Œuvres complètes (page 53)

Louis Bourdaloue · Doctrine

Texte français, domaine public · Source : bibliotheque-monastique.ch — Œuvres complètes de Bourdaloue, 4 volumes · 88 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

1 Joan., XVII, 3.

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des divins décrets, le témoignage de ce glorieux précurseur ait été nécessaire pour l'établissement de notre foi : or l'un et l'autre est néanmoins vrai, et l'Evangile, qui est notre règle, ne nous permet pas d'en douter. Oui, le Sauveur, tout Dieu qu'il était, a eu besoin du témoignage de Jean-Baptiste. Ainsi cet Homme-Dieu le reconnaissait-il lui-même , lorsqu'il disait aux Juifs : Si testimonium perhibeo de meipso , testimonium meum non est verum : alius est qui testimonium perhihet de me (1) ; Si je rendais seul témoignage de moi-même, vous diriez, quoique injustement, que mon témoignage n'est pas recevable ; mais en voici un autre qui rend témoignage de moi. Car, selon la pensée de saint Chrysostome, expliquant à la lettre ce passage, cet autre dont parlait Jésus-Christ était saint Jean son précurseur. De plus, dans l'ordre des divins décrets, le témoignage de saint Jean était nécessaire pour l'établissement de notre loi. Car le même évangéliste, qui nous apprend que Jean est venu pour rendre témoignage à la lumière : Ut testimonium perhiberet de lumine (2), en apporte aussitôt la raison : Ut omnes crederent per illum; afin que tous crussent par lui. D'où il s'ensuit que notre foi, je dis notre foi en Jésus-Christ, est donc originairement fondée sur le témoignage de ce grand saint, puisqu'on effet c'est par lui que nous avons cru, par lui que la voie du salut nous a été premièrement révélée, en un mot, par lui que nous sommes chrétiens. Ceci sans doute lui est bien avantageux ; mais ce n'est pas là néanmoins que je borne son éloge, et ce que j'ajoute en va faire le complément et la perfection. Car de même que Jean-Baptiste a servi de témoin au Sauveur du monde, le Sauveur du monde, par une espèce de reconnaissance, si j'ose ainsi m'exprimer, a voulu servir de témoin à Jean-Baptiste. De même que, par rapport à nous, le Sauveur, tout Dieu qu'il était, a eu besoin du témoignage «le saint Jean, saint Jean, par rapport à lui-même, a plus eu besoin encore du témoignage du Sauveur; et autant que la foi chrétienne est fondée sur le témoignage que Jésus-Christ a reçu de son précurseur, autant la gloire du précurseur est-elle fondée sur le témoignage qu'il a reçu de Jésus-Christ. Voilà tout mon dessein, que je renferme en ces deux points. Jean-Baptiste rendant témoignage au Fils de Dieu : c'est le premier ; et le Fils de Dieu rendant témoignage à Jean-Baptiste : c'est le second. De là deux conséquences pour votre

1 Joan., V, 31, 32. — 2 Ibid., I, 7.

édification : l'une , que nous devons tous , à l'exemple de saint Jean, et en qualité de chrétiens, être autant de témoins de Jésus-Christ; l'autre, que comme Jésus-Christ a rendu témoignage à saint Jean, il faut qu'il nous le rende un jour, et que nous méritions de le recevoir, si nous voulons être du nombre de ses élus. Imiter saint Jean, en faisant de nos actions et de notre vie un témoignage sensible et continuel, dont Jésus-Christ soit honoré ; mériter, comme saint Jean, que Jésus-Christ, au moins dans son dernier jugement, nous honore devant Dieu de son témoignage : deux conclusions morales dont la pratique bien entendue est le précis de toute la sainteté chrétienne, et pour lesquelles je vous demande une favorable attention.

PREMIÈRE   PARTIE.

Cinq choses, Chrétiens, sont nécessaires à quiconque est choisi pour témoin, et en doit faire l'office : la fidélité et le désintéressement dans le témoignage qu'il porte, l'exacte connaissance du sujet dont il porte témoignage, l'évidence des preuves sur quoi il appuie son témoignage, le zèle pour la vérité en faveur de laquelle il rend témoignage, enfin la constance et la fermeté pour soutenir son témoignage : or je trouve que saint Jean a eu dans le degré le plus éminent ces cinq qualités; car il a été pour le Sauveur du monde un témoin fidèle et désintéressé, un témoin instruit et pleinement éclairé, un témoin sur et irréprochable, un témoin zélé et ardent, un témoin constant et ferme. D'où je conclus qu'il a donc parfaitement répondu au dessein de Dieu sur lui, et que rien ne lui a manqué pour vérifier dans toute leur étendue ces paroles de mon texte: Hic venit in testimonium. Ecoutez-moi, je ne dirai rien qui ne soit tiré de l'Evangile même.

Je prétends d'abord que Jean-Baptiste a fait à L'égard de Jésus-Christ l'office d'un témoin fidèle et désintéressé. La preuve en est incontestable; car voici, selon l’évangéliste, le témoignage que rendit cet homme de Dieu, lorsque les Juifs lui députèrent des prêtres et des lévites, pour lui demander qui il était : Et hoc est testimonium Joannis (1). Que fit-il? il ne délibéra point, il confessa de bonne foi, et il protesta non-seulement sans peine, mais avec joie, qu'il n'était point le Christ : Et confessus est, et non negavit, et confessus est : Quia non sum ego Christus (2). Ils le pressèrent : Quoi donc! êtes-vous Elie? et il leur dit: Je ne le

1 Joan., I, 17. — 2 Ibid., 20.

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suis point : Non sum (1). Etes-vous prophète? il répondit : Non : Et respondit : Non (2). Mais qui êtes-vous?

répliquèrent-ils, afin que nous puissions en rendre compte à ceux qui nous ont envoyés; que dites-vous de vous-même? et c'est alors qu'il leur fit cette humble, mais héroïque déclaration : Ego vox clamantis (3); Je ne suis qu'une simple voix qui crie et qui annonce au monde la venue du Seigneur. Ah ! Chrétiens, quelle fidélité ! en vit-on jamais un plus bel exemple? Prenez garde, s'il vous plaît : les Juifs étaient disposés, si saint Jean l'eût voulu, à le reconnaître pour leur Messie, c'est-à-dire pour leur libérateur et pour leur roi ; et Jean, avec une droiture d'âme qui les étonne, renonce à cette dignité pour la conserver à Jésus-Christ : il n'avait qu'à dire une parole, il n'avait qu'à donner son consentement, et toute la Synagogue serait venue en foule lui rendre hommage; mais il sait trop bien ce qu'il est, et à qui il est. Non, leur dit-il, mes frères, je ne suis point ce Messie que vous attendez ; vous lui faites tort, et vous vous faites tort à vous-mêmes de le confondre avec moi : ce n'est point moi ; c'est un autre plus grand, plus fort, plus puissant que moi; un autre à qui je ne suis pas digne de rendre les plus vils services; c'est celui-là, mes frères, qui est votre Christ et votre roi ; ne le cherchez point dans ce désert, il est au milieu de vous, et vous ne le connaissez pas : je n'en ai ni le mérite, ni la sainteté, je suis un homme pécheur ; et Terreur la plus pernicieuse et la plus grossière où vous puissiez tomber est de m'attribuer cette qualité de Messie, qui est infiniment au-dessus de moi, et de tous les dons de grâce que je puis posséder. Encore une fois, y eût-il jamais un témoignage plus désintéressé et plus fidèle ?

Concevez-le encore mieux par la réflexion que fait ici saint Chrysostome, et dont sans doute vous serez touchés; la voici : Saint Jean, par une heureuse conformité de caractère , se trouvait si semblable à Jésus-Christ, qu'on le prenait souvent pour Jésus-Christ; et Jésus-Christ, par la même raison, quoique Fils unique de Dieu, était si semblable à saint Jean, qu'au rapport de l'Evangile , on le prenait aussi souvent pour saint Jean. Car de là vient qu'Hérode, apprenant les miracles que cet Homme-Dieu faisait dans la Judée, disait que c'était Jean-Baptiste qui était ressuscité : et de là vient que les pharisiens, voyant la vie toute céleste que Jean menait dans le désert, ne doutaient point qu'il ne fût le Christ, jusqu'à lui envoyer une

1 Joan., I, 20. — 2 Ibid., 21. — 3 Ibid., 23.

ambassade pour le saluer comme Christ. Peut-on rien dire de plus glorieux à l'avantage de ce grand saint? oui, Chrétiens : et quoi? c'est que Jean-Baptiste, étant pris pour le Christ et passant pour l'être, déclara hautement qu'il ne l'était pas, et refusa, sans balancer, l'honneur qu'on voulait lui faire, pour avoir celui d'être fidèle à son Dieu; car la fidélité de ce témoignage valut mieux pour lui que toute la gloire et tous les honneurs qu'il eût pu recevoir de la Synagogue. Mais admirez, Chrétiens, les autres marques de cette fidélité : C'est pour cela, disent les Pères , que saint Jean, jusqu'à l'âge de trente ans, se tint caché dans le désert, sans vouloir converser avec les hommes, de peur que les hommes, déjà trop prévenus en sa faveur, ne s'attachassent à lui, au préjudice du souverain attachement qu'ils devaient avoir et qu'il voulait leur inspirer pour Jésus-Christ. C'est pour cela que, encore que la main du Seigneur fût avec lui, par une disposition particulière de la Providence , il ne fit jamais de miracles, de peur d'autoriser l'erreur où étaient les Juifs, qui le regardaient comme le Messie promis de Dieu : car s'ils étaient prêts, sans lui avoir vu faire aucun miracle, à le reconnaître pour le Messie, qu'auraient-ils fait s'ils l'avaient vu ressusciter les morts, et commander aux vents et à la mer? C'est pour cela qu'il ne parlait jamais de Jésus-Christ que dans les termes les plus magnifiques et les plus sublimes, et de soi-même, au contraire , qu'avec les sentiments de la plus profonde et de la plus parfaite humilité , prenant plaisir à s'abaisser pour exalter Jésus-Christ, disant de Jésus-Christ : il faut qu'il croisse; et de soi-même : il faut que je diminue ; témoignant que le comble de sa joie et l'accomplissement de ses désirs , était de voir Jésus-Christ connu et adoré dans le monde. Ceux de nies auditeurs qui m'écoutent avec un esprit et un cœur chrétien, comprennent et goûtent ce que je dis. Mais enfin , si saint Jean , fidèle à son Dieu, refusa, comme il était juste, les honneurs dus au seul Messie, que n'acceptait-il ceux au moins qui lui convenaient, et que les Juifs, sans le flatter, ni se tromper, lui déféraient? que n'avouait-il qu'il était prophète, puisqu'il l'était en effet? que ne confessait-il qu'il était Elie, puisqu'il en avait l'esprit, et que c'était personnellement de lui que le Sauveur disait : Elias venit (1) ; Elie est venu ; c'est-à-dire Jean-Baptiste, en qui Dieu fait revivre l'esprit d'Ëlie? Non, Chrétiens, il ne consent à

1 Marc, IX, 22.

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rien de tout cela ; il ne veut être ni Elie , ni prophète, ni docteur, ni maître ; il se contente d’être la voix de celui qui crie : Préparez les voies du Seigneur ; Ego vox ; pourquoi ? parce qu'il veut être tout au Seigneur, et rien à lui-même ; parce que, comme la voix n'a point d'autre usage que d'exprimer la pensée et de la rendre sensible, aussi Jean-Baptiste n'a-t-il point d'autre vue ni d'autre fin que de faire connaître le Verbe de Dieu, en rendant témoignage à L'Homme-Dieu : Hic venit ut testimonium perhiberet de lumine.

J'ai dit de plus que ce saint précurseur avait été, à l'égard du Sauveur du monde, un témoin pleinement instruit : car tout ce que nous savons de Jésus-Christ, et tout ce que nous devons en savoir, tout ce que la foi nous en révèle d'important et de nécessaire au salut, c'est Jean-Baptiste qui nous l'a enseigné le premier, par les différents témoignages qu'il a rendus à ce Dieu Sauveur ; et, en effet, c'est lui qui nous a fait connaître Jésus-Christ en qualité de Dieu-Homme , en qualité de rédempteur, en qualité de sanctificateur des âmes, en qualité d'auteur de la grâce et des sacrements à quoi la grâce est attachée, en qualité de juste juge, qui récompense et qui punit ; en un mot, dans toutes les qualités qui en ont fait un médiateur accompli : l'induction en sera sensible, et n'aura rien pour vous de fatigant. Il nous a fait connaître Jésus-Christ comme Dieu-Homme, quand il disait de lui : Post me venit vir qui ante me factus est, quia prior me erat (1) ; Celui qui est venu après moi était avant moi. Car, pour raisonner avec saint Augustin, si Jésus-Christ était avant saint Jean, ce ne pouvait être qu'en vertu de sa divinité; il était donc Dieu : s'il était après saint Jean, ce ne pouvait être qu'en vertu de son humanité ; il était donc homme : s'il était tout ensemble avant et après saint Jean, ce ne pouvait être que selon les deux natures qui subsistaient en lui; il était donc en même temps Dieu et homme. C'est ainsi que concluaient les Pères contre les ariens, les nestoriens et les eutychiens ; ce témoignage seul de Jean-Baptiste : Post me venit vir qui ante me factus est (2), ayant dès les premiers siècles de l'Eglise confondu tous les hérétiques qui combattaient le mystère de l'incarnation. Il nous l'a fait connaître comme rédempteur, quand il le montrait à ses disciples, en leur disant : Ecce Agnus Dei ; Voilà l'Agneau de Dieu qui doit être immolé comme une victime pour le salut des hommes :  Ecce qui tollit

1 Joan., I, 30.— 2 Ibid.

peccatum mundi (1) ; Voilà celui qui efface les péchés du monde : ce qu'il ajoutait, remarque saint Augustin, pour désabuser les Juifs de la fausse idée où ils étaient que ce Sauveur, si longtemps attendu et si ardemment désiré, devait seulement venir pour les délivrer de leurs misères temporelles, et pour les affranchir de la domination des Romains ; au lieu qu'il venait pour les dégager de la tyrannie du démon et de la servitude du péché, et qu'il n'était Sauveur que pour cela. Il nous l'a fait connaître comme sanctificateur des âmes, quand il allait prêchant partout que c'est de la plénitude de Jésus-Christ que nous avons tous reçu les dons célestes : Et de plenitudine ejus nos omnes accepimus (2). Il nous l'a fait connaître comme auteur de la grâce et des sacrements, à quoi la grâce est attachée, quand il apprenait aux Juifs que Jésus-Christ avait établi un baptême bien plus salutaire et plus efticace que le sien, un baptême qui ne consistait pas simplement dans la cérémonie de l'eau, mais qui par le feu de la charité et par l'opération du Saint-Esprit, purifiait tout l'homme pour en faire un sujet digne de Dieu : Ipse vos baptizabit in Spiritu Sancto et igni (3). Il nous l'a fait connaître comme juste juge, comme souverain rémunérateur, quand il assurait que Jésus-Christ viendra à la fin des siècles, avec le van à la main, pour séparer le bon grain d'avec la paille : Cujus ventilabrum in manu ejus (4); c'est-à-dire pour séparer les élus des réprouvés, et pour rendre à chacun selon ses œuvres. Voilà en substance toute la théologie, qui se propose pour objet la personne sacrée de Jésus-Christ ; et cette théologie, comme vous le voyez, est contenue dans les témoignages de saint Jean. Ah! grand saint, de quoi ne ,vous sommes-nous pas redevables, après que vous nous avez révélé de si hauts mystères ; et que ne vous doit pas l'Eglise, puisque c'est par vous qu'elle est entrée dans les trésors de la grâce suréminente et de la gloire de son divin époux? Mais le témoignage que saint Jean rendit au Fils de Dieu fut-il aussi convaincant et aussi irréprochable qu'il était vrai ? Oui, Chrétiens , il était convaincant et irréprochable, et jamais les Juifs opiniâtres, qui sont demeurés dans leur incrédulité, n'auront de légitime excuse, ni même de prétexte pour s'en défendre ; car que pouvaient-ils répondre aux reproches que leur faisait le Sauveur du monde? Jean-Baptiste est venu, leur disait-il ; vous avez eu de la vénération pour lui, vous l'avez respecté comme un

1 Joan., I, 20.— 2 Ibid., 16.— 3 Luc, III, 16. — 4 Ibid., 17.

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prophète, comme un homme envoyé de Dieu; et cependant, lorsqu'il a rendu témoignage de moi, vous ne l'avez pas écouté. S'il s'était lui-même déclaré votre roi et votre Messie, vous l'auriez cru ; car vous étiez déterminés à le reconnaître pour tel : et maintenant, parce qu'il vous a dit que c'est moi qui suis ce Messie promis dans la loi, vous ne le croyez pas. Un homme est-il moins digne de créance, quand il parle en faveur d'un autre, que quand il parle pour soi-même? Vous l'auriez cru dans sa propre cause, et vous ne le croyez pas dans la mienne : comment pouvez-vous soutenir une telle contradiction? Ce reproche, dis-je, fermait la bouche aux ennemis du Sauveur. Et quand il ajoutait, dans une juste indignation : Au reste, sachez que les femmes prostituées et les publicains ont été en ceci plus sages que vous : car, malgré la corruption de leurs mœurs, ils se sont soumis à la parole de Jean-Baptiste; et vous qui cherchez tant à vous parer dune fausse justice, vous vous obstinez à ne pas recevoir son témoignage : or, c'est pour cela que ces pécheurs et ces pécheresses vous devanceront dans le royaume de Dieu. Quand il parlait ainsi aux pharisiens, il les confondait : pourquoi? parce qu'il leur opposait un témoignage qui les condamnait par eux-mêmes, savoir, le témoignage de saint Jean. En effet, ceux des Juifs qui furent fidèles à la grâce et qui crurent en Jésus-Christ, n'y crurent d'abord que sur le témoignage de son incomparable précurseur ; ce témoignage faisait tant d'impression sur leurs esprits, qu'ils ne pouvaient y résister. Il est vrai, saint Jean leur disait de Jésus-Christ des choses prodigieuses et inouïes : il leur disait que celui qui passait parmi eux pour le fils d'un artisan, était Fils de Dieu et égal à Dieu ; qu'étant Dieu il s'était fait chair, et que, sans cesser d'être Dieu, il était devenu homme sujet à la mort : tout cela devait naturellement révolter leurs esprits ; mais parce que saint Jean s'en faisait le garant, ils croyaient tout sur sa parole, et ils aimaient mieux, dit saint Chrysostome, captiver leur entendement, jusqu'à reconnaître qu'un Dieu s'était humilié, s'était fait esclave, s'était anéanti, que de penser en aucune sorte .que Jean-Baptiste se fût trompé ; estimant l'un plus impossible que l'autre, c'est-à-dire se tenant plus sûrs que Jean-Baptiste ne se trompait pas dans le témoignage qu'il rendait, qu'il ne leur semblait incroyable qu'un Dieu en fût venu jusqu'à cet excès d'humiliation et d'abaissement. Y eut-il jamais sur la ferre un tel don de persuader et de convaincre ?

Je vais encore plus loin, Chrétiens; il faut qu'un témoin ait de l'ardeur et du zèle pour 11 vérité dont il rend témoignage. Ce zèle a-t-il manqué à saint Jean? vous le savez, et en vain m'étendrais-je sur ce point, puisqu'il est évident que tout le soin du divin précurseur a été de faire connaître Jésus-Christ, de le faire adorer, de le faire aimer, de lui procurer dans le monde l'honneur et le culte qui lui est dû , et d'apprendre aux hommes à le recevoir d'une manière convenable à sa dignité, mais surtout à sa sainteté. Or, pour cela , il ne se contentait pas de montrer aux Juifs cet agneau de Dieu comme l'espérance et le salut d'Israël; mais il faisait retentir sa voix dans tout le désert, pour le prêcher hautement; mais, par un succès merveilleux que Dieu donnait à sa parole , il attirait les bourgades, les villes entières, et les convertissait à Jésus-Christ; mais quand il trouvait des esprits rebelles et indociles , ne pouvant contenir son zèle, et animé d'un saint courroux , il s'élevait contre eux, il les traitait de serpents et de race de vipères, il les menaçait de la colère du ciel : Genimina viperarum (1). Quel était donc le grand exercice et l'unique occupation de Jean-Baptiste? de disposer les peuples à la venue de Jésus-Christ, de les exhorter à la pénitence, parce que la pénitence est la voie qui doit nous conduire à Jésus-Christ; de leur recommander surtout l'humilité, parce que c'est l'humilité qui nous rend capables de participer à la rédemption de Jésus-Christ. Parate viam Domini (2) : Mes frères, leur répétait-il sans cesse, préparez les voies du Seigneur. Voici votre Dieu qui vient à vous dans l'état d'une humilité profonde; ne paraissez pas devant lui comme des collines et des montagnes, c'est-à-dire comme des hommes superbes et orgueilleux. Pour rendre ces voies du Seigneur droites et unies, soyez petits à vos yeux, soyez humbles, et défaites-vous de cette propre estime et de cet amour-propre qui vous enflent. Ainsi leur parlait-il, faisant l’office de témoin ; mais le faisant en apôtre. Voila pourquoi ce grand saint n'eut point de désir plus ardent que de gagner des disciples à Jésus-Christ; voilà pourquoi, non content de lui en former de nouveaux , il lui donnait même les siens. Allez, leur disait-il, mes chers enfants, je ne suis plus votre maître; le grand maître est venu ; c'est le votre et c'est le mien : ne pensez plus désormais à moi. C'est à celui-là qu'il faut vous attacher : il a les paroles de la vie éternelle. Allez le trouver, demandez-lui

1 Luc., III, 7. — 2 Ibid., 4.

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s'il n'est pas ce désiré de toutes les nations que nous attendons depuis si longtemps, et vous venez comme il vous répondra par ses miracles. Quel zèle, Chrétiens, pour la gloire de Jésus-Christ ! Voulez-vous un abrégé de toute la vie de saint Jean ? en deux mots, le voici : il est venu, dit saint Luc, comme un second Elie; et, avec une ardeur infatigable, il a travaillé à la conversion des cœurs ; il a réuni les pères avec les enfants ; il a rappelé les désobéissants et les incrédules à la prudence des justes : et pourquoi tout cela? pour préparer à Jésus-Christ un peuple parfait : Parare Domino plebem perfectam (1). Voilà ce que j'appelle un témoin zélé.

Enfin , ce fut un témoin constant, puisque , depuis sa conception jusqu'à sa mort, il n'a point cessé de remplir son ministère : car ne pensez pas qu'il ait attendu jusqu'au temps de sa prédication pour rendre témoignage au Sauveur du monde : dès le sein de sa mère il avait déjà commencé. Ce tressaillement que ressentit Elisabeth trois mois avant la naissance de ce fils si cher et donné de Dieu, cette joie dont il fut saisi et qu'il lit sensiblement paraître, ce furent les premiers témoignages qu'il rendit à son Dieu. Fervens nuncius, s'écrie saint Pierre Chrysologue, qui ante cœpit nuntiare Christum , quam vivere ! O le fervent témoin ! dit ce Père, qui eut l'avantage d'annoncer Jésus-Christ avant que de vivre ! Mais ce témoignage précoce, pour ainsi dire , n'était qu'un essai de tous les autres témoignages que saint Jean-Baptiste devait porter en faveur du Fils de Dieu ; ce qu'il avait commencé miraculeusement avant sa naissance, il le continua pendant tout le cours de sa vie ; et comme il avait vécu en témoin de Jésus-Christ, il voulut mourir de même : car mourir pour la justice et pour la vérité, mourir en reprochant aux grands du monde leur iniquité, mourir en instruisant Hérode de ses devoirs, mourir en faisant respecter jusque dans la cour la sainte liberté d'un prophète qui parle pour la cause de Dieu , n'est-ce pas mourir en témoin de Jésus-Christ? Ainsi Jean-Baptiste a-t-il été constant dans son témoignage , puisqu'il l'a rendu dès son entrée au monde, puisqu'il l'a rendu jusqu'au dernier moment de sa vie, puisqu'il l'a rendu par ses paroles, puisqu'il l’a rendu par ses actions , puisqu'il l'a rendu par ses souffrances, puisqu'il l'a rendu par son martyre et par sa mort,  et que partout il a

1 Luc, I, 17.

vérifié ce qui était écrit de lui : Hic venit in testimonium , ut testimonium perhiberet de lumine.

Excellent modèle que Dieu nous présente aujourd'hui, et qui doit faire le sujet de nos plus sérieuses réflexions. Je m'explique : nous tous qui faisons profession du christianisme, nous devons servir de témoins à Jésus-Christ; voilà à quoi nous engage notre religion. Qu'est-ce qu'un chrétien ? Un homme député de Dieu, un homme autorisé de Dieu, un homme quia reçu de Dieu un caractère particulier, pour être le témoin de Jésus-Christ : Et eritis mihi testes (1). De sorte que, si nous ne participons à cette glorieuse qualité du précurseur saint Jean, nous pouvons dire avec confusion et avec douleur qu'il n'y a point en nous de christianisme, ni par conséquent de salut pour nous. En effet, dit saint Augustin , depuis que Jésus-Christ est venu au monde et qu'il a racheté le monde, Dieu , dans le conseil éternel de sa sagesse, a tellement disposé les choses, qu'il n'y aura jamais d'homme sauvé que celui qui, selon la mesure de la grâce attachée à son état, aura rendu témoignage à ce divin Sauveur. Tous les saints qui sont dans le ciel, n'y sont qu'en vertu de ce titre ; les apôtres n'y sont assis sur des trônes de gloire, que parce qu'ils ont rendu au Fils de Dieu le témoignage de la parole, en prêchant son nom; les martyrs n'y sont couronnés, que parce qu'ils lui ont rendu le témoignage de leur sang, en souffrant et en mourant pour lui ; et les confesseurs n'y portent, comme confesseurs, des palmes en leurs mains, que parce qu'ils lui ont rendu le témoignage de leur sainte vie en pratiquant son Evangile : or c'est à nous, mes chers auditeurs, de nous former sur leur exemple. Il y en a peu parmi vous qui soient destinés au ministère apostolique. Nous ne sommes plus au temps des persécutions, où la grâce du martyre était une grâce commune ; mais il faut qu'avec l'esprit de la foi nous confessions tous Jésus-Christ par l'innocence de nos mœurs, par l'édification de notre vie, par la ferveur de nos bonnes œuvres : car voilà pourquoi il nous a choisis. Il a apporté du ciel une loi sainte et toute divine, et il veut que nous en convainquions le monde. Or, le monde ne recevra jamais notre témoignage sur la sainteté de cette loi, tandis qu'il nous verra dans le désordre et dans la corruption du vice. Pour être de légitimes témoins de là loi de

1 Act., I, 8.

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Jésus-Christ, il faut que nous nous conformions à elle, et que nous pratiquions fidèlement ce que nous confessons de bouche : sans cela, notre témoignage est vain. Que devons-nous donc faire? ah! Chrétiens, l'importante insfruction pour vous et pour moi! Ce que nous devons faire, c'est de rentrer souvent dans nous-mêmes, et de nous examiner de bonne foi devant Dieu, en nous demandant à nous-mêmes : Hé bien ! la vie que je mène est-elle un témoignage recevable en faveur de Jésus-Christ et de sa loi? Si l'on en jugeait par mes actions et par ma conduite, quelle idée le monde aurait-il du christianisme que je professe? Ce pernicieux attachement aux biens de la terre, ce désir insatiable d'en avoir, cette crainte excessive d'en manquer, qui endurcit mon cœur, quel témoignage pour un Dieu qui a béatifié la pauvreté, et qui l'a consacrée dans sa personne ! cette mollesse de vie dont je me fais une habitude et même une fausse conscience, ce soin extrême de ma sauté, cette recherche continuelle de tout ce qui flatte mes sens, quel témoignage pour un Dieu mort sur la croix! cette ambition à laquelle je me livre, ces mouvements que je me donne pour me pousser, pour m'élever, pour ne travailler qu'a l'accroissement de ma fortune, quel témoignage pour un Dieu qui s'est anéanti ! Ah! Seigneur, doit dire un mondain dans l'amertume de son âme, pour peu qu'il ait encore de foi, je le reconnais : ce sont là comme autant de faux témoignages que j'ai portés contre vous. Car il n'y a point de témoignage plus faux que celui qu'on rend à un Dieu souffrant, par une vie toute sensuelle; que celui qu'on rend à un Dieu pauvre, par une vie employée à satisfaire l'avarice et la cupidité. Et voilà ce qui me fait trembler : si c'est un crime de porter faux témoignage contre un homme, que sera-ce, ô divin Sauveur, de l'avoir porté mille fois contre vous, qui êtes mon Dieu?

Telle est, dis-je, Chrétiens, la première leçon que nous devons nous faire à nous-mêmes; il faut que nous servions de témoins à Jésus-Christ, mais il faut encore qu'à l'exemple de saint Jean nous soyons pour Jésus-Christ des témoins fidèles, des témoins zélés, des témoins irréprochables , des témoins constants. Ne perdez rien de toute cette morale : des témoins fidèles qui ne nous cherchions pas nous-mêmes; qui, sous ombre de l'honorer, ne nous attirions pas l'honneur; qui ne tendions pas, en le glorifiant, aux fins secrètes de notre amour-propre; qui, par un raffinement de piété, je dis de piété mercenaire, n'affections pas, en le servant, la gloire même de le servir; au contraire, qui nous fassions un devoir de nous renoncer, de nous sacrifier, de nous immoler pour lui : car si le monde, tout perverti qu'il est, produit bien des hommes de ce caractère, c'est-à-dire s'il se trouve des ministres qui se distinguent par là, qui sont tout à leurs maîtres, et rien à eux-mêmes; si nous en voyons des exemples, quel sentiment la foi ne doit-elle pas là-dessus nous inspirer? Est-ce trop pour le Dieu qui nous a sauvés et à qui nous appartenons, que nous soyons tout à lui? la fidélité dont nous lui sommes redevables, doit-elle être d'une moindre étendue que celle dont on se pique envers les souverains de la terre? faut-il que le monde nous apprenne sur cela notre devoir? faut-il que Dieu ait en nous des sujets moins dévoués que nous ne les voudrions pour nous-mêmes? Cependant voilà notre désordre, jusque dans le culte que nous rendons à notre Dieu : nous ne regardons souvent que nous-mêmes, nous rapportons tout à nous-mêmes, nous ne pouvons nous défaire de nous-mêmes, et nous n'agissons jamais sur ce grand principe de saint Paul, que nous ne sommes plus à nous-mêmes, mais à celui qui nous a rachetés. Des témoins zélés, pour soutenir, en mille occasions qui se présentent, la cause de Jésus-Christ; et la soutenir, contre qui? contre l'impiété, contre le libertinage, contre le vice, qui sont proprement ces races de vipères à la malignité desquelles la force et l'efficace de notre zèle doit s'opposer; étant, comme nous devons l'être, bien persuadés que, parmi les mauvais chrétiens, cet Homme-Dieu n'a pas des ennemis moins dangereux qu'il en avait parmi les Juifs; et que c'est à nous, comme héritiers du zèle de saint Jean-Baptiste, de combattre ses ennemis, de les réprimer et de les confondre. Que si en cela nous sommes lâches, si le respect humain nous ferme la bouche, si la crainte de déplaire au monde nous rend timides; si, à force de vouloir être prudents, nous devenons prévaricateurs; si, au lieu de nous élever contre le scandale, nous nous contentons d'en gémir ; si , par nos ménagements et nos tolérances, nous le fomentons ; si nous nous taisons où il faudrait parler, et si nous dissimulons où il faudrait agir ; dès là nous sommes indignes d'être à Jésus-Christ, et Jésus-Christ ne nous reconnaît plus. Des témoins irréprochables, qui ne détruisions pas d'une part ce que nous prétendons

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établir de l'autre, qui soyons à l'épreuve de la censure , et qui, par certains endroits , n'affaiblissions pas le témoignage que Jésus-Christ d'ailleurs reçoit de nous, nous souvenant de l'avis de saint Bernard , que le monde est trop éclairé pour que nous puissions aisément lui imposer; que, quelque soin que nous prenions de nous cacher, il découvrira notre faible, et qu'il ne manquera pas de nous l'objecter; qu'un seul point qui le scandalisera dans nous, empêchera à son égard tout l'effet des vertus les plus exemplaires que   nous  pourrions pratiquer; et, qu'à moins d'être irrépréhensibles, dans le sens que l'entend saint Paul ,  nous sommes incapables d'être les témoins de Jésus-Christ. Enfin, des témoins constants, pour tenir ferme et pour ne nous point relâcher dans les persécutions que l'enfer nous suscitera ; pour supporter avec patience les contradictions des hommes, pour résister à nos propres faiblesses et pour vivre et mourir, selon l'exemple de saint Jean , en rendant témoignage à ce Seigneur, qui veut spécialement être honoré par notre persévérance.  Voilà, mes chers auditeurs , ce que nous devons être. Mais c'est à vous, ô mon Dieu, de faire, par votre grâce toute-puissante, que nous soyons tels , comme c'est à nous de coopérer à cette grâce pour arriver à cette perfection : c'est à vous à nous imprimer ces caractères, et à nous de vous présenter des cœurs qui en soient susceptibles. Vous avez vu , Chrétiens, le témoignage de saint Jean en faveur de Jésus-Christ; voyez le témoignage de Jésus-Christ en faveur de saint Jean : c'est le sujet de la seconde partie.

DEUXIÈME  PARTIE.

C'est une question qui se présente naturellement à l'esprit, savoir lequel des deux fut plus avantageux à Jean-Baptiste, ou de ce qu'il servit de témoin au Fils de Dieu , ou de ce que le Fils de Dieu lui servit lui-même de témoin ; et je prétends qu'on peut bien appliquer ici ce que disait saint Augustin, lorsque, faisant le parallèle des deux apôtres de Jésus-Christ, saint Pierre et saint Jean l’évangéliste , il demandait qui des deux avait eu une destinée plus souhaitable et plus digne d'envie : ou saint Pierre, qui, selon le rapport de l'Evangile , semblait avoir aimé son maître plus ardemment; ou saint Jean, qui, comme disciple favori, en avait été plus tendrement aimé : car ce saint docteur répondait qu'à juger de l'un et de l'autre par les règles de la religion , il y avait eu plus de mérite à aimer comme saint Pierre, mais qu'il y avait eu plus de bonheur et plus de faveur à être aimé comme saint Jean ; et qu'ainsi la comparaison ne pouvait être qu'à l'avantage des deux, parce que, si saint Jean avait eu au-dessus de saint Pierre la préférence de la tendresse et la prédilection de Jésus-Christ, saint Pierre l'avait emporté sur saint Jean par la ferveur et le zèle qu'il avait témoigné pour Jésus-Christ. Il m'a paru, dis-je. que cette décision de saint Augustin convenait parfaitement à la question que je me suis proposée touchant le divin précurseur saint Jean-Baptiste; car en voici la juste application: avoir servi de témoin au Fils de Dieu, c'est ce qui a fait le mérite de ce grand Saint; mais avoir eu pour témoin le Fils de Dieu même, c'est ce qui a fait son bonheur et sa gloire ; et je vais vous montrer que cette gloire a été la récompense et le couronnement de son mérite , comme il est vrai que son mérite a été le fondement et le principe de cette gloire. Ecoutez-moi; il n'y aura rien en tout ceci qui ne vous instruise et qui ne vous édifie.

Ne vous étonnez pas, Chrétiens, que le Sauveur du monde , par une espèce de reconnaissance, ait bien voulu rendre témoignage à saint Jean, et servir de témoin à son témoin même ; c'était, dit saint Chrysologue, pour vérifier dès lors, et pour accomplir par avance cette promesse si solennelle et si authentique : Qui confitebitur me coram hominibus, confitebor et ego eum coram Patre meo (1) : Quiconque me confessera et me reconnaîtra devant les hommes , je le reconnaîtrai devant mon Père et devant les anges, au jour de mon dernier avènement ; ainsi l'assurait le Fils de Dieu, parlant des justes en général : mais à l'égard de Jean-Baptiste , il a encore plus fait; car, sans attendre la fin des siècles, il lui a servi de témoin dès cette vie, il l'a reconnu, il l'a glorifié en toutes les manières. Je m'explique : qu'a fait le Sauveur du monde pour honorer son précurseur? il a rendu témoignage à la grandeur de sa personne, il a rendu témoignage à la dignité de son ministère, il a rendu témoignage à l'excellence de sa prédication , il a rendu témoignage à l'efficace de son baptême, il a rendu témoignage à la sainteté de sa vie et à l'austérité de sa pénitence : tout cela, autant d'éloges sortis de la bouche du Fils de Dieu même, en faveur de saint Jean : pesez-les, mes chers auditeurs, et admirez-les.

Non, jamais homme ne s'est attiré et n'a reçu tout à la fois tant d'honorables témoignages

1 Matth., X, 32.

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que saint Jean-Baptiste. C'est ce que nous apprend l'évangile de ce jour; car nous y voyons les anges et les hommes, par une espèce de concert, occupés à l'exalter. Des hommes, au premier bruit de sa naissance, en sont déjà dans le ravissement, et manquent, ce semble, de termes pour exprimer les hautes idées qu'ils conçoivent de sa personne; ils se demandent les uns aux autres : Quis, putas, puer iste erit (1) ? Que pensez-vous que sera un jour cet enfant? comme s'ils disaient : Voici un enfant en qui la nature et la grâce ont déployé tous leurs trésors, un enfant de bénédiction, un enfant de prodiges et de miracles. Déjà, tout enfant qu'il est, la main du Seigneur, c'est-à-dire la puissance et la force de Dieu, est avec lui ; déjà il a délié la langue de son père Zacharie ; déjà il a rendu féconde la stérilité de sa mère Elisabeth : mais s'il a fait en naissant tant de merveilles, que fera-t-il dans le progrès de sa vie? s'il est si grand dès son berceau, que sera-ce quand , avec l'âge , il aura atteint la perfection d'une vertu consommée? c'est un secret, ajoutent-ils, que nous nous contentons de révérer, et qu'il ne nous est pas possible de pénétrer : Et posuerunt omnes qui audierunt, in corde suo, dicentes : Quis, putas, puer iste erit (2)? Après avoir entendu toutes ces merveilles, ils les conservent dans leur cœur, et ils demeurent dans le silence, parce qu'ils ne croient pas pouvoir s'en expliquer assez dignement. Mais voici un ange, qui vient suppléer à leur défaut, un ange député de Dieu : c'est Gabriel qui vient résoudre leur doute, et leur apprendre clairement et distinctement ce qu'ils doivent penser de la personne de Jean. Vous êtes en peine de savoir ce que sera un jour cet enfant ; et moi, dit l'ange, je vous déclare qu'il sera grand devant le Seigneur : Erit magnus coram Domino (3). Témoignage, Chrétiens, qui suffisait pour canoniser le précurseur de Jésus-Christ : car être grand devant les hommes, ce n'est rien ; être grand devant les princes et les rois, qui sont les dieux de la terre, c'est peu, puisque ces dieux de la terre sont eux-mêmes très-petits ; mais être grand devant le Seigneur, comme Jean-Baptiste, c'est être vraiment grand, c'est être solidement grand, c'est être absolument grand, parce que c'est être grand devant Celui qui est non-seulement la grandeur même, mais la source et la mesure de toutes les grandeurs : Erit magnus coram Domino. En effet, tout est petit devant Dieu, et les plus hautes puissances de l'univers ne sont, en présence

66. — 2 Ibid. — 3 Ibid., 15.

de cette majesté divine, que des atomes et des néants : Et substantia mea tanquam nihilum ante te (1). Mais pour saint Jean, il est quelque chose, et quelque chose de grand devant Dieu même : Magnus coram Domino. Concluez de là quel est donc le caractère de sa personne, et le degré de sa grandeur. Je me trompe, Chrétiens, ne le concluez pas encore de là ; c'est d'un autre témoin, c'est de Jésus-Christ qu'il faut que vous l'appreniez : car il n'appartenait qu'à lui de nous donner une juste idée de la personne de Jean-Baptiste. Les hommes n'en ont pu rien dire ; l'ange, quoique ministre du Seigneur, n'en a pas dit assez; mais le Fils de Dieu couronnera tout par son témoignage. Et que dira-t-il? une parole qui renferme ou plutôt qui surpasse tous les éloges. Amen dico vobis, non surrexit inter natos mxdierum major Joanne Baptista (2) : Oui, je vous dis en vérité, qu'entre tous les enfants des hommes, il n'y en a point de plus grand que Jean-Baptiste. Voilà , mes chers auditeurs, le comble de la grandeur : car être grand même devant Dieu, c'était, après tout, une louange qui convenait à plusieurs autres saints ; mais être si grand qu'entre tous les enfants des hommes il n'y en ait point eu de plus grand, c'est la louange particulière et l'avantage de saint Jean. Sur cela les Pères et les interprètes sont partagés : les uns veulent que Jean n'ait été le plus grand qu'entre les saints de l'ancienne loi ; et les autres, qu'il n'y en ait point eu de plus grand que lui, même entre les saints de la loi de grâce. Quoi qu'il en soit, c'est de lui, et de lui seul, que le Sauveur a dit : Non surrexit inter natos mulierum major. Voilà l'oracle de la vérité, à quoi, sans rien examiner de plus, nous devons nous en tenir, et voilà le premier témoignage que le Fils de Dieu rendit à la personne de saint Jean.

J'ai dit qu'il en avait rendu un autre à la dignité de son ministère : comment cela? le voici. L'office important et le ministère essentiel de Jean-Baptiste, fut d'être le précurseur de Jésus-Christ ; mais cet office de précurseur était si relevé au-dessus de tous les autres ministères où les hommes jusque-là avaient été employés, que, sans le témoignage de Jésus-Christ nous ne l'aurions jamais compris. Prend garde, s'il vous plaît. Les Juifs reconnaissaient saint Jean pour un prophète, et ils en jugeaient bien, car il l'était; mais ils le croyaient simplement prophète, et en cela ils se trompaient, car il était quelque, chose de plus : Etiam dico

1 Psal., XXXVIII, 6. — 2 Matth., XI, 11.

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vobis, et plus quam prophetam (1). Oui, leur disait le Fils de Dieu, il est prophète , et plus bue prophète. Pourquoi , demande saint Jérôme, plus que prophète? parce que les prophètes n'avaient annoncé le Messie que dans l'avenir, au lieu que Jean-Baptiste annonçait qu'il était venu ; parce que les prophètes n'avaient vu les choses que de loin et dans l'obscurité, au lieu que saint Jean les voyait clairement et en elles-mêmes. Sans autre raison que celle-là, on avait droit de le mettre au-dessus de tous les prophètes, et de l'appeler plus que prophète; mais la prééminence de son ministère était fondée sur un titre encore plus digue de nos réflexions: Etiam dico vobis, et plus quam prophetam. Hic est enim de quo scriptum est ; Ecce ego mitto angelum meum qui prœparabit viam tuam ante te (2) ; Il est plus que prophète , ajoutait le Sauveur du monde, parce que c'est celui dont le Père éternel a dit à son Fils : Voici mon ange, que j'enverrai devant vous pour vous préparer la voie. En effet, préparer la voie à un Dieu et être le précurseur d'un Dieu, c'était faire l'office d'un ange, et les anges du premier ordre se seraient tenus honorés de cette commission; mais cette commission est réservée à Jean , et il était proprement l'ange de Jésus-Christ. Or, être l'ange de Jésus-Christ , c'était quelque chose sans doute de plus honorable que d'être un ange du commun : car les anges du commun, quoique ambassadeurs de Dieu, n'ont point d'autre ministère que de veiller à la conduite des hommes; mais le ministère de Jean-Baptiste regardait immédiatement la personne de Jésus-Christ, puisqu'il n'était envoyé au monde que pour Jésus-Christ : Ecce ego mitto angelum meum ante faciem tuam (3) Ah ! Chrétiens, est-il rien de plus sublime, et qui doive nous inspirer plus de vénération pour ce grand saint? c'était l'ange de notre Dieu ; il a fait dans le mystère de l'incarnation le même office que l'ange envoyé à Marie de la part de Dieu; et en vertu de sa mission, il a rendu à Jésus-Christ, comme précurseur, des services plus importants et plus nécessaires que jamais les anges n'en ont pu rendre à cet Homme-Dieu. Encore une fois, ministère tout angélique, ou plutôt ministère tout divin, que Jésus-Christ a voulu honorer de son témoignage.

Ajoutez-y ce qui doit en être la conséquence naturelle, je veux dire le témoignage que le Sauveur du monde rendit à la prédication de

1 Matth., XI, 9. — 2 Ibid., 10. — 3 Ibid.

saint Jean. Vous le savez : toute l'excellence de la prédication consiste en deux points, à éclairer et à toucher, à instruire et à émouvoir; mais il est rare de trouver l'un et l'autre ensemble : car il arrive tous les jours qu'entre ceux qui sont destinés, et qui ont même reçu des talents du ciel pour être les dispensateurs de la parole de Dieu, les plus fervents et les plus zélés ne sont pas les mieux pourvus de sciences et de lumières ; et que les plus intelligents et les plus habiles ne sont pas ordinairement ceux qui ont le plus de zèle et d'ardeur. Les uns éclairent, mais ne touchent pas; les autres touchent, mais n'instruisent pas; au lieu que Jean-Baptiste, selon le témoignage de Jésus-Christ, excellait également dans tous les deux : Ille erat lucerna ardens et lucens (1). Vous l'avez vu, disait aux Juifs ce Dieu Sauveur, et vous l'avez admiré. C'était un flambeau qui éclairait toute la Judée ; mais c'était un flambeau ardent et luisant : luisant, pour dissiper toutes les ténèbres de l'infidélité du siècle, et ardent, pour embraser tous les cœurs du divin amour. Il a prêché parmi vous avec tout l'esprit et toute la vertu d'Elie : In spiritu et virtute Eliœ (2). L'esprit sans la vertu, ou la vertu sans l'esprit, n'auraient pas suffi ; mais ayant possédé éminemment l'un et l'autre, c'a été un prédicateur parfait. Que restait-il, Chrétiens, après des témoignages si illustres? Encore un moment de votre attention ; je n'en abuserai pas.

Il s'agissait d'autoriser le baptême de saint Jean ; et c'est ce qu'a fait Jésus-Christ, par un quatrième témoignage , qui ne mérite pas moins que les autres d'entrer dans l'éloge de ce glorieux précurseur. Jean baptisait dans le Jourdain tous ceux qui venaient à lui ; mais comme ce baptême était nouveau, les pharisiens et les partisans de la Synagogue en jugeaient diversement. Quelques-uns l'approuvaient, d'autres le blâmaient; ceux-ci l'estimaient bon et profitable, ceux-là le rejetaient connue superstitieux et inutile. On demandait à saint Jean en vertu de quoi il s'attribuait la puissance de baptiser, puisqu'il n'était pas le Christ : Quid ergo baptizas, si tu non es Christus (3) ? Mais pour montrer que cette puissance lui convenait, le Sauveur des hommes rend hautement témoignage de la validité et de l'efficace du baptême de Jean : et quel témoignage? le plus éclatant, mais aussi de la part d'un Dieu le plus surprenant; car tout Dieu qu'il est, il reçoit ce baptême de la pénitence,

1 Joan., V, 35. — 2 Luc, I, 17. — 3 Joan., I, 25.

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qui disposait alors les hommes à la rémission des péchés et au baptême de la loi de grâce. C'est dans ce dessein qu'il vient de la Galilée au Jourdain, et qu'il se présente à saint Jean pour être baptisé; c'est, dis-je, afin de convaincre par là tous les esprits que le baptême de Jean est donc un baptême salutaire; qu'il est saint, et qu'il est de Dieu, puisque lui, qui est Fils de Dieu , en veut bien user. Mais , Seigneur, que faites-vous? s'écrie Jean-Baptiste, touché et confus d'une humilité si profonde ; que faites-vous , et avez-vous oublié ce que vous êtes et ce que je suis? c'est moi qui dois être baptisé par vous, et vous venez à moi! Ne craignez-vous point, en vous abaissant jusque-là, d'obscurcir votre gloire, et qu'on n'en tire des conséquences au préjudice de votre sainteté? Sine modo, lui répond le Fils de Dieu, sic enim decet nos implere omnem justitiam (1) ;

Laissez-moi faire pour cette heure, car c'est ainsi qu'il faut que nous accomplissions toute justice. Vous m'avez rendu témoignage, je vais vous le rendre à mon tour; et pour apprendre à tout le monde que votre baptême vient du ciel, moi qui suis descendu du ciel, j'en veux bien faire l'épreuve dans ma personne. Quoique ce soit le baptême de la pénitence , moi qui suis l'innocence même, je veux bien m'y soumettre; et quoiqu'en m'y soumettant je paraisse inférieur à vous sans l'être, je ne dédaigne point de le paraître, pourvu que je persuade aux hommes que la pénitence à laquelle ce baptême les engage, est la seule voie qui peut les conduire au salut et à la véritable rédemption. N'est-il pas vrai, mes chers auditeurs, qu'il n'appartient qu'à Dieu de savoir honorer ses saints?

Finissons par le dernier, mais le plus essentiel de tous les témoignages que Jésus-Christ ait rendus à son précurseur, en publiant la sainteté de Jean, l'innocence de ses mœurs et l'austérité de sa pénitence. Où le trouvons-nous, ce témoignage? Au chapitre onzième de saint Matthieu. Car c'est là qu'il est dit que notre adorable Sauveur s'entretenant avec le peuple, et instruisant les Juifs qui l'écoutaient, leur parlait ainsi : Qu'êtes-vous allés voir dans Je désert? Quid existis in desertum videre (2)? Vous y avez vu Jean-Baptiste ; hé bien ! qu'en dites-vous? avez-vous cru voir en lui un roseau agité du vent, c'est-à-dire un esprit léger et sans consistance, qui suit le mouvement de ses passions, qui plie sous l'adversité, qui s'évanouit dans la prospérité, qui succombe à la crainte, que la vue de plaire, ou que l'intérêt

1 Matth., III, 4 — 2 Ibid., XI, 7.

ébranle ; qui cède à tout et qui ne résiste à rien : Arundinem vento agitatam (1) ? Non, Jean n'est point un homme de cette trempe, c'est un cœur ferme et inébranlable dans le parti de Dieu; c'est une âme solide et à l'épreuve de toutes les tentations du monde ; c'est un e prit supérieur à tout ce que la faiblesse humaine peut former d'obstacles dans l'accomplissement des devoirs les plus difficiles, et qui demandent une vertu plus héroïque : en voilà le caractère. Mais encore, qu'avez-vous vu dans le désert? y avez-vous trouvé un homme vêtu avec mollesse, un homme voluptueux, attaché à ses commodités, aimant les douceurs delà vie, esclave de son corps et de ses sens : Sed quid existis videre ? hominem mollibus vestitum (2)? Au contraire, vous avez vu un homme crucifié pour le monde, un homme mort à tous les plaisirs du monde, un homme ennemi de son corps, un homme épuisé d'abstinences et de jeûnes, un homme couvert d'un rude ciliée : telle est la forme de vie dont Jean-Baptiste est venu servir de modèle. Qui parle ainsi, Chrétiens? le Fils de Dieu , lequel rend témoignage de la sainteté de son précurseur, et qui n'allègue pour cela ni les révélations, ni les extases, ni le don des miracles et des guérisons, ni l'esprit de prophétie, ni tontes les autres grâces éclatantes dont saint Jean était rempli ; mais qui fait consister cette sainteté dans une vie pénitente et mortifiée, dans la haine de soi-même , dans le crucifiement de la chair, surtout dans la constance et la fermeté.

Arrêtons-nous là, mes chers auditeurs; voilà ce que je vous laisse à méditer , et ce qui doit être pour vous et pour moi le fruit de ce discours. Je vous l'ai dit, et je vous le dis encore, que si Jésus-Christ ne nous reconnaît devant son Père, et ne rend témoignage en notre faveur, comme il l'a rendu en faveur de Jean-Baptiste, nous ne serons jamais du nombre de ses prédestinés et de ses élus. Il faut, pour être justes dans cette vie, que nous ayons le témoignage de Dieu en nous : Qui credit, habet testimonium Dei in se (3); et j'ajoute que, pour être glorifiés dans l'autre, il faut que nous ayons le témoignage de Jésus-Christ pour nous. Or, jamais Jésus-Christ ne nous rendra ce témoignage favorable dont dépend notre salut éternel, si nous ne sommes fermes comme saint Jean dans l'observation de la loi de Dieu, et si nous n'entrons dans cette sainte voie de la pénitence et de la mortification où a marché

1 Matth., XI, 7. — 2 Ibid., 7. — 3 Joan., V, 10.

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le saint précurseur. Pourquoi cela? parce que Jésus-Christ ne rendra témoignage qu'en faveur de ceux qui auront eu soin de se conformer à lui. Or, nous ne pouvons nous conformer à Jésus-Christ, que par cet esprit de pénitence, accompagné et soutenu d'une inviolable persévérance ; par conséquent le témoignage de cet Homme-Dieu nous est indispensablement nécessaire. Il le donne aujourd'hui au plus saint des hommes, qui est Jean-Baptiste; mais il ne le donne que fondé sur ces deux chefs, de l'austérité de sa vie, et de la solidité de sa vertu. Il n'est pas croyable que nous l'obtenions à des conditions plus douces, ni qu'il ait pour nous des lois de providence moins sévères et plus commodes. Savez-vous donc, Chrétiens, ce que nous avons à craindre? c'est que Jésus-Christ, dans le jugement dernier, au lieu de rendre témoignage pour nous, ne le rende contre nous ; et qu'au lieu que son témoignage, s'il nous était favorable, mettrait le sceau à notre justification et à notre prédestination, il ne fasse notre condamnation et notre réprobation. Si jamais cet affreux malheur nous arrivait, par où Jésus-Christ fortifiera-t-il son témoignage contre nous? par l'exemple de saint Jean , par la pénitence de saint Jean, par la retraite de saint Jean, en un mot par l'énorme et monstrueuse opposition qui paraîtra entre la conduite de la plupart des chrétiens et celle de saint Jean.

Car comment nous sauverons-nous de cette contradiction, et qu'aurons-nous à y répondre? Jean, rempli du Saint-Esprit et sanctifié même avant sa naissance, n'a pas laissé d'embrasser une vie austère et pénitente; et moi qui suis pécheur, chargé devant Dieu du poids de nies iniquités, je veux mener une vie aisée etdouee. Jean, dans la plus parfaite innocence, n'a pas laissé de mater sa chair par le jeûne et le cilice ; et moi j'épargne la mienne, qui est une chair de péché. Jean, à l'épreuve de toutes les tentations du monde, n'a pas laissé de fuir le monde ; et moi qui suis la faiblesse même, je m'expose à tous les dangers du monde. Voila, dis-je, mes chers auditeurs, ce que saint Jean nous reprochera au tribunal de Dieu : car, après avoir été le témoin de Jésus-Christ dans le premier avènement de ce Dieu Sauveur, il viendra encore dans le second, et sera appelé en témoignage contre les lâches chrétiens : Hic venit in testimonium (1). Oui, il viendra, non plus pour servir de témoin à la

1 Joan., I, 7.

lumière, mais pour servir de témoin contre l'iniquité. Ce sacré chef que vous conservez comme un précieux dépôt ; ce chef dont la vue confondit l’impie Hérode, et le fit trembler jusque sur le trône ; ce chef muet maintenant, depuis qu'une mort sanglante lui a ôté l'usage de la voix, mais alors rappelé à la vie et plus éloquent que jamais, fera sortir de sa bouche des paroles foudroyantes qui altéreront les pécheurs. Ah! grand saint, parlerez-vous donc contre ce peuple qui vous est spécialement dévoué ? il vous honore et il vous invoque comme son protecteur : en deviendrez-vous l'accusateur et le juge? Obtenez-lui ces grâces de conversion, ces grâces de sanctification qui le remettront dans la voie du salut que vous nous avez enseignée; surtout faites-lui bien comprendre ce fameux oracle, que depuis le temps où vous avez vécu sur la terre, le royaume du ciel ne s'emporte que par violence : A diebus Joannis Baptistœ regnum cœlorum vim patitur (1).

Du reste, Chrétiens, parlant devant un prélat que je considère ici, non-seulement comme l'évêque et le pasteur de vos Ames, mais comme un des maîtres de l'éloquence de la chaire où tant de fois il s'est distingué, j'aurais eu besoin, dans tout ce discours, des dons excellents qu'il a reçus du ciel, et qu'il a su si dignement et si saintement employer. Du. moins, Monseigneur, ai-je eu l'avantage de trouver en vous de quoi persuader à votre troupeau les saintes vérités que je viens de lui annoncer, et de quoi les lui rendre sensibles : car, en faisant l'éloge du précurseur de Jésus-Christ, je n'ai pu m'empêcher de bénir le ciel, qui, pour ma consolation, me fait voir encore aujourd'hui, dans votre personne, un prélat rempli de l'esprit de Jean-Baptiste et imitateur de ses vertus; je veux dire un prélat, aussi éclairé que zélé, aussi fervent que vigilant, et si j'ose m'exprimer de la sorte, aussi aimable que vénérable ; un prélat plein de vigueur et de force pour faire observer la discipline, mais en même temps plein d'onction et de douceur pour la faire aimer; un prélat qui, comme Jean-Baptiste, a édifié la cour, et que la cour a respecté; que le plus grand des rois a honoré de son estime ; qui, prêchant aux grands du siècle avec une liberté tout évangélique, mais aussi avec une égale sagesse, les a instruits de leurs devoirs, et n'a pas craint de leur reprocher leurs désordres; un prélat dont la saine doctrine, la solide piété, la vie édifiante

1 Mattf., XI, 12.

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lui ont mérité L'auguste rang qu'il tient; et qui sans cesse occupé de ses fonctions, n'a en vue que la gloire de Dieu, que les intérêts de Dieu, que l'accroissement du culte de Dieu; enfin, un prélat qui, dévoué aux travaux apostoliques, et, selon l'expression de saint Paul, n'estimant pas sa vie plus précieuse que lui-même, sacrifie tous les jours sa santé aux exercices de son ministère , à consacrer de dignes sujets, et à les former pour servir utilement à son Eglise, à visiter les ouailles que la Providence qui a confiées, à  sanctifier son peuple, et à le conduire dans le chemin de la perfection chrétienne : Parare Domino plebem perfectam (1). Voilà, Monseigneur, les exemples que vous donnez, et qui, plus efficaces que mes paroles, sont, pour toute cette assemblée, autant d'exhortations pressantes et touchantes. Plaise au ciel que vous en suiviez, Chrétiens, toute l'impression, et que par là vous arriviez un jour à la vie éternelle, que je vous souhaite, etc.

1 Luc, 1, 17.

SAINT PIERRE I

SAINT PIERRE I

PREMIER SERMON POUR LA FÊTE DE SAINT PIERRE.

ANALYSE.

Sujet. Pierre lui répondit : Vous êtes le Christ, fils du Dieu vivant.

C'est ainsi que saint Pierre confessa le premier la divinité de Jésus-Christ; et c'est en conséquence de cette confession, aussi bien que pour son amour envers le Fils de Dieu, que Jésus-Christ l'établit chef de l'Eglise.

Division: Foi de saint Pierre, opposée à notre infidélité : première partie. Amour de saint Pierre, opposé à notre insensibilité : deuxième partie.

Première partie. Foi de saint Pierre, opposée à notre infidélité. Nous devons apprendre de lui deux choses : 1° à confesse comme lui la foi que nous avons dans le cœur; 2° à réparer comme lui par une fervente pénitence notre lâcheté, si quelquefois nous sommes assez malheureux pour manquer de ferveur et de courage dans la confession de notre foi.

1° A confesser la foi que nous avons dans le cœur. La foi de saint Pierre fut une foi pratique qui se produisit par les œuvres, el la nôtre n'est qu'une foi oisive et sans action. La foi de saint Pierre fut une foi généreuse, en vertu de laquelle il abandonna tout ce qu'il possédait et tout ce qu'il était capable de posséder; et la nôtre ne nous fait renoncer à rien. La foi de saint Pierre fut une foi pleine de confiance, qui le fit marcher sur les eaux ; et la nôtre s'étonne du moindre danger. La foi de saint Pierre fut une foi à l'épreuve de tout scandale; et le plus léger scandale déconcerte la nôtre. Ce n'est pas que la foi de cet apôtre fût d'abord parfaite, et nous en avons toutes les imperfections sans en avoir les perfections. Mais après tout, malgré les imperfections à quoi il était encore sujet, il confessa hautement Jésus-Christ, et le reconnut comme Dieu. Sans une confession haute et publique de notre foi, selon que les occasions le demandent, il n'y a point de salut à espérer pour nous.

2° A réparer par une fervente pénitence notre lâcheté, si quelquefois nous sommes assez malheureux pour manquer de courage dans la confession de notre foi. Saint Pierre renonça Jésus-Christ; et en combien de rencontres le renonçons-nous ? Chute de saint Pierre qui doit nous faire trembler, et qui procéda de trois causes, savoir : de sa présomption, de son orgueil et de son imprudence. Mais par quelle pénitence se releva-t-il d'une telle chute? Pénitence la plus prompte, la plus sincère, la plus constante. Si nous tombons comme lui, faisons pénitence comme lui.

Deuxième partie. Amour de saint Pierre opposé à notre insensibilité. Ce fut par son amour pour Jésus-Christ, que cet apôtre mérita l'entier accomplissement de la promesse que le Fils de Dieu lui avait faite, de lui confier le soin et la conduite de l'Eglise. Aussi le Sauveur du monde, avant que de l'établir pasteur de son troupeau, lui demanda-t-il par trois fois : M'aimez-vous, et m'aimez-vous plus que les autres? Amour de saint Pierre, 1° amour humble; 2° amour généreux.

1° Amour humble. Pierre ne répondit pas à Jésus-Christ : Je vous aime plus que les autres, mais simplement : Je vous aime, ne voulant pas se préférer à eux. Il ne répondit pas même absolument : Je vous aime, mais : Vous savez que je vous aime, comme se défiant de lui-même et de son propre sentiment. Enfin, il s'attrista, voyant que Jésus-Christ lui demandait plusieurs fois : M'aimez-vous? car il commença à craindre en effet de n'aimer pas autant cet aimable Maître qu'il le croyait.

2° Amour généreux, c'est-à-dire amour fervent, patient, héroïque. Fervent : avec quelle ardeur prêcha-t-il Jésus-Christ? patient : que n'eut-il point à souffrir pour le nom de Jésus-Christ? héroïque : quel martyre endura-t-il pour la cause de Jésus-Christ? Est-ce ainsi que nous aimons Dieu et Jésus-Christ? Avons-nous cet amour fervent? nous ne faisons rien pour Jésus-Christ ou le peu que nous faisons, nous ne le faisons encore qu'avec froideur. Avons-nous cet amour patient? la moindre peine nous abat. Avons-nous cet amour héroïque? puisque les plus légères difficultés nous étonnent, peut-on penser que nous soyons dans la disposition de sacrifier notre vie? Ranimons dans nos cœurs ce saint amour; et si nous ne l'avons pas, demandons-le à Dieu.

Respondens  Simon Petrus, dixit : Tu es Christus, Filius Dei vivi.

Pierre lui répondit : Vous êtes le  Christ, Fils du Dieu vivant. ( Saint Matthieu, chap., XVI, 16.)

Voilà,  mes chers auditeurs, toute la substance de l'évangile de ce jour, et des importantes vérités qui y sont contenues ; voilà sur quoi est fondée la gloire de saint Pierre, votre illustre patron. C'est lui qui le premier a confessé la divinité de Jésus-Christ ; et voilà pourquoi Jésus-Christ lui a donné, au-dessus des apôtres, cette primauté qui nous le rend si

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vénérable, et en vertu de laquelle il est le chef de toute l'Eglise. C'est lui qui, non-seulement pour sa personne, mais au nom de tous les autres apôtres, a le premier rendu témoignage que Jésus-Christ est le Fils du Dieu vivant, non pas simplement par adoption, mais par nature : car il l'a reconnu Fils du Dieu vivant d'une manière qui ne convenait ni à Elie, ni à Jean-Baptiste, ni aux prophètes. Or Elie, Jean-Baptiste et les prophètes étaient, dans les termes de l'Ecriture, enfants de Dieu par adoption. Il est donc vrai que saint Pierre, qui prétendait élever Jésus-Christ au-dessus d'eux, l'a confessé absolument Fils de Dieu, égal à Dieu, consubstantiel à Dieu, en un mot, Dieu lui-même. Et c'est pour cela, encore une l'ois, que Jésus-Christ a établi cet apôtre comme le fondement sur lequel il voulait édifier son Eglise, pour cela qu'il lui a mis en main les clefs du ciel, pour cela qu'il lui a donné le pouvoir de lier et de délier sur la terre : en sorte que foutes les prérogatives de saint Pierre ont été les suites heureuses et les fruits de cette confession de foi : Tu es Christus, Filius Dei vivi. Ajoutons-y toutefois, Chrétiens, l'ardent amour de ce glorieux apôtre pour Jésus-Christ : car la foi de saint Pierre, sans son amour, n'eût pas suffi. Il fallait que le chef de l'Eglise fût non-seulement le plus éclairé, mais le plus rempli de zèle et de charité. Et en effet, ce que Jésus-Christ promet aujourd'hui à saint Pierre, parce qu'il confesse sa divinité, n'a eu son accomplissement qu'après que le Fils de Dieu lui eut demandé s'il l'aimait plus que tous les autres. M'aimez-vous, Simon, fils de Jean? lui dit ce Sauveur adorable après sa résurrection. Oui, Seigneur, lui répondit Pierre ; vous savez que je vous aime, et que je suis prêt à donner ma vie pour vous. Paissez donc mes agneaux et mes brebis, reprit son divin Maître : Pasce agnos meos, pasce oves meas (1). Ainsi, Chrétiens, c'est sur la foi de saint Pierre et sur l'amour de saint Pierre qu'est établie sa sainteté et sa prééminence : voilà les deux sources des grâces dont il fut comblé. Il a été le pasteur des peuples, et le souverain pontife : pourquoi ? parce qu'il a reconnu Jésus-Christ pour le Fils du Dieu vivant, et parce qu'il a aimé Jésus-Christ jusqu'à verser pour lui son sang. Arrêtons-nous là : car il ne s'agit pas aujourd'hui de parler des grandeurs de saint Pierre, mais de ses vertus; il ne s'agit pas de ce que nous devons admirer, mais de ce que nous devons imiter en lui; il ne s'agit pas de relever son

1 Joan., XXI, 15.

apostolat, et d'en concevoir de liantes idées, mais de nous édifier de ses exemples. Attachons-nous donc à sa foi et à son amour. En qualité de chrétiens, nous sommes les pierres vivantes de ce mystérieux édifice de l'Eglise, que Jésus-Christ est venu construire sur la terre. Et comme, après Jésus-Christ, votre saint patron en est la pierre fondamentale, il faut que nous soyons bâtis sur cette pierre : Et super hanc petram œdificabo Ecclesiam meam (1). Or, pour cela il faut que nous participions à la foi et à l'amour de saint Pierre ; pour cela il faut que la foi de saint Pierre soit la règle de la nôtre, et que l'amour de saint Pierre soit le modèle de notre amour ; il faut que nous croyions de cœur et que nous confessions de bouche ce que le Père céleste, et non pas la chair et le sang, a révélé à saint Pierre, et il faut que nous puissions dire à Jésus-Christ, comme saint Pierre : Vous savez, Seigneur, que je vous aime. Ainsi, Chrétiens, comparons notre foi avec la foi de saint Pierre, et notre amour avec l'amour de saint Pierre pour Jésus-Christ. En deux mots, la foi de saint Pierre opposée à notre infidélité : c'est la première partie ; l'amour de saint Pierre pour Jésus-Christ, opposé à notre insensibilité : c'est la seconde. Toutes deux feront le partage de ce discours, et le sujet de votre attention, après que nous aurons salué Marie : Ave, Maria.

PREMIÈRE PARTIE.

Je fais l'éloge du prince des apôtres, du chef visible de l'Eglise , du vicaire de Jésus-Christ en terre, mais qui, par une disposition particulière de la Providence , n'a pas laissé avec tout cela d'être pécheur ; qui, malgré tout cela, est tombé, et a eu besoin de se relever par la pénitence ; et qui, par la pénitence, est aussi rentré dans tous les privilèges et dans tous les droits attachés à son apostolat. Je parle d'un saint dont Jésus-Christ a béatifié la foi, et le zèle à confesser la foi ; mais qui, dans l'abondance même des lumières de sa foi, avant qu'il eût reçu le Saint-Esprit, n'a pas laissé d'avoir ses ténèbres, c'est-à-dire ses erreurs ; et qui, malgré la ferveur de son zèle , a eu ses imperfections et ses faiblesses : or l'un et l'autre, dans le dessein de Dieu, doit aujourd'hui nous instruire, et contribuer à notre édification.

Il est donc du devoir de mon ministère que je ne sépare point ces deux choses, et qu'en prédicateur fidèle de la divine parole, considérant saint Pierre dans l'état où l'Evangile nous

1 Matth., XVI, 18.

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le représente, je  veux dire dans cet état de béatitude commencée, mais non encore consommée par la venue du Saint-Esprit : Beatus es, Simon Barjona (1), je vous parle de ses erreurs aussi bien que de ses lumières, de ses faiblesses aussi bien que de ses ferveurs, de sa chute et de son péché aussi bien que de ses mérites. Il est vrai, c'est sur la foi de saint Pierre que la prééminence de sa dignité fut dès lors fondée ; mais après tout, la foi de saint Pierre n'était pas encore parfaite, quand Jésus-Christ lui dit : Vous êtes bienheureux, parce que ce n'est point la chair ni le sang qui vous a révélé ceci, mais mon Père qui est dans le ciel. Il est vrai, saint Pierre confessa que Jésus-Christ était le Fils du Dieu vivant, et c'est par cette confession qu'il mérita d'entendre ce que Jésus-Christ lui répondit : Vous êtes Pierre, et c'est sur cette pierre que je bâtirai mon Eglise; mais après tout, en ce moment-là saint Pierre n'était pas encore à l'épreuve des tentations où sa loi devait être exposée ;  il n'était pas encore inébranlable dans cette confession de foi qu'il faisait avec tant de zèle. Or c'est à nous, comme je l'ai dit , de profiter , non-seulement  de l'exemple de sa foi, mais des imperfections mêmes de sa foi : de l'exemple de sa foi en l'imitant, et des imperfections de sa foi en les évitant. C'est à nous d'apprendre de lui à confesser de bouche la foi que nous avons dans le cœur;  et si quelquefois nous sommes assez malheureux pour manquer de ferveur et de courage dans la confession de notre loi, c'est à nous d'apprendre à réparer comme lui, par une fervente pénitence,  celle honteuse et scandaleuse lâcheté : deux points,  mes chers auditeurs,  où je renferme toute cette  première partie. Ecoulez-moi ; il n'y aura rien Là qui ne soit proportionné à la capacité de vos esprits, ni rien que chacun de vous ne puisse et ne doive s'appliquer. Commençons.

La loi de saint Pierre était grande sans doute et très-grande, quand Jésus-Christ lui dit : Beatus es ; Vous êtes bienheureux, Simon, fils de Jean. Car en vertu de cette foi, saint Pierre avait tout quitté pour suivre Jésus-Christ; en vertu de cette foi, il avait marché sur les eaux pour aller à Jésus-Christ ; en vertu de celle foi, plusieurs d'entre les disciples s'étant retirés du troupeau de Jésus-Christ, parce qu'ils se scandalisaient de sa doctrine sur le sujet de l'Eucharistie, et Jésus-Christ ayant demandé aux apôtres s'ils voulaient aussi se séparer de lui, saint Pierre lui avait dit : Hé ! Seigneur,

1 Matth., XVI, 17.

à qui irions-nous? car vous avez les paroles de la vie éternelle. Tout cela, marques évidentes de la grandeur de sa foi, qui ne fut pas, dit saint Augustin, une foi de spéculation et en idée, mais une foi réelle et de pratique; qui ne fut pas une foi morte, mais une foi vive et animée ; qui ne fut  pas une foi stérile el infructueuse, mais une foi, pour ainsi parler, riche et féconde, puisqu'elle  produisit en lui de si surprenants et de si  merveilleux effets. Tout cela, preuves incontestables, que, dès son premier engagement avec Jésus-Christ, il l'avait reconnu  pour Fils du Dieu vivant. Car, comme raisonne saint Augustin, s'il l'avait cru seulement homme,  il  n'aurait  pas renoncé pour lui à tout ce qu'il possédait dans le monde, s'il l'avait cru seulement homme, il ne lui aurait pas dit : Domine, si tu es, jube me ad te venire super aquas (1); Si c'est vous, Seigneur, commandez, et dès l'instant je marcherai sans crainte sur l'eau pour aller à vous; s'il l'avait cru seulement homme, il se serait scandalisé, aussi bien que les autres, du commandement que lui lit Jésus-Christ de manger sa chair et déboire son  sang;  s'il l'avait cru seulement homme, il n'aurait pas pris ce que Jésus-Christ leur annonçait de ce mystère, pour des paroles de vie, et d'une vie immortelle : Verba vita œternœ habes (2). Il est donc vrai que ce n'était dès lors, ni la chair ni le sang, mais l'Esprit même de Dieu qui lui avait donné les hautes et sublimes connaissances dont il se trouvait rempli.

Voilà, mes chers auditeurs, les qualités de la foi de saint Pierre, et voilà en quoi la loi de saint Pierre doit être le modèle de la nôtre. Prenez garde : ce lut une foi pratique, une loi efficace et agissante, que celle de saint Pierre, et telle doit être notre foi ; car une loi oisive, une foi qui s'en tient à des paroles, une foi qui ne consiste qu'en de belles et de spécieuses maximes, une foi qui se borne à des sentiments sans aller jusqu'aux œuvres, c'est une loi qui ne peut servir qu'à notre condamnation; c'est la foi des dénions, qui croient, qui tremblent, et qui en demeurent là. Ce fut une loi généreuse, en vertu de laquelle saint Pierre abandonna non-seulement tout ce qu'il possédait, mais tout ce qu'il était capable de posséder, mais tout ce qu'il pouvait espérer, mais tout ce qu'il pouvait désirer; tellement qu'il eut bien raison de dire : Ecce nos reliquimus omnia (3); Voici que nous avons tout quitté. Et c'est ainsi que notre loi doit nous détacher de

1 Matth., XIV, 28. — 2 Joan., VI, 69. —  3 Matth., XIX, 27.

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tout, en sorte que nous quittions tout, non pas toujours réellement et en effet, mais au moins de cœur : c'est-à-dire que nous soyons disposés à quitter tout; que nous soyons dégagés de toute affection aux biens que nous possédons; que nous soutenions avec patience la perte de ces biens, quand il plaît à Dieu de nous les  enlever; que nous soyons tranquilles et soumis, quand la Providence permet que ces biens diminuent; que nous nous  dépouillions avec joie d'une partie  de ces  biens pour en assister les membres de Jésus-Christ et nos frères, qui sont les pauvres; car une foi en conséquence de laquelle on ne renonce à rien, on ne quitte rien, on ne se refuse rien et l'on ne veut rien se refuser, c'est une foi chimérique, qui ne peut être de nul mérite devant Dieu, et que Dieu même réprouve. Ce fut une foi pleine de confiance qui fit marcher saint Pierre sur les eaux, sans craindre le péril où il s'exposait, ni la tempête dont la mer était agitée; et si notre foi est telle que Dieu la demande, il faut qu'elle se soutienne au milieu des dangers du monde, au milieu des persécutions et des disgrâces du monde,  au milieu des changements et des révolutions inévitables dans le cours du monde ; car une foi qui  doute, une foi qui hésite, n'a plus ce caractère de fermeté qui est essentiel à la vraie foi. Ce fut une foi à l’épreuve du scandale où tombèrent ces disciples incrédules, qui, ne pouvant comprendre l'adorable mystère de nos autels que Jésus-Christ leur annonçait, en prirent occasion d'abandonner ce Dieu Sauveur; et notre foi, comme celle de saint Pierre, doit nous fortifier contre tant de discours que nous entendons, contre tant d'exemples que nous avons sans cesse devant les yeux, afin que nous puissions faire à Dieu la même protestation que fit ce prince des apôtres : Et si omnes scandalizati fuerint in te, sed non ego (1); Non, Seigneur, je ne m'éloignerai jamais de vous ; quand tous les hommes vous auraient renoncé, et que de tous les hommes je resterais seul sous l'obéissance de votre loi, je ne m'en départirai jamais : fallût-il résister à toutes les  puissances de la terre, fallût-il donner ma vie, vous me trouverez toujours fidèle : Et si oportuerit me commori tibi, non te negabo (2).

Telle était, dis-je, la foi de saint Pierre; mais quelque grande que fût sa foi, j'ai ajouté qu'elle n'était pas encore parfaite, parce qu'il n'avait pas encore reçu le Saint-Esprit : il ne faut que lire l'Evangile pour en être persuadé;

1 Marc, XIV, 20. — 2 Ibid.,31.

car, immédiatement après que saint Pierre eut rendu témoignage à la divinité de Jésus-Christ , le Fils de Dieu ayant déclaré à ses disciples qu'il allait à Jérusalem, et que là il devait être livré aux Gentils, moqué, outragé , déchiré de fouets, crucifié: Ah! Seigneur, reprit le saint apôtre, à Dieu ne plaise que tout cela vous arrive! parole dont Jésus-Christ parut indigné, et qui lui fit dire à ce chef même de son Eglise: Retirez-vous de moi, Satan ; vous êtes un scandale pour moi, et vous n'avez point de goût pour les choses de Dieu, mais seulement pour les choses de la terre : Vade post me, satana , scandalum es mihi (1). Il s'en fallait donc bien , remarque saint Chrysostome, que la foi de saint Pierre ne fût dans le degré de perfection où elle devait être, puisqu'il se trouvait prévenu d'une erreur aussi pernicieuse et aussi grossière que celle de croire qu'il ne convenait pas à Jésus-Christ de mourir pour le salut des hommes. Elle n'était pas non plus parfaite, cette même foi, lorsque saint Pierre ayant d'abord marché avec confiance sur les eaux, mais voyant ensuite les flots de la mer agités, craignit, et s'écria : Seigneur, sauvez-nous, autrement nous sommes perdus; sur quoi le Fils de Dieu lui fit ce reproche : Homme de peu de foi, pourquoi avez-vous eu peur? Modicœ fidei, quare dubitasti (2)? Enfin, sa foi était bien imparfaite, quand, après avoir été trois ans entiers à l'école de Jésus-Christ, après avoir entendu si souvent ce divin Maître expliquer les vérités évangéliques, il ne les comprenait pas; car, comme l'a formellement observé saint Luc, ce que cet adorable Sauveur disait à ses disciples de la nécessité des souffrances, de l'avantage des croix, du renoncement à soi-même , ils le regardaient comme des mystères cachés, et comme autant de paradoxes : Et erat verbum istud absconditum ab eis (3).

Voilà, Chrétiens, les ténèbres de la foi de saint Pierre; mais en même temps voilà les écueils de notre foi, et ce que nous devons éviter. Saint Pierre crut Jésus-Christ Fils du Dieu vivant, mais il se scandalisa du mystère de sa passion et de sa mort; c'est ce qui nous arrive tous les jours, car nous adorons la personne de Jésus-Christ, mais nous nous scandalisons de sa croix, nous nous scandalisons de son Evangile : l'orgueil et l'amour-propre qui nous dominent, forment en nous une opposition secrète à ses maximes et à sa loi. Ce scandale paraît dans nos actions : nous nous

1 Matth., XVI, 23. — 2 Ibid., XIV, 31. — 3 Luc.,

XVIII, 34.

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disons chrétiens, et nous vivons en païens. Que fit Jésus-Christ, justement offensé du scandale de saint Pierre? Il le reprit avec aigreur, il le traita de satan, il le rejeta. Prenez garde, mes Frères, dit saint Hilaire : le Fils de Dieu brûlait d'un désir si ardent de souffrir pour nous, qu'il ne put voir sans indignation que Pierre entreprît de combattre ce dessein. Or ce même Sauveur n'aurait-il pas encore plus droit de nous dire, comme à son apôtre : Vade post me, satana ; Allez, hommes lâches et sensuels, amateurs de vous-mêmes et idolâtres de votre corps , vous n'avez jamais connu le prix de ma croix ; car ce mystère de la croix est trop relevé pour vous ; et tant que vous serez esclaves de vos plaisirs , vous ne comprendrez jamais que ce qui peut flatter la chair et satisfaire la cupidité? Dès que saint Pierre fut assailli de l'orage, il trembla, malgré la confiance qu'il avait d'abord marquée; et tandis que nous sommes dans la prospérité, que les choses du monde vont selon nos souhaits, et que rien ne nous trouble, nous nous confions en Dieu , nous nous soumettons à Dieu, nous bénissons Dieu; mais sommes-nous dans la peine et dans l'affliction, une disgrâce imprévue nous arrive-t-elle, les affaires du siècle prennent-elles pour nous un mauvais tour, c'est là que notre courage nous abandonne, nous commençons à douter de la providence du Seigneur, nous nous élevons contre elle, nous manquons de foi, ou nous n'avons qu'une foi timide et chancelante : Modicœ fidei, quare dubitasti? Mais avançons.

Saint Pierre ne se contenta pas de croire la divinité de Jésus-Christ, il la confessa hautement, il la confessa avec zèle, il la confessa au nom de tous les apôtres ; et c'est particulièrement en vue de cette confession de foi, que Jésus-Christ le choisit pour être la pierre fondamentale de son Eglise : Et ego dico tibi. : Quia tu es Petrus, et super hanc petram aedificabo Ecclesiam meam (1). Autre exemple que Dieu nous propose en ce saint jour; autre règle qu'il nous ordonne de suivre, et à laquelle nous devons nous conformer, si nous voulons solidement établir notre salut ; car pour être sauvés, Chrétiens, il ne suffit pas, selon saint Paul, que nous croyions de cœur, mais il faut encore que nous confessions de bouche ; il ne suffit pas qu'intérieurement et dans l'âme nous adorions Jésus-Christ comme notre Dieu, mais il faut qu'au dehors, et devant les hommes,

1 Matth., XVI, 18.

nous lui rendions le témoignage qui lui est dû; et comme toute l'Eglise est fondée sur la confession que lit saint Pierre de la divinité du Fils de Dieu,  j'ajoute que le salut de chaque fidèle doit être fondé sur la confession qu'il fera de sa foi. Confession, prenez garde, s'il vous plaît, confession de foi dont l'obligation rigoureuse est également et de droit naturel, et de droit divin; confession qui renferma deux préceptes, l'un négatif, permettez-moi de m'exprimer de la sorte, après les théologiens, l'autre positif : l'un qui nous défend de lieu faire, de rien dire qui soit seulement, même en apparence ,  contraire à la foi que nous professons; l'autre qui nous oblige à donner des marques publiques de cette foi, selon que les sujets et les occasions le demandent pour l'honneur de Dieu et pour L'édification de l'Eglise : deux devoirs absolument indispensables, s'agît-il de tous les biens du monde et de sacrifier jusqu'à notre vie; confession selon laquelle, au jugement de Dieu, nous serons ou reconnus , ou réprouvés de Jésus-Christ. Car quiconque me reconnaîtra devant les hommes, disait cet adorable Sauveur, je le reconnaîtrai devant mon Père : Qui confitebitur me coram hominibus, confitebor et ego eum coram Patre meo (1). Et, par une règle toute contraire, quiconque devant les hommes m'aura renoncé, je le renoncerai en présence de mon Père : Qui negaverit me coram hominibus, negabo et ego eum coram Patre meo (2).

C'est donc à nous d'imiter saint Pierre dans cette confession si nécessaire : c'est ce qu'ont l'ait les martyrs} quand ils ont paru devant les juges de la terre, et qu'ils ont versé leur sang pour la cause de Jésus-Christ; c'est ce qu'ont l'ait tant d'hommes apostoliques, quand ils ont passé les mers et qu'ils ont pénétré jusqu'aux extrémités du monde pour y annoncer le nom de Jésus-Christ; et c'est ce que nous devons faire nous-mêmes, chacun dans notre condition, et autant que Le demande l'honneur de Jésus-Christ.

Cependant (ô profondeur! ô abîme des conseils de Dieu!) Pierre, tout éclairé qu'il était d'en haut, n'était pas encore inébranlable : c'était la pierre sur laquelle l'Eglise devait être bâtie; mais cette pierre n'avait pas encore toute la stabilité nécessaire pour L'affermissement de l'Eglise. En un mot, saint Pierre, après avoir confessé Jésus-Christ, le renonça; après avoir dit à cet Homme-Dieu : Vous êtes le Christ, Fils du Dieu vivant, il fut assez faible et assez lâche pour dire, parlant de ce même Sauveur:

32. — Ibid., 33.

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Je ne le connais point. Dieu le permit ainsi, Chrétiens, et la Providence eut en cela ses desseins particuliers, que nous devons adorer. Mais dans cet exemple reconnaissons-nous nous-mêmes, car voilà ce que nous faisons en mille rencontres : nous confessons Jésus-Christ de bouche ; mais combien de fois dans la pratique l'avons-nous renoncé plus indignement et plus honteusement que saint Pierre? combien de fois et en combien d'occasions n'avons-nous pas rougi d'être chrétiens? combien de fois avons-nous paru devant les autels du Seigneur, comme si jamais nous ne l'avions connu? et cela, tantôt par un respect humain, tantôt par une fausse politique, tantôt par un libertinage affecté, tantôt par un scandale qui nous a entraînés, et à quoi nous n'avons pas eu la force de résister; d'autant plus coupables, on trahissant notre foi, qu'il ne s'agissait pas pour nous, comme pour saint Pierre, de perdre la vie. Chute de saint Pierre, qui doit toujours nous faire trembler, qui que nous soyons, et quelque fermes, jusqu'à présent, que nous ayons pu être ; car, si cet apôtre, et ce prince même des apôtres a eu un sort si déplorable, que ne devons-nous pas craindre pour nous? si ce fondement de l'Eglise de Jésus-Christ a été ébranlé, et s'il est tombé en ruine, nous qui sommes la faiblesse même, la fragilité même, la pusillanimité même, avec quelle défiance de nous-mêmes et quelle frayeur des jugements de Dieu ne devons-nous pas nous conduire? Chute de saint Pierre, qui procéda de trois causes : de sa présomption, de son orgueil, de son imprudence. De sa présomption, qui lui fit dire à Jésus-Christ, avant que de s'être bien éprouvé lui-même : Je suis prêt à vous suivre jusqu'à la mort; quoique Jésus-Christ lui eût dit : Avant que le coq chante, vous me renoncerez trois fois. De son orgueil, car il se préféra à tous les autres apôtres, en sorte que le Fils de Dieu leur ayant dit : Vous m'abandonnerez tous aujourd'hui, Pierre, rempli d'une vaine opinion de lui-même, lui répondit hautement : Quand tous les autres vous abandonneraient, pour moi, je ne vous abandonnerai pas. De son imprudence : tout faible qu'il était, il ne laissa pas de s'exposera l'occasion, en entrant dans la maison du pontife, et en demeurant au milieu des ennemis de Jésus-Christ. Trois causes, mes chers auditeurs, qui nous font tous les jours tomber dans le même désordre que saint Pierre : nous sommes présomptueux comme lui, vains comme lui, imprudents et téméraires comme lui. Chute de saint Pierre, qui doit, après tout, nous consoler, puisque le dessein de Dieu, en la permettant, a été de nous faire voir, dans la personne de cet apôtre, un pécheur prédestiné pour être un vase de miséricorde.

Et par quelle pénitence en effet se releva-t-il d'une telle chute, et la répara-t-il? Pénitence la plus prompte; il ne fallut, pour le toucher et le convertir, qu'un regard du Fils de Dieu : pénitence la plus fervente ; il pleura, et il pleura amèrement : pénitence la plus constante; durant tout le reste de sa vie oublia-t-il jamais son péché, et ne l'eut-il pas toujours devant les yeux, pour le pleurer toujours avec la même amertume? pénitence qui non-seulement rétablit sa foi, mais qui le mit en état de rétablir la foi de tous les autres; car c'est à lui que le Sauveur du monde avait dit : Et tu aliquando conversas, confirma fratres tuos (1) ; Quand vous serez converti et que vous serez revenu de votre égarement, travaillez à rappeler vos frères dispersés, à les rassembler et à les confirmer : or n'est-ce pas ce qu'il a fait, et n'eut-il pas une grâce particulière pour gagner les cœurs les plus endurcis, pour convaincre les esprits les plus opiniâtres, et pour leur inspirer le don de la foi ? Dès les premières prédications qu'il lit aux Juifs, ne soumit-il pas l'Evangile, tantôt jusqu'à trois mille âmes, tantôt jusqu'à cinq mille? et dans le cours de son apostolat, combien de provinces a-t-il éclairées, combien d'Eglises a-t-il fondées? Ah! mes chers auditeurs , il parlait à des Juifs déclarés contre la loi qu'il leur annonçait; il parlait à des païens élevés dans les superstitions et les ténèbres de la plus grossière idolâtrie ; et cependant il les persuadait, il les sanctifiait, il en faisait de parfaits chrétiens : nous vous prêchons la même loi que lui, nous vous annonçons les mêmes vérités ; par quel monstrueux renversement ne seraient-elles pas aussi efficaces dans le centre du christianisme, qu'elles l'ont été au milieu du judaïsme et du paganisme? Quoi qu'il en soit, attachons-nous à la foi de saint Pierre ; et si nous sommes tombés comme lui, faisons pénitence comme lui : disons à Jésus-Christ : Tu es Christus, Filius Dei vivi (1). Oui, Seigneur , je veux vivre et mourir dans cette sainte foi, qui vous reconnaît pour l'envoyé de Dieu , pour le Christ et le Fils de Dieu : si le libertinage de mon cœur m'a séduit en certaines rencontres et en certains temps de ma vie , maintenant que votre grâce répand dans mon esprit une lumière toute nouvelle, je

1 Luc., XXII, 32. — 2 Matthi., XVI. 18.

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renonce à mes erreurs, et je vous rends l'hommage d'une loi soumise et docile. Jamais saint Pierre ne se dévoua plus ardemment à votre service qu'après son péché, et mes égarements passés ne serviront qu'à redoubler mon zèle pour vous. Ainsi, Chrétiens, devons-nous imiter a foi de ce saint apôtre, pour imiter encore son amour, dont j'ai à vous parler dans la seconde partie.

DEUXIÈME PARTIE.

Selon l'ordre que nous a marqué saint Paul, le fondement de toutes les vertus, c'est la foi ; mais la charité en est le comble et la perfection : Major autem horum est charitas (1) ; aussi le Sauveur ne donna-t-il à saint Pierre, préférablement à tous les autres apôtres, le gouvernement de son Eglise, que parce que, entre tous les autres, ce fut saint Pierre qui lui témoigna le plus d'amour. En conséquence de sa foi, ou plutôt de sa confession de foi, Jésus-Christ lui avait promis les clefs du ciel, la puissance de lier et de délier, la juridiction spirituelle et universelle sur tout le monde chrétien. Mais comment fut-il mis en possession de ces clefs, de cette puissance et de cette autorité souveraine? par son amour, et à cause de son amour. L'amour donc, dit saint Augustin, acheva ce que la foi avait commencé. Saint Pierre, en confessant la divinité de Jésus-Christ, avait mérité que Jésus-Christ lui fit cette promesse solennelle et authentique : C'est sur vous que je bâtirai mon Eglise, et par vous que je la gouvernerai; et saint Pierre, par son amour pour Jésus-Christ, mérita que Jésus-Christ ratifiât dans la suite et accomplit cette promesse. Appliquons-nous encore ceci, mes chers auditeurs; et après en avoir tiré une nouvelle matière d'éloge pour notre glorieux apôtre, tirons-en pour nous-mêmes une nouvelle instruction.

Le Sauveur du monde, comme il s'y était engagé, veut établir saint Pierre pasteur de son troupeau et chef de son Eglise ; mais pour cela que fait-il? Il ne demande plus à cet apôtre : Que disent de moi les hommes? mais il lui demande : M'aimez-vous? Simon Joannis, amas me (2) ? Et, sans se contenter d'un amour ordinaire, il ajoute : Avez-vous plus d'amour pour moi que tous ceux-ci? c'était des autres apôtres qu'il parlait : Simon Joannis, diligis me plus his (3) ? Non pas, dit saint Chrysostome, que cet Homme-Dieu eût besoin d'interroger de la sorte saint Pierre pour être

1 1 Cor., XIII, 13. — 2 Jean., XXI, 17. — 3 Ibid., 15.

instruit de ses sentiments, puisqu'il n'ignorait rien de tout ce qui se passait dans son cœur; mais il l'interroge, pour donner lieu à saint Pierre d'effacer, par une protestation d'amour jusqu'à trois fois réitérée, le crime qu'il avait commis en renonçant trois fois ce divin Maître; il l'interroge pour faire voir quel doit être celui à qui cet adorable pasteur veut confier ses ouailles, puisque ce n'est qu'à celui qui aime Jésus-Christ, et qu'on ne mérite de conduire ce troupeau fidèle qu'autant qu'on aime Jésus-Christ; il l'interroge pour montrer par là combien Jésus-Christ aime lui-même son troupeau, puisqu'il n'en veut donner le soin qu'à celui qui lui témoigne plus d'amour; mais que répond saint Pierre ? Vous savez, Seigneur, que je vous aime : Etiam Domine, tu scis quia amo te (1). Eh bien! répond le Fils de Dieu, paissez donc mes agneaux, c'est-à-dire mes fidèles : Pasce agnos meos (2). Car ce sont les miens, et non pas les vôtres, et je veux que vous les gouverniez comme étant à moi et non point à vous; et qu'en les conduisant, vous n'y cherchiez point votre intérêt, mais leur utilité et ma gloire. Ce n'est pas assez : le Fils de Dieu lui demande une seconde fois : M'aima» vous? pourquoi? afin qu'il paraisse davantage que l'amour de saint Pierre est un amour éprouvé et solide ; et pour une troisième fois il lui demande : M'aimez-vous plus que tous les autres? afin de tirer de lui cette parole si vive et si animée : Vous savez toutes choses, Seigneur, et par là même vous savez que je vous aime, et que je suis prêt à donner ma vie pour la vôtre ; sur quoi Jésus-Christ ne lui dit plus seulement : Paissez mes agneaux : Pasce agnos meos (3); mais : Paissez mes brebis : Pasce oves meas; voulant ainsi lui faire entendre qu'il ne lui donnait pas seulement le soin de son troupeau, mais des pasteurs de son troupeau, marqués sous la figure des brebis qui nourrissent les agneaux.

C'est donc sur l'amour de saint Pierre pour Jésus-Christ qu'est fondée la prééminence de sa dignité et de la juridiction qu'il a eue sur toute l'Eglise. Mais quelles furent les qualités de cet amour ? c'est ce que nous devons considérer, et ce qui doit servir à votre édification. En deux mots, ce fut un amour humble, et ce fut un amour généreux. Amour humble, et par là opposé au zèle présomptueux de cet apôtre pour Jésus-Christ, dans le temps de sa passion. Amour généreux, et par là opposé à la faiblesse et à la lâcheté de cet apôtre lorsqu’il

1 Joan., XXI, 15. — 2 Ibid. — 3 Ibid.

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qu'il renonça Jésus-Christ. Or, dans l'une et dans l'autre de ces deux qualités, l'amour de saint Pierre doit être le modèle du nôtre. Appliquez-vous.

Ce fut un amour humble ; car Jésus-Christ demandant à saint Pierre : M'aimez-vous plus que tous vos frères ? Pierre ne lui répondit pas : Oui, Seigneur, je vous aime plus qu'eux ; mais il se contenta de lui dire simplement : Je vous aime, n'osant pas se préférer, ni môme se comparer à eux. Il ne dit pas même absolument à Jésus-Christ : Je vous aime ; mais : Vous savez, Seigneur, que je vous aime : comme s'il eût voulu lui dire : c'est à vous, Seigneur, d'en juger; car vous êtes le scrutateur des cœurs. Peut-être me tromperais-je dans le jugement que je porterais du mien; peut-être me flatterais-je d'avoir pour vous plus d'amour que je n'en ai ; peut-être présumerais-je de moi-même : mais vous en êtes le juge, et vous connaissez mes véritables sentiments. Aussi quand le Fils de Dieu l'interrogea de la sorte, ce ne fut pas tant pour éprouver son amour, par comparaison avec les autres apôtres, que pour éprouver son humilité ; car il n'ignorait pas que saint Pierre ne pouvait savoir quelles étaient les dispositions intérieures des apôtres, et par conséquent qu'il ne pouvait pas dire : Je vous aime plus qu'eux. Mais ce divin Maître voulut que Pierre fît voir son humilité, et qu'au lieu de dire comme autrefois : Quand tous les autres ne vous aimeraient pas, je vous aimerais ; il dît seulement : Je vous aime. Ah ! Chrétiens, sans l'humilité il n'y a point d'amour ni de vraie charité ; et si l'amour de Dieu était mêlé d'orgueil, il cesserait d'être amour de Dieu, et dégénérerait dans un amour criminel de soi-même. C'est sur cette humilité que Jésus-Christ a établi la première de toutes les dignités ; c'est sur ce fondement que doivent être établies toutes les vertus.

Cependant notre saint apôtre s'attrista, et il s'affligea, voyant que Jésus-Christ lui demandait jusqu'à trois fois : M'aimez-vous? et pourquoi s'affligea t-il ? c'est, répond saint Chrysostome, qu'il commença à se défier de soi-même ; c'est qu'il commença à douter si en effet il aimait autant Jésus-Christ qu'il prétendait l'aimer ; c'est qu'il commença à craindre que Jésus-Christ ne vît dans le fond de son cœur quelque disposition contraire à l'amour sincère qu'il se flattait d'avoir pour cet Homme-Dieu. Il se souvint de la prédiction que le Sauveur du monde lui avait faite dans une autre rencontre, en lui disant : Vous me renoncerez jusqu'à trois fois : ce qui était arrivé malgré ses protestations et ses résolutions; et il craignit qu'il n'en arrivât ici de même, et que la demande du Fils de Dieu ne lui annonçât dans l'avenir une chute nouvelle, et aussi funeste que la première. Voilà ce qui l'attrista et ce qui l'affligea : car, touché qu'il était de l'amour le plus solide pour Jésus-Christ, rien ne lui parut plus douloureux et plus affligeant que de n'être pas assuré de cet amour. N'aimer pas Jésus-Christ, c'est ce qu'il regarda comme le souverain mal, et le comble de tous les maux. Et d'être seulement soupçonné de n'aimer pas cet aimable Sauveur, ce fut pour lui un sujet de tristesse dont il se sentit presque accablé : Contristatus Petrus (1). Ah ! Seigneur, lui dit-il, ne m'affligez pas jusqu'à ce point, que de me laisser dans un fel doute. Je crois vous aimer; mais pour rendre mon amour plus certain, mettez-le à telle épreuve qu'il vous plaira. Le plus sensible témoignage de l'amour, c'est d'être prêt à mourir pour celui qu'on aime ; je veux bien passer par cette épreuve ; et déjà, dans la préparation de mon cœur, je donne ma vie pour vous : Et animam meam pro te ponam (2). Tirez-moi seulement, Seigneur, de cette cruelle incertitude où je suis, et du trouble où vous me jetez en me demandant si je vous aime. La mort me serait mille fois plus douce, et je mourrais tranquille, si je pouvais compter que je vous aime et que vous m'aimez.

Il n'était pas possible que Jésus-Christ, qui avait admiré l'humilité du centenier et celle de la femme cananéenne, ne fût louché de l'humilité de son apôtre. Il exauça ses vœux; et pour lui marquer combien il se tenait sur de son amour, il le mit à la tête de tous les apôtres, il l'éleva au-dessus d'eux, il le distingua : tant il est vrai, Chrétiens, que comme celui qui s'exalte lui-même sera abaissé, celui, au contraire, qui s'abaisse, sera exalté. Quand saint Pierre présuma de lui-même, et qu'il se crut assez fort pour résister à la tentation, Dieu permit qu'il succombât, afin de lui faire connaître sa faiblesse ; mais quand il s'humilia, et que dans une sainte défiance de ses propres sentiments, il n'osa faire fond sur son cœur, c'est alors que Dieu le plaça dans le plus haut rang, et que Jésus-Christ, par la plus éclatante distinction et sans nulle réserve, le lit dépositaire de ses droits et de sa puissance. Amour de saint Pierre, amour humble ;

1 Joan., XXI, 17. — 2 Ibid., XIII, 37.

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et, de plus, amour généreux, autre qualité bien remarquable.

Amour généreux , c'est-à-dire amour fervent, amour patient, amour héroïque, opposé à l'amour lâche, à l'amour timide, à l'amour faible et languissant que cet apôtre avait fait paraître. Amour fervent : de quel feu et de quelle ardeur était animé cet apôtre, quand il prêchait Jésus-Christ, quand il rendait hautement témoignage à Jésus-Christ, quand il formait et qu'il exécutait tant de saintes entreprises pour Jésus-Christ? Amour patient : que ne dut point souffrir cet apôtre au milieu de tant d'ennemis qu'il eut à combattre, et de tant d'obstacles qu'il eut à surmonter pour la propagation de l'Evangile de Jésus-Christ, et pour l'affermissement de son Eglise? ni les courses fréquentes, ni les longs voyages, ni les veilles continuelles , ni les misères, ni les persécutions, ni les prisons, jamais rien put-il lasser son zèle et le rebuter? Amour héroïque, en vertu duquel cet apôtre eut le courage et la force de s'exposer à la plus cruelle et la plus honteuse mort : vous me direz qu'il fut crucifié, et que la croix n'était plus un supplice ignominieux , puisque dans la personne de Jésus-Christ elle était plutôt devenue un sujet de gloire ; vous me direz que Jésus-Christ ayant subi lui-même ce genre de mort, les vrais disciples ne devaient plus le regarder comme un opprobre, mais comme un triomphe. J'en conviens ; mais c'est de là même que je tire une preuve incontestable de ma proposition ; car saint Pierre ne put envisager la croix comme le sujet de sa gloire, que parce qu'il aimait Jésus-Christ de l'amour le plus héroïque. Saint Pierre ne put désirer la croix, ne put soupirer après la croix, ne put aller chercher la croix, que parce qu'il fut transporté pour Jésus-Christ d'un amour sans bornes, et qu'il voulut lui en donner une marque, en lui rendant amour pour amour, sacrifice pour sacrifice. Saint Pierre ne put s'estimer heureux de mourir sur la croix comme Jésus-Christ, que parce que l'excès de son amour lui fit souhaiter d'être en tout semblable à cet Homme-Dieu, et même jusqu'à la mort, et à la mort de la croix.

Quoi qu'il en soit, Chrétiens, c'est sur le modèle du prince des apôtres que nous devons tous nous former : car nous avons tous la même obligation d'aimer Dieu et Jésus-Christ, Fils unique de Dieu, et Dieu lui-même. Or notre amour pour Dieu, et pour le Fils de Dieu, est-ce un amour généreux comme celui de saint Pierre, c'est-à-dire est-ce un amour fervent? est-ce un amour patient? est-ce un amour héroïque ? Prenez garde : est-ce un amour fervent? mais qu'avons-nous fait jusqu'à présent pour Dieu, et que faisons-nous? Peut-être appelons-nous amour de Dieu certains discours vagues et sans fruit : car telle est l'illusion ordinaire de s'en tenir à de spécieuses paroles qui ne coûtent rien, et qui dans la pratique ne vont à rien. Peut-être prenons-nous pour amour de Dieu certains sentiments dont le cœur est quelquefois touché, mais sans effet. Autre erreur encore plus subtile et plus dangereuse : on compte pour beaucoup quelques mouvements affectueux dont l'âme se sent remuée et attendrie; mais si les œuvres manquent, si l'on mène une vie tranquille et oisive, si, dès qu'il faut agir, qu'il faut prier, qu'il faut soulager les pauvres, qu'il faut visiter les hôpitaux, les prisons, qu'il faut vaquer aux exercices de la religion, on devient lâche et paresseux, que servent alors les plus beaux sentiments, et de quel prix peuvent-ils être devant Dieu ? Est-ce un amour patient? mais qu'avons-nous souffert jusqu'à présent pour Dieu, et que voulons-nous souffrir? une faible violence qu'il y a à se faire, une légère contradiction qu'il y a à soutenir, n'est-ce pas assez pour déconcerter toute notre piété, et pour éteindre tout le feu de ce prétendu amour de Dieu, qui paraissait à certaines heures si vif et si animé? On suit Jésus-Christ jusqu'à la cène, mais on l'abandonne au Calvaire; on aime Dieu, ou l'on croit l'aimer, et cependant on ne voudrait pas se gêner pour lui dans la moindre rencontre, se refuser pour lui le moindre plaisir, sacrifier pour lui le moindre intérêt. Est-ce un amour héroïque? car il doit être tel, pour être un véritable amour de Dieu ; et s'il n'est pas assez fort, assez efficace pour me disposer à verser mon sang en certaines occasions, et à donner ma vie pour Dieu, ce n'est plus un amour de Dieu. Or, de bonne foi, mes chers auditeurs, peut-on penser que nous soyons dans une pareille disposition, quand on nous voit céder si aisément aux premiers obstacles qui se présentent, et nous rendre, lorsqu'il est question du service de notre Dieu, à des difficultés que nous surmontons tous les jours pour le monde? Si donc Jésus-Christ nous faisait aujourd'hui la même demande qu'il fit à saint Pierre : Amas me? M'aimez-vous? pourrions-nous lui répondre : Oui, Seigneur, je vous aime, et vous  le  savez  : Domine, tu scis,  quia amo te (1)?

1 Joan., XXI, 15.

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Si nous osions le dire, nos œuvres ne nous  démentiraient-elles pas? Cependant, sans l'amour de Dieu et de Jésus-Christ, Homme-Dieu et notre espérance ,  que pouvons-nous être autre chose devant Dieu que des anathèmes et des sujets de malédiction ? Ah ! Chrétiens , ranimons dans nos cœurs ce saint amour; et si nous ne l'avons pas, ne cessons point de le demander à Dieu. Servons-nous de notre foi pour l'exciter davantage et pour le rendre plus ardent; et par un heureux retour, cette charité divine servira à vivifier notre foi et à la rendre plus agissante. Pour l'un et pour  l'autre, employons auprès de Dieu l'intercession du glorieux apôtre dont nous solennisons la fête : c'est le  patron de tous les fidèles, puisqu'il est le chef de toute l'Eglise ; et c'est  en particulier le vôtre dans cette église, où il est spécialement honoré. En lui adressant nos prières, travaillons à huiler ses vertus, pour avoir part à sa gloire dans l'éternité bienheureuse que je vous souhaite, etc.

SAINT PIERRE II

SAINT PIERRE II

DEUXIÈME SERMON POUR LA FÊTE DE SAINT PIERRE.

SUR L'OBÉISSANCE A L'ÉGLISE.

ANALYSE.

Sujet. Et moi je vous dis que vous êtes Pierre, et que sur cette pierre je bâtirai mon Eglise, et que les portes de l'enfer ne prévaudront point contre elle.

C'est à cette Eglise dont saint Pierre a été le fondement que nous devons notre obéissance et une parfaite soumission.

Division. Nous devons à l'Eglise une double obéissance : l'obéissance de l'esprit, pour croire les vérités qu'elle nous propose: première partie ; l'obéissance du cœur, pour suivre les lois qu'elle nous impose : deuxième partie.

Première partie. Obéissance de l'esprit, pour croire les vérités que l'Eglise nous propose. Elle est la dépositaire, l'organe et l'interprète de la vérité. C'est à elle à nous mettre en main le sacré dépôt de la parole de Dieu, et à nous l'expliquer; elle a pour cela mi pouvoir qu'elle a reçu du Fils de Dieu. Or, elle ne peut user de ce pouvoir qu'au:ant que nous sommes obligés de nous soumettre à ses décisions et de la croire. Ce qui faisait dire à saint Augustin qu'il ne croirait pas à l'Evangile, si l'autorité de l'Eglise ne l'y engageait. En effet, sans cette autorité de l'Eglise, il n'y aurait plus de règle fixe et certaine pour connaître le vrai sens de l'Evangile.

Maxime de saint Augustin, sans laquelle on ne peut conserver dans l'Eglise de Dieu ni la paix, ni l'ordre, ni l'unité de la doctrine, ni l'humilité de l'esprit. Maxime si nécessaire, que l'Eglise protestante elle-même en a reconnu la nécessité. Maxime qui présuppose l'infaillibilité de l'Eglise, et d'où suit toujours l'obligation indispensable de lui obéir.

Quatre choses sur cette obéissance de l'entendement. 1° C'est, à proprement parler, cette obéissance qui nous unit à l'Eglise, et qui nous fait membres de son corps : exemple de Tertullien. 2° Sans cette obéissance, il ne sert à rien d'être extérieurement dans le corps de l'Eglise, car l'extérieur de la profession et du culte n'est point ce qui nous lie à l'Eglise : exemple des donatistes. 3° Cette obéissance a été de tout temps l'épreuve à quoi l'on a distingué les vrais fidèles : exemple des saints Pères, et eu particulier de saint Jérôme. 4° Cette obéissance doit être une obéissance pratique, et non de paroles seulement. Voilà sur quoi nous serons jugés de Dieu. En vain aurons-nous pratiqué de bonnes œuvres, et marché dans la voie étroite, sans la soumission à l'Eglise, nos œuvres sont inutiles; et l'on peut même dire que, pour certains esprits, la voie étroite est en partie de renoncer à leurs sentiments pour prendre ceux de l'Eglise. Il est vrai que l'Eglise est gouvernée par des hommes; mais elle n'en est pas moins infaillible, puisque ces hommes sont conduits par l'Esprit de Dieu.

Deuxième partie. Obéissance du cœur pour suivre les lois que l'Eglise nous impose. 1° L'Eglise est notre mère, donc elle a droit de nous commander; 2° ce qu'elle nous commande est d'une obligation étroite et rigoureuse; 3° nous ne pouvons violer ses commandements, sans violer un des commandements les plus authentiques de la loi de Dieu; 4° la témérité avec laquelle nous transgressons les préceptes de l'Eglise, ne procède souvent que d'un fonds de libertinage.

1° L'Eglise est notre mère, donc elle a droit de nous commander. La vérité de cette conséquence se découvre d'elle-même. Il n'y a eu que les hérétiques qui n'aient pas reconnu sur cela le pouvoir de l'Eglise, par une prévention d'esprit; et il n'y a que les mauvais catholiques qui, le reconnaissant, refusent de s'y soumettre par une dépravation de cœur.

2° Ce que l'Eglise nous commande est d'une obligation étroite et rigoureuse. Il faut bien que cela soit, puisque les ordres d'un père obligent un fils, sous peine de péché; puisque Jésus-Christ veut qu'on tienne pour païen et pour publicain celui qui n'obéit pas à l'Eglise; puisque le même Sauveur a donné pouvoir à son Eglise de nous excommunier, lorsque nous lui sommes rebelles. Ainsi en particulier saint Augustin a-t-il parlé du jeûne ordonné par l'Eglise, comme d'un jeûne de précepte. D'autant plus criminels quand nous désobéissons à cette mère, qu'elle ne nous commande rien que de raisonnable.

3° Nous ne pouvons violer les commandements de l'Eglise, sans violer un des commandements les plus authentiques de la loi de Dieu : car Dieu, dans sa loi, nous commande d'obéir à l'Eglise.

4° La témérité avec laquelle nous transgressons les préceptes de l'Eglise, ne procède souvent que d'un fonds de libertinage. Ceci ne regarde point ceux qui ont eu le malheur de naître dans l'hérésie, mais les catholiques. Quel autre esprit qu'un esprit de libertinage peut les porter à violer des préceptes dont la pratique demande si peu d'efforts, et que l'Eglise a pris tant de soin de proportionner à notre faiblesse? Honorons notre religion, en honorant l'Eglise; édifions nos frères nouvellement convertis, et soutenu par nos bons exemples ce que la grâce a fait en eux.

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Et ego dico tibi, quia tu es Petrus, et super hanc petram œdificabo Ecclesiam meam, et portœ inferi non prœvalebunt adversus eam.

Et moi je vous dis que vous êtes Pierre, et que sur cette pierre je bâtirai mon Eglise, et que les portes de l'enfer ne prévaudront point contre elle. (Saint Matthieu, chap. XVI, 18.)

Ce sont, en peu de paroles, deux grands éloges tout à la fois prononcés par la bouche de Jésus-Christ, l'un en faveur de saint Pierre, le prince des apôtres, dont nous célébrons aujourd'hui la fête, et l'autre en faveur de l'Eglise. Saint Pierre est le fondement sur qui l'Eglise a été bâtie, et sur qui elle subsiste : voilà l'abrégé de toutes ses grandeurs. L'Eglise est un édifice spirituel, dont la solidité et la fermeté sont à l'épreuve de tous les efforts de l'enfer : voilà tout ce qui se peut dire de plus avantageux et de plus glorieux pour elle. Jésus-Christ ne sépare point ces deux choses, parce que ces deux choses sont renfermées l'une dans l'autre. La gloire de saint Pierre vient de ce que l'Eglise est fondée sur lui, et la force de l'Eglise vient de ce qu'elle est fondée sur saint Pierre ; c'est l'Eglise qui honore saint Pierre ; et c'est saint Pierre qui soutient l'Eglise : car encore une fois, Chrétiens , voilà proprement le mystère de ces paroles du Fils de Dieu, que j'ai prises pour mon texte : Tu es Petrus, et super hanc petram œdificabo Ecclesiam meam. Ce serait trop entreprendre, que d'embrasser ces deux sujets dans un seul discours; ainsi je me borne à vous parler de l'Eglise, et en particulier de l'obéissance que nous lui devons : matière d'une extrême conséquence et l'une des plus importantes qu'un prédicateur puisse traiter dans la chaire. Car l'Eglise, Chrétiens, est l'épouse de Jésus-Christ, et Jésus-Christ veut que son épouse soit écoutée, qu'elle soit obéie, et qu'on ait recours à elle comme à l'oracle; c'est cette Sion d'où sort la loi, et cette Jérusalem d'où la parole de Dieu est annoncée. Marie même, toute mère de Dieu qu'elle était, s'est glorifiée de ce titre de fille de l'Eglise. Avant que d'expliquer mon dessein, adressons-nous à cette vierge si fidèle, et disons-lui : Ave, Maria.

Pour entrer dans le dessein de ce discours , je trouve que l'Eglise exerce envers les fidèles deux fonctions différentes; elle les instruit et elle les gouverne : elle les instruit par les vérités qu'elle leur propose, et elle les gouverne par les commandements qu'elle leur fait : elle les instruit en leur apprenant ce qu'elle a appris elle-même du Fils de Dieu, son époux, et elle les gouverne en leur prescrivant des lois. Le Sauveur des hommes lui a donc donné deux sortes de pouvoirs : l'un d'enseigner de sa part, et l'autre de commander ; l'un pour nous dire : Croyez ceci, et l'autre pour nous dire : Faites cela. Or, sur ces deux pouvoirs qui conviennent à l'Eglise, je fonde l'obligation de deux sortes d'obéissances qui lui sont dues, dont la première est une obéissance de l'esprit, et la seconde une obéissance du cœur. Nous lui devons l'obéissance de l'esprit, parce qu'elle nous propose les vérités de la foi : c'est le premier point ; et nous lui devons l'obéissance du cœur, parce qu'elle nous impose des lois et des préceptes pour le règlement de notre vie: c'est le second point. Parce qu'elle a droit de nous dire : Croyez ceci, Dieu nous oblige d'avoir pour elle une parfaite soumission d'esprit; et parce qu'elle a droit de nous dire : Faites cela, Dieu veut que nous lui obéissions avec une entière soumission de cœur. Plût au ciel, mes chers auditeurs, que nous fussions bien persuadés de ces deux devoirs ! Je dis persuadés dans la pratique ; car dans la spéculation nous n'en doutons pas, et nous sommes trop catholiques pour former là-dessus quelque difficulté. Mais je voudrais sur cela même que nous eussions dans toute notre conduite un zèle proportionné aux lumières que Dieu nous a données. Car voici en deux mots toute la perfection d'un homme chrétien, en qualité d'enfant de l'Eglise : d'avoir un esprit docile et soumis pour tout ce que l'Eglise nous enseigne, et d'avoir une volonté prompte et agissante pour tout ce que l'Eglise nous ordonne : c'est à quoi je vais vous exciter, et ce qui fera tout le sujet de votre attention.

PREMIÈRE  PARTIE.

Tel est, Chrétiens, l'ordre de la Providence, et il faut que nous convenions que la raison même le demandait ainsi : c'est à l'Eglise de nous proposer les vérités de la foi, et c'est à nous de les recevoir et de nous y soumettre. Pourquoi cette dépendance où nous sommes de l'Eglise, quand il s'agit de la foi divine? parce que Dieu, dit saint Cyprien, a établi l'Eglise pour être la dépositaire, l'organe, et, s'il est besoin, l'interprète des vérités qu'il nous a révélées. La dépositaire, pour nous les conserver; l'organe, pour nous les annoncer; et, quand il est nécessaire, l'interprète, pour nous les expliquer. Or, reconnaître dans l'Eglise ces trois qualités, comme nous les reconnaissons, et acquiescer ensuite, avec docilité et soumission d'esprit, à ce qu'elle nous propose comme

429

révélé de Dieu, c'est ce que j'appelle rendre à l'Eglise l'obéissance la plus parfaite dont nous soyons capables, qui est l'obéissance de l'entendement.

Je sais, mes chers auditeurs (ne perdez pas, s'il vous plaît, cette remarque), je sais qu'à parler proprement et exactement, la parole de l'Eglise n'est point la parole de Dieu ; mais je dis que c'est à l'Eglise de nous mettre en main ce précieux dépôt de la parole de Dieu ; je dis que c'est à l'Eglise de nous déterminer en quel sens il faut entendre cette parole de Dieu ; parce qu'il n'est pas juste qu'un particulier s'en fasse l'arbitre, beaucoup moins que des choses aussi importantes et aussi essentielles que celles-là dépendent, sans distinction, du discernement d'un chacun et de son jugement. N'entrez-vous pas déjà dans ma pensée ? Et parce que nous n'avons que deux sources de la parole de Dieu ou de la révélation de Dieu, l'une qui est l'Ecriture, et l'autre la tradition, je dis que c'est à l'Eglise de nous garantir premièrement, et puis de nous expliquer l'Ecriture ; je dis que c'est à l'Eglise de nous rendre témoignage et de nous assurer de la tradition ; je dis qu'elle a pour cela un pouvoir et une autorité qu'elle a reçue du Fils de Dieu, et que ce pouvoir n'a été donné qu'à elle. Or l'Eglise ne peut user de ce pouvoir qu'autant que nous sommes obligés de lui obéir; et puisque ce pouvoir n'a été donné qu'à elle, c'est à elle, et non point à d'autres, que nous devons nous attacher ; à elle singulièrement et uniquement que nous devons nous soumettre en tout ce qui regarde l'exercice de ce pouvoir, c'est-à-dire dans les contestations qui peuvent naître sur les matières de la loi, dans les doutes particuliers que nous tonnons quelquefois, et dont notre raison est troublée, sur certains points de religion ; dans les difficultés qui se présentent, et qui sont même inévitables, ou sur l'obscurité de la tradition, ou sur l'intelligence de l'Ecriture ; de sorte qu'en tout cela l'Eglise soit notre oracle, et que sa décision nous serve de règle, mais de règle absolue et souveraine, parce que c'est elle, selon l'Apôtre, qui est la colonne et le soutien de la vérité : Columna et firmamentum veritatis (1).

Voilà ce que je dis, Chrétiens, et ce que je prétends, avec saint Jérôme, être le grand principe de sagesse pour tout homme qui veut vivre dans la possession d'une foi tranquille et paisible ; disons mieux, d'une foi solide et prudente, puisque c'est ainsi que les

1 1 Tim.,

III, 15.

premiers hommes du christianisme l'ont toujours entendu et l'ont toujours pratiqué.

De là vient que saint Augustin, qui, sans contredit, fut l'esprit du monde le plus éclairé, et qui eût pu, avec plus de droit, juger des choses par ses propres lumières, protestait hautement qu'il n'aurait pas même cru à l'Evangile, si l'autorité de l'Eglise ne l'y eût engagé : Evangelio non crederem, nisi me Ecclesiœ commoveret auctoritas. Parole qui mille fois a confondu l'orgueil de l'hérésie, et qui de nos jours a servi de puissant motif à la conversion d'une infinité d'âmes élues , que Dieu a tirées du schisme et de l'erreur, pour faire paraître en elle les richesses de sa miséricorde et de sa grâce. Non pas , dit le savant Guillaume de Paris, que saint Augustin n'eût pour l'Evangile tout le respect et toute la vénération nécessaire ; mais parce que cet incomparable docteur était convaincu qu'il n'y avait point d'autre évangile dans l'Eglise de Dieu que celui dont l'Eglise de Dieu nous répondait, et dont nous pouvions être sûrs, comme l'ayant reçu par elle. C'est pour cela qu'il ne déférait à l'Evangile, qu'à proportion de sa déférence pour l'Eglise même : Evangelio non crederem, nisi me Ecclesiœ commoveret auctoritas. Et il avait raison. Car, sans ce témoignage de l'Eglise, qui m'a dit que ce livre que je reconnais, et que j'appelle l'Evangile, est en effet l'Evangile de Jésus-Christ? qui m'a dit que la version que je lis, et qui sous le nom de Vulgate passe aujourd'hui pour authentique, est une version pure et conforme au texte original? qui m'a dit qu'en mille endroits où le sens en paraît obscur, il doit être entendu d'une façon, et non pas d'une autre? Combien de libertins et de mondains ont abusé de l'Evangile, le prenant, tout divin qu'il est, dans des sens erronés et extravagants? combien d'hérésiarques et de novateurs l'ont corrompu jusqu'à s'en faire à eux-mêmes un sujet de ruine, après en avoir fait aux autres un sujet de division et de scandale? Combien d'imposteurs et de fourbes, dès la naissance même du christianisme, ont débité de faux évangiles, qu'ils ont supposés pour vrais; et combien déversions du vrai, non-seulement infidèles, mais empoisonnées, le siècle de Luther et de Calvin a-t-il répandues dans le monde? N'est-ce pas l'Evangile mal interprété, mal expliqué, mal traduit, qui a engendré toutes les sectes? s'est-il jamais élevé une hérésie qui n'ait prétendu avoir l'Evangile pour soi ? Moi donc, qui n'ai été contemporain, ni de Jésus-Christ, ni des évangélistes,

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et à qui cet Homme-Dieu n'a pas immédiatement parlé, en sorte que j'en puisse juger par ce que j'ai ouï ou par ce que j'ai vu, comment me conduirai-je? M'en rapporterai-je à mes lumières, à mes conjectures? j'aurai donc plus de présomption que saint Augustin, qui n'a pas voulu s'en rapporter aux siennes ! En consulterai-je un plus habile et plus intelligent que moi ! il faudra donc qu'il le soit plus que saint Augustin même, et c'est ce que je ne trouverai pas. M'en tiendrai-je à l'incertitude ? il n'y aura donc plus pour moi d'Evangile, puisqu'en fait d'Evangile même, je n'aurai plus rien d'assuré sur quoi je puisse faire fonds. Le seul parti qui me reste, mais qui seul me met à couvert de tous ces inconvénients, c'est que je m'adresse à l'Eglise, à qui ce trésor de l'Evangile fut confié par Jésus-Christ, et pour laquelle le Fils unique de Dieu a demandé que sa foi ne manquât jamais ; que j'aie, dis-je, recours à elle, et qu'à l'exemple de saint Augustin, je l'écoute, parce qu'elle est spécialement inspirée du Saint-Esprit, et qu'elle a un don d'infaillibilité que Dieu lui a promis, et qu'il n'a promis à nul autre : or, cette nécessité où je suis réduit de recourir à l'Eglise et de l'écouter, est la preuve invincible de l'obéissance et de la soumission d'esprit que je lui dois ; et c'est ce que saint Augustin m'a fait comprendre par cette maxime : Evangelio non crederem, nisi me Ecclesiœ commoveret auctoritas.

Maxime de saint Augustin, sans laquelle on ne peut conserver dans l'Eglise de Dieu ni la paix, ni l'ordre, ni l'unité de la doctrine, ni l'humilité de l'esprit. La paix, puisque sans cela les contestations y seraient éternelles : je dis les contestations sur l'Ecriture et sur le sens de l'Ecriture; l'Ecriture toute seule ne les finissant pas, au contraire, en étant elle-même le sujet, et n'y ayant plus d'ailleurs d'autorité à laquelle on fût obligé de se soumettre, plus de tribunal dont on n'appelât, plus de jugement qu'on ne fût en droit de rejeter, plus de résolution à laquelle on dût s'arrêter. L'unité delà doctrine, puisque l'Ecriture, expliquée non plus par l'Eglise, mais selon l'esprit intérieur et particulier d'un chacun, pourrait produire autant de sectes et autant de religions qu'il y aurait d'hommes dans le monde : car vous savez, mes Frères, si ce que je dis n'est pas ce que l'expérience nous apprend ; et vous n'avez qu'à voir l'état ou en est aujourd'hui le christianisme, par la multiplicité des sociétés qui le partagent, ou, pour mieux dire, qui le déchirent et qui le défigurent, pour juger si l'Ecriture, expliquée selon cet esprit particulier, est un moyen propre à conserver l'unit! de la foi ; et si, pour maintenir cette unité, ou pour la rétablir, il n'en faut pas enfin revenir à l'Ecriture expliquée par l'Eglise. L'humilité de l'esprit, puisqu'il n'y aurait point de chrétien, quelque simple et quelque ignorant qu'il fût, qui n'eût droit de croire que l'Ecriture, expliquée par lui, serait une règle plus infaillible que l'Ecriture expliquée par l'Eglise, et qu'il pourrait seul mieux entendre l'Ecriture que ne l'entend toute l'Eglise : proposition qui vous surprend et qui vous fait peut-être horreur, mais que les protestants les plus habiles ont soutenue et soutiennent encore, conséquemment à leurs principes. L'ordre, puisqu'il n'y aurait plus dans le monde chrétien ni subordination, ni dépendance; que le dépôt de la science de l'Ecriture n'appartiendrait plus aux pasteurs ; que ce ne serait plus de leur bouche, comme disait le Seigneur, qu'il faudrait recevoir la connaissance de la loi, et que chacun, sans caractère, sans titre, sans distinction, s'en faisant le juge, l'Eglise de Dieu ne serait plus qu'une Babylone.

Maxime de saint Augustin si nécessaire, que l'Eglise protestante elle-même en a enfin reconnu la nécessité ; et que par une providence singulière, oubliant ou abandonnant ses propres principes, elle s'est vue obligée et comme forcée de pratiquer ce qu'elle avait condamné. Car qu'ont fait les ministres et les pasteurs de l'Eglise protestante, quand il s'est élevé parmi eux des contestations dangereuses et des divisions sur le sujet de la parole de Dieu? Ont-ils permis à toute personne de s'en tenir à la parole de Dieu, expliquée indépendamment de leur Eglise ; et n'ont-ils pas exigé de leurs disciples que, renonçant à tout esprit particulier, ils reçussent cette parole de Dieu expliquée dans le sens et de la manière que leur Eglise leur proposait? Persuadés que pour maintenir leur Eglise, il fallait un jugement définitif, ne se sont-ils pas soumis à celui du synode national? n'ont-ils pas fait pour cela ce serment si solennel, par lequel ils s'y engageaient devant Dieu; et n'ont-ils pas ensuite prétendu pouvoir excommunier ceux qui refuseraient de se conformer à cette règle? Quand ils en ont trouvé d'opiniâtres et de résolus à suivre la parole de Dieu expliquée par eux-mêmes, plutôt que la même parole expliquée par leur Eglise, ne les ont-ils pas traités de schismatiques? ne leur ont-ils pas dit anathème, et ne les ont-ils pas retranchés de leur société, qu'ils soutenaient

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être l'Eglise de Dieu ? conduite que je défie à l'Eglise protestante de concilier jamais avec sa confession de foi : car si, comme elle le prétendait, la règle delà foi était la parole de Dieu toute seule, expliquée selon l'esprit intérieur et sans aucune dépendance du jugement de l'Eglise, en quoi avaient manqué ces malheureux qu'elle punissait si rigoureusement ? de quoi les accusait-on, et quel crime leur imputait-on? qu'avaient-ils fait que ce que leur confession de foi non-seulement leur permet lait de faire, mais les obligeait à faire? par où s'étaient, ils attiré l'excommunication et la censure, et que pouvait-on leur reprocher, sinon de s'en être tenus précisément à ce qu'on leur avait enseigné?

Maxime de saint Augustin, qui présuppose l'infaillibilité de l'Eglise. Et a-t-on pu jamais douter que l'Eglise de Jésus-Christ ne fût et ne dût être infaillible? Oui, mes Frères, on en a douté : et qui ? l'Eglise protestante. Non-seulement elle en a douté , mais elle a cru positivement , jusqu'à en faire un article de sa confession de foi, que la vraie Eglise de Jésus-Christ n'avait point ce don d'infaillibilité ; qu'elle était sujette à l'erreur, qu'elle pouvait tomber en mine, qu'elle y était en effet tombée; que n'étant qu'une assemblée d'hommes , quoique vraie Eglise d'ailleurs, elle pouvait errer dans la loi. Ainsi l'Eglise protestante le tient encore aujourd'hui : or par là, mes Frères, permettez-moi de vous le dire pour votre instruction et pour votre consolation, par là elle reconnaît deux choses : l'une , qu'elle pouvait donc vous tromper et se tromper elle-même quand elle vous séparait de nous (car je parle à vous qui en avez été séparés); l'autre, qu'il est donc évident qu'elle n'est point cette vraie Eglise dont saint Augustin disait : Evangelio non crederem, nisi, me Ecclesiœ commoveret auctoritas. Car toute Eglise qui avoue qu'elle s'est pu tromper et qu'elle a pu tromper les autres, toute Eglise qui a dit à ses enfants : Ne vous liez pas absolument à moi, j'ai pu vous séduire, en vous donnant pour l'Ecriture ce qui ne l'est pas, et pour vrai sens de l'Ecriture ce qui est le faux ; toute Eglise qui tient ce langage n'est point celle dont l'Ecriture nous donne l'idée, n'est point celle que saint Augustin avait en vue, et sans l'autorité de laquelle il n'aurait point cru à l'Evangile même; toute Eglise qui confesse qu'elle peut être le soutien de l'erreur, confesse qu'elle n'est plus le soutien de la vérité. Or l'Eglise protestante avoue tout cela, et elle ne peut pas se plaindre de la peinture que je fais ici d'elle, puisque c'est d'elle que je la tire, et que tout cela, en termes exprès, est le fond de sa doctrine et de sa créance. Ceux qui en sont instruits savent que je n'y ajoute rien ; et Dieu, témoin de ma sincérité, sait combien j'aurais en horreur le moindre déguisement, surtout dans un point de cette importance. Si j'ai altéré les choses en les rapportant, confondez-moi; mais si j'ai dit la vérité, bénissez Dieu de vous avoir fait comprendre ce que peut-être vous n'aviez jamais compris; et dites désormais comme nous, après saint Augustin : Evangelio non crederem, nisi me Ecclesiœ commoveret auctoritas.

Aussi saint Grégoire ,pape, parlant des quatre premiers conciles qui avaient représenté l'Eglise universelle, disait, sans crainte d'exagérer, qu'il les révérait comme les quatre livres de l'Evangile ; c'est l'expression dont il se servait : Sicut sancti Evangelii quatuor libros, sic quatuor concilia suscipere ac venerari me fateor. Non pas qu'il crût que les décisions de ces quatre premiers conciles fussent de nouvelles révélations que Dieu eût faites à son Eglise, il était trop instruit pour l'entendre de la sorte ; mais parce qu'il était persuadé que l'Eglise, dans ces premiers conciles, reconnus et tenus pour œcuméniques, avait éclairci et développé aux fidèles des révélations de Dieu qui jusqu'alors ne leur avaient pas été à tous si distinctement connues, bien qu'elles fussent en substance comprises dans l'Evangile et dans les livres sacrés. Quoi qu'il en soit, Chrétiens, je dis de cette obéissance et de cette soumission d'esprit dont nous sommes redevables à l'Eglise, quatre choses capables, ce me semble , de nous toucher , pour peu que nous ayons d'attachement à la vraie religion. Ceci mérite vos réflexions.

Car premièrement, nous devons faire état que cette obéissance à l'Eglise, quand il s'agit (les vérités de la foi, est proprement ce qui nous unit à elle , ce qui nous fait membres de son corps, ce qui nous anime de son esprit, et en vertu de quoi nous pouvons nous glorifier d'être ses légitimes enfants. Et voici la preuve qu'en apporte le docteur angélique saint Thomas : Parce qu'il est certain, dit-il, que nous ne sommes incorporés à l'Eglise que par la foi : or, il ne peut y avoir de foi sans cette obéissance dont il est ici question. Et en effet, pour croire , il faut se soumettre , non-seulement à la parole et à la révélation de Dieu (prenez garde , s'il vous plaît), mais à toutes les règles par où cette parole et cette révélation de Dieu nous est appliquée. Or, quelle est la règle vivante

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qui nous l'applique ? c'est l'Eglise. Otez donc cette obéissance à l'Eglise dans les points de la foi, dès là nous faisons avec elle comme une espèce de divorce ; dès là elle cesse d'être notre mère, et dès là nous cessons d'être ses enfants. Quelque mérite que nous eussions d'ailleurs, quelque sainteté qui parût en nous, quelque abondance de lumières que Dieu nous eût communiquée, fussions-nous inspirés comme les prophètes et éclairés comme les anges; dès que nous n'avons pas cette soumission de l'esprit que requiert l'Eglise dans ceux qui lui appartiennent, nous cessons de lui appartenir. Et c'est, chrétienne compagnie, le sort malheureux que les Pères ont si souvent déploré dans de grands hommes qui s'étaient là-dessus oubliés eux-mêmes, et dont les chutes , comme nous savons , ont été aussi terribles qu'éclatantes. C'est ce que saint Jérôme déplorait dans Tertullien, l'un des plus rares génies qu'il y ait eu jamais, mais dont la mémoire sera éternellement flétrie , pour n'avoir pas su captiver son esprit, et le réduire en servitude. Vous m'opposez, disait saint Jérôme, le sentiment de Tertullien, contraire à ce que nous croyons; et moi je vous réponds avec douleur que Tertullien, pour n'avoir pas soumis ses sentiments aux sentiments de l'Eglise , n'est pas un homme de l'Eglise, et que l'Eglise ne le compte point au nombre des siens : De Tertulliano nihil amplius dico, nisi Ecclesiœ hominem non fuisse. Censure plus rigoureuse mille fois et plus infamante que je ne puis vous l'exprimer : n'être plus sujet, n'être plus enfant, n'être plus membre de l'Eglise. Or, c'est à quoi l'esprit d'orgueil et son obstination l'avaient réduit. Mais Tertullien, me direz-vous, passait pour être l'oracle de son siècle, c'était un prodige de science; et quand saint Cyprien parlait de lui, il ne dédaignait pas de l'appeler son maître et son docteur : Da magistrum.

Il est vrai, Chrétiens ; mais avec cela Tertullien n'était plus censé de l'Eglise ; et il aurait mieux valu pour lui qu'il eût été un humble disciple de l'Eglise, que d'être le maître de saint Cyprien, et le maître de tous les maîtres de la terre : De Tertulliano nihil amplius dico, nisi Ecclesiœ hominem non fuisse. Mais il avait un zèle extrême pour la réformation des mœurs ; il était austère dans sa vie, ennemi déclaré des relâchements, et jamais personne ne porta plus hautement que lui la sévérité de l'Evangile : j'en conviens avec saint Jérôme; mais malgré tout cela il était réprouvé de l'Eglise; car on peut être réprouvé de l'Eglise, et être tout cela ; et tout cela même, par l'abus que l'on en peut faire, peut contribuera cette réprobation, et c'est ce qui est arrivé à Tertullien, puisqu'il est évident que l'austérité de sa morale, poussée jusqu'à l'erreur, et soutenue au préjudice de l'obéissance qu'il devait à l'Eglise, est ce qui l'en a séparé, et qui l'a fait tomber dans l'hérésie : De Tertulliano nihil amplius dico, nisi Ecclesiœ hominem non fuisse. Or quel égarement, Chrétiens, ou plutôt quel abandon de Dieu, de s'exposer à perdre cette glorieuse qualité d'enfant de l'Eglise, pour ne vouloir pas s'assujettir à cet aimable joug qu'elle nous impose, et que notre propre intérêt nous engage à embrasser! Cependant voilà le désordre de l'esprit humain, toujours contraire à son bonheur aussi bien qu'à ses devoirs ; et c'est la tentation dangereuse dont l'humilité seule de la foi peut nous garantir.

Secondement, il nous servirait de peu que nous fussions extérieurement dans le corps de l'Eglise, et que nous eussions en apparence toutes les marques de sa communion, si cet esprit d'obéissance et de docilité venait à nous manquer : pourquoi? parce que l'extérieur de la profession et du culte n'est point dans le fond ce qui nous lie à l'Eglise, ni ce qui nous l'ait enfants de l'Eglise. Ce qui nous lie à l'Eglise, c'est l'intérieure disposition d'un esprit soumis à tout ce qu'elle nous enseigne, et à tout ce que l'Esprit de Dieu veut nous enseigner par elle. J'aurais donc beau faire au dehors ce que font les enfants de l'Eglise, c'est-à-dire participer aux sacrements de l'Eglise, assister au sacrifice de la messe, entrer dans tous les exercices de piété qui se pratiquent dans l'Eglise ; si je n'avais cette soumission intérieure, qui est la partie principale et substantielle de ma religion, il est toujours hors de doute que je serais au moins devant Dieu, retranché du corps de l'Eglise, et que je n'aurais plus la foi. Et c'est ce que saint Augustin observait si bien dans la conduite de certains donastistes déguisés, qui, sages et prudents selon le monde, mais schismatiques dans le cœur, affectaient de paraître unis à la société des fidèles, tandis que les autres, plus violents et plus passionnés, s'en tenaient séparés ouvertement. Car, ne vous y trompez pas, mes Frères, disait saint Augustin, soit que ces ennemis de la charité et de la paix aient levé le masque, soit qu'ils soient cachés parmi nous, ce sont également de faux chrétiens, et même des antéchrists. C'est ainsi qu'il les appelait, n'estimant pas que ce terme fût trop fort  pour  des hommes qui troublaient

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l'unité, et qui jetaient dans la confusion l'Eglise de Jésus-Christ : Hujus charitatis inimici, sive aperte foris sunt, sive intus esse videntur,pseudochristiani sunt et antichristi. Mais ce n'est pas tout : un chrétien de ce caractère était-il alors du corps de l'Eglise? Il en était, répond saint Augustin, et il n'en était pas : il en était en apparence et aux yeux des hommes, et il n'en était pas devant Dieu, ni en vérité : il en était ta l'extérieur, parce qu'il semblait se conformer à la créance de l'Eglise : mais il n'en était pas réellement, parce qu'il ne s'y conformait pas selon l'esprit. Il suffirait donc, pour n'être plus, selon Dieu, du corps de l'Eglise, d'avoir cette opposition volontaire, quoique secrète, aux vérités qu'elle nous propose? Oui, mes chers auditeurs, et c'est ce qui nie fait trembler pour je ne sais combien d'esprits prétendus forts, qui, sans y penser et même sans en être touchés, sont aujourd'hui dans ce désordre. S'ils savaient que cela seul peut aller jusqu'à détruire en eux l'habitude de la foi, et qu'étant tels, ils ne sont plus les membres vivants de l'Eglise, peut-être gémiraient-ils, et peut-être auraient-ils horreur de leur état. N'était-il pas du zèle que Dieu m'inspire pour leur salut, de leur en faire voir la conséquence ?

En troisième lieu, c'est cet attachement à l'Eglise, en matière de foi, qui de tout temps a été la pierre de touche par où l'on a éprouvé les vrais fidèles, et la marque essentielle et infaillible qui les a distingués. Car voilà le sens de cette parole si étonnante de l'Apôtre, qu'il fallait qu'il y eût des hérésies : Oportet hœreses esse (1); pourquoi? afin qu'on découvrît parla ceux qui, étaient solidement à Dieu ; comme dans un royaume (c'est l'excellente comparaison qu'ajoute saint Jérôme sur ce passage) les factions et les guerres civiles servent à éprouver et à faire discerner les vrais sujets : Oportet hœreses esse, ut qui probati sunt, manifesti fiant in vobis. Mais n'était-ce pas assez que les vrais fidèles fussent reconnus de Dieu; et ce discernement qui s'en fait par l'hérésie, était-ce une chose si importante, que pour cela même l'hérésie fût nécessaire? Oui, mes Frères, dit saint Paul, elle était nécessaire pour cela : c'est-à-dire que Dieu ne se contente pas d'être sûr de votre foi, mais qu'il veut que l'Eglise en reçoive des témoignages. Or elle ne reçoit jamais un témoignage plus authentique de notre foi, que lorsque, détestant toute erreur, nous nous attachons à elle, et qu'au lieu de nous laisser corrompre par la

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