot comprend tout et satisfait à tout. Une âme éprise d'amour pour le divin époux ne manque point de sentiments qui l'appliquent, qui la remplissent, qui l'affectionnent. Il n'y a pour elle ni ennui ni dégoût à craindre. Plus elle parle à son Seigneur et à son bien-aimé, plus elle veut lui parler; et les heures, dans ce saint exercice, passent comme des moments. Tout le mal est donc que nous n'aimons pas. De là l'extrême froideur où nous sommes, mais d'où, avec la grâce de Jésus-Christ, avec plus de résolution et un peu plus de violence, il ne tient qu'à nous de sortir. Du reste, ô mon Dieu, quel renversement, quelle honte qu'il nous faille des violences et des efforts pour vous aimer et pour vous témoigner notre amour !
3° Avec confiance. En qui nous confierons-nous, si ce n'est en Celui qui, dans son sacrement, veut être le pasteur de nos âmes, notre aliment, notre soutien, notre guide, notre refuge, notre intercesseur auprès de son Père, notre sanctificateur, notre salut? car c'est sous toutes ces qualités que nous devons considérer Jésus-Christ dans les secrets entretiens que nous avons avec lui. Parlons-lui comme à notre pasteur : Je suis de votre troupeau, Seigneur, et c'est à ce troupeau chéri que vous avez dit : Ne craignez point, parce qu'il a plu à votre Père céleste de vous destiner son royaume et de vous le donner (1). En vertu, Seigneur, de vos mérites, je l'attends, ce royaume où je vous verrai sans voile, et où vous ferez rejaillir sur moi le rayon de votre gloire. Parlons-lui comme à notre guide et à notre conducteur : Enseignez-moi vos voies,
1 Luc, XII, 32.
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dirigez-moi, Seigneur, dans la route que je dois suivre (1), et qui me doit conduire à vous. Parlons-lui comme à notre soutien et à notre protecteur : Vous m'avez appelé, Seigneur, à votre Eglise ; vous m'y avez placé comme dans un pâturage fertile et abondant. Vous avez préparé pour moi une table où je prends des forces contre tous les ennemis qui m’attaquent, visibles et invisibles (2).
Parlons-lui comme à notre médiateur : Ah ! Seigneur, j'ai péché, je pèche sans cesse ; je suis une brebis égarée ; daignez me rechercher (3), et me remettre en grâce. Parlons-lui comme à notre sanctificateur : C'est votre sacrement, Seigneur, c'est ce calice, ce vin salutaire qui fait les vierges, qui fuit les saints (4) ; quand serai-je de ce nombre? quand serai-je de ce peuple choisi en qui vous mettez vos complaisances ? De vouloir parcourir ici tout ce qu'inspire une confiance chrétienne, ce serait une matière inépuisable. Chacun sait son état, ses misères, ses besoins, ce qu'il voudrait corriger, ce qu'il voudrait obtenir ; et voilà ce que nous devons exposer à Jésus-Christ, lui développant tous les plis et tous les replis de notre cœur, lui confiant tous nos desseins, tous nos projets, tous nos désirs, toutes nos répugnances, toutes nos inquiétudes, toutes nos peines. Non pas que par lui-même il ne connaisse tout cela; mais il aime que nous lui en parlions comme s'il l'ignorait, parce qu'il veut que nous lui marquions notre confiance. Ce n'est point par une abondance de paroles que l'on s'énonce; souvent la bouche ne dit rien, mais l'âme sent : et qu'est-ce que ce sentiment? qu'il est touchant, qu'il est consolant, qu'il est efficace et puissant ! A l'exemple de ce disciple favori qui reposa sur le cœur de Jésus-Christ, on s'endort tranquillement entre ses bras et dans son sein. Quel mystérieux sommeil ! quel repos!
4° Avec persévérance. On n'acquiert pas tout d'un coup une sainte familiarité avec Jésus-Christ. Il y eut pour le peuple d'Israël des déserts à passer avant que d'arriver ta cette terre promise, où coulaient le lait et le miel : et pour une âme qui veut se former aux entretiens intérieurs avec le Fils de Dieu et aux fréquentes visites de son divin sacrement, il y a d'abord, ainsi que je l'ai déjà remarqué, des aridités et des dégoûts à soutenir. On n'est point encore fait à un exercice si sérieux; et parce qu'il en coûte pour cela , on se rebute et on quitte tout. Mais si l'on persévérait, si l'on avait la
176. — 4 Zach., IX, 17.
même constance que cet ami dont il est dit dans l'Evangile que, malgré les refus de son ami, il se tenait toujours à la porte, il appelait toujours et continuait de frapper, alors, par une heureuse habitude, le goût succéderait à l'ennui. Car l'usage accoutume à tout,, et mille expériences nous font voir que les pratiques dont on s'accommodait le moins, et à quoi l'on ne croyait pas pouvoir jamais s'assujettir, sont justement celles où Ton se porte dans la suite avec plus d'attrait. Mais, dès les premières difficultés qui se rencontrent, l'esprit se révolte; on demeure sans poursuivre ce qu'on avait commencé, et l'on ne va pas plus loin. lié! combien de conversations soutient on dans le monde, qui déplaisent, qui fatiguent? On le fait par honneur, on le fait par une politesse et une bienséance mondaine : autrement, ce serait détruire la société civile, ce serait ne pas savoir vivre. Quoi donc ! n'y aura-t-il qu'en matière de piété, et qu'à l'égard de Jésus-Christ qu'on n'apprendra point à se captiver au moins pendant quelque temps, et qu'on manquera de persévérance?
C'est à peu près le même reproche que fit le Sauveur du monde à ses apôtres : Vous n'avez pu veiller seulement une heure avec moi (1). De là (permettez cette expression), de là, dis-je, cette affreuse solitude où nous le laissons. J'entre dans le lieu saint : et qu'est-ce à mes yeux que cette maison de Dieu? je le répète, c'est un désert, et le désert le plus abandonné. Je porte de tous côtés la vue, et nul ne se présente à moi. Personne en la compagnie de Jésus-Christ, personne qui rende ses devoirs à Jésus-Christ, personne qui s'entretienne avec Jésus-Christ. Dans la surprise où cela me jette, je me demande à moi-même : Où est-ce que je suis? est-ce ici le temple du Seigneur? est-ce là l'autel où il réside? est-ce là son sanctuaire, son tabernacle? Si c'était le palais d'un roi, j'y verrais une cour nombreuse ; si c'était un lieu de spectacle, j'y verrais une foule d'auditeurs et de spectateurs; si c'était une académie de jeu, j'y verrais une multitude assemblée, et tout occupée d'un vain passe-temps: mais c'est la demeure du Dieu de l'univers, et je l'y trouve seul ! Quelle indignité ! quel opprobre !
Quoi qu'il en soit, chrétiens auditeurs, ne perdons pas un avantage aussi estimable qu'il l'est de pouvoir converser avec Jésus-Christ. C'est un honneur que nous ne pourrions acheter trop cher. Quand donc il nous est accordé si libéralement, combien sommes-nous
1 Matth., XXVI, 40.
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coupables de le négliger! Allons écouter ce Dieu Sauveur et lui répondre; il nous sera permis en même temps de lui faire nos demandes, et il ne refusera point de nous honorer lui-même de ses réponses. Alors nous pourrons dire comme l'Apôtre : Notre conversation est dans le ciel (1), puisqu'elle est avec le Dieu du ciel.
1 Philip., III, 20.
CINQUIEME JOUR. — Jésus-Christ se multipliant en quelque manière dans l'Eucharistie, et nourrissant les âmes fidèles.
SERMON SUR LA FRÉQUENTE COMMUNION.
Ego sum panis vivus, qui de cœla descendi : si quis manducaverit ex hoc pane, vivet in œternum, et partis quem ego dabo, caro mea est pro mundi vita.
Je suis le pain vivant, qui suis descendu du ciel : si quelqu'un mange de ce pain, il vivra éternellement ; et le pain que je donnerai, c'est ma chair pour la vie du monde. (Jean, chap. VI, 51, 52.)
De tous les miracles du Fils de Dieu, un des plus éclatants, ce fut sans doute cette prodigieuse multiplication qu'il fit des pains en faveur d'une multitude de peuple qui l'avait suivi dans le désert. De cinq pains, il nourrit jusques à cinq mille personnes ; et des restes même il eut encore de quoi remplir douze corbeilles. Image bien naturelle, disent les interprètes et les docteurs, de cet auguste sacrement que le Seigneur nous fait distribuer à sa sainte table, et qu'il nous donne comme un pain de vie pour la nourriture de nos âmes. C'est là qu'il se multiplie en quelque sorte, et que ses ministres, sans diviser ni partager son sacré corps, le dispensent, par son ordre, à chacun des fidèles qui le demandent, et qui viennent se présenter pour le recevoir. Divin et salutaire aliment, où nous participons par la communion, mais dont nous ne profitons point assez, parce que nous n'en savons pas user selon qu'il le faut et que nous le pouvons. Il est donc, mes chers auditeurs, d'une conséquence infinie de vous apprendre l'usage que vous en devez faire, et de vous découvrir deux écueils que vous avez également à éviter : car je prétends ici traiter avec vous de bonne foi ; je prétends, sur l'importante matière dont j'ai ta vous parler, ne me laisser prévenir d'aucun des préjugés ordinaires. La vertu consiste dans un juste milieu, et elle ne se porte à nulle extrémité. Or, examinant avec la balance du sanctuaire, et dans un esprit d'équité, notre conduite la plus commune touchant la fréquentation du sacrement de l'autel, je trouve deux excès à corriger : l'un, de communier trop aisément et trop souvent; l'autre, de communier trop difficilement et trop rarement. Usage de la communion trop fréquent quelquefois dans les uns : premier point ; usage de la communion, trop rare dans les autres : second point. Sujet où je pourrais craindre de refroidir les âmes pieuses, et de ralentir leur ardeur pour la communion, si je ne prenais sur cela les précautions nécessaires. A Dieu ne plaise que j'autorise l'erreur de ces faux zélés, dont l'extrême sévérité ne tend qu'à éloigner des sacrements et en particulier de l'Eucharistie ! Ce n'est point là ce que je me propose, comme la suite vous en convaincra. Ecoutez-moi, s'il vous plaît, et commençons.
Premier point. — Usage de la communion trop libre quelquefois dans les uns et trop fréquent. A le considérer en lui-même, il ne peut être trop fréquent, puisque selon l'expresse doctrine du concile de Trente, il serait à souhaiter que tous les fidèles, assistant au divin sacrifice, fussent en état d'y participer chaque jour par la communion. Mais les dispositions que la communion demande, et que nous n'y apportons pas ; mais les fruits que la communion doit opérer dans nous, et qu'elle n'y produit pas , voilà par où l'on peut juger si quelques-uns n'en approchent point trop aisément et trop souvent. Je vais développer ma pensée, et il est important que vous vous appliquiez à la bien comprendre, afin qu'elle ne devienne pour personne un prétexte dangereux et une occasion de scandale.
2° Dispositions que demande la communion, surtout la communion fréquente, et qu'on n'y apporte pas. Je l'ai dit, et il est vrai : le caractère de l'erreur est de porter toutes choses à des excès, ou de relâchement, ou de sévérité. C'est ce que nous pouvons observer au regard de la fréquente communion , où, par une rigueur sans mesure, on a cru ne devoir admettre que des âmes élevées aux degrés les plus éminents de la perfection chrétienne. De là le découragement du grand nombre des fidèles qui, dans le désespoir d'atteindre, au moins si tôt, à ce
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point de sainteté, se sont retirés du sacrement de Jésus-Christ, et ont dit, comme les Israélites au sujet de la terre promise : Le moyen de parvenir là (1) ? Des âmes très-régulières du reste , des âmes adonnées à la pratique de toutes les bonnes œuvres, ont passé des années entières-sans paraître une fois à la sainte table. Elles se sont excommuniées elles-mêmes, intimidées par les discours qu'elles entendaient et par les vaincs alarmes qu'on leur donnait. On lésa entretenues dans ces terreurs chimériques, et cet éloignement de la communion , qu'elles devaient craindre comme un mal très-pernicieux et comme un des plus grands désordres, on le leur a représenté comme une vertu : car voilà de quoi nous avons eu et nous avons tous les jours tant d'exemples ; voilà ce que j'ai cent fois déploré en le voyant, et sur quoi je ne cesserai point de m'expliquer, tant qu'il plaira au Seigneur de me confier le ministère de la divine parole.
Ce n'est donc point là le plan, ce n'est point l'idée que je me forme des dispositions que requiert la communion fréquente. Je veux bien avoir là-dessus quelque égard à la fragilité humaine, et lui remettre quelque chose; mais d'ailleurs je ne dois point oublier la dignité du sacrement ni la révérence qui lui est due, et je ne puis approuver de fréquentes communions faites sans la préparation qui convient, c'est-à-dire faites précipitamment et à la hâte, faites sans recueillement et sans attention sur soi-même; faites dans une dissipation habituelle et volontaire, dans un mouvement d'affaires, d'intrigues, où Ton aime à s'ingérer, et dont on devrait se retirer ; faites dans un état de tiédeur, où l'on se néglige, où l'on se pardonne bien des fautes à quoi on ne prend pas garde et qu'on traite de bagatelles, où l'on s'élargit la conscience , sous ombre de se garantir des scrupules ; faites par coutume , quelquefois même par une espèce d'ostentation, quelquefois par une secrète émulation, par comparaison avec celle-ci ou avec celle-là, quelquefois par une crainte servile et une fausse considération, quelquefois par entêtement et obstination. Quelle matière, si je reprenais article par article, et si j'étalais ce fond de morale dans toute son étendue! Ce n'est pas tout; et que n'aurais-je point encore à dire de ces communions faites par un vil intérêt! Ministres mercenaires, c'est à vous là-dessus que je pourrais m'adresser. Je ne condamne point un juste honoraire que l'Eglise vous accorde, et je sais, selon la
1 Num., XIII, 32.
maxime de saint Paul et la pratique de tous les temps, que celui qui sert à l'autel doit vivre de l'autel : mais de n'y aller que pour cela, mais de ne consacrer le corps de Jésus-Christ que pour cela, mais de n'y participer tous les jours et de ne communier qu'en vue de cela, si bien que, cet avantage temporel ne s'y trouvant plus, on serait prêt d'abandonner et l'autel et le ministère, je demande si l'on est ainsi disposé à la fréquentation du sacrement.
Quoi qu'il en soit, la fréquente communion est bonne, pourvu qu'elle soit réglée. Or, la première et l'une des règles la plus essentielle, c'est celle de saint Paul : Que l’homme s'éprouve (1). Faisons, avant toutes choses, un retour sur nous-mêmes ; sondons notre cœur; voyons, sans nous flatter, quel en est l'état, quelles en sont les vues, les intentions, les affections ; considérons, selon le langage de l'Ecriture, toutes nos voies ; quelle est notre manière de penser , de converser , d'agir , comment nous nous comportons envers Dieu, envers le prochain, à l'égard de nous-mêmes; en un mot, comment nous remplissons tous nos devoirs : et sur cela jugeons de nos dispositions à la communion. Que dis-je ! n'en soyons pas juges nous-mêmes, parce que nous serions toujours exposés, ou à nous condamner trop scrupuleusement par une crainte excessive, ou à décider trop légèrement en notre faveur par une aveugle présomption ; mais ayons recours à un directeur éclairé ; ne lui cachons rien de nos faiblesses ; ni rien même de ce qu'il peut y avoir de bien en nous ; prenons ses conseils, soumettons-nous à ses décisions, et suivons-les avec confiance.
2° Fruits que la communion fréquente doit opérer dans nous, et qu'elle n'y opère pas. Vous les connaîtrez par leurs œuvres (2), disait le Fils de Dieu parlant des faux prophètes ; et, selon la même règle, je dis que nous-mêmes nous connaîtrons si nous devons communier plus ou moins souvent, par le profit que nous tirons de la communion. Qu'un homme usant chaque jour de viandes solides demeure toujours également faible, que concluons-nous? Ce n'est point aux aliments que nous attribuons le mal, mais nous jugeons que le corps n'est pas bien affecté, et qu'il y a quelque principe vicieux qui arrête la vertu de la nourriture qu'il prend. De là, quoique bonne en elle-même, on la lui retranche, on ne la lui donne qu'avec précaution, qu'avec réserve. Appliquons cette figure : l'aliment de votre âme le plus salutaire,
1 1 Cor., XI, 28. — 2 Matth., VII, 16.
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c'est le sacrement de Jésus-Christ. Une communion peut suffire pour vous sanctifier ; et quels effets produisent en vous tant de communions! quel changement, quel amendement, quel avancement? Il est donc à craindre que ce ne soit pour vous une nourriture trop forte, et que l'abondance ne vous devienne plus dommageable que profitable.
Ce n'est point là une de ces morales vagues dont on ne voit que très-peu d'exemples : plût au ciel qu'ils ne fussent pas si communs! On communie souvent ; mais que remporte-t-on de l'autel? mêmes imperfections, mêmes défauts, mêmes habitudes, même système de vie. On communie souvent, mais en est-on plus rempli de Dieu, plus détaché des intérêts ou des vains amusements du monde, plus zélé pour sa perfection, et moins négligent dans tous ses exercices ? On communie souvent, mais en est-on plus circonspect dans ses démarches, plus discret dans ses paroles, plus charitable dans ses sentiments, moins délicat sur les plus légères offenses, et plus facile à les pardonner ? On communie souvent ; mais quelles violences apprend-on à se faire? en quoi se renonce-t-on ? sur quoi se mortifie-t-on? que corrige-t-on dans ses caprices, dans ses hauteurs, dans ses contradictions perpétuelles, dans ses vivacités et ses impatiences? Je passe cent autres points que je pourrais marquer, et où l'on ne voit pas que la fréquente communion opère beaucoup, ni qu'elle fructifie autant qu'elle devrait.
Les premiers chrétiens communiaient souvent ; ils communiaient même tous les jours ; mais, par la grâce du sacrement, qui les dégageait de tous les intérêts temporels, ils se dépouillaient de leurs biens, vendaient leurs héritages, en partageaient le prix avec leurs frères, ne voulaient rien posséder en propre, et pratiquaient toute la pauvreté évangélique. Ils communiaient souvent; mais, attirés à Dieu par l'efficace du sacrement qui les embrasait d'une ardeur toujours nouvelle, ils s'assemblaient dans le temple, ils redoublaient leurs prières , ils persévéraient dans l'oraison , ils s'exerçaient dans toutes les pratiques du plus pur et du plus parfait christianisme. Ils communiaient souvent; mais, soutenus de ce pain céleste qui les fortifiait, ils étaient à l'épreuve des plus violentes persécutions ; de la table du Sauveur, ils allaient se présenter aux tyrans, affronter les tourments, répandre leur sang et sacrifier leur vie. Cependant, où m'emporte mon zèle, et ne vais-je pas trop loin?
Arrêtons-nous là, et pour ne point décourager les âmes par de si grands exemples, convenons, 1° que la communion, après tout, quelque fréquente qu'elle soit, ne nous rend point impeccables, et que ce n'est pas toujours une raison de s'en abstenir : que de légères fautes qui échappent aux plus vigilants ! 2° que c'est même une conduite de Dieu assez ordinaire, de permettre que des âmes, d'ailleurs très élevées et très-agréables à ses yeux, soient encore sujettes à quelques fragilités qui les humilient, et les préservent ainsi d'un orgueil secret; 3° que les progrès d'une âme sont quelquefois insensibles, de même qu'une jeune plante croît sans qu'on le remarque d'un jour à un autre, et que ces progrès, qui tout d'un coup ne se font point apercevoir, n'en sont pas moins véritables ni moins réels ; 4° enfin, que sur les fruits qui suivent la communion, comme sur les dispositions qui la précèdent, ce n'est point tant nous-mêmes que nous devons croire, que le ministre qui nous connaît et qui nous gouverne. Principes solides et certains, principes avec lesquels nous pourrons nous conduire prudemment dans une des pratiques oii il nous faut plus de circonspection et de réflexion.
Second point. — Usage de la communion trop rare dans les autres. Ou ce sont des pécheurs, j'entends des pécheurs pénitents ; ou ce sont des justes. Or, ce que j'ai dit autrefois de la fréquente confession, je le dis ici de la fréquente communion : elle est utile aux uns et aux autres, et par conséquent ni les uns ni les autres ne doivent se tenir trop longtemps éloignés du sacrement.
1° Fréquente communion utile aux pécheurs. Je parle de ces pécheurs qui se sont reconnus et sont retournes à Dieu. Ce sont des morts ressuscites : car ils étaient morts selon Dieu, et la pénitence leur a rendu la vie; mais, quoique vivants, ils se ressentent encore des blessures mortelles qu'ils avaient reçues; elles ne sont pas tellement guéries qu'il ne leur en reste une faiblesse extrême. Cependant, tout faibles qu'ils sont, ils ont, pour ne pas retomber, bien des ennemis à combattre et bien des efforts à faire ; ils ont, de leur part, des passions qui les dominent, des habitudes qui les tyrannisent, de malheureuses concupiscences qui les attirent; ils ont, de la part du monde, des railleries à essuyer, des respects humains à surmonter, des exemples à quoi résister. Combien ont-ils de tentations à repousser de la part de cet esprit de ténèbres qui les sollicite, qui les
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presse, qui tourne sans cesse autour d'eux, comme un lion rugissant, pour les dévorer! Ah! Seigneur, au milieu de tout cela, que feront-ils? où iront-ils? que deviendront toutes leurs résolutions? et sans un secours puissant et présent, que peut-on se promettre de leur persévérance ? Or ce secours, c'est vous-même, Seigneur, c'est votre sacrement. Ainsi l'Eglise nous le déclare-t-elle formellement dans le concile de Trente : car ce sacrement de salut, dit le saint concile, est comme un antidote le plus excellent, par où nous sommes tout à la fois et purifiés des fautes journalières, et préservés des fautes grièves. C'est donc pour le pénitent un préservatif contre les rechutes. La grâce attachée au sacrement est pour lui une grâce de combat; et l'effet propre de cette grâce, disent saint Cyrille et saint Thomas, est de dessécher en nous la racine du péché ; elle réprime les aiguillons de la chair, elle amortit le feu de la cupidité, elle éteint les traits enflammés de l'ange de Satan; elle le met en fuite, et, suivant la pensée de saint Chrysostome, elle nous rend terribles à toutes les puissances de l'enfer.
De là il est aisé de voir si c'est une bonne conduite a l'égard du pécheur nouvellement converti, de lui interdire l'usage de la communion jusqu'à ce qu'il ait rempli toute la mesure des œuvres satisfactoires qui lui sont imposées comme le juste châtiment de ses désordres. Est-il raisonnable, dit-on, et paraît-il convenir qu'un homme, une femme, à peine sortis du péché, osent entier dans la salle du festin, et qu'ils viennent prendre place à une table toute sainte? Où est la bienséance chrétienne? où est l'honneur dû au sacrement le plus vénérable ? Enfin, conclut-on, cette séparation même du corps du Seigneur est une pénitence: Mais je réponds, moi : Quelle pénitence, qui prive ce pécheur du moyen le plus nécessaire pour se maintenir dans l'état de sa pénitence. Eh quoi! l'on veut qu'il demeure ferme et inébranlable dans son retour, qu'il détruise ses habitudes vicieuses, qu'il résiste à toutes les attaques, qu'il pare à tous les coups, qu'il remporte mille victoires, tout cela par la grâce divine ; et on l'éloigne de la source des grâces ! et, au milieu des plus rudes combats, on le désarme ! et lorsqu'il est plus à craindre que ses forces ne viennent à défaillir, on lui soustrait le pain qui doit les réparer et le conforter! 11 est vrai, et je veux bien toujours m'en souvenir, c'est un pécheur : mais on n'entendit autrefois que les pharisiens murmurer et se plaindre que Jésus-Christ reçût les pécheurs et qu'il mangeât avec eux. C'est un pécheur, mais ami de Dieu comme pénitent, mais rétabli dans la maison paternelle et remis au nombre des enfants, comme le prodigue pour qui l'on tua le veau gras, après l'avoir revêtu d'une robe neuve. Dieu de miséricorde, c'est selon vos sentiments que je parle, et vous ne m'en désavouerez point. Gardons-nous toutefois de confondre les états ; distinguons le pécheur marchant encore dans la voie de la pénitence, et le juste depuis longtemps confirmé dans les voies de Dieu : ce que nous donnons à l'un, ne l'accordons pas indifféremment à l'autre; mais faisons-en le discernement, pour distribuer à chacun sa portion. Le fidèle économe de l'Evangile, que le maître a établi sur ses domestiques ne laisse manquer personne, mais il leur donne à tous la mesure de blé qu'il faut, et dans le temps qu'il faut (1).
2° Fréquente communion utile aux justes, soit pour se soutenir et ne pas reculer, soit pour faire toujours de nouveaux progrès et pour s'avancer : pour se soutenir et ne pas reculer en tombant dans un état de tiédeur ; pour faire de nouveaux progrès et pour s'avancer en s'élevant toujours, jusqu'à ce qu'ils parviennent au point de perfection où Dieu les appelle. Reprenons. Utile pour se soutenir et ne pas reculer. Malheureuse condition de l'homme, que le poids de la nature corrompue assujettit à tant de vicissitudes! L'âme aujourd'hui la plus fervente sentira demain son feu se ralentir. Après avoir aujourd'hui formé les plus beaux desseins et s'être déterminée atout, elle sera demain chancelante, indécise, irrésolue : les moindres obstacles l'étonneront, et peu à peu elle commencera à déchoir, si elle n'a quelques ressources pour se réveiller de son assoupissement, et pour rallumer sa première ardeur. C'est pour cela que saint Paul exhortait tant les fidèles au renouvellement de l'esprit, qui est un renouvellement de zèle dans le service de Dieu et pour le service de Dieu. Ce grand apôtre savait que sans cela il n'y a point de piété si bien affermie en apparence et si constante, qui ne s'altère, qui ne se démente, et ne dégénère enfin dans un relâchement où l'on se laisse entraîner plus vite qu'on ne s'en relève.
Or, ce qui doit plus contribuer à ce renouvellement intérieur, c'est sans contredit la communion fréquente. Pour peu qu'on ait quelque fond et de crainte et d'amour de
1 Matth., XXIV, 45.
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Dieu, il est difficile, quand on approche régulièrement de la table de Jésus-Christ, il n'est pas même moralement possible qu'au pied de l'autel, où tout inspire le recueillement et la dévotion, on ne soit éclairé de certaines lumières, touché de certains sentiments qui remuent une âme, qui la rappellent à elle-même, qui lui font voir les pertes qu'elle peut avoir faites, ou qu'elle est en danger de faire; qui lui découvrent les pièges où elle pourrait s'engager, et dont elle doit se préserver ; qui lui reprochent divers manquements, quoique légers , et diverses infidélités capables de la conduire par degré à un attiédissement entier, et de la dérouter ; qui lui suggèrent les mesures qu'il faut prendre pour prévenir une telle décadence, et pour ne se point écarter de son chemin; qui la piquent, qui l'encouragent, qui redoublent son activité et sa vigilance. Peut-être une communion n'opère-t-elle pas tout cela ; mais celle qui la suit achève l'ouvrage que l'autre a commencé. Elles s'aident mutuellement, et contribuent de la sorte à entretenir la santé de l'âme, de même que de bons aliments, pris à des temps réglés, entretiennent la santé du corps. Parce que ces troupes qui marchaient à la suite de Jésus-Christ n'avaient pas eu soin de pourvoir à leur nourriture, et que tout ce peuple avait passé trois jours sans manger, le Sauveur du monde craignit, ou parut craindre, que, dans l'affaiblissement où ils se trouvaient, ils ne vinssent tout à fait à tomber, et qu'ils ne restassent en chemin. Dès que les Juifs se dégoûtèrent de la manne que Dieu leur envoyait du ciel, l'Ecriture nous dit qu'ils furent sur le point de périr tous, et qu'ils allèrent jusques aux portes de la mort. Et quand on néglige la communion, qu'elle est trop rare et qu'on est trop longtemps privé de la vertu du sacrement, bientôt le goût des choses de Dieu s'émousse ; on se ralentit, on se dérange à l'égard de tous les autres exercices, et insensiblement l'esprit de piété s'éteint. Aussi est-ce par là qu'on a vu bien des personnes se relâcher. La fréquentation des sacrements les gênait ; c'était un frein qui les captivait et les retenait. Elles ont peu à peu secoué le joug, et, s'émancipant là-dessus, elles se sont émancipées sur tout le reste.
Mais je dis plus, et j'ajoute :
fréquente communion utile aux justes, non-seulement pour se soutenir et ne pas reculer, mais pour faire plus de progrès et pour s'avancer. Car, selon la maxime de tous les Pères et de tous les maîtres de la vie spirituelle, dans les voies de Dieu le juste ne doit jamais s'arrêter, ni dire : c'est assez. La sainteté est un fonds où l'on trouve toujours à puiser, c'est une vaste carrière où il y a toujours à courir pour emporter le prix; et voilà pourquoi le docteur des Gentils, après les avoir convertis à la foi, leur recommandait si expressément, tantôt de rechercher les dons les plus sublimes (1), tantôt de prendre une voie plus excellente encore (2) que celle où ils avaient marché, tantôt de croître incessamment et de toutes manières en Jésus-Christ, jusquà ce qu'ils fussent parvenus à l'état d'hommes faits (3). Or, comment l'âme juste peut-elle mieux croître en Jésus-Christ que par une union aussi étroite avec Jésus-Christ que l'est la participation de son corps et de son sang? Union en vertu de laquelle, selon l'oracle de Jésus-Christ même, nous demeurons en lui et il demeure en nous ; et puisqu'il demeure, qu'il vit dans nous, conclut saint Jérôme, il s'ensuit que la sagesse, que la force, que la charité, que la piété, que toutes les vertus vivent dans nous avec lui et par lui ; qu'elles y agissent, et que, par les actes réitérés qu'elles produisent, elles nous perfectionnent de plus en plus et nous sanctifient. Je ne puis donc mieux finir ce discours qu'en adressant à tout ce qu'il y a ici d'âmes justes et fidèles les paroles de l'ange au prophète Elie : Ne vous trompez pas, ne pensez pas que vous soyez déjà au terme; il vous reste bien du chemin à faire (4). Mais , afin de ne vous point lasser dans la route et de la poursuivre heureusement, prenez et mangez (5). Le pain que je vous présente est le pain des forts. Elie obéit à l'ange, il mangea; et, remis de toutes ses fatigues, il ne cessa point de marcher qu'il ne fût arrivé à la montagne d'Horeb. Puissions-nous, munis du divin aliment qui nous est offert, avancer nous-mêmes dans les sentiers de la justice chrétienne, et atteindre jusques au sommet de la montagne du Seigneur! Ainsi soit-il.
1 1 Cor., XII, 31. —2 Ibid.— 3 Ephes., IV, 13. —4 3
Reg., XIX, 7. — 6 Ibid.
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SIXIEME JOUR. — Jésus-Christ outragé dans l'Eucharistie.
SERMON SUR LES OUTRAGES FAITS A JÉSUS-CHRIST DANS LE SAINT-SACREMENT.
Saturabitur opprobriis.
Il sera rassasié d'opprobres. (Jerem. Thren., chap. III, 30.)
Etait-ce donc là le partage du Messie, de cet envoyé du ciel, le désiré des nations, et le Sauveur promis au monde? Est-ce à cela qu'était destiné le Fils unique de Dieu, égal à son Père et Dieu lui-même? N'était-ce pas assez qu'en se revêtant de notre humanité, il se fût revêtu de toutes nos misères ; et fallait-il encore qu'il fût exposé à tant d'opprobres de la part de ces mêmes hommes pour qui il avait quitté le séjour de sa gloire, et était descendu sur la terre? Nous n'en pouvons douter, chrétiens auditeurs, puisque le Prophète l'avait ainsi prédit, et que Jésus-Christ même l'annonça à ses apôtres en des termes si précis, lorsque, sur le point d'entrer dans Jérusalem, il leur dit : Voici que nous allons à Jérusalem ; et là tout ce qui est écrit du Fils de l'homme s'accomplira. Il sera livré aux gentils, moqué, flagellé, couvert de toutes sortes d'ignominies (1). J'ose dire néanmoins que la prédiction ne fut pas alors tellement accomplie qu'elle ne se soit vérifiée tout de nouveau dans la suite des temps. Il est resté avec nous et au milieu de nous, ce divin médiateur. En nous privant de sa présence visible, il ne s'est point séparé de nous, et nous avons toujours le bonheur de le posséder dans son adorable sacrement. Mais qui jamais pourrait se le persuader, si nous n'en étions convaincus par la triste et malheureuse évidence des faits ? C'est là, c'est à l'égard de cet auguste mystère, qu'ont été renouvelés tous les opprobres de la passion de Jésus-Christ; et n'est-ce pas là même qu'ils se renouvellent tous les jours? Que d'excès! que d'attentats, que d'irrévérences ! que d'outrages! A qui viens-je adresser cette plainte, et à qui dois-je reprocher de telles abominations? Est-ce à ces déserteurs de la foi, que l'hérésie a suscités contre le sacrement de nos autels ? est-ce à ces fidèles prétendus, qui, dans la pratique et par plus la monstrueuse contradiction, démentant leur foi, déshonorent le sacrement qu'ils font profession d'adorer ? C'est aux uns et aux autres : ennemis de l'Eglise, enfants de l'Eglise, hérétiques, catholiques,
1 Matth., XX, 18.
tous ont outragé le Seigneur dans ses tabernacles. Outrages éclatants et pleins de violence de la part des uns, ennemis déclarés de l'Eglise : premier point. Outrages, quoique moins violents, plus sensibles encore et plus piquants de la part des autres, indignes enfants de l'Eglise : second point.
Voilà, mes Frères, ce que j'ai à vous mettre devant les yeux. Ce sont des horreurs que je devrais, ce semble, s'il était possible, tenir cachées sous le voile, et dérober à votre connaissance ; mais d'ailleurs il ne sera pas inutile de vous en retracer le souvenir : pourquoi ? non point précisément pour exciter dans vos cœurs une juste indignation, non point pour déplorer seulement avec vous des profanations qui méritent toutes nos larmes , mais afin que vous compreniez toute la charité d'un Dieu, laquelle ne put être éteinte par la vue anticipée qu'il eut de tant de désordres, en se donnant à nous dans l'institution du sacrement de son corps ; mais afin que vous admiriez son invincible patience à souffrir tout cela et à le dissimuler, sans en tirer une vengeance aussi prompte qu'il le pouvait et que la justice le demandait ; mais afin que vous preniez la généreuse résolution du Prophète royal, lorsque, voyant le Dieu d'Israël offensé par un peuple rebelle, il s'écriait, dans un saint transport de zèle : Ah ! Seigneur, puis-je être témoin des injures que vous recevez, et ne les pas ressentir jusques au fond de l'âme? Dans l'ardeur du ressentiment qui me dévore, elles me deviennent comme personnelles, et elles retombent sur moi (1). Si je n'ai pu les arrêter, du moins je veux, autant qu'il est en mon pouvoir, les réparer ; et c'est le dessein que je forme. Je me promets de votre piété, Chrétiens, que ce sera là, pour vous-mêmes, le fruit de ce discours.
Premier point. — Outrages éclatants et pleins de violences de la part des hérétiques, ennemis déclarés de l'Eglise. Nous prêchons Jésus-Christ (2), écrivait saint Paul aux chrétiens de Corinthe : cet oint du Seigneur, ce Christ, est la force même de Dieu et la sagesse de Dieu
1 Psalm., LXVIII, 10. — 2 1 Cor., I, 23.
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pour les vrais fidèles qui ont cru et qui croient en lui : mais pour les Juifs ç'a été un sujet de scandale, et il a paru aux gentils une folie. Paroles que j'applique en particulier au grand mystère du corps et du sang de Jésus-Christ présents sous les espèces du pain et du vin.
Nous prêchons cet ineffable mystère, nous en démontrons l'incontestable vérité, et les âmes dociles à la foi nous écoutent, se soumettent, reconnaissent dans ce sacrement leur Sauveur et leur Dieu : mais qu'en ont pensé des hommes incrédules et présomptueux, que le démon de l'hérésie a infectés de son souffle empoisonné? qu'en ont-ils dit? Le sacrement le plus redoutable, et devant qui les puissances mêmes du ciel tremblent et s'humilient, a été pour eux un objet de dérision, c'a été une folie. Comment surtout en ont parlé les Wiclef, les Calvin, les Oecolampade, tant d'autres suppôts de l'enfer et ministres du mensonge? Ils ont, pour m'exprimer avec le Prophète, ils ont aiguisé leurs langues comme celle du serpent, et de leurs bouches empestées ils ont lancé le plus subtil venin de l'aspic. Oserais je rapporter ici leurs blasphèmes? leurs livres en sont remplis. Car, pour contenter l'aigreur dont ils étaient animés, il ne leur suffisait pas de parler ; il fallait que la plume, teinte dans le fiel le plus amer, prêtât à la langue son ministère ; il fallait que la main traçât sur le papier tout ce que le cœur avait conçu de plus outrageant et de plus insultant.
De là tant d'ouvrages qu'ils ont répandus par toute la terre, et qu'ils ont laissés à la postérité, pour être des monuments durables et publics contre les hommages que nous rendons à Jésus-Christ dans son sanctuaire. C'est là, c'est dans ces ouvrages, écrits avec toute la malignité et toute l'impiété que leur inspirait l'esprit d'erreur, c'est là, dis-je, qu'ils se sont spécialement élevés contre le plus salutaire et le plus grand sacrifice, qui est celui de la messe. Ont-ils rien omis pour le décrier, pour l'avilir, pour l'anéantir et l'abolir? Et quels termes y ont-ils employés? sous quelles idées l’ont-ils représenté? Ne descendons point à un détail d'expressions qui ne peuvent convenir à la dignité de la chaire, et qui ne serviraient qu'à blesser les oreilles pieuses et à révolter les esprits.
Cependant l'Eglise a-t-elle abandonné son divin Epoux, traité de la sorte et livré à de telles insultes? Dépositaire du plus riche trésor, l'a-t-elle laissé enlever sans se mettre en devoir de le défendre? Elle s'est opposée comme un mur d'airain à des rebelles et à des audacieux que nulle considération, nul égard ne retenait. Elle les a frappés de ses anathèmes; mais, déterminés à tout événement, ils ont également méprisé et les anathèmes et l'Eglise ; elle les a retranchés de sa communion, elle lésa séparés, et ils se sont séparés eux-mêmes. Si bien que, par un renversement le plus injurieux au Fils de Dieu et le plus contraire à ses desseins, le sacrement qu'il avait institué pour être le sacré lien d'une paix, d'une charité, d'une union mutuelle et perpétuelle entre ses disciples, est devenu l'occasion des plus scandaleuses divisions et des guerres les plus sanglantes.
Où me conduit mon sujet? à quelles fureurs? Que d'effrayantes peintures j'aurais à vous faire, si le temps me le permettait ! Vous verriez familles contre familles, villes contre villes, provinces contre provinces, le feu de la sédition allumé de toutes parts, et les royaumes, les empires sur le penchant de leur ruine; vous verriez les temples pillés, souillés, changés en des places d'armes, ou habités par de vils animaux et leur tenant lieu de retraite; vous verriez des troupes de satellites attaquer le Seigneur dans sa sainte maison, et porter sur lui leurs mains parricides. Quand les soldats envoyés des Juifs vinrent l'investir dans le jardin et le prendre : Vous venez à moi, leur dit-il, comme à un malfaiteur, armés de bâtons et d’épées (1). Ah ! Seigneur, qui l'eût alors imaginé, que dans le cours des siècles il y aurait encore des hommes à qui vous pourriez faire le même reproche? Qui l'eût pensé, (pie, dans l'avenir, il y aurait d'autres temps, de malheureux temps, où vos tabernacles seraient brisés et enfoncés, où vos autels seraient renversés, où votre corps adorable serait tiré des vases sacrés qui le renferment, et jeté sur le fumier, foulé aux pieds, livré aux flammes? des temps où le sang de vos prêtres, en haine du sacrement dont ils étaient les ministres, coulerait devant vos yeux; où ils seraient poursuivis, tourmentés, immolés comme des victimes? Or on les a vus, ces temps ; toute l'Eglise en a gémi, tout le peuple fidèle en a été dans le trouble et la confusion. Les partis se sont formés, les schismes ont rompu l'unité; la robe du Sauveur, qu'épargnèrent les soldats mêmes en le crucifiant, cette robe a été déchirée; le troupeau s'est dispersé : et quelle espérance y a-t-il de le rassembler sous le même pasteur et à la même table? Que dis-je? le bras du Seigneur n'est point raccourci : cette réunion,
1 Matth., XXVI, 55.
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qui ne peut être l'œuvre que du Très-Haut, nous la voyons heureusement commencée. Les serviteurs du Père de famille ramènent des troupes entières et en remplissent la salle du festin; le nombre des conviés se multiplie à la table de Jésus-Christ; il croît de jour en jour, et le présent efface en quelque manière le souvenir du passé, ou du moins nous en console.
Qu'était-il donc nécessaire, me direz-vous, de le rappeler, ce souvenir si odieux? et pourquoi le retracer par des images plus capables de scandaliser que d'édifier? Pourquoi? Il le fallait pour affermir la foi peut-être encore chancelante de tant de prosélytes nouvellement réconciliés à l'Eglise. Car la grande réflexion qu'ils ont a faire sur tout cela, c'est de se demander à eux-mêmes s'il est à croire que leurs pères, en se portant à des excès dont on ne peut entendre le récit sans frémir, fussent conduits par l'Esprit de vérité. L'Evangile de Jésus-Christ est un Evangile de paix. Il nous forme à l'obéissance, et non point aux révoltes; il nous apprend à souffrir la mort, et non point à la donner. Les apôtres ne l'ont point prêché à la tète des armées; ils ne l'ont point annoncé le fer et le feu à la main ; ils ne l'ont point établi en violant toutes les lois de l'équité, de la charité, de la société, et même de l'humanité. Le glaive dont ils ont usé était un glaive tout spirituel : c'était le glaive de la divine parole , et non point ce glaive matériel et exterminateur qui tue et qui ravage.
Tout ceci, mes très-chers Frères, nouvel héritage acquis a Jésus-Christ et à son Eglise ; tout ceci, je le dis, non pour vous confondre, mais pour vous instruire. En reconnaissant l'esprit de passion et de rébellion dont vos pères se laissèrent transporter, et ne reconnaissant point dans ces caractères l'Esprit de Dieu, vous conclurez sans peine qu'ils ne marchaient pas dans les voies du Seigneur; que l'esprit de ténèbres les aveuglait et les égarait, qu'il leur avait fasciné les yeux, et qu'une ignorance criminelle, puisqu'elle était volontaire, les empêchait de connaître le Dieu qu'ils outrageaient et la dignité du sacrement qu'ils rejetaient. Vous rendrez au ciel mille actions de grâces, et mille fois vous le bénirez de vous avoir découvert un mystère qui leur fut caché, et qui l'est encore à tant d'autres, dont les plus puissants motifs n'ont pu vaincre jusques à présent l'obstination ; vous ne penserez désormais qu'à dédommager l'Eglise de Jésus-Christ de toutes les douleurs que vous lui avez fait ressentir, et Jésus-Christ lui-même de tous les honneurs que vous lui avez trop longtemps refusés. Enfin, comme le Fils de Dieu disait que des étrangers viendraient de l'orient à l'occident, et que, par préférence aux enfants du royaume, ils seraient assis dans le banquet céleste avec Abraham, Isaac et Jacob, vous vous efforcerez, entre les vrais adorateurs de la très-sainte Eucharistie, et à la table où elle se distribue, d'être au nombre des plus zélés et des plus fervents.
Second point. — Outrages, quoique moins violents, plus sensibles toutefois, et en quelque manière plus piquants, de la part des catholiques, indignes enfants de l'Eglise. C'est une plainte bien commune, et que vous avez cent fois entendue, que celle de David, lorsque, ses propres amis l'ayant délaissé, et s'étant même tournés contre lui, il s'adressait à l'un d'eux et lui faisait ce reproche : Si c était un ennemi qui m'eût attaqué et qui m'eût chargé de malédictions, la chose me paraîtrait moins surprenante t et f en serais moins touché : mais vous , uni avec moi d'esprit et de cœur ; vous, le confident de mon âme, et pour qui je n'avais rien de secret; vous, avec qui je vivais, je m'entretenais, je mangeais (1), que vous m'ayez oublié et méconnu, que vous m'ayez insulté et déshonoré, voilà ce qui ne m'est pas supportable, voilà pour moi le trait le plus vif, et ce qui doit me blesser plus sensiblement. Reproche que les interprètes appliquent à Jésus-Christ, par rapport à ce perfide disciple qui le trahit et le vendit aux Juifs, après avoir fait avec lui la cène.
Or ce reproche, mes chers auditeurs, ne vous regarde-t-il pas vous-mêmes, et ne peut-il pas bien vous convenir? Je parle à vous que l'Eglise a formés, qu'elle a élevés, qu'elle a nourris du lait de la plus saine doctrine; à vous qui la reconnaissez pour mère, et qui, sauvés du naufrage où tant d'autres ont péri, avez heureusement conservé le don de la foi ; à vous , catholiques de nom, catholiques de profession, qui, par l'engagement le plus étroit et le plus inviolable attachement, deviez être pour Jésus-Christ ce qu'étaient les apôtres pour ce divin Maître, quand il leur dit en les félicitant : Vous êtes demeurés auprès de moi, et vous m'avez été fidèles dans les épreuves que fat eu à soutenir (2); encore une fois, c'est à vous que je parle. Vous ne pouvez ignorer quelle est la sainteté et la dignité de ces temples que la piété de nos pères a construits et consacrés à
1 Psalm., LIV, 3.— 2 Luc, XXII, 28.
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Dieu. Lieux saints, parce que Dieu, qui d'ailleurs remplit tout l'univers, en a fait spécialement sa maison, et que c'est là qu'il doit recevoir notre encens et notre culte ; mais lieux doublement et plus particulièrement saints , parce que c'est le sanctuaire destiné à l'adorable Eucharistie, et qu'elle y est tout ensemble, et comme sacrement, et comme sacrifice : comme sacrement, où l'Homme-Dieu est présent en personne, et nous donne sa chair à manger ; comme sacrifice, où ce même Dieu-Homme est immolé pour nous, ainsi qu'il le fut sur la croix, et devient notre hostie et notre rédemption.
Quand donc nous entrons dans le temple, où allons-nous ? et tant que nous y restons, où sommes-nous? Nous allons nous présenter à Jésus-Christ, nous sommes devant Jésus-Christ, près de Jésus-Christ, sous les yeux de Jésus-Christ. De son autel il nous voit, il connaît toutes nos pensées, il démêle tous nos sentiments, il entend toutes nos paroles, il est témoin de toutes nos démarches, et il exige de tout cela le juste tribut ; c'est-à-dire qu'il exige que toutes nos pensées se portent vers lui, que tous nos sentiments n'aient pour objet que lui, que toutes nos paroles ne soient, ou que des demandes, ou que des actions de grâces, ou que des louanges qui s'adressent à lui ; que toutes nos démarches, tous nos exercices ne tendent qu'à l'honorer et à nous humilier devant lui. Partout ailleurs il consent que, sans rien penser, ni rien désirer, ni rien dire, ni rien faire qui soit contre la raison et la religion, du reste nous nous occupions des choses humaines, selon qu'il convient à notre état ; mais dans le lieu saint, et au pied de l'autel où il a établi son trône, il est du respect et de l'honneur qu'il attend de nous que nous bannissions de notre esprit toutes les affaires, tous les soins, toutes les vues du siècle, et que rien de profane n'interrompe l'attention que nous devons à son auguste sacrement. Ainsi Jacob, après avoir vu seulement en songe le Seigneur, et cette échelle mystérieuse où les anges montaient et descendaient : Que ce lieu est terrible! s'écria-t-il tout éperdu et saisi de crainte ; c'est la porte du ciel, c'est la demeure de Dieu (1). Ce n'est ni en songe, ni en figure, que nous voyons le sacrement de Jésus-Christ : rien de plus réel que sa présence, et de là jugeons à quoi elle nous engage, et ce qu'elle doit nous inspirer.
Voilà, mes Frères, ce que nous savons assez
1 Genes., XXVIII, 17.
dans une stérile et sèche spéculation ; mais comment y répond la pratique? Le dirai-je, et faut-il que je révèle ce qui fait l'opprobre bien plus des fidèles ou prétendus fidèles, que du sacré mystère qu'ils outragent? Mais en vain voudrais-je déguiser ce qui n'est que trop connu, ce qui se produit au plus grand jour, ce qui scandalise le peuple de Dieu , ce qui avilit nos assemblées et nos cérémonies les plus religieuses, ce qui change le temple du Dieu vivant et la maison du Seigneur en des places publiques et des rendez-vous où l'on vient se distraire, se dissiper, couler le temps, et le perdre en d'inutiles amusements.
Là, quels sujets appliquent l'esprit, et de quelles idées, de quelles imaginations se repaît-il ! Pensées frivoles , pensées vagues et sans arrêts, égarements continuels, mille réflexions confuses, mille raisonnements, ou plutôt mille rêveries. Là, quels sentiments forme le cœur? souvent les plus vains, les plus mondains, et même les plus corrompus et les plus sensuels: tantôt envie de paraître et de se montrer, envie de se distinguer et d'attirer sur soi les regards; envie de plaire , et pour cela les ajustements, les parures immodestes, les airs étudiés, les retours perpétuels sur sa personne ; tantôt complaisances secrètes, désirs criminels, inclinations naissantes, selon que les yeux se promènent avec moins de retenue, ou qu'ils se fixent sur ce qui les frappe plus fortement, et qui peut allumer le feu de la passion. Là, quelle est la matière des entretiens ? on laisse les ministres de l'Eglise s'acquitter de leurs fonctions; on les laisse parler à Dieu, chanter les louanges de Dieu, célébrer les offices divins, consacrer le corps de Jésus-Christ, l'offrir en sacrifice, soit pour eux-mêmes, soit pour tous les assistants; mais ces mêmes assistants, que font-ils? Ils lient ensemble d'oisives conversations , tiennent même les discours les plus dissolus, s'attroupent quelquefois comme dans un cercle , et mêlent leurs voix à celles des prêtres, non pour prier, mais pour se réjouir et pour plaisanter. Là, de quelle manière agit-on, et comment se comporte-t-on? Quelles contenances négligées et peu séantes ! quels mouvements de la tête pour observer tout ce qui se passe autour de soi, et jamais ce qui se passe à l'autel et devant soi ! Daigne-t-on Fléchir quelques moments le genou, on se lève bientôt, on s'assied, on se tourne de tous les côtés, selon que le caprice l'inspire ou que la commodité le demande.
Je dis ce qui paraît : mais que serait-ce si je venais à percer le mur? Que serait-ce si, donnant
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à cette morale toute son étendue, je venais à découvrir ces œuvres d'iniquité, ces œuvres de ténèbres, qui se dérobent à la vue des hommes, niais qui ne peuvent échapper à la vue de Dieu ? Car vous voyez tout, Seigneur ; vos yeux, suivant la comparaison de votre Apôtre, sont plus pénétrants que le glaive le mieux affilé. Et qu'aperçoivent-ils, ô Dieu de pureté , et la pureté même? Je n'oserais y penser : comment oserais-je m'en expliquer? Tirons le rideau sur toutes ces abominations, et déplorons l'affreuse décadence, non pas de l'Eglise de Jésus-Christ, puisqu'elle est toujours la même , toujours pure et sans tache, mais des enfants de l'Eglise, les frères et les cohéritiers de Jésus-Christ. Voilà donc ce cher troupeau, voilà ces disciples qu'il s'était réservés, et dont il voulait faire sa joie, sa gloire, sa couronne : Gaudium meum et corona mea (1). Il se proposait d'en être spécialement honoré : sont-ce là les marques d'honneur qu'il devait attendre? Il est vrai , l'on ne va pas toujours jusqu'à lui refuser certains témoignages d'un respect apparent, et à ne pas avoir certains égards. Il y a quelques dehors à quoi ne permettent guère de manquer, ou un reste de foi, ou plus souvent une considération tout humaine. On se tient devant l'autel et en présence du sacrement, la tête nue, on s'incline à certains temps, on se prosterne même : mais qu'est-ce que ces démonstrations extérieures? N'est-ce pas un jeu? ne sont-ce pas des insultes, plutôt que des actes de religion?
Quoi qu'il en soit, je finis par où j'ai commencé, en marquant le fruit que nous devons retirer de ce discours. 1° Apprenons quels efforts il en dut coûter à l'amour de Jésus-Christ pour nous, quand il voulut demeurer avec les hommes, et qu'il nous laissa le sacré dépôt de son corps. Il voyait à quels outrages il s'exposait dans la suite des siècles, et tout l'avenir lui
1 Philip., IV,
1.
était présent; mais l'amour d'un Dieu surmonte tous les obstacles, et l'audace, la malignité , l'impiété , l'énorme ingratitude des hommes, ne pouvait aller à tels excès, que ce divin amour ne se portât encore plus loin , et qu'il en reçût quelque atteinte. 2° Ce qui n'est pas moins digne de notre étonnement, et ce qui ne peut être l'effet que d'une infinie miséricorde, c'est qu'un Dieu tant de fois et si outrageusement insulté n'ait pas éclaté sur l'heure, qu'il ait suspendu ses foudres, qu'il ait fait en quelque sorte violence à sa justice , laquelle ne cessait point de lui crier : Levez-vous, Seigneur, et prenez en main votre cause1. Les Samaritains n'avaient pas voulu donner chez eux entrée à Jésus-Christ, et, pour ce seul refus, ses disciples lui demandèrent de faire tomber le feu du ciel et de réduire en cendre toute une ville. Qu'eussent-ils dit s'ils l'eussent vu au milieu de toutes les ignominies où je vous l'ai dépeint? Cet aimable Sauveur n'écouta point le juste ressentiment des disciples ; il n'écouta et n'écoute tous les jours que cette douceur inaltérable, que cet esprit de la loi de grâce qu'il est venu annoncer au monde. 3° Concevons un nouveau zèle pour l'honneur de la maison de Dieu et du sacrement de Jésus-Christ. Au souvenir de tant d'irrévérences passées, faisons-lui toute la réparation qui dépend de nous. S'il ne nous est pas possible de lui rendre toute la gloire qu'il mérite et qui lui a été ravie, du moins glorifions-le autant que nous- le pouvons. Ah ! Seigneur, que tous les peuples vous révèrent ! et que ne tient-il à moi de conduire à vos pieds tout ce qu'il y a d'hommes sur la terre, pour vous faire hommage et vous honorer? Ce ne sont là que des souhaits peu efficaces, mais sincères, mais du cœur; et au défaut de l'exécution, qui n'est pas toujours en notre pouvoir, vous vous contentez, Seigneur, du désir, et vous l'acceptez.
1 Psalm., LXXIII, 1.
SEPTIEME JOUR. — Jésus-Christ crucifié dans l'Eucharistie.
SERMON SUR LA COMMUNION INDIGNE.
Rursum crucifigentes sibimet ipsis Filium Dei.
Ils crucifient tout de nouveau le Fils de Dieu dans leurs personnes. (Aux Hébreux, chap. VI, 6.)
En quels termes plus énergiques le grand Apôtre pouvait-il s'exprimer pour nous donner à connaître le crime de ces apostats qui renonçaient la foi qu'ils avaient embrassée, et retournaient au judaïsme après s'être soumis à l'Evangile de Jésus-Christ? c'était une infidélité pour l'expiation de laquelle, dans la pensée du maître des Gentils, il eût été nécessaire que le Fils de Dieu subît de nouveau le supplice de
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la croix, si, par les mérites infinis de son sang, ce Rédempteur des hommes n'eût pas également satisfait, et pour tous les péchés déjà commis, et pour tous ceux qui devaient se commettre. Mais de quelque manière que les interprètes entendent les paroles de saint Paul, elles ne vous conviennent que trop, sacrilèges profanateurs qui, sans respect du sacrement où vous venez participer, apportez à la plus sainte table une conscience criminelle, et vous rendez, par une communion indigne, coupables du corps et du sang d'un Dieu. N'est-ce pas là en effet crucifier le Fils de Dieu, non plus comme les Juifs, sur un bois inanimé et sans sentiment, mais dans nos personnes, mais dans nos âmes? Et voilà, mes Frères, l'affreux attentat dont je voudrais aujourd'hui vous donner toute l'horreur qu'il mérite. Matière d'autant plus importante, qu'il est plus à craindre qu'à ces temps de l'année où la solennité des fêtes, la coutume des fidèles et une bienséance chrétienne nous appellent à l'autel du Seigneur, et nous engagent à y recevoir le pain de vie, bien des mondains s'y présentent sans la robe de noces, je veux dire sans l'innocence absolument requise, et avec le péché dans le cœur. Or, pour entrer d'abord dans mon dessein, observez avec moi, s'il vous plaît, que quelque douloureux que fût le supplice de la croix où le Sauveur du monde fut condamné, il y eut après tout une circonstance essentielle qui dut lui en adoucir la rigueur ; et la voici : c'est que ce supplice lui fut volontaire. Prenez garde : volontaire, pourquoi? parce qu'il y trouvait tout à la fois deux grands biens qui devaient être l'accomplissement de sa mission, comme ils en étaient la fin, savoir: la gloire de son Père et le salut de l'homme ; la gloire de son Père, qui avait été blessée et qu'il voulait réparer; le salut de l'homme, qui s'était perdu et qu'il voulait relever de sa chute et sauver. Mais , dans une opposition dont on ne peut assez gémir, nous allons voir quelle violence fait à Jésus-Christ le pécheur par une communion sacrilège, puisque c'est tout ensemble, et l'offense de Dieu la plus griève, premier point; et la ruine du pécheur la plus funeste, second point. Plaise au ciel que ce discours vous inspire une crainte salutaire, et que, dans cette juste crainte, vous n'approchiez jamais du sacrement le plus vénérable sans un sérieux retour sur vous-mêmes, et sans toute la préparation qui convient!
Premier point. — Offense de Dieu la plus griève : d'où nous devons d'abord juger quelle violence le pécheur fait à Jésus-Christ par une communion sacrilège. Il faut convenir que les Juifs se portèrent à d'étranges extrémités contre le Fils de Dieu, lorsqu'après l'avoir comblé d'ignominie, déchiré de coups, ils le crucifièrent enfin, et le firent expirer dans les douleurs et la honte d'une mort aussi infâme qu'elle fut cruelle ; mais ce Dieu Sauveur s'était soumis à tout cela, avait consenti à tout cela, avait accepté tout cela. La gloire de son Père, qu'il s'agissait de rétablir, y était intéressée. Il le savait, et il était touché de ce grand intérêt par préférence à tout autre. Cette seule vue devait donc lui rendre toutes les souffrances de sa passion, non-seulement plus supportables, mais désirables.
Il est vrai que dans le jardin, livrant son humanité sainte à la tristesse, à la frayeur, au dégoût et à l'ennui, il témoigna une extrême répugnance pour la croix qui lui était préparée, et qu'il demanda de ne point boire un calice si amer : mais c'était l'homme qui parlait; c'était, dans le langage commun, ce que nous appelons l'appétit sensitif et la partie inférieure de l'âme, tandis que la raison supérieure et la volonté agréait tout et se résignait à tout. L'événement le montra bien. Dès que ses ennemis vinrent l'arrêter et se saisir de sa personne, avec quelle ardeur alla-t-il au-devant d'eux? avec quelle fermeté et quel courage se présenta-t-il à eux! Rien ne l'étonna, parce qu'il voulait effacer ainsi l'injure faite à Dieu par le péché, et satisfaire à la justice du ciel. Mais il en va tout autrement dans une communion sacrilège. C'est là, pour user toujours de la figure et de l'expression de l'Apôtre, c'est là que Jésus-Christ est crucifié, puisque le pécheur est une croix pour lui, et la plus rude croix. Mais bien loin de rien apercevoir dans cette croix qui puisse tourner à l'honneur de la majesté divine, il n'y voit qu'un crime, et le crime le plus énorme. Car qu'est-ce de communier indignement? quel abus du Saint même des saints! quelle audace ! quelle perfidie ! quelle hypocrisie ! Je reprends, et suivez-moi.
1° Quel abus ! Il n'est rien que Dieu nous ait ordonné plus expressément que le respect des choses saintes. C'est pour cela que, dans l'ancienne loi, le peuple était exclu du sanctuaire, et qu'il n'était permis qu'au souverain pontife d'y entrer. C'est pour cela que le même peuple d'Israël eut défense d'approcher seulement de la montagne où le Seigneur devait
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descendre et converser avec Moïse. C'est pour nia que, du moment qu'Osa eut porté la main sur l'arche , et que, par un zèle indiscret, il se fut avancé pour la soutenir, il tomba mort à la vue d'une nombreuse multitude, et, par un châtiment si sévère et si prompt, répandit la terreur dans tous les esprits. Et n'est-ce pas pour cela même encore que l'usage des pains de proposition était interdit à quiconque n'avait pas eu soin de se purifier, et ne s'était pas abstenu des plaisirs les plus légitimes? Or je demande, qu'était-ce que ce sanctuaire? qu'était-ce que cette montagne? qu'était-ce que cette arche d'alliance? qu'était-ce que ces pains de proposition? et jamais en tout cela y eut-il ou put-il y avoir rien de plus saint, ni même d'aussi saint, que le sacrement de Jésus-Christ, que le corps de Jésus-Christ, que le sang de Jésus-Christ? Voilà néanmoins ce que profane le pécheur sacrilège par une communion indigne. Dans une même âme il allie ensemble le péché et la sainteté même. Union la plus monstrueuse et la plus abominable.
2° Quelle audace ! Saint Jean Chrysostome, prêchant au peuple d'Antioche sur le même sujet que moi, leur disait : Prenez garde, mes Frères, et donnez-y toute votre attention ; comprenez de quel pain vous allez vous nourrir, et soyez-en saisis de frayeur. Il le disait à tous sans exception , aux plus justes comme aux autres; et les plus justes en effet tremblaient, s'examinaient, osaient à peine se présenter à l'autel : mais le pécheur sait s'affermir contre toute crainte, et d'un pas ferme, d'un visage assuré, il s'ingère dans la troupe des fidèles. En vain lui fait-on entendre ces paroles de saint Paul aux Corinthiens : Vous ne pouvez boire tout ensemble le calice du Seigneur et le calice des dénions; vous ne pouvez avoir part tout ensemble à la table du Seigneur et à la table des démons. Voulez-vous irriter le Seigneur, et comme le piquer de jalousie ? êtes-vous plus forts que lui1? En vain soulevée malgré lui et contre lui, sa conscience lui crie-t-elle avec l'ange de l'Apocalypse : Heureux ceux qui ont lavé leur robe dans le sang de l'Agneau ! mais loin d'ici, loin de ce saint lieu, enchanteurs, impudiques, homicides, idolâtres, fourbes et imposteurs, vous tous qui aimez le péché et qui le commettez (2). Nulle considération ne l'arrête, tant il est résolu de ne rien écouter, et de franchir toute barrière. A la face du Dieu vivant, sans égard à la présence de Jésus-Christ, et sans hésiter, il
1 1 Cor., X, 20, 21. — 2 Apoc., XXII, 14, 15.
se montre, il marche ; il va recevoir, ou plutôt enlever le divin aliment qui n'est réservé qu'aux âmes innocentes et pures.
3° Quelle perfidie ! Judas trahit son maître par un baiser; et le baiser que donna au Fils de Dieu cet infâme disciple eut-il rien de plus perfide qu'une communion où le pécheur, selon toutes les apparences, vient à Jésus-Christ en ami, pour se dévouer et s'attacher à lui du nœud le plus étroit et le plus intime, mais dans le fond en ennemi, pour le vendre et pour le livrer? A qui le livrer? aux plus criminelles habitudes, aux plus sales passions, aux plus brutales convoitises, à tous les vices d'un cœur corrompu, où il descend et où il est dans une, espèce d'esclavage. Qu'est-ce que cet état pour un Dieu, et qu'est-ce que de l'y réduire?
4° Quelle hypocrisie ! Ah!
Chrétiens, ne sont-ce pas souvent ces profanateurs qui affectent les plus beaux dehors? comme ce n'est point un principe de religion qui les fait participer au sacrement, mais un respect humain, mais une certaine coutume à quoi ils veulent satisfaire, mais un certain exemple qu'ils veulent donner, tout leur soin est, non pas de préparer leur âme, mais de se masquer et de se déguiser. Ils se prosternent, ils s'humilient, ils prient. Quand le Sauveur du monde, dans la dernière cène qu'il fit avec ses apôtres, leur apprit qu'un d'entre eux avait conjuré sa perte, Judas fut un des premiers à lui témoigner là-dessus sa surprise, et ne parut pas moins empressé que les autres à lui marquer son attachement et son zèle. Est-ce moi, s'écria-t-il, est-ce moi, Seigneur (1)? C'était en effet ce malheureux ; mais il craignait d'être connu, et pour cela il palliait ses sentiments et se contrefaisait. Plût au ciel qu'entre les ministres de Jésus-Christ , il fût le seul à qui l'on pût reprocher une si damnable dissimulation! Mais, hélas! puis-je sans horreur le prononcer? le ministère même le plus sacré n'a pas toujours été exempt des plus sacrilèges profanations : il ne l'est pas encore. Le Fils de Dieu nous avertit de nous garder des faux prophètes , qui viennent à nous sous des toisons de brebis, et qui sont au dedans d'eux-mêmes des loups ravissants. Daigne le Seigneur préserver son Eglise de ces indignes sacrificateurs qui, couverts des saints vêtements, montent à l'autel, y opèrent le divin mystère, le consomment dans leur sein, le dispensent de leurs mains , et cependant recèlent au fond de leur âme des mystères d'iniquité qu'ils tiennent
1 Matth., XXVI, 25
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ensevelis, autant qu'il leur est possible, en de profondes ténèbres, mais que Dieu voit, et que Jésus-Christ, juste vengeur de son sacrement, saura produire à la plus éclatante lumière dans le grand jour de la révélation.
Or, pour reprendre ma première proposition, de tout ceci il est aisé de conclure que ce ne peut être sans une sorte de violence que Jésus-Christ voit à sa table un pécheur sacrilège, et qu'il souffre que le pain des anges lui soit administré. Aussi, selon la remarque des évangélistes, lorsqu'il aperçut Judas au milieu des apôtres, mangeant avec eux l'agneau pascal et recevant comme eux le pain consacré, il en fut ému. Tout maître qu'il était de lui-même, il suivit le mouvement de son cœur ; il se plaignit, il s'expliqua. Nous ne pouvons nous en étonner, pour peu que nous concevions ce que c'est, dans son estime et par rapport à lui, qu'une communion où toutes ses vues sont renversées, et qui, bien loin de contribuer à la gloire de son Père, ainsi qu'il se le proposait, ne sert qu'à l'offenser plus grièvement, ce Père céleste, et qu'à le déshonorer. Je ne crains donc point de passer les bornes de la vérité la plus exacte, et j'ajoute, sans hésiter, que si ce Sauveur était encore dans une chair passible et mortelle, et qu'il dût comme autrefois endurer une seconde passion et une seconde mort, rien de toutes les cruautés qu'exercèrent sur lui ses bourreaux, ni de tous les tourments qu'il souffrit par la haine et la barbarie des Juifs, ne lui serait plus odieux, et en ce sens plus douloureux, que le crime d'un chrétien qui, par un sacrilège, profane le sacrement de son corps et de son sang. Voilà, Seigneur, ce que la malice des hommes vous réservait. Vous ne fûtes crucifié qu'une fois au Calvaire : combien de fois l'avez-vous été et l'êtes-vous dans vos temples et jusque dans votre sanctuaire !
Second point. — Condamnation et ruine du pécheur la plus funeste : autre conjecture qui nous donne à connaître quelle violence le pécheur fait à Jésus-Christ par une communion sacrilège. Le Fils de Dieu ayant pensé à nous de toute éternité et nous ayant aimés, il est venu parmi nous dans la plénitude des temps, et s'est chargé de toutes nos misères, non-seulement comme réparateur de la gloire de Dieu, mais comme rédempteur des hommes et leur médiateur auprès de Dieu. Il est donc certain que rien, après la gloire divine, ne l'a touché plus fortement que ce grand ouvrage du salut et de la rédemption du monde. C'est ce qui l'a attiré sur la terre ; c'est pour cela qu'il était envoyé, et c'est à quoi il a travaillé sans interruption jusques au dernier moment de sa vie. Or, ce salut qu'il avait en vue, et qui lui fut si cher, c'était le prix de sa croix et de toutes les ignominies, de toutes les douleurs de sa passion : c'était là la fin où il aspirait; et souhaitant la fin avec tant d'ardeur, ce désir si vif et si empressé devait lui faire prendre avec moins de peine le moyen nécessaire pour y parvenir. Mais quel est le fruit malheureux d'une communion sacrilège? à quoi se termine-t-elle? Je l'ai dit : à la plus terrible condamnation du pécheur et à sa ruine.
Car, prenez garde, il devient coupable devant Dieu du corps et du sang de Jésus-Christ : c'est l'expression de l'Apôtre. De là, selon les termes formels du même apôtre, en mangeant le corps et buvant le sang de Jésus-Christ, il mange et boit son propre jugement. Pour comble de malheur, il tombe dans un affreux abandonnement de la part de Dieu : d'où suit enfin une mortelle indifférence pour les choses de Dieu et pour le salut, qui le conduit à la perte entière de son âme. Que dis-je, à la perte de son âme ? de cette âme si précieuse à Jésus-Christ, de cette âme la conquête de Jésus-Christ et comme son héritage, de cette âme que Jésus-Christ voulait nourrir, conserver, avancer, élever à la gloire et à la béatitude éternelle, par l'efficace et la vertu de ce sacrement. Eh quoi ! ce même sacrement qui devait lui donner la vie, c'est ce qui lui donne la mort? ce même corps, ce même sang de son Sauveur qui devait la sanctifier, c'est, par l'y bus qu'il en fait, ce qui l'infecte, ce qui la noircit, ce qui la rend abominable devant Dieu, ce qui lui imprime un caractère de réprobation, et qui la damne! Dieu de miséricorde, Dieu rédempteur, quels sont sur cela vos sentiments? Jamais vîtes-vous avec plus d'horreur la croix où vous fûtes attaché, et tout le fiel dont on vous abreuva eut-il rien pour vous de si amer? Mettons ceci dans un nouveau jour, et expliquons-nous.
1° Il devient coupable devant Dieu, et par conséquent responsable à Dieu du corps et du sang de Jésus-Christ. Il en devient coupable, dit le Docteur des nations, puisqu'il profane l'un et l'autre, puisqu'il traite indignement l'un et l'autre, puisqu'il ne fait pas de l'un et de l'autre le discernement qu'ils méritent par tant de titres. Et dès qu'il s'en rend coupable, il en est responsable à Dieu, puisque l'offense
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remonte jusques à Dieu même, puisque c'est le corps et le sang du Fils de Dieu, puisque Dieu, jaloux de l'honneur de son Christ, et souverainement équitable, ne peut laisser impunis une profanation et un abus si énormes. Ce sang donc, ce sang qui coula sur la croix pour la justification du pécheur, retombe sur lui pour sa damnation. Ce sang, dont la voix, plus éloquente que celle du sang d'Abel, s'élevait pour lui vers le ciel et criait miséricorde, crie vengeance contre lui. Quel changement ! quel renversement! Qu'il se l'impute à soi-même. C'est toujours le même sang qui devait être sa rançon ; mais à son égard (je puis le dire et les Pères l'ont dit avant moi), il en fait le plus contagieux et le plus subtil poison. C'est toujours le même Sauveur qui voulait le défendre et lui servir d'avocat; mais il en fait son témoin le plus irréprochable et son plus dangereux accusateur.
2° En mangeant le corps et buvant lé sang de Jésus-Christ, il mange et il boit son propre jugement. Et en effet, ce témoin, cet accusateur que le pécheur reçoit au dedans de lui-même et qu'il suscite contre lui-même, c'est en même temps son juge, mais un juge ennemi, mais un juge irrité, parce que c'est un juge outragé. Il n'est point besoin d'un autre tribunal que la table du Seigneur; il ne faut point aller plus loin. C'est là que le crime se commet : il est sans excuse, il est constant et avéré. C'est donc là que le Seigneur, présent en personne, prononce sur l'heure contre le criminel le même anathème qu'il prononça dans une pareille conjoncture contre ce disciple qui le trahissait: Malheur à cet homme (1) ! Malheur, parce que plus le sacrement qu'il viole est saint, plus il se rend coupable; et que plus il est coupable, plus le châtiment qu'on lui prépare sera rigoureux. Il vaudrait mieux pour cet homme de n’ être jamais né. Jugement ratifié dans le ciel à l'instant même qu'il est porté sur la terre.
3° Il tombe dans un affreux abandonnement de la part de Dieu. De n'avoir pas profité d'une grâce et de l'avoir reçue en vain, c'est assez pour arrêter le cours de certaines grâces que Dieu nous destinait, et pour l'engager à les retirer : que sera-ce de recevoir l'auteur de la grâce, le principe et la source de toutes les grâces, je ne dis pas inutilement et sans fruit, mais criminellement, mais sacrilégement? Car il ne s'agit pas seulement ici d'une simple omission, d'une simple résistance à la grâce, en ne faisant pas ce que la grâce inspire ; mais
1 Matth., XXVI, 14.
d'un sacrilège actuel et formel, mais de l'attentat le plus noir, en profanant le divin mystère. Je dis de Patientât le plus noir, parce que c'est souvent un attentat médité, prévu, concerté, fait avec connaissance et d'un sens rassis, malgré mille remords, malgré mille reproches intérieurs de l’âme qui répugne, qui hésite, qui voit à quel excès elle se laisse emporter et à quoi elle s'expose. Après cela, nous paraîtra-t-il étrange qu'elle soit délaissée de Dieu et livrée à elle-même? Ainsi le fut Judas, quand le Sauveur du monde, au moment qu'il eut communié, lui dit : Ce que vous avez résolu défaire, faites-le au plus tôt (1). Comme s'il lui eût dit : Je vous ai averti, je vous ai sollicité et pressé ; rien n'a pu vaincre votre obstination : allez donc, et agissez; périssez, puisque vous voulez périr.
4° De là indifférence mortelle pour les choses de Dieu et pour le salut. Abandonné de Dieu et privé des grâces qui lui étaient réservées, comment serait-il touché de quelque chose par rapporta Dieu et au salut de son âme? Pour acquérir l'habitude d'une vertu, il ne faut quelquefois qu'une seule victoire qu'on a remporté sur soi-même qu'une seule violence qu'on s'est faite, qu'un acte héroïque qu'on a pratiqué dans l'occasion. Or il en va de même, ou à peu près de même, à l'égard du crime. Il y en a d'une, telle nature, qu'il suffit de les commettre une fois pour rompre tous les liens qui nous retenaient, et pour s'ouvrir une carrière libre dans les voies de l'iniquité : on secoue le joug, on ne ménage plus rien. C'était en etfet un joug pour plusieurs que l'obligation d'approcher du sacrement de Jésus-Christ à certains temps de l'année où l'on ne pouvait guère s'en dispenser ; c'était un frein qui gênait et qui incommodait. La vue d'une communion prochaine troublait, inquiétait, engageait à prendre quelques mesures pour calmer une conscience encore timide, ou plutôt pour l'assoupir et l'endormir. Mais quand, fatigué de ces inquiétudes et de ces troubles, on a pris le plus court moyen de s'en affranchir en communiant avec son péché, c'est alors que la passion émancipée, pour ainsi parler, et tirée de servitude, se livre à tout sans règle et sans nulle considération. Une communion faite indignement affermit contre la crainte d'une seconde, et en diminue l'horreur. De cette sorte on vit tranquille dans ses désordres ; on se sert même de la communion comme d'un voile pour les couvrir et les tenir cachés. Ils se multiplient sans obstacles et presque à l'infini. Quel fonds de corruption, où,
1 Joan., XIII, 27.
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de jour en jour, on se plonge plus avant et on s'abîme ! Quelle impénitence commencée dans la vie, pour être, hélas ! par le plus redoutable châtiment, consommée à la mort !
Voilà donc , chrétiens auditeurs, pour vous remettre sous les yeux tout le plan de ce discours, et pour vous en retracer l'idée, voilà l'extrême violence que le pécheur sacrilège fait à Jésus-Christ, voilà l'essentielle différence que j'ai marquée entre cette croix matérielle où il mourut par la conjuration des Juifs, et cette croix spirituelle où il est attaché par une communion indigne. Il accepta l'une d'une volonté pleine et parfaite, parce qu'il y envisageait l'honneur de Dieu et l'avantage de l'homme; mais il déteste l'autre, il l'abhorre, parce qu'il y voit tout à la fois, et Dieu déshonoré, et l'homme perdu. Dans le fort de sa douleur, aux approches de sa passion, il disait à son Père, en se résignant : Que votre volonté soit faite, et non la mienne (1) qui doit se conformer à la vôtre; mais c'est ce qu'il ne peut dire ici, puisqu'une communion sacrilège ne peut être de la volonté du père, ni de la volonté du Fils. Il ne lui reste que de renouveler la plainte de son prophète : C'est en vain que j'ai travaillé ; en vain, âme criminelle, que j'ai consumé pour vous toute ma force (2). Je vous avais sauvée par la croix ; mais le fruit de cette croix, où j'avais opéré l'œuvre de votre salut, vous le détruisez par une autre croix que vous m'avez dressée dans votre cœur. Plainte accompagnée d'une menace formidable : car, ajoute le prophète, ou Jésus-Christ même dans la personne du prophète, le Seigneur, ce Père tout-puissant, me fera justice.
S'il tient maintenant ses coups suspendus, il aura son temps pour frapper et son bras doit s'appesantir sur vous d'autant plus rudement que c'est le sang de son Fils qu'il vengera.
Pensons-y, mes Frères, et tremblons. Les jugements de Dieu sont à craindre pour tous les pécheurs, mais surtout pour les pécheurs sacrilèges. Nous savons à quel désespoir Judas
1 Luc, XXII, 42. — 2 Isa., XLIX, 4.
fut abandonné de Dieu, et à quelle malheureuse fin il s'abandonna lui-même, après avoir profané le sacré mystère nouvellement institué. Il est moins ordinaire, j'en conviens, de le profaner d'une vue aussi délibérée; mais de s'y exposer, mais de se mettre là-dessus dans un danger évident et prochain, par l'extrême négligence avec laquelle on se présente à la sainte table, c'est ce qui n'arrive que trop fréquemment , et de quoi nous ne pouvons nous préserver avec trop de soin. Quelque bien disposés que fussent les apôtres, et quoique le Fils de Dieu leur eût lavé les pieds, en signe de cette pureté intérieure de l'âme qu'ils devaient avoir et qu'ils avaient en effet, toutefois, lorsque, sur le point de les communier, il leur déclara, ainsi que je l'ai dit, qu'il y avait un traître parmi eux et un profanateur, ils furent saisis d'une crainte religieuse. Aucun ne présuma de lui-même ni de son état; mais ils s'écrièrent tous en général et chacun pour soi : Serait-ce moi, Seigneur? Prenons ce sentiment, sans rien perdre néanmoins d'une confiance raisonnable et chrétienne. Nettoyons, lavons, purifions notre cœur ; effaçons, autant qu'il dépend de nous, avec le secours du ciel, jusques aux moindres taches; et du reste, malgré toutes nos précautions, défions-nous encore de nous-mêmes, et ne comptons point sur nous-mêmes. Je vais à vous, Seigneur, je vais à votre autel, où vous m'invitez et où vous voulez vous donner à moi : mais comment y vais-je, et en quelle disposition? Vous le voyez mieux que moi, puisque vous me connaissez mieux que je ne me connais moi-même. Ah ! mon Dieu, n'y a-t-il point dans mon âme quelque venin secret qui la corrompe? suis-je dans votre grâce? Je n'en ai point de certitude; mais du moins ce que je sais, c'est que je souhaite d'y être, c'est que je crois de bonne foi n'avoir rien épargné ni rien omis pour y être. Voilà, Seigneur, tout ce que je puis de ma part ; et vous, par votre miséricorde, vous suppléerez, comme je l'espère, à tout ce qui me manque.
HUITIEME JOUR. — Jésus-Christ victorieux et triomphant dans l'Eucharistie.
SERMON SUR LES PROCESSIONS DU SAINT-SACREMENT.
David et omnis domus Israël ducebant arcam testamenti Domini in jubilo et in clamore buccinœ.
David et toute la maison d'Israël conduisaient l'arche du Seigneur au milieu des cris de joie et au son des trompettes. (Au 2° livre des Rois, chap. VI, 15.)
Jamais le saint roi d'Israël et l'innombrable multitude du peuple qui l'accompagnait ne furent remplis d'une joie plus pure, ni ne témoignèrent plus de zèle pour la gloire du Seigneur, que lorsqu'avec l'appareil le plus pompeux, et parmi les acclamations publiques, ils conduisirent l'arche du testament et la placèrent dans la capitale de l'empire. Ce fut pour cette arche, après avoir renversé l'idole de Dagon, après avoir mis en déroute l'armée des Philistins, après avoir attiré sur le pieux Obédédom et sur toute sa famille les bénédictions du ciel, ce fut, dis-je, pour cette arche victorieuse comme un triomphe. Tout Israël y applaudit, tout l'air retentit de chants d'allégresse, et David ne ménagea rien pour contribuer à la célébrité de cette fête. Belle figure, mes chers auditeurs, qui, dans une comparaison très-naturelle, nous représente ce qui se passe en ces saints jours à l'égard du sacrement de Jésus-Christ. Qu'est-ce que ce sacrement adorable? Dans la pensée des Pères et des interprètes, c'est l'arche de la nouvelle alliance. Et comment l'Eglise veut-elle surtout que ce sacrement soit honoré dans cette octave qu'elle a établie et qu'elle lui consacre ? On le porte publiquement et processionnellement : tout le peuple fidèle s'assemble autour du char où il est élevé ; le concours est universel, et voilà ce que j'appelle son triomphe. Religieuses processions et augustes cérémonies dont je me suis proposé de vous entretenir; car, après vous avoir fait voir Jésus-Christ outragé dans son sacrement, insulté, persécuté, crucifié, il faut maintenant, pour effacer de si tristes idées, vous le faire considérer victorieux et triomphant. Ainsi les évangélistes, après nous avoir fait le détail des mystères de sa vie souffrante et de toutes les ignominies de sa mort, nous racontent les merveilles de sa résurrection, et peignent à nos yeux la gloire de son ascension au ciel. Quoi qu'il en soit, voici en trois mots le partage de ce discours. Triomphe de Jésus-Christ dans l'Eucharistie, triompha le plus glorieux par son éclat et sa solennité : premier point; triomphe le plus juste et le plus légitimement dû, suivant les intentions de l'Eglise et selon les motifs qui l'ont engagée à l'instituer : second point ; triomphe le plus capable d'exciter le zèle des fidèles et de réveiller les sentiments de leur piété : troisième point. J'ai cru le sujet assez important pour mériter une instruction particulière, d'autant plus que c'est une matière qu'on ne vous a jamais peut-être suffisamment développée dans la chaire, et dont il est bon que vous ayez une pleine connaissance.
Premier point. — Triomphe le plus glorieux par son éclat et sa solennité. C'est une réflexion bien vraie des maîtres de la vie chrétienne et spirituelle, quand ils regardent et qu'ils nous font regarder l'entrée de Jésus-Christ, par la communion, dans une âme, surtout dans une âme pénitente, comme un triomphe. Cette âme, disent-ils, dégagée des liens du péché dont elle était esclave et qui la tyrannisait, devient pour son libérateur comme une terre conquise. Il en prend possession; il y établit son empire et l'y affermit. Point d'inclination vicieuse qu'il ne réprime, point de passion qu'il ne tienne sous le joug. Ses volontés règlent tout, tout obéit à sa loi, tout suit les mouvements de sa grâce ; et plus il lui en a coûté d'efforts pour s'assurer une telle conquête, plus il a de quoi s'en glorifier : de sorte que les efforts mêmes qu'il a faits, que les combats qu'il a livrés, ne servent qu'à relever le prix de sa victoire. Puissiez-vous, adorable Maître, régner ainsi dans nous et sur nous! puissions-nous vivre toujours sous une si heureuse domination!
Cependant, Chrétiens, ce triomphe est tout intérieur, et n'a rien qui frappe les yeux. Dieu seul et l'âme en sont témoins. Or, il fallait à Jésus-Christ un triomphe plus éclatant, il fallait qu'une fois au moins chaque année il y eût un temps où il se produisît au grand jour, il se donnât en spectacle à tout le monde chrétien. Oui, Seigneur, levez-vous, vous dis-je, et l’arche que vous avez sanctifiée (1), qui est votre sacré corps. Sortez des ténèbres où vous vous tenez renfermé dans vos tabernacles, et montrez-
1 Psalm., CXXXI, 8.
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vous. Autrefois vous traîniez après vous les quatre, les cinq mille hommes qui vous suivaient et vous bénissaient. Ce que vous avez fait dans les jours de votre vie mortelle et passible vous convient encore mieux dans cette vie bienheureuse et immortelle dont vous jouissez. Et vous, filles de Sion, venez au-devant de l'Epoux céleste (1) ; nation chérie entre toutes les nations, catholiques zélés, réunissez-vous, et de compagnie venez prendre part à cette pompeuse et dévote solennité. Venez voir, non plus le roi Salomon ceint du diadème (2), mais le Roi des rois, mais le Dieu de l'univers couronné de splendeur et de gloire.
Ce que je dis, c'est ce que l'Eglise ordonne, et ce qui s'exécute selon qu'elle l'a prescrit. De toutes parts on se rend au lieu désigné pour la marche; on se dispose, on se range; une nombreuse assemblée, ou, pour mieux dire, une nombreuse cour, se forme de tous les états et de toutes les conditions, depuis le plus petit et le plus pauvre, jusques au prince, jusques au monarque. A l'aspect de la Divinité présente, toute dignité disparaît, et chacun à l'envi ne pense à se distinguer que par ses hommages et ses respects.
J'ai vu le Seigneur, disait le Prophète ; il était assis sur un trône élevé. Des séraphins étaient autour du trône, et se couvraient de leurs ailes; ils répétaient sans cesse et se criaient l'un à l'autre : Saint, saint, saint, le Seigneur, le Dieu des armées; toute la terre est remplie de sa majesté (3). Ainsi les prêtres, comme ces anges qui dans le ciel assistent autour du trône et devant la majesté du Très-Haut, approchent du sanctuaire, prêts à exercer leurs fonctions. Les rues sont jonchées de fleurs, les maisons parées et ornées, les autels dressés sur la route d'espace en espace, pour recevoir le Seigneur, et pour lui servir en quelque manière de repos. Enfin, le signal est donné; et c'est alors que de son temple part ce Dieu triomphant, et qu'il commence à se produire.
Il est au milieu de ses ministres comme grand prêtre et pontife souverain; il est sous le dais comme roi du ciel et de la terre. On lui offre de l'encens, et il le reçoit comme Fils de Dieu et Dieu lui-même. Le bruit même des armes se fait entendre, et l'honore comme vainqueur du monde. Que de voix s'élèvent pour célébrer son nom et pour l'exalter ! Que de cantiques de louanges! que d harmonieux concerts ! que de bénédictions ! que d'adorations! Tout s'humilie, tout se prosterne. Il me semble
1 Cant., III, 11. — 2 Ibid. — 3 Isa., VI, 1,2.
que je pourrais bien lui appliquer les belles et mystérieuses paroles du Prophète : Il a établi sa demeure dans le soleil, et il paraît avec la même grâce qu'un époux qui sort de sa chambre nuptial. Il a pris son essor comme un géant pour fournir sa course, et sur son passage il répand le feu de tous côtés et les rayons de sa lumière (1).
Ah ! Chrétiens, que dis-je !
et quel autre état tout opposé, quelle autre vue vient me frapper l'esprit! quel parallèle ! Que cette marche est différente de celle qu'il fit dans la ville de Jérusalem la veille de sa passion ! Là, il fut livré entre les mains des impies, et traîné avec violence de tribunal en tribunal, comme un criminel : ici il est dans les mains des ministres du Dieu vivant, qui le conduisent avec révérence d'autel en autel, et l'y placent comme le Saint par excellence et le principe de toute sainteté. Là, poursuivi d'une populace animée, abandonné aux plus indignes traitements d'une insolente et brutale soldatesque, il fut exposé aux injures les plus atroces , aux imprécations, aux blasphèmes, à tout ce qui inspire la haine et une aveugle fureur : ici, révéré jusques à l'adoration , recherché avec empressement, invoqué avec une confiance chrétienne, il n'entend, et pour lui-même et pour ceux qui le réclament, que des souhaits, que des vœux, que d'humbles actions de grâces et de ferventes supplications. Là, envoyé à Hérode, il comparut devant toute sa cour, el il y fut méprisé, moqué, traité de fou; de là renvoyé honteusement, il comparut pour une seconde fois devant Pilate et son conseil, et il y fut accusé, jugé, condamné; ici, dans les plus superbes cours comme dans les campagnes et les bourgades, dans les ordres les plus élevés par la supériorité du rang et par l'autorité, comme dans les dernières conditions, partout on s'acquitte envers lui du même devoir de religion, et l’on publie également ses grandeurs.
Il est vrai qu'il y eut un jour où les Juifs eux-mêmes lui déférèrent les honueurs du triomphe. Us le reconnurent pour fils de David, ils le proclamèrent roi d'Israël, ils coururent en foule l'accueillir avec des branches d'olivier et des palmes à la main, ils se dépouillèrent de leurs vêtements et les étendirent sous ses pieds. Quelle inspiration les saisit tout à coup, quel subit mouvement les emporta? c'est ce que je n'examine point. Mais, du reste, ce ne fut là qu'un triomphe particulier,
1 Psalm., XVIII, 6, 7.
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et renfermé dans la seule capitale de la Judée ; ce ne fut qu'un triomphe passager, à quoi bientôt succéda toute la confusion et toute l'infamie de la croix. C'est dans votre sacrement, Seigneur, que votre triomphe est universel et perpétuel. De l'orient a l'occident, chez toutes les nations éclairées de la foi, où cette sainte solennité n'est-elle pas en usage? où chaque année ne se renouvelle-t-elle pas, et depuis son institution où ne subsiste-t-elle pas ? Soutenons-la, chrétiens auditeurs, autant que nous y pouvons concourir, et reprochons-nous notre indifférence ou notre extrême délicatesse quand nous négligeons d'y assister. On est si curieux de vains spectacles, on donne si volontiers sa présence à des cérémonies mondaines, on ambitionne d'y avoir place et d'y être remarqué ; ayons du moins à l'égard de celle-ci la même assiduité et la même ardeur. Entre tous les motifs qui nous y engagent, la raison de l'édification et de l'exemple peut nous suffire.
Second point. — Triomphe le plus juste et le plus légitimement dû, selon les vues et les intentions de l'Eglise en l'instituant. Que se propose l'Eglise dans cette cérémonie? que prétend-elle? 1° Reconnaître l'excellent don que Jésus-Christ nous a fait de son corps et, de son précieux sang; 2° répandre les bénédictions célestes et les grâces que Jésus-Christ porte avec soi, et sanctifier spécialement tous les lieux où il passe et qu'il honore de sa présence ; 3° confondre l'incrédulité des hérétiques, ennemis du sacrement de Jésus-Christ; et même, ce qui n'est pas sans exemple, faire naître dans leurs esprits des réflexions qui les touchent, qui leur dessillent les yeux , et leur découvrent enfin la vérité; 4° réveiller et affermir la foi des fidèles, souvent endormie, et par là même ou chancelante, ou moins vive et moins agissante. Je me borne là, et je demande s'il est rien de plus raisonnable que ces intentions de l'Eglise, et rien de plus conforme à l'Esprit de Dieu. Exposons-les par ordre, et appliquez-vous.
1° Reconnaître l'excellent don que Jésus-Christ nous a fait de son corps et de son précieux sang. Que ce soit le don le plus excellent, on n'en peut avoir le moindre doute, puisque c'est le corps et le sang d'un Dieu ; don d'autant plus estimable qu'il est pleinement gratuit, et que rien, de notre part, ne nous l'a pu mériter. Or, une partie de la reconnaissance est de publier le bien qu'on a reçu, d'en marquer une haute idée, et de l'employer à la gloire du bienfaiteur. Voilà pourquoi l'Eglise, redevable à Jésus-Christ d'un sacrement où sont contenues toutes les richesses de la miséricorde, et où réside corporellement la plénitude de la divinité même, ne veut pas que ce soit un trésor caché. Sensible à l'amour et à l'infinie libéralité du divin époux qui l'en a gratifiée, elle veut lui en faire honneur ; et pour cela, bien loin de l'enfouir, elle le montre dans les places publiques et le présente à la vue de tout le peuple, comme si elle nous adressait ces paroles du Prophète royal : Venez, et voyez combien le Seigneur a fait pour moi de grandes choses (1). Ce n'est pas seulement pour moi, ajoute-t-elle, qu'il les a faites , mais pour chacun de vous en particulier. D'où elle conclut avec le même prophète : Allons donc, réjouissons-nous dans le Seigneur, et faisons retentir de toutes parts des chants d’allégresse. Humilions-nous devant notre Dieu, adorons-le : car c'est le grand Dieu, et nous sommes son peuple et les brebis de son troupeau (2).
2° Répandre les bénédictions célestes et les grâces que Jésus-Christ porte avec soi. Dans les entrées des princes, ils dispensent plus abondamment leurs dons ; il est de la majesté et de la grandeur royale que les peuples se ressentent de leur présence, et que la mémoire de ces jours solennels se perpétue, non-seulement par la pompe et la magnificence qu'ils y étalent, mais par les largesses qu'ils accordent. Je sais que pour opérer ses merveilles et pour exercer sa toute-puissante vertu, la présence de Jésus-Christ n'est point absolument nécessaire. Ce qu'il faisait autrefois, il le peut encore. Absent comme présent, il voyait le fond des cœurs, il gagnait des âmes, il chassait des démons, il rendait la santé aux malades, il ressuscitait les morts ; et quand il dit à ce centenier qui lui demandait la guérison de son serviteur : J'irai chez vous, et je le guérirai (3), cet homme, plein de foi, lui fit une réponse aussi vraie qu'elle était humble : Seigneur, je ne suis pas digne que vous entriez dans ma maison, et il n'en est pas besoin. Prononcez une parole, c'est assez, mon serviteur sera guéri. Tout cela, Chrétiens, est incontestable : mais d'ailleurs je puis ajouter que cette présence de Jésus-Christ, surtout dans une cérémonie qui se rapporte toute à lui, l'engage spécialement à se communiquer, à ouvrir tous les trésors, et à les faire couler avec moins de réserve. Il descendait de la montagne où il s'était retiré pour prier; il s'arrêta dans la
1 Psalm., LXV, 16. — 2 Ibid., XCIV, 7. — 3 Matth., VIII, 7, 8.
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plaine, et là, de toute la Judée, une grande multitude le vint trouver, peuples, scribes, pharisiens, docteurs; chacun s'empressait autour de lui : pourquoi, remarque l'évangéliste? Parce qu'il sortait de lui une vertu miraculeuse et bienfaisante (1). Cette vertu est toujours la même; la source en est intarissable, et c'est dans les saintes visites du Seigneur qu'il s'en fait une effusion toute nouvelle. Il n'attend pas pour cela que nous allions à lui; mais il vient lui-même à nous, mais il paraît au milieu de nous, et, nous tendant les bras, il ne cesse point de nous dire : Puisez avec joie dans les sources de votre Sauveur (2).
3° Confondre l'incrédulité des hérétiques. Ils ont tant déclamé contre le sacrement de l'autel ; ils se sont tant efforcés d'en affaiblir la créance, et ont tant blasphémé cet adorable mystère, que l'Eglise, après avoir employé pour les convaincre les plus solides raisonnements, a cru devoir encore opposer à leurs clameurs le magnifique appareil de cette fête. C'est un témoignage qui se présente aux yeux, et qui des yeux se communique à l'esprit, et peut faire impression sur leurs cœurs. Car le dessein de l'Eglise n'est pas de les confondre précisément pour les confondre, mais de les engager à rentrer en eux mêmes, à revenir des préjugés dont ils se sont laissé préoccuper. Il me semble qu'elle leur dit à peu près, comme une mère toujours affectionnée et tendre, ce que saint Paul écrivait aux Corinthiens : Je ne cherche point à vous insulter, mais je vous avertis comme mes enfants bien-aimés (3); car vous l'êtes en vertu de votre baptême. Si ce concours, cette foule d'adorateurs, cette pompe vous cause de la confusion, je me réjouis, non de votre confusion, mais du bon effet qu'elle peut avoir en contribuant à votre retour et à votre pénitence (4)? Tels sont, dis-je, les souhaits de l'Eglise; et plus d'une fois ses espérances là-dessus ont été remplies. A ce triomphe de Jésus-Christ dont ils ont été témoins, à ce spectacle si religieux, des esprits rebelles et indociles ont été touchés ; le charme qui les aveuglait et qui les retenait est tombé. Foudroyés, non point au dehors ni avec éclat comme saint Paul, mais intérieurement et dans le fond de l'âme, ils ont répondu comme lui à la voix qui les appelait : Seigneur, que voulez-vous que je fasse (5)? Je suis à vous. La victoire a été aussi complète qu'elle était subite ; ils se sont déclarés, ils se sont joints à la multitude, et, sans
2 Cor., VII, 9. — 5 Act., IX, 6.
différer, se sont mis eux-mêmes à la suite de ce Dieu vainqueur. Ce sont là de ces coups de grâce et de ces miracles dont nous ne pouvons présumer, mais qui sont toujours dans la main de Dieu. Son bras n'est point raccourci. N'entreprenons point de pénétrer ce secret de prédestination : contentons-nous d'adorer et d'espérer.
4° Réveiller et affermir la foi des fidèles. Ils sont fidèles, ils croient; mais du reste, comme la charité se refroidit avec le temps, de même la foi s'affaiblit et devient languissante : elle n'est pas tout à fait éteinte, elle subsiste dans le fond; mais elle n'a pas ce degré de fermeté, de vivacité, qui fait agir et qui porte à la pratique. Ainsi, pour me renfermer dans mon sujet, parce que plusieurs n'ont, à l'égard du sacrement de Jésus-Christ, qu'une foi faible et vague, de là viennent tant d'irrévérences qui se commettent devant les autels, et celte tiédeur avec laquelle on assiste au sacrifice, ou l'on approche de la sainte table. Mais est-il rien de plus propre à l'exciter, à la fortifier, cette foi lente et comme assoupie, que la célébrité de ces saints jours? Qu'est-ce que cette auguste cérémonie où se rassemble tout le corps des fidèles? c'est une nouvelle profession de foi que fait l'Eglise; profession authentique et publique, profession commune et par là même plus efficace. Cet exemple mutuel qu'on se donne les uns aux autres, ce consentement universel, cette unanimité forme une conviction qui, dans un moment, lève toutes les difficultés et résout tous les doutes. On voit et on croit, non pas contre la parole du Fils de Dieu, qui nous dit : Bienheureux ceux qui n’ont point vu et qui ont cru (1); mais en ce sens que ce qu'on voit dispose à croire d'une foi plus vive et plus ferme que jamais ce qu'on ne voit pas. Concluons et disons que ce n'est donc pas sans de puissants motifs que l'Eglise a ordonné ce triomphe dont elle honore Jésus-Christ; qu'en cela ses vues ont été les plus raisonnables, et que plus ses intentions sont droites, sages et saintes, plus nous devons nous y conformer et les seconder.
Troisième point.—Triomphe le plus capable d'allumer le zèle des fidèles, et de renouveler les sentiments de leur piété. Trois sentiments que cette solennité doit inspirer aux âmes fidèles envers le sacrement de Jésus-Christ : vénération, dévotion, consolation.
1° Vénération. Partout où est présente la
1 Joan., XX, 29.
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sacrée personne de Jésus-Christ, il mérite également nos respects; puisqu'il est partout également Dieu. A prendre donc la chose absolument et en elle-même, il n'est pas moins digne de notre culte dans un lieu ni dans un temps, que dans un autre ; mais il faut d'ailleurs convenir qu'il y a toutefois certaines conjonctures où l'on est plus vivement touché, et qui tiennent dans une plus grande attention et un plus respectueux silence. Quand on est spectateur d'un appareil pompeux et magnifique ; quand on voit tout un peuple humilié et prosterné, ou qu'on est témoin des mouvements, des saints empressements d'une multitude qui ne pense qu'à témoigner son zèle et à rendre ses hommages ; quand on n'entend autour de soi que des acclamations, que des éloges, que des chants de piété, tout sert à recueillir l'âme, et porte à faire un retour sur soi-même, à s'humilier et à se prosterner soi-même.
En effet, c'est alors que se retracent dans l'esprit, plus fortement que jamais, ces hautes idées qu'on a conçues du sacrement que l'Eglise honore ; de la présence réelle d'un Homme-Dieu dans ce sacrement, de toute la majesté de Dieu renfermée dans ce sacrement, de toute la puissance de Dieu mise en œuvre dans ce sacrement, de tous les trésors de la grâce de Dieu réunis dans ce sacrement, de ce sacrement incompréhensible , ineffable , l'abrégé des merveilles du Seigneur. Occupé de tout cela, rempli d'admiration à la vue de tout cela, on voudrait en quelque manière s'abîmer et s'anéantir. Que toute la terre vous adore, Seigneur, s'écrie-t-on ; et que tout le ciel ne vient-il ici se joindre à la terre pour exalter votre saint nom et votre adorable mystère! Car qu'est-ce que les adorations d'un homme comme moi? Du moins, mon Dieu, vous voyez mon désir, et vous l'agréerez ; vous suppléerez à ma faiblesse , et vous aurez égard, non point tant à ce que je fais, qu'à ce que je voudrais faire. Ainsi pense-t-on, quand c'est un esprit de religion qui conduit à cette cérémonie. Mais si c'est un esprit de curiosité, un esprit d'amusement , le même esprit qui mène au théâtre et à des spectacles tout profanes, il n'est pas surprenant alors qu'on fasse d'une si auguste solennité un passe-temps inutile , où l'on ne cherche qu'à repaître ses yeux , qu'à voir et à être vu. De là même ce tumulte et cette confusion, ces allées et ces venues, ces immodesties dont cette fête est troublée : nulle réflexion, nulle retenue. On promène de tous côtés ses regards, sans les tourner peut-être une fois vers Jésus Christ. Tandis que ses ministres prient à haute voix, afin que tous les assistants s'unissent à eux, du moins d'esprit et de cœur; on s'entretient de bagatelles ; on converse , on agit, on se comporte en tout avec autant de liberté et aussi peu de circonspection que si c'était une partie de plaisir et un divertissement tout mondain.
2° Dévotion. De ce sentiment de respect et de vénération qu'inspire la cérémonie de ce jour, naissent des sentiments de dévotion. Sentiments prompts et subits, vifs et ardents. Le cœur tout à coup s'émeut, s'enflamme, devient tout de feu. Soit amour plus tendre, soit reconnaissance plus affectueuse, soit confiance plus intime, tout le remue, et quelquefois le transporte comme hors de lui-même. C'est la grâce intérieure qui produit ces sentiments ; mais il n'est pas moins vrai que certain extérieur de religion , qu'on aperçoit de toutes parts autour de soi, ne contribue pas peu à les former. Car je parle d'une dévotion sensible ; je veux dire d'une dévotion qui se répand jusque sur les sens, après que les sens ont eux-mêmes servi à l'exciter. Je ne sais quelle onction coule dans l'âme, et de l'âme rejaillit en quelque sorte jusque sur le corps, selon cette parole du Prophète : Mon cœur et ma chair ont tressailli, et se sont réjouis dans le Dieu vivant (1).
3° Consolation. De quel transport de joie Madeleine fut-elle saisie, quand elle vit son aimable maître ressuscité? Elle courut à lui, elle se jeta à ses pieds, et sans tarder un moment elle alla, selon l'ordre qu'elle en reçut, porter aux apôtres une si heureuse nouvelle. Tel est le sentiment de consolation dont est pénétrée une âme qui aime Jésus-Christ, et qui le voit dans l'éclat de la gloire et dans la splendeur. Elle le suit, non point comme une esclave attachée à son char, mais comme une épouse qui, par une fidélité inviolable, prend part à tous les états de son époux, je veux dire à ses humiliations et à son élévation ; à ses humiliations qu'elle a pleurées , et à son élévation dont elle ne peut assez le féliciter, ni se féliciter assez elle-même. Elle les a pleurées amèrement, ces humiliations de son Sauveur, toutes les fois qu'elle en a rappelé le souvenir; elle a gémi de tant d'outrages qui lui ont été faits; mais maintenant que l'Eglise les répare, la consolation qu'elle goûte est d'autant plus douce, que ses larmes ont été plus abondantes et ses gémissements plus amers. Chaque pas
1 Psalm., LXXXIII, 3.
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qu'elle fait, à la suite de son bien-aimé, est une réparation de tout ce qui a, pu lui échapper à elle-même de moins circonspect envers le sacrement du Seigneur, et de moins digne de la présence d'un Dieu. Elle se reproche une distraction la plus légère, un regard, une parole ; il n'y a rien sur cela de petit pour elle.
Quoi qu'il en soit, mes chers auditeurs, nous voici à la fin d'une octave où je vous ai représenté la vie de Jésus-Christ dans la très-sainte Eucharistie. Profitons de ce sacrement pour vivre nous-mêmes d'une vie chrétienne et toute pure ; car voilà le fruit que nous en devons retirer ; il nous soutiendra jusques a la mort. A cette dernière heure, ce sera notre grande ressource : non point précisément pour prolonger sur la terre et dans cette vallée de larmes des jours sujets à tant de vicissitudes et tant de misères, mais pour nous garantir des surprises de l'ennemi, qui redouble alors contre nous ses attaques ; mais pour nous adoucir les rigueurs d'une séparation toujours contraire aux sens et à la nature; enfin, pour nous servir de viatique et nous faire passer à une vie éternelle et bienheureuse. Ainsi soit-il.
FIN DU TOME DEUXIEME.
Mystères
Mystères
OEUVRES COMPLÈTES DE BOURDALOUE
PUBLIÉES PAR DES PRÊTRES
DE L'IMMACULÉE-CONCEPTION DE SAINT-DIZIER (Haute-Marne).
TOME TROISÈME
MYSTÈRES. - PANÉGYRIQUES. — VÊTURES. - ORAISONS FUNÈBRES.
TOURS,
CATTIER, LIBRAIRE-ÉDITEUR, RUE DE LA SCELLERIE.
LOUIS GUÉRIN , IMPRIMEUR-ÉDITEUR A BAR-LE-DUC.
1864
ŒUVRES DE BOURDALOUE.
MYSTÈRES.
AVERTISSEMENT.
On s'était bien attendu que les sermons du père Bourdaloue seraient aussi favorablement reçus qu'ils l'ont été. En voici la suite, qui semble devoir soutenir toute l'estime que le public a conçue des premiers. Quiconque même a du goût pour les sermons, et en sait Paire le discernement, trouvera dans ceux-ci cet avantage qu'étant d'un genre où il est plus rare de réussir, l'auteur en a pris le vrai caractère, et s'y est tracé une méthode qui, pour être devenue commune, ne lui en est pas moins propre, puisque c'est lui qui en a donné le modèle, ou, du moins, qui l'a beaucoup perfectionnée.
Avant le père Bourdaloue, les prédicateurs traitaient les mystères de la religion d'une manière abstraite et Bêche; et si quelques-uns les tournaient à la pratique et à la morale, ce n'était qu'en peu de mots et qu'assez superficiellement. Ils expliquaient le fond de chaque mystère, ils en établissaient la vérité, ils en montraient les convenances; et, du reste, autant pour remplir leur sujet et ne pas manquer de matière, que pour donner du jour et de la force à leurs pensées, ils avaient recours à de longues citations, soit de l'Ecriture et des Pères, soit même des auteurs profanes. Voilà ce que faisaient les plus habiles, et ils en demeuraient là; de sorte que leurs discours étaient plutôt, à le bien prendre, des leçons de théologie que des prédications.
D'autres, moins solides, quoique plus diserts, s'en tenaient à une simple exposition des mystères, et s'appliquaient d'ailleurs à la relever par tous les agréments d'une élocution ou vive et brillante, ou seulement exacte et polie, mais souvent plus recherchée que naturelle. Certaines applications de l'Ecriture, assez ingénieuses, quelques comparaisons et quelques figures, quelques sentiments même dévots et affectueux, beaucoup de fleurs, mais peu de substance et peu de suc : c'était là que se réduisait toute leur étude, et l'idée qu'ils se formaient de ce qu'il y a dans la religion de plus saint et de plus auguste.
Le père Bourdaloue vit le défaut de cette spéculation, trop vague pour arrêter les esprits, et pour faire sur les cœurs des impressions capables de les remuer et de les toucher. Il comprit qu'il fallait ramener à lui-même l'auditeur; et que, s'il n'est réveillé de temps en temps par une peinture de ses mœurs, qui le pique et qui l'intéresse, il laisse bientôt son attention s'égarer, ou s'affectionne peu à ce qu'il entend : tellement que le prédicateur doit à peu près se comporter dans la chaire, à l'égard des autres, comme il se comporte à son égard, et pour son édification propre, au pied d'un oratoire et dans la méditation. Un homme qui médite sur un mystère se le retrace d'abord dans l'esprit, et en considère toutes les circonstances : mais, après cette première vue, faisant un retour sur soi-même, et se comparant avec le modèle qu'il a devant les yeux, il s'instruit, il se confond, il s'anime, il prend des résolutions, et sort de la prière en disposition de les exécuter.
Tel fut le plan que le père Bourdaloue crut devoir suivre ; et c'est par là môme encore qu'il se garantit d'un autre excès. Car il est vrai que les prédicateurs donnent quelquefois là-dessus dans une extrémité tout opposée. Ce ne sont plus proprement les mystères qu'ils traitent, mais, à l'occasion des mystères, de purs sermons de morale qu'ils font. Une vertu qui éclate dans le mystère dont ils ont à parler, et qui le distingue, c'est à quoi ils s'attachent ; et en cela il n'y a rien qu'on puisse reprendre, et qui ne soit selon les règles. Mais, après avoir proposé cette vertu comme le point capital du mystère, et comme le fruit qu'il en faut retirer, l'envisager seule dans toute la suite du discours, et perdre absolument le mystère de vue, sans y revenir jamais, si ce n'est peut-être dans une courte conclusion, il parait que c'est manquer à un des devoirs les plus essentiels du ministère évangélique. Le ministre de L'Evangile doit, avant toutes choses, instruire ses auditeurs de leur religion ; et ils n'en peuvent avoir qu'une connaissance très-imparfaite , si l'on ne prend soin de leur en expliquer les premiers principes et les vérités fondamentales, qui sont les mystères.
Au milieu de ces deux extrémités, il y a un tempérament dont le père Bourdaloue ne s'est guère écarté. Il donne à un mystère tout l'éclaircissement
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convenable ; mais il y joint ensuite une morale toute fondée sur le mystère môme ; et par le parfait rapport qu'il sait trouver entre l'un et l'autre, il les assortit si bien ensemble, que le mystère sert de preuve à la morale, et que la morale est la plus juste conséquence du mystère. Il fait plus : outre la première division de son discours, tantôt en deux et tantôt en trois propositions générales, souvent il subdivise encore chaque partie ; et ces subdivisions, qui sont autant de circonstances du mystère, s'étendent également et sur le mystère et sur la morale : d'où il arrive qu'au même temps qu'il développe par ordre tout son mystère, il expose dans le même ordre et développe toute la morale qui y répond.
On a pu voir, par quelques-uns des sermons de cet excellent prédicateur qui ont déjà paru, comment il entrait dans le véritable esprit des mystères, et sous quels traits il les savait représenter : mais on le verra encore mieux ici. Il est difficile d'en concevoir des idées plus justes, et d'en faire de plus grandes images. Non qu'il use pour cela de termes pompeux et d'amplifications, ni qu'il ait besoin de ces ornements que l'art fournit à l'orateur comme des secours pour le soutenir : toute sa grandeur est dans les choses mêmes qu'il dit, et qu'il tire de son sujet. Sans s'arrêter à certaines pensées, ou toutes mystiques, ou seulement pieuses, et sans les rejeter aussi, ni les affaiblir eu aucune manière, il n'avance rien qui ne lui paraisse solidement établi dans la religion. C'est là qu'il se renferme, et qu'en prédicateur habile et maître de son expression et de ses tours, il accommode, par un don qui lui était particulier, au style et à la dignité de l'éloquence chrétienne ce que la théologie a de plus profond sur nos mystères, et ce qu'elle exprime même dans le langage le plus obscur, et, si on l'ose dire, le plus barbare. La fin de chaque mystère, les desseins que Dieu s'y est proposés, les adorables perfections qu'on y découvre, les avantages qui nous en reviennent, les dispositions nécessaires pour le célébrer dignement et utilement, enfin les effets de grâce et de salut qu'il doit opérer en nous, voilà sur quoi roule tout son discours, mais avec une solidité qui convainc, et avec une majesté qui inspire de la vénération pour notre foi.
L'esprit, prévenu de la sorte, n'a plus de peine à se rendre ; et le cœur, pénétré de ce sentiment de respect pour le mystère de Dieu, se porte de lui-même aux conséquences où le prédicateur le veut conduire. C'est ce qu'on éprouvera en lisant ces sermons. Le père Bourdaloue les a remplis d'instructions propres à tous les états. Comme il cherchait moins à plaire qu'à se rendre utile, et que son zèle était universel, il avait soin de proportionner sa morale à toutes les conditions des hommes; et ce qu'il y a même d'assez remarquable, c'est qu'il ne parle presque jamais en particulier à ceux que la Providence a distingués ou par leur naissance, ou par leur rang, sans adresser ensuite la parole aux autres que Dieu n'a pas ainsi élevés ; et que, par une merveilleuse diversité de vues, il trouve tout à la fois dans le même mystère, et
pour les grands, et pour les petits, selon leurs situations différentes, des règles de conduite et des motifs de sanctification.
Ce qui ne fait pas moins connaître l'étendue et la fécondité de son génie, ce sont les divers discours qu'il a composés sur les mêmes sujets. Il y en a sur certains mystères jusques à quatre; et sur les autres, communément deux ou trois : tous si complets, qu'à prendre chacun séparément, il semble qu'il y ait épuisé toute sa matière. Ce n'est pas, au reste, qu'il ne fût quelquefois obligé de rentrer dans les mêmes pensées, car les sujets ne sont pas infinis : mais ces pensées, mises sous d'autres jours, et diversement exprimées, sans avoir le dégoût delà répétition, ont, au contraire , une force et une grâce toujours nouvelle.
Il faut, après tout, convenir que, sur le mystère de l'Ascension de Notre-Seigneur, le père Bourdaloue n'a pas tout à fait observé la méthode qu'il s'était prescrite. Ce sermon est tout moral; et, hors l'exorde et quelques endroits très-courts qui regardent le mystère, il n'y est parlé que de la gloire du ciel, et du mérite requis pour l'obtenir. Mais un des mystères où les prédicateurs se donnent plus aisément cette liberté, c'est, ce semble, celui-ci. L'auditeur y est assez accoutumé ; et nul à cette fête n'est surpris qu'on l'entretienne du souverain bonheur où Jésus-Christ nous a précédés, et qui est le terme de notre espérance. Quoi qu'il en soit, un seul discours, quelque beau qu'il puisse être, ni un exemple particulier, ne peut prévaloir contre une maxime générale.
On doit dire à peu près la même chose du second sermon de l'Assomption de la Vierge : et parce qu'il a rapport à un fait dont tout le monde n'est pas instruit, ou dont la mémoire commence peut-être à s'effacer, il est bon, pour rendre ce sermon plus intelligible, d'ajouter à quelle occasion le père Bourdaloue le composa. Il y a plusieurs années qu'il parut un petit ouvrage intitulé : Avis salutaire de la bienheureuse Vierge à ses dévots indiscrets, avec ces paroles de saint Paul au bas du titre : Que votre culte soit raisonnable. Il semblait que l'auteur n'eût eu en vue que de régler le culte de la Vierge : mais ce libelle tendait à le détruire. C'est ce qu'aperçurent d'abord toutes les personnes bien intentionnées qui prirent soin de l'examiner, et ce qui alluma le zèle des vrais catholiques en France, en Italie, en Allemagne, en Espagne et ailleurs. L'ouvrage donc, très-injurieux à la Mère de Dieu, et capable de troubler la piété des fidèles, fut déféré de toutes parts au saint Siège, et authentiquement condamné. Le père Bourdaloue entreprit de le combattre dans un sermon sur la dévotion de la Vierge, qui est celui même dont il s'agit. Ce n'est ni une controverse de l'école, ni une longue déclamation de la chaire, mais un discours solide, ou ces avis prétendus salutaires sont réfutés avec autant de modération et de brièveté, que d'ordre et de précision.
On a délibéré si l'on mettrait le sermon du lundi de Pâques au rang des autres, parce qu'il est imparfait ; mais on a conclu qu'il ne fallait pas
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l'omettre ni le dépincer ; et l'on a jugé même que le public serait bien aise d'avoir cette preuve de la fidélité avec laquelle on lui donne les sermons du père Bourdaloue.
NATIVITÉ DE JÉSUS-CHRIST
NATIVITÉ DE JÉSUS-CHRIST
SERMON SUR LA NATIVITÉ DE JÉSUS-CHRIST.
ANALYSE.
Sujet. Voici la marque h quoi vous connaîtrez le Sauveur qui vous est né ; c'est que vous trouverez un enfant emmailloté et couché dans une crèche.
Que signe pour connaître un Dieu Sauveur ! une étable, une crèche, de pauvres langes ! c'est néanmoins le signe le plus convenable, comme on le verra dans ce discours : Et hoc vobis signum.
Division. Signe le plus convenable, parce que c'est le signe le plus naturel et le plus efficace. Le plus naturel, puisqu'il nous marque parfaitement que le Sauveur est né, et pourquoi il est né : première partie. Le plus efficace, puisqu'il commence déjà à produire dans les esprits et dans les cœurs les merveilleux effets pour lesquels le Sauveur est né : deuxième partie.
Première partie. Signe le plus naturel, puisqu'il nous marque parfaitement que le Sauveur est né, et pourquoi il est né. Ce Dieu Sauveur devait faire deux choses : 1° expier le péché, 2° réformer l'homme pécheur. Or, pour nous marquer qu'il venait accomplir l'un et l'autre, il ne pouvait choisir un signe plus propre que la pauvreté et l'obscurité de sa naissance.
1° Il devait expier le péché et satisfaire à la justice de son père. Voilà ce qu'il fait dans la crèche, et à quoi lui servent les misères et les humiliations de la crèche. Que nous apprend donc autre chose cet état pauvre, cet état humble, cet état souffrant où il naît, sinon qu'il vient faire pénitence pour nous, et nous apprendre à la faire? Mystère adorable, et capable d'exciter dans nos coeurs les sentiments de la plus vive contrition. Cet Enfant-Dieu pleure dans sa crèche; et ses larmes, dit saint Bernard, me causent tout à la fois et de la douleur, et de la honte : de la honte, quand je considère que le Fils unique de Dieu a pleuré mes péchés, et que je ne les pleure pas moi-même; de la douleur, quand je pense qu'après avoir fait pleurer Jésus-Christ, je lui en donne tous les jours de nouveaux sujets.
2° Il devait réformer l'homme pécheur. Ce qui perdait l'homme et ce qui le perd encore, c'est rattachement aux honneurs, aux riches et aux plaisirs du siècle. Mais que fait Jésus-Christ? Il vient au monde avec le signe de l'humilité, pour l'opposer à notre ambition; avec le signe de la pauvreté, pour l'opposera notre avare convoitise; avec le signe de la mortification, pour l'opposer à notre sensualité. Pouvait-il mieux nous faire entendre qu'il est ce Sauveur par excellence qui doit délivrer son peuple de la servitude du péché, et guérir toutes les blessures de notre âme? Raisonnons tant qu'il nous plaira, ce signe de l'humilité d'un Dieu confondra toujours l'orgueil du monde; ce signe de la pauvreté d'un Dieu confondra toujours l'aveugle cupidité du monde; ce signe de la mortification d'un Dieu confondra toujours la mollesse du monde.
Deuxième partie. Signe le plus efficace, puisqu'il commence déjà à produire dans les esprits et dans les cœurs les merveilleux effets pour lesquels le Sauveur est né. C'est ce qui parait, 1° dans les pasteurs qui furent appelés à la crèche de Jésus-Christ; 2° dans les mages qui vinrent adorer Jésus-Christ.
1° Dans les pasteurs. C'étaient des simples et des ignorants, c'étaient des pauvres, c'étaient des hommes méprisables selon le monde par leur condition : mais tout à coup, à la vue de ce signe de la crèche, ces ignorants sont éclairés et remplis de la science de Dieu; ces pauvres commencent à connaître le prix de leur pauvreté, et à l'aimer; ces hommes, si vils et si méprisables selon le monde, deviennent les premiers apôtres de Jésus-Christ, et l'annoncent de toutes parts. C'est ce même signe qui, dans la suite des temps, a encore formé au milieu de l'Eglise tant de saints pauvres; et voilà ce qui doit consoler les petits et faire trembler les grands.
2° Dans les mages. Car si l'exemple des pasteurs doit faire trembler les grands, l'exemple des mages les doit rassurer. C'étaient des grandi du monde, des sages du monde, des riches du monde : mais, par la vertu de ce signe, ces grands s'abaissent devant Jésus-Christ; ces sages se soumettent à la simplicité de la foi; ces riches se détachent de leurs richesses, et se font au moins pauvres de cœur. Changement d'autant plus miraculeux, que la grandeur du siècle est plus opposée à l'humilité chrétienne, la sagesse du siècle à la docilité chrétienne, et les richesses du siècle à la pauvreté chrétienne. Voilà ce qu'a pu opérer le signe de la crèche, et ce qu'il doit encore opérer dans chacun de nous, si nous voulons que ce soit pour nous un signe de salut.
Compliment au roi.
Et hoc vobis signum : invenietis infantem pannis involutum, et positum in prœsepio.
Voici la marque à quoi vous connaîtrez le Sauveur qui vous est né : c'est que vous trouverez un enfant emmailloté et couché dans une crèche. (Luc, chap. II, 12.)
Sire,
Est-il donc vrai que le Dieu destiné pour nous sauver, que le médiateur des hommes, que le Fils unique du Père, faisant son entrée dans le monde, y dût être reconnu par des langes et par une crèche? Est-il vrai que ce devaient être là les marques de sa venue, et que ce Messie, dont les prophètes avaient si magnifiquement parlé, que ce Messie envoyé de Dieu pour un si important dessein, ne devait être distingué dans sa naissance que par l'humilité et la pauvreté ? Voilà, mes Frères, dit saint Augustin, ce qui a causé le scandale des Juifs. Us attendaient un Sauveur : mais ils supposaient que ce Sauveur viendrait dans l'éclat de la majesté ; qu'il serait riche, puissant, heureux ; qu'il rétablirait visiblement sur la terre le royaume d'Israël, qu'il comblerait ses sujets de biens et de prospérités. Prévenus qu'ils étaient de ces espérances, on leur a annoncé que ce Sauveur était né dans l'obscurité
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d'une étable, et c'est ce qui les a non-seulement troublés, mais choqués, mais révoltés. Ce scandale a passé jusque dans le christianisme : l'enfance et la crèche d'un Dieu, voilà par où a commencé parmi les chrétiens L'infidélité de l'hérésie. Otez-moi, disait, au rapport de Tertullien, l'impie Marcion, ôtez-moi ces langes honteux, et cette crèche indigne du Dieu que j'adore : Aufer a nobis pannos et dura praesepia. Ainsi parlait cet hérésiarque, si injustement et si faussement préoccupé contre les bassesses apparentes de Jésus-Christ naissant. Or, ce qui a scandalisé les Juifs, ce qui a servi de fond à l'erreur des premiers hérétiques, c'est ce qui nous trouble encore aujourd'hui. Car c'est là le signe que notre orgueil combat intérieurement, le signe qui blesse notre amour-propre, et contre lequel il s'élève; le signe que notre raison même a bien de la peine à ne pas condamner ; en un mot, le signe qui devait être, selon le Prophète, et qui sera toujours pour le monde un sujet de contradiction : Signum ad contradicetur (1). Cependant, Chrétiens, c'est à ce signe qu'est attaché notre salut, et c'est de là que dépendent les fruits de grâce que nous devons retirer de ce mystère. Il est donc de mon devoir de justifier, si j'ose parler de la sorte, ce signe adorable ; et c'est ce que je vais faire, après que nous aurons rendu à Marie l'hommage ordinaire. Ave, Maria.
Dieu, parlant au roi d'Israël, lui dit : Demandez au Seigneur votre Dieu qu'il vous fasse voir un signe de sa toute-puissance : Pete tibi signum a Domino Deo tuo (2) ; et sur le refus que fit Achaz de demander ce signe à Dieu, parce qu'il ne voulait pas tenter le Seigneur, le Seigneur lui-même lui donna, sans qu'il le voulût, un signe qu'il ne demandait pas : Propter hoc dabit Dominus ipse vobis signum (3). C'est ainsi, Chrétiens, que Dieu dans ce mystère en use à notre égard. Pour nous faire entendre que le Messie est né, il nous donne un signe, mais un signe que nous ne demandions pas, un signe que nous n'attendions pas, un signe auquel nous ne pensions pas; je dis plus, un signe que nous ne voulions pas, et contre lequel il prévoyait bien que le monde se révolterait. Cependant, c'est lui-même qui nous le donne, lui-même qui le choisit pour nous : Propter hoc dabit Dominus ipse vobis signum. Et il est question de savoir si nous avons droit de le rejeter, et si le choix qu'a fait Dieu de ce signe doit trouver tant de contradiction
34. — 2 Isa., VII, 11. — 3 Ibid., 14.
dans nos esprits. Or je prétends que jamais contradiction n'a été plus mal fondée : pourquoi ? Parce que jamais signe n'a été plus raisonnable , plus saint, plus divin, ni par conséquent plus digne et du choix de Dieu, et de l'approbation des hommes, que celui de la pauvreté et de l'humilité de Jésus-Christ. Ecoutez-en la preuve, qui va faire le partage de ce discours. Le signe que l'ange donne aux pasteurs, en leur annonçant la naissance de Jésus-Christ, est le signe du Dieu Sauveur : Natus est vobis hodie Salvator, et hoc vobis signum (1) ; Il nous est né un Sauveur, et voici la marque à quoi vous pourrez le reconnaître. C'est donc par rapport à l'office de Sauveur que nous devons considérer ce signe. D'où je conclus d'abord que c'est de tous les signes que Dieu ait jamais donnés aux hommes le plus admirable : pourquoi? parce que c'est le signe le plus naturel, et en même temps le plus efficace que Dieu ait jamais employé pour découvrir aux hommes les richesses de sa grâce, et pour leur faire sentir les effets de sa miséricorde. Deux qualités qui distinguent ce signe, signe le plus naturel, et signe le plus efficace : le plus naturel, c'est-à-dire le plus propre à marquer et à bien faire connaître la chose qu'il signifie ; le plus efficace, c'est-à-dire le plus propre à opérer même ce qu'il signifie. Non, Chrétiens, Dieu avec toute sa sagesse ne pouvait aujourd'hui nous donner un signe, ni plus naturel, puisqu'il nous marque parfaitement que le Sauveur est né, et pourquoi il est né : première partie ; ni plus efficace, puisqu'il commence déjà à produire dans les esprits et dans les cœurs les merveilleux effets pour lesquels le Sauveur est né : seconde partie. Conformité de ce signe avec la qualité de Sauveur, vertu de ce signe dans les miracles qu'il a opérés dès la naissance du Sauveur : c'est tout mon dessein.
PREMIÈRE PARTIE.
Il est vrai, Chrétiens, le saint et glorieux enfant dont nous célébrons la naissance avait été promis au monde en qualité de Sauveur. Mais, selon les principes de la foi, il ne devait l'être et même dans l'ordre de la justice il ne pouvait l'être qu'à deux conditions : l'une, d'expier le péché, et l'autre , de réformer l'homme pécheur. Car Dieu voulait être satisfait ; et tandis que l'homme demeurait dans la corruption et le désordre où l'avait réduit le péché, il n'y avait point de salut pour lui. Il
1 Luc, II, 12.
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fallait donc que Jésus-Christ, pour opérer ce salut et pour faire l'office de Sauveur, c'est-à-dire de médiateur entre Dieu et l'homme, donnât à Dieu, d'une part, toute la satisfaction qui lui était due, en portant la peine du péché ; et, de l'autre, corrigeât dans l'homme les dérèglements du péché. Or, pour nous marquer qu'il était prêt d'accomplir ces deux conditions, et que déjà même il les accomplissait, je prétends , et vous l'allez voir, qu'il ne pouvait choisir un signe plus naturel que la pauvreté et l'humilité de sa naissance. Transeamus usque Bethleem, et videamus hoc verbum quod factura est (1). Passons en esprit jusqu'à Bethléem ; et, à l'exemple des pasteurs, contemplant avec les yeux de la foi, ce que nous y voyons aujourd'hui, et ce que Dieu nous y fait connaître, tâchons de nous former l'idée d'un des plus grands mystères de notre religion.
Comme Sauveur, le Fils de Marie devait expier le péché, et être la victime du péché. Pouvait-il pour cela se produire au monde dans un état plus convenable que celui où la Providence l'a fait naître ; disons mieux, que celui où, par son propre choix, il a voulu naître? Ce fut là , ce fut dans l'étable de Bethléem, que, brûlé de zèle pour les intérêts de Dieu, il termina les anciens sacrifices, et, comme souverain prêtre de la loi de grâce, il en établit un nouveau : là que, la crèche lui servant d'autel, il fit à Dieu pour la première fois l'oblation solennelle de sa personne : là, comme porte le texte sacré, que son humanité lui tenant lieu de tabernacle, d'un tabernacle vivant, qui n'avait point été fait par les mains des hommes, mais qui était l'ouvrage du Saint-Esprit, il parut non plus avec le sang des boucs et des taureaux, mais avec son propre sang ; et, pour parler en termes plus simples, là qu'il se mit en devoir d'être déjà l'agneau de Dieu, cet agneau sans tache qui devait satisfaire à la justice divine par lui-même, et aux dépens de lui-même. Dieu ne voulait plus de toutes les autres victimes; mais ce corps tendre et délicat, dont il avait revêtu son Fils unique, était la vraie hostie qu'il attendait depuis tant de siècles. Or la voilà enfin cette hostie pure, sainte, digne de Dieu , la voilà qui commence à être immolée. Ainsi les Pères de l'Eglise l'ont-ils conçu, et ainsi Tertullien s'en expliquait-il, quand il nous donnait cette excellente idée de Jésus-Christ : A partu virgineo effectus hostia ; un Sauveur aussitôt sacrifié qu'il est né, aussitôt offert à son Père qu'il est sorti du
1 Luc, II, 15.
sein de sa mère. Car ne vous imaginez pas, dit saint Chrysostome, que l'immolation de cet agneau de Dieu ait été la dernière action de sa vie, ou du moins qu'elle n'ait été que la dernière. Si c'est par là qu'il voulut finir, ce fut aussi par là qu'il voulut commencer; c'est-à-dire, s'il acheva son sacrifice sur la croix, il en consacra les prémices dans la crèche.
Oui, mes Frères, ce fut dans sa sainte nativité que ce Verbe fait chair commença le sacrifice qu'il devait consommer au Calvaire. Il ressentait déjà ces divins empressements dont il donna dans la suite de si sensibles témoignages à ses disciples quand il leur disait : Baptismo habeo baptizari ; et quomodo coarctor usquedum perficiatur (1) ; Je dois être baptisé d'un baptême (c'était le baptême douloureux de sa passion et de sa mort) ; et que je me sens pressé jusqu'à ce qu'il s'accomplisse ! Ce terme coarctor, selon la belle remarque de saint Ambroise, ne pouvait mieux s'appliquer ni mieux se rapporter qu'au mystère de la crèche, où toute la majesté de Dieu était comme resserrée dans la petitesse d'un enfant, et où tout le zèle de Jésus-Christ, ce zèle immense, se trouvaient quelque sorte contraint et gêné, parce que le temps n'était pas encore venu de le faire paraître (1), et de le déployer dans toute son étendue : Et quomodo coarctor usquedum perficiatur? Il les ressentait, dis-je ces saints empressements, et il n'attendit pas que son sang fût entièrement formé dans ses veines pour se livrer comme une victime. A quoi donc ce Dieu nouvellement né pensa-t-il dès le moment de sa naissance ? à quoi s'occupa cette grande âme renfermée dans un si petit corps? Appliquez-vous, mes chers auditeurs, à une vérité si touchante. Que faisait Jésus-Christ dans la crèche? Il réparait par ses humiliations tous les outrages que l'orgueil des hommes avait déjà faits ou devait faire encore à Dieu ; il rétablissait l'empire de Dieu ; il rendait à Dieu toute la gloire que le péché lui avait ravie. Que faisait Jésus-Christ dans la crèche? Il apaisait Dieu, il désarmait la colère de Dieu; il attirait sur les hommes la plénitude des miséricordes de Dieu. Disons quelque chose de plus particulier. Que faisait Jésus-Christ dans la crèche? Il expiait tous les crimes dont les hommes étaient alors, et dont nous-mêmes nous devions être un jour chargés devant Dieu : nos révoltes contre Dieu, nos désobéissances à la loi de Dieu , nos résistances opiniâtres aux inspirations de Dieu, nos ingratitudes envers