Œuvres complètes (page 39)

Louis Bourdaloue · Doctrine

Texte français, domaine public · Source : bibliotheque-monastique.ch — Œuvres complètes de Bourdaloue, 4 volumes · 88 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

1 Luc, XII, 50.

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Dieu, nos froideurs, nos relâchements dans le culte de Dieu. Il payait les dettes infinies dont nous devions être comptables à la justice de Dieu : et voilà ce qu'il nous annonce par le signe de sa pauvreté, par le signe de son humilité, par le signe de sa mortification: Et hoc vobis signum.

En effet, que nous apprend autre chose cet état pauvre où il se réduit, cet état humble où il paraît, cet état souffrant où il naît, sinon qu'il vient faire pénitence pour nous, et nous apprendre à la faire? Ecoutez ceci, Chrétiens. Je dis nous apprendre à la faire, car c'est aujourd'hui que Dieu veut que nous concevions une haute idée, une idée juste de cette sainte vertu ; en voici le signe, en voici la mesure et le modèle. Un Dieu humilié et anéanti, un Dieu pleurant et versant des larmes, un Dieu souffrant.  Oui, dit saint Chrysostome, couché dans la crèche, il faisait pénitence pour nous , parce qu'il savait que nous étions incapables de la faire sans lui ; et que notre pénitence, sans la sienne, nous eût été absolument inutile, puisqu'elle eût été indigne de Dieu. Et il nous apprenait à la faire, parce qu'il voulait que nous connussions l'indispensable nécessité où nous sommes   d'être   pénitents comme lui, et qu'il savait que sa pénitence sans la nôtre ,  quelque mérite   qu'elle   put avoir, ne nous serait jamais appliquée, ni jamais, par rapport à nous, ne serait acceptée de Dieu. C'est là, dis-je, ce qu'il nous enseigne ; et la crèche n'en est-elle pas la marque la plus convaincante ? Mais comment encore nous l'enseigne-t-il, cette pénitence? Ah!  Chrétiens, élevez vos esprits au-dessus des bassesses apparentes de ce mystère. Il pleure nos péchés, que nous ne pleurons pas nous-mêmes ; et il les pleure doublement, parce que nous ne les pleurons pas nous-mêmes. Mystère adorable, et capable d'exciter dans nos cœurs les sentiments de la plus vive contrition. Car prenez garde , mes Frères, c'est la remarque de saint Bernard : si Jésus-Christ naissant pleure dans la crèche, il ne pleure pas comme les autres enfants,  ni  par le même   principe que les autres enfants : Plorat quippe Christus, sed non ut cœteri, aut certe non quare cœteri. Les autres enfants pleurent par faiblesse, et celui-ci pleure par raison, pleure par amour et par compassion; les autres pleurent leurs propres misères, et celui-ci pleure les nôtres; les autres pleurent parce qu'ils portent la peine du péché, et celui-ci parce qu'il vient détruire le péché, et l'effacer par ses larmes. Or ces larmes d'un Dieu, ajoute le même Père, me causent tout à la fois et de la douleur et de la honte : Porro lacrymœ istœ, Fratres, et dolorem mihi pariant, et pudorem. De la honte, quand je considère que le Fils unique de Dieu a compati à mes maux, qu'il en a été si vivement touché, et que j'y suis moi-même si insensible; quand je fais réflexion qu'un Dieu a pleuré sur moi, et que je ne pleure pas sur moi-même ; au contraire, que je soutiens avec une affreuse indolence, avec une tranquillité et un endurcissement monstrueux, le souvenir de mon péché, dont je devrais faire la matière éternelle de mon repentir et de mes pleurs. De la douleur, quand je pense qu'après avoir fait pleurer Jésus-Christ dès son berceau, je lui en donne encore tous les jours de nouveaux sujets; que, pouvant le consoler par la réformation de ma vie, j'insulte, pour ainsi dire, à ses larmes par mes désordres ; et qu'au lieu qu'il a prétendu détruire le péché et l'anéantir, je le fais revivre dans moi et régner avec plus d'empire que jamais. Sur quoi ce grand saint s'écriait : O duritia cordis mei ! 0 dureté de mon cœur! jusqu'à quand résisteras-tu à la charité d'un Dieu, à la pénitence d'un Dieu, au zèle d'un Dieu, et au zèle d'un Dieu pour toi-même? Cœur de pierre ! quand t'amolliras-tu, et quand deviendras-tu ce cœur de chair que Dieu promettait à ses serviteurs, c'est-à-dire ce cœur tendre pour ton Dieu, ce cœur sensible aux impressions de son amour, aux mouvements de sa grâce et aux intérêts de sa gloire ? Car voilà, Chrétiens, les sentiments dont saint Bernard était pénétré en contemplant la crèche de Bethléem. C'était un homme séparé du monde, crucifié au monde, mort au monde, c'était un saint. Si donc il parlait de la sorte, et s'il le pensait, nous, bien éloignés de la sainteté de sa vie et des ferveurs de sa pénitence, que devons-nous dire, et surtout que devons-nous penser?

Il y a plus encore. Après avoir expié le péché, Jésus-Christ devait sauver et réformer l'homme pécheur, où plutôt il devait sauver l'homme pécheur et le réformer, en expiant notre péché et en satisfaisant à Dieu : Quia natus est vobis hodie Salvator (1). Ne regardons point cet enfant enveloppé de langes comme la splendeur de la gloire du Père, comme le créateur de l'univers, comme le seigneur de toute la terre, comme le roi des siècles, et comme le juge des vivants et des morts. Il est tout cela ; mais ce n'est sous aucune de ces qualités

1 Luc, II, 11.

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qu'il vient de naître. Envisageons-le comme sauveur et comme réformateur de l'homme, et voyons si le signe qu'il choisit pour nous annoncer sa venue n'est pas de tous les signes le plus convenable et le plus conforme au dessein qu'il s'est proposé. C'est un Dieu né pour nous sauver; et ce qui nous perdait, Chrétiens, ou plutôt ce qui nous perd encore tous les jours, vous le savez, c'est un attachement criminel aux honneurs du siècle, aux richesses du siècle, aux plaisirs du siècle, trois sources de corruption, trois principes de la réprobation des hommes. Or que fait Jésus-Christ? il vient au monde avec le signe de l'humilité, avec le signe de la pauvreté, avec le signe de la mortification. Prenez garde : je dis avec le signe d'une humilité sans bornes; pourquoi? pour l'opposer à cette ambition démesurée qui nous fait rechercher les honneurs du siècle, et qui est une de nos passions les plus dominantes. Je dis avec le signe d'une pauvreté volontaire; pourquoi ! pour l'opposer à ce désir insatiable des biens de la terre et des richesses du siècle, dont nous sommes possédés. Je dis avec le signe d'une entière mortification; pourquoi? pour l'opposer à cette mollesse qui nous corrompt et qui nous rend esclaves de nos sens. Peut-il mieux nous marquer qu'il est ce Sauveur par excellence qui doit délivrer son peuple de la servitude de l'enfer et de la tyrannie du péché? Conduite adorable de notre Dieu! Si ce Dieu Sauveur avait paru au monde avec des signes tout contraires à ceux qu'il a pris pour nous déclarer sa naissance, nous eût-il jamais persuadé ces grandes vérités, à quoi, de notre propre aveu, notre salut est attaché ? Je m'explique. S'il eût pris pour signe de sa venue, au lieu de l'obscurité de l'étable et de la pauvreté de la crèche, l'éclat et la gloire, l'opulence et les aises de la vie, nous eût-il jamais persuadé l'humilité de cœur, la pauvreté de cœur, le détachement et la haine de nous-mêmes ? Et d'ailleurs , sans nous persuader tout cela, nous eût-il sauvés? Le voyant riche et dans l'abondance , le voyant sur le trône et dans la grandeur, le voyant dans le faste, dans la pompe, aurions-nous été touchés des maximes de son Evangile, de cet Evangile qui devait condamner notre amour-propre ? Quelques leçons qu'il nous eût faites touchant le mépris du monde et le renoncement au monde, l'en aurions-nous cru? Quelque assurance qu'il nous eût donnée du bonheur de ceux qui souffrent et qui pleurent, nous en serions-nous tenus à sa parole? De sa doctrine, n'en aurions-nous pas appelé à son exemple? et quoique la conséquence de son exemple à sa doctrine ne fût pas juste par rapporta nous, eussions-nous eu assez d'équité pour ne nous en pas prévaloir ? Vous annonçant aujourd'hui un tel Sauveur, et avec de telles marques, serais-je bien reçu à vous prêcher la sévérité chrétienne, et oserais-je m'élever contre votre luxe, contre vos délicatesses, contre tous les désordres d'une cupidité avare ou sensuelle? Mais maintenant que je vous annonce un Sauveur né dans une crèche et réduit à une extrême misère; mais maintenant que je vous le présente, ce Sauveur, tel qu'il a voulu être et tel qu'il est en effet, sans secours , sans biens, sans autorité, sans crédit, sans nom, exposé dès sa naissance à toutes les injures d'une saison rigoureuse, à peine couvert de quelques misérables langes, n'ayant pour lit que la paille, et pour demeure qu'une vile retraite et une étable ; quels reproches n'ai-je pas droit de vous faire? quels arrêts ne puis-je pas prononcer contre vous? Je dis contre vous, mondains ambitieux et entêtés d'une vaine grandeur; je dis contre vous, mondains avides et intéressés ; je dis contre vous, mondains amateurs de vous-mêmes et voluptueux.

Car enfin, mes chers auditeurs, raisonnons tant qu'il nous plaira; ce signe de l'humilité d'un Dieu confond aujourd'hui malgré nous tout l'orgueil du monde ; et pour peu qu'il nous reste de religion, il est impossible qu'à la vue de la crèche nous soutenions l'énorme contradiction qui se trouve entre cet orgueil du monde et notre foi. Qu'un Juif ou qu'un païen soit livré aux désirs d'une ambition déréglée, je ne m'en étonne pas ; c'est une suite naturelle de l'incrédulité de l'un et de la vanité de l'autre ; mais qu'un chrétien qui fait profession d'adorer un Dieu humilié et anéanti ; disons mieux, qu'un chrétien qui, dans la personne de son Dieu, fait profession d'adorer l'humiliation même et l'anéantissement même , soit dans sa propre personne idolâtre des honneurs du monde; ne pense qu'à se les attirer, n'ait en vue que l'accroissement de sa fortune, ne puisse rien souffrir au-dessus de soi , se pique d'aspirer à tout, ne borne jamais ses prétentions, dise toujours dans son cœur : Ascendam (1), Je n'en demeurerai pas là; se pousse par brigue et par intrigue là où il se défie que son mérite le puisse élever, et se plaigne de l'injustice du siècle, quand par les voies les plus obliques il désespère d'y parvenir; ne

1 Isa., XIV, 14.

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regarde ce qu'il est déjà qu'avec indifférence et avec dégoût, et ce qu'il voudrait être qu'avec des impatiences qui le troublent, des inquiétudes qui le dévorent; qu'un chrétien, dis-je, avec la foi de ce grand mystère que nous célébrons, ait le cœur plein de ces sentiments, s'en fasse des règles de vie, et se croie sage et habile de les suivre : ah ! mes chers auditeurs, ce sont des contradictions que je ne comprends pas. Mais d'où viennent-elles, ces contradictions, que d'une opposition secrète à ce signe vénérable de l'humilité d'un Dieu naissant? Si ce signe trouvait dans nos esprits toute la docilité que la foi demande, ces contradictions cesseraient, et notre ambition serait pour jamais détruite, Or, du moment que ce signe détruit l'ambition dans nous, nous ne pouvons plus douter que ce ne soit le signe du Dieu Sauveur.

Raisonnons tant qu'il nous plaira ; malgré tous nos raisonnements, ce signe de la pauvreté d'un Dieu confond l'aveugle cupidité des hommes ; et il n'y a point de riche mondain, pour peu qu'il ait encore de christianisme, qui ne soit aujourd'hui troublé, alarmé, consterné de cette pensée : Le Dieu que j'adore est venu me sauver par le renoncement aux richesses, et sa pauvreté est le signe qu'il m'a donné de mon salut. Il est vrai que le monde, sans égard à ce signe, ne laisse pas de persister dans ses maximes : qu'à quoique prix que ce soit, il en faut avoir, que la grande science est d'en avoir, que la vraie sagesse est de s'appliquer à en avoir, que tout est permis et honnête pour en avoir, qu'on ne peut jamais en avoir trop, ni même en avoir assez ; que les hommes ne valent, ni ne sont estimés, qu'autant qu'ils en ont : mais il n'est pas moins vrai, répond saint Bernard, que dans tout cela le jugement du monde est réfuté, est renversé, est réprouvé par Jésus-Christ : Sed in his omnibus judicium mundi arguitur, subvertitur, confutatur ; et que le signe de sa crèche suffit pour donner de l'horreur de ces damnables maximes. Or ce signe peut-il confondre des maximes aussi damnables que celle-là, et n'être pas le signe du Rédempteur qui vient sauver le monde? Il est vrai que, malgré ce signe, les riches du siècle ne laissent pas de s'applaudir de leur prospérité, et d'en faire le sujet de leur vaine joie; mais aussi est-ce pour cela, ajoute saint Bernard, que Jésus-Christ dès son berceau leur dit anathème, et que de sa crèche, comme du tribunal de sa justice, il leur prononce aujourd'hui ces arrêts de condamnation : Vœ vobis divitibus (1) ! Malheur à vous, riches avares ; malheur à vous, riches injustes ; malheur à vous, riches orgueilleux; malheur à vous, riches insensibles et sans miséricorde ! c'est-à-dire, malheur à la plupart de vous; car c'est là que vous conduisent communément ces biens périssables que vous possédez, ou plutôt qui vous possèdent, plus que vous ne les possédez vous-mêmes ! Or, dans le dessein qu'avait le Sauveur du monde de lancer un jour contre les riches ces formidables anathèmes, par quel signe plus naturel pouvait-il les y préparer, que par le signe de sa pauvreté ; et dès là n'était-ce pas un signe de salut pour eux, puisqu'en les préparant à ces anathèmes, il leur apprenait à s'en préserver?

Raisonnons tant qu'il nous plaira, malgré toutes nos vues mondaines, ce signe de la mortification d'un Dieu confond aujourd'hui la mollesse du monde; et il n'y a point d'âme sensuelle, pour peu qu'elle soit encore susceptible des saintes impressions de la grâce, qui, s'appliquant ce signe et le considérant, ne rougisse de ses délicatesses, ou n'y renonce môme pour jamais. Or, de là, j'ai droit de conclure que c'est donc un signe de rédemption. Car ce qui corrompt plus souvent une âme, et ce qui la rend esclave du péché, c'est l'attachement à son corps, cette vie molle dont on se fait une habitude, cette condescendance éternelle aux désirs de la chair, cette attention à la flatter et à ne lui rien refuser, à lui accorder tout ce qu'elle demande et plus qu'elle ne demande ; cette superfluité d'ajustements, de parures, de propretés, de commodités ; cette horreur de la souffrance et ce soin excessif de prévenir et de fuir tout ce qui pourrait faire de la peine et mortifier : voilà ce qui entretient dans nous le règne de cette concupiscence charnelle qui souille les âmes. Or je défie l'âme la plus asservie à ses sens, de pouvoir se présenter devant la crèche du Sauveur sans avoir honte d'elle-même. On tâche à justifier tout cela, et à s'en faire même une conscience ; car qu'est-ce que la fausse conscience n'excuse pas? mais il est question de savoir si l'on peut avec tout cela être conforme à ce Dieu, dont la chair innocente et virginale doit être le modèle de la nôtre. Or le voici lui-même, reprend saint Bernard, qui vient nous assurer du contraire ; lui-même, qui est la sagesse de Dieu, vient nous détromper de toutes nos erreurs. Cette sagesse que Dieu tenait cachée dans son sein, se découvre pour cela visiblement à nous. Parce

1 Luc, VI, 24.

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que nous étions charnels, et que nous ne comprenions rien que de charnel, elle veut bien s'accommoder à notre faiblesse, elle prend un corps, elle se fait chair ; et, revêtue qu'elle est de notre chair, elle nous prêche hautement et sensiblement que cette vie douce et commode est la voie infaillible de la perdition, qu'il n'y a de salut que dans la pénitence, et qu'une partie essentielle de la pénitence est de mater sa chair et de la crucifier avec ses vices. Car voilà, mes Frères, ce que la Sagesse incarnée nous dit aujourd'hui ; voilà ce que nous annoncent l'étable, la crèche, les langes, toutes les circonstances qui accompagnent la naissance de cet adorable enfant : Hoc prœdicat stabulum, hoc clamat prœsepe, hoc lacrymœ evangelizant. Oui, Seigneur, c'est ce que vous nous faites entendre : et quand vous parlez, il est juste que vous soyez écouté; il est juste que toute la sagesse du monde s'anéantisse, et rende hommage aux saintes vérités que vous nous révélez ; il est juste que, renonçant à ses lumières, elle avoue que ce signe de la crèche avait plus de proportion que tout autre avec L'office de Sauveur que vous veniez exercer. Si vous aviez pris, ô mon Dieu, ce signe pour vous, il pourrait ne pas convenir à l'idée que nous avons de votre sainteté et de votre suprême majesté; mais le prenant pour nous, nous reconnaissons que c'est le signe qu'il nous fallait, puisque c'est par là que tous les dérèglements de notre esprit et tous les emportements de notre cœur devaient être confondus. N'est-ce pas même ainsi que l'ange semble nous le déclarer par ces paroles : Et hoc vobis signum (1) ? Comme s'il nous disait : C'est un signe, mais un signe pour vous, et non pour lui ; un signe pour vous faire comprendre ce qui vous a jusqu'à présent perdus, et ce qui doit désormais vous sauver. Si vous étiez venu, ô mon Dieu, pour être le Sauveur des anges, peut-être ce signe n'aurait-il pas été propre pour eux; mais il était propre pour des hommes superbes, pour des hommes remplis de l'amour d'eux-mêmes, pour des hommes dominés et corrompus par l'avarice : Et hoc vobis signum. Ce signe de la crèche, reprenait Tertullien, par rapport à mon Dieu, paraît indigne de sa grandeur; mais ce qui me paraît indigne de lui est nécessaire pour moi; ce qui fait en apparence sa confusion est le remède de mes criminelles vanités ; ce qui est le signe de son humiliation est le sacrement de mon salut : Totum hoc dedecus,  sacramentum est meœ

1 Luc, II, 12.

salutis. Et parce que le Dieu que j'adore ne veut être aujourd'hui ce qu'il est que pour mon salut; parce qu'oubliant en quelque façon qu'il est le Dieu de tous les êtres, il se contente d'être le Dieu de mon salut ; parce qu'en vertu de ce mystère, il semble que mon salut ne soit pas tant pour sa gloire que sa gloire pour mon salut, puisqu'il la sacrifie à mon salut, il veut bien prendre ce signe si salutaire et si nécessaire pour moi, tout humiliant qu'il peut être pour lui.

Ainsi, mes chers auditeurs, malheur à nous, si nous rejetons ce signe; malheur, si nous ne l'honorons qu'extérieurement ; malheur, si, Juifs encore d'esprit et de cœur, nous nous en scandalisons ! O prœsepe splendidum! o felices panni ! O glorieuse crèche ! s'écriait le grand saint Ambroise, et devons-nous nousécrieraprès lui : ô heureux langes ! ô précieuses marques de la venue de mon Sauveur, et du dessein qu'il a de me sauver ! signe le plus naturel, mais en même temps signe le plus efficace, puisqu'il commence déjà à produire les merveilleux effets pour lesquels le Sauveur est né, comme je vais vous le montrer dans la seconde partie.

DEUXIÈME   PARTIE.

Non, Chrétiens, à en juger par l'expérience et par l'événement, jamais Dieu, tout Dieu qu'il est, n'a donné aux hommes de signe plus efficace, ni d'une plus surprenante vertu, que celui qu'il nous donne dans la naissance de son Fils. Car, malgré les oppositions et les contradictions du monde, ce signe a sanctifié le monde et tous les états du monde. Miracle dont je ne veux point d'autre preuve que l'étable de Bethléem, puisque c'est là que, malgré l'infidélité du monde, ce signe de l'enfance de Jésus-Christ a rempli les ignorants et les simples de la science de Dieu, et a captivé les sages et les savants sous l'obéissance de la foi ; là que, malgré la cupidité du monde, ce signe de la pauvreté de Jésus-Christ a fait aimer aux pauvres leur misère et a détaché les riches de leurs richesses, là que, malgré l'orgueil du monde, ce signe des abaissements de Jésus-Christ a élevé dans l'ordre de la grâce de vils sujets, et a persuadé aux grands et aux puissants du siècle de se faire petits et humbles devant Dieu. Donnons jour à ces pensées. Qu'avez-vous compris, quand j'ai dit le monde sanctifié, et sanctifié dans tous ses états, sinon ces changements tout divins,ces effets naturels qu'a opérés la naissance du Fils de Dieu dans toutes les conditions qui partagent le monde, c'est-à-dire la simplicité éclairée, et la

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prudence humaine obligée de renoncer à ses propres vues ; la pauvreté reconnue pour béatitude, et l'opulence consacrée à la piété et à la religion ; la bassesse rendue capable de servir à Dieu d'instrument pour les plus grandes choses, et la grandeur soumise à Dieu par la grâce de l'Evangile, et dévouée au culte de Dieu? Car ce sont là les merveilles que l'étable de Bethléem nous découvre sensiblement, d'une part dans les pasteurs, et de l'autre dans les mages : et c'est aussi ce que j'appelle le miracle de la sanctification du monde. Dans les pasteurs, nous voyons des hommes grossiers devenus spirituels et intelligents, et dans les mages, des hommes intelligents et spirituels devenus dociles et fidèles ; dans les pasteurs, des pauvres glorifiant Dieu et s'estimant riches, et dans les mages, des riches pauvres de cœur et se dépouillant sans peine de leurs trésors; dans les pasteurs, des sujets méprisables selon le monde, choisis pour être les premiers apôtres de Jésus-Christ, et dans les mages, des grands de la terre humiliés et prosternés aux pieds de ce nouveau Messie. Miracle subsistant, qui, de l'étable de Bethléem, s'est répandu par un autre miracle dans tout le monde chrétien. Miracle qui va vous faire voir la vertu toute-puissante de ce signe par où l'ange annonce aujourd'hui la venue du Sauveur : Natus est vobis hodie Salvator, et hoc vobis signum (1). Appliquez-vous, mes chers auditeurs; tout ceci renferme pour nous des instructions bien solides et bien importantes.

Des simples et des ignorants (car puisque Jésus-Christ dans le mystère de ce jour leur a donné la préférence en les appelant les premiers à son berceau, il est juste de commencer par eux), des simples éclairés de Dieu, des pauvres glorifiant Dieu, et dans leur condition s'estimant riches, c'est ce qui paraît dans les pasteurs, et ce que le signe de la pauvreté de Jésus-Christ opéra divinement dans leurs personnes.  Ils passaient la nuit, dit l'évangéliste, à garder leurs troupeaux, lorsque tout à coup ils se trouvent investis d'une  lumière  céleste qui les frappe : Et claritas Dei circumfulsit illos (1). Pénétrés de cette lumière, et intérieurement émus, ils se disent l'un à l'autre: Allons, voyons ce qui est arrivé, et instruisons-nous de ce que Je  Seigneur veut ici nous faire connaître. Ils viennent à Bethléem, ils entrent dans l'étable, ils aperçoivent l'enfant dans la crèche; et, à la vue de ce signe, ils comprennent que c'est le Verbe de Dieu, ce Verbe incréé,  mais fait

1 Luc, II, 12. — 2 Ibid., 9.

homme pour sauver les hommes : Videntes cognoverunt de Verbo quod dictum erat illis de puero hoc (1). Prenez garde, s'il vous plaît : ce signe de la crèche ne les trouble point, ne les rebute point, ne les scandalise point; au contraire, c'est par là qu'ils discernent le don de Dieu ; c'est par ce signe qu'ils se sentent excités à bénir le ciel. Car ils regardent ce Dieu naissant, non-seulement comme leur consolation, mais comme leur gloire; ils se tiennent honorés de lui être semblables, et ils découvrent en lui leur bonheur et les prérogatives intimes de leur condition. Touchés donc de ce signe, ils adorent dans Jésus-Christ la pauvreté, qui jusque-là avait été le sujet de leurs chagrins et de leurs plaintes. Ils s'en retournent comblés de joie, contents de ce qu'ils sont, déplorant le sort des riches de Jérusalem, bien loin de l'envier; heureux en qualité de pauvres  d'être les élus d'un Dieu pauvre comme eux, et les prémices de sa rédemption : Et reversi sunt glorificantes et  laudantes  Deum (1).  Ce n'est point encore assez pour eux de l'avoir connu , ce Dieu pauvre ; ils l'annoncent de toutes parts ; ils publient les merveilles de sa naissance, et tous ceux qui les écoutent en sont surpris et ravis : Et omnes qui audierunt, mirati sunt (1) Qu'est-ce que tout cela? demande saint Chrysostome ; par où ces bergers dans un moment sont-ils devenus si intelligents et si spirituels ? d'où leur est venu ce don de pénétration, cette science de Dieu dont ils sont remplis ? comment l'ont-ils si tôt acquise, et où ont-ils appris le secret de la communiquer si aisément et si parfaitement aux autres ? Ah ? mes Frères, reconnaissons ici la Providence, et rendons-lui, avec des cœurs dociles, les hommages de notre foi : tout cela est le merveilleux effet de la crèche du Sauveur, et voici comment : comprenez et goûtez cette moralité, si essentielle au christianisme que vous professez.

La pauvreté, dit saint Bernard, abondait sur la terre; mais on n'en savait pas le prix: et c'était de là néanmoins que dépendait le salut de la plus grande partie du monde, puisque, dans l'ordre des conseils de Dieu , la plus grande partie du monde devait avoir la pauvreté pour partage. Que fait Jésus-Christ, il vient apprendre au monde à l'estimer : cette pauvreté était un trésor caché que chacun possédait sans le connaître, ou, pour mieux dire, que les hommes tout mondains et tout charnels possédaient malgré eux, et sans le vouloir; il vient leur en donner une juste idée, et

1 Luc, II, 17. — 2 Ibid., 20. — 3 Ibid., 18.

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leur en montrer la valeur. Et, en effet, à peine a-t il paru avec les marques précieuses de la pauvreté, que voilà des hommes, quoique charnels, persuadés du prix inestimable de ce trésor, ravis de l'avoir trouvé, prêts à tout quitter pour s'en assurer la possession, louant Dieu d'y être parvenus : Glorificantes et laudantes Deum (1). Parlons plus clairement. La pauvreté abondait sur la terre, mais, comme ajoute saint Bernard, ce n'était pas celle qui devait béatifier les hommes, et servir de titre pour l'héritage du royaume de Dieu. Car qu'était-ce que la pauvreté qui régnait sur la terre? Une pauvreté dont on gémissait, dont on rougissait, dont on murmurait ; et celle par où Ton devait entrer dans le royaume de Dieu était au moins une pauvreté acceptée avec soumission, soufferte avec résignation, convertie par un saint usage en bénédiction : or voilà celle dont le Fils de Dieu lève aujourd'hui l'étendard, en proposant le signe de sa crèche ; et vous savez avec quelle ardeur et quel zèle cet étendard a été suivi. Donnons encore à ceci un nouvel éclaircissement. Avant Jésus-Christ, on voyait des pauvres dans le inonde ; mais des pauvres, reprend saint Bernard , qui s'estimaient malheureux de l'être; des pauvres qui, souffrant toutes les incommodités de la pauvreté, n'en avaient ni la vertu ni le mérite, et qui, n'ayant pas les avantagea des richesses, en avaient toute la corruption et tout le désordre; des pauvres sans humilité, sans piété, souvent sans conscience et sans religion ; des pauvres dont l'indigence et la misère n'empêchaient pas le libertinage des mœurs, et qu'elle rendait au contraire plus vicieux et plus dissolus; en un mot, des pauvres réprouvés de Dieu par l'abus qu'ils faisaient de la pauvreté même. Voilà de quoi le monde était plein ; et il fallait, pour sanctifier le monde, des pauvres d'un caractère tout différent; c'est-à-dire des pauvres aimant leur pauvreté, profilant de leur pauvreté, honorant Dieu, et remerciant Dieu dans leur pauvreté; des pauvres en qui la pauvreté fût le fond d'une vie pure et innocente; des pauvres appliqués à leurs devoirs, vigilants, fervents, laborieux; des pauvres dont la religion fit respecter la condition, et dont la condition fût un état avantageux pour la religion. Or, grâces à celui dont nous célébrons la naissance, c'est par la vertu de sa crèche que le monde a vu de semblables pauvres ; et l'on peut dire que par là ce signe de la crèche a changé la face du monde, puisque partout où

1 Luc, II, 20.

il a été reconnu, la pauvreté, changeant de nature et de qualité, a rempli le monde de justes, de saints, de prédestinés; au lieu qu'auparavant elle le remplissait d'hommes inutiles, d'hommes vagabonds , et souvent de scélérats.

Sortons de l'étable de Bethléem, et par une autre preuve encore plus touchante, convainquons-nous de cette vérité. Qui a fait dans l'Eglise de Dieu tant de pauvres volontaires, dont la sainteté, aussi bien que la profession, est encore de nos jours l'ornement du christianisme? La vue de la crèche de Jésus-Christ : voilà ce qui a peuplé le monde chrétien de ces pauvres évangéliques, qui, par un esprit de foi, se sont fait un bonheur et un mérite de quitter tout et de se dépouiller de tout. Le monde profane les a traités de fous et d'insensés; mais en vue de cette crèche, ils ont tenu à honneur d'être réputés fous et insensés dans l'idée du monde profane, pourvu qu'ils eussent l'avantage d'être en cela même plus conformes à ce Dieu naissant. Des millions de fidèles, d'opulents qu'ils étaient, ont renoncé, pour le suivre, à toute la fortune du siècle; des hommes comblés de biens ont, à l'exemple de 3Ioïse, préféré les misères de ce Dieu Sauveur et celles de son peuple, à toutes les richesses de l'Egypte ; des vierges, illustres par leur sang, ont sacrifié, pour devenir ses épouses, les plus grandes espérances ; des princesses, pour se rendre dans sa maison d'humbles servantes, ont abandonné toutes leurs prétentions et tous leurs droits. Tel est le miracle dont nous sommes témoins, et, malgré l'iniquité du monde, ce miracle subsistera jusqu'à la fin des siècles; c'est-à-dire jusqu'à la fin des siècles il y aura des pauvres parfaits, des pauvres héritiers du royaume céleste, et cohéritiers du Dieu pauvre qui est venu leur en tracer le chemin et les y appeler.

Peuples qui m'écoutez, voilà ce qui doit vous remplir d'une confiance chrétienne et vous consoler, vous professez une religion qui relève votre bassesse, qui honore votre pauvreté, qui béatifie vos misères, et qui vous en découvre les avantages dans la personne de votre Dieu. Vous êtes peu de choses selon le monde ; mais c'est par là même qu'il ne tient qu'à vous d'être les sujets les plus propres au royaume de Dieu, puisque Dieu se plaît à répandre sur vous les richesses de sa grâce. Si vous connaissiez le don précieux que vous possédez et qui est en vous, si vous saviez estimer votre pauvreté ce qu'elle vaut, vous ne penseriez qu'à bénir le ciel ; et, vous félicitant vous-mêmes de la

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conformité de votre état avec l'état de Jésus-Christ, vous goûteriez sensiblement ce que votre infidélité a tant de peine à comprendre et peut-être à croire, je veux dire le bonheur et le prix de votre condition.

Au contraire, grands du monde, sages du monde, riches et puissants du monde, voilà votre humiliation, et ce qui doit vous faire marcher dans la voie de Dieu avec crainte et avec tremblement. Vous adorez un Dieu qui, se faisant homme, n'a rien voulu être de ce que vous êtes; et qui, par un dessein particulier, a affecté d'être tout ce que vous n'êtes pas : un Dieu qui, venant au monde, a méprisé toute la grandeur et toute la prospérité humaine, les regardant comme des obstacles à la fin de sa mission : un Dieu qui dans cette vue a appelé les pauvres et les petits préférablement à vous, et qui par là (oserais-je me servir de ce terme, si je n'avais de quoi vous l'adoucir?), qui, dis-je, par là semblerait presque vous avoir dédaignés; car, en qualité de prédicateurs de l'Evangile, nous ne pouvons, mes Frères, disait saint Cyprien, quelque zèle et même quelque respect que nous ayons pour vos personnes, vous dissimuler cette vérité affligeante : mais écoutez-moi, et comprenez-en bien l'adoucissement. Car il n'est point absolument vrai que ce Dieu pauvre ait en effet rebuté ni dédaigné la grandeur du monde; et j'avance même que, bien loin de Ja dédaigner, il a eu dans sa naissance des égards pour elle, jusqu'à la rechercher et à se l'attirer; mais c'est ici que je reconnais encore la vertu miraculeuse du signe de la crèche, et que j'adore les conseils de Dieu. Comme la vertu de ce signe a paru dans les petits, en les élevant aux plus hautes fonctions de l'apostolat ; dans les simples, en les éclairant des plus vives lumières de la foi ; dans les pauvres, en les enrichissant des plus précieux dons de la grâce : aussi, par un autre prodige, ce même signe de la crèche a-t-il fait paraître sa vertu dans les grands, en les réduisant à s'abaisser devant Jésus-Christ; dans les sages, en les soumettant à la simplicité de la foi; dans les riches, en les détachant de leurs richesses, et les rendant pauvres de cœur. C'est de quoi nous avons la preuve dans l'exemple des mages, mais une preuve à laquelle je défie les cœurs les plus endurcis de résister, s'ils s'appliquent à en sentir toute la force. Car Jésus-Christ naît dans la Judée; et des mages, c'est-à-dire des hommes savants, des puissants, des opulents du siècle, des rois même viennent des extrémités de l'orient pour le chercher. Après avoir abandonné pour cela leurs Etats, après avoir supporté les fatigues d'un long voyage, après avoir essuyé mille dangers, ils arrivent à Bethléem, ils entrent dans l'étable, et là que trouvent-ils? Un enfant couché dans une crèche. Mais cet enfant, est-ce donc le Dieu qu'ils sont venus reconnaître? Oui, Chrétiens, c'est lui-même; et c'est justement à ce signe de la crèche qu'ils le reconnaissent. Sans délibérer, sans examiner, dès qu'ils l'aperçoivent, ils se prosternent devant lui ; et non contents de lui sacrifier leurs trésors en les lui offrant, ils lui sacrifient leur raison en l'adorant.

Ah! Chrétiens, achevons de nous instruire dans cet excellent modèle que Dieu nous propose. Il est vrai, les mages ne voient qu'une crèche et qu'un enfant; mais c'est la merveille de Dieu, que ce signe de l'enfance et de la crèche de Jésus-Christ ait assez de pouvoir sur leurs esprits pour leur faire adorer dans cet enfant ce qui semble moins digne de leurs adorations, qu'il fasse assez d'impression sur leurs cœurs pour en arracher dans un moment les passions les plus vives et les plus enracinées, et qu'il soit assez efficace pour les humilier sous le joug de la foi. Après cela, douterons-nous que ce signe ne soit le signe du Dieu Sauveur? Je prétends que ce seul miracle de la conversion des mages en est un témoignage plus éclatant que tout ce que Jésus-Christ fera jamais; et que les aveugles-nés guéris, que les morts de quatre jours ressuscites, ne seront point des signes plus authentiques de sa divinité et de sa mission que ce qui paraît dans l'étable de Bethléem, c'est-à-dire que des grands du monde, que des riches du monde, que des sages du monde, soumis à l'empire de Dieu. C'est un grand miracle que des hommes simples et ignorants, comme les pasteurs, parviennent tout à coup à la connaissance des plus hauts mystères, et soient remplis des lumières divines; mais un miracle sans contredit encore plus grand, c'est que des hommes versés dans les sciences humaines et adorateurs de leur fausse prudence, y renoncent pour ne plus suivre que les vues obscures de  la foi. Car entre la sagesse du monde et l'obéissance de la foi, il y a bien plus d'opposition qu'entre la simplicité de l'esprit et les lumières du ciel, puisque Dieu prend plaisir à se communiquer aux simples : Et cum simplicibiis sermocinatio ejus (1). Quand donc je vois des bergers éclairés de Dieu, connaissant le Verbe fait chair, et

1 Prov., III, 32.

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l'annonçant, le glorifiant, j'en suis moins surpris, parce que ce sont là les voies ordinaires de la Providence; mais au contraire, la sagesse du monde étant si opposée aux révélations de Dieu, voulant raisonner sur tout, voulant avoir l'évidence de tout, voulant décider de tout selon ses vues, ce qui m'étonne, c'est de la voir si docile dans les mages et si souple. Frappé de ce changement, j'étends, s'il m'est permis, la proposition de Jésus-Christ, lorsqu'il disait à son Père : Confiteor tibi, Pater, quia abscondisti hœc a sapientibus et prudentïbus, et revelasti ea parvulis (1) ; Je vous bénis, mon Père, de ce que vous avez caché toutes ces choses aux sages et aux prudents du siècle, pour les révéler aux petits. Car je dis à Dieu : Soyez éternellement béni, Seigneur, de les avoir révélées aux savants et aux sages ! et quand je le dis ainsi, je ne détruis en aucune manière la parole du Fils de Dieu, puisqu'il a fallu, pour recevoir cette foi et pour croire ces ineffables mystères, que les savants et les sages soient devenus petits comme des enfants : Et revelasti ea parvulis.

C'est un grand miracle que des pauvres, tels qu'étaient les pasteurs, apprenaient à estimer la pauvreté, jusqu'à s'en faire un bonheur et un sujet d'action de grâces : mais un miracle sans doute encore plus grand, c'est que des riches se détachent de leurs richesses, et deviennent pauvres de cœur : car il est bien plus difficile d'allier ensemble l'opulence et la pauvreté de cœur, que cette même pauvreté de cœur et une pauvreté réelle et véritable. Que des bergers donc, nés dans la disette, accoutumés à vivre dans l'indigence et à manquer des commodités de la vie, se bornent à leur état et en soient contents, c'est ce que j'ai moins de peine à comprendre : mais la possession des richesses étant un poison si subtil pour corrompre le cœur, et une amorce si puissante pour le surprendre et pour l'attacher, que les mages, je veux dire que des riches, éteignent dans eux toute affection à ces biens trompeurs et enchanteurs ; qu'ils déposent leurs trésors aux pieds de Jésus-Christ pour l'en rendre maître, et qu'ils consentent à n'avoir plus désormais, s'il le faut, d'autre héritage sur la terre que sa pauvreté ; qu'au moins dans leur estime ils la préfèrent, cette pauvreté chrétienne, à toute la fortune du monde ; c'est ce que je ne puis assez admirer. Touché de ce prodige, je m'adresse à vous, riches, et je ne vous dis plus, comme saint Jacques : Tremblez, gémissez, déplorez le malheur de votre état :

1 Matth., XI, 25.

Agite nunc, divites; plorate ululantes in miseriis vestris (1) ; mais je vous dis : Prenez confiance, et consolez-vous ; car Jésus-Christ est venu appeler et sauver les riches aussi bien que les pauvres. Mais du reste, quels riches? observez-le bien, et voilà en quoi ce que je dis s'accorde parfaitement avec ce que dit ce saint apôtre. Car ces riches que Jésus-Christ reçoit à sa suite, et à qui il destine sa gloire, ce sont des riches détrompés du vain éclat des richesses, des riches prêts à lui sacrifier toutes leurs richesses, des riches pauvres de volonté et en esprit, et disposés, quand il lui plaira, à l'être pour lui et comme lui, réellement et en effet.

C'est un grand miracle que, malgré la bassesse de leur condition, Dieu ait suscité les pasteurs pour être comme les premiers apôtres du Messie, et pour publier dans le monde sa venue ; mais un miracle encore bien plus grand, c'est que, malgré l'orgueil presque inséparable de la puissance humaine, Dieu dans les mages ait inspiré aux puissants du siècle tous les sentiments de la vraie humilité ; car l'humilité dans la grandeur est le chef-d'œuvre de la grâce. Ainsi, sans me contenter de vous dire, avec l'apôtre saint Paul, que Dieu a choisi les faibles pour confondre les forts, et les petits pour humilier les grands : Infirma mundi elegit Deus ut confundat fortia (2) ; je puis ajouter qu'il a pareillement choisi les forts pour instruire les faibles, et les grands pour servir de modèles aux petits. Mais du reste, quels grands? prenez garde ; voici l'éclaircissement de ma pensée, et par où elle convient avec celle du maître des Gentils : des grands descendus volontairement, et par leur choix, au rang des petits ; des grands prévenus d'un saint mépris pour toute la pompe qui les environne, et plus petits à leurs yeux qu'ils ne sont grands devant les hommes; des grands qui ne prisent leur grandeur qu'autant qu'elle peut servir à s'abaisser plus profondément aux pieds de l'Homme-Dieu ; des grands jaloux, non de leur gloire, mais de la gloire de Dieu ; préparés à tout entreprendre, non pour dominer, mais pour obéir à Dieu ; non pour se faire honorer et craindre, mais pour faire honorer et craindre Dieu ; non pour se chercher eux-mêmes et leurs propres avantages, mais pour maintenir les droits et les intérêts de Dieu.

Voilà, mes chers auditeurs, ce qu'a pu opérer le signe de la crèche, et ce qu'il doit encore opérer dans chacun de vous, si vous voulez que ce soit pour vous un signe de salut : il faut

1 Jac., V, 1. —2 2 Cor., I, 27.

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qu'il corrige toutes vos erreurs, et qu'il vous fasse prendre des maximes toutes contraires à la sagesse du monde; il faut qu'il amortisse le feu de cette avare convoitise qui vous consume, et qu'il vous dégage de toute attache aux biens périssables du monde; il faut qu'il réprime vos ambitieux désirs, et qu'il bannisse de votre cœur toutes les vanités et tout le faste du monde. Autrement, craignez la vertu de ce signe, bien loin d'y mettre votre confiance ; car ce signe de salut, pour les autres, ne pourrait être pour vous qu'un signe de réprobation : signe vénérable et tout divin, en quoi consiste le caractère propre du christianisme, et par où d'abord il s'est fait connaître. Mais grâces soient rendues au Dieu immortel qui nous fait voir encore aujourd'hui, pour notre consolation, ce signe respecté, révéré, adoré par le premier roi du monde ; je veux dire qui nous fait voir le premier roi du monde fidèle à Jésus-Christ, déclaré pour Jésus-Christ, saintement occupé à étendre la gloire de Jésus-Christ, et à combattre les ennemis de son Eglise et de sa foi. L'hérésie abattue, l'impiété réprimée, le duel aboli, le sacrilège recherché et hautement vengé, tant d'autres monstres dont Votre Majesté, Sire, a purgé la France, et qu'elle a bannis de sa cour, en seront d'éternelles preuves. Le dirai-je néanmoins? et pourquoi ne le dirai-je pas, puisqu'il y va des intérêts du Seigneur, et que je parle devant un roi à qui les intérêts du Seigneur sont si chers? de ces monstres que Votre Majesté poursuit, et contre qui elle a déjà si heureusement employé son autorité royale, il en reste encore, Sire, qui demandent votre zèle et tout votre zèle. L'Ecriture me défend de les nommer; mais il me suffit que Votre Majesté les connaisse, et qu'elle les déteste. Elle peut tout, et la seule horreur qu'elle en a conçue sera plus efficace que toutes les lois pour en arrêter le cours. Ils ne soutiendront pas sa disgrâce , ni le poids de son indignation;

et quand elle voudra, ces vices honteux au nom chrétien cesseront d'outrager Dieu et de scandaliser les hommes. C'est pour cela, Sire, que le ciel vous a placé sur le trône ; c'est pour cela qu'il a versé si abondamment sur votre personne sacrée les dons de force, de sagesse, de piété, qui vous distinguent entre tous les monarques de l'univers ; mais c'est par là même aussi que Votre Majesté attirera sur elle toutes les bénédictions dont Dieu récompensa autrefois la religion de David : Car je le protégerai, dit le Seigneur, parlant de ce saint roi, je l'appuierai ; ma main s'étendra pour le secourir, et mon bras le fortifiera; j'exterminerai ses ennemis de devant ses yeux, toutes ses entreprises réussiront, enfin j'en ferai mon fils aîné, et je relèverai au-dessus de tous les rois de la terre : Et ego primogenitum ponam illum, excelsum prœ regibus terrœ (1) ; oracle accompli dans Votre Majesté, encore plus visiblement que dans le religieux prince en faveur duquel il fut d'abord prononcé. Nous n'en doutons point, Sire : voilà d'où sont venus et d'où viennent sans interruption ces prospérités et ces succès qui ont étonné toute l'Europe, et dont le bruit s'est répandu jusques aux extrémités de la terre. A ces succès, ô mon Dieu, à ces prospérités passées, vous en ajouterez de nouvelles : vous bénirez toujours un roi dont le premier soin est de vous honorer et de vous servir, dont le souhait le plus ardent est de faire de sa cour une cour chrétienne, de son royaume un royaume chrétien, et du monde même, s'il en était maître, un monde chrétien. Ainsi pourrez-vous, Sire, attendre tout d'un Dieu à qui vous donnez tous les jours des marques si sensibles de votre piété, et qui tous les jours vous donne des marques si éclatantes de sa protection. Il n'en demeurera pas là ; l'avenir répondra au passé, et l'éternité bienheureuse mettra le comble à de longues et de glorieuses années : c'est ce que je vous souhaite, au nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit.

1 Psalm., LXXXVIII,28.

CIRCONCISION DE JÉSUS-CHRIST

CIRCONCISION DE JÉSUS-CHRIST

SERMON SUR LA CIRCONCISION DE JÉSUS-CHRIST.

ANALYSE.

Sujet. Lorsque le huitième jour fut arrivé où l'enfant devait être circoncis, on le nomma Jésus, ainsi que range l'avait marqué avant qu’il eût été conçu dans le sein de Marie, sa mère.

Pourquoi attend-on que l'enfant soit circoncis pour lui donner le nom de Jésus, c'est-à-dire de Sauveur? et quel rapport le nom de Sauveur peut-il avoir avec la circoncision du Fils de Dieu ? Importante question qui servira de fond à ce discours.

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Division. Il fallait que Jésus-Christ, pour être parfaitement Sauveur, non-seulement en fit lui-même la fonction, mais qu'il nous apprit quelle devait être, pour l'accomplissement de ce grand ouvrage, notre coopération. Or, dans ce mystère, il s'est admirablement acquitté de ces deux devoirs. Il a commencé à nous sauver par l'obéissance qu'il a rendue à la loi de l'ancienne circoncision, qui était la circoncision de la chair : première partie; et il nous a donné un moyen sûr pour nous aider nous-mêmes à nous sauver, par la loi qu'il a établie de la circoncision nouvelle, qui est la circoncision du cœur : deuxième partie.

Première partie. Jésus-Christ a commencé à nous sauver par l'obéissance qu'il a rendue à la loi de l'ancienne circoncision : car au moment où il fut circoncis, 1° il se trouva dans la disposition prochaine et nécessaire pour pouvoir être la victime du péché; 2° il offrit à Dieu les prémices de son sang adorable, qui devait être le remède du péché; 3° il s'engagea à répandre ce même sang plus abondamment sur la croix, pour la réparation entière du péché.

1° Au moment qu'il fut circoncis, il se trouva dans la disposition prochaine et nécessaire pour pouvoir être la victime du péché, et par conséquent pour être parfaitement Sauveur : car, pour sauver des pécheurs et des coupables, il fallait un juste, mais un juste, dit saint Augustin, qui pût satisfaire à Dieu dans toute la rigueur de sa justice, et pour cela même un juste sur qui pût tomber la malédiction que traîne après soi le péché, et le châtiment qui lui est dû. Ce juste, c'était Jésus-Christ. Il ne devait pu être pécheur : comme pécheur, il eût été rejeté de Dieu. Il ne suffisait pas qu'il fût juste : comme juste, il n'aurait pu être l'objet des vengeances de Dieu. Mais en qualité de médiateur, il devait, quoique exempt du péché et impeccable même, tenir une espèce de milieu entre l'innocence et le péché ; et ce milieu entre l'innocence et le péché, ajoute saint Augustin, c'était qu'il eût la marque du péché. Or, où a-t-il pris la marque du péché? dans sa circoncision.

2° Au moment qu'il fut circoncis, il offrit à Dieu les prémices de son sang adorable, qui devait être le remède du péché. La moindre action du Fils de Dieu pouvait suffire pour nous racheter : mais dans l'ordre des décrets divins, et de cette rigide satisfaction à laquelle il s'était soumis, il fallait qu'il lui en coûtât du sang, et c'est aujourd'hui qu'il commence à accomplir cette condition. Dion différent des prêtres de Baal, qui, pour honorer leur dieu, se faisaient de douloureuses incisions, jusqu'à ce qu'ils lussent tout couverts de sang, c'est pour sauver son peuple que, tout Dieu qu'il est, il endure une sanglante opération.

3° Au moment qu'il fut circoncis, il s'engagea à répandre son sang plus abondamment sur la croix, pour la réparation entière du péché. Car, selon saint Paul, tout homme qui se faisait circoncire se chargeait d'accomplir toute la loi. Or, l'accomplissement delà loi, dit saint Jérôme, par rapport à Jésus-Christ, c'était la mort de Jésus-Christ même; puisqu'il était la fin de la loi, et qu'il n'en devait être la fin que par la consommation du sacrifice de son humanité sainte.

Ce n'est donc pas sans raison que le nom de Jésus lui est donné dans ce mystère : et le sang qu'il verse pour nous sauver nous bit bien voir de quel prix est notre salut, et quelle estime nous en devons faire.

Deuxième partie. Jésus-Christ nous a donné un moyen sûr pour nous aider nous-mêmes à nous sauver, par la loi qu'il a établie de la circoncision nouvelle. Celte nouvelle circoncision est la circoncision du cœur: 1° il nous en fait une loi, 2° il nous en explique le précepte, 3° il nous en facilite l'usage.

1° Il nous propose la circoncision du cœur, et il nous en fait une loi : car il n'abolit l'ancienne circoncision, ou plutôt l'ancienne circoncision ne finit en lui, que parce qu'il établit la nouvelle. Circoncision du cœur, c'est-à-dire retranchements de tous les désirs criminels et de toutes les passions déréglées. Circoncision nécessaire pour le salut, puisque la source de tous nos péchés, ce sont nos désirs et nos passions. Circoncision entière, qui s'étend à tout et qui n'excepte rien : il ne faut qu'une passion pour nous damner.

2° Il nous explique le précepte de cette circoncision nouvelle; comment? par son exemple : car dans sa circoncision nous trouvons les quatre passions les plus dominantes et les plus difficiles à vaincre, parfaitement sanctifiées et soumises à Dieu : celle de la liberté, par l'obéissance qu'il rend à une loi qui ne l'obligeait point; celle de l'intérêt, par le dépouillement et le dénuement où il veut paraître; celle de l'honneur, par ce caractère ignominieux du péché, dont il consent à subir toute la honte; et celle du plaisir, par cette opération douloureuse qu'il souffre. Voilà surtout les quatre passions que nous devons nous-mêmes déraciner de notre coeur.

3° Il nous facilite l'usage de cette nouvelle circoncision, par où? par la vertu même du sang qu'il commence à répandre. Ce sang divin porte avec soi une double grâce : grâce intérieure, qui est celle du Sauveur; grâce extérieure, qui est celle de l'exemple. Profitons-en, et entrons ainsi dans cette année, qui sera peut-être la dernière de notre vie.

Postquam consummati sunt dits octo, ut circumeideretur puer, vocatum est nomen ejus Jesus, quod vocalum est ab angelo priusquam in utero conciperetur.

Lorsque le huitième jour fut arrivé, où l'enfant devait être circoncis, on le nomma Jésus, ainsi que l'ange l'avait marqué avant qu'il eût été conçu dans le sein de Marie, sa mère. (Saint Luc, chap. II, 21.)

L'ange n'était que le ministre choisi de Dieu pour apporter du ciel ce nom de Jésus ; mais Dieu même en était l'auteur, et il n'appartenait qu'à Dieu de le pouvoir être. C'est-à-dire que Dieu seul pouvait donner à l'enfant qui venait de naître le nom de Sauveur, non-seulement parce qu'il fallait pour cela une autorité supérieure à celle des anges et des hommes, mais parce qu'il n'y avait que Dieu qui pût parfaitement comprendre tout le sens et toute l'étendue de ce saint nom : nom divin, qui ne peut être prononcé avec respect que par un mouvement particulier du Saint-Esprit : Nemo

potest dicere Dominus Jesus, nisi in Spiritu sancto (1); nom vénérable qui fait fléchir tout genou et qui humilie toute grandeur : In nomine Jesu omne genu flectatur (2); nom sacré que l'enfer redoute, et qui suffit pour mettre en fuite les démons : In nomine meo dœmonia ejicient (3); nom plein de force, et en vertu duquel se sont faits les plus authentiques et les plus éclatants miracles : In nomine Jesu Christi surge et ambula (4); nom salutaire dont les sacrements de la loi nouvelle tirent toute leur efficace : His auditis baptizabantur in nomine Domini Jesu (5); nom tout-puissant auprès de Dieu, et dont le mérite infini engage le Père céleste à exaucer les prières des hommes : Quodcumque petieritis Patrem in nomine meo, dabit vobis (6); nom glorieux que le zèle apostolique a porté

1 1

Cor., XII, 24. — 2 Philip., II, 10. — s Marc, XVI, 17.— 4 Act., III, 6. — 6 Act., XIX, 5. — 6 Joan., XIV, 13.

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aux Gentils et aux rois de la terre : Vas electionis est mihi iste, ut portet nomen meum coram gentibus (1); nom pour la confession duquel les saints se sont fait et un honneur et un bonheur de souffrir les plus sanglants affronts et d'être exposés à tous les outrages : Ibant gaudentes, quoniam digni habiti sunt pro nomine Jesu contumeliam pati (2); enfin nom incomparable et unique, puisqu'il n'y en a point d'autre sous le ciel par qui nous puissions être sauvés : Nec enim aliud nomen est sub cœlo datum hominibus, in quo nos oporteat salvos fieri (3) ; tel est le nom, mes chers auditeurs, que reçoit aujourd'hui le Fils de Marie : Vocatum est nomen ejus Jesus. Mais pourquoi, demande saint Bernard, ce nom si auguste est-il attaché à la circoncision, car il semble que la circoncision convienne plutôt à celui qui doit être sauvé, qu'au Sauveur même : Circumcisio quippe magis salvandi quam Salvatoris esse videtur. Quelle liaison y a-t-il donc entre ces deux mystères ? Pourquoi attend-on que l'enfant soit circoncis pour lui donner le nom de Sauveur, et quel rapport le nom du Sauveur peut-il avoir avec la circoncision de l'enfant? C'est l'importante question que j'entreprends de résoudre, et qui servira de fond à ce discours, où j'ai à vous instruire des vérités du christianisme les plus essentielles. J'ai besoin pour cela du secours d'en-haut, et je ne puis mieux l'obtenir que par l'intercession de celle qui a reçu la plénitude de la grâce. Ave, Maria.

Pour vous faire d'abord concevoir le mystère que nous célébrons, et pour vous en donner une juste idée, je me représente aujourd'hui le Fils de Dieu sous deux qualités différentes que l'Ecriture lui attribue, et qui, réunies dans sa personne, ont fait, si j'ose m'exprimer de la sorte, tout le plan de sa religion. Car je le considère, avec saint Paul, comme consommateur de l'ancienne loi, et comme fondateur et instituteur de la loi nouvelle : comme consommateur de l'ancienne loi, il obéit à la loi; et comme fondateur de la loi nouvelle, il établit et il impose la loi : comme consommateur de l'ancienne loi, il accomplit la circoncision des Juifs, et comme fondateur de la loi nouvelle, il vient publier une autre circoncision bien plus parfaite, et qui est celle des vrais chrétiens : en un mot, comme consommateur de L'ancienne loi, il est lui-même circoncis selon la chair; et comme fondateur de la loi nouvelle, il nous apprend et il nous oblige à être circoncis d'esprit

1 Act., IX, 15. — 2 Act., V, 41. —3 Act., IV, 12.

et de cœur. Voilà, mes chers auditeurs, à quoi se réduit tout le mystère de ce jour; mais voilà au même temps par où je réponds à la difficulté de saint Bernard, et en quoi je découvre le rapport qu'il y a entre la circoncision et le nom de Jésus. Comprenez-le bien, s'il vous plaît : Circumciditur puer, et vocatur Jesus ; On circoncit l'enfant, et on le nomme Jésus, c'est-à-dire Sauveur. Pourquoi Sauveur, au moment qu'il est circoncis? Parce qu'il est certain que Jésus-Christ, en se soumettant à la circoncision judaïque, commença dès lors à faire de sa part tout ce qu'un Dieu-Homme pouvait faire pour nous sauver : c'est ma première proposition ; et parce qu'il n'est pas moins vrai qu'en établissant la circoncision évangélique, il nous a enseigné, comme législateur et comme maître, tout ce que nous devons faire de notre part pour mériter nous-mêmes d'être sauvés : c'est ma seconde proposition. Appliquez-vous à la suite et à l'ordre de ces deux pensées. Le salut de l'homme dépendait essentiellement de deux causes ; de Dieu et de l'homme même : de Dieu, qui en est le principal auteur, et de l'homme même, qui en doit être le coopérateur. Car, comme dit saint Augustin, Dieu, qui nous a créés sans nous, n'a pas voulu, quoiqu'il le pût absolument, nous sauver sans nous. Il fallait donc que Jésus-Christ, pour être parfaitement Sauveur, non-seulement en fît lui même la fonction, mais qu'il nous apprît qu'elle devait être, pour l'accomplissement de ce grand ouvrage, notre coopération. Or je prétends que dans ce mystère il s'est admirablement acquitté de ces deux devoirs : du premier, en s'assujettissant à la circoncision de l'ancienne loi, qui était la circoncision de la chair; et du second, en nous obligeant à la circoncision de la loi nouvelle, qui est la circoncision du cœur. Voilà de quoi nous lui serons éternellement redevables : il nous a sauvés, et il nous a donné un moyen sûr pour travailler nous-mêmes à nous sauver. Si donc il ne nous sauve pas, ou si nous ne nous sauvons pas nous-mêmes, notre perte, dit le Prophète, ne peut venir que de nous : Perditio tua, Israël (1); et c'est ce que nous avons infiniment à craindre. Il a commencé à nous sauver par l'obéissance qu'il a rendue à la loi de l'ancienne circoncision : vous le venez dans la première partie ; et il nous a donné un moyen sûr pour nous aider nous-mêmes à nous sauver, par la loi qu'il a établie de la circoncision nouvelle : je vous le montrerai dans la seconde

1 Osée., XIII, 9.

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partie. C'est tout mon dessein, pour lequel je vous demande et j'attends de vous une favorable attention.

PREMIÈRE  PARTIE.

Oui, Chrétiens, c'est en se soumettant à la circoncision de l'ancienne loi, que le Fils de Dieu s'est montré véritablement Sauveur; et c'est, à proprement parler, dans le mystère de ce jour qu'il a commencé à en exercer l'office : écoutez-en les preuves. Car au moment qu'il fut circoncis, il se trouva dans la disposition prochaine et nécessaire pour pouvoir être la victime du péché. Au moment qu'il fut circoncis, il offrit à Dieu les prémices de son sang adorable, qui devait être le remède du péché. Au moment qu'il fut circoncis, et en vertu de sa circoncision, il s'engagea à répandre ce même sang plus abondamment sur la croix, pour la réparation entière du péché. Trois choses à quoi la rédemption du monde était attachée, et dont la foi nous assure que le salut des hommes dépendait. Trois raisons solides, que je vous prie d'approfondir avec moi, et qui vont vous faire comprendre, mais d'une manière sensible, sur quoi est fondée cette mystérieuse liaison qui se rencontre entre la circoncision de l'enfant et l'imposition du nom de Jésus : Circumciditur, et vocatur Jesus.

Au moment que le Fils de Dieu fut circoncis, il se trouva dans la disposition prochaine et nécessaire pour pouvoir être la victime du péché, et par conséquent pour être parfaitement Sauveur : car, pour sauver l'homme tombé dans la disgrâce de son Dieu, il fallait satisfaire à Dieu dans toute la rigueur de la justice : Dieu le voulait ainsi, et c'est un point de religion qui ne peut être contesté. Pour offrir à Dieu cette satisfaction rigoureuse, il fallait un sujet capable de souffrir et de mourir; la croix et la mort étaient les moyens choisis pour cela dans le conseil de la Sagesse éternelle : toutes les Ecritures nous l'enseignent. Pour être capable de souffrir et de mourir, il fallait au moins avoir la marque du péché; la chose est évidente, et c'est sur quoi roule toute la théologie de saint Paul. Cette marque du péché ne devait être imprimée sur la chair innocente de Jésus-Christ que par sa sainte circoncision ; et en effet, la circoncision, quelque sainte que nous la concevions dans la personne du Sauveur, était en soi, et selon l'institution divine, le sacrement et le sceau de la justification des pécheurs. Que s'ensuit-il de là? vous prévenez déjà ma pensée : il s'ensuit qu'avant que Jésus-Christ fût circoncis, il lui manquait, pour ainsi dire, une condition sans laquelle il ne pouvait pas encore être la victime de ce sacrifice sanglant et douloureux que Dieu exigeait pour notre rédemption. Cette condition, c'est-à-dire ce pouvoir prochain d'être immolé comme victime pour nos péchés, était la suite du mystère de sa circoncision ; et c'est ce que l'évangéliste semble nous déclarer par ces paroles : Postquam consummati sunt dies ut circumcideretur puer, vocation est nomen ejus Jesus ; Lorsque le temps de la circoncision de l'enfant fut venu, et qu'en effet on l'eut circoncis, on lui donna le nom de Jésus. Comme si l'évangéliste nous disait : Jusque-là, quelque perfection et quelque mérite qu'il eût, il ne portait pas encore ce nom, parce qu'il n'avait pas encore tout ce qui lui était nécessaire pour être actuellement Sauveur; mais après la circoncision il eut droit d'être appelé Sauveur, parce qu'il ne lui manquait plus rien pour l'être. Donnons à cette vérité plus d'étendue et plus de jour.

Pour sauver des pécheurs et des coupables (ceci vous surprendra, Chrétiens, mais c'est votre religion que je vous expose), pour sauver des pécheurs et des coupables, il fallait un juste; mais un juste, dit saint Augustin, sur qui pût tomber la malédiction que traîne après soi le péché, et le châtiment qui lui est dû. Or, ce juste, c'était Jésus-Christ : il ne devait pas être pécheur; comme pécheur, il eût été rejeté de Dieu : il ne suffisait pas qu'il fût juste; comme juste, il n'aurait pu être l'objet des vengeances de Dieu : mais en qualité de médiateur, il devait, quoique exempt de péché, et quoique impeccable même, tenir une espèce de milieu entre l'innocence et le péché; et ce milieu entre l'innocence et le péché, ajoute saint Augustin, c'était qu'il eût la marque du péché. Ainsi il fallait que Jésus-Christ fût juste en vérité, et pécheur en apparence : juste en vérité, pour pouvoir justifier les hommes; et pécheur en apparence,  pour pouvoir attirer sur soi  les châtiments   de Dieu.   Car Dieu, tout irrité qu'il était contre les hommes, ne pouvait s'en   prendre à Jésus-Christ, tandis qu'il ne voyait en lui que justice et que sainteté ; et cette irrépréhensible sainteté de Jésus-Christ, quelque désir qu'il eût d'expier nos crimes, le rendait incapable d'en subir pour nous la peine. Que fait-il donc? il prend la forme de pécheur, et par là il se met en état d'être sacrifié pour les pécheurs; car c'est pour cela, dit saint Paul, que Dieu l'a envoyé revêtu

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d'une chair semblable à celle du péché : Deus Filium suum mittens in similitudinem carnis peccati (1). Expression dont les manichéens abusaient, lorsqu'ils concluaient de là que Jésus-Christ n'avait eu qu'une chair apparente ; au lieu que les Pères se servaient du même passage pour combattre l'hérésie des manichéens, et pour prouver contre eux la vérité et la réalité de la chair de Jésus-Christ. En effet, comme raisonnait saint Augustin, l'Apôtre ne dit pas précisément que Dieu a envoyé son Fils avec la ressemblance de la chair : In similitudinem carnis; il s'ensuivrait que Jésus-Christ n'aurait pas été vraiment homme, et cela seul saperait le fondement de tout le christianisme : mais il dit que Dieu l'a envoyé avec une chair semblable à celle du péché : In similitudinem carnis peccati ; pour marquer que la chair de Jésus-Christ a eu l'apparence et la marque du péché, sans avoir jamais contracté la tache du péché ; et c'est ce que nous faisons profession de croire. Il n'en fallait pas davantage , reprend saint Augustin, afin que Jésus-Christ fût en état de souffrir pour nous ; car il y a, dit ce saint docteur, entre Dieu et le péché une telle opposition, que l'apparence seule du péché a suffi pour obliger Dieu à n'épargner pas même le Saint des saints, et pour le déterminer à exécuter sur la chair innocente de Jésus-Christ l'arrêt de notre condamnation. Oui, mes Frères, parce que ce Dieu-Homme est couvert de l'ombre de nos iniquités, Dieu le livrera à la mort, et à la mort de la croix; et parce qu'il a consenti à paraître criminel, il sera traité comme s'il Tétait. Vous diriez, à entendre parler l'Ecriture, que Jésus-Christ, en conséquence de ce mystère, ait été non-seulement pécheur, mais le péché même, parce qu'il en a pris le caractère et la marque : Eum qui non noverat peccatum, pro nobis peccatum fecit (2). Ce sont les termes de saint Paul, qui, pris à la lettre, pourraient nous scandaliser ; mais qui, dans le sens orthodoxe , expriment une des vérités les plus chrétiennes et les plus édifiantes. Celui qui ne connaissait point le péché, a été fait péché pour nous ; c'est-à-dire, celui qui ne connaissait point le péché a paru devant Dieu comme s'il eût été lui-même le péché, et a été traité de Dieu comme le péché même subsistant eût pu mériter de l'être : Eum qui non noverat peccatum, pro nobis peccatum fecit.

Or, dans quel moment de la vie du Sauveur cette étonnante proposition fut-elle exactement

1 Rom., VIII, 3. — 2 Cor., V, 21.

et spécialement vérifiée, et quand peut-on dire que Jésus-Christ s'est pour la première fois présenté aux yeux de son Père, comme s'il eût été le péché même? Au moment de sa circoncision : je m'explique. Dès sa naissance il était homme; mais il n'avait rien encore alors de commun avec les pécheurs. Son incarnation, l'œuvre par excellence du Saint-Esprit, sa génération dans le sein d'une vierge toujours vierge, son entrée miraculeuse dans le monde, tout cela l’éloignait des moindres apparences du péché. Mais aujourd'hui, dit saint Bernard , qu'il se soumet à la loi de la circoncision , cette loi n'ayant été faite que pour les pécheurs, il paraît pécheur. Le voilà donc dans l'état où Dieu le voulait pour l'immoler à sa justice. Avant qu'il subît cette loi, Dieu offensé cherchait une victime pour se satisfaire, et il n'en trouvait point : Super quo percutiam (1) ? disait-il par un de ses prophètes : Sur qui déchargerai-je ma colère, et sur qui dois-je frapper? Sur les coupables qui sont les pécheurs? quand je les aurais tous anéantis, ma gloire n'en serait pas réparée. Sur ce juste qui vient de naître dans l'obscurité d'une étable? c'est mon Fils bien-aimé, en qui je me plais souverainement, et en qui parla même je n'aperçois rien qui puisse mériter ma vengeance. Voilà, mon Dieu , où votre justice en était réduite ; et jusques à l'accomplissement de ce mystère, il n'y avait point encore de Jésus qui pût être pour nos péchés l'hostie de propitiation que vous demandiez. Le Messie qui venait de paraître au monde, pour être trop saint, n'était pas encore en état d'être pour nous un sujet de malédiction : Factus pro nobis maledictum (2) ; et pour être trop digne de votre amour, il ne pouvait encore ni ressentir, ni apaiser votre juste courroux : mais maintenant qu'il porte, comme circoncis, la marque du péché, souffrez, Seigneur, que nous vous le disions avec confiance, nous avons enfin un Sauveur. Vous demandez sur qui vous frapperez pour vous venger : Super quo percutiam ? C'est sur ce divin enfant : car il a désormais tout ce qu'il faut, et tout ce que vous pouvez désirer pour tirer de lui et pour vous donner à vous-même une satisfaction entière. Il a la forme d'un pécheur pour éprouver la rigueur de vos jugements, et il a la sainteté d'un Dieu pour mériter vos miséricordes : en faut-il davantage pour nous sauver? Vengez-vous donc, ô mon Dieu ! pourrais-je ajouter avec respect; vengez-vous aux dépens de la chair de cet agneau,

1 Isa., I, 5. — 2 Galat., III, 13.

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qui devient aujourd'hui semblable à la chair du péché, et qui, par cette ressemblance même, se trouve en état d'être la précieuse matière de ce grand sacrifice, qui doit détruire le péché. C'est ainsi que le Fils de Dieu se met, en voulant être circoncis, dans la disposition prochaine et nécessaire pour sauver les hommes.

Mais en demeure-t-il là ? Non, Chrétiens, sa charité va plus avant : il ne se contente pas d'être en état de nous sauver; il veut dès aujourd'hui en faire l'essai, et dans sa circoncision il en trouve le moyen. Comment cela? En offrant à Dieu les prémices de son sang, qui devait être le prix de notre salut. Il est vrai, disent les théologiens, que la moindre action du Fils de Dieu, eu égard à la dignité de sa personne , pouvait suffire pour nous racheter : mais dans l'ordre des décrets divins, et de cette rigide satisfaction à laquelle il s'était soumis, il fallait qu'il lui en coûtât du sang. Ainsi était-il arrêté, dans le conseil de Dieu, que ce serait lui qui pacifierait par son sang le ciel et la terre, lui qui par son sang nous réconcilierait avec son Père : Pacificans per sanguinem erucis cjus, sive quœ m terris, sire quœ in cœlis sunt (1); et que ce traité de paix entre Dieu et nous ne commencerait à être ratifié que quand le sang du Rédempteur aurait commencé a couler : d'où vient que lui-même il l'appelait le sang de la nouvelle alliance : Hic est sanguis virus novi testamenti (2). Ainsi était-il ordonné que, dans la loi même de grâce, nul péché ne serait remis sans effusion de sang, Sine sanguinis effusione non fit remissio (3); et que le sang de Jésus-Christ aurait seul la vertu de nous purifier et de nous laver : Sanguis Jesu Christi Filii ejus emundat nos ab omni peccato (4). Ainsi la foi nous apprend-elle que l'Eglise, comme épouse du Dieu Sauveur, devait lui appartenir par droit de conquête ; mais que ce droit ne serait fondé que sur l'acquisition qu'il en aurait faite par son sang : Ecclesiam, quam acquisivit sanguine suo (5). Or c'est ici que la condition s'exécute ; et quand je vois, sous le couteau de la circoncision, ce Dieu naissant, je puis vous dire bien mieux que Moïse : Hic est sanguis fœderis, quod pepigit Dominus vobiscum (6) ; Voici le sang du testament et de l'alliance que Dieu a faite en votre laveur. C'est donc proprement en ce jour que commence la rédemption du monde, et que le Fils de Dieu prend possession de sa qualité   de  Sauveur, puisque   c'est en ce jour

1 Coloss., I, 20. — 2 Matth., XXVI, 28. — 3 Hebr., IX, 22.— 4 Joan., J, 7. — 5 Act., IX, 20. — 6 Exod., XXIV, 8.

qu'il en fait les premières fonctions, et qu'il entre dans le sanctuaire, non plus avec le sang des boucs et des taureaux , mais avec son propre sang , en vérifiant à la lettre cette parole de l'Apôtre : Per proprium sanguinem introivit in sancta (1). Ah ! mes Frères, s'écrie saint Augustin, que cette conduite de Jésus-Christ est différente de celle qui nous est représentée dans l'Histoire sainte, au troisième livre des Rois ! Nous lisons que les prophètes et les prêtres de Baal, dans la célèbre contestation qu'ils eurent avec Elie, se faisaient à eux-mêmes, par un zèle superstitieux, et pour honorer leur Dieu, de douloureuses incisions, jusqu'à ce qu'ils fussent couverts de leur sang : Et incidebant se juxta ritum suum cultris et lanceolis, donec perfunderentur sanguine (2). Mais aujourd'hui nous voyons un Dieu qui, par l'excès d'une ardente charité, se fait circoncire pour sauver son peuple. Quelle opposition entre Jésus-Christ et Baal , ou plutôt entre les adorateurs de Baal et ceux du vrai Dieu 1 Dans le temple de Baal, les hommes répandaient leur sang pour leur dieu : et dans le temple du vrai Dieu, c'est Dieu même qui verse son sang pour les hommes. Là un peuple idolâtre déchirait sa chair pour plaire à une fausse divinité ; et ici le Dieu incarné n'épargne pas sa propre chair pour faire un peuple fidèle. Un sang impur offert à Baal, voilà le mystère de l'impiété ; le sang d'un Dieu qui nous purifie, voilà le mystère de l'amour divin. Mais aussi, poursuit saint Augustin, devons-nous reconnaître que dans cette opposition, ou dans ce parallèle, toute la gloire est du côté de Jésus-Christ : car jamais la superstition n'a donné à Baal, ni aux autres dieux des nations, le titre de Sauveur ; il était réservé à Jésus-Christ seul, et ne convenait qu'à lui. Les païens, comme le même saint docteur le montre évidemment dans son admirable traité de la Cité de Dieu, les païens étaient plutôt les sauveurs de leurs dieux, que leurs dieux n'étaient leurs sauveurs : mais pour nous, reprend-il, nous adorons un Dieu, et un Dieu Sauveur ; et de ces deux qualités, l'une nous sert pour conclure l'autre : car nous comprenons que Jésus-Christ n'a rien épargné pour nous sauver, parce qu'il était notre Dieu ; et nous ne pouvons plus douter qu'il ne soit notre Dieu, puisqu'au prix même de son sang il a voulu nous sauver.

Cependant, me direz-vous, ce n'était pas à la circoncision du Fils de Dieu, mais à sa mort,

1 Hebr., IX, 12. — 2 3 Reg., XVIII, 28.

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qu'était attaché le salut du monde : j'en conviens, mes chers auditeurs; mais convenez aussi et souvenez-vous de ce que j'ai ajouté, Bavoir, que la circoncision fut pour le Fils de Dieu un engagement à la mort. Souvenez-vous qu'au moment qu'il fut circoncis, il s'obligea solennellement à consommer sur la croix le sacrifice sanglant dont il ne faisait alors que la première oblation ; et de là reconnaissez avec moi que le salut du monde eut donc encore une connexion essentielle avec notre mystère. Ce ne sont point ici mes propres pensées, ni des spéculations ; c'est l'expresse doctrine de saint Paul, lorsqu'il déclarait aux Calâtes que tout homme qui se faisait circoncire , en vertu de la circoncision même , se chargeait d'accomplir toute la loi : Testificor omni homini circumcidenti se, quoniam debitor est universœ legis faciendœ (1) ; conséquence onéreuse dont le Fils de Dieu fut bien éloigné de se dispenser, puisqu'il protesta depuis hautement qu'il était venu pour l'accomplissement de la loi. Or l'accomplissement de la loi, dit saint Jérôme, par rapport à Jésus-Christ, c'était la mort de Jésus-Christ même, car Jésus-Christ était la fin de la loi : Finis enim legis Christus (2) ; et il n'en devait être la fin que par la consommation du sacrifice de son humanité sainte. Ainsi, du moment qu'il se soumit à être circoncis, il s'engagea, par un pacte solennel, à être crucifié et à mourir : pourquoi? parce que son crucifiement et sa mort étaient le terme et comme le dénouement de toute la loi dont il s'imposait le fardeau, et dont, selon l'expression de l'Apôtre, il devenait, par sa circoncision, le débiteur universel : Debitor universœ legis faciendœ.

Concluons, après saint Bernard, que c'est donc avec justice que le nom de Jésus lui est donné. Ah ! dit ce Père, nous ne devons pas considérer ce Sauveur comme les autres : car mon Jésus n'est pas semblable à ces anciens sauveurs du peuple de Dieu, et ce n'est pas en vain qu'il porte ce nom : Neque enim ad instar priorum, meus iste Jesus nomen vanum aut inane portat. Il n'en a pas seulement l'ombre comme ceux-là, mais la vérité : Non est in eo magni nominis umbra , sed veritas. Quand les princes naissent sur la terre, nous les appelons rois, monarques, souverains ; mais ce sont des titres pour signifier ce qui doit être un jour, et non pas ce qui est. Bien loin d'être en état de gouverner les peuples, ils ne sont pas encore en état de se connaître ; et dans cet

1 Galal , V, 3. — 2 Rom., X, 4.

âge tendre et sans expérience, leur faiblesse les réduit à se laisser conduire par leurs propres sujets, avant qu'ils puissent les conduire eux-mêmes. Mais Jésus-Christ ne commence à prendre la qualité de Sauveur qu'au moment qu'il commence à en faire l'exercice ; et dès ce jour on peut dire de lui ce que l'Ecriture a dit du brave Eléazar, au premier livre des Machabées : Dedit se ut liberaret populum suum, et aequireret sibi nomen aeternum (1) ; Il n'est pas plutôt né, qu'il se livre pour le salut des siens, et pour s'acquérir un nom immortel, qui est le nom de Jésus. N'est- ce pas pour cela, Chrétiens, que ce nom lui a été si cher, et que, dans la pensée de saint Jérôme, il lui a tenu lieu d'une récompense proportionnée à toutes les humiliations de sa circoncision et à tous les travaux de sa vie? N'est-ce pas pour cela qu'il l'a porté sur la croix comme un diadème d'honneur, et qu'ayant souffert que les Juifs lui refusassent devant Pilate le titre de roi, il ne permit jamais qu'ils lui contestassent le nom de Jésus? N'est-ce pas pour cela qu'il a fait publier par toute la terre ce saint nom, ce grand nom, cet auguste nom ? N'est-ce pas, dis-je, parce qu'il n'est rien de plus naturel que de se glorifier des noms qu'on s'est acquis par sa vertu, plutôt que de ceux qu'on tient du hasard, ou du bonheur de la naissance? Or l’Homme-Dieu n'a possédé le nom de Jésus que par titre de conquête : il l'a mérité en sauvant les pécheurs , et il commença à les sauver en voulant répandre son sang et subir la loi de la circoncision.

Mais quoi, mon Dieu, y avait-il donc pour vous tant de gloire à racheter de vils esclaves? trouviez-vous tant de grandeur à vous abaisser si profondément pour eux, et des hommes valaient-ils un sang aussi précieux que le vôtre ? Oui, mon cher auditeur, voilà ce que valait votre âme, et ce qu'elle valait au jugement même de votre Dieu : c'est ainsi qu'il l'a estimée ; et en donnant son sang pour elle, il n'a pas cru trop donner; car son amour, tout libéral qu'il est, n'est pas prodigue. Toujours dirigé par sa sagesse, il conforme les moyens à la lin ; et puisqu'un Dieu souffre déjà pour votre salut, il faut que votre salut soit le juste prix des souffrances d'un Dieu. Or, mes Frères, est-ce là l'estime que vous en faites vous-mêmes? est-ce de la sorte que vous en jugez? Saint Augustin disait : Voyez ce que votre âme, ou plutôt ce que le salut de votre âme a coûté au Dieu Sauveur qui s'en est fait la victime ;

1 Machab., VI, 44.

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et par le sang qu'il a versé vous apprendrez quel bien il a prétendu acheter : Vide quanto emit, et videbis quid emit. Mais je dis, moi : Voyez en combien de rencontres vous l'avez sacrifié, ce salut; en combien de rencontres vous le sacrifiez tous les jours à un vain intérêt, à un plaisir profane, et même si abominable; et de là tirez, à votre confusion, cette triste conséquence, que le premier de tous les biens, le souverain bien, est de tous les biens le plus méprisé. Car si vous l'estimez, je ne dis pas autant qu'il le mérite, puisqu'il est au-dessus de toutes nos vues, et que Dieu seul en peut connaître tout le prix, mais du moins autant que vous le pouvez et que vous le devez, pourquoi l'oubliez-vous, pourquoi l'exposez-vous , pourquoi y renoncez-vous si aisément ? D'où vient que donnant tout au monde, et faisant tout pour des affaires temporelles, vous ne faites rien pour celle-ci ; que vous  ne voulez presque jamais en entendre parler ; que vous craignez ceux à qui le zèle inspire   de   vous   en représenter  les conséquences, et de vous y faire penser; que toutes les pratiques chrétiennes, la prière, la méditation des vérités éternelles, l'assiduité à la parole di! Dieu, la lecture des bons livres, l'usage des  sacrements, moyens de   salut si nécessaires, que tout cela vous fatigue, vous ennuie, vous rebute? Ah ! mes chers auditeurs, quelle opposition entre ce Dieu circoncis et nous, et en cela même quel aveuglement de notre part, et quel renversement! Il fait sa gloire et son plus bel emploi de nous sauver; et nous nous faisons un jeu de nous perdre. Lui était-il donc plus important d'être Sauveur, qu'il ne nous importe d'être sauvés? S'il est Sauveur, est-ce pour lui? et si nous sommes sauvés, n'est-ce pas pour nous-mêmes? Sans être Sauveur, en eût-il été moins heureux, en eût-il été moins Dieu ? et sans être sauvés, que pouvons-nous être, et quel anathème doit tomber sur nous? Cependant, pour être Sauveur, rien ne lui paraît difficile; et pour être sauvés, tout nous devient impossible. Mais ne nous y trompons pas, et ne croyons pas qu'il veuille nous sauver sans nous. Je l'ai dit, et je ne puis trop vous le redire, il veut bien sans nous faire les premières avances ; il  veut  bien sans nous s'immoler pour nous; il veut bien, pour satisfaire à la justice de Dieu, et pour nous mettre en état de l'apaiser nous-mêmes, se charger de nos iniquités, et en devenir la victime ; se présenter à son Père tout couvert de sang, et s'engager à en répandre jusqu'à la dernière goutte : voilà ce qu'il veut, voilà ce qu'il fait, et comment, sans nous, et par une pure miséricorde, il est Sauveur. Mais que dans la suite il vous dispense de tout ce que vous devez contribuer au salut qu'il vous procure ; mais qu'il en fasse tous les frais, et que vous n'y mettiez rien de votre part ; mais qu'il vous transporte et qu'il vous communique tellement tous ses mérites, que vous soyez pleinement déchargés du soin de vous les appliquer; mais que tout innocent qu'il est, et l'innocence même, que tout saint qu'il est, et la sainteté même, il porte toute la peine du péché, et que les pécheurs vivent dans les aises et les commodités de la vie, ce n'est pas là ce qu'il a prétendu, et, si j'ose ainsi m'exprimer, le nom de Jésus entendu de la sorte n'est qu'un fantôme. Il est vrai, disait le grand Apôtre, touché de cette pensée, il est vrai que mon Dieu a souffert pour moi ; mais en acquittant mes dettes, ce que je ne pouvais sans lui, il ne m'a pas dégagé de l'obligation indispensable où je suis de les acquitter moi-même avec lui ; et c'est pour cela que j'accomplis dans ma chair ce qui manque aux souffrances de Jésus-Christ : Adimpleo ea quœ desunt passionum Christi (1). Ainsi parlait saint Paul, et ainsi devons-nous parler nous-mêmes. Mais qu'y a-t-il donc à faire ? C'est, mes Frères, de coopérer avec Jésus-Christ à l'ouvrage de notre salut : et comment? Ne sortons point de notre mystère pour l'apprendre; car si Jésus-Christ a commencé dans ce mystère à nous sauver, par l'obéissance qu'il a rendue à la loi de l'ancienne circoncision, il nous y donne encore un moyen sûr pour nous aider nous-mêmes à nous sauver, par la loi qu'il a établie de la circoncision nouvelle : c'est la seconde partie.

DEUXIÈME  PARTIE.

Une circoncision qui n'est pas seulement extérieure, mais qui pénètre, pour ainsi dire, jusque dans les parties les plus intimes de l’âme : Non quœ inmanifesto est circimicisio (2) ; une circoncision qui n'est plus de la main des hommes, mais qui est l'ouvrage de Dieu, et qui sanctifie l'homme devant Dieu : Circumcisio non manu facta (3); une circoncision qui ne consiste plus dans le dépouillement de la chair, mais dans le renoncement aux vices et aux concupiscences de la chair : In expoliatione corporis carnis (4); une circoncision dont l'esprit et le cœur sont les deux principes, aussi bien que les deux sujets : les deux principes, parce

34. — 2 Rom., II, 28. — 3 Col., II, 11. —4 Ibid.

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qu'elle s'exécute par eux ; et les deux sujets, parce qu'elle s'accomplit en eux : c'est-à-dire une circoncision de cœur, qui se fait non selon la lettre, mais dans la ferveur de l'esprit : Circumcisio cordis in spiritu, non littera (1) ; voilà, mes chers auditeurs, les saintes mais énergiques et vives expressions dont s'est servi le grand Apôtre pour définir ce que j'appelle la nouvelle circoncision, ou la circoncision évangélique ; voilà l'idée qu'il en a conçue ; et par là, dit saint Chrysostome, il nous a marqué l'essentielle différence et la perfection infinie du culte chrétien, comparé à celui des Juifs et des païens. Car les païens, remarque ce Père, pratiquaient un culte tout à la fois charnel et faux ; les Juifs, dans leurs cérémonies, en observaient un pareillement grossier et charnel, mais véritable : les chrétiens seuls ont l'avantage, dans leur religion, d'avoir tout ensemble, et un culte véritable, et un culte spirituel. C'est donc de cette véritable circoncision qu'il s'agit maintenant de vous parler : encore un moment d'attention, s'il vous plaît. Que fait aujourd'hui le Fils de Dieu pour nous apprendre comment nous devons coopérer à l'œuvre de notre salut? Il nous en propose un moyen aussi divin qu'il est indispensable et nécessaire, savoir, cette mystérieuse mais réelle circoncision de l'esprit et du cœur. Circoncision dont il nous fait une loi,' dont il nous explique le précepte , dont il nous facilite l'usage: trois choses qui sont pour nous autant de grâces, que nous n'estimerons jamais assez, et pour lesquelles nous lui devons une éternelle reconnaissance.

Il nous propose la circoncision du cœur, et il nous en fait une loi : car il n'abolit l'ancienne circoncision, ou pour parler plus exactement, l'ancienne circoncision ne finit en lui que parce qu'il établit la nouvelle ; et comme dit saint Augustin , il ne prend l'ombre et la ligure, que parce qu'il apporte la lumière et la vérité : Suscipit umbram , daturus lucem; suscipit figurant, daturus veritatem. Or la lumière et la vérité , c'était que nous fussions tous circoncis de cœur, comme les Juifs relaient selon la chair. Circoncision de cœur, c'est-à-dire retranchement des désirs vagues et inutiles, des désirs inquiets et bizarres, des désirs déréglés et immodérés, des désirs charnels et mondains, des désirs criminels et illicites, qui naissent dans le cœuret qui le corrompent. Ainsi l'a entendu saint Paul, et parce que ces pernicieux désirs sont excités en nous par de vains objets qui nous charment, par de faux

1 Rom.,

II, 29.

intérêts qui nous aveuglent, par des occasions dangereuses qui nous entraînent et qui nous pervertissent, cette circoncision du cœur doit être une séparation entière de ces objets, un renoncement parfait à ces intérêts, un éloignement salutaire de ces occasions. Car voilà, mes Frères, reprend saint Augustin, ce qui nous était figuré par la circoncision judaïque ; voilà à quoi Dieu préparait le monde, quand il obligeait Abraham et tous ses descendants à se circoncire. Comme les sacrements de ce temps-là, ajoute le même Père, étaient non-seulement des figures, mais des promesses, voilà ce que Dieu promettait au monde, quand il disait à ce saint patriarche : C'est par là que tu trouveras grâce devant moi : Ut sit in signum foederis inter me et vos (1). Aujourd'hui la promesse cesse : pourquoi ? parce qu'en vertu de la circoncision de Jésus-Christ, ce qui était alors promis est présentement exécuté ; je veux dire, parce qu'en conséquence du mystère que nous célébrons, nous sommes, ou du moins il ne tient qu'à nous que nous soyons circoncis en Jésus-Christ, de cette circoncision parfaite qui nous dépouille de nous-mêmes, et qui nous rend dignes de Dieu : In quo et circumcisi sumus. Car c'est nous, dit l'Apôtre, qui, comme chrétiens, sommes les vrais circoncis : Nos enim sumus circumcisi (1); et c'est nous qui, parla profession que nous faisons de renoncer au monde, de nous détacher du monde, de mourir et d'être crucifiés au monde, avons droit de nous glorifier, en qualité de vrais circoncis, d'être les légitimes enfants d'Abraham. Il est vrai ; mais aussi devons-nous reconnaître que si nous n'avons nulle part à cette bienheureuse circoncision qui réforme l'intérieur de l'homme, dès là, quoique extérieurement marqués du sceau de Jésus-Christ, qui est le caractère du baptême, nous n'avons que le nom de chrétiens, nous sommes encore juifs d'esprit et de cœur; ou plutôt nous ne sommes ni juifs, ni chrétiens, puisque nous n'avons ni la sainteté de la loi, ni la perfection de l'Evangile. Etat déplorable de tant de mondains qui vivent presque au milieu du christianisme sans religion, parce qu'ils y vivent, pour me servir du tenue de saint Paul, dans une incirconcision générale de leurs passions; et Dieu veuille, mes chers auditeurs, que vous ne soyez point de ce nombre! c'est là, dis-je, ce que nous prêche le Fils de Dieu dans cette auguste solennité.

Il nous propose la circoncision spirituelle ou la circoncision du cœur, comme  un  moyen

1 Genes., XVII, 11. —2 Philip., III, 3.

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indispensablement requis pour le salut; car qu'y a-t-il de plus nécessaire au salut que d'arracher, que d'étouffer, que de mortifier, que de détruire ce qui est en nous une source et un principe de damnation? Or, la source de damnation est dans notre cœur; et quiconque la cherche ailleurs ne la connaît pas, et ne se connaît pas soi-même. Car c'est du cœur, disait à ses disciples notre divin Maître, en leur expliquant la parabole dont ils lui demandaient l'éclaircissement, c'est du cœur que partent les mauvaises pensées, les actions lâches, les desseins injustes et violents ; du cœur que sortent les trahisons, les meurtres, les larcins, les faux témoignages, les médisances, les impudicités, les adultères : c'est dans le cœur que tout cela se forme et s'engendre, et c'est tout cela qui perd l'homme et qui le condamne : De corde exeunt cogitationes, adulteria, furta (1). Il faut que ce cœur soit circoncis, si nous en voulons faire un cœur chrétien, un cœur épuré de l'iniquité du siècle, et capable de participer à la grâce de la rédemption : il faut que tout ce qu'il y a dans ce cœur de corrompu, de malin, de vicieux, de contagieux, soit retranché par une mortification solide, et que nous soyons bien persuadés que sans cela c'est un cœur réprouvé de Dieu. C'est aussi, mes chers auditeurs, ce que Jésus-Christ m'oblige à vous annoncer de sa part. Au lieu que saint Paul, instruisant les Gentils qui se convertissaient au christianisme, leur déclarait que, s'ils se faisaient circoncire, Jésus-Christ, qui toutefois était venu pour les sauver, ne leur servirait de rien : Ecce ego Paulus dico vobis, quoniam si circumcidamini, Christus vobis nihil proderit (2); parce qu'en effet, après la publication de l'Evangile, la circoncision de la chair était au moins pour les Gentils devenue un obstacle au salut : moi je vous dis , au contraire, de la circoncision du cœur : Si vous ne la pratiquez généreusement, si vous ne l'accomplissez fidèlement, ce Jésus que vous invoquez aujourd'hui, tout Sauveur et tout Dieu qu'il est, ne vous sauvera pas, et ne sera point Jésus pour vous : Christus vobis nihil proderit.

C'est moi qui vous le dis, Chrétiens, et qui vous le dis avec toute l'autorité que me donne mon ministère : mais m'en croirez-vous pour cela, et en serez-vous plus dociles à ma parole, qui est celle de Dieu même? A combien de ceux qui m'écoutent n'aurais-je pas droit de faire le même reproche que saint Etienne faisait aux Juifs avec toute l'ardeur de son zèle :

1 Matth., XV, 19. — 2 Galat., V, 2.

Dura cervice, et incircumeisis cordibus, vos semper Spiritui, sancto resistitis (1) ; Hommes durs et inflexibles, hommes incirconcis de cœur, vous résistez toujours au Saint-Esprit? Mais il n'était pas étonnant, reprend saint Augustin, qu'ils résistassent alors au Saint-Esprit ; et le prodige aurait été qu'avec des cœurs incirconcis, c'est-à-dire avec des cœurs immortifiés, avec des cœurs envenimés, avec des cœurs passionnés, ils eussent été soumis à l'Esprit de Dieu qui leur parlait. Aussi ne suis-je pas surpris, mes Frères, que parmi vous il y ait encore tant de chrétiens rebelles aux vérités que je leur prêche ; tant de chrétiens qui ne m'entendent que pour me contredire secrètement, ou tout au plus pour satisfaire une vaine curiosité qui les attire, mais obstinés et déterminés à ne se pas rendre : pourquoi? ce sont des cœurs incirconcis, des cœurs emportés, dominés, tyrannisés parleurs passions; des cœurs qui n'ont jamais fait nulle épreuve, et qui n'ont aucun exercice de cette mortification chrétienne, laquelle apprend à s'assujettir, à se contraindre, à se modérer; des cœurs en qui l'amour du monde règne souverainement, et agit avec toute la vivacité qui lui est propre. Or, à de tels cœurs rien de plus inutile, ô mon Dieu, que votre parole, quoique sainte, quoique divine. A des cœurs ainsi disposés, rien de plus difficile que le salut; et c'est ce que Dieu voulut expressément nous figurer dans la conduite qu'observa Josué à l'égard des Israélites, quand il fut sur le point de les introduire dans la Terre promise. Que fit-il? Il les obligea tous sans exception à se faire circoncire ; et de tant de milliers d'hommes qui l'avaient suivi dans le désert, aucun ne fut admis dans cette terre bienheureuse, qu'il n'eût auparavant subi la rigueur de cette loi. Cela se faisait-il sans dessein? Non, sans doute, répond saint Jérôme; mais l'intention de Dieu était de nous faire comprendre que nul de nous ne devait entrer dans la gloire, s'il n'avait la marque de la circoncision évangélique, c'est-à-dire s'il ne portait en son corps, et surtout dans son cœur, la mortification de Jésus-Christ ; et que ce vrai Josué, ce sauveur, ce conducteur par excellence du peuple de Dieu, n'ouvrirait jamais les portes du ciel qu'à ceux qui auraient le courage de vouloir être circoncis en lui et avec lui ; qu'à ceux qui seraient résolus à se faire les violences nécessaires, et à faire à Dieu les sacrifices convenables pour mériter d'être reçus dans cette terre des vivants.

1 Act., VII, 51.

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Car il faut pour cela, ajoute saint Jérôme, et cette instruction est encore plus essentielle à mon sujet, et plus propre à vous édifier que tout ce que je viens de dire; il faut, pour être sauvés, une circoncision entière, une circoncision universelle, une circoncision qui s'étende à tout et qui n'excepte rien. Et la raison, dit ce Père, en est bien évidente ; parce qu'il n'y a point de vice en nous qui ne puisse nous faire perdre le salut, si nous le laissons croître et se fortifier ; point d'affection déréglée, de quelque nature qu'elle soit, si elle prend l'empire sur nous, qui ne puisse être la cause de notre ruine ; point de passion, si nous ne la soumettons à Dieu, qui ne suffise pour nous damner. En effet, ce n'est communément qu'une passion qui fait tout le désordre de notre âme, et qui nous expose à la réprobation éternelle : toutes les autres, si vous voulez, sont dans l'ordre; celle-là seule, parce que nous la négligeons, et que nous ne travaillons pas à la réprimer, nous précipite dans l'abîme. Il faut donc que la circoncision du cœur aille jusqu'à elle, ou plutôt il faut qu'elle commence par elle, et qu'elle s'y attache. Et celle mortification universelle des passions, cette modification sans réserve et sans restriction, c'est ce que j'appelle une circoncision en Jésus-Christ : In quo et circumcisi sumus. Voilà le précepte nouveau qu'il établit, et dont il pouvait bien nous dire dès lors ce qu'il dit ensuite à ses apôtres, du précepte de la chanté : Mandatum novum do vobis (1); voilà ce qu'il avait autant de droit d'appeler son commandement : Hoc est prœceptum meum (2); voilà l'admirable et sainte loi dont il devait être le législateur, cette loi de la circoncision des cœurs. Mais il ne se contente pas de l'établir, il veut encore nous l'expliquer par son exemple, et c'est ce qu'il fait d'une manière toute divine dans ce mystère.

En effet, vous me demandez à quoi se réduit cette circoncision nouvelle, et si nécessaire au salut? Pour le bien apprendre, considérons plus en détail ce qui se passe dans la circoncision du Sauveur. Son exemple nous fait voir ce que nous devons surtout retrancher dans nous-mêmes, ou plutôt ce que la grâce y doit retrancher aux dépens de la nature et des inclinations corrompues de notre cœur : car, dans la circoncision de Jésus-Christ, nous trouvons les quatre passions les plus dominantes et les plus difficiles à vaincre, parfaitement sacrifiées et soumises à Dieu ; celle de la liberté, celle de l'intérêt, celle de l'honneur et celle du plaisir :

1 Joan., XIII, 34. — 2 Ibid., XV, 12.

celle de la liberté, dans l'obéissance que rend ce Dieu-Homme à une loi qui ne l'obligeait pas (prenez garde, s'il vous plaît, à cette circonstance) ; celle de l'intérêt, dans le dépouillement et le dénuement où il veut paraître ; celle de l'honneur, dans ce caractère ignominieux du péché, dont il consent à subir toute la honte; enfin, celle du plaisir, dans cette opération sanglante et douloureuse qu'il souffre. Tels sont, mes chers auditeurs, les devoirs les plus essentiels d'une circoncision chrétienne : comprenez-les. Pour vous, mondain, elle consiste, cette circoncision en esprit, à retrancher de votre cœur cet amour de l'indépendance, et ce désordre d'une volonté libertine qui ne veut s'assujettir à rien, qui ne suit que ses idées et son caprice, à qui la régularité la plus douce devient insupportable, dès là qu'elle est régularité; surtout à retrancher de votre conduite cette facilité malheureuse de s'accorder des dispenses selon son gré, d'interpréter la loi en sa faveur, de croire qu'elle est pour les autres et qu'elle n'est pas pour nous, de s'en adoucir le joug par mille artifices que l'esprit du monde sait bien suggérer, de lui prescrire des bornes, et de n'en vouloir observer que l'essentiel et le nécessaire, d'en abandonner toute la perfection pour s'attacher précisément à l'obligation; maxime la moins soutenable et la plus pernicieuse au salut. Car, sans vous faire ici remarquer combien il est indigne de traiter de la sorte avec Dieu, sans vous faire craindre le retour funeste à quoi vous vous exposez, engageant Dieu par là à vous traiter vous-même dans toute la rigueur, et à ne vous accorder que ces grâces communes que sa providence générale ne refuse pas à ses plus grands ennemis; sans parler de la conséquence terrible qui s'ensuivrait de cette soustraction des grâces spéciales et des secours extraordinaires que Dieu est bien moins obligé de nous donner, que nous ne le sommes de faire pour son service ce que nous appelons œuvres de subrogation : sans rien dire de tout cela, je prétends, Chrétiens, que vous permettant ainsi tout ce que la loi vous permet, vous n'éviterez jamais de vous permettre mille choses que la loi ne vous permet pas. Pourquoi? parce que je suis certain que, dans le discernement des choses permises et non permises, vous vous flatterez, vous vous aveuglerez, vous vous tromperez vous-mêmes; et parce qu'il m'est encore évident que, quand vous ne vous tromperiez pas, votre passion vous emportera, et que vous ne serez jamais assez fermes ni

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assez maîtres de vous-mêmes pour vous en tenir exactement à ce qui vous est accordé par la loi, et pour ne pas aller plus loin. Mais c'est un commerce innocent, c'est un entretien honnête, c'est un divertissement qui n'a rien de criminel : il n'importe, retranchez, mon cher auditeur. Quand un habile médecin veut guérir une plaie envenimée, il fait couper la chair vive, afin que la contagion ne se communique pas. Or, vous ne devez pas avoir moins de soin du salut de votre âme qu'on en a du salut et de la santé du corps.

Pour vous, avare, elle consiste, cette sainte circoncision, à retrancher cet esprit d'intérêt qui vous possède; cette insatiable cupidité qui vous brûle et qui vous dévore; ce désir passionné d'avoir, cette impatience d'acquérir, qui vous fait commettre les plus grossières injustices; cette crainte de manquer, qui vous endurcit aux misères des pauvres ; ce soin de garder, qui vous rend odieux à ceux mêmes «pie les sentiments de la nature devraient vous attacher d'un nœud plus étroit; ces chagrins de perdre, qui vous désespèrent, et qui vous révoltent contre le ciel; cette folie d'amasser, d'accumuler toujours biens sur biens, qui sortiront de vos mains, et qui passeront à des impies ou à des ingrats. Pour vous, ambitieux, votre circoncision doit être, selon l'Evangile, de retrancher cette passion démesurée de vous pousser et de vous élever, à laquelle vous sacrifiez tout; ces vues de fortune qui vous occupent uniquement, et que vous vous flattez en vain de pouvoir accorder avec les règles d'une droite conscience,   ces empressements de parvenir à ce qu'un orgueil présomptueux s'est proposé pour objet; cette disposition secrète à employer pour y réussir toutes sortes de moyens, fussent-ils les plus honteux et les plus bas; ces envies du bonheur d'autrui et de ses prospérités, dont vous vous faites un supplice ; ces jalousies qui vont jusqu'à vous inspirer les haines et les aversions les plus mortelles, comme si le mérite du prochain était un crime dans lui, et qu'il ne pût, sans vous offenser, jouir des avantages dont le ciel, préférablement à vous, l'a gratifié. Enfin, ce que vous devez retrancher, c'est, homme sensuel et voluptueux, cet attachement opiniâtre qui vous tient depuis si longtemps dans le plus dur et le plus vil esclavage ; ce jeu, qui, jusqu'à présent, a été la source de tous les désordres de votre vie ; ces conversations licencieuses, qui, d'un jour à un autre, vous font perdre insensiblement la pudeur et l'horreur du vice; ces lectures, dont le poison subtil a commencé et fomente encore maintenant votre libertinage; ces parties de plaisir, qui sont pour vous de si dangereuses tentations, et qui allument le feu dans votre âme : c'est, femme du monde, cet amour de vous-même, dont vous êtes toute remplie et comme enivrée; cette idolâtrie de votre personne, qui attaque directement le premier devoir de la religion ; ces soins outrés de votre santé, qui vous font si aisément transgresser les plus inviolables et les plus saintes lois de l'Eglise ; ces dépenses excessives en habits, en ajustements, en parures, et ce luxe dont rougirait une païenne; ces nudités immodestes, et ces désirs de plaire, qui vous rendent complice et responsable de tant de crimes; cette vie douce, commode, molle, qu'il est si difficile et comme impossible d'allier avec l'innocence du cœur et la pureté des mœurs. Voilà, Chrétiens, pourquoi il faut vous armer de ce glaive que le Sauveur du monde a lui-même apporté sur la terre; ou, pour parler plus simplement, voilà à quoi doit s'étendre cette circoncision dont Jésus-Christ a voulu lui-même être le modèle : sans cela point de salut.

Mais il s'ensuit donc que, pour se sauver, il faut mourir à soi-même. En doutez-vous, mon cher auditeur? Le Fils de Dieu ne nous l'a-t-il pas expressément déclaré, quand il nous a dit que, pour être son disciple et pour être digne de lui, il fallait renoncer à tout, et porter sa croix? Saint Paul ne nous dit-il pas que, sans la mortification chrétienne, on ne peut avoir part à l'héritage de Dieu, ni régner avec Jésus-Christ? Et n'est-ce pas ce que nous fait admirablement entendre saint Augustin au livre treizième de la Cité de Dieu? Les paroles de ce Père sont remarquables. Il parle de l'obligation qu'avaient les martyrs de mourir pour la défense de leur foi : mais ce qu'il dit convient parfaitement à mon sujet, et peut très-naturellement s'appliquer à la mort des passions. Oui, mes Frères (c'est ainsi que s'explique ce saint docteur), il faut mourir au monde pour vivre à Dieu. On disait autrefois au premier homme: Tu mourras si tu pèches; mais maintenant on dit aux fidèles : Mourez pour ne pas pécher : Olim dictum est homini : Morieris si peccaveris; nunc dicitur christiano : Morere ne pecces. Ce qu'il fallait craindre alors pour ne pas pécher, maintenant il faut le désirer et le faire pour se préserver du péché : Quod timendum tunc fuerat ut non peccaretur, nunc suscipiendum est ut non peccetur. La foi nous enseigne

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que si nos premiers parents n'eussent pas péché, ils ne seraient pas morts ; et la même foi nous apprend que les plus justes même pécheront s'ils ne meurent : Nisi peccassent illi, non morerentur; justi autem peccabunt, nisi moriantur. Ceux-là sont donc morts, parce qu'ils ont voulu pécher; et ceux-ci ne pèchent point, parce qu'ils veulent bien mourir : Mortui sunt illi, quia peccaverunt; non peccant isti, quia moriuntur. Ainsi, conclut saint Augustin, Dieu a donné tant de bénédictions à notre foi, que la mort même, qui détruit la vie, est devenue un moyen pour entrer dans la vie : Sic Deus tantam fidei nostrœ prœstitit gratiam, ut mors, quam vitae constat esse contrariant, instrumentum fieret per quod transiretur ad vitam.

Cette morale, direz-vous, n'est propre que pour les solitaires et les religieux. Erreur, mes Frères : en quelque état et de quelque condition que vous soyez , elle vous regarde , et j'ose dire qu'elle vous est encore plus nécessaire dans le monde que partout ailleurs. C'est ce que vous avez tant de peine à vous persuader, et ce qui néanmoins est incontestablement vrai. Il faut que l'homme du monde et le religieux soient circoncis de cœur; mais à comparer les besoins de l'un et de l'autre, cette circoncision du cœur est encore , dans un sens, d'une obligation plus indispensable pour l'homme du monde que pour le religieux. Pourquoi? parce que l'homme du monde a beaucoup plus de choses à retrancher que le religieux, à qui les vœux de sa profession ont déjà tout ôté ; parce que l'homme du monde a des passions beaucoup plus vives que le religieux, puisqu'il a beaucoup plus d'objets capables de les exciter; parce que l'homme du monde est beaucoup plus exposé que le religieux, et qu'il doit par conséquent veiller beaucoup plus sur lui-même, et faire de plus grands efforts pour se défendre et pour se soutenir. Après le premier pas qu'a fait le religieux , après ce premier sacrifice qui l'a dépouillé de tout, il ne lui reste plus rien, ce semble, à offrir; mais vous, dans le monde, qu'avez-vous jusqu'à présent donné à Dieu, ou que n'avez-vous point encore à lui sacrifier?

Je n'ignore pas, après tout, que cette circoncision qu'on vous demande a ses peines; elle est difficile, j'en conviens : mais comme Jésus-Christ nous en fait une loi, comme il nous en explique le précepte, il nous en facilite l'usage ; et cela par où? parla vertu même du sang qu'il commence à répandre : car ce sang divin porte avec soi une double grâce; l'une intérieure, et l'autre extérieure. Grâce intérieure, c'est celle du Sauveur; cette grâce que le médiateur des hommes a lui-même apportée; cette grâce qui nous éclaire l'esprit et nous fait connaître nos devoirs, qui nous touche le cœur et nous les fait aimer; cette grâce victorieuse et toute-puissante, qui réprimait dans saint Paul l'aiguillon de la chair dont il était si violemment tourmenté, qui soutenait les martyrs contre toute l'horreur des tourments, et qui seule, dans notre plus grande infirmité, peut être pour nous l'appui le plus ferme et le plus inébranlable. Grâce extérieure, c'est celle de ce même exemple par où Jésus-Christ nous explique sa loi, et par où il nous encourage à l'accomplir : car, à la vue de ce sang qu'il verse, de quel prétexte pouvons-nous colorer notre lâcheté? Que nous demande-t-il qui égale ce qu'il a fait, et comment, dit saint Bernard, le remède qu'il nous présente peut-il nous paraître amer, après qu'il l'a pris lui-même avant nous et pour nous?

Il est donc temps, Chrétiens, de nous réveiller du profond sommeil où notre foi demeure ensevelie : c'est l'avis que nous donne l'Apôtre : Hora est jam nos de somno surgere (1). Il est temps, poursuit le maître des Gentils, que, renonçant à l'impiété et aux passions mondaines, nous vivions dans le siècle présent avec tempérance et avec justice, en vue de cette béatitude que nous attendons, et de ce glorieux avènement de notre Dieu, où il couronnera ses élus, marqués du caractère de l'agneau. Nous entrons aujourd'hui dans une nouvelle année : combien Dieu en voit-il dans cet auditoire qui la commencent, et qui ne la finiront pas ! Si tel qui m'écoute était convaincu qu'il est de ce nombre, et si de la part de Dieu je lui disais avec certitude : Pensez à vous, car votre heure approche , et c'est dans le cours de cette année qu'on vous redemandera votre âme ; c'est dans le cours de cette année que vous devez comparaître devant le tribunal de Dieu, et y rendre compte de vos actions; si dis-je, tel à qui je parle en était assuré, et qu'il n'en doutât point, je n'aurais alors nulle peine à lui persuader cette circoncision du cœur dont je viens de vous entretenir. Quelle impression ne ferait pas sur son esprit cet arrêt de mort que je lui aurais prononcé ? Pénétré de cette pensée : Voici la dernière année de ma vie, quelles résolutions ne formerait-il pas? quelles mesures ne prendrait-il  pas? avec quels sentiments

1 Rom., XIII, 11.

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de repentir et de douleur ne sortirait-il pas de cette prédication? quelle pénitence ne serait-il pas disposé à entreprendre? quel changement et quelle réforme ne verrait-on pas dans toute sa conduite et dans ses mœurs? penserait-il à sa fortune, serait-il occupé de ses plaisirs? Ah ! Chrétiens, sans avoir la même assurance que lui , la seule incertitude où nous sommes ne suffit-elle pas pour produire en nous les mêmes effets? Ayons toujours, comme le Prophète royal, notre âme dans nos mains : Anima mea in manibus meis semper (1). C'est-à-dire, soyons toujours prêts à partir, toujours prêts à nous présenter devant Dieu ; pourquoi? parce que nous ne savons quand il nous appellera, et que ce sera peut-être dès cette année. Quoi qu'il en soit, sanctifions-la, et faisons-en une année de salut : elle passera; mais ce qui ne passera jamais, c'est la récompense éternelle qui vous est promise, et que je vous souhaite, etc.

1 Ps., CXVIII, 109.

EPIPHANIE

EPIPHANIE

SERMON SUR L'EPIPHANIE.

ANALYSE.

Sujet. Jésus étant né dans Bethléem de Juda, au temps que régnait Hérode, des mages vinrent d'Orient à Jérusalem, et ils demandaient : Où est le roi des Juifs, qui est nouvellement né? car nous avons vu son étoile en Orient, et nous sommes venus l’adorer. Le roi Hérode ayant appris cela, en fut troublé, et toute la ville de Jérusalem avec lui.

Deux conduite! bien différentes des mages et d'Hérode à l'égard de Jésus-Christ. Les mages le viennent chercher, mais Hérode conspire contre lui. Tirons de là deux grandes instructions, qui feront la matière de ce discours.

Division. Modèle de la solide sagesse des élus et des vrais chrétiens, dans la conduite des mages qui cherchent le Fils de Dieu : première partie. Idée de l'aveugle sagesse des réprouvés et des impies, dans la conduite d'Hérode qui persécute le Fils de Dieu : deuxième partie.

Première partie. Modèle de la solide sagesse des élus et des vrais chrétiens, dans la conduite des mages qui cherchent le Fils de Dieu. Examinons tous les caractères de leur foi, 1° dans son commencement, 2° dans son progrès, 3° dans sa perfection.

1° Dans son commencement. Promptitude à suivre la vocation du ciel; ce fut le premier effet de la foi des mages, et le premier trait de cette haute sagesse qui les mit en état de trouver Jésus-Christ. Dès qu'ils virent son étoile, ils partirent pour aller à lui. Ainsi, chercher Dieu de la manière efficace et solide dont le cherche une âme fidèle, ce n'est plus raisonner ni délibérer, c'est exécuter et agir : point de retardement. De plus, courage à surmonter toutes les difficultés : les mages quittèrent leur pays, leurs maisons, leurs familles, leurs états; autre démarche de leur foi naissante, et nouvelle preuve de leur éminente sagesse. Si nous violions trouver comme eux Jésus-Christ, il faut vaincre comme eux tous les obstacles qui étonnent notre lâcheté et qui nous arrêtent.

2° Dans son progrès. Constance qu'ils témoignent lorsque l'étoile vient à disparaître; leur foi n'en est point troublée ni déconcertée; ils marchent et ils agissent toujours. C'est en quoi parait le don de sagesse dont-ils sont remplis, et c'est à de pareilles épreuves que Dieu nous met quelquefois après une conversion. Il retire certaines grâces sensibles, et il nous abandonne en quelque sorte à nous-mêmes, afin de nous donner lieu de lui marquer notre constance. Cependant, que font les mages pour suppléer au défaut de l'étoile ? Ils s'informent, ils ont recours aux prêtres et aux docteurs de la loi : et nous, pour nous éclairer et nous soutenir, en quelque délaissement que nous semblions être, nous avons aussi bien qu'eux, dans l'Eglise de Dieu, des prêtres et des docteurs à qui nous devons nous adresser. Les mages nous apprennent quelque chose encore de plus : et quoi? à chercher Dieu avec un généreux mépris de tous les respects humains. Au milieu de Jérusalem, et en présence même d'Hérode, ils demandent où est le nouveau roi des Juifs.

3° Dans sa perfection. Perfection de leur foi : arrivés à Bethléem, ils trouvent Jésus-Christ dans une étable et dans une crèche; et, malgré l'état misérable où il est, ils le reconnaissent pour leur souverain. Perfection de leur foi : non contents de l'honorer comme le souverain monarque du monde, ils l'adorent comme leur Dieu. Perfection de leur foi : ils lui font des offrandes mystérieuses qui expriment sa divinité, son humanité, sa souveraineté; car voilà ce que signifient l'encens, la myrrhe et l'or qu'ils lui présentent. C'est ainsi que des étrangers vinrent chercher Jésus-Christ dans la Judée, tandis que les Juifs, au milieu de qui il était né, le renonçaient : et qui sait si Dieu ne nous enlèvera pas à nous-mêmes le talent de la foi, dont nous ne profitons pas, pour le transporter à des infidèles ?

Deuxième partie. Idée de l'aveugle sagesse des réprouvés et des impies, dans la conduite d'Hérode qui persécute Jésus-Christ. Celle fausse sagesse 1° est ennemie de Dieu, voilà son désordre; et 2° Dieu est son ennemi, voilà son malheur. Nous voyons l'un et l'autre dans Hérode.

1° Sagesse ennemie de Dieu, qui l'attaque et qui s'élève contre lui. Que ne fit point Hérode pour perdre Jésus-Christ? Or, tout ce qu'il fit, ce fut une fausse politique qui le lui inspira : et combien y a-t-il encore de ces sages mondains aussi impies qu'Hérode. aussi opposés à Jésus-Christ, aussi intéressés et aussi hypocrites?

2° Sagesse dont Dieu est ennemi, et qu'il réprouve. Que fait de sa part Jésus-Christ naissant, pour confondre la politique d'Hérode? 1° Il la trouble ; Hérode est combattu de mille soupçons et de mille frayeurs; et rien, ajoute saint Chrysostome, n'est plus capable de troubler la paix d'un mondain que la pensée d'un Dieu pauvre et humble. 2° Il la rend odieuse : Hérode, en voulant satisfaire son ambition, est devenu l'horreur du genre humain : et qu'y a-t-il encore maintenant de plus odieux qu'un mondain qui sacrifie tout à sa fortune et à son intérêt? 3° Il la rend vaine et inutile : Hérode a beau faire massacrer tous les enfants qui sont aux environs de Bethléem, Jésus-Christ échappe à sa fureur; et le mondain, avec sa prétendue sagesse, a beau vouloir se rendre

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heureux il ne l'est jamais. 4° Il la fait même servir malgré elle aux desseins de Dieu; Hérode veut éteindre le nom du nouveau roi d'Israël qu' vient de naître ; et par les mesures qu'il prend, il contribue, au contraire, à le faire connaître davantage. Combien de fois l'impie a-t-il vu de la sorte, par une secrète disposition de la Providence, retomber sur lui son impiété même? Renonçons donc pour jamais à la sagesse du monde, qui est une sagesse réprouvée, et suivons la sainte sagesse de l'Evangile, pour aller à Dieu et pour le trouver.

Cum natus esset Jesus in Bethlehem Judœ, in diebus Herodis regis, ecce magi ab Oriente venerunt Jerosolymam, dicentes : Ubi est qui natus est rex Judœorum ? Vidimus enim stellam ejus in Oriente, et venimus adorare eum. Audiens autem Herodes rex, turbatus est, et omnis Jerosolyma cum illo.

Jésus étant né à Bethléem de Juda, au temps que régnait Hérode, des mages vinrent d'Orient à Jérusalem, et ils demandaient : Où est le roi des Juifs qui est nouvellement né ? car nous avons vu son étoile en Orient, et nous sommes venus l'adorer. Le roi Hérode, ayant appris cela, en fut troublé, et toute la ville de Jérusalem avec lui. (Saint Matthieu, chap. II, 1-3.)

Voilà, chrétienne compagnie, l'accomplissement de la parole de Siméon, lorsque, tenant entre ses bras l'enfant Jésus, il disait à Marie, sa mère : Cet enfant que vous voyez sera la ruine et la résurrection de plusieurs : Ecce positus est hic in ruinam et in resurrectionem multorum (1). Les mages partis de l'Orient pour venir adorer ce divin Sauveur, ce sont ceux pour la résurrection desquels il commence à paraître au monde ; et l'impie Hérode, troublé de sa venue et du seul bruit de sa naissance, nous marque ceux au contraire pour qui il doit être une occasion de ruine. Voilà l'effet de ce que le même Fils de Dieu, après le célèbre miracle de la guérison de l'aveugle-né, dit à ses disciples : In judicium veni in hunc mundum, ut qui non vident, videant ; et qui vident, cœci fiant (2) ; Je suis venu dans le monde pour y exercer un jugement en conséquence duquel les aveugles voient, et ceux qui voient deviennent aveugles. C'est en ce jour que ce jugement s'accomplit à la lettre. Les muges, au milieu des ténèbres de la gentilité, sont éclairés des plus vives lumières de la grâce. Hérode et les juifs avec lui, dans le centre de la vraie religion, sont frappés d'un aveuglement terrible. La crèche de Jésus-Christ est le tribunal où, en qualité de souverain Juge, il prononce ces deux arrêts, et où par avance il peut dire : In judicium veni in hunc mundum, et qui non vident, videant; et qui vident, cœci fiant. Figurez-vous donc, Chrétiens, ce Sauveur naissant, sous l'idée que Jean-Baptiste son précurseur en concevait, ayant dès aujourd'hui le van à la main : Cujus ventilabrum in manu sua (3); c'est-à-dire faisant dès aujourd'hui le discernement des hommes; prédestinant les uns, réprouvant les autres ; appelant et éclairant ceux-ci, abandonnant et aveuglant ceux-là ; attirant des étrangers et des infidèles, rejetant les enfants et les héritiers du royaume. Mystère étonnant,

1 Luc, II, 34. — 2 Joan., IX, 39. — 3 Matth., III, 8.

où nous devons avec respect adorer les conseils de Dieu. Mystère impénétrable qu'il ne nous est pas permis de sonder, et où je dois néanmoins trouver de quoi vous instruire. Or pour cela, mes chers auditeurs, je m'arrête aux deux premières vues qui se présentent d'abord, et qui semblent partager notre évangile. Nous y voyons, d'une part, les mages qui viennent chercher Jésus-Christ, et, de l'autre, Hérode qui conspire contre Jésus-Christ. C'est à quoi je m'attache, et d'où je veux tirer deux grandes instructions qui vont faire la matière de ce discours, après que, etc. Ave, Maria.

C'est des Juifs en particulier que saint Paul a voulu parler, quand il a dit que nul des princes de ce monde n'avait connu la sagesse cachée dans le mystère d'un Dieu fait homme : Sapientiam in mysterio, quœ abscondita est, quam nemo principium hujus sœculi cognovit (1). Et la raison qu'il en apporte le fait bien voir, puisqu'il ajoute que s'ils avaient connu cette sagesse, ils n'auraient jamais crucifié le Seigneur de la gloire : Si enim cognovissent, nunquam Dominum gloriœ crucifixissent (2). Par là, dis-je, il est évident que les seuls Juifs étaient ceux que l'Apôtre avait en vue, et dont il déplorait le sort : car il ne pouvait d'ailleurs ignorer qu'entre les Gentils il y avait eu des sages du monde, des hommes distingués selon le monde, des mages qui, sous la conduite de l'étoile , ou plutôt sous la conduite de Dieu même, ayant cherché Jésus-Christ et l'ayant adoré, étaient parvenus à la connaissance de cette sagesse divine. Mais saint Paul, dans la suite du même passage, nous fait remarquer que les Juifs, qui n'avaient pas connu, et qui avaient eu le malheur de ne vouloir pas connaître cette sagesse de Dieu, cachée dans le mystère de l'Homme-Dieu, s'étaient piqués de connaître et de suivre une sagesse tout opposée, savoir, la sagesse du siècle. Sagesse réprouvée, et dont Dieu, disait-il, avait pris plaisir à confondre la vanité jusqu'à la convaincre de folie : Nonne Deus stultam fecit sapientiam hujus sœculi (3) ? Or il est encore certain qu'entre ces princes du monde qui, dès le temps de saint Paul, s'étaient ainsi aveuglés dans le judaïsme, Hérode, par toute sorte de

1 1 Cor., II, 8. — 2 Ibid. — 3 Ibid.,

I, 20.

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raisons, a du tenir le premier rang. Voilà donc, nies chers auditeurs, les deux idées que je nie propose, et où je trouve que doit se rapporter toute la morale du grand mystère que nous célébrons, l'idée de la vraie sagesse, et l'idée de la faune sagesse : l'idée de la vraie sagesse, qui consiste à chercher Dieu ; et l'idée de la fausse sagesse, qui consiste à se chercher soi-même : l'idée de la vraie sagesse, dont nous avons le modèle dans l'exemple des mages; et l'idée de la fausse sagesse, que je découvre dans l'exemple d'Hérode : comprenez, s'il vous plaît, ces deux pensées. Qu'étaient-ce que les mages, dont nous honorons la mémoire? C'étaient les sages de la gentilité, et tous les Pères conviennent qu'Us ont été les prémices de notre vocation à la foi. Il était donc naturel que Dieu nous donnât dans eux un parfait modèle de la sagesse chrétienne, et c'est ce qu'il a prétendu, comme je vais vous le montrer dans la première partie. Au contraire , qu'était-ce qu'Hérode dans le judaïsme? Un sage politique, un sage mondain , le plus infidèle de tous les hommes envers Dieu. Il était donc plus propre que tout autre à nous faire comprendre le désordre de la fausse prudence, et c'est ce que vous verrez avec étonnement et avec frayeur dans la seconde partie. Ainsi, la solide sagesse des élus et des vrais chrétiens dans la conduite des mages, en cherchant le Fils de Dieu; et t'aveugle sagesse des réprouvés et des impies dans la conduite d'Hérode, en persécutant le Fils de Dieu : l'une qui nous fait connaître les saintes voies par où nous devons marcher pour arriver au terme du salut; l'autre, qui nous fait voir sensiblement les voies d'iniquité dont nous devons nous préserver, et qui ne peuvent aboutir qu'à la perdition : c'est tout mon dessein.

PREMIÈRE  PARTIE.

Non, Chrétiens, jamais la Providence n'a donné au monde un modèle plus achevé de cette véritable sagesse, qui consiste à chercher et à trouver Dieu, que celui qu'elle nous propose dans la personne des mages. Examinons tous les caractères de leur foi, dans son commencement, dans son progrès, et dans sa perfection : dans son commencement, c'est-à-dire dans la promptitude avec laquelle ils se déterminent à suivre la vocation divine qui leur est marquée par l'étoile, et dans le courage qu'ils font paraître en abandonnant tout, pour obéir à l'ordre de Dieu : dans son progrès, c'est-à-dire   dans   la  constance   qu'ils   témoignent lorsque l'étoile vient à s'éclipser, s'informant avec soin du lieu ouest né l'enfant qu'ils cherchent , le reconnaissant pour roi des Juifs jusqu'au milieu de Jérusalem, et même au milieu de la cour d'Hérode, et déclarant avec une sainte liberté qu'ils sont venus pour lui rendre leurs hommages : dans sa perfection, je veux dire dans l'admirable discernement qu'ils font de Jésus-Christ, ne se scandalisant point de l'état pauvre et humble où ils le trouvent; au contraire, concluant de là même qu'il est leur Sauveur; l'adorant en esprit et en vérité ; et par les mystérieux présents qu'ils lui offrent, lui donnant autant de preuves de leur parfait dévouement et de leur religion. Cherchez-vous Dieu de bonne foi, mes chers auditeurs, et voulez-vous savoir comment on le trouve? en voilà toute la science et tout le secret. Ne disons plus après cela que les voies de Dieu sont des voies obscures et inconnues : elles nous sont ici révélées trop clairement et trop distinctement, pour avoir droit de tenir désormais un tel langage. Ne nous plaignons plus des difficultés qui s'y rencontrent, et des égarements qui y sont si ordinaires : après l'exemple de ces mages, qui n'y ont marché avant nous que pour nous y servir de guides, nos plaintes seraient également vaines et injustes. Supposez l'excellent modèle que Dieu nous met devant les yeux, nos erreurs, en matière de salut, ne peuvent plus être excusables; et si, malgré tant de lumières, nous sommes assez malheureux pour ne pas trouver Dieu et pour nous perdre, c'est à notre infidélité, c'est à notre lâcheté, c'est à notre inconstance, c'est à nos respects humains, c'est à notre orgueil, c'est à notre avarice et à un attachement opiniâtre aux biens de ce monde, c'est à nous-mêmes enfin, que nous devons imputer notre malheur. Attention, Chrétiens : ceci me fournit pour vous des leçons bien importantes.

Promptitude à suivre la vocation du ciel : ce fut le premier effet de la foi des mages, et le premier trait de cette haute sagesse qui, par un changement divin, d'infidèles qu'ils étaient, les mit en état de trouver le Dieu Sauveur. Dès qu'ils virent son étoile, ils partirent pour aller à lui : Vidimus stellam ejus, et venimus (1) ; Ils ne balancèrent point, ils ne délibérèrent point, ils ne s'arrêtèrent point, ni à former de vains projets, ni à prendre de longues mesures. Attentifs à l'étoile qui les éclairait, et uniquement appliqués à chercher celui qu'elle leur annonçait, ils hâtèrent leur marche : pourquoi?

1 Matth., II, 2.

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parce qu'ils étaient déjà remplis de cet esprit et de cette sagesse surnaturelle qui conduit les élus de Dieu. Or, comme remarque saint Chrysostome, chercher Dieu de la manière efficace et solide dont le cherche une âme fidèle, ce n'est plus raisonner, ni délibérer, c'est exécuter et agir : d'où il s'ensuit, dit ce saint docteur, que quand on délibère, quand on consulte et qu'on raisonne, quelque intention qu'on ait de trouver Dieu, le cherchant toujours, ou, pour mieux dire, se flattant toujours de le chercher, on ne le trouve jamais. Voilà sur quoi fut fondée la promptitude des mages. Ils virent l'étoile ; et, animés d'une foi vive, pressés d'un désir ardent d'arriver au terme où l'étoile les appelait, ils n'écoutèrent rien de tout ce qui pouvait les retenir : Vidimus et venimus;

Nous avons vu et nous sommes venus. Paroles, ajoute saint Chrysostome, qui expriment admirablement la force et l'opération de la grâce, puisqu'il est vrai que dans l'affaire du salut tout dépend de certaines vues à quoi la grâce est attachée, ou plutôt en quoi consiste la grâce même. Ambulate dum lucem habetis (1) ; Marchez, disait le Fils de Dieu, pendant que vous avez la lumière. Or c'est ce que font à la lettre ces sages prédestinés de la gentilité. Ils marchent, parce qu'une lumière secrète pénètre intérieurement et touche leurs cœurs, tandis qu'un nouvel astre brille extérieurement à leurs yeux. Ils marchent, parce que cette double lumière leur fait connaître la naissance d'un Dieu et d'un Sauveur : d'un Dieu qui, ne se contentant plus d'être connu dans la Judée, veut recevoir les hommages de toutes les nations ; d'un Sauveur qui les a choisis, et qui veut commencer par eux à montrer qu'il n'est pas seulement venu pour Israël, mais pour tous les peuples de la terre. Ils marchent et l'extrême diligence dont ils usent est autant une preuve de leur sagesse que de l'activité de leur zèle; ils s'empressent de chercher leur salut, en cherchant Celui qui en est l'auteur, et qui en doit être bientôt le consommateur : Vidimus et venimus.

Ainsi agissent les mages; mais nous comparant avec eux, mes chers auditeurs, quel est ici le premier et le grand désordre que nous avons à nous reprocher? Ne sont ce pas les retardements éternels, les retardements affectés, les retardements téméraires et insensés, que nous apportons tous les jours à l'exécution des ordres de Dieu, et à ce que la grâce nous inspire? peut-être y a-t-il des années entières que

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