Œuvres complètes (page 44)
1 Luc, XVIII, 34.
dignes. Je ne fais que rapporter ce que nous lisons dans le livre des Actes; et voilà les saintes et admirables leçons que fit aux apôtres ce divin Maître, et dont il les rendit capables lorsqu'il descendit sur eux. Or, quand je dis que le Saint-Esprit les rendit capables de tout cela, je prétends, mes chers auditeurs, vous faire conclure avec moi que c'est donc un Esprit qui enseigne toute vérité. Car que ne peut pas enseigner et persuader Celui qui enseigne et qui persuade le détachement de soi-même, l'oubli de soi-même, la haine de soi-même?
Mais encore quels hommes pensez-vous qu'étaient les apôtres avant que le Saint-Esprit vint leur enseigner ces vérités ? Ah ! Chrétiens, quelle merveille ! des hommes remplis de défauts; des hommes, selon le reproche de Jésus-Christ, insensés et lents à croire : Stulti et tardi corde ad credendum (1)
; des hommes charnels, et ne voulant juger des choses de Dieu que par les sens : Nisi videro, non credam (2); des hommes intéressés, qui ne reconnaissaient pour vérité que ce qui était conforme à leurs désirs; des hommes que le Sauveur lui-même avait eu peine à supporter, et à qui, dans le mouvement de son indignation, il avait dit : O generatio incredula, quandiu vos patiar (3)? Car c'est ainsi que l'Evangile nous les dépeint, et telle était, même après la résurrection du Fils de Dieu, la disposition où ils se trouvaient encore, puisque Jésus-Christ, en se séparant d'eux et montant au ciel, leur reprocha leur incrédulité et la dureté de leurs cœurs. Sont-ce là des sujets capables de profiter à l'école du Saint-Esprit, et d'y être admis? Oui, répond saint Chrysostome, ce sont là les sujets que le Saint-Esprit choisit pour en faire ses disciples : s'ils étaient mieux disposés, ils ne lui seraient pas si propres; s'ils étaient plus spirituels et plus raisonnables, il ne tirerait pas de leur conversion toute la gloire qu'il en veut tirer : il lui en faut de ce caractère, pour montrer ce qu'il est et ce qu'il peut. Jésus-Christ vient de les quitter, en leur reprochant le déplorable état où il les laissait. Voilà justement le fonds que cherchait l'Esprit de vérité, pour faire éclater sa puissance. De ces incrédules, il fait les appuis de la foi, et de ces ignorants, les docteurs de toutes les nations, afin qu'il n'y ait personne sur la terre qui ne puisse prétendre à la qualité de disciple du Saint-Esprit, et dont le Saint-Esprit ne puisse être le maître : car s'il l'a été des apôtres, de qui ne le sera-t-il pas ?
1 Luc, XXIV, 25. — 2 Joan., X, 25. —3 Marc, IX, 18.
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Vous me demandez jusqu'à quel point il les persuade? Jusqu'à les résoudre à mourir pour la confession des vérités qu'il leur enseigne, jusqu'à les préparer au martyre, et à leur en inspirer des désirs ardents. Car c'est pour cela que ces disciples de la vérité reçurent la plénitude de l'Esprit. Or, en matière de persuasion, l'Esprit même de Dieu ne peut aller plus loin. Si Platon , dit saint Chrysostome, eût eu la présomption d'exiger de ses sectateurs ce témoignage de la créance qu'ils avaient en lui ; s'il avait voulu qu'ils soutinssent sa doctrine jusqu'à, l'effusion de leur sang, bien loin de s'attacher à lui, ils en auraient conçu du mépris : pourquoi? parce qu'il ne les persuadait qu'en homme, et qu'en effet la persuasion qui vient de l'homme ne va pas à beaucoup près jusque-là. Tirez donc de là cette conséquence, et raisonnez de la sorte : Le Saint-Esprit, révélant aux disciples du Sauveur les vérités évangéliques, leur révèle en même temps que la foi de ces vérités sera pour eux un engagement au martyre; que, pour croire et pour soutenir ces vérités, il leur en coûtera d'être maltraités, accablés, sacrifiés comme des victimes : et il les persuade à cette condition ; marque visible et incontestable que c'est l'Esprit de Dieu.
Au reste, Chrétiens, ne pensez pas que tout ceci ne se soit accompli qu'une fois, ou ne l'ait été que dans la personne de ces premiers disciples. Car saint Luc, en termes exprès, nous assure que le miracle dont je parle se renouvelait tous les jours dans l'Eglise naissante ; que le Saint-Esprit descendait sur les fidèles, tantôt quand on leur conférait le saint baptême, tantôt quand on leur imposait les mains, tantôt quand on leur annonçait la parole du salut ; et que par là on voyait grossir de jour en jour le nombre des croyants, c'est-à-dire le nombre de ceux qui étaient persuadés comme l'avaient été les apôtres : Augebatur credentium in Domino multitudo (1). Or, ce qui arrivait alors avec ces signes éclatants que saint Luc rapporte, c'est, malgré la perversité du siècle, ce qui arrive encore aujourd'hui, quoique d'une manière plus simple, c'est ce que nous avons vu nous-mêmes plus d'une fois : et ce que nous avons admiré, lorsque des esprits libertins et obstinés dans leur libertinage, que des mondains, des impies, des incrédules qui vivaient au milieu de nous, touchés de cet Esprit de vérité, ont renoncé à leur impiété, se sont soumis au joug de la religion, ont commencé à connaître Dieu et à le glorifier.
1 Ad., V, 14.
Car ainsi le monde est-il devenu chrétien ; ainsi des ténèbres de l'infidélité s'est-il converti à la lumière pure de la foi; et ainsi l'Esprit de Dieu , selon la parole de Dieu même, a-t-il rempli tout l'univers : Spiritus Domini replevit orbem terrarum (1).
Mais qu'a fait le démon, ce prince des ténèbres, ennemi des œuvres de Dieu et jaloux de sa gloire? Pour combattre ce miracle, il s'est efforcé, et il a même trouvé le moyen de pervertir l'univers par un esprit tout contraire à l'Esprit de vérité ; je veux dire par l'esprit du monde, qui, se communiquant et se répandant a défiguré toute la face de la terre, que l'Esprit de Dieu avait saintement et heureusement renouvelée : je m'explique. Car voici, mes chers auditeurs, le désordre de notre siècle, que nous ne pouvons assez déplorer. Tout l'univers est aujourd'hui rempli de l'esprit du monde, et on peut dire que l'esprit du monde est comme l'esprit dominant qui conduit tout. En effet, c'est l'esprit du monde que l'on consulte dans les affaires , c'est l'esprit du monde qui règne dans les conversations, c'est l'esprit du,monde qui fait les liaisons et les sociétés, c'est l'esprit du monde qui règle les usages et les coutumes. On juge selon l'esprit du monde, on parle selon l'esprit du monde, on agit et on se gouverne selon l'esprit du monde; le dirai-je? on voudrait même servir Dieu selon l'esprit du monde, et accommoder sa religion à l'esprit du monde. Et parce que cet esprit du monde est un esprit de mensonge, un esprit d'erreur, un esprit d'imposture et d'hypocrisie; par une conséquence nécessaire , et que l'expérience même ne nous fait que trop sentir, de là vient qu'il n'y a rien dans le monde que de faux et d'apparent. Faux plaisirs, faux honneurs, fausses joies, fausses prospérités, fausses promesses, fausses louanges; voilà pour les biens extérieurs : fausses vertus , fausse prudence, fausse modération, fausse justice, fausse générosité, fausse probité; voilà pour les biens de l'esprit : mais ce qui est bien plus indigne , fausses conversions, fausses dévotions, fausses humilités, fausses pénitences, faux zèles pour Dieu, et fausses charités pour le prochain ; voilà pour ce qui regarde le salut. De la vient que les hommes du monde, pleins de cet esprit, semblent n'avoir point d'autre étude que d'imposer aux autres et de se tromper eux-mêmes, que de cacher ce qu'ils sont et de montrer ce qu'ils ne sont pas : de là vient que, selon l'Apôtre, le monde est
1 Sap., 1, 7.
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une scène où tout se passe en figure, où il n'y a rien de solide ni de réel, où la flatterie est en crédit, où la sincérité est odieuse, où la passion, soutenue de la ruse et de l'artifice, parle hardiment, où la vérité simple et modeste est captive et dans le silence. Pernicieux esprit, qui, à mesure qu'il s'empare du monde, y fait éclipser les plus vives lumières, non-seulement du christianisme et de la religion, mais de la droite raison. Cependant, je le répète, c'est cet esprit du monde qui s'insinue et qui s'introduit partout. On ne se contente pas de l'avoir pour soi ; on le communique, on travaille à le répandre. Un père l'inspire à ses enfants, il leur en fait des leçons, il leur en donne des règles, il les élève selon cet esprit, il les avance selon cet esprit, et, en les conduisant selon cet esprit, il se damne avec eux selon cet esprit. Ce n'est pas seulement dans les palais des grands que cet esprit du monde exerce un souverain empire, c'est dans les conditions particulières , c'est parmi le peuple : le dirai-je? c'est jusque dans les plus saints états , jusque dans l'Eglise et dans le clergé. Car je vois, par exemple, dit saint Bernard, et je le vois avec douleur, que tout l'empressement et tout le zèle des ministres de l'Eglise consiste à faire valoir leurs droits, à s'enfler de leur dignité, à jouir de leurs revenus et à en abuser. Ainsi parlait-il de son temps. Or on sait bien, ajoutait-il, que ce n'est pas l'Esprit de Dieu , mais l'esprit du monde, qui leur inspire ce zèle ambitieux et intéressé. Voilà donc l'esprit du monde placé jusque dans le sanctuaire. Vous me direz que les religieux mêmes n'en sont pas exempts, et que, dans la profession qu'ils font de renoncer au monde, ils ne laissent pas souvent d'en conserver encore l'esprit : je le sais, et c'est ce qui me fait trembler, quand je viens à rentrer dans moi-même. Mais si j'en dois trembler pour moi, quelle sûreté peut-il y avoir pour vous? et si ce malheureux esprit du monde peut aveugler et séduire un homme séparé du monde, que ne doivent pas craindre ceux qui, par la nécessité de leur état, se trouvent exposés à tous les dangers et à toutes les tentations du monde ?
Quoi qu'il en soit, Chrétiens, reprenons ; et par le miracle qu'a opéré dans les apôtres le Saint-Esprit, reconnaissons ce que nous sommes devant Dieu. A en juger par les effets, cet Esprit de vérité, dont je viens de vous faire voir les merveilles et les prodiges, a-t-il été jusqu'à présent un esprit de vérité pour nous ? et s'il ne l'a pas été, à quoi devons-nous l'imputer, sinon à l'endurcissement et à la dépravation de nos cœurs ? Quelque profession que nous fassions, comme chrétiens, d'être les disciples de cet Esprit de vérité, nous a-t-il réellement persuadé les vérités du christianisme? nous les a-t-il fait goûter ? nous a-t-il mis dans la disposition sincère et efficace de les pratiquer ? Nous adorons en spéculation ces vérités , mais y conformons-nous notre conduite? nous en parlons peut-être éloquemment, mais nos mœurs y répondent-elles? nous en faisons aux autres des leçons, mais en sommes-nous bien convaincus nous-mêmes? croyons-nous d'une foi bien vive qu'il faut, pour être chrétien, non-seulement porter sa croix, mais s'en faire un sujet de gloire? qu'il faut, pour suivre Jésus-Christ, renoncer intérieurement, non-seulement à tout, mais à soi-même? qu'il faut, pour lui appartenir, non-seulement ne pas flatter sa chair , mais la crucifier ; qu'il faut, pour trouver grâce devant Dieu , non-seulement oublier l'injure reçue , mais rendre le bien pour le mal ? Croyons-nous, sans hésiter, tous ces points de la morale évangélique, et pouvons-nous nous rendre témoignage que nous les croyons aussi solidement de cœur, que nous les confessons de bouche ? Les apôtres, au moment qu'ils reçurent le Saint-Esprit, furent prêts à mourir pour ces vérités : sommes-nous prêts, je ne dis pas à mourir nous-mêmes, mais à faire mourir nos désirs déréglés et nos passions? Suivant cette règle, y a-t-il lieu de croire que l'Esprit de vérité nous a détrompés de mille erreurs qui causent tous les désordres du monde, qu'il nous a désabusés de je ne sais combien de fausses maximes qui nous pervertissent, qu'il nous a dessillé les yeux sur certains chefs où nous nous formons des consciences qui sont autant de sources de damnation? s'il n'a rien fait en nous de tout cela, quelles preuves avons-nous que nous l'ayons reçu? et si nous ne l'avons pas reçu, à qui nous en devons-nous prendre, encore une fois, qu'à nous-mêmes? Peut-être, pour excuser l'aveuglement criminel où nous vivons, osons-nous dire que ce sont les lumières du Saint-Esprit qui nous manquent, et rejeter sur lui l'iniquité de nos erreurs. Mais comme Esprit de vérité, il a bien su nous ôter ce vain prétexte, et nous convaincre, par les reproches qu'il nous fait si souvent dans l'Ecriture, que nos erreurs viennent uniquement de nos résistances à ses lumières ; que si nous
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sommes toujours aveugles, c'est que toujours incirconcis de cœur, toujours indociles et opiniâtres, nous ne voulons pas l'écouter, et qu'au mépris de ses inspirations , nous ne suivons point d'autre guide que l'esprit séducteur du monde, qui nous corrompt et qui nous perd : Dura cervice et incircumcisis cordibus, vos semper Spiritui Sancto resistitis ! Au lieu que nous voudrions rendre le Saint-Esprit lui-même responsable de notre aveuglement, par le refus qu'il ferait de nous éclairer, comme Esprit de vérité il nous fait convenir malgré nous que la cause de notre aveuglement, c'est que nous ne pouvons supporter la vérité qui nous reprend, et que nous abusons par orgueil de celle qui nous flatte : Dura cervice et incircumcisis cordibus, vos semper Spiritui Sancto resistitis. Ah ! mes chers auditeurs, ne faisons pas cet outrage à l'Esprit de grâce, de vouloir nous justifier aux dépens de la grâce même. Préservez-nous de ce désordre, ô divin Esprit ! et pour cela faites-nous connaître vos voies. Enseignez-nous ce que vous enseignâtes aux apôtres. Faites que nous commencions enfin à être vraiment vos disciples; et soyez pour nous, non-seulement un Esprit de vérité, mais un Esprit de sainteté : c'est la seconde partie.
DEUXIÈME PARTIE.
Comme Dieu est absolument et souverainement saint, parce qu'il est saint par lui-même, aussi l'Esprit de Dieu, par une propriété même personnelle, est-il appelé dans l'Ecriture, non-seulement l'Esprit saint, mais Esprit sanctificateur, c'est-à-dire source et principe de sainteté dans tous les sujets à qui il se communique. Ce n'est donc pas sans raison que le Sauveur du monde, sur le point de monter au ciel, et parlant du Saint-Esprit, qu'il devait envoyer sur la terre, se servit d'une expression bien mystérieuse en apparence, quand il dit à ses disciples que ce divin Esprit leur tiendrait lieu d'un second baptême, et qu'au moment que ces promesses s'accompliraient en eux, ce qui devait arriver peu de jours après, ils seraient baptisés par le Saint-Esprit : Vos autem baptizamini Spiritu Sancto, non post multos hos dies (2). Car l'effet propre du baptême est de purifier et de sanctifier ; et le Saint-Esprit étant particulièrement descendu pour purifier les cœurs des hommes, quelque mystérieuse que paraisse cette expression, elle ne laissait pas d'être, dans l'intention de Jésus-Christ, très-
1 Act, VII, 51. — 2 Ibid., 1,
5.
naturelle. Mais il est maintenant question d'en bien pénétrer le sens ; et puisque ce baptême du Saint-Esprit a été généralement promis à tous les fidèles, il s'agit, pour vous et pour moi, d'en reconnaître l'excellence d'une part, et de l'autre les obligations. Deux points d'instruction dont vous allez comprendre la conséquence, et que je vous prie de n'oublier jamais.
Il est donc vrai que le Saint-Esprit descendant sur les apôtres fut comme un baptême solennel, dont chacun d'eux sentit l'impression salutaire ; et c'est ce qui a fait dire à Tertullien que ces bienheureux disciples furent alors comme inondés de l'Esprit de Dieu : Spiritu Dei inundatos ; parole emphatique, mais qui dans le fond se réduit littéralement à la promesse du Sauveur : Vos autem baptizabimini Spiritu Sancto ; puisque dans l'usage des premiers siècles du christianisme on baptisait par immersion, qui était une espèce d'inondation. Or qu'est-ce que d'être baptisé dans le Saint-Esprit, une pureté toute céleste et toute divine? Je sais, Chrétiens, que les apôtres, dès leur vocation à l'apostolat, avaient été baptisés par Jésus-Christ : et je sais que, parla vertu de ce premier baptême, ils étaient déjà purs devant Dieu, selon le témoignage de Jésus-Christ même : Et vos mundi estis (1). Mais aussi vous n'ignorez pas que ce premier baptême conféré aux apôtres avait été le baptême de l'eau ; au lieu que le second, dont le Saint-Esprit, par son ineffable mission et par sa présence immédiate, leur imprima le caractère, fut, d'une façon toute particulière, le baptême du feu : différence que le saint Précurseur avait annoncée, en parlant aux Juifs du Messie, et leur disant : Ipse vos baptizabit in Spiritu Sancto, et igni (2). C'est lui qui vous baptisera dans le Saint-Esprit et dans le feu : différence qui se vérifia pleinement, lorsque le Saint-Esprit, en forme de langues de feu, se partagea et s'arrêta sur chacun des disciples : Et apparuerunt illis dispertitœ linguœ tanquam ignis, seditque supra singidos eorum (3). Pourquoi ce symbole du feu? Pour marquer, dit saint Chrysostome, que comme le feu a une vertu infiniment plus agissante, plus pénétrante et plus purifiante que l'eau, aussi, par la venue du Saint-Esprit, les cœurs des hommes devaient être purifiés d'une manière bien plus parfaite qu'ils ne l'avaient été par le premier baptême de Jésus-Christ. Eu effet, après le baptême de Jésus-Christ, les apôtres, tout sanctifiés et tout régénérés qu'ils avaient été par
1 Joan., XIII, 10. — 2 Matth., III, 11. — 3 Act., II, 3.
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ce sacrement, ne laissaient pas d'être encore très-imparfaits. Selon le rapport que nous en fait l'Evangile , quoique baptisés par Jésus-Christ, ils étaient encore ambitieux, intéressés, jaloux; on voyait encore parmi eux des dissensions, et ils tombaient dans des faiblesses dont cette grâce, quoique sanctifiante, du baptême du Fils de Dieu, ne les avait pas entièrement préservés. Mais à peine ont-ils reçu le Saint-Esprit , qu'ils deviennent des hommes tout spirituels, des hommes détachés du monde, des hommes au-dessus de tout intérêt ; des hommes non-seulement saints, mais d'une sainteté consommée; des hommes pleins de Dieu et vides d'eux-mêmes; en un mot, des hommes parfaits et irrépréhensibles. Ils ne sont plus, dit saint Chrysostome, cet or de la terre, grossier et informe, tel que la terre le produit, mais cet or purifié et éprouvé, qui a passé par le feu : Igne examinatum, probatum terrœ, purgatum septuplum (1). Or le feu par où ils ont passé, c'est, ajoute saint Paul, notre Dieu lui-même : non plus notre Dieu irrité, et faisant éclater comme autrefois le feu de sa colère sur les pécheurs, mais le Saint-Esprit répandant avec profusion ses dons et ses grâces, et consumant par le feu de son amour tout ce qu'il y a dans ses élus d'impur et de terrestre : Deus enim noster ignis consumens est (2).
Voulez-vous savoir, Chrétiens, jusqu'à quel degré de perfection et de pureté alla ce baptême de feu? Ne vous scandalisez pas de ce que je vais dire, puisque c'est une vérité des plus constantes de la foi. Peut-être croyez-vous que ce baptême se termina, dans les apôtres, à leur ôter certains restes de leurs premières attaches, ou au monde, ou à eux-mêmes : vous vous trompez ; j'ai quelque chose encore de plus important à vous déclarer : et quoi ? le voici : car la perfection de ce baptême de feu alla jusqu'à purifier leurs cœurs d'un certain genre d'attache qu'ils avaient eue et qu'ils conservaient pour Jésus-Christ. Oui, cette attache trop humaine pour le Sauveur du monde était dans la personne des apôtres un obstacle à la descente du Saint-Esprit; et si Jésus-Christ, pour rompre cette attache, ne s'était séparé d'eux, jamais le Saint-Esprit ne leur eût été donné : Si enim non abiero, Paracletus non veniet ad vos (3). Quelle incompatibilité y avait-il entre l'un et l'autre, et pourquoi les apôtres ne pouvaient-ils pas recevoir le Saint-Esprit, pendant qu'ils étaient attachés à leur divin Maître ? Ecoutez la réponse de saint Augustin,
1 Psalm., XI, 7. — 2 Hebr., XII, 29. — 3 Joan., XVI, 7.
et tirez-en vous-mêmes les conséquences : Parce que les apôtres , dit ce saint docteur, en s'attachant à Jésus-Christ, ne l'envisageaient pas, comme ils devaient, avec des yeux assez purs : parce que, dans l'amour qu'ils lui portaient, ils le considéraient trop selon l'humanité et selon la chair. Il est vrai, cette humanité était sainte, et cette chair était consacrée par son union intime avec le Verbe : mais parce que la grossièreté de leur esprit ne faisait pas un assez juste discernement de ce mystère ; parce qu'en s'attachant à Jésus-Christ, ils ne s'élevaient pas assez au-dessus de l'homme : quoique ce fût l'Homme-Dieu, l'Esprit de Dieu, dont la sainteté surpasse infiniment toutes les idées que nous en avons, ne pouvait, dans cet état d'imperfection, les honorer de sa présence. Il fallait donc, poursuit saint Augustin, que les apôtres perdissent Jésus-Christ de vue, pour pouvoir être remplis du Saint-Esprit; et il fallait que le Saint-Esprit, prenant, si j'ose ainsi parler, les intérêts de Jésus-Christ contre Jésus-Christ même, arrachât du cœur des apôtres les sentiments trop naturels qu'ils avaient pour ce Dieu-Homme. Voilà, dis-je, mes chers auditeurs, quelle a été, dans les apôtres, l'excellence de ce baptême de feu, et d'où nous devons conclure quelles en doivent être les obligations par rapport à nous; je veux dire, jusqu'à quel point le Saint-Esprit doit être pour nous un Esprit de pureté et de sainteté.
Après cela faut-il s'étonner si Dieu, dès le commencement du monde, protesta, par un serment si solennel et si exprès, que jamais son Esprit ne demeurerait dans l'homme, tandis que l'homme serait sujet à la chair? Non permanebit Spiritus meus in homine, quia caro est (1). Faut-il s'étonner si dans l'horreur extrême que Dieu conçut de la corruption des hommes, se repentant d'avoir créé l'homme, il lui ôta son Esprit, et lui fit sentir les effets de sa justice par ce déluge universel, qui fut comme l'expiation , mais l'expiation authentique, des dérèglements de la chair? Non, non, Chrétiens, il n'y a rien en cela qui me surprenne ; et supposé le principe que je viens d'établir, Dieu, selon les lois ordinaires de sa sagesse, n'en pouvait autrement user. Ce qui m'étonne, c'est qu'on se flatte encore de pouvoir, sans éloigner Dieu de nous, entretenir dans le monde certaines attaches : attaches funestes , sources inépuisables de tous les malheurs , de tous les égarements, de tous les entêtements, de tous les excès et de tous les
1 Genes., VI, 3.
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emportements des hommes ; attaches que l'on entretient, prétendant qu'elles sont innocentes, et qu'étant, comme on les suppose, autorisées par l'usage du monde, elles n'ont rien d'incompatible avec l'esprit de sainteté. Car c'est ainsi, mondains, que vous en jugez; et voilà peut-être la plus dangereuse illusion dont vous ayez à vous parer. Mais vous avez beau vouloir vous tromper vous-mêmes , et chercher des excuses, cet Esprit de Dieu, dont la pénétration est à l'épreuve de tous vos artifices, ou ne demeurera jamais en vous, ou détruira dans vous toutes ces damnables attaches qui vous lient à la créature, et que votre amour-propre tâche de justifier. Si vous étiez de bonne foi, et si vous vouliez, au lieu d'en croire l'esprit du monde, cet esprit de séduction et d'erreur, vous en rapporter à l'Esprit même de sainteté, dont vous devez être, comme chrétiens, les temples vivants; par les vues qu'il vous donnerait, par les remords qu'il exciterait dans vos cœurs, il vous ferait reconnaître l'impossibilité absolue de l'accorder jamais, lui qui est la pureté et la sainteté même , avec ces sortes d'attaches, surtout avec celles que la diversité du sexe, jointe à la vivacité de l'âge et du tempérament, a rendues de tout temps si dangereuses et si pernicieuses. Comme Esprit de sainteté, il vous convaincrait que ces attaches ne sont ni ne peuvent être innocentes pour vous, puisque malgré vous-mêmes vous sentez bien qu'elles amollissent votre cœur; puisque vous ne pouvez disconvenir qu'elles ne le partagent; puisque vous n'éprouvez que trop qu'elles le dérèglent;
puisque vous savez qu'elles vous détournent, et même qu'elles vous dégoûtent de vos légitimes devoirs ; puisque du moment que ce sont des attaches et des attaches du cœur connues pour telles, le monde même ne vous les pardonne pas ; puisqu'elles vous exposent à la censure, qu'elles donnent lieu à la médisance, qu'elles servent de sujet à la raillerie ; puisque c'est au moins la matière la plus prochaine du péché ; je dis plus, puisque ce n'est communément rien autre chose qu'un déguisement et un raffinement de sensualité. Voilà ce que l'Esprit-Saint vous ferait voir, ce qu'il vous ferait entendre, si vous lui prêtiez l'oreille, et que vous fussiez plus dociles à en suivre les secrets mouvements. Mais soit que vous l’écoutiez, ou que vous ne l'écoutiez pas, indépendamment de vous, Dieu en a prononcé l'arrêt qu'il retirerait son Esprit de l'homme qui vit selon la chair. Or le principe de ces attaches, et ce qui les fait naître, n'est-ce pas la concupiscence de la chair? Je sais que vous leur donnez de beaux noms, et que, pour en étouffer tous les remords, vous les qualifiez sans scrupule d'amitiés honnêtes. Mais l'Esprit de sainteté réclamant au fond de vos consciences contre cette honnêteté prétendue, vous dit que ce sont des amitiés réprouvées de Dieu, qui, par un progrès insensible, mais infaillible, conduisent enfin de l'honnête apparent à l'impur et au criminel. Quoi donc ! Chrétiens, les apôtres n'ont pu recevoir le Saint-Esprit, tandis qu'il leur restait pour Jésus-Christ une attache un peu trop humaine ; et vous vous croiriez disposés à le recevoir, en laissant former dans vos cœurs des passions vives et ardentes pour de mortelles créatures, en concevant pour elles des sentiments de tendresse, dont la suite immanquable est de n'avoir plus que des sécheresses pour Dieu; en entretenant avec elles des liaisons dont la privauté pervertirait un ange, s'il avait des sens ; en vous engageant, par rapport à elles, dans des affaires et dans des intrigues qui font, à votre honte, la plus grande occupation de votre vie! Non, non, doit conclure aujourd'hui toute âme solidement chrétienne; non, divin Esprit, je le confesse, rien de tout cela ne peut subsister avec vous, et il y aurait même une monstrueuse contradiction dans l'alliance que j'en voudrais faire, ou que j'en croirais pouvoir faire avec la pureté des mœurs, et encore plus avec la pureté du cœur. Quand tout cela n'irait pas jusqu'à détruire, par une offense griève, votre règne en moi, et qu'absolument une telle attache ne romprait pas encore le lien de la grâce habituelle qui m'unit à vous, le seul respect de votre adorable personne, ô Esprit de mon Dieu, la seule idée que la foi me donne de votre délicatesse sur la préférence infinie qui vous est due, et sur l'amour sans partage que vous exigez comme Dieu ; la seule crainte de vous irriter et de provoquer votre jalousie (car vous êtes le Dieu jaloux), devrait me faire renoncer à tout objet créé : fût-ce mon œil, il faudrait l'arracher, puisque ce serait un sujet de scandale pour moi, et un obstacle à vos grâces les plus intimes et à la participation de vos plus exquises faveurs.
Or voilà, mes chers auditeurs, ce que j'ai appelé par rapport à nous les obligations du baptême intérieur du Saint-Esprit. Que devons-nous donc faire pour accomplir ces obligations importantes, et à quoi, dans la pratique, doit se réduire ce mystérieux baptême? Le voici. Pour répondre au dessein de Dieu, notre
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soin continuel doit être de corriger et de retrancher tout ce qu'il y a d'humain dans nos pensées, dans nos désirs, dans nos paroles et dans nos actions : car, comme disait Paul, après avoir reçu l'Esprit de Dieu, et nos actions et nos paroles, et nos désirs et nos pensées, ne doivent plus avoir pour fin, pour objet, pour règle, que ce qui est bien, que ce qui est louable, que ce qui est saint, que ce qui est exemplaire et édifiant : De cœtero, Fratres, quœcumque pudica, quœcumque sancta, quœcumque bonœ famœ (1); notre soin continuel doit être de mortifier par l'esprit les œuvres de la chair : Si spiritu facta carnis mortificaveritis, vivetis (2). Or, par les œuvres de la chair, l'Apôtre n'entendait pas seulement ces vices grossiers, ces monstres de péché qu'il nous défendait même de nommer ; mais il entendait cent autres choses qui y conduisent, et qui, par la fragilité de notre cœur, y servent de disposition ; occasions recherchées, discours licencieux, libertés imprudentes, regards immodestes, curiosités, lectures, conversations, divertissements peu chrétiens, excès d'intempérance, vie molle et sensuelle : il entendait filles du siècle, ces airs mondains et affectés, si contraires à la pudeur et à la retenue de votre sexe, ces nudités artificieuses, et quelquefois si honteuses et si scandaleuses, dont le ciel rougit; ce luxe qui inspire l'orgueil, cet étalage de vanité, cette idolâtrie de vos personnes, ce désir effréné de plaire, que l'esprit corrompu du monde ne compte pour rien; mais dont sans doute le Saint-Esprit, si vous l'avez reçu dans cette fête, vous fait voir le danger et même le crime. Sans parler de l'impudicité, saint Paul entendait, par les œuvres de la chair, tout ce qui est en général incompatible avec la sainteté de l'Esprit de Dieu, surtout avec la charité : animosités, dissensions, querelles, inimitiés, haines, aversions, envies, colères,vengeances : Manifesta sunt autem opera carnis, quœ sunt inimicitiœ, rixœ, irœ, disscnsiones, œmulationes (3). Car si vous n'aviez pas, mes frères, ajoutait-il, et puis-je ajouter moi-même après lui, si vous n'aviez pas renoncé a tous ces désordres, s'il vous restait encore un fiel amer contre le prochain, si vous n'étiez pas réconciliés de bonne foi avec cet ennemi, si vous n'aviez pas étouffé dans vos cœurs tous les sentiments de vengeance, si vous n'étiez pas tous réunis par une charité sincère et cordiale, quelque opinion qu'on ait de vous, ou que vous en ayez vous-mêmes, n'est-il pas vrai
1 Philip., IV, 8. — 2 Rom., VIII, 13. — 3 Galat., V, 20.
que vous seriez encore charnels : Nonne carnales estis (1) ?
Or, tandis que vous serez charnels, ne prétendez pas recevoir le Saint-Esprit. Je me trompe, Chrétiens, vous pouvez y prétendre, et vous le devez. Car, tout pécheurs que vous êtes, Dieu vous l'a promis; et le serment qu'il a fait que son Esprit ne demeurera jamais dans l'homme, tandis que l'homme sera esclave de la chair, n'empêche pas la vérité de cet autre oracle par où il s'est engagé à répandre son Esprit sur toute chair : Effundam de Spiritu meo super omnem carnem (2); et c'est ce qui doit consoler les âmes faibles et imparfaites. L'Esprit de Dieu ne demeurera point en nous, tandis que nous serons charnels; mais il se répandra sur nous, afin que nous cessions d'être charnels : et voilà le miracle que nous devons lui demander; miracle plus grand que celui de la création du monde ; ou plutôt qui, dans Tordre de la grâce, est une espèce de création plus miraculeuse que celle du monde. Mais il faut pour cela, Seigneur, la toute-puissance de votre grâce. Quand vous créâtes le monde, vous travailliez sur le néant, et ce néant ne vous résistait pas; ici c'est le néant du péché, qui, tout néant qu'il est, s'oppose à vous, et s'élève contre vous.
Envoyez-nous donc votre Esprit dans toute sa plénitude ; et par là, Seigneur, créez dans nous des cœurs purs, des cœurs chastes, des cœurs soumis à votre loi : Cor mundum crea in me Deus (3) ; envoyez-nous cet Esprit sanctificateur; et par là, renouvelant nos cœurs, vous renouvellerez toute la face de la terre : Emitte Spiritum tuum, et creabuntur, et renovabis faciem terrœ (4). Quelle force, mon Dieu, et quel zèle pour votre gloire ne nous inspirera-t-il pas? c'est ce que nous allons voir dans la dernière partie.
TROISIÈME PARTIE.
C'est un caractère qui ne peut convenir qu'au Saint-Esprit, et qui le distingue essentiellement comme Saint-Esprit, de posséder en soi l'Etre divin, sans pouvoir le communiquer à nulle autre personne divine ; d'être produit par le Père et par le Fils, et de ne pouvoir être le principe d'aucune autre semblable production; en un mot, d'être, tout Dieu qu'il est, stérile dans l'adorable Trinité, parce qu'il est le terme de la Trinité même. Stérilité, disent les théologiens, qui, bien loin d'être défectueuse, marque et suppose en lui la plénitude
17. — 3 Ps., L, 12. — 4 Ps., CIII, 30.
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de toute perfection. Mais autant que la foi nous représente le Saint-Esprit stérile dans lui-même, et par rapport aux deux autres personnes dont il procède, autant nous le fait-elle concevoir agissant, fécond et plein d'efficace et de vertu, hors de lui-même, et dans les sujets à qui il fait part de ses dons. Car, selon l’Ecriture, c'est le Saint-Esprit qui est en nous le principe immédiat et substantiel de toutes les opérations de la grâce : c'est par le Saint-Esprit que nous sommes régénérés dans le baptême : Nisi quis renatus fuerit ex aqua et Spiritu Sancto (1) ; c'est par le Saint-Esprit que nous sommes réconciliés dans la pénitence : Accipite Spiritum Sanctum ; quorum remiseritis peccata, remittuntur eis (2) ; c'est par le Saint-Esprit que nous prions, ou plutôt, c'est lui-même qui prie en nous avec des gémissements ineffables : Ipse enim Spiritus postulat pro nobis gemitibus inenarrabilibus (3); c'est par le Saint-Esprit que la charité s'est répandue dans nos cœurs : et comme, en qualité de Saint-Esprit, il est en lui-même la charité subsistante, par qui le Père et le Fils s'aiment d'un amour mutuel et éternel ; aussi, disent les Pères, est-il, dans le fond de nos âmes, la charité radicale par où nous aimons Dieu, et d'où procèdent tous les saints désirs que nous formons pour Dieu : Charitas Dei diffusa est in cordibus nostris per Spiritum Sanctum, qui datus est nobis (4). Or, si jamais cette propriété de l'Esprit de Dieu nous a été sensiblement révélée, c'est encore dans le glorieux mystère de ce jour, où nous voyons des hommes, j'entends les apôtres, auparavant faibles, lâches, timides, embrasés tout à coup, par la vertu de cet Esprit divin, d'un zèle fervent, d'un zèle (ne perdez pas, s'il vous plaît, ceci) qui les fait parler d'abord et se déclarer, d'un zèle qui les détermine à tout entreprendre, d'un zèle qui les rend capables de tout souffrir pour le nom de Jésus-Christ : trois dispositions que le Saint-Esprit opère en eux par sa présence, et qui montrent bien qu'il est souverainement et par excellence l'Esprit de force, ou, pour mieux dire, la force même. Encore un moment d'attention, et je finis. A peine les apôtres ont-ils reçu le Saint-Esprit, qu'ils commencent à parler et à se déclarer : Repleti sunt Spiritu Sancto, et cœperunt loqui (5) ; voilà le premier effet de leur zèle. Mais pour qui se déclarent-ils, et pour qui parlent-ils? Pour Jésus-Christ, dont ils se considèrent désormais comme les ambassadeurs,
3 Rom., VIII, 26. — 4 Ibid.,
V,5. —6 Act., II, 4.
comme les hérauts, comme les témoins fidèles. Honteux de n'avoir osé jusque-là lui rendre le témoignage qu'ils lui devaient, confus de n'avoir pas eu le courage de prendre sa cause en main, et de soutenir ses intérêts ; indignés contre eux-mêmes de l'avoir déshonoré par une désertion et une fuite pleine de faiblesse, et résolus de réparer ce scandale par la ferveur de leur confession et aux dépens de leur vie, que font-ils? Animés du nouvel Esprit qui vient de descendre sur eux et de les fortifier, ils sortent du cénacle, où ils s'étaient tenus cachés; ils paraissent dans les places publiques, ils entrent dans les synagogues, ils se produisent devant les tribunaux; et là, au-dessus de tous les respects humains, ils protestent que cet homme crucifié, et mis, par l'injustice de Pilate, au rang des criminels, est le Messie : que ce Jésus de Nazareth est l'oint du Seigneur, et que Dieu a pris soin de le glorifier par des prodiges qui surpassent toute la vertu de l'homme ; que ce Juste, livré à la mort, est le souverain Auteur de la vie, et qu'il l'a bien fait voir en se ressuscitant lui-même; qu'ils en sont les témoins oculaires et irréprochables, et qu'ils ne peuvent plus résister à la force de l'Esprit-Saint, qui s'est rendu maître de leur cœur, et qui parle par leur bouche. En vain prétend-on leur imposer silence : Dieu nous commande, répondent-ils, de publier ce que nous avons vu et entendu ; or il est juste d'obéir à Dieu plutôt qu'aux hommes. En vain les veut-on faire passer pour des insensés et pour des hommes pris de vin. Si c'est ivresse, reprend saint Pierre, d'accomplir les oracles des prophètes, pensez de nous ce qu'il vous plaira ; mais au moins savez-vous ce que Joël a prédit : que Dieu, dans les derniers temps, répandra son Esprit sur toute chair? Or, c'est ce que nous vérifions actuellement en confessant Jésus-Christ; et bien loin de rougir de cette ivresse, nous nous en faisons une gloire. Qui s'explique de la sorte, Chrétiens? sont-ce des hommes pleins de zèle? Non, dit saint Chrysostome, c'est le zèle même; c'est le Saint-Esprit qui se sert de l'organe des hommes pour faire connaître Jésus-Christ, pour justifier la sainteté de Jésus-Christ, pour établir la foi de la divinité de Jésus-Christ, pour confirmer ses miracles, pour autoriser sa doctrine, pour fonder son Eglise, et la religion qu'il a apportée au monde. Car c'est cet Esprit, disait le Sauveur, qui me glorifiera par sa venue : Ille me clarificabit (1). Ce n'est pas vous,
1 Joan., XVI, 14.
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ajoutait-il à ses disciples, qui parlerez pour moi; votre témoignage, quoique vrai, n'aurait pas assez de poids : c'est l'Esprit de votre Père qui parlera en vous et par vous : Non enim vos estis qui loquimini, sed Spirits Patris vestri qui loquitur in vobis (1).
Non-seulement le Saint-Esprit fait parler les apôtres en apôtres, mais, par le plus grand miracle qui fut jamais, il leur fait entreprendre et exécuter des choses tellement au-dessus des forces humaines, qu'on est obligé de s'écrier : Digitus Dei est hic (2) ! C'est le doigt de Dieu qui agit ici. Ecoutez-moi. Ce sont de pauvres pêcheurs, des hommes sans talent, sans crédit, sans nom, des hommes que l'on regarde comme le rebut du monde : Tanquam purgamenta hujus mundi (3), mais qui, possédés de cet Esprit, se proposent de changer et de réformer le monde. Qu'ont-ils pour venir à bout d'un tel dessein? quels trésors possèdent-ils? par quels conseils agissent-ils? de quelles armes usent-ils? point d'autres armes pour eux que la force de votre Esprit, o mon Dieu, par qui ils triomphent de tout. Non, Chrétiens, ce n'est ni par l'évidence des mystères qu'ils annoncent, puisque ce sont des mystères incompréhensibles ; ni par la douceur et le relâchement de la morale qu'ils prêchent, puisque c'est une morale qui combat tous les sens; ni par les artifices et les charmes d'une éloquence étudiée, puisqu'ils n'ont jamais fait d'autre étude que celle de leur profession. Cependant tout se soumet à eux, ou plutôt à la loi qu'ils publient, les savants et les ignorants, les peuples les plus polis et les nations les plus barbares, les princes et les sujets, les grands et les petits. Elle passe par leur ministère, cette loi nouvelle : au delà des mers ; elle pénètre jusque dans les lieux les plus inaccessibles; elle s'établit dans les provinces, dans les royaumes, dans les empires ; et jamais ces fameux conquérants, que l'histoire profane a tant vantés, dont elle a tant exalté les faits héroïques, dont elle a voulu éterniser les noms par de si magnifiques éloges, avec toute leur puissance et tous leurs préparatifs, avec les plus florissantes armées, n'ont pu porter, je ne dis pas plus loin, mais même aussi loin leurs conquêtes. Ce n'est pas que les apôtres n'aient eu bien des persécutions, bien des contradictions à soutenir : mais, par un dernier effet de la force du Saint-Esprit, ils sont à l'épreuve de tout, ils méprisent les tourments et la mort, ils se glorifient dans les fers, ils embrassent
20. — 2 Exod., VIII, 19. — 3 1 Cor.,
IV, 13.
leurs croix ; souffrir et mourir pour Jésus-Christ, ce sont leurs plus chères délices. Demeurons-en là, et n'entrons point dans un détail qui serait infini. Voilà, mes chers auditeurs, les excellentes et divines opérations de l'Esprit de Dieu, non-seulement dans les premiers disciples du Sauveur, mais dans toutes les âmes justes ; et voilà par où nous apprendrons si c'est cet Esprit qui nous anime, et s'il nous a communiqué cette force dont les apôtres furent tout à coup revêtus.
Car pour réduire tout ceci à quelque chose de pratique, croire qu'on a reçu l'Esprit de Dieu, et n'oser se déclarer pour Dieu, et se taire quand il faudrait parler, et demeurer oisif quand il faudrait agir, et craindre de s'exposer ou de se commettre quand il faudrait se sacrifier; croire qu'on a reçu l'Esprit de Dieu, et ne rien faire pour Dieu, et être languissant dans le service de Dieu, et n'avoir nul zèle pour les intérêts de Dieu, et ne rien entreprendre pour la gloire de Dieu ; croire qu'on a reçu l'Esprit de Dieu, et ne se résoudre jamais à rien endurer pour Dieu, et trouver pour Dieu tout difficile et tout impossible, et ne vouloir pour Dieu ni se mortifier, ni se vaincre, ni se contraindre, ce serait une erreur grossière. Non, Chrétiens, ne nous aveuglons pas jusques à ce point. Le Saint-Esprit est essentiellement ferveur et amour. Or l'amour, dit saint Grégoire, pape, opère de grandes choses partout où il est; et s'il n'opère rien, ce n'est plus amour : Magna operatur amor ubi est; si magna non operatur, amor non est. Faisons-nous donc autant qu'il nous convient, une sainte pratique de tout ce que pratiquèrent les apôtres. Si nous avons reçu le don de Dieu et le Saint-Esprit comme eux, commençons à parler comme eux, à agir comme eux; et quand la Providence l'ordonnera , soyons prêts à souffrir comme eux. En vrais disciples du Sauveur, pleins de son Esprit, confessons hautement son nom, ne rougissons point de son Evangile, rendons-lui dans le monde des témoignages dignes de notre foi ; expliquons-nous dans les occasions; n'ayons point, quand il est question de la cause de Dieu, de lâches complaisances pour les hommes; ne donnons point cet avantage à l'impiété, qu'elle nous rende timides et muets ; mais confondons-la par une sainte, quoique modeste , liberté. On dira que nous sommes imprudents; on a bien tenu des apôtres d'autres discours et plus injurieux , sans que leur zèle en ait été refroidi. Ne nous contentons pas de parler ; travaillons
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pour Dieu avec courage ; intéressons-nous dans tout ce qui regarde son culte, sa religion, sa loi, son Eglise. Dans l'étendue de notre pouvoir, à proportion de nos talents, formons pour lui des desseins et des entreprises. Ne nous rebutons point des obstacles qu'il y aura à surmonter : l'Esprit de Dieu nous donnera des forces, et il nous fera vaincre le monde. Nous aurons des contradictions à essuyer, il faudra livrer des combats, peut-être nous en coûtera-t-il des persécutions : eh bien ! nous nous ferons de tout cela, comme les apôtres, une consolation et un mérite. A quoi connaîtra-t-on que nous avons reçu le Saint-Esprit, si ce n'est par notre constance à soutenir ces sortes d'épreuves?
Adhuc loquente Petro, cecidit Spiritus Sanctus super omnes qui audiebant verbum (1) ; Comme Pierre parlait encore, rapporte saint Luc, le Saint-Esprit descendit sur tous ceux qui écoutaient sa parole. Que ne puis-je, mes chers auditeurs, obtenir pour vous et pour moi le même miracle! Faites, Seigneur, que ce que je dis ne soit pas un simple souhait; donnez bénédiction à ma parole, ou plutôt à la vôtre; répandez sur toute cette assemblée la plénitude de votre Esprit. Et vous, ô Esprit de mon Dieu, principe de toutes les grâces, auteur de toute sainteté, venez nous éclairer et nous fortifier ; venez sanctifier cette maison qui vous est dévouée, et qui ne veut être gouvernée que par vous, parce que tout autre esprit que vous ne la maintiendrait pas dans l'ordre qui y règne, et dans cette parfaite charité qui y a toujours entretenu la paix de Dieu. Vous nous mettez ici devant les yeux un exemple aussi éclatant qu'édifiant, seul capable
1 Act., X, 44.
de nous convaincre du souverain empire que vous avez sur les esprits et sur les cœurs : une dos plus grandes reines du monde, sanctifiée par la pratique de toutes les vertus chrétiennes, qui, dans l'élévation de son rang, a su conserver l'esprit d'une profonde humilité, d'une solide piété, d'une sainte et exacte régularité; une reine qui a tout sacrifié, et qui s'est sacrifiée elle-même pour sa religion ; une reine victime de sa foi, et persuadée de la vérité catholique, jusqu'à la défendre aux dépens de trois royaumes ; une reine dont les malheurs n'ont ni ébranlé la constance, ni ralenti le zèle; enfin, une reine qui sert aujourd'hui de spectacle au monde, aux anges et aux hommes, mais encore plus à Dieu qui l'éprouve; voilà, divin Esprit, ce que nous regardons comme un chef-d'œuvre de votre grâce : et telle est aussi, Madame, l'heureuse et glorieuse destinée de votre Majesté. Dieu vous a choisie pour être une preuve, mais une preuve illustre et mémorable de la toute-puissance de son Esprit. Il vous a choisie pour allier dans votre personne toute la perfection du christianisme avec toute la grandeur du siècle. Il vous a remplie de l'Esprit de vérité, de l'Esprit de sainteté, de l'Esprit de force, pour faire de vous un modèle des plus héroïques vertus. C'est ce qui nous inspire pour votre Majesté une si profonde vénération ; c'est ce qui nous fait espérer que la suite réparera les pertes passées; que Dieu, selon le mot du Sage, vous ayant trouvée digne de lui dans l'affliction, non-seulement vous consolera, vous relèvera, vous glorifiera sur la terre, mais vous couronnera dans le ciel, où nous conduise, etc.
TRÈS-SAINTE TRINITÉ
TRÈS-SAINTE TRINITÉ
SERMON SUR LA TRÈS-SAINTE TRINITÉ.
ANALYSE.
Sujet. Au nom du Père, du Fils, et du Saint-Esprit.
Voilà, en trois paroles, le sommaire de notre foi. C'est à Dieu à nous éclairer, pour pouvoir parler dignement de ce grand Mystère et en tirer de salutaires instructions.
Division. Croire un Dieu en trois personnes, c'est le plus grand hommage de foi qu'une créature puisse rendre à Dieu : première partie ; croire un Dieu en trois personnes, c'est le plus grand sujet de confiance que la créature puisse avoir en son Dieu : deuxième partie ; croire un Dieu en trois personnes, c'est avoir devant les yeux le plus puissant motif et le plus excellent modèle de la charité, qui doit tous nous unir en Dieu et selon Dieu : troisième partie.
Première partie. Croire un Dieu en trois personnes, c'est le plus grand hommage de foi que la créature paisse rendre à Dieu. Je ne puis me former de Dieu une plus haute idée que quand je reconnais qu'il est incompréhensible. Ur, dans qnel mystère Dieu est-il plus incompréhensible à l'homme? n'est-ce pas dans la Trinité? D'où il s'ensuit que je ne puis plus exalter de ma part le souverain être de Dieu, que par la créance de cette ineffable Trinité.
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Que fais-je quand je crois un Dieu en trois personnes? je lui fats un sacrifice de la plus noble partie de moi-même, qui est ma raison; et comment le fais-je? de la manière la plus excellente et la plus héroïque; et en quoi consiste-t-il? le voici. Je crois un mystère dont je n'ai nulle expérience, et dont il m'est impossible d'avoir la moindre idée avant que Dieu me l'ait révélé : et quand Dieu me l'a révélé, je le crois de telle sorte, que ma raison ne peut s'en faire juge, ni l'examiner; enfin, ce qui fait la perfection de mon sacrifice, je crois ce mystère, quoiqu'il semble répugner positivement à ma raison.
Telle est notre foi. Nous la professons de bouche, nous disons assez que nous serions prêts à mourir pour la défendre : mais il ne s'agit point présentement de mourir pour la foi ; il s'agit de la soutenir et de l'honorer par l'innocence et la pureté de nos mœurs. Souvenons-nous que nous adorons une Trinité dont le caractère propre et essentiel est la sainteté.
Deuxième partie. Croire un Dieu en trois personnes, c'est le plus grand sujet de confiance que la créature puisse avoir en sou Dieu. Quand on nous instruit au christianisme, par où commence-t-on? par ce qu'il y a de plus relevé et de plus difficile à croire, qui est le mystère de la Trinité. Pourquoi s'attache-t-on d'abord a cet article? parce que c'est le fondement de toute notre espérance; car je ne puis être sauvé sans la foi d'un Dieu en trois personnes : comme cette foi demande un plus grand effort de notre part, aussi la profession que nous en faisons est-elle d'un plus grand mérite; et Dieu nous dit alors ce qu'il dit à Abraham : Quia fecisti hanc rem, multiplicabo semen tuum. De là vient que cette formule de foi que nous prononçons en confessant la Trinité, et qui est conçue en ces termes : Au nom du Père, du Fils, et du Saint-Esprit, est si sainte et si vénérable dans notre religion. De là vient que nous la mettons à la tète de toutes nos actions, afin qu'elle les sanctifie et qu'elle les rende méritoires. Pratique qui nous est venue des apôtres, et que l'Eglise observe solennellement et constamment dans tous ses divins offices. Si nous l'avions jusqu'à présent observée nous-mêmes dans le même esprit et avec la même piété que l'Eglise, combien de mérites aurions-nous acquis devant Dieu?
Quand, à l'heure de notre mort le prêtre priera pour nous, quel nom emploiera-t-il pour rendre ses vœux plus efficaces? Les noms du Père, du Fils, et du Saint-Esprit. Et quand, s'adressant à Dieu, il lui recommandera l'âme du mourant, de quelle raison se servira-t-il? De celle-ci : Quoi qu'il ait péché, Seigneur, il a confessé voire auguste Trinité.
Troisième partie. Croire un Dieu en trois personnes, c'est avoir devant les yeux le plus puissant motif et le plus excellent modèle de la charité qui doit nous unir en Dieu et selon Dieu. 1° La foi de la Trinité est le motif et comme le lien substantiel de la charité qui doit être entre nous; 2° le mystère de la Trinité en est encore le grand modèle que Jésus-Christ nous a donné dans son Evangile.
1° La foi de la Trinité doit être le lien de notre charité mutuelle. Ainsi l'enseigne saint Paul : Puisque vous n'avez tous qu'un même Dieu, disait-il aux premiers fidèles, que vous n'avez tous qu'une même foi, que vous n'avez tous qu'un même baptême, et que vous ne faites tous qu'un même corps, qui est l'Eglise, n'est-il pas juste que vous n'ayez tous qu'un même esprit? Au nom de qui avez-vous été baptisés, ajoutait le même apôtre, pour arrêter certaines discordes? n'est-ce pas au nom du Père, du Fils, et du Saint-Esprit, et cette unité de religion ne doit-elle pas former entre vous l'union des cœurs? Ainsi l'ont compris les hérétiques mêmes : dès là qu'ils font secte et qu'ils composent une Eglise prétendue, ils commencent à s'entr'aider.
2° Le mystère de la Trinité est le grand modèle de notre charité. Que demandait Jésus-Christ à son Père pour ses disciples ? Qu'ils ne fussent qu'un entre eux, comme le Père et le Fils, dans l'auguste Trinité, ne sont qu'un. Dans cette Trinité adorable, point d'intérêts différents, point de sentiments opposés, point de volontés contraires. Nous formons-nous sur ce modèle?
In nomine Patris, et Filii, et Spiritus sancti.
Au nom du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit. (Saint Matth., chap. XXVIII, 19.)
Voilà, Chrétiens, en trois paroles, le sommaire de notre foi, le fondement de notre religion, le caractère de notre profession, le plus auguste de nos mystères. Le Sauveur du monde en a fait une partie essentielle du premier de tous les sacrements ; il a voulu qu'il entrât presque dans la composition de tous les autres ; la primitive Eglise s'en servait comme d'un sceau public et universel, pour distinguer les fidèles; et c'est pour nous conformer à ses sentiments que nous le mettons à la tête de toutes nos actions, voulant qu'elles soient autant de témoignages du culte que nous rendons à l'adorable et très-sainte Trinité. Aussi est-ce de cette foi, dit saint Augustin, que nous regardons comme le plus précieux trésor de l'Eglise ; cette foi qui justifie les pécheurs , qui sanctifie les justes, qui baptise les catéchumènes, qui couronne les martyrs, qui consacre les prêtres, qui sauve tout le monde. Cependant, mes chers auditeurs, à quoi m'engage la fête et la solennité de ce jour ? Le prophète Jérémie disait à Dieu : Seigneur, je suis un enfant qui ne fait encore que bégayer, et qui ne sait pas expliquer ses pensées : comment voulez-vous que je parle à votre peuple et que je lui annonce votre loi ? Mais, lui répondit le Dieu d'Israël, ne crains point, c'est moi qui t'envoie ; et puisque je t'envoie, je te soutiendrai dans l'exercice de ton ministère : je te mettrai dans la bouche ce que tu auras à dire, et je serai au même temps dans les cœurs de ceux qui t'écouteront, pour les disposer à te donner une attention favorable. Voilà, mes Frères, ce qui fait aujourd'hui toute ma confiance. J'ai à vous entretenir du plus profond et du plus impénétrable mystère ; mais deux choses me rassurent, l'ordre de Dieu, et votre disposition: l'ordre de Dieu, qui me commande de vous parler ; et la disposition où vous êtes de recevoir, avec une réflexion toute particulière, sa sainte parole. Implorons néanmoins, pour traiter ce grand sujet, le secours du ciel, par l'intercession de Marie. Ave, Maria.
Pour parler utilement, Chrétiens, du mystère de la très-sainte Trinité, et pour le rapporter , autant qu'il est possible , à l'édification de nos mœurs , voici trois propositions que j'avance d'abord , et qui feront le sujet et le partage de ce discours. Je dis que la
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profession que nous faisons dans le christianisme, de croire en un seul Dieu une trinité de personnes, est l'acte le plus glorieux à Dieu que notre foi soit capable de produire : première proposition ; je dis que c'est le fondement le plus essentiel et le plus solide de toute notre espérance : seconde proposition ; et enfin je dis que c'est le lien de la charité qui doit régner entre les hommes, mais particulièrement entre les fidèles : troisième proposition. La première vous montrera ce que nous faisons pour Dieu, en confessant le mystère de la Trinité; la seconde, ce que nous faisons pour nous-mêmes ; et la troisième, ce que nous devons faire les uns pour les autres. Croire un Dieu en trois personnes, c'est le plus grand hommage de foi que la créature puisse rendre à Dieu : ce sera la première partie. Croire un Dieu en trois personnes , c'est le plus grand sujet de confiance que la créature puisse avoir en son Dieu : ce sera la seconde. Croire un Dieu en trois personnes, c'est avoir devant les yeux le plus puissant motif et le plus excellent modèle de la charité qui doit tous nous unir en Dieu et selon Dieu : ce sera la dernière. Tout ceci est moral, et mérite toute votre attention.
PREMIÈRE PARTIE.
De tous les mystères de notre religion, il n'y en a pas un où Dieu soit plus incompréhensible à l'homme que le mystère de la Trinité ; d'où je conclus qu'il n'y en a aucun dont la créance et la profession soit plus honorable et plus glorieuse à Dieu. Car il est certain que nous ne nous formons jamais d'idées plus hautes ni plus dignes de la grandeur de Dieu, que quand nous avouons qu'il est incompréhensible ; et la plus excellente protestation que je lui puisse faire, et que vous puissiez tous lui faire avec moi, c'est sans doute celle-ci : Non, mon Dieu, je ne vous comprends pas, et je ne suis pas capable de vous comprendre. Quand j'épuiserais toutes les forces et toutes les puissances de mon âme, quand j'y emploierais toutes celles des anges , quand tous les dons de la grâce et de la gloire me seraient communiqués, quand je vous verrais aussi parfaitement que les bienheureux et que l'humanité de Jésus-Christ même : non, Seigneur, je ne vous comprendrais jamais, et ma connaissance sera toujours autant éloignée de vous que le fini l'est de l'infini. Si je vous comprenais, mon Dieu, vous ne seriez plus ce que vous êtes , ou bien je ne serais plus ce que je suis : mais en ne vous comprenant pas, je reconnais que vous êtes mon Dieu et que je suis votre créature : car, comment pourrais-je mieux expliquer l'un et l'autre, et d'une manière plus avantageuse à votre divinité, qu'en disant que vous êtes ce que je ne puis comprendre, et ce qui ne peut jamais être compris? Bien plus, dit saint Augustin (écoutez, Chrétiens, une belle remarque de ce Père), à proprement parler, l'unique chose que nous pouvons connaître de Dieu et que nous pouvons lui attribuer, c'est cette qualité d'incompréhensible : Tunc vere aliquid de Deo coqnoscimus, quum ipsum comprehendere non possumus. Dans tout le reste nos esprits se perdent, dans tout le reste nous nous égarons souvent, sur tout le reste nous sommes en danger de tomber dans l'erreur. Quand nous disons : Dieu est puissant, Dieu est juste, Dieu est saint, Dieu est miséricordieux ; dans la rigueur des termes , toutes ces propositions ne seraient pas convenables, si nous n'ajoutions ou si nous ne supposions l'incompréhensibilité de Dieu pour les modifier. Afin qu'elles soient exactement vraies, il faut dire, ou du moins sous-entendre : Dieu est puissant, mais d'une puissance que je ne comprends pas; Dieu est juste, mais d'une justice tout autre que je ne la connais ; Dieu est saint, mais d'une sainteté qui passe toutes les vues de mon esprit. Il en faut donc toujours revenir à son incompréhensibilité, et se réduire au sentiment de saint Augustin, que là où Dieu nous paraît plus incompréhensible, c'est là que nous le connaissons mieux, là que nous sommes plus en état de le glorifier, là que notre foi lui rend un témoignage plus parfait. Or, je vous demande, dans quel mystère de la religion chrétienne Dieu est-il plus incompréhensible à l'homme? n'est-ce pas dans la Trinité? Que concevons-nous dans ce mystère, sinon que nous n'y concevons rien? Et c'est pourquoi les prophètes , qui en ont eu les premières révélations, lui ont toujours donné ce caractère, nous le représentant tantôt comme une lumière inaccessible, tantôt comme une obscurité impénétrable, tantôt comme un abîme sans fond, pour nous signifier que la trinité des Personnes divines est le grand mystère de l'incompréhensibilité de Dieu : d'où il s'ensuit que je ne puis plus exalter de ma part, ni plus relever le souverain être de Dieu, que par la créance de cette ineffable Trinité.
N'en demeurons pas là. Que fais-je, Chrétiens, quand je crois un Dieu en trois personnes? Je lui fais un sacrifice : et de quoi ? de
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la plus noble partie de moi-même, qui est ma raison ; et comment le fais-je? de la manière la plus excellente et la plus héroïque : et en quoi consiste-t-il? le voici. Je crois un mystère dont je n'ai nulle expérience, et dont il m'est impossible d'avoir la moindre idée, avant que Dieu me l'ait révélé ; et quand Dieu me l'a révélé, je le crois de telle sorte que ma raison ne peut s'en faire juge, ni l'examiner; enfin, ce qui fait la perfection de mon sacrifice, je crois ce mystère, quoiqu'il semble répugner positivement à ma raison. N'est-ce pas là tout l’effort que la raison humaine peut faire pour Dieu? ne sont-ce pas tous les droits auxquels elle peut renoncer ? et n'est-ce pas surtout dans ce mystère qu'elle y renonce pleinement, et qu'elle se sacrifie tout entière? car il n'en est pas de même des autres : je connais mille choses de Dieu, indépendamment des révélations de Dieu. Quand Dieu ne m'aurait jamais parlé, je sais qu'il est sage, je sais qu'il a une providence, je sais que le monde est gouverné par lui : toutes les créatures me le disent ; je n'ai qu'à ouvrir les yeux, j'en ai des preuves sensibles. Et en cela la foi ne marche point devant la raison, mais elle la suit; elle ne lui apprend rien de nouveau, quoiqu'elle le lui apprenne mieux : elle augmente ses lumières et les perfectionne, mais elle les suppose en les perfectionnant : je crois ce que je savais déjà en partie. Mais qu'en Dieu il y ait trois différentes personnes; que la première s'appelle Père, la seconde Verbe, et la troisième Saint-Esprit ; que le Fils soit engendré par la connaissance féconde que Dieu a de soi-même, et que le Saint-Esprit procède du Père et du Fils par voie d'amour ; ce sont des secrets dont je ne découvre aucun vestige dans l'univers, et dont tous les hommes n'auraient pu même former de conjectures , si Dieu ne les en avait instruits. On dit qu'un philosophe païen en a eu autrefois quelque connaissance ; mais si cela est, saint Augustin répond qu'elle lui était venue du commerce avec les Juifs. C'est donc à la foi seule que je suis obligé de m'en rapporter touchant ce mystère. Mais quand ce mystère m'est révélé de Dieu parla foi, puis-je raisonner, puis-je discourir, puis-je occuper mon esprit à le connaître et à en chercher les principes? Non, Chrétiens, cela n'est point du ressort de ma raison. Dans le mystère de l'incarnation, je le puis faire : supposé la foi que le Verbe se soit fait chair, mon esprit y trouve je ne sais combien de convenances admirables. Je dis qu'il n'y avait qu'un Dieu qui pût satisfaire à Dieu pour le péché; or ce Dieu ne pouvait satisfaire, sans se faire homme : ainsi je raisonne alors sur la foi. Quoique la foi précède mon raisonnement, mon raisonnement ne laisse pas de venir ensuite au secours de la foi. Mais quand il s'agit de l'auguste mystère de la Trinité, d'une essence indivisible en plusieurs personnes, du Père qui n'est pas plus que le Fils, du Fils qui n'a nulle dépendance de son Père, du Saint-Esprit qui est l'amour substantiel de l'un et de l'autre : c'est là que notre raison demeure, qu'elle s'humilie, qu'elle se couvre de ses ailes, comme ces anges que vit le Prophète; qu'elle s'interdit tout examen, toute réflexion, toute curiosité. Tout ce qu'elle fait, c'est de reconnaître son ignorance : et cet aveu, dans la pensée d'un Père, est la seule confession véritable de la Trinité.
Ce qui met le comble au sacrifice que je fais à Dieu, en croyant la Trinité, c'est que je me soumets à croire un mystère qui paraît choquer la raison même, et contredire toutes ses lumières. Car il faut que je croie que trois personnes divines, celle du Père, celle du Fils, et celle du Saint-Esprit, n'étant qu'une même chose avec l'essence de Dieu, je dis une même chose indivisible sans composition, sans partie, sont néanmoins distinguées entre elles. Voilà, si j'ose parler ainsi, la pierre de scandale pour l'homme ; voilà la plus apparente contradiction qui se rencontre dans tous nos mystères. Mais c'est de là même aussi que notre foi tire sa perfection, quand nous disons à Dieu : Oui, Seigneur, je crois tout ce que vous m'avez révélé de cet incompréhensible mystère ; ma raison semble ;d'abord s'y opposer, mais je la désavoue , mais je la renonce, mais je vous l'immole aux pieds de vos autels. Je crois, mon Dieu, votre unité et votre Trinité tout ensemble , et je crois l'une et l'autre dans la même disposition de cœur que s'il fallait mourir. En vertu de cette foi, dont je fais ici profession, je voudrais pour la défendre, donner ma vie et verser mon sang : et comme vous êtes trois dans le ciel dont je reçois aujourd'hui le témoignage, le Père, le Verbe et le Saint-Esprit, aussi voudrais-je, Seigneur, être en état de vous rendre sur la terre les trois témoignages dont parle le bien-aimé disciple , le témoignage de l'esprit, le témoignage de l'eau, et le témoignage du sang. Voilà ce que nous disons, Chrétiens; mais savez-vous ce que Dieu nous répond? Il est important que je vous le fasse entendre. Non, non, nous dit-il, il ne s'agit plus de mourir, ni de perdre la vie : je voulais des martyrs
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autrefois pour fonder ma religion ; mais maintenant les choses ont changé : ce n'est plus dans la persécution, mais dans la paix, qu'il faut prouver votre foi ; ce n'est plus sur des échafauds, ni sur des roues, mais dans les pratiques d'une vie commune et ordinaire, qu'il faut faire paraître ce que vous êtes ; ce n'est plus devant les juges et les tyrans qu'il faut me confesser, mais au milieu de vos proches et de vos amis; ce n'est plus le témoignage du sang que je vous demande, mais le témoignage de l'esprit. Ne pensez donc point à ce que vous feriez, s'il y avait encore des persécuteurs dans le monde : il n'y en a plus, il est permis de se déclarer, et commencez à le faire par la sainteté de votre vie, par l'innocence et la pureté de vos mœurs. En effet, Chrétiens, nous nous flattons, en formant ces résolutions imaginaires, de confesser notre foi à quelque prix que ce fût, et en disant comme nous disons quelquefois : Je souffrirais plutôt mille morts que de la trahir, cette foi : car nous la trahissons à toute heure; et, ce qui est plus déplorable, nous la trahissons pour un vil intérêt, pour un moment de plaisir, pour contenter un désir, une passion honteuse ; et fout ce grand zèle n'est qu'en spéculation et en idée, n'est que sous des conditions chimériques, n'est que pour des occasions et des conjonctures où nous ne trouverons jamais rien de réel, ni rien de présent.
Ah ! Chrétiens, la belle parole que celle d'un saint évoque, en parlant des premiers martyrs : Ils ne savaient pas disputer des choses de la foi, disait Pacien, évêque de Barcelone ; mais ils savaient bien souffrir et mourir pour la foi : Sciebant mori, et non sciebant disputare. Mais de nous, on peut dire à notre confusion tout le contraire : nous savons disputer des choses de la foi, mais nous ne savons ni mourir ni vivre pour la foi. Jamais tant de raffinements, jamais tant de contestations ni tant de disputes, jamais tant de liberté qu'il y en a aujourd'hui à s'expliquer sur les mystères de la foi et de la religion, et néanmoins jamais si peu de foi et de religion : pourquoi ? parce qu'il n'y a rien qui soit plus capable de détruire la religion et la foi que cette vanité dont on se pique, et ce prétendu mérite qu'on se fait d'en savoir raisonner. Ceux dont parle Pacien se contentaient de savoir deux choses, qui étaient de croire et de mourir. Ils bornaient là toute leur science; et nous, nous savons toutes choses hors ces deux-là, parce que nous ne voulons croire que ce qui nous plaît, et que nous ne voulons pas d'ailleurs nous faire la moindre violence pour pratiquer ce que nous croyons. Ceux-là savaient mourir pour la foi : Sciebant mori ; et nous , avec toute notre subtilité, nous n'avons pas encore appris à vivre selon la foi, car nous nous disons chrétiens , et nous vivons en païens ; et par cette alliance que nous faisons dans nous-même d'un certain paganisme d'actions et de vie avec le christianisme de profession et de créance, nous formons un monstre pire que le paganisme même, puisqu'il ajoute à tous les désordres de celui-ci la profanation de l'autre. Voilà, mes chers auditeurs , la réflexion que je vous prie de faire en la présence de Dieu. Souvenez-vous que vous adorez une Trinité dont le caractère propre et essentiel est la sainteté ; et qu'il n'y a point de sainteté , quelque éminente qu'elle puisse être, à laquelle nous ne devions aspirer, pour nous rendre de dignes adorateurs de cette auguste Trinité. Pour l'adorer en esprit et en vérité, il faut, par proportion, être saint comme elle ; car ce sont là les adorateurs que le Père demande : Nam et Pater tales quœrit, qui adorent eum (1). Voilà ceux qu'il cherche, et il ne se tiendra jamais vraiment adoré par d'autres : Nam et Pater tales quœrit. C'est un Dieu saint, et il veut être servi par des saints. Le premier ange ne le fut pas : et ce Dieu de sainteté n'a pu souffrir qu'il fût du nombre de ceux qui l'adorent, et il aime mieux en être blasphémé dans l'enfer, que d'en être loué dans le ciel. Or, il n'est pas probable qu'il en doive user autrement à l'égard des hommes. Avançons ; et après avoir vu comment la confession de la Trinité est le plus grand hommage de foi que la créature rende à son Dieu, voyons encore comment c'est le plus grand sujet de confiance qu'une créature puisse avoir en ce même Dieu : c'est la seconde partie.
DEUXIÈME PARTIE.
II y a, Chrétiens, dans notre religion , une chose bien particulière , et que vous n'avez peut-être jamais remarquée. Quand on nous instruit au christianisme, et qu'on nous donne les premiers éléments de la foi, par où commence-t-on ? Par ce qu'il y a de plus relevé et de plus difficile à croire, qui est le mystère de la Trinité. Dans les sciences humaines, on enseigne d'abord les choses les plus communes et les plus aisées, et puis on élève peu à peu l'esprit aux plus obscurs et aux plus sublimes. Mais quand il s'agit de la science d'un chrétien, la première leçon, c'est le précis de toutes les obscurités qui s'y rencontrent; il faut, pour
1 Joan., IV, 23.
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ainsi dire, que la foi fasse son apprentissage par son chef-d'œuvre, savoir, par la confession d'un Dieu en trois personnes. Vous voulez apprendre à un enfant les principes de la doctrine chrétienne : c'est un enfant, il ne sait pas encore raisonner, à peine a-t-il l'usage de la parole ; cependant que lui dites-vous ? Trois Personnes et un seul Dieu, voilà l'instruction que vous lui faites. Mais c'est l'instruction la moins proportionnée à son esprit, mais c'est celle dont il est le moins capable, mais c'est celle par où finissent les plus savants théologiens! il n'importe, c'est à cela qu'il faut s'attacher avant tout le reste ; et pourquoi? Ah ! Chrétiens, en voici la raison : parce que la foi des trois Personnes divines est le fondement de toute notre espérance, la source de tous nos mérites, le principe de toute sainteté, et, pour m'expliquer dans les termes du concile de Trente, le commencement et la racine de toute la justification des hommes : Initium et radix totius justificationis nostrœ. Peut-on être sauvé sans la foi ? Non.
Mais quelle est la foi essentielle et nécessaire? Celle de la Trinité. Tous les autres mystères de la créance catholique, hors l'incarnation du Verbe, n'ont pas le même avantage. Je pourrais absolument les ignorer, et me sauver : pour celui-ci, qui comprend un Dieu en trois personnes, si je l'ignore, je n'ai rien à attendre de Dieu ; et si je le crois, j'en espère tout. J'avoue, Chrétiens, et je L'ai dit, que ce premier acte de religion par lequel nous confessons que trois ne font qu'un, est le plus grand effort de la foi ; mais c'est pour cela même que Dieu en a fait dépendre notre bonheur. Il voyait bien la violence qu'il y aurait à se faire pour assujettir nos esprits à ce mystère : et voilà pourquoi il a arrêté, dans le conseil de sa sagesse, que la foi de ce mystère serait le principe de tous nos mérites devant lui, et de notre éternelle prédestination.
Et en cela, dit saint Chrysostome, Dieu nous a traités avec la même bonté dont il usa autrefois envers son serviteur Abraham. Ce patriarche, vous le savez, s'était mis en devoir de sacrifier son propre fils, malgré les répugnances que la nature formait dans son cœur. Il était prêt à frapper le coup ; mais Dieu en fut touché, et ne voulut pas avoir moins de libéralité pour Abraham , qu'Abraham n'avait eu pour lui de fidélité. Quia fecisti hanc rem, et non pepercisti unigenito tuo propter me, multiplicabo semen tuum (1) ; Parce que tu as fait cela, lui dit le Seigneur, et que tu n'as pas épargné ton
1 Genes., XXII, 16.
unique pour moi, je multiplierai ta postérité, je te comblerai de bénédictions, je te ferai le plus riche et le plus puissant de la terre ; et cette obéissance que tu m'as rendue sera suivie de toutes sortes de prospérités. C'est ainsi que Dieu dit aujourd'hui à un chrétien : Parce que tu as cru un mystère si fort au-dessus de toi et de toutes les idées humaines : Quia fecisti hanc rem; et que tu as sacrifié ton unique, c'est-à-dire ton esprit et ta raison : Et non pepercisti unigenito tuo; c'est pour cela que je te remplirai de grâces, que je multiplierai le mérite de tes actions, que je t'adopterai parmi mes enfants, que je t'enrichirai de vertus, que je te sanctifierai et que je te glorifierai. Car cette foi que tu as professée est le petit grain de l'Evangile, lequel ayant pris racine dans ton cœur, poussera ses branches jusqu'à la hauteur du ciel, et produira tous les fruits de gloire que tu dois recueillir dans l'éternité. Et voilà, Chrétiens, pourquoi la formule de foi que nous prononçons en confessant la Trinité, et qui est conçue en ces termes : Au nom du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit, est si sainte, si auguste, si vénérable dans notre religion. Voilà pourquoi, selon l'institution de Jésus-Christ, elle entre dans presque tous les sacrements de la loi de grâce. Car, si nous sommes régénérés dans le baptême, c'est au nom du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit; si nous sommes fortifiés parla grâce de la confirmation, c'est au nom du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit; si nos péchés nous sont remis par la pénitence, c'est au nom du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit ; si nous sommes consacrés par le caractère de l'ordre, c'est au nom du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit ; si nous recevons la bénédiction des prêtres, des pasteurs, des prélats, c'est au nom du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit : pour nous apprendre, dit saint Augustin , que dans le christianisme il n'y a point de grâce, point de salut, point de justification que par la foi de la Trinité.
De là vient aussi que, suivant la sainte et religieuse coutume , nous mettons à la tète de toutes nos actions cette profession de foi ; n'entreprenant rien, n'exécutant rien, que nous n'ayons auparavant marqué sur nous le signe de la croix, avec ces paroles : Au nom du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit, reconnaissant que le mérite de notre action dépend de là, et que sans cette foi tout ce que nous allons faire serait inutile, rejeté de Dieu et perdu pour le ciel. Pratique qui nous est venue des apôtres, dont la tradition est constante, que les fidèles
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ont toujours gardée, et que nos hérétiques n'ont pu condamner sans faire paraître qu'ils étaient déterminés à condamner tout. Car enfin, qu'y a-t-il de plus conforme à l'esprit chrétien, que ce saint exercice d'invoquer la Trinité, et de nous imprimer nous-mêmes sur le front le signe de notre salut au commencement de chaque action? cela néanmoins leur déplaît, et un des articles de leur prétendue réforme a été d'en abolir l'usage : mais c'est pour cela même que l'Eglise a témoigné encore plus de zèle à le retenir et à l'observer. C'est pour cela qu'elle commence ses divins offices par la foi du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit; que toutes les prières qu'elle adresse à Dieu par forme de demande, expriment toujours ces trois divines personnes ; qu'elle ne chante pas un psaume, une hymne, un cantique, sans les conclure par là ; que plus de cent fois le jour elle nous oblige, nous qui sommes les ministres de ses autels, a répéter ce sacré verset : « Gloire au Père, au Fils, et au Saint-Esprit! » parce qu'elle sait bien que nous ne pouvons rien dire à Dieu de plus agréable, ni qui soit plus propre à lui gagner le cœur, et que cette prière seule a plus de vertu et plus de force que toutes les autres pour nous sanctifier. Ainsi elle voudrait que nous pussions la faire continuellement, et que jour et nuit notre bouche fût occupée à dire : Gloire au Père, gloire au Fils, gloire au Saint-Esprit! à l'exemple de ce saint solitaire qui, s'étant placé sur une haute colonne, où il demeura plusieurs années, n'avait point d'autre exercice que celui-là.
Ah ! Chrétiens, permettez-moi de prendre ici occasion de vous instruire sur un point d'une grande utilité, quoique peut-être vous ne l'estimiez pas tel. Si toutes les fois que vous et moi nous avons prononcé ces vénérables paroles : Gloire au Père, au Fils, au Saint-Esprit; ou celles-ci : Au nom du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit, nous l'avions fait avec le même respect et la même affection que ce saint anachorète, combien de mérites aurions-nous acquis devant Dieu ! si nous étions bien remplis de cette pensée, moi qui vous parle, et vous qui m'écoutez, nous les dirions sans cesse par une solide dévotion, et comptez quel fonds de richesses spirituelles elles nous produiraient. Car ces courtes paroles renferment les actes les plus méritoires de toute la religion. Mais parce que, si nous les disons, c'est sans réflexion et avec une imagination égarée, pensant à tout autre chose, ou ne pensant à rien, nous avons beau les dire, et confesser ainsi la Trinité, peut-être ne nous ont-elles pas procuré un seul degré de grâce. Ce qui doit encore plus nous toucher, c'est qu'en prononçant ces paroles sans attention , nous faisons injure aux trois Personnes à qui elles s'adressent : non-seulement nous ne louons pas la Trinité, mais nous la déshonorons; non-seulement nous perdons ce trésor de grâce que nous pouvions acquérir, mais nous amassons contre nous un trésor de colère. Car ces noms de Père, de Fils et de Saint-Esprit sont des noms divins, des noms de gloire et de majesté, des noms terribles à l'enfer, des noms souverainement respectables pour nous , et par conséquent qui ne doivent jamais passer par notre bouche sans que notre esprit et notre cœur les accompagnent. Que dis-je? ce sont des noms encore plus aimables que redoutables, des noms de salut, et par là même plus dignes de l'attention de nos esprits et des sentiments affectueux de nos cœurs. Appliquez-vous, Chrétiens, à ma pensée. Quand nous nous trouverons au lit de la mort, et que le prêtre, dans les derniers moments de notre vie, viendra soutenir notre âme prête à paraître devant Dieu, et former des vœux pour elle, quel nom emploiera-t-il pour rendre ses vœux plus efficaces? Les noms du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit. Proficiscere, anima christiana (1) ; Partez, âme chrétienne, dira le ministre de l'Eglise; partez, au nom du Père qui vous a créée, au nom du Fils qui vous a rachetée , au nom du Saint-Esprit qui vous a sanctifiée ! Noms tout-puissants pour mettre en fuite les légions infernales, pour rendre inutiles tous leurs efforts, et pour attirer sur nous, dans ce passage si dangereux, les grâces et les secours du ciel. Il y a plus encore : car quand ensuite le même ministre, s'adressant à Dieu, lui recommandera l'âme du mourant, de quelle raison se servira-t-il pour toucher en sa faveur la divine miséricorde? Peut-être, mes chers auditeurs, n'y avez-vous jamais fait réflexion, peut-être ne l’avez-vous jamais entendue; mais elle est capable de réveiller toute votre confiance, et de vous inspirer un zèle tout nouveau pour l'honneur de l'adorable Trinité. Ecoutez-la : Licet enim peccaverit, tamen Patrem, et Filium, et Spiritum Sanctum non negaviti sed credidit (2). Ah! Seigneur, s'écriera le prêtre du Dieu vivant, il est vrai, c'est pour un pécheur que j'implore votre clémence; il n'a pas été exempt des faiblesses humaines, et le poids de sa fragilité l'a fait tomber : mais du reste, vous
1 Ex
Ord. comm. anim. — 2 Ibid.
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savez, mon Dieu, que, tout pécheur qu'il est, il a confessé votre auguste Trinité ; qu'il a reconnu !e Père, le Fils, et le Saint-Esprit : Tamen Patrem, et Filium, et Spiritum Sanctum non negavit, sed creditat ; vous savez qu'il s'est intéressé à la gloire de ces trois divines Personnes, et qu'en vous adorant, ô souverain Auteur du monde, il les a fidèlement et religieusement adorées : Et zelum Dei in se habuit ; et Deum, qui fecit omnia, fideliter adoravit (1). Voyez-vous, Chrétiens , comment la confession de la Trinité, mais une confession respectueuse, une confession religieuse, est un des plus grands sujets de confiance que la créature puisse avoir en son Créateur? Finissons; et pour dernière leçon, apprenons encore comment la confession de cette même Trinité est le motif le plus puissant et le plus excellent modèle de la charité chrétienne : c'est la troisième partie.
TROISIÈME PARTIE.
Toutes choses, Chrétiens, nous prêchent la charité que nous nous devons les uns aux autres ; mais rien ne nous la prêche plus hautement que la Trinité des Personnes divines. Vous me demandez pourquoi? Pour deux raisons qui nous sont marquées dans l'Ecriture, et qui toutes deux portent un certain caractère de l'Esprit de Dieu. La première, parce que la foi de la Trinité est le motif et comme le lien substantiel de la charité qui doit être entre nous ; et la seconde, parce que le mystère de la Trinité en est encore le grand modèle que Jésus-Christ nous a donné dans son Evangile. Deux raisons, mes chers auditeurs, dignes de toutes vos réflexions, et infiniment capables de vous exciter à la pratique de cette vertu.
Je dis que la créance de la Trinité doit être le lien de notre charité mutuelle ; c'est saint Paul qui nous l'enseigne. Car, dit-il, c'est la foi de ce mystère qui nous unit tous dans un même corps de religion. Ecoutez-le, Chrétiens, parler lui-même , ce docteur des nations. Ah ! mes Frères, disait-il aux Ephésiens , je vous conjure, moi qui suis captif pour Jésus-Christ : Obsecro vos, ego vinctus in Domino (2); et de quoi? de vous aimer les uns les autres, de vous supporter les uns les autres : Supportantes invicem in charitate (3). Ayez du zèle pour conserver parmi vous cette unité d'esprit qui est le principe de la véritable paix : Solliciti servare unitatem spiritus in vinculo pacis (4). Et
1 Ex Ord. comm. anim. — 2 Ephes., IV, 1. — 3
Ibid., 2.— 4 Ibid., 3.
quel motif leur en donnait-il? sur quoi fondait-il cette obligation? le voici. Car enfin, mes Frères, ajoute l'Apôtre, vous n'avez tous qu'un même Dieu, vous n'avez tous qu'une même foi, vous n'avez tous qu'un même baptême, vous ne faites tous qu'un même corps, qui est l'Eglise : n'est-il donc pas juste que vous ayez tous le même esprit ? Unum corpus et unus spiritus, unus Dominus, una fides, unum baptisma (1). C'est-à-dire, quelle indignité, que nous unissant tous, comme nous faisons, pour honorer le même Dieu, nous ne soyons pas unis sur tout le reste, dans ce même Dieu, dans ce même Seigneur, nous reconnaissons un Père dont nous sommes tous les enfants, un Fils dont nous sommes tous les frères, un Saint-Esprit dont nous sommes tous animés : Unus Dominus.
Or quel monstre , qu'étant tous enfants d'un même père , nous vivions ensemble comme des étrangers ; qu'étant tous frères du même Fils de Dieu, on ne voie parmi nous nulle marque de fraternité ; que voulant tous avoir le même Saint-Esprit, nous fassions paraître des sentiments si opposés ? Mais ce que j'admire, poursuivait saint Paul, selon la paraphrase de saint Chrysostome expliquant ce passage, c'est que, ayant bien pu nous accorder tous sur un point aussi difficile que la foi de ces trois adorables personnes, Père, Fils et Saint-Esprit, nous contestions tous les jours sur des bagatelles qui font le sujet de nos inimitiés. S'il y avait quelque chose où nous dussions avoir de la peine à convenir, et où l'on put craindre que les esprits ne fussent divisés, c'était la créance d'un Dieu en trois personnes. Cependant nous le croyons, nous en faisons tous la même profession, nous renonçons à tous les doutes et à toutes les difficultés que notre esprit pourrait former; et cela, disons-nous, pour ne pas troubler l'unité de la foi : Una fides. Eh! Chrétiens, n'est-il donc pas étrange que nous rompions celle de la charité sur des sujets de nulle conséquence, et que nous entretenions des animosités et des haines qui détruisent absolument une des vertus fondamentales du christianisme?
Tel était le raisonnement de l'apôtre saint Paul pour convaincre les Ephésiens : Unus Dominus, una fides ; raisonnement qu'il fait encore tant valoir dans une autre de ses Epîtres, où, s'adressant aux chrétiens de Corinthe, il leur dit : Qu'est-ce que j'entends, mes Frères? on me rapporte qu'il y a des cabales parmi vous, qu'il y a des schismes et des factions !
1 Ephes., IV, 4.
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l'un tient le parti de Paul, l'autre d'Apollo, celui-ci de Pierre : mais quoi ! est-ce au nom de Pierre, est-ce au nom d'Apollo, est-ce au nom de Paul que vous avez été baptisés? Numquid in nomine Pauli baptizati estis (1) ? Je remercie Dieu de ce que je n'ai baptisé personne chez vous, de peur qu'on ne dise que vous êtes baptisés en mon nom : Gratias ago Deo, quod neminem vestrum baptizavi, ne quis dicat quod in nomine meo baptizati estis (2). C'est au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit que vous avez reçu le baptême, tous dans la même forme, tous avec le même caractère, tous par l'efficace et la vertu de la même Trinité. Or, cela étant, vous avez tous un engagement indispensable à vivre dans le même esprit, et vous oubliez ce que vous êtes quand vous laissez naître parmi vous des discordes. Remarquez-vous , Chrétiens , comment saint Paul fondait le devoir de la charité sur la foi de la Trinité ? Una fides, unum baptisma. En effet, s'il y a un motif qui doive nous engager à nous aimer fraternellement, c'est cette unité de créance et de foi. Comme la différence de religion a toujours été, pour ainsi dire, la glaive de division parmi les hommes, jusqu'à rompre entièrement les liens les plus inviolables de la nature, aussi de tout temps a-t-on considéré l'unité de religion comme le plus sacré nœud de l'amitié. Il n'est pas jusques à nos hérétiques qui ne le pensent de la sorte. Dès là qu'ils font secte, et qu'ils composent une Eglise prétendue, ils commencent à s'entr'aider. Vous en êtes témoins, mes chers auditeurs, et vous savez comment ils sont unis ensemble, comment ils prennent les intérêts les uns des autres, comment ils se prêtent secours dans leurs besoins, comment leurs pauvres sont assistés, comment ils visitent leurs malades. Qui fait cela? ce n'est pas l'unité de la foi, puisque hors de l'Eglise ils ne peuvent avoir la foi ; qui donc? l'unité d'erreur, l'unité de mensonge, l'unité de schisme. Ce petit troupeau où ils sont tous ramassés, voilà ce qui les lie, voilà ce qui arrête toutes leurs querelles, voilà ce qui termine tous leurs différends, voilà pourquoi ils s'appellent frères et se comportent en frères. Quelle honte, que l'unité de la foi où nous vivons fasse moins sur nous, que ne fait sur eux l'unité d'une fausse réforme? 11 en va néanmoins ainsi : ils s'unissent, et nous nous divisons ; ils se rendent des offices de frères, et nous nous traitons souvent en ennemis : ils le voient, ils s'en étonnent, ils en sont scandalisés, ils nous le
1 1 Cor., I, 13. — 2 Ibid.,
15.
reprochent même. Or, à qui est-ce de faire cesser ce reproche, qu'à nous-mêmes? et il cessera dès que la charité entrera dans nos cœurs ; car toutes ces haines, toutes ces envies, tous ces désirs de vengeance, tous ces mépris que nous faisons du prochain, toutes ces paroles aigres et piquantes qui nous échappent, tout cela s'évanouirait bientôt, si nous avions la vraie charité. La foi d'un Dieu en trois personnes en doit être le motif, et j'ajoute qu'elle nous en présente encore le plus parfait modèle.
Quand je vous ai dit, mes Frères, en d'autres discours, que le Fils de Dieu nous avait obligés à nous aimer les uns les autres comme il nous a aimés : Mandatum novum do vobis, ut diligatis invicem, sicut dilexi vos (1); vous ne croyiez pas que la charité pût être portée plus haut. Cet amour d'un Dieu sacrifié pour le salut des hommes vous paraissait le dernier terme où l'amour du prochain put s'élever. Mais voici quelque chose encore de plus grand : car il faut nous aimer comme les trois personnes de la Trinité s'aiment, comme le Père aime le Fils, comme le Fils aime le Père, comme le Père et le Fils s'aiment dans le Saint-Esprit. Tel est l'exemplaire qui nous est aujourd'hui proposé : Inspice, et fac secundum exemplar (2). Et par qui nous est-il proposé? Par Jésus-Christ même, l'oracle et la sagesse de Dieu. Pater sancte, disait-il, parlant à son Père, serva eos in nomine tuo quos dedisti mihi, ut sint unum sicut et nos (3); Mon Père, je vous offre tous mes élus, tous mes fidèles, tous ceux que vous m'avez donnés à instruire : conservez-les par votre grâce, afin qu'ils soient un comme vous et moi. Que veut-il dire, et comment arriverons-nous à cette perfection ? Le Père et le Fils ne font qu'un même Dieu dans la Trinité ; le Fils est consubstantiel au Père, le Père est la même substance que le Fils : quelle charité nous peut unir de la sorte? Ah ! répond saint Augustin, ce que le Sauveur du monde a voulu nous faire entendre, c'est que nous devons être parfaitement unis de cœur et de volonté; que nous devons être, par grâce et par imitation, ce que les trois divines Personnes sont par la nécessité de leur être ; que, comme il n'y a rien qui ne soit commun entre elles, aussi la charité du christianisme doit nous faire renoncer à tous nos intérêts propres; que de même que le Fils de Dieu disait à son Père : Pater, omnia mea tua sunt, et tua mea sunt (4); Tout ce qui est à
40. — 3 Joan., XVII, 11. — 4 Ibid.,
10.
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moi est à vous, et tout ce qui est à vous est à moi ; de même il faut que nous soyons prêts à dire à nos frères : Ces biens que Dieu m'a donnés sont pour vous aussi bien que pour moi ; et ces misères que vous souffrez sont les miennes aussi bien que les vôtres. Que serait-ce que le christianisme, si cette charité y régnait ? que serait-ce que tant de familles, si les pères et les enfants, si les maîtres et les domestiques, si le mari et la femme, si les frères et les sœurs gardaient entre eux ce parfait accord? Au lieu de ces troubles qui y mettent la confusion, au lieu de ces procès qui les désolent, au lieu de ces éclats scandaleux qui les décrient, elles se soutiendraient, et dans un repos inaltérable elles goûteraient toutes les douceurs d'une paix chrétienne. Alors, plein de consolation, j'aurais de quoi vous féliciter, et je m'écrierais avec le Prophète : Quam bonum et quam jucundum habitare fratres in unum (1) ! Quel bonheur pour ces chrétiens, quel bonheur pour ces maisons, de vivre dans une concorde qui y entretient le calme, et qui y fait fleurir la piété !
Mais que voyons-nous? Tout le contraire, et c'est ce que nous ne pouvons assez déplorer. Point d'union dans le christianisme , et même entre ceux que les lois de la nature les plus inviolables et les plus sacrées devraient tenir étroitement liés les uns aux autres; je veux dire, point d'union : entre qui? souvent entre des proches, souvent entre des frères et des sœurs, souvent entre des pères et des enfants. Je dis plus : Point d'union, souvent entre des ministres de Jésus-Christ, qui, par état néanmoins et par profession, doivent être des ministres de paix; souvent entre des personnes consacrées au Dieu de la paix par les vœux les plus solennels, portant le même habit et vivant sous la même règle. Voilà ce que nous voyons : et pourquoi ? parce que nous ne savons pas, ou plutôt parce que nous ne voulons pas nous former sur le grand modèle que la foi nous met devant les yeux. Prenez garde : dans l'adorable Trinité, point de sentiments opposés; ce que veut une Personne divine, les autres le veulent; mais parmi nous, ce sont des contradictions éternelles; soit bizarrerie d'humeur, soit malignité de naturel, soit hauteur d'esprit et fausse gloire qu'on se fuit de ne céder jamais, quel que puisse être le principe du mal, on a ses idées particulières, et l'on veut qu'elles prévalent à tout, on a ses caprices, et Ton veut qu'ils soient suivis en tout. Et parce que nous ne trouvons
1 Psal., CXXXII, 1.
pas toujours des gens assez dociles pour s'asservir à nos caprices et à nos idées ; parce que chacun, au contraire, prétend dominer, se faire écouter, l'emporter ; de là les contestations et les disputes, de là les guerres qui commencent par l'esprit et qui finissent par le cœur, de là les aigreurs, et une maligne détermination à se butter toujours les uns contre les autres. C'est assez qu'un tel ait parlé de telle manière, pour engager un tel à tenir un langage tout différent; c'est assez que celui-ci estime telle chose, pour porter celui-là à la condamner : comme si l'on n'avait point d'autre règle ou pour penser, ou pour agir, qu'une aveugle obstination à ne s'accommoder au gré de personne, et à ne convenir avec personne. Dans l'adorable Trinité, point d'intérêts séparés; mais parmi nous mille intérêts qui nous divisent. On ne pense qu'à soi-même, on n'a égard qu'à soi-même, on rapporte tout à soi-même. Et comme cet intérêt propre, à quoi l'on est résolu de ne rien refuser, ne peut souvent s'accorder avec l'intérêt du prochain, il n'y a point d'injustice et de violence à quoi l'on ne se porte, pour écarter ou pour détruire tout ce qui pourrait faire obstacle et arrêter les desseins qu'on a formés. De là les mauvais tours, les trahisons, les faux rapports, les médisances, les calomnies, les chicanes, les procès, toutes les vexations qu'inspire la cupidité et qui ruinent la charité. C'est sur quoi l'Apôtre s'expliquait encore avec tant d'éloquence et tant de zèle en parlant aux Corinthiens. Il avait appris qu'ils s'appelaient les uns les autres devant les tribunaux de la justice pour terminer leurs différends; et là-dessus que leur disait-il? Ah! mes Frères, que ne souffrez-vous plutôt l'injure qu'on vous fait? Quare non magis injuriant accipitis (1)?
Que ne souffrez-vous plutôt Je dommage que vous recevez? Quare non magis fraudem patimini (2) ? Mais bien loin, poursuivait le saint Apôtre, d'être ainsi disposés à pardonner et à souffrir, vous vous outragez mutuellement, et vous travaillez à vous entre-détruire : Sed vos injuriam facitis et fraudatis (3). Ce qui le touchait davantage, et ce qu'il leur reprochait plus vivement, c'est que des frères, que des chrétiens, se traitassent de la sorte : Et hoc fratribus (4).
Comme s'il leur eût dit : Que des païens aient ensemble des démêlés, je n'en suis point surpris; ils ont des dieux qui leur en donnent l'exemple : mais nous qui, dans le Dieu que nous adorons, avons le modèle de la plus parfaite unité, d'une
1 Cor.,
VI, 7. — 2 Ibid. — 3 Ibid., 8. — 4 Ibid.
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unité constante, d'une unité indivisible, d'une unité éternelle, qu'on nous voie former entre nous des partis, des intrigues, des cabales; que pour les moindres intérêts, et pour de viles prétentions dont nous ne voulons rien relâcher, on voie des fidèles s'élever contre des fidèles, parler contre des fidèles, agir contre des fidèles : Et hoc fratribus ; c'est ce qui m'étonne, et ce qui ne s'accorde pas avec le caractère de leur religion.
Appliquons-nous à nous-mêmes ces reproches, chrétiens auditeurs ; car ils ne nous conviennent que trop : et en quels termes se fût exprimé saint Paul, s'il eût été témoin de notre conduite, je veux dire de nos animosités, de nos envies, de nos ressentiments, de nos vengeances, de tant d'éclats scandaleux, qui font le sujet des entretiens du monde, et que le monde lui-même est le premier à condamner? C'est à vous, ô Dieu de la charité et de la paix, c'est à vous à maintenir parmi nous l'une et l'autre, ou plutôt à les y rétablir, car elles ne sont que trop altérées! Père tout-puissant, vous avez formé nos cœurs, et vous êtes toujours maître de les tourner comme il vous plaît ! Fils égal à votre Père, et éternel comme lui, mais fait chair pour nous, vous nous avez rassemblés sous une même loi, et c'est une loi d'amour! Esprit-Saint, vous êtes l'amour substantiel du Père et du Fils, et c'est par vous que la charité est répandue dans les âmes ! Trinité souverainement adorable et aimable, c'est de votre sein que nous sommes tous sortis, et c'est dans votre sein que vous voulez tous nous rappeler ! Unissez-nous sur la terre, comme nous devons l'être dans l'éternité bienheureuse, où nous conduise, etc.
TRÈS-SAINT SACREMENT
TRÈS-SAINT SACREMENT
SERMON SUR LE TRÈS-SAINT SACREMENT.
ANALYSE.
Sujet. Ma chair est vraiment une viande.
Une viande sacramentelle, une viande qui, toute matérielle qu'elle est, a la vertu de nous conserver la grâce, c'est ce qui en fait l'excellence. Telle est la chair du Fils de Dieu.
Division. La gloire du corps de Jésus-Christ, c'est d'avoir été donné à l'Eglise dans le saint sacrement de l'autel : première partie ; la gloire de l'Eglise, c'est d'avoir reçu et de posséder le corps de Jésus-Christ dans ce sacrement : deuxième partie.
Première partie. La gloire du corps de Jésus-Christ, c'est d'avoir été donné à l'Eglise dans le saint sacrement de l'autel. Il était juste que Jésus-Christ travaillât à honorer sa chair, et deux raisons l'y obligeaient : 1° l'honneur qu'il avait fait à cette chair de contracter avec elle une alliance si étroite dans son incarnation ; 2° les humiliations extrêmes à quoi il l'avait réduite dans sa passion. Or, c'est dans la divine Eucharistie qu'il l'élève jusqu'à être l'aliment de nos âmes, et que, toute matérielle qu'elle est, il lui donne la vertu de vivifier nos esprits.
Après cela faut-il s'étonner que Jésus-Christ nous ait proposé son corps à adorer dans nos temples? car nous l'y adorons, disent saint Ambroise et saint Augustin : deux témoignages bien puissants contre les hérétiques. C'est pour cela même aussi que l'Eglise a institué cette fête, que nous célébrons à l'honneur du corps de Jésus-Christ.
Mais pourquoi cette cérémonie, de porter en pompe le corps du Fils de Dieu? C'est 1° en mémoire de ce qu'il se porta lui-même, quand il distribua à ses apôtres sa chair et son sang; 2° en action de grâces de ce qu'il allait lui-même autrefois parcourant les villes et les bourgades ; 3° pour lui faire une réparation authentique des opprobres qu'il souffrit dans les rues de Jérusalem, lorsqu'il fut traîné de tribunal en tribunal ; 4° pour lui faire honneur, dit le cardinal Du Perron, de toutes les victoires qu'il a remportées sur l'hérésie dans le sacrement de son corps; 5° pour lui faire comme une amende honorable de tant d'outrages qu'il a reçus et qu'il reçoit sans cesse, des mauvais chrétiens, dans l'Eucharistie. Quel doit donc être, pendant cette octave, l'occupation d'une âme fidèle? d'entrer dans les sentiments de l'Eglise, et d'honorer avec elle la chair du Rédempteur.
Deuxième partie. La gloire de l’Eglise, c'est d'avoir reçu et de posséder le corps de Jésus-Christ dans le sacrement de l'autel. Car c'est par là, 1° qu'elle est honorée de la présence réelle d'un Dieu; 2° qu'elle est honorée de ses entretiens et de sa familiarité la plus intime; 3° qu'elle est même honorée de l'union la plus parfaite avec lui, puisque ce Dieu-Homme, par le moyen de son sacrement, s'unit aux fidèles, qui sont les membres de l'Eglise, et vient demeurer en eux : tellement que, dans la pensée des Pères, l'Eucharistie est pour nous comme une extension du mystère de l'incarnation; 4° qu'elle est enfin nourrie de son corps et de son sang adorable.
De tout ceci nous devons remporter deux sentiments : 1° de respect et de vénération pour l'Eglise, 2° de zèle pour l'innocence et la pureté de nos corps. Respect et vénération pour l'Eglise; car pouvons-nous l'honorer assez après que Jésus-Christ l'a tant honorée ? Cependant, c'est nous-mêmes tous les jours qui la déshonorons. Zèle pour l'innocence et la pureté de nos corps, puisqu'en vertu de la communion, ils deviennent les sanctuaires vivants et les membres de Jésus-Christ même. Quelle indignité donc et quelle horreur de les profaner par des excès honteux !
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Caro mea vere est cibus.
Ma chair est vraiment une viande. (Saint Jean, chap. VI, 56.)
C'est ainsi que le Sauveur du monde faisait en deux mots l'éloge de son corps adorable; et c'est, Chrétiens, de cette chair toute sainte et toute divine que j'ai moi-même à vous entretenir. Ce n'est point de la personne de Jésus-Christ; ce n'est ni de sa divinité, ni de son âme, mais de sa chair : Caro mea. Et pour en venir d'abord au point que j'ai entrepris de traiter, remarquez, s'il vous plaît, avec moi, que, dans les paroles de mon texte, le Fils de Dieu, voulant recommander son corps aux Juifs, ne leur dit pas que c'est le temple du Saint-Esprit, que c'est le sanctuaire de Dieu, que c'est le chef-d'œuvre des mains et de la toute-puissance du Seigneur, mais que c'est une nourriture et une viande : Caro mea vere est cibus. Cependant, cet état de viande et d'aliment n'est-il pas le plus imparfait? Il est vrai, mes chers auditeurs, si nous l'entendons de cette viande commune qui sert à réparer les forces et à soutenir la vie naturelle de nos corps ; mais une viande sacramentelle, une viande qui, toute matérielle qu'elle est, a la vertu de nous conférer la grâce, de nous donner une vie surnaturelle et toute spirituelle, de nous purifier, de nous sanctifier, c'est ce qui nous la doit rendre infiniment précieuse , et ce qui en fait l'excellence. Vierge sainte, c'est dans vos chastes entrailles que ce sacré corps fut conçu ; votre chair innocente et pure a été la chair de Jésus-Christ, et la chair de Jésus-Christ a été la vôtre ; c'est par l'opération de l'Esprit céleste que cet ineffable mystère s'est accompli, et c'est auprès de ce divin époux que j'implore votre assistance, en vous disant : Ave, Maria.
Le dessein que je me propose dans ce discours vous surprendra peut-être , Chrétiens ; mais j'ose dire que si vous voulez vous appliquer à le bien comprendre, il vous paraîtra très-convenable au mystère de ce jour, et qu'il remplira parfaitement l'idée que vous avez de cette fête. Je veux vous montrer que c'est aujourd'hui par excellence la fête du corps de Jésus-Christ : Festum corporis Christi. Car c'est le titre qu'elle porte, et sous lequel elle a été instituée ; et mon dessein est de vous justifier ce titre, en vous faisant voir que le corps de Jésus-Christ ne pouvait être plus honoré qu'il l'est par le mystère de la divine Eucharistie : c'est là ma proposition générale. Il faut seulement la réduire à quelques points particuliers, et la partager. Or pour cela, je considère le corps de Jésus-Christ en deux manières ; ou plutôt, je trouve que Jésus-Christ a, tout à la fois, et un corps naturel, et un corps mystique. Son corps naturel, c'est sa propre chair, cette chair dont il s'est revêtu pour nous ; et son corps mystique, c'est l'Eglise, qu'il s'est unie et incorporée selon la doctrine de saint Paul. Je dis donc que c'est aujourd'hui la grande fête de l'un et de l'autre : pourquoi ? parce que c'est aujourd'hui tout ensemble le triomphe de la chair de Jésus-Christ, et le triomphe de l'Eglise de Jésus-Christ. Le Sauveur du monde ne pouvait faire plus d'honneur à sa chair que de l'établir, comme il a fait, en sacrement, et en sacrement le plus auguste de notre religion, qui est l'Eucharistie. Et j'ajoute que ce même Sauveur du monde ne pouvait faire plus d'honneur à son Eglise, qu'en lui laissant sa chair établie de la sorte, et comme érigée en sacrement. Ainsi l'Eglise et la chair de Jésus-Christ sont-elles honorées réciproquement l'une par l'autre. Car, la gloire du corps de Jésus-Christ, c'est d'avoir été donné à l'Eglise dans le saint sacrement de l'autel : vous le verrez dans la première partie. Et la gloire de l'Eglise, c'est d'avoir reçu et de posséder le corps de Jésus-Christ dans ce sacrement : ce sera la seconde partie. Quoique ce soit là un éloge plutôt qu'une instruction, nous pourrons néanmoins en tirer de solides conséquences pour l'édification de nos âmes. Commençons.
PREMIÈRE PARTIE.
Il était juste que la chair de Jésus-Christ fût honorée , et que Jésus-Christ travaillât lui-même à lui faire rendre les hommages qui lui sont dus. Deux grandes raisons l'y obligeaient. Premièrement, l'honneur qu'il avait fait à cette chair de contracter une si étroite alliance avec elle, et de l'unir à sa personne divine dans l'incarnation; et secondement, les humiliations extrêmes à quoi il l'avait réduite dans sa passion. Avez-vous jamais pris garde, Chrétiens, aune belle parole de saint Jean, pour exprimer le grand mystère de l'incarnation du Verbe? Il ne dit pas que le Verbe s'est fait homme , il ne dit pas qu'il s'est allié à une nature intelligente et spirituelle comme les anges, il ne dit pas qu'il a pris une âme telle que la nôtre ; mais il dit simplement que le Verbe s'est fait chair : Et Verbum caro factum est (1). Eh quoi ! reprend saint Augustin, la chair de l'homme est ce qu'il y a dans l'homme de plus imparfait;
1 Joan., 1, 14.
c'est en quoi l'homme est semblable aux bêtes : pourquoi donc rapportera la chair seule cet étonnant mystère de l'union qui s'est faite entre l'homme et Dieu? Ah ! répond ce saint docteur, c'est pour vous apprendre ce que Dieu a fait pour nous, ce qu'il a voulu être pour nous, jusqu'à quel point il s'est anéanti pour nous ; puisque étant Dieu, il a bien daigné se faire chair. Il est vrai, Chrétiens; mais c'est par là même aussi que le Saint-Esprit nous a fait comprendre ce qu'il était important que nous sussions, quelle est la dignité de la chair de Jésus-Christ, puisqu'en conséquence de ces divines paroles : Et Verbum caro factum est, on peut dire, selon tous les principes de la théologie et de la foi, que la chair de Jésus-Christ a été la chair d'un Dieu, qu'elle a subsisté de la substance d'un Dieu, qu'elle a fait partie d'un tout, qui était Dieu; et que comme le Verbe, en s'incarnant, est devenu chair : Et Verbum caro factum est, ainsi la chair de l'homme, par l'incarnation, est devenue la chair d'un Dieu. De là, concluons qu'il n'y a donc point de gloire, point de culte , qu'on ne doive à la chair de Jésus-Christ ; et que Jésus-Christ même, après une si noble alliance, n'en pouvait trop faire pour honorer sa chair.
D'autant plus qu'il la réduisit dans sa passion aux dernières humiliations. Car, c'est cette chair vénérable qui fut comblée pour nous d'ignominies et d'opprobres, c'est elle qui fut déchirée de fouets, c'est elle qui fut profanée par les mains des bourreaux ; et, pour tout dire en un mot, c'est elle, si j'ose user ici de cette manière de parler, qui fit tous les frais de notre rédemption. Ce ne fut point l'âme de Jésus-Christ qui servit de victime pour notre salut ; ce fut son corps, ce fut sa chair virginale. Ce fut elle qu'il immola sur l'autel de la croix ; elle était sainte, et il en fit un anathème et un sujet de malédiction ; elle était digne de tous les respects des hommes, et il permit qu'elle fût exposée à toutes leurs insultes. Il fallait donc qu'il la récompensât et qu'il l'honorât autant qu'elle avait été humiliée, ou plutôt, autant qu'il l'avait lui-même humiliée. Or c'est justement ce que Jésus-Christ a fait dans la divine Eucharistie; voilà la fin qu'il s'est proposée dans l'institution de ce mystère, et voilà aussi pourquoi nous célébrons aujourd'hui la fête de son corps.
En effet, Chrétiens, l'Eucharistie seule fait plus d'honneur à la chair de Jésus-Christ que tous les autres mystères glorieux de cet Homme-Dieu : et quand il sortit du tombeau, la gloire qu'il communiqua à son corps ne fut point comparable à celle qu'il lui avait donnée, et qu'il lui donne encore tous les jours dans son saint sacrement. Cette proposition vous paraît nouvelle; mais écoutez-moi, en voici la démonstration. J'avoue, mes Frères, que Jésus-Christ, sortant du tombeau, donna à sa chair d'admirables qualités : impassibilité, subtilité, agilité, lumière et splendeur; mais après tout, ces qualités n'ont rien qui surpasse Tordre de la créature ; au lieu qu'ici, c'est-à-dire dans l'adorable Eucharistie, la chair du Sauveur est élevée à un ordre tout divin, elle y prend un être, elle y acquiert des propriétés, elle y fait ce que Dieu seul peut faire. Et quoi? il faudrait un discours entier pour vous l'expliquer. Je m'arrête à ce qu'il y a de plus essentiel, et à ce qui doit le plus vous toucher. Je ne vous dis point que cette chair bienheureuse possède une espèce d'immensité dans l'auguste sacrement de l'autel, puisqu'il est certain qu'elle n'y est bornée par aucun espace, et qu'en vertu de ce mystère elle peut être tout à la fois dans tous les lieux du monde; qualité propre de Dieu. Je ne vous dis point qu'elle y devient toute spirituelle, mais bien autrement que dans sa résurrection, puisque la chair de Jésus-Christ est dans l'hostie à la manière des esprits, tout en tout, et tout en chaque partie ; autre qualité miraculeuse. Je laisse ce qu'a remarqué l'abbé Rupert, qu'elle est comme éternelle et incorruptible dans ce sacrement, parce qu'elle y sera jusqu'à la consommation des siècles ; ou plutôt, Chrétiens, qu'elle y meurt tous les jours, mais d'une mort mille fois plus merveilleuse que l'immortalité même dont elle jouit dans le ciel, puisque c'est pour y renaître continuellement par les paroles de la consécration. Tout cela, autant d'effets de la toute-puissance divine pour honorer le corps du Sauveur.
Mais le grand miracle, et celui qui comprend tous les autres, et celui que Jésus-Christ nous a marqué plus expressément dans l'Evangile, et celui à quoi les hommes font moins de réflexion, et celui qui devrait être plus médité, et celui que je trouve incontestablement le plus glorieux à la chair du Fils de Dieu, je l'ai dit, et il faut le développer davantage, c'est que la chair de Jésus-Christ, dans l'Eucharistie, est l'aliment de nos âmes. Quoiqu'elle ne soit qu'une substance terrestre et matérielle, elle a la vertu de vivifier nos esprits. Au lieu que naturellement c'est l'esprit qui doit vivifier la chair, ici c'est la chair qui, par un
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prodige bien surprenant, vivifie l'esprit, et qui le soutient, et qui l'anime, et qui lui sert de nourriture pour le conserver. Car prenez garde, je vous prie (c'est la réflexion de saint Ambroise) : quand le Fils de Dieu parlait aux Juifs de ce sacrement, il ne leur disait pas : Ego sum cibus ; Je suis la viande ; mais il leur disait : Caro mea vere est cibus ; Ma chair est la viande dont il faut que vous soyez spirituellement nourris. Ce n'est point l'âme, ce n'est point la divinité de Jésus-Christ qui fait notre aliment spirituel dans l'Eucharistie, c'est sa chair : Caro mea. Si la divinité et l'âme s'y trouvent, c'est, comme parle l'école, par concomitance : ce qui nous nourrit, et ce qui nous est directement donné en qualité de nourriture, c'est la chair de cet Homme-Dieu, dont notre âme est sustentée, fortifiée, et, pour me servir du mot de Tertullien, engraissée. Or, quel honneur pour une chair, que ce soit elle qui nous rende tout spirituels, elle qui nous communique la grâce, et qui nous fasse vivre de la vie de Dieu même ! Oui, Chrétiens, je le répète, ce miracle seul élève la chair du Sauveur du monde à un ordre surnaturel et divin : car il n'y a que la chair d'un Dieu qui puisse opérer de telles merveilles ; et Dieu prenant une chair, ne pouvait plus l'honorer qu'en lui donnant la force et la vertu de les produire. Or, tout cela convient à la chair de Jésus-Christ dans l'Eucharistie, et c'est ce que l'Eglise exprime en un mot, lorsqu'elle nous la présente par les mains des prêtres : Corpus Domini nostri Jesu Christi custodiat animam tuam in vitam œternam ; Reçois, Chrétien, nous dit-elle, reçois le corps de ton Seigneur et de ton Dieu: et pourquoi? afin qu'il conserve ton âme pour la vie éternelle. Voyez-vous, mes chers auditeurs, l'inestimable prérogative du corps de Jésus-Christ ? Dans l'ordre de la nature, c'est à l'âme de conserver le corps : mais dans l'ordre de la grâce, c'est le corps de Jésus-Christ qui conserve notre âme ; et cet ordre, qui est un ordre de grâce pour nous, est pour le corps de Jésus-Christ un ordre de gloire, mais de la gloire la plus éminente et la plus sublime.
Après cela, faut-il s'étonner que Dieu, par une conduite pleine de sagesse, et par une disposition de sa Providence, nous ait proposé ce corps à adorer dans nos temples? A qui rendrons-nous plus justement le culte de l'adoration, qu'à une chair qui est le principe de notre vie et de notre immortalité; et où l'adorerons-nous avec plus de raison que dans son sacrement, puisque c'est là que Dieu l'a rendue toute-puissante pour nous animer de la vie de la grâce, et nous vivifier selon l'Esprit? Oui, mes Frères, dit saint Ambroise, nous adorons encore aujourd'hui la chair de notre Rédempteur, et nous l'adorons dans les mystères qu'il a institués lui-même, et qui se célèbrent tous les jours sur nos autels. Voilà, Chrétiens, des paroles bien pressantes contre nos hérétiques, et qui de tout temps les ont jetés dans un étrange embarras. Cette chair de Jésus-Christ, continue saint Ambroise, a été formée de la terre aussi bien que la nôtre, et la terre est appelée dans l'Ecriture l'escabeau des pieds de Dieu ; mais cet escabeau, considéré dans la personne du Sauveur et dans le sacrement de sa chair, est plus vénérable que tous les trônes des rois, et c'est pour cela que nous l'adorons. Je ne savais pas, ajoute saint Augustin, ce que Dieu voulait dire par son Prophète, quand il nous ordonne d'adorer l'escabeau de ses pieds, qui est la terre : Adorate scabellum pedum ejus (1) ; et je ne comprenais pas comment cela se pouvait faire sans impiété : mais j'en ai trouvé le secret et le mystère dans le sacrement de Jésus-Christ. Car, c'est ce que nous faisons tous les jours, lorsque nous mangeons sa chair, et qu'avant que de la manger nous l'adorons, non-seulement sans superstition, mais avec tout le mérite de la foi, parce que cette chair, étant un aliment de salut, quoiqu'elle soit de terre et l'escabeau même des pieds de Dieu, il faut l'adorer : et bien loin que nous péchions en l'adorant, ce serait un crime de ne l'adorer pas : Et quia illam carmin manducandam nobis ad salutem dédit, nemo autem illam manducat nisi prius adoraverit : sic inventum est, quemadmodum adoretur tale scabellum pedum Domini, ut non solum non peccemus adorando, sed peccemus non adorando.
C'est pour cela, Chrétiens, que l'Eglise a institué cette fête que nous solennisons sous le titre et à l'honneur du corps de Jésus-Christ. Elle a voulu se conformer aux sentiments et à l'exemple de Jésus-Christ même. Jésus-Christ a prétendu honorer sa chair dans l'Eucharistie; et l'Eglise honore l'Eucharistie pour honorer cette même chair. Vous me demandez sur quoi est fondée cette cérémonie de porter en pompe le corps du Fils de Dieu ? Sur les raisons les plus solides et les plus touchantes. Ecoutez-les. On le porte, remarque un savant théologien, premièrement, en mémoire de ce
1 Psalm., LVIII, 5.
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qu'il se porta lui-même, quand il distribua à ses apôtres sa chair et son sang. Car alors, dit saint Augustin, il est évident qu'il portait son propre corps, et que ce que l'Ecriture disait de David dans un sens figuré, savoir, qu'il se portait lui-même dans ses mains, s'accomplit à la lettre dans la personne du Sauveur : ce sont les termes exprès de saint Augustin. Mais que fit cet Homme-Dieu, quand il se porta ainsi lui-même? il se fit comme un triomphe à soi-même; car il ne pouvait être plus honorablement porté que par soi-même et dans ses propres mains. Or, c'est le mystère que l'Eglise nous représente aujourd'hui, faisant porter ce corps vénérable dans les mains des prêtres, qui sont comme les propres mains du Fils de Dieu. Mais pourquoi le porter hors des temples? pourquoi dans les rues et dans les places publiques? C'est, répond l'auteur que j'ai cité, en action de grâces de ce qu'il allait lui-même autrefois parcourant les villes et les bourgades, faisant le tour de la Judée et de la Galilée, et guérissant les malades partout où il passait : Vircuibat omnes civitates et castella (1). Voilà pourquoi l'Eglise le fait encore porter par toute la chrétienté, espérant du reste qu'il opérera parmi nous les mêmes merveilles qu'il opérait parmi les Juifs. Car ne doutez pas, mes chers auditeurs, que ce Sauveur, passant aujourd'hui devant vos maisons, ne les ait sanctifiées par sa présence ; ne doutez pas qu'il n'ait répandu dans toutes les places publiques des bénédictions particulières, et qu'on n'ait pu dire de lui : Pertransiit benefaciendo (2); il a passé, et il a laissé sur tout son passage des effets de sa libéralité. C'est ce que Dieu semble avoir voulu nous marquer dans une des plus belles figures de l'Ancien Testament. L'Ecriture dit que parce que Joseph avait pourvu de pain toute l'Egypte dans le temps de la stérilité et de la famine, le roi Pharaon le fit monter sur un char, et le fit conduire par toutes les provinces de son royaume, avec ordre à chacun de l'adorer et de se prosterner devant lui. Ainsi, parce que le Fils de Dieu nous a donné ce pain céleste qui est son corps, l'Eglise le fait paraître comme sur un trône et sous le dais ; et, dans cet état, elle le conduit dans tous les lieux du monde chrétien, ordonnant à tous les fidèles de fléchir les genoux devant lui, et de lui présenter leurs respects et leurs adorations. Il y a plus : elle le porte, ajoute le bienheureux évoque de Genève, pour lui faire une réparation authentique de tous les opprobres qu'il
1 Matth., IX, 39. — 2 Act., X, 38.
souffrit dans les rues de Jérusalem, lorsqu'il fut traîné de consistoire en consistoire, et de tribunal en tribunal. L'Eglise veut lui faire satisfaction de cette injure; et dans cette vue, elle le porte publiquement, et le fait suivre de tout le peuple, avec des acclamations et des chants d'allégresse. Enfin, pourquoi le porte-t-elle? Voici, Chrétiens, la raison capitale. Elle le porte, dit le grand cardinal Du Perron, pour lui faire honneur, mais un honneur solennel, de toutes les victoires qu'il a remportées sur l'hérésie et sur l'infidélité, dans le sacrement de son corps. Ne perdez pas, s'il vous plaît, cette remarque : nos hérétiques nous reprochent que ces processions sont des nouveautés, qui n'ont jamais été en usage dans les premiers siècles de l'Eglise ; et nous leur répondons qu'il faut bien que ce soient des nouveautés, puisqu'elles ne se font qu'en signe de leurs nouvelles erreurs, détruites et confondues par la vérité de l'Eucharistie. On ne portait point de la sorte autrefois le corps du Fils de Dieu, parce qu'il n'y avait point encore eu d'erreurs dont il eût triomphé : mais depuis qu'il s'est élevé des hérésiarques pour le combattre, depuis qu'il y a eu des hommes conjurés contre sa présence réelle dans le sacrement, et que, par la force de sa parole, il les a foudroyés et terrassés , l'Eglise s'est crue obligée de lui en ordonner un triomphe. Telle est l'origine de ces processions. Ainsi parlait le savant prélat dont nous venons de rapporter la pensée.
Mais ajoutons un point qui doit encore plus servir à notre instruction : disons que, par ces processions, l'Eglise prétend réparer tant d'outrages qu'ont faits au Sauveur du monde, et que lui font sans cesse les mauvais chrétiens dans l'Eucharistie. Oui, mes chers auditeurs, c'est pour nous-mêmes que l'Eglise a établi cette fête en forme d'amende honorable ; c'est pour toutes nos profanations, c'est pour tous nos sacrilèges, c'est pour toutes nos irrévérences devant les autels de Jésus-Christ, et dans son sanctuaire; c'est pour tous les scandales que nous y donnons, pour toutes les communions indignes de tant de pécheurs hypocrites, pour toutes les messes célébrées par des prêtres vicieux, pour toutes nos froideurs en approchant de la sainte table , pour toutes les négligences même qu'y apportent les âmes justes; c'est pour les vôtres, Chrétiens, et pour les miennes, depuis tant d'années que nous fréquentons ce mystère d'amour, c'est pour vous et pour moi que ces processions sont ordonnées, afin que l'honneur qui y est rendu à la chair de notre
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Dieu la dédommage en quelque sorte de toutes les insultes qu'elle a reçues jusqu'à présent de nous, et qu'elle en reçoit tous les jours. Permettez-moi de vous dire une chose qui doit vous confondre, et que vous ne pouvez pleurer trop amèrement. Que faisons-nous, quand nous manquons de respect envers la sainte Eucharistie? voici une pensée capable, ce me semble, de toucher les cœurs les plus insensibles : nous faisons que l'Eucharistie, instituée essentiellement pour honorer la chair du Sauveur, devient pour cette même chair un mystère d'humiliation, un mystère de confusion et de honte, un mystère d'ignominie. Pesez bien ce que je dis. Oui, la chair du Sauveur souffre mille fois plus de notre part dans l'Eucharistie, qu'elle n'a jamais souffert des Juifs dans sa passion : car dans sa passion elle ne souffrit que pour un temps , mais ici elle est exposée à souffrir jusques à la fin des siècles ; dans sa passion elle ne souffrait qu'autant que Jésus-Christ le voulait, et que parce qu'il le voulait; mais ici elle souffre , pour ainsi dire, par force et par violence ; si elle souffrit dans sa passion, c'était dans l'état d'une nature passible et mortelle ; mais ici elle souffre dans l'état même de l'impassibilité : ce qu'elle souffrit dans sa passion était glorieux à Dieu et salutaire aux hommes, mais ici ce qu'elle souffre est pernicieux aux hommes et injurieux à Dieu. Ah ! Chrétiens, les puissants motifs pour réveiller et pour exciter toute votre religion à l'égard de ce grand mystère !
Quelle doit donc être l'occupation d'une âme chrétienne pendant les saints jours de cette octave ? Ecoutez, Mesdames, écoutez tous, mes Frères : voici de quoi entretenir votre piété. L'occupation d'une âme chrétienne, en ce saint temps, doit être d'entrer dans les sentiments de l'Eglise, et d'honorer avec elle la chair du Rédempteur. Voilà à quoi elle doit s'employer. Qu'est-ce à dire , honorer la chair du Rédempteur ? C'est-à-dire lui rendre tout le culte qu'elle peut recevoir de nous dans le sacrement de l'autel ; imiter Madeleine, qui eut un zèle tout particulier pour cette sainte chair, l'arrosant de ses larmes, l'essuyant de ses cheveux, et répandant sur elle des parfums. Exercice, dit saint Thomas, dont le Fils de Dieu la loua, tout éloigné qu'il était des délices de la vie : pourquoi? Parce qu'il aimait à voir que sa chair fût honorée. De même, nous prosterner souvent en la présence de ce sacré corps, et là lui offrir mille sacrifices de louanges, mille adorations intérieures, mille hommages et mille actions de grâces; lui dire quelquefois, mais avec une foi vive, mais avec une dévotion ardente : Corps divin, corps bienheureux, vous avez été le prix de mon salut ; que ne dois-je donc pas faire pour vous glorifier ! mais puisque vous vous êtes mis dans ce sacrement pour y recevoir le tribut de gloire qui vous appartient, comment y a-t-il des chrétiens assez impies pour venir vous y profaner! Du moins j'irai, moi, vous présenter mon encens; et je voudrais y conduire avec moi tout ce qu'il y a d'hommes sur la terre. Tels sont, dis-je, les sentiments que nous devons prendre; et parce que le corps de Jésus-Christ doit être aujourd'hui porté en cérémonie et avec appareil, notre devoir est de contribuer à cet appareil et à cette cérémonie dans toute l'étendue de notre pouvoir. Vous surtout, Mesdames, si curieuses de mille superfluités qui ne servent qu'à votre luxe et à votre vanité , c'est là que vous les pouvez sanctifier, les consacrant au corps de votre Dieu, les employant à enrichir les vases qui le contiennent, à embellir les tabernacles où il est renfermé, à parer les oratoires où il doit reposer. Vous êtes si soigneuses d'orner vos corps, vous usez pour cela de tant d'artifices, vous faites pour cela tant de dépenses, vous prenez pour cela tant de mesures et tant de soins : mais vos corps, ces corps infectés de la corruption du péché, ces corps sujets à la pourriture , et qui bientôt ne seront que poussière et cendre, vous doivent-ils être plus chers que le corps de Jésus-Christ? Enfin, parce que le corps du Fils de Dieu est enlevé hors de ses temples et porté en triomphe, que fait l'âme chrétienne ? Elle le suit dans ce triomphe, c'est-à-dire elle l'accompagne dans ces processions, et lui fait escorte de sa propre personne. Et c'est, mes chers auditeurs, ce que l'Esprit de Dieu nous a divinement exprimé dans l'Epouse des Cantiques : ce passage convient admirablement à mon sujet, et l'application que j'en fais vous paraîtra bien naturelle. L'Epouse dit bien qu'elle a cherché son bien-aimé dans le lieu ordinaire où il a accoutumé de prendre son repos, mais qu'elle ne l'a pas trouvé : Quœsivi quem diligit anima mea; quœsivi illum, et non inveni (1) ; que là-dessus elle a pris la résolution de sortir, de faire le tour de la ville, d'aller dans les rues et dans les places chercher celui qu'elle aime : Surgam, et circuibo civitatem : per vicos et plateas quœram quem diligit anima mea (2). Elle ajoute que les gardes et les officiers
1 Cant., III, 1. — 2 Ibid., 2.
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de la ville l’ont rencontrée : Invenerunt me vigiles qui custodiunt civitatem (1) ; qu'elle leur a demandé s'ils n'avaient point vu son époux, et qu'immédiatement après elle l’a aperçu au milieu d'eux : Paululum cum pertransissem eos, inveni quem diligit anima mea (2); qu'elle a couru à lui, qu'elle ne l'a point quitté jusqu'à ce qu'elle l'eût conduit dans la maison de sa mère : Tenui illum, nec dimittam, donec introducam illum in domum matris meœ (3). Que veut dire tout cela, Chrétiens? Vous prévenez déjà ma pensée. Cette épouse est l'âme fidèle ; elle cherche aujourd'hui le Sauveur du monde dans le sanctuaire de l'Eucharistie, qui est comme son lit mystérieux, elle ne l'y trouve pas ; elle s'en va donc par les rues et dans les places publiques, pourvoir s'il y sera. C'est là en effet qu'elle le rencontre, environné de gardes, entouré de ses ministres qui le portent avec honneur, et de tout le peuple qui lui fait une cour nombreuse; elle se jette à ses pieds, elle l'adore, elle le suit des yeux, elle ne l'abandonne point qu'il ne soit rentré dans le temple d'où il était parti, et qui est proprement la maison de notre mère, puisque c'est la maison de l'Eglise : y a-t-il rien de plus juste que cette figure? Mais reprenons. La gloire du corps de Jésus-Christ est d'avoir été donné à l'Eglise dans le sacrement de l'autel; et la gloire aussi de l'Eglise est d'avoir reçu et de posséder le corps de Jésus-Christ dans ce sacrement. Renouvelez, s'il vous plaît, votre attention pour cette seconde partie.
DEUXIÈME PARTIE.
Si le Fils de Dieu était intéressé à honorer sa chair, il ne l'était pas moins à honorer son corps mystique, qui est l'Eglise. Nous ne faisons tous qu'un même corps avec Jésus-Christ, dit saint Paul : Vos estis corpus Christi, et membra de membro (4). En qualité de Sauveur, Jésus-Christ est notre chef, et en qualité de justes, nous sommes ses membres; et comme il est de l'honneur des membres d'avoir un chef couronné de gloire, aussi est-il de l'honneur du chef de répandre sur ses membres toute la gloire dont ils sont capables. Or, c'est ce que Jésus-Christ a fait dans l'institution de la divine Eucharistie, que nous pouvons proprement encore appeler la fête de l'Eglise, ou la tète du corps mystique de Jésus-Christ : Festum corporis Christi; pourquoi cela? parce que ce mystère est celui dont l'Eglise se tient
1 Cant., 3. — 2 Ibid., 4. — 3 Ibid. — 4 I Cor., XII, 27.
plus honorée, et qui la rend plus glorieuse devant Dieu.
Non, Chrétiens, le Sauveur du monde, avec toute sa magnificence, ne pouvait rien faire de plus honorable pour son Eglise, ni de plus grand, que de lui laisser le sacrement de son corps : c'était le comble de toute la gloire qu'il lui pouvait procurer; et l'on peut bien dire après cela que cet Homme-Dieu avait pleinement accompli le dessein qu'il s'était formé, d'avoir, comme parle l'Apôtre, une Eglise illustre, éclatante, enrichie des plus beaux ornements du ciel : Ut exhiberet ipse sibi gloriosam Ecclesiam (1) ; parce qu'en effet la possession du corps et du sang de Jésus-Christ donne à l'Eglise tous ces avantages et toutes ces qualités. Vous voulez savoir comment? Ah ! mes chers auditeurs, la riche matière à vos réflexions!
Autrefois les Juifs- se préféraient à toutes les nations du monde, et se glorifiaient d'avoir un Dieu qui ne dédaignait pas de demeurer au milieu d'eux et de marcher avec eux. Non, disait Moïse, il n'y a point de peuple qui ait des dieux si proches de soi, et par conséquent il n'y a point de peupla sur la terre si honoré que nous : Nec est a lia natio tam grandis quœ habeat deos appropitiquantes sibi (2). Mais de quelle manière Dieu demeurait-il avec les Juifs? Par cette arche d'alliance d'où il rendait des oracles, et à laquelle il avait attaché sa protection. Cette arche était-elle le vrai Dieu d'Israël ? Elle n'en était que la figure, que le tabernacle : et cependant parce qu'elle était placée au milieu des douze tribus, qu'elle les accompagnait dans toutes leurs marches, et qu'ils la portaient dans leurs camps et dans leurs armées, ils se vantaient que leur Dieu les suivait partout, et que partout il leur était présent. Mais qu'est-ce que cela, Chrétiens, si nous le comparons avec l'honneur que l'Eglise reçoit, et que nous recevons comme elle dans l'Eucharistie ? Un Dieu lui-même, dans sa propre substance, et avec toute la plénitude de sa divinité, demeure corporellement et réellement parmi nous; il réside dans nos temples , il vient jusque dans nos maisons; il se laisse non-seulement approcher, mais toucher, mais manger; et c'est bien à nous désormais de dire : Nec est alla natio tam grandis, quœ habeat deos appropinquantes sibi. Ezéchiel nous parle d'une cité mystérieuse dont il décrit les richesses et la grandeur, et qui n'avait point d'autre nom que celui-ci : C'est le séjour de Dieu, et Dieu y est :
1 Ephes., V, 27. — 2 Deut., IV, 7.
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Et nomen civitatis, Dominus ibidem (1). Mais cette cité ne pouvait être que l'Eglise chrétienne, dont Dieu représentait déjà l'excellence à ce prophète ; car quel nom plus propre peut-on donner à l'Eglise ? Dominus ibidem : c'est là que Dieu habite; c'est là que, par un engagement irrévocable , il s'est obligé de demeurer jusqu'à la consommation des siècles ; et par quel engagement? Par l'Eucharistie, qui le tient comme attaché à son Eglise, sans qu'il puisse jamais s'en séparer : Et nomen civitatis, Dominus ibidem.
Cependant est-ce en cela seul que consiste tout l'honneur qui revient à l'Eglise de ce sacrement? Non, Chrétiens, il y a quelque chose de plus important ; écoutez-le. Etre honoré de la présence d'un Dieu, cela est grand ; mais être honoré de ses entretiens, mais être honoré de sa familiarité la plus intime, c'est bien encore une autre gloire. Or, tel est l'avantage de l'Eglise dans le sacrement du corps de Jésus-Christ. Que fait Jésus-Christ dans ce mystère? demande l'abbé Rupert. Il y converse avec les hommes, il y visite les hommes, et il y est visité des hommes, il y écoute les plaintes des hommes , il y reçoit les requêtes que lui présentent les hommes, il y accorde les différends des hommes, il y instruit, il y console les hommes. Parce que les hommes sont les membres de son Eglise, c'est à son Eglise qu'il défère tout cet honneur. Sur quoi, mes Frères, il me souvient d'une remarque qu'a faite Guillaume de Paris , expliquant la prophétie de Daniel. Quand le roi de Babylone, consulta les devins , sur la vision qu'il avait eue, et qu'il les obligea de lui dire le songe qui l'avait occupé pendant son sommeil, ils lui répondirent qu'il n'y avait point d'homme mortel qui le pût faire ; que cela n'appartenait qu'aux dieux, parce que les dieux n'avaient point de commerce avec les hommes : Nec reperietur quisquam qui indicet illum , exceptis diis, quorum non est cum hominibus conversatio (2). Cette parole, dit l'Ecriture, l'irrita, et il reconnut que toute la sagesse des devins n'était qu'erreur et que mensonge : pourquoi ? Ah ! répond Guillaume de Paris, il y eut en ceci du mystère. Ils présupposaient que les dieux du ciel ne s'abaissaient pas jusqu'à s'entretenir avec les hommes; et en cela ils firent paraître, sans y penser, leur ignorance, parce qu'il y avait un Dieu, le Dieu des chrétiens, qui devait honorer un jour les hommes de sa conversation et qui mettrait là ses plus chères délices: Deliciœ meœ, esse cum filiis hominum (3). Voilà, dis-je,
1 Ezech., XLVIII, 35.— 2 Daniel., II, 11.— 3 Prov., VIII,
31.
la prérogative de l'Eglise de Jésus-Christ, de pouvoir traiter familièrement avec son Dieu; et par là, reprend saint Chrysostome, nous avons en quelque sorte, sur la terre, le même avantage que les bienheureux dans le ciel : car le bonheur du ciel est de posséder Dieu ; et ne le possédons-nous pas tout entier dans la divine Eucharistie? Jésus-Christ, ajoute saint Chrysostome , se trouvait partagé entre l'Eglise triomphante et l'Eglise militante : elles disputaient à qui aurait son corps adorable, et l'une et l'autre y prétendaient : mais ce nouveau Salomon a fait ce que le premier , avec toute sa sagesse, ne put faire. Sans diviser son corps, il l'a donné à l'une et à l'autre : à l'Eglise triomphante, il l'a donné sans voile et à découvert : à la militante , il l'a donné sous les espèces de son sacrement.
Peut-on, Chrétiens, enchérir sur ces pensées? Oui, on le peut; et voici des avantages encore mille fois plus grands : et quoi? Souffrez que je les ramasse en abrégé, et que je vous en propose seulement l'idée , capable de ravir d'admiration les anges et les hommes. C'est que le sacrement de l'Eucharistie est pour nous, et pour tous les fidèles qui le reçoivent, une extension continuelle et perpétuelle du mystère de l'incarnation. Ainsi parlent les Pères. Vous savez à quel point d'honneur fut élevée l'humanité de Jésus-Christ, dans ce bienheureux moment qui l'unit au Verbe divin. Or je dis que Jésus-Christ, se donnant à nous par le sacrement de l'autel, a fait entrer tous les membres de son Eglise en communication de la même gloire, puisqu'il vient en nous , qu'il s'unit à nous, qu'il ne fait, pour ainsi dire, qu'un avec nous. Et c'est de là, selon la doctrine de saint Cyrille, fondée sur la parole du Fils de Dieu, que ce sacrement s'appelle communion : Qui manducat meam carnem, et bibit meum sanguinem, in me manet, et ego in eo (1) . D'où il s'ensuit même encore que, dans une certaine propriété de termes, le Sauveur du monde est à tous moments comme incarné de nouveau entre les mains des prêtres, qui sont ses ministres. O veneranda sacerdotum dignitas, in quorum manibus Filius Dei perpetuo incarnatur ! s'écrie saint Augustin. 0 vénérable et sacré caractère des prêtres, puisque Jésus-Christ, puisque le Fils du Père éternel, puisque notre Dieu , qui ne s'est incarné qu'une fois dans le sein de Marie , s'incarne sans cesse dans leurs mains ! Jugez , Chrétiens , de cet honneur, par celui que Dieu
1 Joan., VI, 57.
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fit à Marie, quand il la choisit pour sa mère. Nous rendons à cette Vierge un culte singulier de religion, parce que c'est en elle que le Verbe s'est fait chair; et que devons-nous penser des prêtres qui ont le pouvoir de le former dans leurs propres mains, de le produire par l'efficace de leur parole, de le faire reposer dans leur sein, non pas une fois, mais autant de fois qu'ils célèbrent les saints mystères?
Mais pourquoi entrer dans les secrets de la divine Eucharistie, pour connaître les privilèges de gloire que l'Eglise y trouve? Arrêtons-nous à ce qui se présente d'abord dans ce mystère, à ce qui en fait toute la substance, à ce que nous voyons, à ce qui frappe nos sens ; car c'est là que Jésus-Christ, pour honorer son Eglise, la repait de son corps, lui donne son sang pour breuvage et sa chair pour aliment, c'est-à-dire la chair d'un Dieu , le sang d'un Dieu, le corps d'un Dieu. Ah ! Chrétiens, que dirons-nous après cela? Pouvons-nous jamais exprimer ce qui est au-dessus de toute expression, au-dessus de toutes nos pensées, et même de tous les souhaits de notre cœur? Etre nourri de la chair d'un Dieu, c'était à l'Eglise, comme à la fille de Sion, comme à l'épouse du roi de gloire, et particulièrement comme au corps mystique de Jésus-Christ, qu'un tel honneur était réservé ; car il faut que l'épouse soit nourrie conformément à la grandeur de son époux, la fille par rapport à la noblesse de son père, et les membres du corps selon la dignité du chef. Or, pour l'épouse d'un Dieu , pour la fille d'un Dieu, pour le corps mystique d'un Dieu, il n'y avait que la chair d'un Dieu qui pût être une viande sortable. Pour les Juifs qui furent les esclaves de Dieu, c'était assez , dit saint Jérôme, de manger la manne, appelée dans l'Ecriture le pain des anges : mais à nous que Dieu a ennoblis jusqu'à nous faire ses enfants d'adoption, mais à l'Eglise qui a été engendrée du sang de Jésus-Christ, le pain des anges ne suffit pas ; il faut le pain de Dieu, et c'est pour cela que Jésus-Christ nous le donne dans l'Eucharistie.
De tout ce que j'ai dit, Chrétiens, remportons deux sentiments, qui sont les conséquences naturelles de ce discours : l'un de respect et de vénération pour l'Eglise, et l'autre de zèle pour l'innocence et la pureté de nos corps. Respect et vénération pour l'Eglise, qui est le corps mystique de Jésus-Christ; car pouvons-nous l'honorer assez, après que Jésus-Christ lui-même l'a tant honorée? C'est par elle qu'il nous donne sa chair et son sang ; c'est à elle qu'il veut que nous en soyons redevables, puisqu'il l'en a faite la dépositaire : et si nous recevions ce sang et cette chair divine par d'autres mains que par les siennes, la chair et le sang de Jésus-Christ, non-seulement ne nous seraient plus salutaires, mais deviendraient pour nous le poison le plus mortel. Il est vrai, c'est Marie, mère de Jésus, qui d'abord nous l'a donné , ce sacré corps : mais Marie, après tout, ne nous l'a donné qu'une fois, et l'Eglise nous le donne tous les jours; mais Marie nous l'a donné à tous en général, et l'Eglise nous le donne à chacun en particulier; mais Marie nous l'a donné comme un Sauveur qui devait régner sur nous, et l'Eglise nous le donne comme une viande qui s'unit à nous. D'où il nous est toujours aisé de conclure ce que nous devons à cette épouse du Fils de Dieu, avec quelle fidélité nous devons lui demeurer attachés, avec quelle ardeur nous devons défendre ses intérêts, avec quelle docilité nous devons recevoir ses ordres, avec quelle piété et quelle soumission nous devons les exécuter. Cependant, à quels combats et à quelles insultes ne s'est-elle pas vue exposée, en nous faisant le don le plus précieux, et même parce qu'elle nous le faisait et nous le conservait? Car vous savez combien de fois les hérétiques sont entrés dans ses temples pour le lui arracher; vous savez quels excès ils y ont commis, comment ils ont souillé son sanctuaire, renversé ses autels, brisé ses tabernacles, enlevé ses vases sacrés;
comment ils ont porté leurs mains sacrilèges et parricides jusque sur ses enfants, jusque sur ses ministres, jusque sur son époux et son redoutable sacrement ; attentats dont le souvenir nous saisit encore d'horreur. Mais, Chrétiens, ce qu'il y a de plus déplorable, c'est que cette mère des fidèles, ainsi outragée par ses ennemis, reçoive de nous tous les jours les mêmes outrages; et n'est-ce pas pour cela qu'elle peut bien dire, dans l'amertume de sa douleur : Filios enutrivi, et exultavi; ipsi autem spreverunt me (1) ? J'ai formé des enfants, je les ai élevés dans mon sein, je les ai nourris du lait de la plus saine doctrine, je leur ai donné un aliment tout divin, et ils m'ont méprisée! Car, prenez garde, mes chers auditeurs, et du moins faisons-y quelque réflexion : les hérétiques l'ont méprisée en profanant ses temples , et par tant de scandaleuses irrévérences n'en sommes-nous pas les profanateurs?
les hérétiques l'ont méprisée en souillant son sanctuaire, en renversant ses
1 Isai., I, 2.
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autels, en brisant ses tabernacles ; et combien peut-être, dans ce même sanctuaire, à la face de ces mêmes autels, devant ces mêmes tabernacles, tout sanctifiés qu'ils sont par la présence réelle de Jésus-Christ, avez-vous formé de criminels desseins, et entretenu de honteuses passions? les hérétiques l'ont méprisée en se jouant de ses mystères, et en déshonorant son adorable sacrement ; et n'est-ce pas le déshonorer, ce même sacrement, que de le recevoir dans l'état de votre péché? n'est-ce pas vous jouer de ces divins mystères, que d'y assister avec aussi peu d'attention, avec aussi peu de respect et de retenue qu'aux assemblées les plus mondaines? Quand les hérétiques l'ont méprisée, c'étaient ses ennemis déclarés et ses persécuteurs; et dès là leurs mépris lui devenaient beaucoup moins sensibles : mais les nôtres la doivent toucher d'autant plus que nous sommes son troupeau, que nous sommes ses disciples, que nous sommes ses enfants : Filios enutrivi, et exaltavi ; ipsi autem spreverunt me !
Je dis de plus, que nous devons remporter un sentiment de zèle pour l'innocence et la pureté de nos corps. Oui, mes chers auditeurs, tout méprisables d'ailleurs que nous pouvons être, nous devons, si je l'ose dire, nous honorer nous-mêmes, puisque nous participons tous à cette glorieuse qualité de corps mystique du Rédempteur, et que c'est de nous comme de l'Eglise que saint Paul a dit : Vos estis corpus Christi (1) ; Vous êtes le corps de Jésus-Christ. Quelque vils que soient nos corps par eux-mêmes , nous devons néanmoins avoir pour eux un certain respect que la foi de l'Eucharistie nous doit inspirer, et que la piété doit entretenir : pourquoi ? non plus seulement parce que nos corps sont les temples du Saint-Esprit, selon l'Ecriture; cela dit beaucoup, mais cela ne dit pas encore assez : non plus seulement parce qu'ils sont les sanctuaires vivants où le corps de Jésus-Christ repose; c'est encore trop peu : mais parce qu'en vertu de la communion, ils deviennent les membres de Jésus-Christ même , ainsi que l'Apôtre nous l'enseigne : Nescitis quoniam corpora vestra membra sunt Christi (2) ? Ne savez-vous pas,