Œuvres complètes (page 43)
1 1 Cor., XV, 13. — 2
Philip., III, 21.
sorte, la même incorruptibilité que le corps d'un Dieu, la même impassibilité, la même immortalité, la même subtilité, la même clarté: Configuratum corpori claritatis suœ. Tout cela néanmoins, mes Frères, à une condition, savoir : que nous travaillerons dans la vie présente à les sanctifier ; et par où? par la mortification et la pénitence chrétienne : car si ce sont des corps que nous ayons flattés, que nous ayons idolâtrés, à qui nous ayons accordé tout ce que demandait une cupidité sensuelle, et dont nous ayons fait par là des corps de péché, ils ressusciteront, mais comment? Comme des objets d'horreur, pour servir à la confusion de l'âme et pour partager son tourment, après avoir servi et avoir eu part à ses crimes.
Ah ! Chrétiens, les grandes vérités ! malheur à qui ne les croit pas; malheur à qui les croit, et qui vit comme s'il ne les croyait pas ! mais heureux mille fois le fidèle qui, non content de les croire, en fait la règle de sa vie, et en tire de puissants motifs pour animer sa ferveur ! Entrez, s'il vous plaît, avec moi dans cette importante morale.
Malheur, dis-je, à qui ne croit pas ce point essentiel du christianisme et celle résurrection future ! S'il y avait parmi mes auditeurs quelqu'un de ces libertins, voici ce que je lui dirais avec toute la sincérité et toute l'ardeur de mon zèle : Il faut, mon cher Frère, que le désordre soit bien grand dans vous, et que le vice y ait pénétré bien avant, pour vous réduire à ne plus croire une des vérités fondamentales de la religion. Il faut que votre cœur ait bien corrompu votre esprit, pour l'aveugler et le pervertir de la sorte. Car, dites-moi, je vous prie, si vous êtes encore capable de vous rendre à ce raisonnement, qui de nous deux est mieux fondé, vous qui ne croyez pas ce que l'on vous annonce touchant une autre vie que celle-ci et de la résurrection des morts, et moi qui le crois d'une foi ferme et avec une entière soumission ? Sur quoi vous appuyez-vous pour ne le pas croire, du moins pour en douter? Sur votre jugement, sur votre prudence, ou plutôt sur votre présomption? Vous ne croyez pas ces mystères, parce que vous ne les concevez pas, parce que vous voulez mesurer toutes choses par vos sens, parce que vous ne voulez déférer , ni vous en rapporter qu'à vos yeux ; parce que vous dites, comme cet apôtre incrédule : Nisi videro, non credam (1) ; Si je ne vois, je ne croirai rien ; conduite pleine d'ignorance et
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d'erreur : voilà le fondement de votre infidélité. Mais moi, dans ma créance et dans la foi que j'ai embrassée, et pour laquelle je serais prêt à verser mon sang, je me fonde sur le témoignage de Dieu même, sur les principes de sa providence et de sa sagesse, sur la vérité de mille prophéties, sur un nombre presque infini de miracles, sur l'autorité des plus grands hommes de tous les siècles, des hommes les plus sensés, les plus éclairés, les plus irréprochables et les plus saints. Je me trouve en possession d'une foi qui a opéré tant de merveilles dans l'univers, qui a triomphé de tant de rois et de tant de peuples, qui a détruit et aboli tant de superstitions, qui a produit et fait pratiquer tant de vertus, qui a eu tant de témoins, qui a été signée par le sang de tant de martyrs, qui s'est accrue par les persécutions mêmes et contre laquelle toutes les puissances de l'enfer et de la terre n'ont jamais pu prévaloir et jamais ne prévaudront : telles sont les raisons qui m'y attachent. Or, de ces raisons et des vôtres, jugez, encore une fois, quelles sont les plus solides et les plus capables de déterminer un esprit droit, et de le fixer.
Mais, me direz-vous, comment comprendre cette résurrection des morts? Il ne s'agit pas, mon cher auditeur, de la comprendre pour la croire , mais de la croire quand même elle vous serait absolument incompréhensible. Car, que vous la compreniez ou que vous ne la compreniez pas, ce n'est point ce qui la rend plus ou moins vraie, plus ou moins certaine, ni par conséquent plus ou moins croyable. Cependant j'ai bien lieu d'être surpris, mon cher Frère, que vous, qui vous piquez d'une prétendue force d'esprit, vous formiez là-dessus tant de difficultés. Comme si cette résurrection n'était pas évidemment possible à Dieu notre créateur; car, dit saint Augustin , s'il a pu créer de rien nos corps, ne pourra-t-il pas les former une seconde fois de leur propre matière? et qui l'empêchera de rétablir ce qui était déjà, puisqu'il a pu faire ce qui n'avait jamais été ? Comme si cette résurrection n'était pas même aisée et facile à Dieu, puisqu'il est tout-puissant, et que rien ne résiste à une puissance sans bornes. Comme si toutes les créatures ne nous rendaient pas cette résurrection très-sensible : un grain de blé meurt dans le sein de la terre, c'est la comparaison de saint Paul, et il faut, en effet, que ce petit grain pourrisse et qu'il meure; mais ensuite ne le voyons-nous pas renaître? et n'est-il pas étrange que ce qui vous fait douter de votre résurrection, soit cela même par où la Providence a voulu vous la rendre plus intelligible? Comme si cette résurrection n'était pas très-conforme aux principes de la nature, qui, par l'inclination mutuelle du corps et de l'âme, et par l'étroite liaison qu'il y a entre l'un et l'autre, demande qu'ils soient éternellement réunis. Comme si la créance de cette résurrection n'était pas une des notions les plus universelles et les plus communes qui se soient répandues dans le monde : ceux mêmes, disait Tertullien, qui nient la résurrection, la reconnaissent malgré eux, par leurs sacrifices et leurs cérémonies à l'égard des morts. Ce soin d'orner leurs tombeaux et d'en conserver les cendres, est un témoignage d'autant plus divin qu'il est plus naturel. Ce n'est pas seulement, ajoutait-il, chez les chrétiens et chez les Juifs qu'on a cru que les hommes devaient ressusciter, mais chez les peuples même les plus barbares, chez les païens et les idolâtres ; et ce n'a pas seulement été une opinion populaire, mais le sentiment des sages et des savants. Comme si Dieu, enfin, ne nous avait pas facilité la foi de cette résurrection par d'autres résurrections qu'on a vues, que des témoins irréprochables ont rapportées, et que nous ne pouvons tenir pour suspectes, sans démentir les divines Ecritures et les histoires les plus authentiques. Ah! moucher auditeur, allons à la source du mal, et apprenez une bonne fois à vous connaître vous-même. Vous avez de la peine à vous persuader qu'il y ait une autre vie, une résurrection, un jugement à la fin des siècles, parce qu'avec cette persuasion il faudrait prendre une conduite toute nouvelle, et que vous en craignez les conséquences : mais les conséquences de votre libertinage sont-elles moins à craindre pour vous et moins affreuses? Dieu, indépendamment de votre volonté, vous a créé sans vous, et il saura bien sans vous et malgré vous vous ressusciter : Non quia vis, non resurges; aut si resurrecturum te non credideris, propterea non resurges;
ce sont les paroles de saint Augustin. Votre résurrection ne dépendra point de votre créance; mais le bonheur ou le malheur de votre résurrection dépendra et de votre créance et de votre vie. Or, quelle surprise à ce dernier jour, et quel désespoir, s'il faut ressusciter pour entendre l'arrêt solennel qui vous réprouvera; s'il faut ressusciter pour entrer dans les ténèbres de l'enter, en sortant des ombres de la mort; s'il faut ressusciter pour consommer par la réunion du corps et de
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l’âme votre damnation, parce que dans une affaire d'une telle importance vous n'aurez pas voulu prendre un parti aussi sage et aussi certain que l'est celui de croire et de bien vivre!
Je dis de bien vivre : et voici le malheur, non plus du libertin qui ne croit pas, mais du pécheur qui croit et qui vit comme s'il ne croyait pas. En effet, que sert-il de croire et de ne pas agir conformément à sa foi? que dis-je! et d'agir même d'une manière directement opposée à sa foi? de croire une résurrection qui nous fera comparaître devant le souverain Juge des vivants et des morts, et de ne travailler pas à le gagner, ce juge redoutable, et à le fléchir en notre faveur? de croire une résurrection qui nous produira aux yeux du monde entier pour être connus tels que nous serons et tels que nous aurons été, et de vivre dans des habitudes, dans des désordres maintenant cachés et secrets, mais qui, révélés alors et publiés à la face de l'univers, nous couvriront d'ignominie et d'opprobre? de croire une résurrection qui nous doit faire passera une vie, ou éternellement heureuse, ou éternellement malheureuse, selon le bien que nous aurons pratiqué dans la vie présente, ou selon le mal que nous y aurons commis, et de ne rien faire dans la vie présente de tout le bien qui peut nous procurer une heureuse immortalité, et de commettre dans la vie présente tout le mal qui peut nous attirer la plus terrible condamnation, et nous conduire à une malheureuse éternité? Que sert-il, encore une fois, de croire de la sorte? ou plutôt, croire de la sorte, n'est-ce pas se rendre encore plus coupable et se condamner par soi-même? C'est à vous surtout, femmes du monde, à bien méditer ce point de votre religion, et à en profiter. Peu en peine de l'avenir, vous ne pensez qu'au présent; et refusant à votre âme tous vos soins, vous n'êtes occupées que de votre corps. Hélas! en voulant le conserver, vous le perdez. Voilà à quoi vous ne pensez pas, et à quoi vous penserez, mais trop tard, quand, au son de la dernière trompette, ce corps renaîtra de sa propre cendre, et que vous entendrez sortir de la bouche de Dieu ces formidables paroles : Quantum in deliciis fuit, tantum date illi tormentum (1) ; Que les délices où ce corps a vécu, soient la mesure de son tourment. Après que vous en avez fait votre idole, que vous l'avez tant ménagé et tant flatté, la mort en a fait la pâture des vers; et la nouvelle vie que je lui rends en va faire la pâture des flammes, dont
1 Apoc., XVIII, 7.
le sentiment lui sera d'autant plus douloureux, qu'il a plus goûté les fausses douceurs où vous l'avez nourri : Quantum in deliciis fuit, tantum date illi tormentum.
Concluons, mes chers auditeurs :
Heureux le fidèle qui croit et qui attend une résurrection glorieuse, parce qu'il se met, par la pratique de toutes les œuvres chrétiennes et par la sainteté de ses mœurs, en état de la mériter! Voilà ce qui animait saint Paul, ce qui consolait l'Eglise naissante et persécutée, ce qui, dans la suite des siècles, a soutenu tant de martyrs, tant de solitaires, tant de religieux : car nous souffrons, disaient-ils, nous mortifions nos corps, nous nous privons des plaisirs que le monde nous présente; mais ce n'est pas en vain : et puisque nous sommes assurés que l'âme survit au corps, et qu'à la dernière consommation des temps le corps doit encore se rejoindre à l'âme pour commencer ensemble une vie immortelle, nous avons bien de quoi nous réjouir dans la pensée que nous serons alors abondamment payés, par une félicité souveraine, de tout ce que nous aurons quitté sur la terre, et de tous les sacrifices que nous aurons faits à Dieu. Voilà ce qui doit inspirer le même zèle et la même ardeur à tout ce qu'il y a d'âmes pieuses qui m'écoutent; je dis plus, voilà ce qui doit sanctifier tout ce qu'il y a ici de chrétiens à qui je parle. Voilà sur quoi ils doivent prendre leurs résolutions : ils ne les prendront jamais sur des principes plus solides. Si dans cette solennité ils n'ont pas encore fait leur devoir, voilà ce qui doit les engager à s'en acquitter sincèrement, à s'en acquitter promptement, à s'en acquitter pleinement. S'ils ont satisfait au précepte de l'Eglise, et qu'ils soient ainsi rentrés dans les voies de Dieu, voilà ce qui doit les y maintenir et les y faire marcher constamment : car c'est de cette constance que tout dépend ; et pour ressusciter dans la gloire, il faut, par une sainte persévérance, mourir dans la grâce. Mais, hélas! qui persévérera? souffrez, mes chers auditeurs, que je m'attache particulièrement à ce point, en finissant ce dernier discours. Qui, dis-je, persévérera ? où sont ces âmes fidèles à leurs promesses et inébranlables dans leurs résolutions? Il n'y a que vous, ô mon Dieu, qui les connaissiez, puisqu'il n'y a que vous qui puissiez connaître et le cœur de l'homme et l'avenir; deux choses qui vous sont toujours présentes, mais qui nous sont également cachées, et jusqu'où nos faibles lumières ne peuvent s'étendre. J'ai lieu néanmoins, Seigneur, de me consoler par les
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conjectures que je puis avoir d'un secret dont la parfaite connaissance vous est réservée; et je sais en particulier, tout l'univers le sait avec moi, qu'il y a ici un cœur que votre main a formé, un cœur ennemi de l'inconstance et de la légèreté, fidèle dans ses paroles, égal dans sa conduite, inviolablement attaché aux lois qu'il veut bien se prescrire; qui, s'étant proposé de grands desseins, n'en peut être détourné par aucun obstacle ; qui a fait des prodiges de valeur pour les exécuter; et, ce qui n'est pas un moindre prodige , qui a renoncé pour cela non-seulement au repos et aux plaisirs, mais à ses avantages mêmes et à ses intérêts. Jusqu'où la perfection de votre loi ne peut-elle point porter, ô mon Dieu, ce cœur ferme et intrépide? et qui jamais , dans ce sens, a été plus propre que lui au royaume du ciel?
C'est donc Votre Majesté, Sire, qui fait ici toute ma consolation. Mais qui suis-je, pour parler de moi? Disons mieux; les anges protecteurs de votre royaume, les saints qui redoublent jour et nuit leurs prières pour votre personne sacrée, Dieu même, si j'ose le dire, ne trouve-t-il pas, dans la fermeté qui luit, votre caractère, de quoi pouvoir se consoler de l'inconstance de la plupart des chrétiens? C'est Dieu, Sire, qui a imprimé dans votre grande âme ce caractère de fermeté : et comme Votre Majesté, s'arrêtant au milieu de ses conquêtes, n'a point pris pour fermeté héroïque une opiniâtreté ambitieuse, aussi ne peut-elle se méprendre dans l'usage qu'elle doit faire de cette vertu. L'exemple qu'elle en vient de donner à toute l'Europe en est une preuve que la postérité n'oubliera jamais. Plus ferme dans sa religion que dans ses entreprises militaires, elle a fait céder ses entreprises militaires à l'intérêt commun de la religion. Au seul bruit des ennemis du nom chrétien, elle a interrompu le cours de ses armes; votre piété royale n'ayant pu souffrir que vos armes, autrefois si glorieusement employées, et peut-être encore aujourd'hui destinées parla Providence à repousser ces infidèles, servissent en aucune sorte à l'avancement de leurs desseins. Incapable alors de penser à vous-même, et de profiter dans cette conjoncture de la faiblesse de ceux dont votre bras a tant de fois dompté la force ; prêt à sacrifier tout dès que vous avez compris qu'il s'agissait de la cause de Dieu, vous avez oublié vos plus justes prétentions, quand il a fallu donner des marques de votre zèle et de votre foi. Voilà ce que j'appelle fermeté, et fermeté pure, puisque ni l'ambition ni l'intérêt n'y ont nulle part.
Mais après tout, Sire, Votre Majesté sait assez que la fermeté d'un roi chrétien ne doit pas en demeurer là : qu'elle doit être occupée dans lui à quelque chose encore de plus digne de lui : qu'il en doit être lui-même le sujet, et que, comme toutes les qualités qu'on admire dans les héros seraient peu estimées des hommes si la fermeté y manquait, ainsi la fermeté même est peu estimée de Dieu si elle n'est jointe avec sa grâce, qui seule fait à ses yeux notre mérite. Oui, c'est pour conserver la grâce, que Votre Majesté a reçu de Dieu ce caractère de fermeté et de constance; et jamais la guerre, ce théâtre si éclatant pour elle, ne lui a fourni de plus nobles triomphes que ceux d'un monarque qui fait triompher dans sa personne la grâce de son Dieu. Si dans tous les états la persévérance chrétienne est le dernier effet de la grâce, on peut dire que c'est une espèce de miracle dans un roi, et surtout dans le plus absolu des rois , puisqu'il trouve dans sa grandeur même les plus dangereux ennemis qu'il ait à combattre. Car, que ne doit pas craindre pour le salut celui à qui tout obéit, à qui tout cède, à qui rien ne peut résister, à qui tout s'efforce de plaire, et à qui tout craint souverainement de déplaire? et quelle fermeté d'âme ne doit-il pas opposer à tout cela, s'il veut, disait saint Bernard, que tout cela, en l'élevant, ne le perde pas ? Mais aussi de quel mérite devant Dieu ne doit pas être la persévérance d'un prince qui, se voyant au-dessus de tout et maître de tout, s'étudie à l'être encore plus de lui-même; qui, recevant à tous moments les hommages des hommes, n'oublie jamais ce qu'il doit à Dieu; qui joint avec la majesté du trône l'humilité de la religion, avec l'indépendance d'un souverain la charité d'un chrétien, avec le droit d'impunité l'équité la plus droite, et tous les sentiments de la plus exacte probité?
Voilà, Sire, les victoires que la grâce toute-puissante de Jésus-Christ doit remporter dans vous. Demeurant ferme dans cette grâce, vous confondrez les libertins, qui craignent votre persévérance : vous consolerez les gens de bien, qui en font le sujet de leurs vœux ; et constant pour un Dieu si constant lui-même pour vous, en gouvernant un royaume de la terre, vous mériterez de posséder le royaume éternel, que je vous souhaite, etc.
LUNDI DE PAQUES
LUNDI DE PAQUES
SERMON POUR LE LUNDI DE PAQUES.
SUR LA RÉSURRECTION DE JÉSUS-CHRIST.
ANALYSE.
Sujet. Tandis qu'ils s'entretenaient et qu'ils raisonnaient ememble, Jésus se joignit à eux, et marcha avec eux; mais ils avaient un voile sur les yeux pour ne le pas connaître.
Ces disciples, dont il est parlé dans l'Evangile, manquaient de foi en Jésus-Christ et d'amour pour Jésus-Christ. Or, c'est pour leur inspirer l'un et l'autre qu'il les rend témoins de sa résurrection.
Division. Résurrection de Jésus-Christ, motif puissant pour croire sa divinité : première partie. Résurrection de Jésus-Christ, engagement indispensable à aimer sa sainte humanité : deuxième partie.
(La première partie de ce sermon est la même que celle du sermon précédent.)
Deuxième partie. Résurrection de Jésus-Christ, engagement indispensable à aimer sa sainte humanité : pourquoi? 1° parce que c'est pour nous qu'il est ressuscité; 2° parce que, dans le triomphe même de sa résurrection, il a voulu conserver les marques les plus authentiques et les caractères les plus visibles de son amour pour nous, savoir, les cicatrices des blessures qu'il avait reçues dans sa passion; 3° parce qu'en ressuscitant glorieux, il a élevé son humanité à un état de perfection où nous ne pouvons nous défendre de l'aimer, mais d'un amour pur et tout spirituel.
1° C'est pour nous que Jésus-Christ est ressuscité : ainsi nous l'enseigne l'Apôtre : Resurrexit propter justificationem nostram. En effet, il n'est ressuscité qu'afin de nous ressusciter avec lui, et de ressusciter lui-même dans nous. Dieu donc, dans sa résurrection, nous le donne une seconde fois, comme il nous le donna dans sa naissance en qualité de Sauveur, en qualité de pasteur, en qualité de docteur et de maître : en qualité de Sauveur, puisque, dans sa résurrection, il mit le sceau à tout ce qu'il avait fait et à tout ce qu'il avait souffert pour notre salut; en qualité de pasteur, puisque son premier soin, après sa résurrection, fut de ramasser son troupeau, que L'infidélité avait dissipé; en qualité de docteur et de maître, puisque tout le temps qu'il demeura sur la terre depuis qu'il fut ressuscité, il l'employa à instruire ses disciples. Or, que doit nous inspirer tout cela? un zèle ardent et un amour tendre pour cet Homme-Dieu.
2° Dans sa résurrection, Jésus-Christ a voulu conserver les marques les plus authentiques et les caractères les plus visibles de son amour pour nous, savoir : les cicatrices des blessures qu'il avait reçues dans sa passion : par où il nous fait entendre que, dans le séjour même de sa gloire, il ne veut point nous oublier, mais qu'il veut nous servir d'avocat auprès de son Père. Nous ne devons donc jamais l'oublier nous-mêmes.
3° Jésus-Christ, en ressuscitant glorieux, a élevé son humanité à un état de perfection où nous ne pouvons nous défendre de l'aimer, mais d'un amour pur et tout spirituel. Il l'a rendue impassible et immortelle; il l'a revêtue de toute la splendeur que répand sur elle sa divinité.
Concluons avec saint Paul : Que celui qui n'aime pas le Seigneur Jésus soit anathème! Aimons-le, non pas toujours d'un amour sensible, mais d'un amour solide. Or, est-ce l'aimer de la sorte, que de vivre comme nous vivons?
Et factum est, dum fabularentur et secum quœrerent, et ipse Jesus appropinquans ibat eum illis ; oculiautem illorum tenebantur ne eum agnoscerent.
Tandis qu'ils s'entretenaient et qu'ils raisonnaient ensemble, Jésus se joignit à eux, et marcha avec eux ; mais ils avaient un voile sur les yeux pour ne le pas connaître. (Saint Luc, chap. XXIV, 16.)
Quand je considère, Chrétiens, la disposition où se trouvaient ces deux disciples dont nous parle notre évangile, il me semble que le Sauveur du monde eut deux grandes maladies à guérir dans leurs personnes, et qu'il fut nécessaire qu'il employât pour cela les remèdes les plus puissants, et toute la force de sa grâce. Car premièrement, ils n'avaient pas la foi qu'ils devaient avoir en lui; et de plus, quoiqu'ils eussent été jusqu'alors du nombre de ses disciples, ils commençaient à se détacher de lui. Ils étaient incrédules, et ils étaient froids et languissants : ils ne croyaient pas de lui ce qu'ils devaient croire, et ils n'aimaient pas dans lui ce qu'ils devaient aimer. Ils ne croyaient pas de lui ce qu'ils devaient croire; car il était Dieu, et ils n'en parlaient que comme d'un homme, abaissant leur foi à des idées communes et populaires, traitant Jésus-Christ de prophète, avouant qu'il avait été puissant en œuvres et en paroles, mais ne lui donnant rien de plus, et n'y reconnaissant que ce que les Juifs grossiers et charnels y avaient eux-mêmes reconnu : De Jesu Nazareno qui fuit vir propheta (1). Voilà leur incrédulité. Ils étaient froids et languissants dans son amour : car c'est pour cela qu'ils sortaient de Jérusalem, n'osant pas se déclarer ses disciples, abandonnant son parti et ses intérêts, n'espérant plus en lui, et n'attendant plus de lui cette rédemption d'Israël sur laquelle ils avaient compté : Nos autem sperabamus, quia
1 Luc., XXIV, 19.
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ipse esset redempturus Israël (1). Tout cela, Chrétiens, parce qu'ils n'étaient pas persuadés de sa résurrection : car le seul doute qu'ils avaient si Jésus-Christ était ressuscité, et s'il devait même ressusciter, corrompait leur foi et ralentissait leur zèle. Que fait donc Jésus-Christ? Il les convainc par une expérience sensible qu'il est vraiment ressuscité ; et dans cette apparition il éclaire leurs esprits et il embrase leurs cœurs. Il éclaire leurs esprits, en leur expliquant ce que Moïse et les prophètes ont dit de lui, et leur donnant de la vénération pour ce Christ et ce Messie qu'il leur propose comme un Dieu de gloire; jusqu'à ce qu'enfin il leur ouvre tout à fait les yeux, en leur découvrant que c'est lui-même qui leur parle, et les obligeant de confesser qu'il est leur Dieu et leur Seigneur. Et il échauffe leurs cœurs, leur inspirant peu à peu par ses discours des sentiments d'amour pour sa personne; d'où vient qu'ils se disaient l'un à l'autre : N'est-il pas vrai que notre cœur était tout enflammé et tout ardent lorsqu'il nous parlait dans le chemin, et qu'il nous expliquait les Ecritures? Voilà, mes chers auditeurs, le sujet de l'instruction que j'ai à vous faire. Ce qu'étaient ces deux disciples d'Emmaüs à l'égard du Fils de Dieu, c'est ce que sont encore aujourd'hui je ne sais combien de chrétiens lâches, infidèles, remplis de l'amour du monde, et que l'on peut dire avoir en quelque sorte renoncé à Jésus-Christ, quoiqu'ils fassent encore extérieurement profession d'être ses disciples. Ils en ont le caractère et le nom; mais à peine ont-ils la foi, ou à peine sont - ils touchés d'aucun sentiment d'amour pour cet Homme-Dieu. Ils ne croient que faiblement, et ils n'aiment presque point du tout, parce que la vraie charité ne peut avoir d'autre fondement que celui de la foi.
Je veux donc dans ce discours travailler à relever ce fondement, et à corriger ces deux désordres, dont le premier est notre infidélité , et le second, notre insensibilité. Je prétends que Jésus-Christ ressuscité doit parfaitement établir et dans nos esprits la foi de sa divinité, et dans nos cœurs l'amour de sa sainte humanité. Je m'explique. Qu'est-ce que Jésus-Christ? Un composé de deux natures, l'une divine, l'autre humaine. La divinité demande surtout notre foi, et l'humanité notre amour. Car, dit saint Jean, c'est la foi de la divinité de Jésus-Christ qui nous sanctifie, et c'est l'humanité de Jésus-Christ qui nous a sauvés. Or,
1 Luc, XXIV, 21.
pour avoir cette foi divine et ce saint amour, nous n'avons qu'à nous attacher au mystère de la résurrection. Dans ce mystère nous apprenons à connaître Jésus-Christ et à l'aimer; à le connaître comme Dieu, et à l'aimer comme Dieu-Homme et Sauveur. Résurrection de Jésus-Christ, motif puissant pour croire sa divinité : c'est la première partie ; résurrection de Jésus-Christ, engagement indispensable à aimer sa sainte humanité : c'est la seconde ; et voilà tout le sujet de votre attention.
(La première partie de ce sermon est la même que celle du sermon précédent.)
DEUXIÈME PARTIE.
Que l'état de la gloire inspire la crainte, attire le respect, donne de l'admiration, c'est, Chrétiens, ce que je n'ai pas de peine à comprendre. Mais ne semble-t-il pas que ce soit un paradoxe , de dire qu'un mystère aussi éclatant et aussi glorieux que celui de la résurrection du Fils de Dieu, qu'un mystère qui fut le triomphe de son humanité, qui l'exempta de toutes nos faiblesses, qui le sépara de nous, et qui le mit dans un état où il n'eût plus avec les hommes ce commerce familier que son incarnation avait établi entre lui et eux ; que ce mystère, dis-je, doive servir à exciter pour ce Dieu-Homme toute la tendresse de notre amour, c'est ce qui paraît d'abord difficile à croire, et ce qui est néanmoins constant dans tous les principes de notre religion. Car, de quelque manière que nous envisagions aujourd'hui ce grand mystère, soit que nous en considérions la fin, soit que nous en examinions les circonstances, soit que nous ayons égard à l'effet principal qu'il a produit dans la sainte humanité du Sauveur, je prétends, et il est vrai, que c'est un des mystères où sa charité s'est fait voir plus sensiblement; et que tous les autres mystères de sa vie souffrante et mortelle, ces mystères de miséricorde et de bonté, ont trouvé dans celui-ci comme leur accomplissement et leur consommation : pourquoi cela? comprenez, s'il vous plaît, ma pensée : parce qu'autant qu'il est vrai que Jésus-Christ est entré dans sa gloire en ressuscitant, autant est-il vrai que c'est pour nous qu'il a pris possession de cette gloire, et qu'il est ressuscité ; voilà ce que j'appelle la fin du mystère : parce que, dans le triomphe même de sa résurrection, il a voulu conserver les marques les plus authentiques et les caractères les plus visibles de son amour envers les hommes, savoir, les cicatrices des blessures qu'il avait reçues dans
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sa passion : voilà la circonstance la plus remarquable, ou du moins l'une des plus remarquables de ce mystère ; enfin, parce qu'en ressuscitant glorieux, il a élevé son humanité à un état de perfection où nous ne pouvons nous défendre de l'aimer, mais de quel amour? d'un amour pur, d'un amour spirituel et tout divin ; voilà l'effet, ou, pour mieux dire, la substance même de ce mystère, considéré par rapport à nous. Appliquez-vous, Chrétiens, à ces trois vérités.
C'est pour nous et pour notre intérêt que Jésus-Christ est ressuscité. Il ne nous est pas permis de former sur cela le moindre doute, puisque le Saint-Esprit nous le dit en termes exprès : Traditus est propter delicta nostra, et resurrexit propter justificationem nostram (1) ; Il a été livré à la mort pour nos péchés, et il est ressuscité pour notre justification. En effet, de la manière qu'en parle l'Ecriture, il ne ressuscite qu'afin de nous faire ressusciter avec lui, et de ressusciter lui-même dans nous. Il ne ressuscite, dit saint Augustin, que pour ressusciter dans sa personne notre espérance, et pour ressusciter dans nos cœurs son amour, que le péché y avait éteint. En un mot, il ne ressuscite, selon saint Paul, que pour notre justification : Et resurrexit propter justificationem nostram. De sorte que cette grande parole de l'Evangile : Sic Deus dilexit mundam, ut Filium suum unigenitum daret (1), s'étend aussi bien au mystère de la résurrection qu'à celui de l'Incarnation : car, au moment que Jésus-Christ sortit du tombeau, il fut vrai de dire que le Père éternel donnait encore une fois au monde son Fils unique ; et c'est la pensée de l'Apôtre, dans ce texte de l'Epître aux Hébreux que j'ai déjà cité : Et cum iterum introducit primogenitum in orbem terrœ (3). Mais en quelle qualité le donna-t-il alors? Ne craignons point de porter trop loin la chose : il n'y aura rien dans cette théologie que de solide et d'incontestable. Il le donna pour la seconde fois en qualité de Sauveur, en qualité de pasteur, en qualité de docteur et de maître. En qualité de Sauveur, puisqu'il est certain que Jésus-Christ par sa résurrection mit le sceau à tout ce qu'il avait fait, et à tout ce qu'il avait souffert pour le salut des hommes ; et que, s'il n'était pas ressuscité, ce grand ouvrage du salut des hommes aurait été non-seulement imparfait, mais anéanti, et qu'on aurait pu dire : Ergo evacuatum est scandalum crucis ; ergo gratis Christus mortuus est (4) ; Eh quoi ! Jésus-Christ
1 Rom.,
IV, 20.— 2 Joan., III, 18.— 3 Heb., I,6.— 4 Gal., II, 21.
est donc mort en vain, et le scandale de la croix est sans effet? En qualité de pasteur, puisque le premier soin de cet Homme-Dieu, à l'instant qu'il ressuscita, fut de ramasser son troupeau que l'infidélité avait dissipé : Scriptum est : Percutiam pastorem, et dispergentur oves gregis. Postquam autem resurrexero, prœcedam vos in Galilœam (1). Il est écrit, disait-il à ses apôtres, en prophétisant leur chute : Je frapperai le pasteur, et les brebis seront dispersées : mais que cela ne vous trouble point; car après que je serai ressuscité, j'irai devant vous en Galilée : et pourquoi ? pour vous rappeler à cette sainte bergerie que j'ai formée, et où je rassemble mes prédestinés et mes élus. En qualité de maître et de docteur, puisque tout le temps qu'il demeura sur la terre après sa résurrection, il l'employa, comme nous l'apprenons de saint Luc, à instruire ses disciples, à leur donner l'intelligence de ses mystères, à leur développer le sens des Ecritures, à leur enseigner tout ce qui regardait les vérités de la religion. Salutaires enseignements qui sont aujourd'hui, dans le christianisme, le fond de ces traditions divines que nous recevons comme autant de règles de notre foi. C'est pour cela que ce Sauveur adorable suspendit quarante jours entiers la gloire de son ascension, ne pouvant encore monter au ciel, parce que son amour, dit saint Augustin, le retenait sur la terre. C'est pour cela que, tout glorieux qu'il était, il ne laissa pas de converser avec ses apôtres, leur apparaissant, les visitant, les consolant, leur faisant d'aimables reproches , les accompagnant dans leurs voyages, n'oubliant rien pour se les attacher, et pour avoir toute leur confiance. C'est pour cela que dans quelques-unes de ses apparitions, il les appela ses frères, ce qu'il n'avait jamais fait avant sa mort : Ite, nuntiate fratribus meis ut eant in Galilœam (2); Allez, dites à mes frères qu'ils se rendent en Galilée, parce que c'est là qu'ils me verront; ne se contentant pas, comme autrefois, de les traiter d'amis, mais les honorant du nom de frères, comme si l'état de sa résurrection avait ajouté un nouveau degré à l'étroite alliance qu'il avait contractée avec nous en se faisant homme. Or, que doit nous inspirer tout cela, Chrétiens? Un zèle ardent et un amour tendre pour cet Homme-Dieu. Il est ressuscité pour nous, comme il était mort pour nous : voilà le principe sur lequel saint Paul fonde cette admirable conséquence, quand il nous dit que
1 Matth., XXVI, 32. — 2 Ibid., XXVIII, 10.
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nous ne devons donc plus vivre pour nous-mêmes, ni mourir pour nous-mêmes; que soit que nous vivions, soit que nous mourions, c'est pour le Seigneur que nous devons vivre et mourir, parce que, soit que nous vivions ou que nous mourions, nous sommes à lui : Sive ergo vivimus, sive morimur, Domini sumus (1). Car, ajoute l'Apôtre, voilà pourquoi Jésus-Christ est mort et ressuscité : In hoc enim Christus mortuus est, et resurrexit (2). Il a voulu par sa mort et par sa résurrection acquérir sur les morts et sur les vivants une domination souveraine; une domination, non pas de crainte cl de servitude, mais d'amour et de liberté, puisque c'est particulièrement sur nos cœurs qu'il veut régner. Et en effet, reprend saint Ambroise, expliquant ce passage, comment reconnaître l'amour que par l'amour, et un amour si parfait, que par un amour sans bornes? Ce Dieu fait chair n'a point voulu se partager, quand il a été question de nos intérêts; pourquoi nous partagerons-nous quand il s'agira de son service? il nous a sacrifié sa vie glorieuse, aussi bien que sa vie souffrante; pourquoi ne lui sacrifierions-nous pas nos prospérités aussi bien que nos adversités, nous tenant toujours également unis à lui dans l'une et dans l'autre fortune? il ne veut ni de gloire, ni de triomphe que pour nous; pourquoi désirerons-nous et chercherons-nous jamais autre chose que lui?
Ce n'est pas assez : le Sauveur du monde est tellement ressuscité que, dans l'état même de sa résurrection, il porte encore les marques de son amour pour les hommes, je veux dire les cicatrices des blessures qu'il a reçues en mourant. Quoique ces plaies ne conviennent guère, ce semble, à la bienheureuse immortalité dont il prend possession, il se fait un plaisir de les conserver : et pourquoi? Ah ! mes Frères, répond saint Augustin, pour bien des raisons que sa charité lui fournit, et dont votre piété doit être touchée. Il conserve ses plaies pour nous faire entendre que dans le séjour même de sa gloire il ne veut point nous oublier; pour accomplir ce qu'il nous a dit à chacun par son prophète : Ecce in manibus meis descripsi te (3); Regarde, chrétien, c'est dans mes mains que je t'ai écrit, mais avec des caractères qui ne s'effaceront jamais : car ces plaies, dont tu vois encore les vestiges, sont autant de traits vifs et animés, qui te représenteront éternellement à moi, et qui me parleront sans cesse pour toi. Que la mère oublie son enfant, et qu'elle abandonne
1 Rom., XIV, 8. — 2 Ibid., 9. — 3 Isa., XLIX, 16.
le fils qu'elle a nourri dans son sein; quand cela même serait possible, pour moi je ne t'oublierai pas, parce que je te verrai gravé sur mes mains : Ecce in manibus meis descripsi te. Il conserve ses plaies pour apaiser la justice de son Père, et pour faire auprès de lui, selon la pensée du bien-aimé disciple, l'office de médiateur et d'avocat : Advocatum habemus apud Patrem (1). Car c'est bien maintenant que nous pouvons dire à ce Dieu Sauveur : In manibus tuis sortes meœ (1); Ah! Seigneur, mon sort est dans vos mains. Il n'est pas nécessaire que vous parliez pour plaider ma cause ; vous n'avez qu'à présenter ces mains percées pour nous, il n'y a point de grâces que je n'obtienne, et je tiens mon salut assuré. Il les conserve pour nous engager à ne perdre jamais le souvenir de sa sainte passion; en sorte que nous ayons toujours ses souffrances en vue, et que nous nous fassions non-seulement une occupation et un devoir, mais même un plaisir, d'y penser sans cesse avec tous les sentiments de la plus vive reconnaissance, disant avec le Prophète royal : Adhœreat lingua mea faucibus meis, si non meminero tui ; si non proposuero Jerusalem in principio lœtitiœ meœ (2); Oui, Seigneur, que ma langue demeure attachée à mon palais, si je ne me souviens do vous, si je ne me représente toujours Jérusalem, et ce que vous y avez souffert ; et si je n'apprends pas de là à réprimer mes passions, à retrancher l'excès criminel de mes divertissements, à me détacher du monde et de moi-même. Car rien, dit saint Chrysostome, n'est plus capable de produire en moi ces heureux effets, que de considérer un Dieu qui porte les vestiges de la croix jusque sur le trône de sa majesté.
Enfin ce divin Sauveur nous présente dans sa résurrection l'objet le plus aimable, et le plus propre à lui gagner tous les cœurs, savoir : son humanité glorieuse, immortelle, impassible, revêtue de toute la splendeur que répand sur elle la divinité qu'elle renferme, et qui commence, après s'être si longtemps cachée dans les ténèbres, à se produire au jour et à se faire connaître. Or, dans cet état où il fait la félicité des saints, n'a-t-il pas droit de nous dire : Qu'y a-t-il sur la terre que vous puissiez préférer et même comparer à moi? Si donc vous êtes ressuscites selon l'esprit, comme je le suis selon la chair, ne vous attachez plus à ces beautés fragiles et périssables qui séduisent vos sens et qui corrompent vos âmes; mais
1 Joan., II, 1. — 2 Ps., XXX, 16. — 3 Ps., CXXXVI, 6.
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recherchez ces beautés célestes et incorruptibles dont vous voyez déjà dans ma personne une si brillante image : Si consurrexistis cum Christo, quœ sursum sunt quœrite, non quœ super terram (1). Demeurons-en là, Chrétiens, et n'entrons pas plus avant dans un sujet qui me conduirait trop loin, si j'entreprenais de l'approfondir et de le développer dans toute son étendue. Contentons-nous de faire un retour sur nous-mêmes, et de tirer des trois considérations que je vous ai proposées, la conséquence naturelle qui en doit suivre. Car une charité aussi constante que celle de Jésus-Christ pour nous, une charité qu'il a fait paraître, non-seulement jusqu'à la mort, mais au delà des bornes de la mort, nous touche-t-elle autant qu'elle le doit et autant qu'il se l'était lui-même promis? pourrions-nous dire aujourd'hui, comme les deux disciples de notre Evangile, que notre cœur est tout brûlant de zèle : Nonne cor nostrum ardens erat in nobis (2)? Concevons-nous au moins l'obligation indispensable où nous sommes de nous consacrer sincèrement et pleinement à Jésus-Christ? croyons-nous, comme nous en devons être convaincus, que tout notre bien consiste dans ce parfait dévouement; et que sur cela, si j'ose parler de la sorte, roule toute notre destinée selon Dieu? c'est-à-dire, aimons-nous Jésus-Christ d'un amour qui ait quelque rapport à celui dont il nous a aimés? Si c'est ainsi que nous l'aimons, prenons confiance, parce que nos noms seront écrits dans le livre de vie. Si nous l'aimons moins, tremblons, parce qu'il est de la foi que celui qui n'aime pas le Seigneur Jésus, est anathème. Oui, mes Frères, disait saint Paul, je vous regarde comme des anathèmes, si vous êtes indifférents pour cet Homme-Dieu, et insensibles à ses intérêts. En vain feriez-vous dans le monde les plus grands miracles, en vain parleriez-vous le langage des anges, en vain auriez-vous tous les dons du ciel ; si vous n'avez pas la charité de Jésus-Christ, vous n'êtes pas en grâce avec Dieu, et par conséquent vous n'êtes devant Dieu que des sujets d'abomination : pourquoi? parce que, selon la parole de Jésus-Christ, Dieu n'aime les hommes qu'autant que les hommes aiment son Fils : Ipse enim Pater amat vos, quia vos me amastis (3). Je dis plus; et quand même j'aimerais Dieu, sans l'amour de Jésus-Christ, je ne serais rien, et je ne mériterais rien : Dieu ne se tiendrait pas honoré de mon amour, parce qu'il ne veut être aimé de moi que dans Jésus-Christ, comme
1. —2 Luc, XXIV, 32. — 3 Joan., XVI, 27.
il ne veut me sauver que par Jésus-Christ. D'où vient que saint Paul, parlant de la charité de Dieu, lui donne toujours ce caractère particulier d'être renfermée en Jésus-Christ : Gratia Dei in Christo Jesu (1). Car, comme raisonne saint Thomas, c'est à Dieu de me prescrire comment il veut que je l'aime ; et c'est à moi de l'aimer selon la forme qu'il me prescrit. Or il m'a déclaré expressément qu'il voulait que je l'aimasse dans la personne de ce Sauveur ; c'est donc dans la personne de ce Sauveur que je dois désormais chercher Dieu, aimer Dieu, espérer en Dieu. Hors de ce Sauveur, il n'y a plus de Dieu pour moi, plus de grâce, plus de miséricorde, plus de salut pour moi, parce qu'il n'y a plus, dit l'Ecriture, d'autre nom sous le ciel par où nous puissions parvenir à la vie bienheureuse.
Or, un moment de réflexion, mon cher auditeur : et considérez, mais considérez-le attentivement, si, vivant comme vous vivez dans les engagements du monde, dans les intrigues du monde, au milieu des écueils et des tentations du monde, vous avez pour Jésus-Christ cet attachement d'esprit et de cœur qu'exige de vous la religion que vous professez. Examinez bien si, dans l'embarras et le tumulte des affaires humaines, vous conservez pour Jésus-Christ toute la reconnaissance qui lui est due comme à votre Rédempteur; si vous êtes zélé pour la gloire de son nom, si les intérêts de son Eglise vous sont chers, si vous suivez ses maximes, si vous imitez ses exemples, si vous pratiquez sa loi : car voilà les marques d'un véritable et solide amour. Du reste que ce ne soit pas un amour sensible; que cet amour solide et véritable n'opère pas dans vous les mêmes effets que dans certaines âmes spécialement choisies et favorisées de Dieu ; il n'importe : ce serait une erreur de mesurer par là, soit l'obligation, soit même la perfection de cette divine charité qui nous doit unir à Jésus-Christ : et c'est une des plus subtiles illusions dont se sert l'ennemi de notre salut pour désespérer les faibles et pour endurcir les libertins. Je dis que vous devez à Jésus-Christ votre amour, mais je ne dis pas que vous le devez sentir, cet amour : car il peut être dans vous, quoique vous ne le sentiez pas. Il doit être dans la raison, et non dans le sentiment; il doit être dans la pratique et dans l'action, et non dans le goût ni dans la douceur de l'affection : il peut même quelquefois être plus parfait, lorsque, sans être ni sensible, ni doux, il est généreux
1 1 Cor., I, 4.
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et efficace, embrassant tout et ne goûtant rien ; surmontant la nature par la pure grâce, cl dans les aridités et les sécheresses, soutenant une exactitude et une fidélité qui ne se dément jamais. Et voilà, Chrétiens, de quoi vous consoler d'une part, quand Dieu ne vous donne pas ces sentiments tendres et affectueux que l'on voudrait quelquefois avoir : mais aussi voilà de quoi vous condamner, lorsque vous n'avez pas cet amour chrétien et raisonnable que je vous demande. Car cet amour, tout divin qu'il est, ne s'allumera pas dans vous sans vous-mêmes. Dieu, indépendamment de vous, saura bien vous y porter par de secrètes inspirations; mais le consentement que vous donnerez aux inspirations de Dieu, les actes d'amour que vous formerez, et qui ne peuvent être méritoires s'ils ne sont libres, doivent être les effets de votre coopération. Et tandis que, sans rien faire, vous vous contenterez de dire, comme tant d'âmes mondaines : Je n'ai pas encore pour Jésus-Christ cet amour torrent et agissant, mais c'est un don que j'attends du ciel ; vous l'attendrez en vain, et Dieu éternellement lancera sur vous ce terrible arrêt qu'il a déjà prononcé par la bouche de saint Paul : Si quis non amat Dominum nostrum Jesum Christum, sit anathema (1) ; Que celui qui n'aime pas le Seigneur Jésus soit anathème !
Ah! mes Frères, prévenons l'effet de cette terrible menace. Que ce Sauveur, ressuscité pour notre justification, ne soit pas une pierre de scandale pour nous, et le sujet de notre condamnation. Faisons-le vivre dans nous comme saint Paul, en sorte que nous puissions dire, après cet apôtre : Ce n'est plus moi qui vis, mais c'est Jésus-Christ qui vit en moi : Vivo autem, jam non ergo, vivit vero in me Christus (2). Et cela comment? par un amour sincère, par une vive reconnaissance, par une fidélité inviolable, par une parfaite imitation des vertus de ce Dieu-Homme, notre modèle sur la terre, et notre glorificateur dans l'éternité bienheureuse, que je vous souhaite, etc.
1 1 Cor., XVI, 22. — 2 Galat., II, 20.
ASCENSION
ASCENSION
SERMON SUR L'ASCENSION DE JÉSUS-CHRIST.
ANALYSE.
Sujet. Après qu'il eut parlé de lu sorte, il fut élevé à leur vue vers le ciel.
Jésus-Christ, dans son ascension, nous fait connaître à quelle gloire nous sommes appelés, et la vue de cette gloire doit exciter toute notre ferveur.
Division. Pour arriver à la même gloire que Jésus-Christ, il faut la mériter comme Jésus-Christ : première partie ; pour la mériter comme Jésus-Christ, il faut souffrir comme Jésus-Christ : deuxième partie.
Première partie. Pour arriver à la même gloire que Jésus-Christ, il faut la mériter; car il n'y est parvenu lui-même que par la voie du mérite. Ainsi, 1° on n'obtient cette gloire qu'en la méritant; 2° mais aussi est-on sûr de ne la mériter jamais sans l'obtenir.
1° On ne l'a point qu'on ne la mérite, on ne l'a que parce qu'on la mérite, et on ne l'a qu'autant qu'on la mérite. On ne l'a point, dis-je, qu'on ne la mérite : tel est l'ordre de Dieu; et c'est un article de notre foi. Fausse doctrine de Calvin, qui a voulu combattre ce point. On ne l'a que parce qu'on la mérite; tellement qu'elle est le partage du mérite seul, à l'exclusion de tout autre titre. La raison est que, suivant les décrets de la Providence, cette gloire ne doit être donnée aux hommes que selon les lois d'une justice rigoureuse. Il n'en est pas ainsi des récompenses du monde. Enfin, on ne l'a qu'autant qu'on la mérite. Si l'un est plus récompensé dans le ciel que l'autre, ce n'est que parce qu'il a acquis plus de mérite que l'autre. Il en va tout autrement dans le monde. On voit tous les jours des mérites médiocres l'emporter sur des mérites éclatants.
2° D'ailleurs aussi est-on sûr de ne mériter jamais la gloire du ciel sans l'obtenir. On mérite souvent les récompenses du monde sans les avoir : outre le mérite, il faut des patrons; on est' exposé à l'envie, à l'intrigue, à la cabale, aux caprices et aux préjugés d'un maître. Mais rien de tout cela avec Dieu. Quoi que je fasse, si c'est pour lui que je le fais, il m'en tiendra compte. Quel est donc notre aveuglement de mener une vie si inutile ? Enfants des hommes, jusqu'à quand aimerez-vous la vanité et chercherez-vous le mensonge? Vous êtes si ardents pour des biens périssables, jusqu'à quand négligerez-vous des biens éternels?
Deuxième partie. Pour mériter la même gloire que Jésus-Christ, il faut souffrir comme Jésus-Christ : 1° on ne va à la gloire du ciel que par les souffrances ; 2° mais toutes sortes de souffrances ne conduisent pas à cette gloire.
1° On ne va à la gloire du ciel que par les souffrances : Jésus-Christ n'y est point autrement arrivé; car il a fallu que le Christ souffrit, et qu'il entrât ainsi dans sa gloire. Or, s'il l'a fallu pour le Christ, ne le faut-il pas pour nous ? C'est pourquoi les saints se glorifiaient et se félicitaient eux-mêmes de leurs souffrances : et c'est cela même qui leur a donné, sur le sujet des prospérités temporelles, des sentiments si contradictoirement opposés à la cupidité et à l'amour-propre. Enfin, c'est dans cette vue que le Fils de Dieu a prononcé ces anathèmes : Malheur à vous, riches! malheur à vous qui goûtez les douceurs de la vie! et qu'au contraire il a dit : Bienheureux les pauvres ! bienheureux ceux qui pleurent! Cependant on veut avoir en ce monde toutes ses aises; et l'on écarte, autant qu'il est possible, tout ce qui fait de la peine et qui mortifie.
2° Toutes sortes de souffrances ne conduisent pas à la gloire du ciel. Il faut que ce soient des souffrances pour la justice et
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pour Dieu, des souffrances sanctifiées par notre soumission à la volonté de Dieu. Sans cela c'est souffrir comme les démons; c'est aller à la perdition et à la mort, par où les justes et les vrais chrétiens vont au salut et à la vie. Car les souffrances, selon l'usage qu'on en fait, mènent à l'un ou à l'autre. Que ne souffre-t-on pas tous les jours pour le monde? mais on ne veut rien souffrir pour Dieu. Ayons sans cesse, pour nous animer, Jésus-Christ devant les yeux, et la gloire dont il va prendre possession.
Et cum hoc dixisset, videntibus illis, elevatus est.
Après qu'il eut parlé de la sorte, il fut enlevé à leur vue vers le ciel. (Actes des Apôtres, chap. I, 9.)
Pourquoi le Sauveur du monde découvre-t-il aujourd'hui sa gloire à ses apôtres, et pourquoi veut-il qu'ils soient témoins de son triomphe, après avoir été témoins de ses humiliations et de ses souffrances ? Cette question, Chrétiens, n'est pas difficile à résoudre ; et vous jugez aisément que le Fils de Dieu voulut par là les affermir dans la foi, qu'il voulut les prémunir contre les dangereuses tentations auxquelles ils devaient être exposés, qu'il voulut les préparer aux persécutions et aux croix, et les rendre capables de souffrir eux-mêmes comme lui, non-seulement avec patience, mais avec joie. C'est pour cela qu'il se fait voir à eux dans tout l'éclat de sa majesté : c'est pour cela qu'en leur donnant une si sensible et si haute idée de ce séjour bienheureux où il va marquer leurs places, il les remplit d'une douceur intérieure et toute céleste, qui les retient sur la montagne, lors même qu'une nuée leur a fait perdre de vue leur divin Maître. En sorte qu'il faut que deux anges descendent exprès pour les retirer de cette profonde extase où ils demeuraient plongés, et pour les renvoyer à leurs travaux apostoliques : Ecce duo viri astiterunt juxta illos in vestibus albis, qui et dixerunt : Viri Galilœi, quid statis aspicientes in cœlum (1) ?
Appliquons-nous ceci, mes chers auditeurs ; car, en qualité de chrétiens, ce mystère nous regarde, et il doit opérer en nous les mêmes dispositions que dans les apôtres. En effet, il y a parmi nous des tièdes et des lâches dans la voie de Dieu, et il est important de les animer. Il y en a qui gémissent sous le poids des adversités et des misères humaines, et il s'agit de les consoler. Peut-être y en a-t-il qui, jouissant d'une tranquille prospérité, sont sur le point de tomber dans des états d'autant plus affligeants et plus douloureux, qu'ils les prévoient moins ; et je dois les y disposer. Or, en voici l'excellent moyen. Nous attendons un Sauveur, qui, comme disait le grand Apôtre, transformera notre corps, et le rendra, tout vil et tout abject qu'il est, conforme à son corps glorieux : Salvatorem expectamus, qui reformabit corpus humilitatis nostrœ, configuratum corpori
1 Act., 1, 11.
claritatis suae (1). Non-seulement nous l'attendons, mais, éclairés des vives lumières qui rejaillissent de son humanité sainte, nous le voyons et nous l'admirons. Voilà l'objet de nos espérances, voilà le sujet de notre consolation, voilà ce qui doit allumer notre ferveur et soutenir notre courage : la vue de ce Sauveur couronné de gloire, l'attente de cette gloire dont il nous assure la possession. Car nous sommes déjà, selon l'expression de saint Jean, les enfants de Dieu : Nunc sumus filii Dei (2); et nous savons que quand Jésus-Christ viendra à la fin des siècles, et qu'il se montrera dans la même gloire où il paraît en ce jour, nous serons semblables à lui : Scimus quoniam cum apparuerit, similes ei erimus (3). C'est là, dis-je, ce qui nous doit rendre fervents et patients; fervents dans l'accomplissement de nos devoirs, patients dans les afflictions et dans les maux qui nous arrivent par l'ordre de la Providence. Mon dessein est donc de vous parler de la gloire du ciel, et de vous la proposer comme le motif le plus touchant, le motif le plus propre à faire impression sur vos cœurs, et à vous faire tout entreprendre et tout supporter dans la vie. J'ai besoin de la grâce du Saint-Esprit, et je la demande par l'intercession de Marie : Ave, Maria.
Isaïe l'avait dit, et saint Paul, dans les mêmes termes, nous l'a déclaré, que l'œil n'a point vu, que l'oreille n'a point entendu , et que le cœur de l'homme n'a jamais conçu ce que Dieu, dans les trésors de sa miséricorde, a préparé pour ceux qui l'aiment et qui le servent. Après deux témoignages si authentiques, il n'y a point de prédicateur de l'Evangile qui puisse, sans témérité, entreprendre de donner à ses auditeurs une idée juste de la gloire du ciel. Mais aussi, dit saint Chrysostome, le prédicateur a-t-il en cela même un grand avantage, puisque l'impuissance où il est réduit est justement l'idée la plus haute, la plus vraie, la plus exacte que nous puissions avoir sur la terre, et qu'il puisse donner de cette gloire. Ne faisons donc point aujourd'hui d'efforts inutiles pour comprendre une gloire dont la plus essentielle propriété est d'être incompréhensible. Il nous doit suffire de la connaître comme nous connaissons Dieu, c'est-à-dire de savoir ce qu'elle est, par ce
1 Philip., III, 21. — 2 Joan., III, 2. — 3 Ibid.
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qu'elle n'est pas. Or nous le savons, et j'oserais même ajouter que nous le sentons, lorsqu'il nous arrive, en contemplant l'univers, et le bel ordre des créatures qui le composent, de Mm cette réflexion aussi touchante que solide : Tout ce que je vois n'approche pas de ce que j'espère ; et tout ce que j'admire en cette vie n'est qu'une ombre obscure et confuse de ce que Dieu me destine en l'autre. Car voilà, Chrétiens, la plus excellente notion que nous ayons à nous en former. En effet, c'est ainsi que saint Augustin, voyant la cour des empereurs de Home si pompeuse et si magnifique, te figurait par proportion la magnificence et la beauté de la cour céleste; c'est ainsi qu'au milieu des cérémonies les plus augustes, il l'écriait : Si hœc tam pulchra sunt, qualis ipse? et si hœc tanta, quantus ipse ? Si tout ceci est si brillant, si grand, si surprenant, que sera-ce de vous, ô mon Dieu? et c'est ainsi que nous en jugerions nous-mêmes, si nous ne nous laissions pas éblouir au vain éclat du monde, et que nous sussions, comme ce grand saint, nous élever des grandeurs visibles et mortelles aux grandeurs invisibles et éternelles. Mais, encore une fois, tenons-nous-en à la règle du Saint-Esprit, qui nous défend de rechercher ce qui est au-dessus de nous, et qui nous ordonne d'être attentifs à ce que Dieu demande de nous : Altiora te ne quœsieris ; sed quae praecepit tibi Deus, illa cogita semper (1); c'est-à-dire, sans avoir une vaine curiosité d'apprendre en quoi consiste la gloire des bienheureux, instruisons-nous avec humilité de ce que nous devons faire pour y parvenir. Le voici, mes chers auditeurs, et il n'y a personne qui ne doive se l'appliquer. Le Sauveur du monde nous fait connaître, par son exemple, que cette gloire est une récompense, et il nous fait au même temps entendre que cette récompense est surtout le fruit et le prix des souffrances. Arrêtons-nous à ces deux pensées, et faisons-en le partage de ce discours. Cette gloire où nous appelle après lui Jésus-Christ est une récompense; il faut donc la mériter : ce sera la première partie. Cette récompense est surtout le fruit et le prix des souffrances, c'est donc en particulier par le bon usage des souffrances qu'il la faut mériter : ce sera la seconde partie. Ainsi le Fils de Dieu l'a-t-il méritée lui-même. Et voilà en deux mots ce qu'il nous a révélé de notre gloire future, et ce qu'il nous est nécessaire de ne pas ignorer. Tout le reste sont choses ineffables, mystères cachés, secret
1 Eccles., III, 22.
qu'il n'est pas permis même à saint Paul de nous découvrir, et qu'il est beaucoup moins en mon pouvoir de vous expliquer : Arcana verba quœ non licet homini loqui (1). Mais pour votre édification, et pour satisfaire à ce que vous attendez de moi, je dois vous dire, et je vous le dis avec tout le zèle que Dieu m'inspire, que si vous voulez arriver à la même gloire que Jésus-Christ, vous devez la mériter comme Jésus-Christ : première proposition ; et que si vous voulez la mériter comme Jésus-Christ, vous devez souffrir comme Jésus-Christ: seconde proposition. Je vous demande pour l'une et pour l'autre une attention favorable. Elles sont simples; mais, dans leur simplicité, elles renferment les plus importantes instructions.
PREMIÈRE PARTIE.
Je m'en vais, disait le Sauveur du monde à ses disciples, sur le point qu'il était de retourner à son Père; je vais prendre possession de la gloire qui m'est réservée dans le ciel, et vous préparer au même temps à chacun votre place dans ce séjour bienheureux : Vado parare vobis locum (2). Parole pleine de consolation; mais parole précédée d'une autre qui devait être pour eux, et qui est pour nous un grand fonds d'instruction. Car le même Sauveur leur avait dit auparavant : Ce royaume où je veux vous appeler après moi, je vous le promets, mais aux mêmes conditions que mon Père me l'a promis, et vous ne l'aurez point autrement que moi : Dispono vobis sicut disposuit mihi Pater meus regnum (3). Or, le fils de David n'y est entré que par la voie du mérite. D'où il s'ensuit, mes chers auditeurs, par la plus juste de toutes les conséquences, que pour parvenir nous-mêmes à cette gloire céleste, il faut que nous l'ayons méritée. Mettons dans tout son jour cette vérité, que je vous propose aujourd'hui comme le motif le plus capable d'exciter votre zèle et d'allumer toute votre ferveur.
Oui, Chrétiens, la gloire que nous attendons est une récompense que Dieu nous destine; et pour peu que vous ayez de pénétration, vous y devez découvrir d'abord deux différences bien remarquables, qui la relèvent infiniment au-dessus de ces récompenses fragiles et passagères que le monde promet à ceux qui le servent. Car, selon la belle réflexion de saint Jean Chrysostome, telle est l'injuste distribution qui se fait des récompenses du monde: on les a souvent sans les mériter, et on les mérite
1 2 Cor., XII, 4. — 2 Joan., XIV, 2. — 3 Luc, XXII,
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encore plus souvent sans les avoir. On les a sans les mériter, et c'est ce qui devrait humilier la plupart des heureux du siècle ; et on les mérite encore plus souvent sans les avoir, c'est ce qui rebute et ce qui désespère les malheureux. Mais il n'en est pas ainsi de cette récompense immortelle où nous aspirons. Comme on ne l'obtient jamais qu'en la méritant, aussi est-on sûr de ne la mériter jamais sans l'obtenir. Deux points auxquels je m'attache, et que je voudrais imprimer profondément dans vos esprits.
C'est une récompense que ce royaume éternel, où Jésus-Christ, comme notre chef, entre glorieux et triomphant ; mais cette récompense (prenez garde à ces trois pensées), on ne l'a point qu'on ne la mérite ; on ne l'a que parce qu'on la mérite ; on ne l'a qu'autant qu'on la mérite. On ne l'a point, dis-je, qu'on ne la mérite. Dieu, comme maître de ses biens, pouvait nous la donner gratuitement, sans qu'il nous en coûtât rien : mais il ne Ta pas voulu ; et, suivant l'ordre qu'il a établi, il faut de deux choses l'une , ou que nous méritions cette récompense, ou que nous y renoncions. De quelque manière que Dieu nous ait prédestinés, en vue ou indépendamment de nos bonnes œuvres (question qui partage l'école, et qui n'appartient point à mon sujet), il est certain, et c'est un principe de religion, que nous n'aurons jamais part à son héritage, si nous nous trouvons à la mort dépourvus de ces mérites, qui sont, selon l'Evangile, les titres légitimes pour y prétendre. Venez, nous dira Jésus-Christ dans le jugement dernier, si nous sommes assez heureux pour être du nombre de ses brebis, et placés à sa droite ; venez les bien-aimés de mon Père; possédez le royaume qu'il vous préparait, et qui vous est désormais acquis : Venite , possidete paratum vobis regnum (1). Mais en vertu de quoi nous le donnera-t-il, ce royaume? écoutez ce qu'il ajoutera. Parce que vos bonnes œuvres me parlent pour vous , parce que vous avez fait des choses dont je n'ai point perdu le souvenir, et qu'il est maintenant de ma justice et de ma fidélité de les reconnaître : parce que dans la personne des pauvres, qui étaient mes membres vivants, vous m'avez secouru, nourri, logé, visité : enfin, régnez avec moi, parce que vous avez été charitables pour moi : Possidete paratum vobis regnum ; esurivi enim, et dedistis mihi manducare. Raisonnons tant qu'il nous plaira, voilà, dans le sens de Jésus-Christ même, tout le
1 Matth., XXV, 34.
dénoûment du mystère impénétrable de la prédestination. C'est en cela, remarque le docteur angélique saint Thomas, que cette récompense du ciel est une véritable gloire, et même la gloire par excellence, parce qu'elle est le fruit du mérite, et du mérite le plus parfait qui puisse convenir à l'homme. En effet, ce qui se donne à la faveur peut bien être une grâce, peut bien être une distinction , peut bien être un privilège ; mais à parler exactement, ce ne peut être une gloire. Or, ce n'est point là ce que Dieu réserve à ses élus ; mais dans le langage du Saint-Esprit, ce qu'il leur réserve est une récompense, et par là même une gloire : Gloria hœc est omnibus sanctis ejus (1). Parce qu'ils ont été saints sur la terre, ils sont bienheureux dans le ciel, et comblés de gloire ; mais leur bonheur, et comme récompense et comme gloire, suppose qu'ils s’en sont rendus dignes : voilà ce que nous enseigne la foi.
Calvin a combattu cette vérité, et c'est un des points où je confesse que son hérésie nf a toujours paru plus insoutenable. Il a prétendu que nos plus saintes actions, par rapport à Dieu, ne pouvaient jamais être méritoires : cependant Dieu même nous assure qu'elles le sont, et nous dit en termes exprès qu'à la fin des siècles sa providence éclatera, lorsqu'il viendra pour rendre à chacun selon le mérite de ses œuvres : Unicuique secundum meritum operum suorum (2). Pouvait-il s'expliquer plus clairement? Mais ne suffit-il pas, disait Calvin, que Jésus-Christ nous ait acquis la gloire que nous espérons, et qu'il l'ait méritée pour nous? Non, répondent les théologiens, après saint Augustin , cela ne suffit pas. Il faut qu'après lui, que par lui et qu'avec lui, nous la méritions encore pour nous-mêmes ; comme il ne suffit pas que Jésus-Christ ait fait sur la croix pénitence pour nous, si nous ne la faisons pour nous-mêmes. Il faut que notre pénitence, jointe à la pénitence de cet Homme-Dieu , nous réconcilie avec Dieu ; et de même il faut que nos mérites, joints à ses mérites, nous ouvrent le royaume de Dieu ; et c'es à quoi le grand Apôtre travaillait si saintement, et ce qui lui faisait dire : Adimpleo ea quœ desunt passionem Christi (3). J'accomplis en moi ce qui manquerait sans cela à ma rédemption, et à ce que Jésus-Christ a souffert pour moi. Mais n'est-ce pas faire tort aux mérites du Rédempteur, que d'accorder une récompense aussi divine que celle-là à d'autres mérites que les siens? Nullement, dit saint Augustin ; et la raison
1 Psal., CXLIX, 9. — 2 Eccles., XVI, 16. — 2 Colos., I,
24.
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qu'il en apporte est convaincante : parce que les mérites que nous devons acquérir, et ajouter à ceux du Rédempteur, sont tellement des mérites différents des siens, qu'ils sont néanmoins dépendants des siens, fondés sur les siens, tirant toute leur efficace et toute leur valeur des siens ; et par conséquent incapables de préjudiciel' aux siens. Que fait Dieu, quand il nous récompense? Je l'avoue, il couronne nos mérites ; mais parce que nos mérites sont ses dons, en couronnant nos mérites, il couronne dans nos personnes ses propres dons : Coronat in nobis dona sua; c'est la belle expression de saint Augustin. Mais avouer que l'homme peut mériter le royaume du ciel, n'est-ce pas lui donner le sujet de se glorifier? Oui, continue ce saint docteur, et malheur à nous si, faute d'un tel mérite, nous n'étions pas en état de nous glorifier dans le sens que Calvin veut nous le défendre ! Car, le royaume céleste n'est que pour ceux qui ont droit de se glorifier dans le Seigneur ; et un des caractères de l'homme juste, le plus distinctement marqués par l'Apôtre, est qu'il puisse, sans présomption, mais avec une sainte confiance, prendre part à cette gloire dont le Seigneur est le principe et la fin : Qui gloriatur, in Domino glorietur (2). Or, le faible de l'hérésie et de la prétendue réforme de Calvin, est qu'elle dépouille le juste de tout mérite, j'entends de tout mérite propre, et qu'elle lui ôte ainsi tout moyen de se glorifier même en Dieu : condition néanmoins essentielle pour être récompensé de Dieu. Avançons.
Non-seulement on n'a point la récompense du ciel qu'on ne la mérite, mais, ce que je vous prie de bien comprendre, on ne l'a que parce qu'on la mérite : en sorte qu'elle est le partage du mérite seul, à l'exclusion de tout autre titre. De là vient que saint Paul, pour la définir, l'appelle couronne de justice : In reliquo reposita est mihi corona justitiœ (3) ; parce qu'en effet, disent les Pères, cette récompense ne doit être donnée aux hommes que selon les règles d'une justice rigoureuse, d'une justice incorruptible, d'une justice que rien ne touchera, que rien ne fléchira, que rien ne préoccupera; d'une justice qui n'aura d'égards pour personne, qui ne distinguera ni qualités, ni rangs, ni naissance, mais qui discernera parfaitement le mérite. Les récompenses du siècle sont tous les jours en butte à la cupidité et à l'ambition : quoi qu'elles ne soient dues qu'au mérite, toute autre chose que le mérite
1 1 Cor., I, 31. — 2 1 Tim., IV, 8.
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contribue à les faire avoir. On les emporte par le crédit, on se les attire par la brigue, on les arrache par l'importunité : les plus hardis et les plus avides sont ceux qui y parviennent; le hasard en décide, la bonne fortune de l'un, et souvent l'iniquité de l'autre. On se prévaut, pour les demander, du mérite d'autrui ; le fils veut être récompensé des services du père ; l'ami croit être en droit de profiter du travail et du pouvoir de son ami. Ceux mêmes que Dieu a fait les dispensateurs de ces récompenses temporelles, quelque précaution qu'ils y apportent, et quelque envie qu'ils aient de les distribuer avec équité, peuvent à peine se répondre d'eux-mêmes, et compter qu'ils ne se laisseront pas prévenir et surprendre. Comme ils sont hommes, dit saint Augustin, ils récompensent en hommes, c'est-à-dire bien plus souvent selon la nécessité de leurs affaires, que selon le degré de leur estime ; bien plus souvent par inclination que par raison. Et en effet, ceux qui entrent dans leurs plaisirs ont communément bien plus de part à leurs grâces et à leurs bienfaits, que ceux qui s'immolent pour leur service. Ceux qui les flattent et qui les trompent, sont communément bien mieux récompensés que ceux qui leur sont fidèles. Ainsi vont les choses humaines : et quelque zèle que nous ayons pour la réformation de l'univers, nous ne devons pas espérer qu'elles prennent un autre cours.
Rien de tout cela dans la récompense où Dieu nous appelle. Il pèsera ses élus dans la balance, mais dans la balance du sanctuaire ; et leur mérite seul, mis à l'épreuve de son jugement, fera la décision de leur sort. Quiconque n'en aura pas l'exacte mesure, fût-il un des dieux de la terre, sera rejeté. Comme le fils ne portera point l'iniquité du père, aussi le mérite du père ne suppléera point à l'indignité du fils. Tout devant Dieu sera personnel, et la règle du Saint-Esprit subsistera: Unicuique secundum meritum operum suorum (1); A chacun selon ses œuvres. Il ne dit pas, à chacun selon ses lumières, à chacun selon ses maximes, à chacun selon ses talents ; il ne dit pas même, à chacun selon ses désirs, selon ses projets et ses intentions ; mais, à chacun selon ses actions, à chacun selon ce qu'il aura fait, et non point selon ce qu'il aura cru, ou ce qu'il aura voulu faire : Unicuique secundum meritum operum suorum. En un mot, le temps de la grâce et de la miséricorde sera expiré, et celui de la justice succédera : et par la même raison que la grâce, dans les élus,
1 Eccli., XVI, 16.
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aura précédé tout mérite, la gloire dont Dieu les comblera aura pour fondement le mérite acquis par la grâce. Rien de plus vain, dans l'opinion des mondains mêmes, que la gloire du monde : pourquoi ? parce qu'elle n'est ni une preuve certaine, ni une conséquence sûre du mérite; parce qu'elle est presque toujours l'effet du caprice et de la prévention des hommes ; parce qu'il n'y a rien où la corruption du jugement des nommes, où leur peu d'équité, d'intégrité, de sincérité, paraisse plus évidemment qu'en ce qui regarde cette gloire profane. Mais par une règle toute contraire, concevez de là ce que c'est que la gloire des prédestinés dans le ciel, puisque c'est un Dieu qui en est l'arbitre ; un Dieu souverainement éclairé, souverainement juste, et qui ne peut estimer que ce qui est essentiellement estimable ; un Dieu aussi déterminé à ne glorifier que le mérite, qu'il l'est à réprouver et à punir le péché ; un Dieu dans l'un et dans l'autre également infaillible, inflexible, irrépréhensible: tel est, mes Frères, concluait saint Paul, tel est le Maître dont il m'importe d'être loué et d'être favorablement jugé, parce que c'est Celui dont l'approbation et la louange doit faire éternellement la solide gloire : Qui autem judicat me, Dominus est (1).
Enfin, cette récompense des bienheureux, on ne l'a qu'autant qu'on la mérite ; et si l'un est plus récompensé que l'autre, s'il est dans un degré de gloire plus éminent que l'autre, ce n'est que parce qu'il a plus de mérite que l'autre. Dans le monde, on voit tous les jours des mérites médiocres l'emporter sur des mérites éclatants : et vous le permettez, Seigneur, pour nous apprendre que ce n'est point ici que se doit faire le vrai discernement de nos personnes ; vous le permettez pour nous détacher malgré nous de la terre, et pour nous faire porter plus haut nos vues ; mais dans le royaume de Dieu , chacun est placé selon l'ordre où il doit être ; et une des plus singulières beautés que l'Ecriture y fait remarquer, est cette admirable proportion entre la qualité du mérite et le rang qu'il occupe. Il y a, disait le Fils de Dieu, dans la maison de mon Père, différentes demeures; mais ces demeures, observe saint Bernard, ne sont différentes que parce qu'il s'y trouve des mérites différents. Le plus ou le moins de mérite y fait donc le plus ou le moins d'élévation : cinq talents de mérites y produisent cinq talents de gloire, et deux n'y en produisent que deux : tellement
1 1 Cor.,
IV, 4.
que la diversité du mérite y distingue, y partage, y ordonne tout. Or, si cela est, Chrétiens, permettez-moi de m'arrêter ici, et de faire avec vous une réflexion dont il est difficile que vous ne soyez pas touchés : à quelle étonnante révolution ne doivent pas s'attendre la plupart des hommes, quand ce mystère s'accomplira, et que Dieu, dans son jugement dernier , viendra faire ce partage? Quelle désolation, par exemple, pour tant de grands, lorsqu'après avoir tenu dans le monde des rangs honorables que leur donnaient leurs dignités, leurs emplois, leurs charges , il leur en faudra prendre d'autres que le mérite seul réglera, et où l'arrêt de Dieu les réduira ! Si Dieu, au moment que je parle, leur faisait voir l'affreuse différence de ce qu'ils sont aujourd'hui et de ce qu'ils seront alors, dans quelle consternation cette vue ne les jetterait-elle pas ! et quand à la mort il faudra quitter en effet ces rangs de naissance et de fortune, pour passer à d'autres rangs qu'une exacte et rigoureuse justice leur assignera, quelle douleur pour eux de se trouver dans un si prodigieux abaissement, dans un éloignement infini de Dieu, parce qu'ils n'auront presque rien fait pour Dieu ! Je sais que cette réflexion est affligeante; mais en est-elle moins salutaire, et ne serais-je pas prévaricateur, si, dans une occasion aussi naturelle que celle-ci, je ne les faisais souvenir qu'outre les grandeurs de la terre, il y en a d'autres dans le ciel où ils doivent aspirer ; qu'il y a d'autres honneurs dont ils doivent être jaloux, d'autres places qu'ils doivent remplir, d'autres établissements pour lesquels Dieu les a créés? Aurais-je pour leur salut le zèle que mon ministère doit m'inspirer, si je ne les avertissais pas que la figure de ce monde passe, et qu'après qu'elle sera passée, le mérite d'une vie chrétienne est le seul titre de distinction qui nous restera?
Mais revenons. Je ne me suis pas contenté de vous dire qu'on a souvent les récompenses du monde sans les mériter : j'ai ajouté que souvent aussi on les mérite sans les avoir; au lieu que nous sommes assurés, en méritant la récompense éternelle, de l'obtenir. En effet, comptez, si vous le pouvez, mes chers auditeurs, combien de gens vous avez vus dans le monde mener une vie obscure, et ne parvenir à rien, avec un mérite et des services qui devaient les élever à tout. Des patrons leur ont manqué , des concurrents les ont écartés ; l'envie, l'intrigue, la cabale, mille mauvais offices les ont détruits ; un maître aveugle et
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sans discernement, un maître insensible et indifférent, un maître trompé et prévenu les a laissés dans la foule, les a oubliés, méprisés, rebutés. Que ne nous apprend pas là-dessus l'usage et la science du monde? Mais avec Dieu, je suis à couvert de toutes ces injustices. Quoi que je fasse, si c'est pour lui que je le fais, il m'en tiendra compte. Qu'est-ce qu'un verre d'eau ? cependant ce verre d'eau donné en son nom ne sera pas sans récompense. Qu'est-ce qu'une pensée ? cependant cette bonne pensée reçue et suivie aura son salaire. Qu'est-ce qu'un désir? cependant ce bon désir, conçu et formé dans le cœur, produira, selon l'expression de l'Apôtre, son rayon de gloire. Qu'est-ce qu'une parole? cependant cette parole dite avec douceur, avec humanité, avec charité, sera écrite dans le livre de vie. Or, si Dieu doit récompenser de la sorte jusqu'aux moindres mérites, que sera-ce des autres? C'est ainsi qu'il nous l'a promis ; et comme il est tout-puissant, c'est ainsi qu'il peut l'accomplir; et comme il est fidèle, c'est ainsi qu'il veut l'accomplir : par conséquent, c'est ainsi qu'il l'accomplira. En sorte, conclut saint Augustin, que sa toute-puissance, qui est la toute-puissance d'un Dieu, n'aura point dans l'éternité d'autre occupation que de glorifier ses élus et tous leurs mérites. Voilà à quoi il s'emploiera, en quoi il mettra une partie de ses complaisances , de quoi il ne se lassera jamais.
Mais cela posé, Chrétiens, et quoique nous fassions profession de le croire, vivons-nous et agissons-nous comme en étant persuadés ? Je parle à des auditeurs qui, chacun dans leur condition, se piquent d'avoir leur mérite, et je veux bien convenir de tout le mérite dont vous vous piquez. Mais ce mérite, que je n'ai garde de vous disputer, est-ce un mérite pour le ciel? est-ce un mérite à qui Jésus-Christ ait jamais rien promis? est-ce un mérite que vous osiez vous-mêmes présenter à Dieu pour lui demander son royaume? Si les saints qui règnent avec ce Dieu et ce Roi de gloire n'avaient point eu d'autre mérite, recueilleraient-ils maintenant les fruits dont ils ont jeté sur la terre les précieuses semences? Entrons dans le détail. Une vie aussi inutile et aussi vide de bonnes œuvres que celle d'un homme du monde, d'une femme du monde, réguliers d'ailleurs et d'une conduite, selon le monde, irréprochable , est-ce la vie d'un chrétien , gagé, selon la parabole de l'Evangile, pour mériter une récompense immortelle? Voyons ces mercenaires, qui, pressés par le besoin, donnent leurs peines pour un salaire temporel : ces hommes à qui le Fils de Dieu nous compare si souvent, et à qui il veut, en quelque état que nous puissions être, que nous nous conformions. Les imitons-nous? sommes-nous attachés, comme eux, à un travail constant et assidu? renonçons-nous comme eux à la mollesse et à la douceur du repos? avons-nous, comme eux, des jours pleins par une pratique entière de nos devoirs? Si, malgré cette inutilité de vie, l'on gagnait le ciel, le ciel serait-il ce royaume de conquête qu'il faut emporter par la violence et acheter si chèrement ? Doit-il suffire à des chrétiens, pour être récompensés de Dieu, de se trouver exempts de crime? et la maxime sur laquelle on s'appuie jusqu'à s'en faire une conscience, que tout le mérite du salut se réduit à ne point faire de mal, n'est-ce pas une erreur dont il faut aujourd'hui vous détromper? Mérite-t-on des récompenses en ne faisant rien? le monde en juge-t-il de la sorte? récompense-t-il l'oisiveté, quoique d'ailleurs innocente? n'exige-t-il pas des services réels? et pourquoi croirons-nous que Dieu nous en tiendra quitte à moins de frais? Vivant dans cette erreur grossière, que je sais être le désordre le plus ordinaire de ceux qui m'écoutent, puis-je, mes chers auditeurs, vous dire, à la vue de Jésus-Christ montant au ciel : Gaudete et exultate (1) ; Réjouissez-vous et tressaillez de joie ? pourquoi ? Quoniam merces vestra copiosa est in cœlis (1); parce que vous aurez la même récompense que ce Dieu glorifié, une récompense abondante. Ne dois-je pas vous dire plutôt : Pleurez et gémissez ? pourquoi ? parce que, travaillant si peu, il faut que votre récompense soit bien petite : pleurez! pourquoi? parce qu'il est même plus vraisemblable que cette récompense des élus n'est point pour vous : pleurez ! pourquoi? parce que ces mérites dont vous voulez vous prévaloir, et à qui le monde donne de vains éloges, sont des mérites périssables, dont vous avez déjà reçu la récompense, et dont vous ne la recevrez jamais. Voilà, dans cette sainte solennité, et malgré la joie de l'Eglise, ce qui doit faire le sujet de votre douleur.
Enfants des hommes, concluait le Prophète royal, jusques à quand aimerez-vous la vanité et chercherez-vous le mensonge? Usquequo diligitis vanitatem, et quœritis mendacium (3) ? Il leur en demandait la raison : usquequo ? et il n'en attendait pas la réponse, remarque saint
1 Matth., V, 12. — 2 Ibid. — 3 Psal., IV, 3.
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Augustin, parce qu'il savait bien qu'ils n'en avaient point à lui faire. Souffrez que je vous fasse le même reproche. Enfants des hommes, jusques à quand vous fatiguerez-vous à chercher des récompenses corruptibles, dont la poursuite vous cause tant d'inquiétudes, dont le retardement vous remplit de tant de chagrins, dont vous n'êtes jamais contents, et qui ne servent qu'à vous jeter dans un plus profond oubli de Dieu? Aussi ardents que vous l'êtes pour ces biens de fortune qui emportent toutes vos réflexions et tous vos soins, et dont la mort vous dépouillera bientôt, jusques à quand négligerez-vous ces vrais biens et cette couronne que votre médiateur et votre chef vous propose comme l'objet le plus digne de vos vœux? Ecoutez-le parler lui-même; car c'est lui-même qui, du haut de sa gloire, s'adresse à nous en ce jour, et nous dit : Usquequo diligitis vanitatem, et quœritis mendacium (1) ? Hommes terrestres et sensuels, jusques à quand mépriserez-vous mes promesses pour celles du monde? Puisque vous êtes si intéressés et si avides, que ne vous attachez-vous du moins au maître qui vous offre davantage? Le monde a-t-il des récompenses aussi solides et même aussi présentes que les miennes? le monde, quand vous vous êtes livrés à lui, vous a-t-il jamais rendus heureux, et trouve-t-on le centuple en le servant? Voilà, chrétiens auditeurs, à quoi il faut que vous répondiez, mais à quoi vous ne pouvez bien répondre que par la réformation de vos mœurs et par un parfait changement de vie. Que ce soit donc là désormais l'exercice de votre foi : Thesaurizate vobis thesauros in cœlo (2) ; Amassez des trésors pour le ciel. Au lieu de ces vertus mondaines dont vous vous parez, et qui ne sont devant Dieu de nul mérite; au lieu de cette prudence de la chair, de cette politique, de cette force païenne, entrez dans la pratique de ces vertus chrétiennes , qui seront pour vous des sources fécondes de béatitude et de gloire. Appliquez-vous non-seulement à vous assurer, mais à augmenter votre récompense par vos bonnes œuvres. C'est à quoi jusques à présent vous n'avez point pensé; mais il est encore temps d'y pourvoir : car vous pouvez encore réparer par votre ferveur toutes vos pertes. Vous pouvez encore racheter ces jours malheureux où vous n'avez rien fait, ni pour Dieu, ni pour votre âme. Vous pouvez même, à l'exemple des ouvriers de l'Evangile, commençant tard et à la dernière heure du jour, être aussi bien
1 Psal., IV, 3. — 2 Matth., VI, 20.
récompensés que ceux qui sont venus dès le matin, et qui ont travaillé toute la journée. Or, si vous le pouvez, êtes-vous excusables de ne le faire pas? Récompense du ciel, récompense qu'il faut mériter comme Jésus-Christ; c'est ce que vous avez vu : mais pour la mériter comme Jésus-Christ, j'ajoute qu'il faut souffrir comme Jésus-Christ; vous l'allez voir dans la seconde partie.
DEUXIÈME PARTIE.
C'est un ordre établi de Dieu, et le monde même, tout perverti qu'il est dans ses maximes, est obligé de s'y soumettre et de le reconnaître : on n'arrive pointa la gloire par le plaisir; mais il faut renoncer au plaisir, quand on se propose d'acquérir la véritable gloire. Car le plaisir ne conduit à rien, je dis à rien de solide, ni à rien de grand. Jamais ce qui s'appelle vie de plaisir n'a produit une vertu, n'a inspiré de sentiments nobles, n'a élevé l'homme au-dessus de lui-même. Soit donc par la nature des choses, soit par un effet de la corruption du péché, le plaisir et la gloire dans cette vie sont incompatibles ; et quiconque présume qu'il pourra les accorder, se flatte et se trompe, séduit par les fausses idées qu'il a de l'un ou de l'autre. En un mot, où règne l'amour du plaisir, il faut que le désir de la gloire cesse; et où le désir de la gloire est sincère, il faut que le plaisir soit sacrifié. C'est ainsi que le concevaient les sages mêmes du paganisme; et ils le concevaient bien. Or, si cela est vrai de la gloire en général, et même en particulier de cette gloire profane que l'ambition des hommes recherche, quel jugement devons-nous faire de la gloire du ciel? de cette gloire pour laquelle nous avons tous été créés, mais sur quoi nous avons perdu nos droits, en perdant la grâce de l'innocence, et où il n'y a plus de retour pour nous que par les œuvres de la pénitence ; de cette gloire où nous ne pouvons prétendre que par la croix de Jésus-Christ, et qu'il ne nous est pas même permis d'espérer, si nous ne sommes, comme dit saint Paul, entés sur Jésus-Christ, et sur Jésus-Christ souffrant et mourant : Si complantati facti sumus similitudine mortis ejus, simul et resurrectionis erimus (1). Non, mes chers auditeurs, je le répète, jamais les plaisirs de la vie ne nous feront parvenir à cette gloire. Il faut y aller par la voie des souffrances : première vérité, qui confondra éternellement la mollesse et la délicatesse des mondains. Mais d'ailleurs toutes sortes de
1 Rom., VI, 5.
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souffrances ne conduisent pas à cette gloire : autre vérité qui doit détromper une infinité de chrétiens que nous voyons souffrir dans le monde, mais qui ne souffrent pas en chrétiens. Deux importantes leçons que j'ai encore à développer, et que je regarde comme les deux points les plus essentiels de la morale évangélique.
Il faut, comme Jésus-Christ, aller à la gloire céleste par la croix et par les souffrances. Heureux si par là nous en trouvons le chemin! mais malheur à nous si nous nous figurons qu'on y arrive par une voie plus douce et plus commode, et qu'il y ait pour cela des conditions et des étals privilégiés ! Que n'ai-je le zèle de saint Paul, pour graver profondément dans vos cœurs ce grand principe I C'est ce que le Sauveur du monde fit entendre aux enfants de Zébédée, qui passaient néanmoins pour ses disciples favoris, quand il réprima, par la dureté apparente de sa réponse, la vanité de leur prétention. Vous me demandez, leur dit-il, d'être assis et honorablement placés dans mon royaume; et moi je vous demande si vous pouvez boire le calice que je boirai moi-même avant vous. Comme s'il leur eût dit : Favoris et disciples tant qu'il vous plaira, si vous ne participez à ce calice dont je vous parle, à ce calice d'amertume et de douleur, il n'y a pour vous dans mon royaume ni place ni rang; et quiconque refuse d'accepter cette condition, et n'a pas le courage de passer par cette épreuve, doit renoncer à ma gloire, et compter qu'il en est exclu. C'est ce que le même Sauveur nous a fait voir dans sa propre personne, et ce qu'il déclara à ses apôtres, sur le point qu'il était de retourner à ce royaume céleste qu'il avait quitté pour descendre sur la terre : Nonne hœc oportuit pati Christum, et ita intrare in gloriam suam (1) ? Vous vous étonnez de ce que le Christ a souffert, et votre foi en est troublée : mais ignorez-vous les divines Ecritures, et n'avait-il pas été dit qu'il souffrirait de la sorte, et qu'il entrerait ainsi dans la gloire? Or, s'il le fallait pour le Christ, oportuit, ne le faut-il pas pour nous? et qui peut se plaindre d'une loi que le Fils même de Dieu a voulu et a dû subir? Aussi les saints, au moins ceux de la loi de grâce, non-seulement se sont consolés, mais se sont réjouis, mais se sont glorifiés dans les afflictions de cette vie, parce qu'ils les ont toujours regardées comme la route sûre et infaillible qu'ils devaient suivre pour parvenir au terme de leur bonheur. Au lieu que David, par un mouvement de confiance,
1 Luc, XXIV, 26.
mais d'une confiance encore judaïque, c'est-à-dire d'une confiance qui se proposait encore quelque chose de terrestre et de charnel, et qui ne s'élevait pas aussi parfaitement que la nôtre aux biens spirituels et célestes; au lieu, dis-je, que David, pour chercher du soulagement dans ses maux, faisait à Dieu cette prière, et lui disait : Educes de tribulatione animam meam (1) ; Délivrez-moi, Seigneur, des tribulations qui m'accablent : les saints de la loi nouvelle, par un esprit tout opposé, mais bien plus épuré et plus éclairé, ont cru devoir dire : Non, Seigneur, ne nous en délivrez pas. Ce sont des tribulations, il est vrai, mais des tribulations salutaires, dont, malgré les révoltes de la nature, nous nous glorifions et nous nous félicitons : Gloriamur in tribulationibus nostris (2). Ce sont des maux qui nous abattent, mais qui, par un effet tout divin, au même temps qu'ils nous abattent aux yeux des hommes, nous détachent de nous-mêmes et nous élèvent à vous ; des maux qui sont les gages précieux de ce véritable, de cet unique, de ce souverain bien que nous attendons. Et à quoi nous réduiriez-vous, Seigneur, reprenait, au nom de tous les autres, saint Grégoire, pape, pénétré de cette vérité; à quoi, mon Dieu, nous réduiriez-vous, si, par une miséricorde qui nous perdrait, vous veniez à nous délivrer de ces maux que nous endurons, puisque vous nous assurez, dans toutes vos Ecritures, que la souffrance doit faire tout le mérite de notre espérance, et par conséquent qu'elle en doit être le plus ferme et le plus solide appui? Où en serions-nous, si, n'étant plus dans le monde ni affligés, ni humiliés, ni mortifiés, ni persécutés, nous n'avions plus ce qui est, selon le témoignage de votre Apôtre, le caractère le plus visible et le plus certain de vos prédestinés? Ne nous écoutez donc point, Seigneur, si jamais nous souhaitions d'avoir sur la terre un sort plus tranquille ; et rejetez notre prière, si nous étions assez insensés pour vous demander une telle grâce. Donnez-nous des secours puissants pour nous soutenir, et un fonds de patience pour souffrir avec soumission; mais ne nous punissez pas, Seigneur, jusqu'à nous traiter dans la vie plus favorablement que vous ne l'avez été, et jusqu'à éloigner de nous ce qui doit nous donner une sainte ressemblance avec vous. Ainsi, dis-je, ont parlé les saints; et ce langage, qui, selon la prudence de la chair, parait folie, était dans eux la plus éminente sagesse.
1 Psalm., CXLII, 11. — 2 Rom., V, 3.
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C'est cela même qui a donné à ces grands hommes et à ces fidèles serviteurs de Dieu, sur le sujet des prospérités temporelles, des sentiments si contradictoirement opposés à la cupidité et à l'amour-propre ; c'est ce qui les a fait trembler, quand ils se sont vus dans des étals dont le monde leur applaudissait, et où consiste en effet la félicité des enfants du siècle, mais dont ils craignaient les suites funestes, par rapport a cette félicité qu'espèrent les enfants de Dieu : c'est ce qui les a convaincus, aussi bien que saint Augustin, qu'une prospérité complète, s'il y en avait une dans le temps présent, serait une réprobation commencée; et qu'un homme sur la terre parfaitement heureux, s'il raisonnait bien, devrait ou se croire perdu, ou se condamner pour toute sa vie à pleurer et à gémir : pourquoi? parce qu'il n'y aurait point de moment où il ne dût être touché et alarmé de cette pensée : Je ne suis pas dans la voie de Dieu; ce n'est point par là que Dieu a conduit ses élus. Comblé de biens comme je le suis, et souffrant aussi peu que je souffre, s'il y a une éternité bienheureuse, je n'ai nul lieu de croire qu'elle soit pour moi, et j'ai d'affreuses présomptions qu'elle n'est pas pour moi. Pensée désolante pour un chrétien ! C'est dans cette vue que Jésus-Christ a prononcé ces fameux anathèmes, à quoi le monde ne souscrira jamais, mais qui subsisteront malgré le monde, et qui, malgré le monde, auront leur effet : anathème contre les riches voluptueux : Vœ vobis divitibus (1)! anathème contre ceux à qui rien ne manque, et qui vivent selon les désirs de leur cœur : Vœ vobis qui ridetis, qui saturati estis (2) !
c'est-à-dire, anathème contre ceux que le monde a toujours été en possession de béatifier et de canoniser. Et c'est par la même raison que ce divin Maître a érigé en béatitude ce que le monde déteste, et ce qu'il a le plus en horreur : Bienheureux les pauvres! Beati pauperes (3) ! bienheureux ceux qui pleurent! Beati qui lugent (4) ! bienheureux ceux qui souillent persécution! Beati qui persecutionem patiuntur (5) ! Enfin, c'est ce que les apôtres Paul et Barnabé prêchaient avec tant de zèle, quand ils allaient, dit saint Luc, visitant les Eglises chrétiennes, fortifiant le courage des disciples, les exhortant à persévérer dans la foi, et leur remontrant que c'était par les afflictions et les peines qu'ils devaient entrer dans le royaume de Dieu : Confirmantes animas discipulorum ,
1 Luc, VI, 24.— 2 Ibid., 25.— 3 Matth., V, 3. — 4 Ibid
, 5 — 5 Ibid , 10.
et exhortantes ut permanerent in fide, et quoniam per multas tribulationes oportet nos intrare in regnum Dei (1).
Telle est la loi que Dieu, dans le conseil de sa providence, a portée, et qu'il ne changera pas pour nous. Cependant, au mépris de cette loi, on veut être heureux dans le monde ; et, quoique les souffrances soient la marque la plus certaine des élus de Dieu, par une infidélité dont on ne fait nul scrupule, et qu'on ne se reproche jamais, on consent à n'avoir point cette marque spéciale de prédestination pour le ciel, pourvu que l'on soit, si je puis ainsi parler, des prédestinés de la terre. A quelque prix que ce puisse être, on veut, autant qu'il est possible, écarter tout ce qui fait de la peine et qui incommode; et, sans balancer, on renonce, au moins dans la pratique et parles œuvres, aux béatitudes de Jésus-Christ, pour jouir des béatitudes du siècle. Que cet adorable Sauveur, que les saints, après lui, soient arrivés à la gloire par la croix et par les tribulations, on prétend y arriver par la joie et par le plaisir : car au même temps qu'on ne veut rien souffrir, on veut néanmoins d'ailleurs, par un secret inconnu à Jésus-Christ même, et par une contradiction que les saints n'ont jamais accordée, se sauver dans le monde, c'est-à-dire qu'on veut se sauver dans le monde, tandis qu'on n'y respire que le plaisir, qu'on y rapporte tout au plaisir, qu'on y cherche avec soin et en tout le plaisir, qu'on ne pense qu'à y mener une vie de plaisir, et qu'on n'y connaît point d'autre bien que le plaisir. Mais que fait Dieu, Chrétiens? remarquez ces deux traits de sa miséricorde, et reconnaissez le désordre de votre conduite. Afin que les plaisirs du monde ne vous corrompent pas, et que ce ne soient pas des obstacles à votre bonheur éternel, Dieu, qui veut en quelque sorte, malgré vous-mêmes, vous sauver, mêle ses plaisirs d'amertumes, vous y fait trouver des dégoûts, vous les rend fades et insipides. C'est ce que vous éprouvez à toute heure ; et vous qui, contre tous les desseins de Dieu, voulez vous perdre, malgré toutes les amertumes qui s'y rencontrent, vous êtes avides de ces plaisirs, vous les désirez ardemment, vous vous y attachez opiniâtrement, et, tout insipides qu'ils sont, vous les préférez aux délices pures de cette gloire , dont la seule espérance serait déjà pour vous une félicité anticipée. Semblable à l'infortuné Esaü, qui, pour contenter seulement une fois la faim qui le
1 Act., XIV, 21.
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pressait, vendit son droit d'aînesse, et fut par là frustré de la bénédiction de son père, vous sacrifiez à de vaines douceurs, et à quelques moments d'une volupté passagère, le saint héritage qui vous était acquis.
Ce n'est pas assez : Dieu vous envoie des souffrances, et par une bonté paternelle, il les attache à votre condition , à vos emplois, aux engagements que vous avez dans le monde. Car, quelques mesures que l'on prenne, on ne peut être en commerce avec le monde sans y trouver sans cesse des sujets de mortification et de chagrin. Si vous connaissiez le don de Dieu, vous ne penseriez qu'à le bénir d'en avoir ainsi ordonné, et vous «'auriez que des actions de grâces à lui rendre, de vous avoir pourvus d'un si puissant préservatif contre les dangers et les écueils de votre état. Quelque avantageuse, selon le monde, que put être votre destinée, vous ne vous croiriez pas abandonnés du ciel, ni réprouvés, puisque vous auriez encore part au calice du salut. Mais quel usage faites-vous d'un si précieux talent? A ce désir insatiable des plaisirs du monde que je viens de vous reprocher, vous joignez l'abus des souffrances par où Dieu voulait vous sanctifier : et comme vous vous pervertissez par les plaisirs mêmes que vous ne goûtez pas, et qui ne vous satisfont pas, ainsi vous pervertissez-vous par les croix mêmes que vous portez, mais dont vous ne profitez pas; car toutes sortes de souffrances ne conduisent pas à la gloire que Dieu nous découvre dans le mystère de ce jour. Si cela était, l'enfer ne serait plus enfer. Il faut que ce soient des souffrances pour la justice, parce qu'il n'y en a point d'autres que Dieu puisse couronner, ni qui puissent avoir de la proportion avec cette vie bienheureuse où Jésus-Christ après lui nous appelle. Souffrir parce qu'on a le cœur déchiré de mille passions, souffrir parce qu'on est dévoré par une ambition que rien ne peut satisfaire, souffrir parce qu'on est possédé d'une envie secrète, souffrir parce qu'on a dans l'âme la haine et le fiel, c'est souffrir plus que n'ont souffert les pénitents les plus austères , et plus que ne souffrent ces malheureux, condamnés par la justice et la rigueur des lois à traîner leurs chaînes dans un esclavage dur et honteux. Mais c'est souffrir comme les démons, pour l'iniquité; et il répugne à la sainteté de Dieu de tenir compte aux hommes de ce qu'ils souffrent pour de si indignes sujets. Si donc l'on prétend au royaume de Dieu, il faut souffrir pour la cause de Dieu, il faut souffrir pour la charité, souffrir pour la vérité, souffrir pour la paix, souffrir pour l'obéissance : car tout cela est renfermé dans cette justice chrétienne dont parlait le Fils de Dieu , quand il disait : Beati qui persecutionem patiuntur propter justitiam, quoniam ipsorum est regnum cœlorum (1) ! Souffrir plutôt que de se venger et de repousser une injure, en rendant le mal pour le mal, c'est ce que j'appelle souffrir pour la charité ; souffrir plutôt que de trahir sa conscience, plutôt que de manquer à son devoir, plutôt que d'approuver le vice, c'est ce que j'appelle souffrir pour la vérité ; souffrir plutôt que de causer du trouble, en voulant se défendre et se justifier, c'est ce que j'appelle souffrir pour la paix; souffrir plutôt que de murmurer et de se plaindre, plutôt que de résister aux puissances légitimes, c'est ce que j'appelle souffrir pour l'obéissance. Voilà les souffrances que Dieu accepte, et qu'il récompense dans son royaume. Mais ma douleur est, Chrétiens, que les vôtres ne sont pas communément de ce caractère; ma douleur est qu'au lieu que les saints disaient en s'adressant à Dieu : Propter te mortificamur tota die (2). C'est pour vous, Seigneur, que nous sommes persécutés et que nous voulons l'être, c'est pour vous que nous nous persécutons en quelque manière nous-mêmes, et que nous nous mortifions : peut-être ceux qui m'écoutent, et à qui je parle, pourraient dire au monde : C'est pour toi que je me mortifie, monde, dont je me suis fait l'esclave; c'est pour toi que je me captive, c'est pour toi que je me fais violence, c'est pour toi que je souffre tout ce que les serviteurs de Dieu ont souffert pour Dieu. Or, qu'arrive-t-il de là? Ce qui me paraît et qui doit vous paraître, mes chers auditeurs , le comble de tous les malheurs de l'homme : vous allez à la perdition et à la mort, par où les justes et les vrais chrétiens vont au salut et à la vie. Car les souffrances mènent à l'un et à l'autre ; et ce n'est point, je le répète, précisément par les souffrances que Dieu fait le discernement des élus et des réprouvés; c'est par la qualité, c'est par le motif, c'est par le principe et la fin des souffrances. Cependant, j'en reviens toujours à la proposition générale, que pour entrer dans cette patrie, dont les portes aujourd'hui vous sont ouvertes, et pour mériter d'y être reçu, il faut souffrir.
Cette parole, Chrétiens, vous paraît dure; mais j'ose dire qu'elle ne doit point l'être pour vous, et en voici la raison, à laquelle je vous
1 Matth., V, 10. — 2 Rom., VIII, 36.
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défie de répliquer. Car que ne souffrez-vous pas tous les jours, et que n'êtes-vous pas déterminés à souffrir pour le monde ? que ne souffrez-vous pas pour vous établir, et pour vous pousser dans le monde? Ce désir d'acquérir de la gloire, que ne vous fait-il pas entreprendre? Cette ambition de vous élever, que ne vous fait-elle pas prendre sur vous ? S'il s'agit de votre fortune, épargnez-vous votre santé, ménagez-vous votre repos, vous plaignez-vous qu'il vous en coûte de l'assujettissement et du travail? avec quelle patience ne supportez-vous pas tout ce qui se présente de plus fâcheux et de plus pénible? avec quelle ardeur et quel courage ne passez-vous pas pardessus toutes les difficultés? Pour peu que vous ayez de bonheur et que les choses vous succèdent, que ne trouvez-vous pas aisé? Faut-il vous exciter et vous animer? avez-vous besoin pour cela de remontrances? ne vous les faites-vous pas à vous-mêmes, et ne vous en dites-vous pas plus que je ne vous en dirai jamais? Or, souffrez pour Dieu ce que vous souffrez pour le monde, je ne vous en demande pas davantage. Vous en faut-il un motif pressant, touchant, convaincant? ne l'avez-vous pas dans cette gloire qui vous est proposée comme le terme de votre espérance? y a-t-il un autre bien plus précieux pour vous que cette gloire où vous n'aurez plus rien à désirer, plus rien à demander, plus rien à rechercher, parce qu'elle comblera toute la capacité de votre cœur; que cette gloire durable et éternellement assurée, que jamais rien ne vous enlèvera, que jamais rien ne troublera, que jamais rien ne bornera; que cette gloire après laquelle les saints ont tant soupiré , vers laquelle ils élevaient sans cesse leur esprit, ils tournaient sans cesse leurs regards, et dont la seule vue, quoique obscure et encore imparfaite, dont le seul avant-goût sur la terre les ravissait, les transportait, et, pour m'exprimer ainsi, les enivrait; que cette gloire où le Fils de Dieu souhaitait si ardemment de retourner, dont il parlait si souvent à ses disciples, surtout depuis qu'il fut ressuscité, et qu'il se vit sur le point d'aller recevoir la couronne que son Père lui avait préparée? C'est là qu'il nous précède, Chrétiens : nous sommes ses membres, et il est notre chef ; partout où le chef entre, il faut que les membres le suivent, et qu'ils y soient placés avec lui. C'est là qu'il traîne après soi comme en triomphe, et qu'il introduit tant d'âmes justes, tant de patriarches, de prophètes, de prédestinés de l'ancienne loi, qui depuis si longtemps attendaient ce libérateur. Joignons-nous d'esprit et de cœur à cette troupe glorieuse, et disposons-nous à la grossir un jour nous-mêmes, et à partager avec eux la même gloire. Mais, du reste, n'oublions jamais (car c'est là toujours qu'il s'en faut tenir, et ce qu'il faut poser pour un principe nécessaire et incontestable), que c'est une récompense; qu'elle l'a été pour eux, qu'elle le doit être pour nous ; qu'ils J'ont acquise par la sainteté de leurs œuvres, par la ferveur de leur piété, surtout par leur patience inaltérable et leur constance à souffrir, et que c'est ainsi que nous la devons mériter. Défions-nous de notre faiblesse ; mais ne craignons point toutefois que les forces nous manquent, puisque Jésus-Christ est à la droite de son Père comme notre médiateur, comme notre pontife, pour faire descendre sur nous ses grâces les plus puissantes. Allons à son trône, à ce trône de gloire et de miséricorde tout ensemble, lui présenter nos hommages, lui offrir nos prières, lui exposer nos besoins, l'adorer et l'invoquer , jusqu'à ce que nous puissions dans l'éternité le voir et le posséder. C'est ce que je vous souhaite, etc.
PENTECOTE
PENTECOTE
SERMON POUR LA FÊTE DE LA PENTECOTE.
ANALYSE.
Sujet. Ils furent tous remplis du Saint-Esprit.
Il est important de connaître quel est cet Esprit que le Fils de Dieu nous a promis comme aux apôtres, et quels effets il doit opérer en nous.
Division. Esprit de vérité qui nous éclaire : première partie; esprit de sainteté qui nous purifie : deuxième partie; esprit de force qui nous anime : troisième partie.
Première partie. Esprit de vérité qui nous éclaire. Pouvoir 1° enseigner sans exception toute vérité; 2° l'enseigner sans distinction à toutes sortes de sujets; 3° l'enseigner en toutes manières, c'est ce qui n'appartient qu'à l'Esprit de Dieu.
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1° Il n'appartient qu'au Saint-Esprit de nous enseigner toute vérité : car il y a des vérités que la chair et le sang ne révèlent point, des vérités qui semblent choquer la raison humaine, des vérités gênantes, humiliantes, mortifiantes. Si donc un homme en est persuadé, ce ne peut être que l'effet d'un esprit supérieur qui agit en lui ; et cet esprit supérieur, c'est l'esprit de Dieu.
2° Il n'appartient qu'an Saint-Esprit d'enseigner toute vérité à toutes sortes de sujets. Donnez au plus habile docteur certains esprits grossiers à instruire : avec toutes ses lumières, il ne les éclairera pas Mais quand l'esprit de Dieu s'en rend le maître, comme c'est lui qui les a formés, il les élève à tout ce qu'il veut
3° Il n'appartient qu'au Saint-Esprit d'enseigner tonte vérité en toutes manières; c'est-à-dire dans un instant, sans qu'il en coûte ni étude, ni travail, et jusqu'à déterminer les hommes à mourir pour la défense des vérités qui leur ont été révélées.
Or, voilà ce que fait le Saint-Esprit dans les apôtres. Il leur enseigne les vérités les plus dures en apparence, et les plus contraires aux sens et à la nature. Il les leur enseigne sans nulle disposition de leur part, puisque c'étaient des hommes à qui Jésus-Christ lui-même avait reproché leur aveuglement, et leur lenteur à comprendre et à croire. Il les leur enseigne dans un moment, et jusqu'à les résoudre à souffrir le martyre On a vu dans la suite ces mêmes effets du Saint-Esprit en des millions de fidèles. Mais qu'a fait le démon? il a opposé à cet esprit de vérité l'esprit du monde, qui est un esprit de mensonge; et c'est cet esprit du monde qui conduit tout. Car à nous voir agir, peut-on dire que ce soit l'esprit de Dieu qui nous dirige, et que nous soyons bien convaincus des vérités qu'il est venu nous apprendre?
Deuxième partie. Esprit de sainteté qui nous purifie. C'est pour cela que le Fils de Dieu en parlait à ses disciples comme d'un baptême : Vos autem baptizabimini Spiritu Sancto. Voyons : 1° l'excellence; 2° les obligations de ce baptême.
1° Excellence de ce baptême. Ce fut comme un baptême de feu; et ce baptême de feu alla jusqu'il purifier les cœurs des apôtres d'un certain genre d'attache qu'ils avaient eu, et qu'ils conservaient pour Jésus-Christ même. Car s'attachant à Jésus-Christ, dit saint Augustin, ils ne l'envisageaient point encore avec des yeux assez purs, et ils le considéraient trop selon l'humanité et selon la chair. Voilà pourquoi le Sauveur du monde leur disait : Si je ne m’en vais, l'Esprit consolateur ne viendra point dans vous. Jugeons de là ce que nous devons penser, non-seulement de ces attaches grossières qui portent évidemment le crime avec elles; mais de bien d'autres attaches innocentes, à ce qu'il parait, honnêtes et mêmes saintes, mais dont l'esprit de Dieu nous ferait voir le danger si nous voulions nous rendre attentifs à sa voix.
2° Obligation de ce baptême. C'est de retrancher tout ce qu'il y a d'humain dans nos pensées, dans nos désirs, dans nos paroles et dans nos actions. Voilà le miracle que nous devons demander au Saint-Esprit, et c'est pour nous purifier de la sorte qu'il se répandra sur nous.
Troisième partie. Esprit de force qui nous anime. Nous en avons un exemple bien sensible dans les apôtres L'esprit de force dont ils sont remplis leur inspire un zèle 1° qui les fait parler hautement et se déclarer, 2° qui les encourage à. tout entreprendre, 3° qui les rend capables de tout souffrir pour le nom de Jésus-Christ.
1° Zèle qui les fait parler hautement et se déclarer. Ils s'étaient tenus renfermés dans le cénacle; mais tout à coup ils en sortent, et rendent un témoignage public à Jésus-Christ.
2° Zèle qui les encourage à tout entreprendre Ils se proposent la conversion du monde entier, et ils en viennent à bout.
3° Zèle qui les rend capables de tout souffrir. Persécution, contradiction, opprobres, rien ne les arrête. Ils méprisent les tourments et la mort.
C'est par cette force chrétienne que nous pourrons connaître si nous avons reçu nous-mêmes le Saint-Esprit.
Compliment à la reine d'Angleterre.
Repleti sunt omnes Spiritu Sancto.
Ils furent tous remplis du Saint-Esprit. (Livre des Actes, chap. II, 4.)
Madame (1),
C'est le grand mystère qui s'est accompli pour la première fois dans les apôtres, et qui doit s'accomplir en nous, si nous sommes disposés, ainsi qu'ils l'étaient, à recevoir ce don céleste de l'Esprit de Dieu. Car Jésus-Christ, par sa mort, Ta mérité pour nous aussi bien que pour les apôtres ; il le demanda pour nous à son Père, en le demandant pour les apôtres ; et la solennité que nous célébrons n'est point, comme les autres fêtes de l'année , une simple commémoration , mais le mystère même de la descente du Saint Esprit. Mystère toujours subsistant, et qui, jusques à la fin des siècles, subsistera dans l'Eglise de Dieu, tandis qu'il y aura des fidèles en état d'y participer, et qui se mettront en devoir de le renouveler dans leurs cœurs. Or il ne tient qu'à nous, Chrétiens, d'être de ce nombre, puisqu'il est vrai, et même de la foi, que, par les sacrements de la loi de grâce, nous pouvons tous les jours recevoir
1 La reine d'Angleterre.
le Saint-Esprit; et qu'en vertu des promesses du Sauveur, le même Esprit qui descendit visiblement sur les disciples assemblés dans Jérusalem, descend encore actuellement et véritablement sur nous ; non pas avec le même éclat ni avec les mêmes prodiges, mais avec les mêmes effets de conversion et de sanctification , quand il trouve nos âmes bien préparées , et que nous prenons soin de les lui ouvrir. Il est donc, mes chers auditeurs, d'un intérêt infini pour vous et pour moi de bien comprendre quel est cet Esprit que le Vils de Dieu nous a promis, et dont la mission ineffable doit opérer en nous ce qu'elle opéra dans les apôtres. Car, malheur à nous si par notre infidélité nous y apportons quelque obstacle! malheur, pour me servir de l'expression de saint Paul, si nous contristons le Saint-Esprit, et si nous négligeons d'entrer dans les dispositions où nous devons être pour avoir part a ses grâces ! Divin Esprit, source féconde, d'où procède toute grâce excellente et tout don parfait, répandez sur moi un rayon de cette lumière dont les disciples de Jésus-Christ furent pénétrés, quand vous reposâtes sur eux.
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Donnez-moi une de ces langues de feu qui parurent sur leurs têtes, lorsqu'intérieurement éclairés, animés, fortifiés, ils commencèrent à parler. Dans l'obligation où je suis d'annoncer à mes auditeurs les vérités du salut, votre secours m'est nécessaire, et je vous le demande par l'intercession de Marie. Ave, Maria.
Le monde, dans l'état malheureux où l'a réduit le péché, ne peut recevoir le Saint-Esprit. C'est la plus sensible marque et la plus funeste que Jésus-Christ nous ait donnée de la réprobation du monde : et en prononçant contre lui cet anathème, il n'en a point apporté d'autre raison, sinon que le monde, dans l'excès de son aveuglement, ne sait pas même ce que c'est que l'Esprit de Dieu : Spiritum veritatis quem mundus non potest accipere, quia non videt eum, nec scit eum (1). Il est donc, concluait saint Chrysostome , du devoir des prédicateurs de l'Evangile, de faire connaître au monde ce divin Esprit. Et c'est ce que j'entreprends dans ce discours, où j'ai à vous exposer le mystère de notre religion, non-seulement le plus sublime, mais le plus édifiant et le plus touchant. Quand saint Paul, venant à Ephèse, demanda aux disciples qu'il y trouva si, depuis qu'ils avaient reçu la foi, ils avaient reçu le Saint-Esprit : Si Spiritum Sanctum accepistis credentes (2);surpris d'une telle demande et confus, ils lui répondirent ingénument qu'ils n'avaient pas même ouï dire qu'il y eût un Saint-Esprit : Sed neque si Spiritus Sanctus est, audivimus (3). Combien de chrétiens, disons mieux, combien de mondains, à la honte du christianisme qu'ils professent, vivent aujourd'hui dans la même ignorance, et peut-être dans une ignorance encore plus criminelle! car il ne suffit pas, pour le salut, de savoir que le Saint-Esprit est la troisième personne de l'adorable Trinité, qu'il est consubstantiel au Père et au Fils, qu'il procède éternellement de l'un et de l'autre ; ce sont des points de créance qui nous apprennent ce que le Saint-Esprit est en lui-même, et par rapport à lui-même : mais de plus , mes chers auditeurs, il faut savoir ce qu'il est par rapport à nous, ce qu'il doit produire en nous, pourquoi il nous est envoyé, ce que nous devons faire pour le recevoir, et par où nous pouvons juger si nous l'avons reçu. Or combien de lâches chrétiens, uniquement occupés du monde, ne se sont jamais mis en peine de s'instruire sur tout cela, et, plus condamnables que les disciples d'Ephèse, pourraient faire encore
3 Ibid.
aujourd'hui cet aveu honteux : Sed neque si Spiritus Sanctus est, audivimus ; Comment aurions-nous reçu le Saint-Esprit, puisque nous ignorons même ce que c'est que le Saint-Esprit? Quoi qu'il en soit, voici, mes Frères, ridée que je viens vous en donner, et que je tire du mystère que nous célébrons. Cet Esprit, dont les apôtres reçurent les prémices et la plénitude, fut pour eux, et est par proportion pour nous un Esprit de vérité, un Esprit de sainteté, et un Esprit de force. Appliquez-vous à ces trois pensées. C'est un Esprit de vérité, parce qu'en nous remplissant de ses lumières, il nous enseigne toute vérité : ce sera la première partie. C'est un Esprit de sainteté, parce qu'en s'unissant à nous, il détruit en nous tout ce qu'il y trouve non-seulement d'impur et de charnel, mais d'imparfait et de terrestre, opposé à la vraie sainteté : ce sera la seconde partie. Et c'est un Esprit de force, parce qu'il nous rend capables de tout faire et de tout supporter pour Dieu, en nous inspirant une vertu surnaturelle, et un courage au-dessus de toute difficulté : ce sera la conclusion. Qualités du Saint-Esprit, qui nous sont sensiblement représentées par ce feu mystérieux et miraculeux, sous le symbole duquel il fut donné aux apôtres : car le feu, qui de tous les éléments est le plus noble, a la vertu d'éclairer, de purifier et d'échauffer. Or, ce sont justement à notre égard les trois propriétés de l'Esprit de Dieu. Comme Esprit de vérité il nous éclaire , comme Esprit de sainteté il nous purifie, et comme Esprit de force il nous anime. Comme Esprit de vérité il nous détrompe de nos erreurs, comme Esprit de sainteté il nous détache de nos engagements criminels, et comme Esprit de force il nous fait triompher de nos faiblesses. Comme Esprit de vérité il élève et perfectionne nos esprits, comme Esprit de sainteté il réforme et change nos cœurs, et comme Esprit de force il remue toutes nos puissances par le zèle qu'il excite en nous, quand il veut que nous agissions pour la gloire et les intérêts de Dieu. Trois effets de sa sainte présence que Dieu nous découvre en ce grand jour, et qui vont faire tout le sujet de votre attention.
PREMIÈRE PARTIE.
Enseigner la vérité, c'est une chose qui peut convenir à l'homme, et qui n'est point au-dessus de la portée de l'homme. Mais enseigner sans exception toute vérité, mais l'enseigner sans distinction à toute sorte de sujets, mais pouvoir l'enseigner en toutes manières,
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c'est ce qui n'appartient qu'à Dieu, et de quoi tout autre esprit que celui de Dieu est absolument incapable. Aussi est-ce le caractère le plus essentiel et le plus divin que Jésus-Christ, dans l'Evangile, ait attribué au Saint-Esprit : Quam autem venerit ille, docebit vos omnem veritatem (1) ; et c'est ce même caractère qui me semble d'abord avoir paru plus sensiblement en ce jour solennel, où cet Esprit de vérité descendit sur les apôtres et sur tous les disciples assemblés. En voici la preuve, que je vous prie d'écouter.
Non, dit saint Augustin, pesant ces paroles, Omnem veritatem, il n'appartient qu'à l'Esprit de Dieu d'enseigner et de persuader toute vérité. Car il y a des vérités que la chair et le sang ne veulent point, des vérités qui choquent et qui révoltent la raison humaine, des vérités dont la nature s'effraye, des vérités humiliantes, gênantes, mortifiantes, mais qui sont par là même des vérités salutaires et nécessaires ; en un mot, des vérités que l'homme, selon le terme de l'Evangile, ne saurait porter, beaucoup moins goûter, ni aimer. S'il arrive donc qu'il vienne à en être sincèrement et efficacement persuadé, ce ne peut être que l'effet d'un esprit supérieur, qui agit en lui et qui l'élève au-dessus de lui. Or il n'y a que l'Esprit de Dieu qui ait ce pouvoir. L'esprit de l'homme, dit saint Chrysostome, apprend à l'homme et lui persuade ce qui satisfait l'amour-propre, ce qui flatte la vanité, ce qui excite la curiosité, ce qui favorise la cupidité : voilà ce qui est de son ressort. Mais ce qui combat nos passions, et ce qui est contradictoirement opposé à toutes les inclinations de l'homme, ne pouvant pas venir du fonds de l'homme, et d'ailleurs étant vérité, il faut nécessairement que ce soit l'Esprit de Dieu qui nous l'enseigne et qui nous le persuade. De même, c'est une marque sûre et infaillible de l'Esprit de Dieu, d'enseigner la vérité à toute sorte de sujets ; et la raison en est évidente : parce qu'il se trouve dans le monde des sujets si mal disposés, soit à comprendre la vérité, soit à s'y soumettre et à la croire, quand même ils la comprennent, qu'il n'y a que le Dieu de la vérité qui puisse les en rendre capables. En effet, donnez au docteur le plus consommé, et au plus habile homme de la terre, certains esprits grossiers à instruire : avec toutes ses lumières, il ne les éclairera pas. Donnez-lui à persuader certains esprits obstinés et entêtés : avec toutes ses démonstrations, il ne les
1 Joan., XVI, 13.
persuadera pas. Mais quand l'Esprit de Dieu s'en rend le maître, ni l'entêtement dé ceux-ci, ni la stupidité de ceux-là, n'est un obstacle aux impressions toutes-puissantes de la vérité: pourquoi ? parce que cet Esprit, qui est souverainement et par excellence l'Esprit de vérité, en se communiquant à nous, surmonte ou plutôt détruit dans nous tous ces obstacles : c'est-à-dire parce qu'un des effets de sa puissance est de corriger tous les défauts de nos esprits, et qu'ayant lui-même formé tous les esprits, il sait leur donner le tempérament qu'il lui plaît. Ainsi, de grossiers qu'ils étaient, il les rend, quand il veut agir en eux, spirituels et intelligents; et, de rebelles à la vérité, souples et humbles pour lui obéir. Les autres maîtres cherchent des disciples, et qui par eux-mêmes aient déjà des dispositions pour entendre les vérités qu'on se propose de leur enseigner. Mais l'Esprit de Dieu n'a pas besoin de ce choix : toutes sortes de disciples, indociles, pesants, incrédules, opiniâtres, prévenus, lui peuvent convenir, dit saint Chrysostome, parce qu'il sait faire de tous autant de sujets propres à être instruits, et c'est la merveille que les prophètes nous ont distinctement marquée : Est scriptum in prophetis : Et erunt omnes docibiles Dei (1).
Enfin, c'est l'ouvrage de l'homme d'enseigner la vérité d'une manière bornée et limitée ; je veux dire, de l'enseigner à force de leçons et de préceptes, et de la faire entrer dans les esprits jusqu'à un certain point de persuasion et de conviction. Ainsi les philosophes du paganisme imprimaient-ils peu à peu dans l'esprit de leurs auditeurs les vérités humaines qu'ils leur enseignaient, y employant de longs discours et bien des paroles. Mais enseigner dans un instant les vérités les plus profondes et les plus incompréhensibles de la religion; mais les enseigner sans qu'il en coûte, pour les apprendre, ni étude ni travail ; mais les enseigner et les persuader jusqu'à déterminer les hommes à mourir et à se sacrifier pour elle, c'est les enseigner en Dieu, et d'une manière qui justifie parfaitement l'efficace et l'opération de l'Esprit de Dieu. Or voilà, mes chers auditeurs, ce qui s'est accompli à la lettre dans la personne des apôtres, et ce que je remarque comme un des plus grands miracles qui jamais aient paru sous le ciel, comme le miracle qui a le plus contribué à l'établissement de notre foi, et dont nous devons pour cela conserver un éternel souvenir.
1 Joan., VI, 45.
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Car ne fut-ce pas un prodige bien étonnant, de voir les apôtres, au moment qu'ils reçurent le Saint-Esprit, aussi pénétrés des lumières de Dieu, et aussi consommés dans la science du royaume de Dieu, qu'ils avaient été jusque-là ignorants et remplis d'erreurs? Ne fut-ce pas un changement de la main du Très-Haut, de les voir dans Jérusalem prêchant des vérités qu'ils avaient fait profession, non-seulement de ne pas croire, mais de contredire? Tandis qu'ils n'avaient eu pour maître que Jésus-Christ, (ô mystère adorable et impénétrable !) vous le savez, Jésus-Christ, tout Dieu qu'il était, n'avait pas suffi, ce semble, pour leur faire entendre cette doctrine céleste qu'il était venu établir sur la terre. Quelque soin qu'il eût pris de leur en donner une intelligence parfaite, après trois années d'instruction, tout ce qui regardait sa divine personne leur était encore caché; son humilité les choquait, sa croix était pour eux un scandale, ils ne concevaient rien à ses promesses : au lieu de la vraie rédemption qu'ils devaient attendre de lui, ils s'en figuraient une chimérique, c'est-à-dire une rédemption temporelle, dont la vaine espérance les séduisait : et quand ce Dieu-Homme leur parlait de la nécessité des souffrances, des avantages de la pauvreté, du bonheur des persécutions, de l'obligation de pardonner les injures jusqu'à aimer ses ennemis, c'étaient, dit l'Ecriture, autant d'énigmes où ils ne comprenaient rien : Et ipsi nihil horum intellexerunt, et erat verbum istud absconditum ab eis (1) ;
pourquoi? parce qu'ils n'avaient pas encore reçu l'Esprit de Dieu, et que toutes ces vérités étaient de celles que le seul Esprit de Dieu peut enseigner. Mais dans l'instant même que le Saint-Esprit leur est donné, ces vérités, qui leur avaient paru si incroyables, se développent à eux : ils en comprennent le secret, ils en découvrent les principes, ils en voient clairement les conséquences. Renoncer à soi-même et porter sa croix, ce n'est plus dans leur idée une folie, puisqu'ils font consister en cela toute leur sagesse. Aimer ses ennemis et pardonner les injures les plus atroces, ce n'est plus, dans leur estime, ni faiblesse, ni bassesse, puisque c'est par là qu'ils mesurent la grandeur et la force de l'esprit chrétien. Ils ne comptent plus pour un bien les richesses de la terre, puisqu'ils se font une béatitude d'être pauvres et de manquer de tout. Ils ne regardent plus la persécution comme un mal, puisqu'ils triomphent de joie d'en avoir été trouvés