Œuvres complètes (page 42)

Louis Bourdaloue · Doctrine

Texte français, domaine public · Source : bibliotheque-monastique.ch — Œuvres complètes de Bourdaloue, 4 volumes · 88 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

3 Luc, XXII, 48.

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n'en point rougir : Quid vultis mihi dare (1) ? Que me donnerez-vous? dit-on dans le monde; je dis dans le monde même où Ton paraît plus sensible à l'honneur, je dis dans les maisons des grands, et jusqu'à la cour; que me donnerez-vous? et je vous délivrerai de celui-ci, et je vous sacrifierai celui-là. En effet, avec cette espérance et dans cette vue de l'intérêt, point d'affaire qui ne passe, point d'innocence qui ne soit opprimée, point de violence et d'injustice qui ne soit soutenue. Dès qu'un homme a de quoi donner, il est en possession de tous les crimes, parce qu'il ne manque jamais de ministres déterminés à le servir, et qui lui disent sans cesse : Quid vultis mihi dare? Combien d'amitiés violées par les plus sordides conventions ? combien de maîtres vendus par l'avidité d'un domestique qui s'est laissé corrompre? combien de trahisons exécutées par l'entremise d'une femme à qui il fallait de l'argent, et qui, sans s'expliquer, ne disait néanmoins que trop haut : Quid vultis mihi dare ? Car, de quelque droiture que le monde se pique, vous savez si j'exagère; et parce que ce commerce d'iniquité est encore plus abominable lorsqu'il se pratique dans les choses saintes, et par des personnes consacrées, comme Judas, au ministère des autels, voilà, disait saint Bernard, ce qui fait aujourd'hui l'abomination de la désolation dans le temple de Dieu ; ce désordre de la simonie dont Judas a été l'auteur, puisque ce fut le premier dans le christianisme qui sut vendre, et nous apprit à vendre le spirituel et même le divin. De là tant d'abus dans les dignités et les bénéfices de l'Eglise, tant de permutations, de provisions, de résignations mercenaires, tant de pensions plutôt achetées qu'accordées. Commerce, poursuit saint Bernard,qui déshonore la religion , qui attire la malédiction sur les royaumes et sur les états, qui damne et les traitants et les négociants, avec ceux qui les autorisent. Car qu'est-ce, Chrétiens, dans le langage des Pères, que ces bénéfices? Le sang de Jésus-Christ; et ce sang de Jésus-Christ n'est-il pas tous les jours exposé, et, si j'osais user de cette expression, mis à l'enchère par tant de profanateurs qui en font trafic ? On ne s'en cache pas même : ce que la bienséance au moins obligerait à déguiser et à couvrir, passe maintenant pour une proposition honnête : Quid vultis mihi dare? Qu'avez-vous à me donner en échange ? de quoi pouvez-vous m'accommoder? que m'assurez-vous ?

Commerce peut-être encore plus outrageux au Sauveur du monde

1 Matth., XXVI, 15.

que celui de Judas, puisqu'enfin Judas se repentit d'avoir ainsi vendu le sang de son maître, au lieu que ceux à qui je parle le font sans scrupule et avec la plus grande impunité. Or à quoi aboutit ce péché ? Souvent à un désespoir absolu du salut? au désespoir de réparer les désordres dont ces détestables négoces embarrassent, ou, pour mieux dire, accablent une conscience; au désespoir de faire les restitutions légitimes et nécessaires; au désespoir de se soumettre en cela aux lois rigoureuses de l'Eglise; et parla même au désespoir d'en obtenir jamais le pardon, et de trouver grâce auprès de Dieu. Car voilà l'issue qu'eut l'avarice de Judas : Infelix, dit saint Augustin, projecit pretium quo vendiderat Dominum, non agnovit pretium quo redemptus erat a Domino. Remarquez bien ces paroles, et jugez, en passant, si ce grand docteur a jamais douté que Jésus-Christ ne fût mort pour les réprouvés. Judas, par un sentiment de pénitence, jeta le prix pour lequel il avait vendu son Maître; mais par un excès de désespoir, il ne connut pas le prix salutaire dont son Maître l'avoir racheté : Non agnovit pretium quo redemptus erat a Domino. Telle est la destinée de tous les avares de la terre, qui, selon la réflexion de saint Grégoire, pape, ayant fait leur dieu de leur argent, ne peuvent plus mettre leur confiance dans un autre, tombent dans un oubli profond de la providence et de la miséricorde du vrai Dieu, désespèrent de se réconcilier jamais avec lui : et pour consommer leur réprobation, abandonnant malgré eux à la mort ce qui leur a fait renoncer pendant la vie leur Rédempteur, ne veulent pas même alors reconnaître le prix qu'il a offert pour eux, et qu'il ne tient qu'à eux de s'appliquer : Non agnovit pretium quo redemptus erat a Domino.

Mais il faut que la calomnie seconde la trahison de Judas , et il est temps de la voir agir, ou plutôt de l'entendre parler contre Jésus-Christ. Car c'est elle qui l'a accusé, c'est elle qui a rendu tant de faux témoignages contre cet Homme-Dieu ; les Juifs lui ont servi d'organe, mais c'est elle-même qui s'est expliquée par leur bouche. Entrons dans la salle de Pilate, et voyons avec quelle hardiesse elle avance les plus grossières impostures, avec quelle faiblesse elle les soutient, et de quels artifices elle use pour séduire et pour corrompre les esprits. Pilate, pressé par les ennemis du Sauveur, leur demande quel est donc le crime qu'ils ont à lui imputer; et ils se contentent de lui répondre que, si cet homme n'était pas

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coupable, ils ne l'auraient pas déféré à son tribunal. Remarque!, dit saint Augustin :

Jésus-Christ passait dans toute la Judée pour un prophète envoyé de Dieu ; on ne parlait que de la sainteté de sa vie et de la grandeur de ses miracles; et ceux-ci prétendent que c'est un homme déjà condamné par la voix publique, dontles crimes sont si connus , que d'en douter même c'est leur faire injure. Langage ordinaire de la calomnie, qui ne s'énonce jamais plus hardiment que quand elle impose plus faussement, et qui, pour autoriser le mensonge, ne manque point de le proposer comme une évidence; au lieu que la vérité , toujours modeste ,  lorsqu'elle est iiK-iiie forcée à dire le mal, ne le dit qu'avec réserve, ne le dit qu'avec crainte, ne le dit qu'en gardant toutes les mesures d'une sage circonspection : pourquoi ? parce qu'elle n'accuse et qu'elle ne condamne que dans l'ordre de la charité.  Mais encore , reprend   Pilate , quel mal a-t-il fait? Quid enim mali fecit (1)? Ce qu'ils fait, c'est qu'il a voulu pervertir notre nation; c'est que nous l'avons trouvé semant parmi le peuple des maximes damnables, qui vont au renversement des mœurs. On eût dit, à en croire les Juifs, que Jésus-Christ était en effet un corrupteur et un séducteur; et toutefois on savait assez dans Jérusalem qu'il n'avait prêché que l'obéissance,   que l'humilité, que le renoncement  à soi-même. Calomnie non moins faible à soutenir ses impostures, qu'elle paraît hardie à les avancer. Car, quand il en faut venir à la vérification des faits, c'est alors que l'iniquité se dément elle-même ; on n'entend que les bruits confus d'une multitude passionnée, mais rien de positif ni de vraisemblable ; ils se déclarent tous pour témoins, mais leurs témoignages se détruisent les uns les autres. Pilate est surpris de voir tant d'emportement d'une part, et de l'autre si peu de preuves; mais c'est pour cela même, dit saint Chrysostome, c'est parce qu'il n'y a point de preuves, qu'il y a de l'emportement. Que font-ils donc? ils ont recours à l'artifice, et, préoccupant l'esprit   de  ce juge par   des   raisons d'état, ils déposent que Jésus-Christ, par une témérité punissable, a pris la qualité de roi, qu'il a des prétentions sur la monarchie des Juifs, que souvent il les a détournés de payer le tribut à César : accusations dont ils voyaient bien que le seul soupçon serait contre le Fils de Dieu un des plus forts préjugés. Et c'est aussi parla, que leur calomnie, quoique sans fondement, a tout le succès d'une légitime déposition.

1 Luc. XXIII, 22.

Je n'ai garde, Chrétiens, de m'étendre ici en de longues réflexions sur l'horreur d'un péché que vous détestez vous-mêmes, et que je sais être le dernier de tous les désordres où la passion pourrait vous porter. Mais si j'avais un reproche à vous faire, ce serait que, détestant pour vous-mêmes la calomnie, vous ne laissiez pas de la fomenter tous les jours dans les autres, de l'écouter favorablement, de lui donner créance, d'en aimer les discours malins, et d'en répandre les bruits scandaleux. Vous ne voudriez pas être auteurs de la calomnie ; mais combien de fois avez-vous autorisé les calomniateurs, en leur marquant de criminelles complaisances, en les faisant parler, en les excitant, en leur applaudissant, et vous rendant par là non-seulement fauteurs et complices, mais responsables de toutes leurs suppositions? Voilà, dis-je, ce que j'aurais à vous reprocher ; mais Dieu m'inspire aujourd'hui pour votre édification une morale plus chrétienne, fondée sur ce silence tout divin que garde le Sauveur du monde au milieu de tant d'imposteurs. Car, tandis qu'ils le chargeaient de calomnies, que leur répondait-il? Pas une parole, ni contre ses accusateurs, ni pour soi-même; ni contre ses accusateurs, silence de soumission aux ordres de son Père, et de charité envers ses ennemis; ni pour soi-même, silence de patience et d'humilité : Jesus autem tacebat (1). Quels mystères, mes chers auditeurs ! tâchons à les comprendre ; il est accablé de faux témoignages, ce Dieu-Homme, et il ne se plaint point de ceux qui les rendent contre lui, et il n'en appelle point au ciel pour être vengé de leur injustice; et, quoiqu'il le pût aisément, il ne se met point en devoir de les confondre. Silence si héroïque, que le Saint-Esprit en a fait un éloge particulier dans l'Ecriture : Qui cum malediceretur, non maledicebat (1). Mais pourquoi se tait-il de la sorte? Ah ! Chrétiens, pour établir cette maxime de son Evangile si surprenante, et si opposée à l'esprit du monde : Tenez-vous heureux quand les hommes se déclareront contre vous, qu'ils s'attacheront à vous décrier, qu'ils en diront tout le mal qu'un esprit aigri et envenimé leur inspirera : Beati estis cum maledixerint vobis, et dixerint omne malum adversum vos (3). Toute la nature devait se soulever contre cette vérité, et c'est pour cela qu'il fallait que le Sauveur la justifiât dans sa personne; car ce qu'il y a de moins supportable à l'amour-propre, c'est d'être accusé faussement, et de voir la calomnie

1 Matth., XXVI, 63. — 2 1 Petr., II, 23 — 3 Matth.,

V, 11.

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l'emporter sur notre innocence.

Voilà ce qui nous révolte, ce qui nous jette quelquefois dans les plus violents transports ; mais ce sont ces transports que le Fils de Dieu a voulu réprimer : et comment? par un moyen que sa sagesse seule pouvait inventer, et qui est le miracle de sa grâce, savoir, en nous faisant une béatitude de la calomnie même, ne se contentant pas de nous dire : Modérez-vous, surmontez-vous, fortifiez-vous, consolez-vous ; mais ajoutant : Réjouissez-vous d'être calomniés et outragés : Gaudete et exultate (1). Notre raison aveugle et présomptueuse devait traiter cette maxime évangélique, sinon de folie, au moins d'illusion et de simplicité ; mais ce Dieu-Homme, dont le silence nous parle, veut aujourd'hui nous faire connaître que cette simplicité est la vraie sagesse, et que notre raison est sur cela condamnée par toutes les raisons éternelles. Il ne fait nulle plainte de ses calomniateurs; pourquoi? parce qu'il les envisage, dit saint Bernard, comme les exécuteurs des ordres de son Père, et comme les instruments que Dieu a choisis pour accomplir dans sa personne le grand ouvrage de la rédemption. Or, en cette qualité, il ne peut pas se plaindre d'eux ; et bien loin de s'élever contre eux, il se sent obligé même à les honorer, il déteste la calomnie, mais il en aime l'effet; et parce que l'exécution des arrêts de Dieu se trouve attachée à la calomnie qu'ils lui font, par respect pour ces arrêts divins il ne répond rien. Cette calomnie est la plus énorme de toutes les injustices ; mais il sait que Dieu doit tirer de cette injustice sa plus grande gloire et la plus sainte de toutes les justices ; et c'est pourquoi il garde un silence profond, adorant la justice de Dieu dans l'injustice des hommes. En un mot, il distingue, dans le péché des Juifs qui l'accusent, ce que Dieu veut, et ce que fait l'homme ; il a en horreur ce que fait l'homme, et il regarde avec vénération ce que Dieu veut; mais parce qu'il arrive que ce que Dieu veut est une suite de ce que fait l'homme, il n'invective point contre l'homme, pour ne point murmurer contre Dieu; il soutire l'un parce qu'il se soumet à l'autre, et il nous apprend ainsi la règle admirable du silence de soumission et de charité.

Voilà, mes chers auditeurs, ce qui engage aujourd'hui le Fils de Dieu à demeurer muet devant ceux qui l'oppriment; et voilà ce qui nous oblige nous-mêmes à ne rien dire en mille rencontres où l'on nous calomnie , et à

1 Matth., V, 12.

prier même pour ceux qui nous calomnient : Maledicimur et benedicimus , blasphemamur et obsecramus (1) ; On nous maudit, et nous bénissons, disait saint Paul ; on vomit contre nous des blasphèmes, et nous y répondons par des prières. Telle était, du temps de cet apôtre, la marque du christianisme, c'est par là que l'on discernait les fidèles; et quiconque ne vivait pas dans cette ferme pratique, de réprimer les saillies de sa langue, et de s'imposer au moins silence à l'égard de ses ennemis, de quelque perfection d'ailleurs qu'il se piquât, était censé n'être chrétien qu'à demi : pourquoi? parce qu'il n'agissait pas dans ces vues de foi et dans ces sentiments que la solide religion nous inspire, lorsqu'elle nous enseigne que ceux qui nous attaquent par la calomnie ou par la médisance sont ceux qui, dans l'ordre de la Providence ou du salut, doivent faire devant Dieu notre mérite et notre couronne. D'où saint Jacques concluait, parlant de quiconque n'était pas persuadé de ce principe, que, quelque apparence de religion qu'il eût, ce n'était qu'une religion imaginaire, plus propre à le tromper et à le séduire qu'à le sanctifier : Si quis putat se religiosum esse, non refrœnans linguam suam, sed seducens cor suum, hujus varia est religio (1).

Mais, me direz-vous, pourquoi Jésus-Christ, quelque déterminé qu'il fût à épargner ses faux accusateurs, ne parlait-il pas au moins pour sa légitime défense? Ah ! Chrétiens, voilà le prodige que la morale païenne, avec toute sa prétendue sagesse, n'a jamais connu. A ce silence de soumission et de charité, le .Fils de Dieu en ajoute un autre, que j'appelle un silence de patience et d'humilité. Pilate le presse de répondre aux accusations des Juifs : N'entendez-vous pas, lui dit-il, tout ce qu'on dépose contre vous? Non audis quanta isti adversum te dicunt testimonia (3)? Parlez donc ; et si vous êtes innocent, faites-le paraître. Mais à cela Jésus ne répliqua rien : Et non respondit ei ad illud verbum (4). Il était, ce semble, de la gloire de Dieu que la calomnie fût confondue. Il est vrai, reprend saint Bernard; mais il était encore plus de la même gloire qu'un juste calomnié demeurât dans le silence, et c'est pourquoi il se tait : Jesus autem tacebat (5). Il y allait de l'honneur de son ministère, que lui, qui avait prêché les vérités du salut, ne passât pas pour un corrupteur du peuple, je l'avoue; mais l'honneur de son ministère l'engageait encore

1 1

Cor., IV, 12. — 2 Jac, I, 26. — 3 Matth., XXVII, 13.— 4 Ibid., 14. — 5 Ibid., XXVI, 63.

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plus à pratiquer lui-même ce qu'il avait enseigné, savoir : d'abandonner sa propre cause; et c'est pour cela qu'il ne dit pas un seul mot : Jesus autem tacebat. L'intérêt de la religion voulait que lui, qui en était le chef et l'auteur, ne lût pas regardé comme un criminel, j'en conviens ; mais il n'était pas moins de l'intérêt de la religion que lui, qui en devait être l'exemple et le modèle, apprît aux hommes à faire le plus grand de tous les sacrifices, qui est celui de la réputation, et c'est ce qui lui ferme la bouche : Jesus autem tacebat. Il devait épargner à ses disciples la honte et l'opprobre d'avoir eu un maître séditieux, j'en demeure d'accord ; mais il aimait encore mieux leur laisser cette belle leçon, d'avoir eu un maître patient jusqu'à l'insensibilité et jusqu'à un entier oubli de lui-même ; et de là vient qu'il demeure muet : Jesus autem tacebat. Il se devait à lui-même la justification de sa vie et de sa conduite, surtout en présence de Pilate, lequel, étant étranger, ne pouvait pas le connaître, et qui, en qualité de juge, devait en faire son rapport à Rome; à Rome, dis-je, où il était si important à Jésus-Christ de n'être pas décrié, puisque c'était là que son Evangile devait être bientôt prêché, et qu'il voulait établir le siège de son Eglise; je le confesse : mais son Evangile devait être un évangile d'humilité; et son Eglise ne devant point avoir d'autre fondement que celui-là, il trouve sa vie mieux justifiée par son silence que par ses paroles; et cela fait qu'il ne parle point : Jesus autem tacebat.

Que ce silence, Chrétiens, nous dit de choses, si nous le savons bien pénétrer! Les Pères de l'Eglise demandent pourquoi le Sauveur du monde fut si constant à ne vouloir point se défendre, et ils en apportent diverses raisons. Saint Ambroise prétend qu'il en usa de la sorte, parce qu'il savait bien que ses ennemis étaient déjà résolus à le perdre, et que, quoi qu'il alléguât pour lui, il n'en serait pas cru. Mais s'il n'en eût pas été cru par ses ennemis, du moins Pilate, prévenu en sa faveur, et qui ne cherchait qu'à le sauver, aurait pu s'en prévaloir. La pensée de saint Jérôme est que le Fils de Dieu ne se justifia point, de peur que Pilate, qu'il voyait bien disposé, ne le renvoyât absous, et qu'ainsi la rédemption des hommes ne fût troublée et interrompue, parce que, selon l'ordre des décrets éternels de Dieu, cette rédemption dépendait de sa condamnation. Mais il me semble que c'est attacher les décrets de Dieu, et toute l'économie du salut des hommes, à une circonstance trop légère. Le sentiment de Théophylacte me parai! plus naturel, que Jésus-Christ ne voulut rien dire, parce qu'en parlant il n'aurait fait qu'irriter davantage ses accusateurs, qui, pour soutenir leurs premières calomnies, en auraient inventé de nouvelles, ce qui n'eût servi qu'à les rendre encore plus coupables. D'autres croient, avec saint Chrysostome, et cette opinion est la plus vraisemblable, que Jésus-Christ n'entreprit point de faire son apologie parce qu'il n'en avait pas besoin, parce que son innocence était manifeste, et que Pilate, son juge, en était lui-même convaincu. Mais de toutes les raisons, voici celle à quoi je m'attache : concevez-la bien, parce qu'elle doit nous instruire, et qu'elle se rapporte à nous. Car le Sauveur du monde ne se justifie point devant Pilate, pour nous apprendre à ne nous pas justifier nous-mêmes, mais à nous taire en mille occasions où nous ne pouvons nous expliquer sans troubler la paix et l'union ; pour condamner mille mouvements inquiets et passionnés que nous nous donnons tous les jours sur des sujets où nous croyons être innocents, lorsque nous ne le sommes pas ; pour les arrêter même quand nous le sommes en effet; pour nous faire abandonner notre cause à Dieu, lui disant avec son prophète : Tibi revelavi causam meam (1) ; pour modérer notre ardeur à poursuivre nos droits en plusieurs rencontres, où il est plus raisonnable de les céder: enfin, pour corriger en nous cette passion , qui nous est si ordinaire, de vouloir maintenir, quoi qu'il arrive, et faire valoir notre innocence; passion qui est le principe de tant de désordres : on croit toujours avoir raison ; et, par une erreur plus pernicieuse, on se persuade que, dès qu'on a raison, il faut éclater et résister. Or, de là les plus grands dérèglements du monde, de là mille fautes contraires à l'humilité chrétienne, mille emportements au préjudice de la vraie obéissance ; de là les révoltes contre les supérieurs, de là les ruptures entre les égaux, de là je ne sais combien d'autres scandales; parce qu'on n'a pas bien compris, dit saint Bernard, cette vérité, qu'il y a des temps et des conjonctures où l'on doit sacrifier à Dieu son innocence même. Belle leçon que nous fait le Sauveur du monde ! car, quelque bon droit et quelque raison que je puisse avoir, si c'est la foi qui me gouverne, comment aurais-je tant de chaleur à me justifier, en voyant qu'un Dieu ne se justifie pas? Est-il possible que je ne me rende pas à la force de cet exemple ? Je ne suis pas plus saint ni plus juste que Jésus-Christ;

1 Jerem., XX, 12.

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les choses dont on m'accuse ne sont pas plus atroces que celles qu'on a imposées à Jésus-Christ; on ne m'a point encore traité de scélérat ni d'infâme comme Jésus-Christ; ma réputation n'est pas d'une conséquence plus grande que celle de Jésus-Christ, et il n'est pas plus de l'intérêt de Dieu que mon innocence soit reconnue, que celle de Jésus-Christ. Soit donc que j'aie tort, ou que je ne l'aie pas, pourquoi ne serais-je pas prêt à renoncera tous mes droits quand Dieu le voudra, quand il sera question de souffrir pour lui, quand la nécessité ou sa volonté m'y obligeront? Et pourquoi n'aurais-je pas le courage de dire comme saint Paul : Mihi autem pro minimo est ut a vobis judicer, aut ab humano die (1) ? Accusez-moi, noircissez-moi, calomniez-moi, pensez de moi ce qu'il vous plaira: que m'importe de quelle manière vous en jugerez, pourvu que je sois jugé favorablement de Dieu? car je n'ai que faire de me justifier, sinon auprès de Celui qui me doit juger. Or, ce ne sont pas les hommes qui doivent être mus juges, c'est Dieu : Qui autem judicat me, Dominus est (2).

Mais revenons : si, pour l'accomplissement de ses adorables desseins, Dieu n'avait permis que l'infidélité des hommes allât dans la passion de Jésus-Christ jusqu'à l'excès, ce divin Sauveur, ainsi accusé et calomnié, eût pu se promettre tout de l'attachement du peuple, qui lui avait toujours été dévoué, et qui, selon l'Evangile, s'était souvent déclaré pour lui, jusqu'à faire trembler ses ennemis mêmes. Surtout Pilate, par son premier jugement, ayant remis aux Juifs le choix du criminel qui devait être délivré à la fête de Pâques, on ne pouvait douter que, malgré la rage des pharisiens, le peuple ne sauvât le Fils de Dieu. Cependant, Chrétiens, c'est ce peuple qui l'abandonne, par une inconstance aussi subite dans son changement qu'elle est violente dans les extrémités à quoi elle se porte. Inconstance la plus subite dans son changement ; car c'est six jours après la réception solennelle qu'ont faite à Jésus-Christ les habitants de Jérusalem, six jours après l'avoir proclamé roi d'Israël, six jours après l'avoir comblé d'éloges, en l'appelant Fils de David, en lui donnant mille bénédictions : Hosanna Filio David ! Benedictus qui venit in nomine Domini (3); c'est, dis-je, alors qu'ils se déclarent le plus hautement contre lui, et qu'ils poursuivent sa mort avec plus d'ardeur. Inconstance la plus violente dans les extrémités à quoi elle se porte, puisque tout à coup ils

1 1 Cor., IV, 3. — 2 Ibid., 4. — 3 Matth.,

XXI, 9.

vont jusqu'à lui préférer Barabbas, c'est-à-dire jusqu'à lui préférer un insigne voleur, et jusqu'à demander que celui qu'ils venaient de reconnaître pour leur Messie fût crucifié : Crucifigatur (1). Voilà le monde, Chrétiens; voilà les légèretés et les perfidies du monde; et néanmoins ce monde, si changeant et si perfide, c'est ce que nous aimons, et sur quoi nous nous appuyons; ceux mêmes qui passent parmi vous pour les plus versés dans la connaissance du monde, sont les premiers à s'y laisser tromper; ils en ont mille fois éprouvé l'infidélité, et, après tant d'épreuves, ils en sont toujours idolâtres : ils font là-dessus des leçons aux autres, ils sont éloquents à en parler; mais il y a toujours un certain charme qui les attache à ce monde qu'ils méprisent; et il semble que plus il est inconstant pour eux, plus ils s'opiniâtrent à être constants pour lui. Mais laissons-là les partisans du monde, et considérons-nous nous-mêmes. Voilà, mes chers auditeurs, ce qui nous arrive, lorsque, par des inconstances criminelles dans le service de notre Dieu, nous sommes tantôt à lui, et tantôt contre lui ; aujourd'hui pleins de zèle, et demain la lâcheté même; aujourd'hui chrétiens et religieux, et demain libertins et impies, renonçant à Dieu dans des circonstances toutes semblables à celles où le peuple juif renonça Jésus-Christ, c'est-à-dire immédiatement après l'avoir reçu dans nous comme notre Dieu, par la communion ; lui préférant un aussi indigne sujet que Barabbas, un vil intérêt ou un plaisir honteux, et, pour ce plaisir et cet intérêt, consentant qu'il meure, et, selon l'expression de l'Apôtre, qu'il soit tout de nouveau crucifié. Si saint Paul ne nous le disait pas, jamais pourrions-nous croire que le désordre de notre inconstance pût aller jusque-là?

Cependant, Chrétiens, dans un déchaînement si général et si injuste contre le Sauveur, à qui était-ce de prendre sa cause en main et de le défendre? A Pilate : mais c'est au contraire la politique de ce juge qui lui fait sacrifier l'innocent, et porter l'arrêt de sa condamnation. Qui l'eût cru? après avoir si hautement protesté qu'il ne voyait rien en quoi Jésus-Christ lût coupable, et par où il eût mérité la mort; après avoir fait tant d'efforts pour le retirer des mains de ses ennemis, Pilate enfin le livre aux Juifs : pourquoi? parce qu'il craint César dont il est menacé, et qu'au lieu d'écouter les reproches de sa conscience, il n'est attentif qu'aux intérêts de sa fortune. S'il

1 Matth., XXVII, 23.

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eût suivi les règles et les sentiments d'une justice inflexible et droite, il se fût élevé contre les Juifs, il se fût déclaré contre les accusateurs du Fils de Dieu, il en eût appelé lui-même à l'empereur, et au hasard de perdre la faveur du prince, il eût protégé le bon droit et l'innocence du Juste. Mais où trouve-t-on de ces   hommes   désintéressés,   et  combien  de courtisans vendraient encore ce qu'il y a de plus saint et de plus sacré, pour s'avancer ou pour se maintenir auprès du maître? Qu'ils lui rendent tous les hommages dus à sa grandeur, qu'ils s'attachent à sa personne, qu'ils respectent ses ordres, qu'ils s'empressent à lui plaire; je le veux, et ils le doivent, autant que la conscience et la loi de Dieu le permettent. Mais s'il faut trahir l'une et l'autre, s'il faut, pour ne pas blesser l'homme, offenser Dieu; pour ne pas s'attirer la disgrâce de l'homme, s'exposer à la haine de Dieu; ah! c'est alors que tout chrétien doit s'armer d'une sainte assurance, et fouler aux pieds tous les respects humains : c'est alors qu'il doit être déterminé à perdre tout et à se rendre l'objet de l'indignation publique, plutôt que de manquer à son Dieu, et à ce que demandent indispensablement de lui l'intérêt de son âme et l'équité. Ce n'est pas là néanmoins l'esprit de la politique du monde, de cette malheureuse politique qui nous fait avoir pour les grands une complaisance si aveugle; qui nous fait faire sans discernement tout ce qu'ils veulent, souvent même plus qu'ils ne veulent; et cela, aux dépens   de   nos   devoirs, les  plus essentiels. Ecueil funeste, où échoue toute la fermeté et toute la droiture de Pilate. Jusque-là il s'était comporté en juge intègre et sage : mais, au nom seul de César, il se trouble, il craint, il fait des réflexions, il est ébranlé, déconcerté, vaincu; et la conclusion est qu'il abandonne honteusement Jésus-Christ aux soldats, et qu'il laisse aux Juifs une pleine liberté d'exercer sur lui toute leur fureur : Tradidit Jesum voluntati eorum (1).

Ils ne diffèrent pas un moment; et c'est ici, Chrétiens, que vous allez voir l'humilité d'un Dieu, sa modestie, sa pudeur, sa sainteté outragée et profanée par l'insolence des hommes; car c'est l'insolence du libertinage qui met le comble aux souffrances de Jésus-Christ. Tunc milites prœsidis suscipientes Jesum in prœtorium, congregaverunt ad eum universam cohortem (2); Alors, dit l'évangéliste, les soldats de la garde de Pilate se saisirent de Jésus,

1 Luc, XXIII, 25. — 2 Matth., XXVII, 27.

le conduisirent dans le prétoire, c'est-à-dire dans la salle de l'audience ; et là, ayant assemblé autour de lui toute leur compagnie, ils le traitent d'une manière également brutale et impie : brutale, sans aucun sentiment d'humanité ; impie, sans aucun respect de religion. Je dis barbare et brutale : car quand Jésus-Christ eût été criminel, le voyant condamné à mort, ils devaient en avoir compassion; c'est un sentiment que la nature nous inspire, même pour les plus grands scélérats. Mais leurs cœurs deviennent plus durs que la pierre et que le bronze : ils doivent être les exécuteurs de son supplice, et par avance ils veulent se payer de leurs peines aux dépens de sa personne : c'est une victime qu'on leur a donnée à sacrifier, mais ils veulent la préparer au sacrifice de la croix par des cérémonies que leur seule brutalité était capable d imaginer. Que font-ils ? Tout condamné qu'il est, ils se mettent à l'insulter par des railleries sanglantes, ils le chargent d'injures et de blasphèmes; et lui ayant bandé les yeux, ils lui donnent des soufflets, en lui demandant quel est celui qui l'a frappé. Fut-il jamais un traitement plus cruel? mais en fut-il jamais un plus impie que de profaner, comme ils font, deux des plus augustes et des plus saintes qualités de ce divin Sauveur, celle de Christ et celle de roi? Ils le traitent de Christ par dérision, en l'obligeant à prophétiser : Prophetiza nobis, Christe (1). Ils en font un roi de théâtre, en lui donnant pour sceptre un roseau, en le revêtant de pourpre, en fléchissant devant lui le genou, et lui disant : Nous vous saluons, roi des Juifs : Ave, rex Judœorum (3). O mon Sauveur! fallait-il que votre royauté adorée dans le ciel fût ainsi violée sur la terre? fallait-il que cette onction sacrée de roi, de grand prêtre et de prophète, que vous exprimez par votre nom de Christ, et qui est la source de toutes les grâces et de toutes les bénédictions, servit d'objet à l'impiété et à l'irréligion?

Ce n'est rien néanmoins encore, j'ose le dire : et voici l'appareil d'un nouveau supplice dont on n'entendit jamais parler, et dont les lois les plus sévères ne nous ont jamais donné d'exemple. On en veut faire la première épreuve sur le Fils de Dieu. On lui prépare une couronne d'épines qu'on lui enfonce avec violence dans la tète. Le sang coule de toutes parts, et autant de pointes qui le percent font autant de blessures. Voilà comment la Synagogue a traité son roi ; voilà comment elle a

1 Matth., XXVI, 64. — 2 Ibid., XXVII, 29.

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traité votre roi et le mien ; voilà comment elle a traité le maître et le roi de toute la nature. Indignité que nous détestons ; mais tandis que nous la détestons dans les autres, que ne la détestons-nous dans nous-mêmes? Car, n'est-ce pas nous-mêmes, Chrétiens, qui cent fois en avons usé de la sorte à l'égard de Jésus-Christ? Mettons-nous en parallèle avec les soldats qui insultèrent ce roi de gloire : nous reconnaîtrons ce que nous faisons tous les jours, et ce que nous sommes ; car telle est l'idée des pécheurs et des impies du siècle. Saint Paul, écrivant aux Philippiens, leur disait qu'ils étaient sa couronne : Gaudiam meam et corona mea (1). Suivant la même règle, ne pouvons-nous pas dire que nous sommes la couronne de Jésus-Christ, mais une couronne de souffrances? Il attendait que de nos bonnes œuvres nous lui fissions une couronne d'honneur, et par nos iniquités nous lui en faisons une d'ignominie. Il se promettait de nous des fruits de grâce, de vérité et de vertu ; et il n'en recueille que des ronces et des épines. C'est ainsi, dit saint Bernard, qu'il est couronné de nos péchés ; mais du moins, ajoute le même Père, présentons-lui dans cet état l'hommage d'une sincère douleur et d'une vive componction : Egredimini , et videte, filiœ Sion, regem in diademate (2) ; Venez, filles de Sion, âmes rachetées du sang d'un Dieu ; venez, et voyez votre roi avec ce diadème sanglant que vous lui avez fait porter ; venez reconnaître vos infidélités, et les pleurer ; venez réparer par vos larmes et par les saintes rigueurs de la pénitence ce que vous lui avez fait souffrir par vos crimes : et après avoir appris comment le péché a fait mourir Jésus-Christ, apprenez comment Jésus-Christ a fait mourir le péché, et comment vous le devez faire mourir vous-mêmes : c'est la seconde partie.

DEUXIÈME  PARTIE.

C'est un principe et une vérité de foi, que comme la grâce de l'innocence et de la justice originelle sanctifiait l'homme tout entier, aussi l'homme tout entier a-t-il ressenti les pernicieux effets du désordre et de la corruption du péché. Il les a ressentis dans son corps, dans son esprit, dans sa volonté, et dans ses passions : dans son corps, par la révolte des sens et par leur mollesse ; dans son esprit, par l'orgueil ; dans sa volonté, par l'amour de l'indépendance; et dans ses passions, par leurs désirs aveugles et déréglés. Il fallait donc que

1 Philip., IV, 1. — 2 Cant., III, 11.

le Fils de Dieu ,  mourant pour détruire le péché, le fît mourir dans tout l'homme. Or, en effet, je dis qu'il l'a fait mourir dans le corps de l'homme, en nous inspirant par son exemple la mortification contre la sensualité et la mollesse. Je dis qu'il l'a fait mourir dans l'esprit de l'homme, en nous inspirant par son exemple l'humilité contre l'orgueil. Je dis qu'il l'a fait mourir dans la volonté de l'homme, en nous inspirant par son exemple la soumission contre l'amour de l'indépendance. Enfin, je dis qu'il l'a fait mourir dans les passions de l'homme, particulièrement dans la plus violente de toutes, qui est la vengeance, en nous apprenant par son exemple à pardonner les injures, et à rendre le bien pour le mal. Ceci me donnera lieu de vous le représenter encore en quatre états bien propres à vous toucher et à vous instruire. Suivez-moi toujours, s'il vous plaît.

Je me figure d'abord un chrétien sensuel, et esclave de cette concupiscence de la chair, qui est la source funeste du péché, ou plutôt esclave du péché même, qui est la suite comme infaillible de cette concupiscence de la chair, quand elle est fomentée par une vie molle et voluptueuse : et pour détruire en lui ce corps de péché, dont parle si souvent saint Paul, je lui produis le Sauveur du monde dans l'état où Pilate le présenta aux Juifs, quand il leur dit : Ecce homo ; Voilà l'homme : c'est-à-dire, je lui produis cet Homme-Dieu tout couvert de plaies et déchiré de coups, tel qu'il parut après sa flagellation. Les évangélistes ne nous disent point quelle fut la mesure  ou l'excès de ce supplice : ils nous le laissent à conjecturer ; mais cette conjecture que nous en avons, peut-être surpasse-t-elle tout ce qu'ils nous en auraient appris ; car Pilate, ne pouvant contenter la haine du peuple, trouva enfin un expédient pour la satisfaire, et ce fut de condamner Jésus à être fouetté. Voilà par où nous devons juger de ce que souffrit le Fils de Dieu. Ce peuple était transporté de fureur, et il n'y avait que le sang de cette victime qui le pût apaiser; il demandait ce sang avec instance, et Pilate voulait qu'il fût content. De là concluez avec quelle rigueur on le traita. Quand on nous rapporte sur ce point les révélations de certaines âmes pieuses et saintes, elles nous semblent quelquefois des exagérations, et à peine font-elles quelque impression sur nous. Mais quand je dis que le Sauveur du monde fut mis, par le commandement de Pilate, dans un état où la cruauté de ses ennemis, quelque impitoyable qu'elle fût, eut de quoi être satisfaite, n'en

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dis-je pas autant et plus même qu'il ne faut ? Pourquoi les évangélistes ne sont-ils pas entrés là-dessus dans un plus grand détail? Ah! répond saint Augustin, parce que l'évangéliste de l'Ancien Testament, Isaïe, s'en était déjà suffisamment expliqué pour eux. Qu'en a donc dit ce prophète? Des choses, Chrétiens, qui vont au delà de toutes nos expressions ; savoir, que Jésus-Christ, après cette cruelle flagellation, n'avait plus la ligure d'homme : Vidimus eum, et non erat aspectus (1) ; qu'il faisait horreur à voir, et qu'on l'aurait pris pour un lépreux frappé de la main de Dieu : Quasi leprosum et percussion a Deo (2). Car ce n'est point par application ni par figure, mais dans le sens littéral de la prophétie, que ce texte d'Isaïe se rapporte à Jésus-Christ.

C'est dans cet état que je le propose aux pécheurs du siècle, avec ces paroles si touchantes et si capables d'attendrir les cœurs même les plus endurcis : Ecce homo (3); Le voilà, Chrétiens, cet homme que vous adorez comme votre Dieu, et qui l'est en effet; le reconnaissez-vous? c'est vous qui l'avez ainsi défiguré, vous qui l'avez ainsi meurtri et ensanglanté. Ne vous en défendez point; car il s'en déclare lui-même, et il en doit être cru : Supra dorsum meum fabricaverunt peccatores (4). Il nous fait entendre que ce sont les pécheurs qui ont déchargé sur lui leurs coups, et n'êtes-vous pas de ce nombre? C'est donc à vous que ce reproche s'adresse. Oui, c'est par vous et pour vous que sa chair innocente et virginale a été immolée dans ce sacrifice de douleur. Sans parler d'un million de désordres dont je ne veux pas ici vous retracer l'idée, c'est pour vos délicatesses, c'est pour ces attachements indignes à servir votre corps, à l'engraisser, à l'idolâtrer, à lui donner tout ce qu'il demande , et plus qu'il ne demande; c'est pour ces recherches affectées de toutes vos aises, pour ces soins outrés de votre santé aux dépens des devoirs les plus essentiels de la religion, pour ces dispenses que vous vous accordez au préjudice des lois de Dieu et de son Eglise, pour cette oisiveté criminelle, pour ces divertissements sans mesure, pour cette horreur de la vraie pénitence, pour cette vie des sens, si contraire à la raison même, et qui entretient dans vous le règne du péché, c'est, dis-je, pour tout cela que Jésus-Christ est devenu un homme de douleurs. Car si votre chair avait été soumise à Dieu, jamais

1 Isa., LIII, 2. —2 Ibid., 4. — 3 Joan., XIX, 5. — 4

Psal., CXXVIII, 3.

la sienne n'eût été livrée aux bourreaux. Ecce homo : Voilà l'homme établi de Dieu comme notre chef, et a qui il faut, par nécessité, que nous soyons unis en qualité de membres vivants. Or, entre les membres et le chef, il doit y avoir de la proportion ; et c'est une chose monstrueuse, dit saint Bernard, que de voir des membres délicats sous un chef couronné d'épines. Quand le chef souffre, tous les membres souffrent par sympathie; et s'il y en a quelqu'un qui ne souffre pas, c'est un membre gâté et corrompu. Ecce homo : Voilà l'homme à l'image duquel Dieu nous a prédestinés, et auquel il faut, par conséquent, que vous vous rendiez semblables, ou que vous soyez réprouvés de Dieu. Car, de quelque condition que vous puissiez être, il n'y a point de milieu entre ces deux termes, la conformité avec Jésus-Christ souffrant, ou la réprobation éternelle; et de quelque espérance que l'on vous flatte , il faut que vous choisissiez l'un de ces deux partis, puisqu'il est certain que jamais Dieu ne relâchera rien de la rigueur de cette loi : Quos prœscivit et prœdestinavit conformes fieri imaginis Filii sui (1). Voilà l'homme : Ecce homo ; l'homme dont saint Paul veut que vous fassiez paraître la vie dans vos personnes. Il ne se contente pas que vous la fassiez paraître aux anges et à Dieu même dans l'intérieur de vos âmes; il veut que vous la fassiez paraître extérieurement, et que vos corps en portent les caractères sensibles. Or, cela ne se peut faire que par la mortification de la chair; et de la vient que ce grand apôtre voulait que nos corps fussent continuellement revêtus de cette sainte mortification : Semper mortificationem Jesu in corpore nostro circumferentes (2); en sorte, disait-il, que la vie de Jésus, qui n'a été que mortification, paraisse dans nous comme en autant de sujets qu'elle doit vivifier et animer : Ut et vita Jesu manifestetur in corporibus nostris (3). Car, il y a de la contradiction qu'un corps nourri dans les délices, et qui n'a aucun usage de la pénitence chrétienne, représente ce Jésus, qui vient d'éprouver à la colonne un traitement si rigoureux. Ecce homo : Voilà l'homme dont la chair, quelque mortifiée qu'elle ait été par les cruautés qu'on a exercées sur elle, demande encore, pour la perfection de ses souffrances, quelque chose qui lui manque, et sans quoi tout ce qu'elle a souffert n'est de nul effet pour nous devant Dieu. Or, ce qui lui manque, c'est ce qui nous reste à accomplir nous-mêmes. Mais où

1 Rom., VIII, 29. —2 2 Cor., IV, 10. — 3 Ibid.

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l'accomplir? dans le cœur, dans la propre volonté, dans le retranchement des désirs? Peut-être en voudrions-nous demeurer là; mais ce n'est point assez : car saint Paul qui l'entendait mieux que nous, et qui n'avait pas plus besoin de pénitence, se faisait un devoir indispensable de l'accomplir dans sa chair : Adimpleo ea quœ desunt passionum Christi in carne mea (1). Motif admirable pour nous faire aimer la mortification des sens, de l'envisager comme le supplément, ou, pour mieux dire, comme l'accomplissement des souffrances du Sauveur. Motif puissant pour nous soutenir dans l'exercice de cette vertu, de considérer que la mortification de nos corps, quand nous la pratiquons, n'est pas tant notre mortification que la mortification de Jésus-Christ même : Semper mortificationem Jesu in corpore nostro circumferentes (2). Car si c'était la mienne, dit saint Chrysostome, quelque nécessaire que je la conçoive, j'en aurais du mépris; mais étant celle de Jésus, le moyen que je ne l'aime pas et que je ne l'honore pas?

Tel est, Chrétiens, le premier ennemi du salut de l'homme, que le Fils de Dieu a détruit par sa passion, la mollesse de la chair. Il y en avait un autre encore plus dangereux, c'est l'orgueil de l'esprit, l'ambition de s'élever et de se faire grand ; l'entêtement, si j'ose parler ainsi, d'une gloire mondaine, à laquelle on croit non-seulement pouvoir, mais devoir tout sacrifier. Il fallait terrasser ce monstre qui s'opposait à Dieu : et qu'a fait pour cela l’Homme-Dieu? Ah ! Chrétiens, suivez-le dans sa marche depuis le prétoire jusqu'au lieu de son supplice, et contemplez-le dans l'abîme d'humiliation où il paraît aujourd'hui à la face du ciel et de la terre; c'est-à-dire chargé de sa croix, conduit au Calvaire comme un criminel, accompagné de deux voleurs, escorté de soldats, de gardes, de bourreaux, et traîné par les rues de Jérusalem dans cet appareil ignominieux. Surtout souvenez-vous que c'est Celui devant qui les anges tremblent, et qui n'a point cru que ce fût une usurpation de se dire et d'être égal à son Père. Voilà, dit saint Chrysostome, le dernier abaissement où pouvait être réduit un Dieu; et moi j'ajoute : Voilà le dernier et le souverain remède qui devait guérir l'orgueil de l'homme. Prenez garde : le Sauveur des hommes, pour s'abaisser aux yeux du monde, avait fait des démarches bien étonnantes; et le Saint-Esprit, pour nous en donner une juste idée, les compare à des pas de géant:

1 Coloss., I, 24. — 2 2 Cor., IV, 10.

Exultavit ut gigas (1). La première, qui fut celle de son incarnation, avait été jusqu'à l'anéantissement: Exinanivit semetipsum (2). Mais dans cet anéantissement, il n'avait pas laissé de trouver encore des degrés de profondeur à descendre : car, outre qu'il s'était fait homme, il avait voulu naître enfant; outre qu'il était né enfant, il avait pris la forme de serviteur et d'esclave; outre qu'il s'était fait esclave, il s'était revêtu des apparences et des marques du pécheur : pécheur, esclave , enfant, tout cela, dit Zenon de Vérone, c'étaient les surérogations infinies de l'adorable mystère d'un Dieu incarné. Cette parole est bien remarquable. Mais son humilité, ou plutôt son zèle pour détruire notre orgueil, le porte encore plus loin en ce jour. Il veut être mis au rang des scélérats, et des scélérats condamnés par la justice humaine : il veut, dans cette qualité, essuyer tout l'opprobre du supplice le plus honteux, et cela au milieu de sa nation, dans la capitale de son pays, le jour de la plus grande solennité, au lieu le plus éminent de la ville ; il veut y être mené en pompe, et vérifier l'oracle de Jérémie, qu'il sera rassasié d'outrages et d'affronts : Saturabitur opprobriis (3). Ce qui me paraît plus surprenant, c'est qu'il fait tout cela sans se mettre en peine du scandale des Juifs, ni du mépris des Gentils ; prévoyant que les premiers ne voudront jamais reconnaître un Messie crucifié, et que les autres le traiteront de fou et d'insensé : Judœis scandalum, Gentibus stultitiam (4). Il n'importe : que le Juif s'en scandalise, et que le Gentil s'en moque, ce Dieu , si grand par lui-même, veut être donné en spectacle aux anges et aux hommes; je dis, en spectacle de confusion : car quelle confusion pour lui, quand on le chargea de ce bois infâme, l'objet de la malédiction et de l'exécration du peuple ! quelle confusion, quand il fallut sortir en cet état, et se faire voir dans la place publique !

Ah ! Chrétiens, nous avons maintenant de la vénération pour tous ces mystères, et la foi, qui nous apprend que ce sont les mystères d'un Dieu Sauveur, efface les affreuses idées qu'on devait alors s'en former. Quand nous voyons aujourd'hui les princes et les monarques fléchir les genoux devant ce bois, qui a été l'instrument de notre salut, bien loin d'avoir peine à l'honorer, nous nous sentons portés à lui rendre le devoir de notre religion. Mais à ce triste jour où nous nous représentons un Dieu soutirant, que pensait-on de la croix

7. — 3 Thren., III, 30. — 4 1 Cor., I, 23.

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et de celui qui la portait? Je rougirais de vous le dire, et je vous le laisse à juger. Ce que je sais, c'est que Jésus-Christ conçut l'infamie de ce supplice avec un tel sentiment d'horreur, que, si sa raison y eût consenti, il aurait renoncé au dessein de nous racheter, plutôt que de nous racheter à ce prix. Il en fit même la proposition à son Père, quand il lui dit : Pater mi, si possibile est, transeat a me calix iste (1) ! Ah ! mon Père, s'il était possible que ce calice passât et s'éloignât de moi ! Mais l'arrêt en est prononcé : et il se le prononça à lui-même au même temps qu'il faisait cette prière, soumettant sa volonté, et acceptant toute la confusion de sa croix.  Celait   ainsi  qu'il   fallait   faire mourir l'orgueil des hommes. Or, c'est ce que font souverainement, efficacement et sensiblement les humiliations du Sauveur. Car, qu'un chrétien adore  un   Dieu  humilié,  et,  selon l'expression de saint Paul, un Dieu anéanti, et qu'en même temps il soit lui-même entêté des vaines grandeurs du monde ; qu'il ne cherche qu'à s'élever, qu'à se distinguer, qu'à paraître ; que toutes ses réflexions, toutes ses vues, tous ses desseins ne  tendent qu'à  contenter son ambition, et cela sans mesure et sans égard ; sans mesure, voulant toujours accroître sa fortune, toujours monter à un plus haut rang, toujours s'attirer de nouveaux honneurs ; sans égard, ni à la droiture et à la bonne foi, ni à l'équité et à la justice, ni à sa conscience et à son salut;  sacrifiant tout à sa  passion,  les intérêts de Dieu, les intérêts du prochain, les intérêts de son âme ; ayant des délicatesses infinies sur ce qui lui est dû, ou sur ce qu'il croit lui être dû,  et n'étant jamais disposé à se relâcher du moindre de ses droits, ni à pardonner la moindre injure : qu'un chrétien, dis-Je, ait le cœur plein de ces sentiments ; qu'il se fasse de ces maximes des règles de conduite, et qu'avec cela il puisse se présenter devant son  Dieu sans rougir et sans se confondre, c'est, mes Frères, dit saint Bernard, ce qui me semble impossible. Sentant qu'il est superbe, il ne peut plus ni invoquer Dieu, ni se confier en Dieu ; et, s'il le fait, ce n'est qu'en se disant intérieurement à lui-même : Je suis un hypocrite; car j'invoque un Dieu qui ne m'a sauvé qu'en s'abaissant au-dessous de tous les hommes ; et cependant je ne cherche devant les hommes que l'élévation et la grandeur : j'établis ma confiance dans ses opprobres; et dans la pratique je les déteste et je les fuis, ces mêmes opprobres : qu'est-ce que cela, sinon

1 Matth., XXVI, 39.

hypocrisie et contradiction ? Or, la reconnaître, cette contradiction, cette hypocrisie, et se trouver là-dessus dans la nécessité de se condamner, c'est ce que j'appelle la destruction de l'orgueil dans un chrétien. Avançons.

Le Sauveur du monde arrivé au Calvaire, on dispose la croix, on l'y étend ; et c'est ici que vous allez voir un troisième ennemi du salut de l'homme, je veux dire le libertinage de la volonté vaincu par l'obéissance héroïque de cet Homme-Dieu. De ces principautés et de ces puissances dont Jésus-Christ, selon la parole de saint Paul, que j'ai déjà rapportée, triompha sur la croix, et qu'il désarma , quelle était la plus fière et la plus orgueilleuse? demande saint Augustin. C'était, répond ce saint docteur, la volonté de l'homme : cette volonté ennemie de la sujétion, cette volonté qui veut toujours être maîtresse d'elle-même, qui suit en tout son penchant, ne cherche qu'à s'émanciper et à se licencier, et qui pour cela se révolte sans cesse contre la loi et contre le devoir. Voilà cette puissance qu'on pouvait justement nommer la principauté du monde, puisqu'elle y régnait au préjudice de Dieu même. Or apprenez, Chrétiens, comment elle a été vaincue par Jésus-Christ dans le mystère de son crucifiement. Ce divin Sauveur est attaché à la croix, et il se soumet à y mourir. Ce n'est pas seulement, remarque saint Chrysostome, par un motif de charité, ce n'est pas par le seul zèle de glorifier son Père, ce n'est pas par un simple désir de sauver les hommes, mais par obéissance : Factus obediens (1) ; et par la plus rigoureuse obéissance : Usque ad mortem, mortem autem crucis. Or, quand je dis par obéissance , je dis par un commandement exprès du ciel; je dis par obligation, par nécessité, par l'engagement d'une volonté qui n'est plus à elle-même, et qui n'a plus aucun droit sur ses actions : car l'obéissance comprend tout cela. Je sais que les théologiens et les Pères nous enseignent que cette obéissance du Fils de Dieu fut volontaire dans son principe, que l'ordre de mourir ne lui fut donné que parce qu'il le voulut accepter, que ce fut lui-même qui pria son Père de le lui imposer, et qu'il était libre d'en demander dispense. Je conviens de toutes ces vérités ; mais ce que je trouve encore de plus admirable, c'est que, pouvant de lui-même choisir ou ne pas choisir le supplice de la croix, il ait voulu qu'il lui fût marqué et ordonné; que, pouvant se faire dispenser de ce précepte , il ait voulu l'accomplir

1 Philip., II, 8

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dans toute son étendue. Ce n'est pas tout : non-seulement il est crucifié par obéissance à son Père, mais par obéissance aux hommes, et aux plus indignes de tous les hommes, qui sont ses bourreaux et ses persécuteurs. Ces ministres d'iniquité en disposent comme il leur plaît : qu'ils parlent, il exécute : que la cruauté leur inspire une nouvelle manière de l'attacher à l'instrument de sa mort, il leur présente ses mains et ses pieds pour être percés de clous. Il n'y a qu'un seul point sur quoi il refuse de les écouter. Car, s'ils lui reprochent que, ayant sauvé les autres, il ne peut se sauver lui-même , s'ils le défient de descendre de la croix, s'ils lui demandent cette preuve de sa divinité, et s'ils lui promettent, après ce témoignage, de croire en lui, il préfère à de si belles espérances le mérite de l'obéissance. Bien loin de descendre de la croix parce qu'il est Fils de Dieu, c'est pour cela même qu'il n'en descend pas, dit saint Bernard, puisque, étant Fils de Dieu, il doit et il veut obéir à Dieu. Il aime mieux passer pour faible, et ne donner nulle marque de sa vertu toute-puissante, que de la faire connaître par des miracles de sa propre volonté. Il aime mieux, en demeurant dans l'état de dépendance où il s'est réduit, laisser périr ces infidèles, que d'en sortir pour les convaincre, et pour les toucher.

Or, de là qu'apprenons-nous, ou que devons-nous apprendre? Deux choses essentielles, et qui vont à l'anéantissement de notre volonté propre; savoir, la nécessité de l'obéissance et la mesure de l'obéissance. La nécessité de l'obéissance, puisque c'est par elle que s'accomplit aujourd'hui notre salut : non, Chrétiens, ce n'est point précisément par la croix, mais par l'obéissance de la croix. La croix toute seule ne nous a pas sauvés ; il a fallu que l'obéissance lui donnât le prix qui a fait notre rédemption. En vain donc prétendons-nous pouvoir nous sauver par une autre voie. Faites des miracles, pratiquez toutes les austérités de la pénitence chrétienne, convertissez tout le monde : si ce n'est pas dans l'ordre d'une entière soumission à Dieu et à son Eglise, tout votre zèle, tous vos miracles, toutes vos austérités et vos pénitences ne sont rien. Car, comme disait le prophète Samuel, l'obéissance vaut mieux que tous les sacrifices, et tous les sacrifices sans l'obéissance ne peuvent être devant Dieu de nulle valeur. Obéissance, Chrétiens, non-seulement à Dieu, mais aux hommes revêtus de l'autorité de Dieu, fussent-ils d'ailleurs les plus imparfaits, fussent-ils même les plus vicieux : Non tantum bonis et modestis, sed etiam dyscolis (1). En effet, Seigneur, à qui ne dois-je pas obéir pour vous, quand je vous vois obéir pour moi à des sacrilèges et à des déicides? Obéissance jusqu'à la mort, et, s'il était nécessaire, jusqu'à la mort de la croix : Usque ad mortem , mortem autem crucis (2); c'est-à-dire sans exception et sans restriction. Car telle est la mesure de l'obéissance d'un chrétien ; et s'il y a une chose que notre obéissance ne renferme pas, et à laquelle elle ne soit pas préparée, c'est une obéissance que Dieu réprouve. Cette obéissance parfaite est héroïque; mais, après tout, ce n'est point trop pour nous sauver, et Dieu ne mérite ni ne veut rien de moins. Comprenons ce que c'est que Dieu et ce que vaut le salut éternel, nous ne serons plus surpris de tout ce que Dieu peut exiger de nous.

Il restait encore un ennemi que Jésus-Christ devait surmonter, c'est la passion de la vengeance. Rien de plus naturel à l'homme que cette passion, et rien de plus contraire aux sentiments de l'homme que le pardon des injures. Dans tout le reste, dit saint Augustin, notre religion ne nous prescrit rien en matière de mœurs qui ne soit évidemment raisonnable et juste : mais quand elle nous ordonne d'aimer jusqu'à nos persécuteurs, il semble qu'elle entreprenne alors sur notre raison; et, tout soumis que nous sommes à cette loi, nous avons de la peine à ne la pas condamner : Cum vero legitur : Diligite inimicos vestros, et benefacite his qui oderunt vos, tunc ipsa pene accusatur religio. C'est néanmoins cet amour des ennemis qui nous fait proprement chrétiens; et, selon Tertullien, c'est en cela que consiste le caractère de notre sainteté : Ita jubemur inimicos diligere, ut haec sit perfecta et propria bonitas nostra. Il fallait donc, pour établir solidement le christianisme, faire mourir tout désir de vengeance. Or, il n'y avait qu'un Dieu, et un Dieu mourant dans la plus injuste persécution , qui put en venir à bout; et c'est ce qu'il a fait sur la croix , qui fut comme le théâtre de sa charité. On dirait qu'il n'y est monté que pour triompher de ce démon. La première parole qu'il y prononce, c'est en faveur de ceux qui le crucifient : Pater, dimitte illis (3). Il ne pense point à ses apôtres, il ne pense point aux fidèles de Jérusalem, il ne pense pas même encore à sa sainte Mère, ni à son bien-aimé disciple; mais il pense à ses

1 1 Petr., II, 18. — 2 Philip., II, 8. —3 Luc, XXIII,

34.

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bourreaux, mais il pense à ses calomniateurs ; et comme s'il leur devait la préférence clans son cœur, il veut qu'ils aient la première place dans son testament : Pater, dimitte  illis. Se contente-t-il de leur pardonner? Non. Ne fait-il qu'oublier les outrages qu'il en a reçus? Ah! répond saint Chrysostome, c'est trop peu pour lui, parce qu'il ne veut pas que ce soit assez pour nous.

Il les aime, il prie pour eux, il tâche à les justifier auprès de son Père, il répand sur eux ses grâces les plus spéciales et ses plus abondantes miséricordes, il les convertit, il en fait des prédestinés; et cela, lors même qu'ils sont plus animés contre lui, et au moment  même qu'ils le comblent de malédictions. Voilà quelle fut la charité de cet Homme-Dieu. Oui, mes Frères, il a aimé ses bourreaux : c'était bien les aimer, dit saint Grégoire, pape, que de vouloir les réconcilier avec son Père; car il ne pouvait les réconcilier avec son Père, sans les réconcilier avec lui-même. Il a prié pour eux; et, ce qui est plus étonnant, il s'est servi de ses plaies et des blessures qu'ils lui faisaient pour plaider leur cause  auprès de Dieu. O charitas admiranda, s'écrie le grand Hildebert, archevêque de Tours, dum clavis matribus, dum lancea lateri, dum fel ori admoveretur, et manns, et latus, et os agebant pro inimicis ! O prodige d'amour! pendant que les Juifs perçaient de clous les mains du Sauveur, pendant qu'ils ouvraient son sacré côté avec une lance, qu'ils abreuvaient sa bouche de fiel ; et sa bouche, et ses mains, et son côté demandaient grâce pour ces infidèles ! Il a excusé leur crime : Pater dimitte illis, non enim sciunt quid faciunt ;

et quoiqu'au  fond leur ignorance fût inexcusable, il l'a employée pour diminuer la grandeur et l'énormité de l'attentat qu'ils commettaient. Que n'aurait-il pas fait, Chrétiens, si cette ignorance eût été entièrement involontaire? Il a répandu sur eux les grâces les plus spéciales et les plus abondantes miséricordes,   ne considérant pas, dit  saint Augustin, que c'était par eux qu'il souffrait, mais .que c'était pour eux : Non enim attendebat quod ab ipsis patiebatur, sed quia pro ipsis moriebatur.

Après cela, mon cher auditeur, il prétend avoir droit de vous adresser ces paroles, et de vous faire cette loi : Ego autem dico vobis : Diligite inimicos vestros (1); pour moi je vous dis : aimez vos ennemis. Je vous le dis, et, sans me contenter de vous le dire, je vous l'apprends par mon exemple, qui doit être pour

1 Matth., V, 44.

vous l'exemple le plus convaincant et le plus touchant. Vous voulez vous venger : mais ai-je été vengé? ai-je demandé à l'être? On vous a offensé : mais l'avez-vous été plus que moi? l'avez-vous été autant que moi? voyez ma croix, elle vous instruira. Dans le rang que vous tenez, une injure vous doit être sensible : mais vous doit-elle être plus sensible, ou aussi sensible qu'à moi? car qu'êtes-vous, et qui suis-je? C'est par une malignité affectée et par un dessein prémédité que cet homme s'est tourné contre vous; mais par quel dessein mes persécuteurs ont-ils conjuré ma ruine, et avec quelle fureur l'ont-ils poursuivie? C'est un outrage que vous ne pouvez pardonner, et qu'on ne pardonne jamais dans le monde : mais j'ai pardonné ma mort. Celui dont vous avez reçu cet outrage est indigne de toute grâce: mais en suis-je indigne, moi, qui m'intéresse pour lui? et est-ce lui-même, ou n'est-ce pas moi, que vous devez envisager dans le pardon que vous lui accorderez? Ainsi, Chrétiens, de quelque prétexte que votre vengeance puisse se couvrir, il y a dans ce Dieu Sauveur de quoi la confondre; il y a de quoi en réprimer, de quoi en étouffer tous les sentiments.

Finissons. Voilà donc le péché détruit par la croix; mais, hélas! mes chers auditeurs, combien de fois l'avons-nous ressuscité, et combien de fois l'allons-nous faire revivre? C'est l'ennemi de Dieu, et son ennemi capital ; il a fait mourir Jésus-Christ : cela seul ne vous le doit-il pas faire connaître , ce monstre abominable, et n'est-ce pas assez de le connaître pour le haïr souverainement? Allez, pécheur, allez au pied de la croix ; contemplez-y le douloureux mystère de la passion de notre Sauveur; comptez, si vous le pouvez, tous les coups qu'il a reçus, toutes les plaies dont il est couvert, toutes les épines qui lui percent la tète, toutes les gouttes de sang qu'il a répandues; et demandez-lui, avec le Prophète, qui l'a frappé de la sorte, et qui l'a ainsi traité? Vous entendrez ce qu'il vous répondra : que c'est le péché, que c'est votre péché, que c'est vous-même. Moi, Seigneur, moi l'auteur de votre sanglante passion ! et je n'en suis pas pénétré, saisi de douleur! et je pourrais regarder encore d'un œil tranquille et indifférent, je pourrais encore aimer le péché qui vous a donné le coup de la mort! De plus, mes Frères, si le péché est le capital ennemi de Dieu, Dieu n'est pas moins son ennemi; s'il a fait mourir Jésus-Christ, Jésus-Christ l'a fait mourir lui-même. Mais qu'en a-t-il pour cela

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coûté à ce divin Rédempteur? Le pouvez-vous ignorer? et si vous l'ignorez, tant de blessures ouvertes sur son corps ne sont-elles pas autant de bouches qui vous le disent hautement et qui vous le crient? Or, voulez-vous ranimer contre  lui l'ennemi qu'il a terrassé? voulez-vous vous rengager dans un esclavage dont il vous a délivrés à si grands frais? voulez-vous lui susciter de nouveaux combats, l'exposer à de nouvelles souffrances, l'attacher à une nouvelle croix? N'avez-vous point d'autres sentiments à prendre en ce jour de pénitence et de conversion? Ah! Seigneur, pénitence et conversion , c'est là que je m'en tiens : mais conversion sincère, solide, efficace; mais pénitence constante et durable. Vous avez vaincu le péché; j'en triompherai   comme vous  et  par vous. Vous l'avez vaincu par le supplice de la croix; j'en triompherai par les salutaires rigueurs d'une vie austère et mortifiée. Dans ce combat, votre croix sera mon modèle, sera mon soutien, comme elle est toute mon espérance pour l'éternité, où nous conduise, etc.

DIMANCHE DE PAQUES

DIMANCHE DE PAQUES

SERMON POUR LE DIMANCHE DE PAQUES.

SUR LA RÉSURRECTION DE JÉSUS-CHRIST.

ANALYSE.

Sujet. L'ange dit aux femmes : Ne craignez point; vous cherchez Jésus de Nazareth, qui a été crucifié : il est ressuscité, il n'est plus ici ; voici le lieu où on l'avait mis.

Sainte et merveilleuse résurrection, qui doit servir de fondement à la foi et à l'espérance chrétienne.

Division. Le Fils de Dieu, dit saint Augustin, nous présente tout à la fois, dans sa résurrection, et un grand miracle, et un grand exemple. Miracle de la résurrection de Jésus-Christ, preuve incontestable de sa divinité ; c'est par là qu'il continue notre foi : première partie. Exemple de la résurrection de Jésus-Christ, gage assuré de notre résurrection future; c'est par là qu'il anime notre espérance : deuxième partie.

Première partie. Miracle de la résurrection de Jésus-Christ, preuve incontestable de sa divinité. Pourquoi la révélation de la divinité de Jésus-Christ était-elle surtout attachée à sa résurrection? 1° parce que sa résurrection était la preuve que cet Homme-Dieu devait expressément donner aux Juifs pour leur faire connaître sa divinité ; 2° parce que cette preuve était en effet la plus naturelle et la plus convaincante de sa divinité; 3° parce que, de tous les miracles de Jésus-Christ faits par la vertu de sa divinité, il n'y en a point eu de si avéré que la résurrection de son corps; 4° parce que c'est celui de tous qui a le plus servi à la propagation de la foi et à l'établissement de l'Evangile, dont la substance et le capital est de croire en Jésus-Christ, et de confesser sa divinité.

1° La résurrection de Jésus-Christ était la preuve que cet Homme-Dieu devait expressément donner aux Juifs pour leur faire connaître sa divinité. Car, pendant sa vie, il leur avait toujours donné cette preuve préférablement à toute autre : marque évidente, dit saint Chrysostome, que, dans le dessein de Dieu, la résurrection de Jésus-Christ avait été ordonnée comme le signe de sa filiation divine. De là dépendait la foi de tout le reste : qu'eussent dit les Juifs et ses propres disciples, s'il ne fût pas ressuscité, après avoir prédit tant de fois qu'il ressusciterait?

2° La résurrection de Jésus-Christ était en effet la preuve la plus naturelle et la plus convaincante de sa divinité; car quel miracle, que de se ressusciter soi-même?

3° La résurrection de Jésus-Christ est, de tous les miracles, le plus avéré. Les Juifs mêmes contribuèrent à le confirmer, en demandant à Dilate qu'il mit des gardes autour du sépulcre ; car, on ne peut pas due que ses disciples aient enlevé son corps : les gardes l'auraient-ils permis? De plus, à quel dessein ses disciples auraient-ils enlevé son corps, et pourquoi se seraient-ils tant intéressés pour un homme dont ils eussent reconnu l'imposture, si tout ce qu'il leur avait dit de sa résurrection se fût trouvé faux?

4° La résurrection de Jésus-Christ est, de tous les miracles, celui qui a le plus servi à la propagation de la foi et à rétablissement de l'Evangile, dont la substance et le capital est de croire en Jésus-Christ et de confesser sa divinité. Avec quel zèle les apôtres ont-ils publié par toute la terre cette résurrection du Fils de Dieu, et qui ne sait pas quel a été le succès de leur prédication? Disons donc à Jésus-Christ, connue saint Thomas : Vous êtes mon Seigneur et mon Dieu. Servons-nous de la foi de sa résurrection et de sa divinité pour vaincre le monde : car, disait saint Jean : Quel est celui qui triomphe du monde, sinon celui qui croit que Jésus-Christ est Dieu?

Deuxième partie. Exemple de la résurrection de Jésus-Christ, gage assuré de notre résurrection future. Nous trouvons tout à la fois dans cette résurrection, 1° le principe, 2° le motif, 3° le modèle de la nôtre.

1° Le principe par où Dieu peut nous ressusciter : car la résurrection miraculeuse de Jésus-Christ est l'effet d'une force souveraine et toute-puissante. Or, s'il a pu, par sa toute-puissance, se ressusciter lui-même, pourquoi ne pourra-t-il pas nous ressusciter? Ainsi raisonnaient saint Paul et le saint homme Job.

2° Le motif qui engage Dieu à nous ressusciter : car il est naturel que les membres soient unis au chef; et quand le chef se ressuscite lui-même, n'est-ce pas une suite, qu'il doit ressusciter ses membres avec lui? Or, notre chef, c'est Jésus-Christ, et nous sommes tous les membres de Jésus-Christ.

3° Le modèle sur lequel Dieu veut nous ressusciter. Car, selon le témoignage de saint Paul, quand Dieu ressuscitera nos corps,

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ce sera pour les conformer au divin exemplaire qui nous est proposé dans la résurrection de Jésus-Christ, en sorte que nous aurons, pour ainsi parler, la même incorruptibilité, la même impossibilité, la même immortalité, la même clarté, etc.

Les grandes vérités! Malheur au libertin qui ne les croit pas, malheur au chrétien qui les croit, et qui vit comme s'il ne les croyait pas! mais heureux le fidèle qui, non content de les croire, en fait la règle de sa vie, et en tire de puissants motifs pour animer sa ferveur!

Compliment au roi.

Respondens autem angelus, dixit mulieribus : Nolite expavescere : Jesum quaeritis Nazarenum, crucifixum : surrexit, non est hic ; ecce locus ubi posuerunt eum.

L'ange dit aux femmes : Ne craignez point ; vous cherchez Jésus de Nazareth, qui a été crucifié : il est ressuscité, il n'est plus ici ; voici le lieu où on l'avait mis. (Saint Marc, chap. XVI, 6.)

SIRE,

Ces paroles sont bien différentes de celles que nous voyons communément gravées sur les tomberai des hommes. Quelque puissants qu'ils aient été, à quoi se réduisent ces magnifiques éloges qu'on leur donne, et que nous lisons sur ces superbes mausolées que leur érige la vanité humaine? A cette triste inscription : Hic jacet; ce grand, ce conquérant, cet homme tant vanté dans le monde, est ici couché sous cette pierre et enseveli dans la poussière, sans que tout son pouvoir et toute sa grandeur l’en puisse tirer. Mais il en va bien autrement à l'égard de Jésus-Christ. A peine a-t-il été enfermé dans le sein de la terre, qu'il en sort dès le troisième jour, victorieux et tout brillant de lumière; en sorte que ces femmes dévotes qui le viennent chercher, et qui, ne le trouvant pas, en veulent savoir des nouvelles, n'en apprennent rien autre chose, sinon qu'il est ressuscité et qu'il n'est plus là : Non est hic (1). Voilà, selon la prédiction et l'expression d'Isaïe, ce qui rend son tombeau glorieux : Et erit sepulchrum ejus gloriosum (2). Au lieu donc que la gloire des grands du siècle se termine au tombeau , c'est dans le tombeau que commence la gloire de ce Dieu-Homme.

C'est là, c'est, pour ainsi parler, dans le centre même de la faiblesse, qu'il fait éclater toute sa force; et jusqu'entre les bras de la mort, qu'il reprend par sa propre vertu une vie bienheureuse et immortelle. Admirable changement, Chrétiens, qui doit affermir son Eglise, qui doit consoler ses disciples et les rassurer, qui doit servir de fondement à la foi et à l'espérance chrétienne : car tels sont, ou tels doivent être les effets de la résurrection du Sauveur, comme j'entreprends de vous le montrer dans ce discours. Saluons d'abord Marie, et félicitons-la, en lui disant : Regina cœli, etc.

1 Matth., XXVIII, 6. — 2 Isa., XI, 10.

Oui, Chrétiens, un des plus solides fondements et de notre foi et de notre espérance, c'est la glorieuse résurrection de Jésus-Christ. Je le dis après saint Augustin ; et m'attachant à sa pensée, je trouve en deux paroles de ce Père le partage le plus juste, et le dessein le plus complet. Car selon la belle remarque de ce saint docteur, le Fils de Dieu, dans sa résurrection, nous présente tout à la fois et un grand miracle et un grand exemple : In hac resurrectione et miraculum, et exemplum. Un grand miracle pour confirmer notre foi : miraculum ut credas; et un grand exemple, pour animer notre espérance : exemplum ut speres. En effet, c'est sur cette résurrection du Sauveur des hommes que sont établies les deux plus importantes vérités du christianisme, dont l'une est comme la base de toute la religion, savoir, que Jésus-Christ est Dieu ; et l'autre est le principe de toute la morale évangélique, savoir, que nous ressusciterons un jour nous-mêmes, comme Jésus Christ. Ainsi, mes chers auditeurs, sans une plus longue préparation, voici ce que j'ai aujourd'hui à vous faire voir. Miracle de la résurrection de Jésus-Christ, preuve incontestable de sa divinité : c'est par là qu'il confirme notre foi, et ce sera la première partie. Exemple de la résurrection de Jésus-Christ, gage assuré de notre résurrection future: c'est par là qu'il anime notre espérance, et ce sera la seconde partie. Deux points d'une extrême conséquence. Dans le premier, Jésus-Christ, par sa résurrection nous apprendra ce qu'il est; dans le second, Jésus-Christ, par cette même résurrection, nous apprendra ce que nous serons. L'un et l'autre renferme ce qu'il y a dans le christianisme de plus sublime et de plus relevé. Plaise au ciel qu'ils servent également à votre instruction et à votre édification !

PREMIÈRE PARTIE.

C'est une grande parole, Chrétiens, et qui mérite d'être écoutée avec tous les sentiments de respect que la religion est capable de nous inspirer, quand saint Paul nous dit que l'auguste mystère de la résurrection a établi dans le monde la foi de la divinité de Jésus-Christ : Qui prœdestinatus est Filius Dei in virtute, ex

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resurrectione mortuorum, Jesu Christi Domini nostri (1). Ainsi parlait l'Apôtre, persuadé, rempli, pénétré de cette vérité. Nous adorons, mes Frères, un Sauveur qui a été prédestiné Fils de Dieu, en vertu de sa résurrection glorieuse. Au lieu de prédestiné , le texte grec et le syriaque portent manifesté et déclaré ; mais saint Ambroise concilie ces deux versions, en disant que Jésus-Christ, qui était un Dieu caché dans son incarnation, devait, selon  l'ordre de sa prédestination éternelle, être un Dieu révélé et un Dieu connu dans sa résurrection : Christus latens in incarnatione, prœdestinatus erat ut declararetur Filius Dei in resurrectione. Je ne sais, mes chers auditeurs, si vous avez jamais fait réflexion à une autre proposition bien remarquable du même apôtre, dans cet excellent discours qu'il fit au peuple d'Antioche, et qui est rapporté au livre des Actes. Voici comment s'expliquait le docteur des Gentils : Et nos vobis annuntiamus eam, quœ ad patres nostros repromissio facta est, quoniam hanc Deus adimplevit, ressuscitans Jesum, sicut  in secundo psalmo scriptum est : Filius meus es tu ; ego hodie genui te (2) ; Nous vous annonçons l'accomplissement d'une grande promesse  que Dieu avait faite à nos pères, et qui a été durant tant de siècles le sujet de leur espérance et de leurs vœux. Dieu a voulu que nous, qui sommes leurs enfants, eussions  l'avantage de la voir enfin consommée; et l'exécution de cette promesse est qu'il a ressuscité Jésus, selon ce qui est écrit dans le Psaume : Vous êtes mon Fils, et c'est aujourd'hui que je vous ai engendré. Que signifie cela, Chrétiens? et de quel jour saint Paul prétendait - il parler? Si c'était de celui où Jésus-Christ, comme Fils de Dieu et comme Verbe incréé, est engendré de son Père, pourquoi l'appliquait-il au mystère de sa résurrection? et s'il l'entendait du jour où Jésus-Christ, comme Dieu-Homme, est ressuscité selon la chair, pourquoi faisait-il mention de sa génération éternelle? Ressuscitans Jesum, sicut scriptum est : Ego hodie genui te. Quel rapport de l'un à l'autre? Ah! répond saint Ambroise, il est admirable, et jamais l'Apôtre n'a parlé plus   conséquemment;   pourquoi? parce qu'en effet la résurrection de Jésus-Christ a été pour lui une seconde naissance,  mais bien plus heureuse et plus avantageuse que la première, puisqu'en renaissant pour ainsi dire, du tombeau, il a fait éclater visiblement dans sa personne ce caractère de Fils de Dieu, dont il était revêtu. Et c'est pour cela que le Père

1 Rom., I, 4. — 2  Act., XIII, 33.

éternel le reconnaît singulièrement dans ce mystère, et lui adresse ces paroles dans un sens particulier : Filius meus es tu; ego hodie quod te ; Oui, mon Fils, c'est en ce jour que je vous engendre pour la seconde fois, mais d'une manière qui justifiera parfaitement la grandeur de votre origine, et la vérité de cet être divin que vous avez reçu de moi : Filius meus es tu, id est, meum hodie te probasti esse Filium. Comme s'il lui disait : Tandis que vous avez été sur la terre, quoique vous fussiez sans contestation Fils de Dieu, on ne vous a considéré que sous la qualité de Fils de l'homme. Mais maintenant que vous triomphez de la mort, et que vous êtes régénéré à la vie de la gloire, vous vous rendez à vous-même un témoignage si authentique de la divinité qui habite en vous, qu'elle ne peut plus désormais vous être disputée ; et quoique j'aie toujours été votre Père dans le temps et dans l'éternité, je ne laisse pas de m'en faire aujourd'hui un honneur spécial, distinguant ce jour bienheureux entre tous les autres jours qui ont composé votre destinée, et le choisissant pour déclarer à tout l'univers que vous êtes mon Fils : Filius meus es tu; ego hodie genui te.

Mais venons au fond de la question ; et pour nous instruire d'une vérité aussi essentielle que celle-ci, voyons dans quel sens et comment il est vrai que la résurrection de Jésus-Christ établit particulièrement la foi de sa divinité. Car vous médirez : Le Sauveur du monde, pendant le cours de sa vie mortelle, n'avait-il pas fait des miracles qui l'autorisaient dans la qualité qu'il prenait de Fils de Dieu? Les démons chassés , les aveugles-nés guéris, les morts de quatre jours ressuscites, n'était-ce pas autant de démonstrations , mais de démonstrations palpables et sensibles, du pouvoir tout divin qui résidait en lui? quel effet plus singulier devait avoir sa résurrection , pour confirmer cette créance? Ecoutez-moi, Chrétiens, voici le nœud de la difficulté, et comme le point décisif du mystère que je traite. Je dis que la révélation de la divinité de Jésus-Christ était surtout attachée à sa résurrection : Qui prœdestinatus est Filius Dei ex resurrectione mortuorum (1) ; pourquoi? pour quatre raisons, ou plutôt pour une seule renfermée dans ces quatre propositions : parce que la résurrection de Jésus-Christ était la preuve que cet Homme-Dieu devait expressément donner aux Juifs pour leur faire connaître sa divinité : parce que cette preuve était en effet la plus naturelle et la plus

1 Rom., I, 4.

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convaincante de sa divinité : parce que, de tous les miracles de Jésus-Christ faits par la vertu de sa divinité , il n'y en a pas un qui ait été si avéré, ni d'une évidence si incontestable que celui de la résurrection de son corps ; et parce que c'est celui de tous qui a le plus servi à la propagation de la foi et à l'établissement de l'Evangile, dont la substance et le capital est de croire en Jésus-Christ et de confesser sa divinité : d'où vient que les chrétiens des premiers siècles, voulant exprimer dans un mot l'idée qu'ils se formaient de la résurrection du Sauveur, par un usage reçu entre eux, rappelaient simplement le Témoignage ; jusque-là que l'empereur Constantin, ayant bâti dans la nouvelle Jérusalem un superbe temple sous le titre de Jésus-Christ ressuscité, lui donna le nom de Martyrium, c'est-à-dire, Testimonium. Et saint Cyrille, patriarche de la même ville , en apporte la raison; savoir, que ce temple était consacré à un mystère que Dieu avait lui-même choisi, pour être le témoignage solennel de la divinité de son Fils.  C'est ce que vous verrez,  Chrétiens, dans l'exposition   de ces quatre articles que je vais vous développer.

Car premièrement, n'est-ce pas une remarque bien solide, qu'autant de fois que Jésus-Christ se trouve , dans l'Evangile, pressé par les Juifs sur le sujet de sa divinité, et qu'ils lui en demandent des preuves, il ne leur en donne jamais d'autre que sa résurrection , dont il se sert ou pour convaincre leurs esprits, ou pour confondre leur incrédulité? Cette nation infidèle, disait-il, veut être assurée par un miracle de ce que Je suis; et elle n'aura point d'autre miracle que celui du prophète Jouas, ou plutôt, que celui dont le prophète Jonas fut la figure; savoir, qu'après avoir été enfermé trois jours dans le sein de la terre, j'en sortirai comme Jonas sortit du ventre de la baleine : Generatio prava signum quœrit, et signum non dabitur ei, nisi siguum Jonœ prophetae (1). Vous me demandez, ajoutait-il en s'adressant aux pharisiens, par quel miracle je vous montre que j'ai droit d'user du pouvoir absolu et de l'autorité indépendante que je m'attribue : Quod signum ustendis nabis quia hœc facis (2) ? Or, voici par où je veux que vous en jugiez : c'est qu'après que vous aurez détruit, par une mort cruelle et violente, ce temple visible, qui est mon corps, je le rétablirai dès le troisième jour dans le même état, et dans un état même plus parfait : Solvite templum hoc , et in tribus diebus excitabo illud (3). Prenez garde, s'il vous plaît,

1 Matth., XII, 39. —  2 Joan., II, 18. — 3 Ibid., 19.

Chrétiens : il pouvait leur produire cent autres miracles, qu'il opérait au milieu d'eux; mais il les supprime tous , et vous diriez qu'en les faisant il ne se proposait rien moins que de faire connaître aux hommes sa divinité : car, s'il change l'eau en vin aux noces de Cana , c'est par une déférence comme forcée à la prière de Marie ; s'il délivre la fille de la Chananéenne, c'est pour se délivrer de l'importunité de cette femme ; s'il ressuscite le fils de la veuve, c'est par une pure compassion. Dans la plupart même de ces actions surhumaines , après avoir laissé agir sa toute-puissance, il recommande le secret à ceux qui en ont ressenti la vertu. Et quand il découvre aux trois disciples la gloire de sa transfiguration , où le Père céleste parlant en personne, le reconnaît pour son Fils bien-aimé, il leur défend d'en rien publier, jusqu'à ce qu'il soit ressuscité d'entre les morts : Nemini dixeritis visionem, donec Filius hominis a mortuis resurgat (1).

Pourquoi cela? par la raison qu'en apporte saint Chrysostome, que dans le dessein de Dieu la résurrection de Jésus-Christ ayant été ordonnée pour être le signe de la filiation divine, c'était elle qui devait mettre le sceau à tous les autres miracles, et qui en devait consommer la preuve. De là dépendait la foi de tout le reste ; car ce Sauveur des hommes ayant dit : Je suis égal à mon Père et Dieu comme lui, et, pour faire voir que je le suis, je ressusciterai trois jours après ma mort ; s'il n'eût pas été tel qu'il prétendait, il était impossible qu'il ressuscitât, parce que Dieu alors, en concourant au miracle de sa résurrection, eût autorisé l'imposture et le mensonge. Si donc, après cette déclaration , il est ressuscité , il fallait aussi, par une suite nécessaire, qu'il fût Dieu. Etant Dieu, tous ses autres miracles subsistaient , puisqu'il est naturel à un Dieu de faire des miracles. Et au contraire , s'il n'était pas ressuscité, la créance de sa divinité se trouvait détruite par sa propre bouche; sa divinité détruite, ses miracles ne devaient plus avoir de force, ses paroles n'étaient que fausseté, sa vie qu'artifice et illusion, toute la foi chrétienne qu'un fantôme; et voilà le sens littéral de ce passage de saint Paul : Si autem Christus non resurrexit, inanis est prœdicatio nostra, inanis est et fides vestra (2). Tout cela, encore une fois, parce que Jésus-Christ avait marqué la résurrection de son corps comme le caractère distinctif de sa divinité.

Mais pourquoi choisissait-il celui-là préférablement à tous les autres? Ah! Chrétiens, en

1 Matth., XVII, 9. — 2 1 Cor , XV, 14.

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pouvait-il choisir un plus éclatant et plus sensible que de se ressusciter lui-même? Le miracle, dit saint Augustin, est, pour les créatures intelligentes, le langage et la voix de Dieu, et le plus grand de tous les miracles est la résurrection d'un mort : mais entre toutes les résurrections, quelle est la plus miraculeuse? n'est-ce pas, poursuit ce saint docteur, de se rendre la vie à soi-même, et de se ressusciter par sa propre vertu? Ce n'est donc point sans raison que Jésus-Christ s'attachait spécialement à ce signe, pour vérifier qu'il était Dieu et Fils de Dieu. En effet, il n'appartient qu'à un Dieu de dire comme lui : Potestatem habeo ponendi animam meam, et iterum sumendi eam (1) ; J'ai le pouvoir de quitter la "vie, et j'ai le pouvoir de la reprendre; l'un m'est aussi facile que l'autre; et comme je ne la quitterai que quand je voudrai, aussi la re-prendrai-je quand il me plaira. Il n'y a, dis-je, qu'un Dieu qui puisse s'exprimer de la sorte. Avant Jésus-Christ (ne perdez pas cette réflexion de saint Ambroise, également solide et ingénieuse), avant Jésus-Christ, on avait vu dans le monde des hommes ressuscites, mais ressuscites par d'autres hommes. Elisée, par le souffle de sa bouche, avait ranimé le cadavre du fils de la Sunamite; et, par la prière d'Elie, l'enfant de la veuve de Sarepta, mort de défaillance et de langueur, avait été rendu à sa mère désolée, plein de vigueur et de santé. Mais, comme remarque saint Ambroise, ceux qui étaient alors ressuscites ne recevaient la vie que par une vertu étrangère; et ceux qui opéraient ces miracles ne les faisaient que dans des sujets étrangers. La merveille inouïe, c'était que le même homme fit tout à la fois le double miracle, et de ressusciter, et de se ressusciter. Car c'est ce qu'on n'avait jamais entendu : A sœculo non est auditum (2); et voilà le miracle que Dieu réservait à son Fils, afin de déclarer au monde qu'il était tout ensemble homme et Dieu : homme, puisqu'il était ressuscité; et Dieu, puisqu'il s'était ressuscité : Ut ostenderet quoniam erat in ipso, et ressuscitatus homo, et ressuscitans Deus. Mystère adorable que saint Jérôme, par ce don de pénétration qu'il avait pour bien entendre les Ecritures, observe dans ces paroles du Psaume, qui, selon la lettre même, conviennent à Jésus-Christ, et ne se peuvent rapporter qu'à lui : Aestimatus sum cum descendentibus in lacum : factus sum siciut homo sine adjutorio, inter mortuos liber (3). On m'a mis au rang des

1 Joan., X, 17. — 2 Ibid., IX, 32. — 3 Psal., LXXXVII, 6.

morts, et l'on a cru qu'en mourant je ne devais point avoir d'autre sort que le commun des hommes; mais il y a eu néanmoins entre eux et moi deux grandes différences : l'une, que j'ai été libre entre les morts : Inter mortuos liber ; et l'autre, que parmi les morts je n'ai eu besoin du secours de personne : Sicut homo sine adjutorio. Que veut-il dire, Chrétiens? C'est-à-dire que Jésus-Christ est entré dans le royaume de la mort, non pas comme son sujet, mais comme son souverain; non pas comme esclave, mais comme vainqueur ; non pas comme dépendant de ses lois, mais comme jouissant d'une parfaite liberté : Inter mortuos liber. De sorte que, pour en sortir par la voie de la résurrection, il ne lui a fallu que lui-même : point de prophète qui priât pour lui, qui lui commandât de se lever, qui le tirât par violence du tombeau, parce qu'étant Dieu il ne devait être aidé que de sa vertu toute-puissante : Factus sum sicut homo sine adjutorio, inter mortuos liber. Paroles, ajoute saint Jérôme, que le Saint-Esprit semble avoir dictées pour composer l'épitaphe de Jésus-Christ, qui devait ressusciter.

Il est donc vrai que la résurrection de cet Homme-Dieu était la preuve la plus authentique qu'il pouvait donner de sa divinité; et c'est pourquoi toute la Synagogue, conjurée contre lui, fit de si puissants efforts pour empêcher que la créance de cette résurrection ne fût reçue dans le monde. Tous les Juifs étaient persuadés que si l'on croyait une fois, et s'il était constant que Jésus-Christ fût ressuscité, dès là il se trouverait dans une pleine possession et de la qualité de Messie, et de celle de Fils de Dieu. Mais qu'est-il arrivé? Par une conduite tonte merveilleuse de la Providence, de tous les articles de notre religion, ou plutôt de tous les miracles sur quoi est fondée notre religion, il n'y en a aucun dont le fait ait été si avéré, ni dont l'évidence soit si incontestable : en sorte, dit saint Augustin, qu'un païen même et un infidèle, examinant sans préoccupation toutes les circonstances de ce miracle, est forcé d'en reconnaître la vérité. Et ce qui est encore plus étonnant, continue ce saint docteur, c'est que les deux choses qui naturellement auraient dû être des obstacles à la foi de cette résurrection, savoir, la haine des pharisiens et l'incrédulité des apôtres, sont justement les deux moyens que Dieu a employés pour l'appuyer et pour la fortifier. Oui, les ennemis de Jésus-Christ les plus passionnés ont malgré eux contribué, par leur haine même, à

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vérifier le miracle de la résurrection de son corps, et par conséquent à établir notre foi. Car prenez garde, Chrétiens : à peine Jésus-Christ est-il expiré, qu'ils s'adressent à Pilate ; et que lui représentent-ils? Nous nous souvenons que ce séducteur a dit, lorsqu'il était encore vivant : Je ressusciterai trois jours après nia mort ; il s'y est publiquement engagé, et il a voulu qu'on éprouvât par là s'il était fidèle et véritable dans ses paroles. Tout le peuple est dans l'attente du succès de cette prédiction : et si son corps venait maintenant à disparaître il n'en faudrait pas davantage pour confirmer une erreur aussi pernicieuse que celle-là. Il est donc important d'y pourvoir, et nous venons à vous pour le faire avec plus d'autorité. Allez, leur répond Pilate, vous avez des gardes, usez-en comme il vous semblera bon : je vous donne tout pouvoir. Et aussitôt le sépulcre est investi de soldats ; la pierre qui en ferme l'ouverture est scellée ; on n'omet rien pour une entière sûreté. Quel effet de cette prévoyance ! Point d'autres que d'écarter jusqu'aux moindres doutes et jusqu'aux plus légers soupçons sur la résurrection de Jésus-Christ. Car, malgré toutes leurs précautions et tous leurs soins, le corps du Sauveur, après trois jours de sépulture, ne s'étant plus trouvé dans le tombeau, que pouvaient dire les pharisiens? Que ses disciples l'avaient enlevé à la faveur de la nuit, et tandis que la garde était endormie? Mais, reprend saint Augustin, comment a-t-on pu approcher du sépulcre, lever la pierre, emporter le corps, sans éveiller aucun des soldats? D'ailleurs, si la garde était endormie, d'où a-t-elle su qu'on l'avait enlevé, et qui l'avait enlevé? et si elle n'était pas endormie, comment a-t-elle souffert qu'on l'enlevât? Quelle apparence que les disciples, qui étaient la faiblesse et la timidité même, soient devenus tout à coup si hardis, et qu'au travers des gardes, avec un danger visible de leurs personnes, ils aient osé ravir un corps mis en dépôt sous le sceau public? De plus, quand ils l'auraient osé, à quel dessein voudraient-ils faire croire aux autres une chose dont la fausseté leur aurait été clairement connue?que pourraient-ils espérer de la? Car s'ils avaient enlevé le corps, il leur était évident que Jésus-Christ n'était pas ressuscité, et qu'il les avait trompés; et comme ils s'étaient exposés pour lui à la haine de toute leur nation, il était naturel que, se voyant ainsi abusés, bien loin de soutenir encore ses intérêts, ils le renonçassent, déclarant aux magistrats que c'était un imposteur ; témoignage que toute la Synagogue eût reçu avec un applaudissement général, et qui leur eût gagné l'affection de tout le peuple : au lieu que, publiant sa résurrection, ils ne devaient attendre que les traitements les plus rigoureux, les persécutions, les prisons, les fouets, la mort même.

Cependant voilà l'unique défaite des Juifs, pour éluder le miracle de la résurrection de Jésus-Christ : Ses disciples enlevèrent son corps. Ce n'est pas seulement de l'évangéliste que nous l'apprenons, mais de Justin, martyr, lequel, ayant été juif de religion, était mieux instruit que personne de leurs traditions. Ils répandirent, dit-il, dans le monde, que le sépulcre avait été forcé. Mais le mensonge était si visible, que la résurrection du Sauveur ne laissa pas de passer pour constante parmi le peuple. Josèphe lui-même n'en a pu disconvenir, quelque intérêt qu'il eût à obscurcir la gloire du Fils de Dieu : et afin que la gentilité aussi bien que le judaïsme rendît hommage à ce Dieu ressuscité, Pilate, selon le rapport de Tertullien, bien informé de la vérité, et déjà chrétien dans sa conscience, en écrivit à Tibère : Ea omnia super Christo Pilatus, et ipse pro conscientia sua jam christianus, Tiberio renuntiavit. Sur quoi ce Père n'a pas craint d'ajouter que les empereurs auraient cru dès lors en Jésus-Christ, s'ils n'avaient été, comme empereurs, nécessaires au siècle, ou si les chrétiens, qui renonçaient au siècle, avaient pu être empereurs : Si aut Cœsares non fuissent sœculo necessarii, aut Christiani potuissent esse Cœsares. Mais ce qui me surprend au delà de tout le reste, et ce que nous ne pouvons assez admirer, c'est de voir les apôtres, qui, pendant la vie de leur Maître, ne pouvaient pas même comprendre ce qu'il leur disait de sa résurrection ; qui, dans le temps de sa passion, en avaient absolument désespéré, et qui rejetaient après sa mort, comme des fables et des rêveries, ce qu'on leur racontait de ses apparitions : de voir, dis-je, des hommes si mal disposés à croire, ou plutôt si déterminés à ne pas croire, devenir les prédicateurs et les martyrs d'un mystère qui, jusque-là, avait été le plus ordinaire sujet de leur incrédulité, aller devant les tribunaux et les juges de la terre, confesser une résurrection dont ils s'étaient toujours fait une matière de scandale, ne pas craindre de mourir pour en confirmer la vérité, et s'estimer heureux, pourvu qu'en mourant ils servissent à Jésus-Christ, glorieux et triomphant, de témoins fidèles. Qui fit ce changement

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en eux, et qui était capable de le faire, sinon l'assurance et la foi de sa résurrection? Mais une foi si ferme, après une incrédulité si obstinée, n'était-elle pas un coup de la main du Très-Haut? Hœc mutatio dexterœ Excelsi (1).

Aussi est-ce en vertu de cette foi, je dis de la foi d'une résurrection si miraculeuse, que le christianisme s'est multiplié, que l'Evangile a fait dans le monde des progrès inconcevables, et que la divinité du Sauveur, malgré l'enfer et toutes ses puissances, a été crue jusqu'aux extrémités du monde. Nous n'avons qu'à considérer l'origine et la naissance de l'Eglise. Jamais les apôtres ne prêchaient Jésus-Christ dans les synagogues, qu'ils ne produisissent sa résurrection comme une preuve sans réplique : Hunc Deus suscitavit tertia diei. C'est celui, disaient-ils sans cesse, qui est ressuscité le troisième jour ; celui que le Dieu de nos pères a glorifié, en le délivrant de la mort ; celui que vous avez crucifié, mais qui depuis s'est montré dans l'état d'une vie nouvelle. On dirait que c'était là le seul article qui rendait leur prédication efficace et invincible. Car en quoi faisaient-ils paraître la force de ce zèle apostolique dont ils étaient remplis? A rendre témoignage de la résurrection de Jésus-Christ : Virtute magna reddebant apostoli testimonium resurrectionis Jesu Christi Domini nostri (1). En cela consistait tout le soin et tout le fruit de leur ministère ; jusque-là même que lorsqu'il fallut procéder à l'élection d'un nouveau disciple, en la place du perfide Judas, la grande raison qu'ils apportèrent fut qu'ayant vu ce qu'ils avaient vu, et qu'étant au Sauveur du monde ce qu'ils lui étaient, ils devaient s'associer quelqu'un pour être avec eux témoin de sa résurrection : Oportet enim testent resurrectionis ejus nobiscum fieri unum ex istis (2);

comme si leur apostolat eût été réduit à ce seul point. Et en effet, ajoute saint Luc, tout le monde se rendait à la force de ce témoignage. Les Juifs n'y pouvaient résister , les Gentils en étaient persuadés, le nombre des chrétiens croissait tous les jours ; et nous apprenons de saint Chrysostome , qu'immédiatement après la profession de foi que faisaient les catéchumènes, en reconnaissant que Jésus-Christ était ressuscité, on leur conférait le baptême. Pourquoi cela? Parce que, professer la résurrection de Jésus-Christ c'était professer qu'il était Dieu; et professer qu'il était Dieu, c'était embrasser sa religion,

1 Psalm , LXXVI, 11. — 2 Act., X, 40.

— 3 Act., IV, 33. — 4 Act., I, 21.

puisqu'il est certain que toute la religion chrétienne est fondée sur la divinité de Jésus-Christ, et que la divinité de Jésus-Christ ne nous a été authentiquement révélée que par le miracle de sa résurrection.

Arrêtons-nous ici, et pour répondre au dessein de Dieu dans ce mystère, élevons-nous par les sentiments de la foi au-dessus de notre bassesse. Entrons, si j'ose m'exprimer de la sorte , dans le sanctuaire de la divinité, de Jésus-Christ qui nous est ouvert ; et profitant de la fête que nous célébrons, disons avec les vieillards de l'Apocalypse, prosternés devant le trône de l'Agneau : Dignus est Agnus qui occisus est, accipere virtutem et divinitatem (1). Oui, l'Agneau sacrifié pour nous mérite de recevoir l'hommage que toute l'Eglise lui rend aujourd'hui. En adorant son Etre divin, faisons a ce Sauveur la même protestation que lui fit saint Pierre : Tu es Christus Filins Dei vivi (2). Vous êtes le Fils du Dieu vivant ; ou pour la concevoir dans des termes d'autant plus forts et plus énergiques qu'ils sont plus simples et plus naturels, servons-nous de l'expression de saint Thomas : Dominus meus, et Deus meus (3). Mon Seigneur et mon Dieu ! expression qui confondait autrefois l'impiété arienne, et qui fermera éternellement la bouche à l'infidélité des libertins. Au lieu qu'avant la résurrection du Fils de Dieu, et Thomas et les autres apôtres se contentaient de lui dire : Magister, Domine (4);

Seigneur, Maître ; maintenant qu'il est ressuscité, faisons-nous un devoir de lui répéter cent fois : Dominus meus, et Deus meus. Vous êtes mon Seigneur et mon Dieu ; et vous me le faites connaître si évidemment dans votre résurrection , que j'aurais presque lieu de craindre qu'elle ne fît perdre à ma foi une partie de son mérite. Car je sens mon âme toute pénétrée des vives lumières qui sortent de votre humanité sainte, et qui sont comme les rayons de la divinité qu'elle renferme. Je ne comprenais pas ce que saint Paul voulait faire entendre aux Hébreux, quand il leur disait que le Père éternel avait commandé aux anges d'adorer son Fils dans le moment qu'il ressuscita , et qu'il fit sa seconde entrée dans le monde : Et cum iterum introducit primogenitum in orbem terrœ , dicit : Et adorent cum omnes angeli Dei (5); mais j'en vois maintenant la raison : c'est que Jésus-Christ, en ressuscitant, montra à tout l'univers qu'il était Dieu, et que l'adoration

1 Apoc, V, 12. — 2 Matth., XVI, 16. — 3 Joan., XX, 28.— 4

Matth., XXII, 16. — 5 Hebr., 1, 6.

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est le culte propre de Dieu, et uniquement affecté à Dieu. Voilà pourquoi le Père éternel voulut que ce culte fût rendu solennellement à Jésus-Christ par tous les esprits bienheureux : Et adorent eum omnes angeli Dei, De savoir pourquoi il s'adressa aux auges et non pas aux hommes, pour leur donner cet ordre, ah! mes Frères, dit saint Jérôme, expliquant ce passage, c'est noire instruction d'une part, mais notre confusion de l'autre. Car il ne s'adressa aux anges que dans la connaissance anticipée qu'il eut de l'ingratitude, de la dureté, de l'insensibilité des hommes. Il ne s'adressa aux anges que parce qu'il prévit que les hommes seraient des esprits mondains, qui, bien loin d'adorer Jésus-Christ en vérité, l'outrageraient, le blasphémeraient, et par le dérèglement de leur vie le couvriraient de honte et d'opprobre. Il est vrai que les hommes, encore plus que les anges, devaient adorer ce Dieu renaissant du tombeau, puisque c'était leur Sauveur, et non pas le Sauveur des anges : mais les désordres des hommes, le libertinage des uns, l'hypocrisie des autres, l'orgueil de ceux-ci, la lâcheté de ceux-là, c'est ce qui détermina le Père céleste à recourir aux anges comme à des créatures plus fidèles, quand il voulut procurer à son Fils unique le tribut d'honneurs qui lui était dû en conséquence de sa résurrection : Et cum iterum introducit primogenitum in orbem terrœ, dicit : Et adorent cum omnes angeli Dei; comme s'il eût dit : Que les anges soient ses adorateurs, puisque les hommes sont des impies qui le scandalisent. Car c'est le reproche que chacun de nous a dû se faire aujourd'hui dans l'amertume de son âme : reproche qui suffirait pour nous tirer de l'assoupissement où nous sommes et pour ranimer notre foi ; reproche qui, par une suite nécessaire, produirait notre conversion et le changement de nos mœurs.

En effet, cette foi de la divinité de Jésus-Christ a sanctifié le monde; et n'est-ce pas par cette même loi que le monde qui nous enchante, et dont les maximes nous corrompent, doit être sanctifié dans nous? Si j'ai cette foi, ou je suis juste, ou je suis dans la voie de l'être : si je ne l'ai pas, il n'y a dans moi que péché et qu'iniquité. Qui est celui, demande le bien-aimé disciple saint Jean, qui triomphe du monde, sinon celui qui croit que Jésus-Christ est Dieu? Quis est qui vincit mundum, nisi qui credit quoniam Jesus est Filius Dei (1)? C'est-à-dire, quel est celui qui, maître de ses passions, est réglé

1 Joan., V, 4.

dans sa conduite, modéré dans ses désirs, continent, patient, charitable, sinon celui qui se laisse gouverner et conduire par la foi de ce Dieu Sauveur? au contraire, quel est celui qui demeure toujours esclave du monde et de ses concupiscences, esclave de l'ambition, esclave de l'intérêt, esclave de la sensualité, si ce n'est pas celui qui a renoncé à cette foi, ou en qui cette foi est languissante? Quis est qui vincit mundum, nisi qui credit quoniam Jesus est Filius Dei? Consultez l'expérience, et vous verrez avec quelle raison parlait l'Apôtre. La prudence humaine a cru pouvoir se maintenir indépendamment de cette foi, et en a voulu secouer le joug; mais on sait de quelle manière elle y a réussi, et les tristes effets de cette indépendance criminelle. On a vu des chrétiens s'ériger en philosophes, et, laissant Jésus-Christ, s'en tenir à la foi d'un Dieu : mais, par une disposition secrète de la Providence, leur philosophie n'a servi qu'à faire paraître encore davantage l'égarement de leurs esprits et la corruption de leurs cœurs. Il semble qu'avec la connaissance d'un Dieu, ils devaient être naturellement sages et naturellement vertueux : mais parce qu'on ne peut être solidement vertueux et sage que par la grâce, que la grâce est attachée à Jésus-Christ, que Jésus-Christ ne nous est rien sans la foi, que la foi qui nous unit à lui est celle qui nous révèle sa divinité, de là vient qu'avec toutes ces belles idées de sagesse, ils ont été des insensés, des emportés; qu'ils se sont laissé entraîner au torrent du vice, qu'ils ont succombé aux plus honteuses passions; qu'ils se sont, comme dit saint Paul, évanouis dans leurs propres pensées, et qu'affectant d'être philosophes, ils ont même cessé d'être des hommes. Au contraire, où a-t-on trouvé l'innocence et la pureté de la vie? Dans cette sainte et divine foi, qui nous apprend que Jésus-Christ est vrai Fils de Dieu : Quis est qui vincit mundum, nisi qui credit quoniam Jesus est Filius Dei ? Voilà ce qui nous justifie; voilà ce qui nous ouvre le trésor des grâces et des vertus; voilà ce qui nous donne accès auprès de Dieu, pour avoir part un jour à cette bienheureuse résurrection qui nous est promise. Résurrection de Jésus-Christ, preuve incontestable de sa divinité : c'est par là qu'il confirme notre foi. Résurrection de Jésus-Christ, gage assuré de notre résurrection future : c'est ainsi qu'il anime notre espérance, comme vous l'allez voir dans la seconde partie.

DEUXIÈME PARTIE.

De tous les articles de notre religion, il n'y en a aucun, dit saint Augustin, qui ait été plus contredit que la résurrection des hommes, parce qu'il n'y en a point qui les retienne plus dans le devoir, et qui les assujettisse davantage aux lois divines : In nulla re tam vehementer contradicitur fidei christianae, quam in resurrectione carnis. Car si les hommes doivent ressusciter, il y a donc une autre vie que celle-ci : toutes nos espérances ne se terminent donc pas à la mort; nous avons donc un sort bon ou mauvais à attendre dans l'éternité ; Dieu nous réserve donc à d'autres récompenses, ou à d'autres peines que celles que nous voyons; notre grande affaire est donc de travailler ici à mériter les unes et à éviter les autres; il faut donc rapporter nos actions à cette fin, et tout le reste doit donc être indifférent; nous sommes donc bien condamnables de nous troubler des misères de cette vie, et de nous laisser surprendre à l'éclat des prospérités humaines; la vertu seule est donc sur la terre notre bien solide, et même notre unique bien. Car toutes ces conséquences suivent nécessairement du principe de la résurrection des morts. C'est pourquoi Tertullien commence l'excellent ouvrage qu'il a composé sur cette matière par ces belles paroles : Fiducia christianorum, resurrectio mortuorum. Au contraire, dit saint Paul, si nous ne devons pas ressusciter, et si c'est au bonheur de ce monde que nos espérances sont bornées, nous sommes les plus misérables de tous les hommes : car tout ce que nous faisons est inutile. C'est en vain que nous nous exposons à tant de dangers, en vain que j'ai soutenu tant de combats à Ephèse pour la foi ; il n'y a plus de conduite, plus de règle à garder, et l'on peut donner à ses sens tout ce qu'ils demandent; le devoir et la piété sont des biens imaginaires, et l'intérêt présent est le seul bien qui nous doive gouverner. Prenez garde, Chrétiens : de cette erreur, que les hommes ne ressusciteront pas, l'Apôtre tirait toutes ces conclusions par un raisonnement théologique, dont il y a peu de personnes encore aujourd'hui qui comprennent toute la force, mais que saint Chrysostome a très-bien développé , en observant contre qui saint Paul avait alors à disputer. Ce n'était pas, remarque ce Père, contre les hérétiques, qui, reconnaissant l'immortalité des âmes, ne voulussent pas reconnaître la résurrection des corps; son argument eût été nul : mais il combattait les libertins et les athées, qui nient la résurrection des corps, parce qu'ils ne veulent pas croire l'immortalité des âmes, ni une vie future. Car quoique ces deux erreurs n'aient pas entre elles une connexion absolument nécessaire, elles sont néanmoins inséparablement jointes dans l'opinion des impies, qui, tâchant d'effacer de leur esprit l'idée des choses éternelles, afin de se mettre en possession de pécher avec plus d'impunité, veulent abolir premièrement la foi de la résurrection des corps, et, par un progrès d'infidélité qui est presque inévitable, s'aveuglent ensuite jusqu'à se persuader même que les âmes ne sont pas immortelles. Et voilà pourquoi saint Paul se sert des mêmes armes pour attaquer l'une et l'autre de ces deux impiétés.

Quoi qu'il en puisse être, je dis, Chrétiens, pour m'en tenir précisément à mon sujet, que dans la résurrection de Jésus Christ, nous avons un gage sensible et assuré de notre résurrection : comment cela? parce que, dans cette résurrection du Sauveur, nous trouvons tout à la fois le principe, le motif et le modèle de la nôtre : le principe par où Dieu peut nous ressusciter, le motif qui engage Dieu à nous ressusciter, et le modèle sur lequel Dieu veut nous ressusciter. Ceci demande toutes vos réflexions.

Je prétends d'abord que nous trouvons dans la résurrection du Fils de Dieu le principe de la nôtre : pourquoi? parce que cette résurrection miraculeuse est, de la part de Jésus-Christ, l'effet d'une force souveraine et toute-puissante. Car s'il a pu par sa toute-puissance se ressusciter lui-même, pourquoi ne pourra-t-il pas faire dans les autres ce qu'il a fait dans sa personne? C'est l'invincible raisonnement de saint Augustin. Il y en a, dit ce Père, qui croient la résurrection du Sauveur, et qui se rendent là-dessus au témoignage incontestable des Ecritures. Mais, fidèles sur ce point, ils corrompent d'ailleurs leur créance, et donnent dans une erreur grossière ; ne comprenant pas, ou ne voulant pas comprendre, comment il s'ensuit de là que nous puissions un jour ressusciter nous-mêmes. Or, reprend ce saint docteur, Jésus-Christ ressuscité dans une chair semblable à la mienne, et ressuscité par sa propre vertu, n'est-ce pas une preuve évidente que je puis un jour, non pas me ressusciter moi-même comme lui, mais être ressuscité par lui? selon les fausses idées des manichéens, poursuit saint Augustin , il n'avait pris, en venant sur la terre, qu'un corps fantastique et apparent; s'il avait laissé dans la corruption

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du tombeau cette chair formée dans le sein de Marie, et dont il s'était revêtu pour vivre parmi les hommes; si, reprenant une vie glorieuse, il avait repris un autre corps que le mien, un corps d'une substance plus déliée et composée de qualités plus parfaites, je pourrais peut-être douter de ma résurrection. Mais aujourd'hui il renaît avec la même chair, avec le même sang dont il fut conçu dans les chastes flancs d'une vierge ; et ce que je vois s'accomplir en lui, quelle raison aurais-je de croire qu'il ne puisse pas l'accomplir en moi ? Car est-il moins puissant en moi et pour moi, qu'il ne l'est en lui-même et pour lui-même; et si c'est toujours la même vertu, ne sera-t-elle pas toujours en état d'opérer les mêmes miracles ?

C'est donc par cette suprême puissance qu'il ira dans les abîmes de la mer, dans les entrailles de la terre, dans le fond des antres et des cavernes, dans les lieux du monde les plus obscurs et les plus cachés , recueillir ces restes de nous-mêmes que la mort avait détruits, rassembler ces cendres dispersées, et, tout insensibles qu'elles seront, leur faire entendre sa voix et les ranimer.

Ainsi le comprenait saint Paul, parlant aux premiers fidèles; Jésus-Christ est ressuscité, mes Frères , leur disait ce Maître des nations ; on vous l'annonce , et vous le croyez : mais ce qui m'étonne, ajoutait le grand Apôtre, c'est que, ce Dieu-Homme étant ressuscité, il s'en trouve encore parmi vous qui osent contester la résurrection des hommes : Si autem Christus prœdicatur quod resurrexit a mortuis , quomodo quidam dicunt in vobis quia resurrectio non est (1) ? car l'un n'est-il pas une conséquence de l'autre , et ne sera-ce pas ce Dieu ressuscité qui réparera les ruines de la mort, et qui rétablira nos corps dans leur première forme et leur premier état ? Qui et reformabit corpus humilitatis nostrœ (2). Mais encore par où opérera-t-il ce miracle ? sera-ce seulement par l'efficace de son intercession ? sera-ce seulement par la vertu de ses mérites ? non, remarque saint Chrysostome ; mais l'Apôtre nous fait entendre que ce sera par le domaine absolu qu'a l'Homme-Dieu sur toute la nature : Secundum operationem qua etiam possit subjicere sibi omnia (3).

Ainsi même l'avait compris le patriarche Job, cet homme suscité de Dieu, trois mille ans avant Jésus-Christ, pour en parler dans des termes si précis et si forts , et pour prédire si clairement la résurrection du Sauveur et la

2 Philip., III, 21. — 3 Ibid.

nôtre. Oui, je crois, s'écriait-il, pour s'encourager lui-même et pour se soutenir dans ses souffrances, je crois et je sais que mon Rédempteur est vivant, et que je dois après les peines de cette vie, et après avoir payé le tribut à la mort, ressusciter dans ma propre chair : Credo quod Redemptor meus vivit (ces paroles sont admirables), et in novissimo die de terra, surrecturus sum (1). Voyez-vous la liaison qu'il met entre ces deux résurrections, celle de Jésus-Christ son Rédempteur : Credo quod Redemptor meus vivit; et la sienne propre, et innovissimo die de terra surrecturus sum ? Qu'aurait-il dit s'il eût vécu de nos jours, et qu'il eût été témoin comme nous de cette résurrection glorieuse du Fils de Dieu, où nous ne trouvons pas seulement le principe de la nôtre, mais encore le motif?

Car il est naturel que les membres soient unis au chef : et quand le chef se ressuscite lui-même, n'est-ce pas une suite qu'il doit ressusciter ses membres avec lui? Or, notre chef, c'est Jésus-Christ, et nous sommes tous les membres de Jésus-Christ. Je puis donc bien appliquer à ce mystère ce que saint Léon disait de la triomphante ascension du Sauveur au ciel, que Là où le chef entre, ses membres l'y doivent suivre : et de même que Jésus-Christ, selon la pensée de ce grand pape, n'est pas seulement rentré dans le séjour de sa gloire pour lui-même, mais pour nous, c'est-à-dire pour nous en ouvrir les portes et pour nous y appeler après lui ; par la même règle et dans le même sens n'ai-je pas droit de conclure que c'est pour nous-mêmes, qu'il a brisé les portes .. de la mort, pour nous-mêmes qu'il est sorti du tombeau et qu'il est ressuscité? Et certes, s'il veut, en qualité de chef, que ses membres agissent comme lui, souffrent comme lui, vivent comme lui, meurent comme lui, pourquoi ne voudra-t-il pas qu'ils ressuscitent comme lui? N'est-il pas juste que, nous faisant part de ses travaux, il nous fasse part de sa récompense : et puisqu'une partie de sa récompense est la gloire de son corps, parce que ce corps adorable est entré en participation de mérites avec son âme, n'est-il pas engagé par lui-même à récompenser pareillement en nous, et le corps et rame?C'est la belle et consolante théologie de saint Paul ; et voilà pourquoi ce grand apôtre l'appelle les prémices des morts : Primitiae dormientium (2) : le premier-né d'entre les morts, Primogenitus ex mortuis (3). Des prémices supposent des suites ; et pour être le premier-né,

1 Job., XIX, 25.— 2 1 Cor., XV, 20.

— 3 Coloss., I, 18.

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ou, si vous voulez, le premier ressuscité d'entre les morts, il faut que les morts doivent pareillement renaître à la fin des siècles, et reprendre une nouvelle vie. Vérité si incontestable dans la doctrine du maître des Gentils, qu'il ne fait pas difficulté de dire que si les morts ne doivent pas ressusciter après la résurrection de Jésus-Christ, et en vertu de cette bienheureuse résurrection, il s'ensuit que ce n'est qu'une résurrection imaginaire et supposée : Si resurrectio mortuorum non est, neque Christus resurrexit (1).

Il est donc vrai, mes chers auditeurs, que nous ressusciterons par Jésus-Christ, ou plutôt parla toute-puissance de Jésus-Christ; il est vrai que nous ressusciterons, parce que Jésus-Christ est ressuscité : et pour mettre le comble à notre espérance, j'ajoute que nous ressusciterons encore semblables à Jésus-Christ, et que sa résurrection est le modèle de la nôtre. Car, demande saint Augustin, pourquoi Dieu a-t-il voulu que la résurrection de son Fils fût si sensible, et pourquoi le Fils unique de Dieu a-t-il tant cherché lui-même à la faire connaître et à la rendre publique? Ah ! répond ce saint docteur, c'est afin de nous découvrir sensiblement dans sa personne la vaste étendue de nos prétentions ; c'est afin de nous faire voir dans ce qu'il est ce que nous devons être, ou ce que nous pouvons devenir. Je n'ai donc qu'à me représenter ce qu'il y a de plus brillant dans le triomphe de mon Sauveur : je n'ai qu'à contempler cette humanité glorifiée ; ce corps, tout matériel et tout corps qu'il est, revêtu de toutes les qualités des esprits, tout éclatant de lumière, et couronné d'une splendeur éternelle; voilà l'heureux état où je dois être moi-même élevé, et ce que la foi me promet. Espérance fondée sur la parole même de Dieu, puisque c'est sur la parole de son apôtre. Car, dit l'Apôtre, quand Dieu viendra tirer nos corps de la poussière, et les ranimer de son souffle, ce sera pour les conformer au divin exemplaire qui nous est proposé dans la résurrection de Jésus-Christ : Reformabit corpus humilitatis nostrœ, configuratum corpori claritatis suae (1).

Maintenant ce sont des corps sujets à la corruption et à la pourriture ; maintenant ce sont des corps sujets à la souffrance et à la douleur : maintenant ce sont des corps fragiles et sujets à la mort; maintenant ce n'est qu'une chair grossière, vile et méprisable. Mais alors, par le plus prompt et le plus merveilleux changement, ils auront, si je puis m'exprimer de la

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