Œuvres complètes (page 54)
1 Cor., XI, 19.
vanité, par la curiosité, par la nouveauté, nous tenons ferme pour la vérité dont elle nous a mis en possession. C'est de là que ces grands saints que nous appelons les Pères de l'Eglise, mais qui n'ont mérité d'en être les Pères que parce qu'ils en ont été les humbles enfants, se faisaient un point de conscience et de religion, un point de sagesse chrétienne, de s'attacher à l'Eglise dans toutes les révolutions et tous les troubles que la diversité des sectes produisait ; et parce qu'ils considéraient l'Eglise romaine comme le chef de toutes les Eglises du monde, comme le centre de l'unité, comme celle où il fallait que les brèches de la foi fussent réparées, selon les termes de saint Cyprien; aussi avaient-ils pour elle des sentiments si respectueux et un dévouement si parfait. Je vois, disait saint Jérôme, les agitations et les mouvements de l'arianisme, quoique foudroyé, et malgré les anathèmes de Nicée ; je vois encore l'Eglise d'Orient divisée en trois partis contraires, celui de Mélèce, celui de Paulin et celui de Vital. Chacun d'eux nie sollicite, et voudrait m'attirer à soi ; et moi je leur dis : Si quelqu'un de vous est uni à la chaire de saint Pierre, je m'unis à lui : Hic in très partes scissa Ecclesia, rapere me quisque ad se festinat; et ego interim clamito : Si quis cathedrœ Petri jungitur, meus est. Puis s'adressant au pape Damase, à qui il écrivait : C'est à vous, lui disait-il, Saint Père, et c'est à cette chaire de Pierre où vous êtes assis, que je veux m'associer dans ce différend : Ego Beatitudini tuœ, id est, cathedrœ Petri consocior; car je sais que c'est sur cette pierre qu'est bâtie l'Eglise de Dieu ; je sais que celui qui mange l'agneau hors de cette maison , est un profane ; je sais que celui qui ne demeure pas dans cette arche, doit nécessairement périr au temps du déluge : or, sachant cela, je serais prévaricateur si je me séparais de vous. Je ne connais point Mélèce, je ne sais ce que c'est que Vital, je n'ai que faire de Paulin : Non novi Vitalem, Meletium respuo, ignoro Paulinum. Quiconque ne moissonne pas avec vous, dissipe au lieu de ramasser ; et quiconque, en matière de créance et de foi, se détache de vous, n'est plus à Jésus-Christ : Qui non colligit tecum, dispergit; et qui tuus non est, Christi non est. C'est ainsi que parlait saint Jérôme, et c'est ainsi que doit parler tout homme chrétien qui est enfant de l'Eglise. Je n'ai que faire de celui-ci, ni de celui-là ; je ne connais ni ceux-ci, ni ceux-là; je m'attache à l'Eglise, qui est ma règle, pour ne m'en départir jamais.
431
Il ne suffit pas encore de parler ainsi ; mais, en quatrième et dernier lieu, il faut que notre conduite réponde à nos paroles, et qu'elle les soutienne. Car, comme remarque saint Bernard, il n'y a personne dans l'Eglise, quelque mal disposé qu'il soit à son égard, qui ne se flatte d'une prétendue soumission; de même qu'il n'y a point de factieux et de rebelle dans un état, qui ne prétende avoir des intentions droites et défendre la bonne cause : langage spécieux , mais trompeur et faux. En effet, de dire qu'on est attaché à l'Eglise, et de se comporter comme les plus grands ennemis de l'Eglise ; de s'appeler enfants de l'Eglise, et de vouloir en même temps se faire les juges de l'Eglise ; de s'élever contre ses arrêts, de rejeter ses censures, de louer ce qu'elle réprouve, de soutenir avec opiniâtreté ce qu'elle condamne ; s'il y a un ouvrage qu'elle ait proscrit et frappé de ses anathèmes, de le lire impunément et sans scrupule; s'il y a une doctrine qu'elle ait foudroyée, de l'appuyer, de la répandre, et d'y employer l'autorité, le crédit, les promesses, les menaces, tous les artifices que l'esprit d'erreur inspire : en vérité, mes chers auditeurs, n'est-ce passe démentir soi-même? et concevez-vous une contradiction plus -sensible et plus évidente? Pourquoi des discours si soumis, quand toutes les (ouvres tendent à la sédition; et pourquoi se parer d'une obéissance imaginaire, quand on secoue réellement le joug et qu'on vit dans la révolte?
Cependant, ne nous y trompons pas, c'est par notre obéissance à l'Eglise en ce qui regarde la foi, que Dieu commencera le jugement d'un chrétien. Le premier article de l'examen rigoureux qu'il nous faudra subir, c'est celui-là. On nous demandera compte de notre foi ; et parce que la foi est inséparable de l'obéissance à l'Eglise, avant que d'entrer dans la discussion du reste, on nous obligera de répondre sur le devoir de cette obéissance ; si nous n'en avons pas eu la juste mesure, Dieu conclura dès lors contre nous, et notre sort sera déjà décidé. Après cela nous aurons beau protester à Dieu que nous avons fait en son nom des œuvres édifiantes et saintes, des actions de piété , de charité, de zèle, de miséricorde envers les pauvres : Domine, nonne in nomme tuo virtutes multas fecimus (1) ? Retirez-vous de moi, nous dira-t-il, je ne vous connais point : tout cela, pour être solide, devait être édifié sur le fondement de mon Eglise,
1 Matth., VII, 22.
et vous avez bâti sur le fondement du schisme et de l'erreur; tout cela donc est perdu pour vous. Et en effet, Chrétiens, hors de l'Eglise, je dis de l'Eglise dans le sens que je viens de vous l'expliquer, et selon lequel Dieu nous jugera, comme il n'y a point de salut, il n'y a point de bonnes œuvres. C'est pourquoi David promettant à Dieu de le glorifier, de l'exalter et de le louer, ajoutait toujours que ce serait dans l'Eglise, parce qu'il savait bien que hors de l'Eglise Dieu ne se tient point honoré de nos louanges. Je vous rendrai, ô mon Dieu, des actions de grâces, mais ce sera dans votre Eglise : Confitebor tibi in Ecclesia magna (1). J'ai annoncé votre justice, mais je l'ai annoncée dans votre Eglise : Annuntiavi justitiam tuam in Ecclesia magna (2). Tout mon mérite, si j'en ai devant vous, ne peut être que dans votre Eglise : Apud te laus mea in Ecclesia magna (3). Et il ne disait pas simplement : in Ecclesia, mais, comme remarque saint Augustin, in Ecclesia magna, c'est-à-dire, selon l'interprétation de ce Père, dans l'Eglise catholique, qui est l'Eglise universelle, et la seule où Dieu agrée nos services.
Voilà, dis-je, par où nous serons jugés, et par où nous devons commencer à nous juger nous-mêmes, persuadés que c'est là le point de conduite sur lequel il est plus dangereux de nous aveugler et de nous licencier. Car telle est notre erreur, Chrétiens, nous nous condamnons tous les jours sur je ne sais combien de chefs, résolus d'y apporter le remède et d'y mettre ordre, et nous laissons celui-ci, qui sans contredit est le plus essentiel. Nous nous piquons en d'autres choses d'être réguliers et sévères, et nous ne comptons pour rien de l'être en celle où Dieu veut que nous le soyons davantage, qui est l'humilité de la foi et la soumission à l'Eglise : nous louons la voie étroite de l'Evangile par rapport aux mœurs; mais par rapport à la créance, la voie la plus large et la plus spacieuse ne nous fait point de peur : et cela pourquoi? par la raison qu'en donne saint Augustin : Parce que nous faisons consister la voie étroite de l'Evangile en ce qui nous plaît, et plus souvent dans les choses qui se trouvent conformes à notre idée et à notre inclination, qu'en celles d'où dépend notre perfection. Tel, en tout autre point où il s'agirait de former sa conscience, ne voudrait pas se risquer sur un sentiment probable, qui, en matière de religion et d'obéissance à l'Eglise, va hardiment au delà de toute probabilité.
1 Psal., XXXIV, 18.— 2 Ibid., XXXIX, 10 — 3 Ibid., XXI, 26.
435
Toutefois, mes Frères, dit saint Léon, pape, le premier pas de la voie étroite du christianisme, est d'assujettir notre esprit, et de lui ôter cette présomptueuse liberté qu'il se donne de ne croire que ce qu'il veut, et de vouloir juger de tout; c'est de le faire renoncer à ses sentiments, quand ils sont, en quelque sorte que ce soit, opposés à ceux de l'Eglise. Gagner cela sur soi, c'est ce que j'appelle la voie étroite pour deux sortes de personnes, pour les esprits éclairés et pour ceux qui, ne l'étant pas, se flattent de l'être. Je ne dis pas que la voie étroite consiste en cela seul, à Dieu ne plaise! mais je soutiens qu'elle doit commencer par là, et que sans cela elle manque dans le principe. Je ne dis pas même qu'elle consiste en cela pour tout le monde, mais pour ceux qui abondent dans leur sens, et qui ont de la répugnance à se soumettre. Si Tertullien avait eu pour l'Eglise cette soumission, je dis qu'eu égard à lui, il eût pratiqué une morale plus sévère, qu'en observant tous les jeûnes des montanistes, et tout ce qu'il y avait de plus rigoureux dans la discipline des novateurs : car étant par lui-même un esprit austère, toutes ces pénitences lui coûtaient peu; au lieu que cette soumission était le grand et l'héroïque sacrifice qu'il eût fait à Dieu de sa raison. Ah ! mes chers auditeurs, combien de chrétiens seront réprouvés de Dieu par le seul défaut de la foi; et combien de réprouvés en qui la foi n'aura manqué que par le défaut de docilité et d'obéissance à l'Eglise! Je sais ce qu'on dit quelquefois, que l'Eglise est gouvernée par des hommes, et que ces hommes qui la gouvernent peuvent avoir leurs passions, et les ont en effet : prétexte le plus frivole et le plus vain; car je considère l'Eglise, ou sans l'assistance du Saint-Esprit, ou avec cette assistance qui lui a été promise. Si c'est sans l'assistance de l'Esprit de Dieu que je me la figure, quelque exempte qu'elle fût alors de tout intérêt et de toute passion, je ne serais pas obligé de me soumettre à elle, de cette espèce de soumission intérieure et absolue qu'exige la foi. Mais si je la prends telle que je la dois toujours prendre, et telle qu'elle est toujours, je veux dire comme assistée et inspirée de l'Esprit de vérité, toutes les passions et tous les intérêts des hommes n'empêchent pas que je ne lui doive une soumission entière de mon esprit : pourquoi? parce qu'indépendamment des intérêts et des passions des hommes, Dieu, qui est l'infaillibilité même, la conduit, et qu'en mille rencontres il fait servir nos passions et nos intérêts à l'accomplissement de ses desseins. Dès les premiers siècles du christianisme, les passions des hommes ont paru jusque dans l'Eglise ; et cependant les jugements de l'Eglise ont été reçus de tous les fidèles avec respect, toutes les erreurs ont été confondues, toutes les hérésies ont échoué. Les incrédules et les opiniâtres ont attribué ce succès à des causes humaines; mais les sages et les vrais chrétiens ont en cela reconnu l'effet visible de cette fameuse prédiction de Jésus-Christ, que toutes les portes de l'enfer, et à plus forte raison toutes les passions des hommes, ne prévaudront jamais contre son Eglise : Portœ inferi non prœvalebunt adversus eam (1). Tel est donc notre bonheur de voguer, pour ainsi dire, dans un vaisseau où nous sommes assurés de ne faire jamais naufrage. Nous pouvons être assaillis des vents et exposés aux tempêtes; mais il y a un guide qui dirige la barque de saint Pierre, et qui la préserve de tous les écueils. Confions-nous à ce divin conducteur, il ne peut nous égarer. Attachons-nous à l'Eglise qu'il anime, elle ne peut nous tromper.
Soumettons-nous à elle, et rendons-lui non-seulement l'obéissance de l'esprit en croyant ce qu'elle nous enseigne, mais l'obéissance du cœur en pratiquant ce qu'elle ordonne : c'est la seconde partie.
DEUXIÈME PARTIE.
Pour bien comprendre cet autre devoir à l'égard de l'Eglise, qui consiste dans l'obéissance du cœur et dans l'observation des lois qu'elle nous impose, écoutez, Chrétiens, quatre propositions, dont la liaison m'a paru une espèce de preuve à laquelle ni l'erreur, ni l'esprit de licence et d'indépendance qui règne dans le monde corrompu, n'opposeront jamais rien de solide. C'est assez que l'Eglise soit notre mère, pour conclure qu'elle a le droit de nous commander : première proposition ; et c'est assez que nous soyons ses enfants, pour devoir être persuadés que ce qu'elle nous commande n'est pas seulement d'une police extérieure, mais d'une obligation étroite, qui lie nos consciences, et qui nous engage sous peine de péché : seconde proposition. Du moment que nous reconnaissons l'Eglise pour notre mère, nous ne pouvons plus violer les commandements qu'elle nous fait, sans violer un des commandements les plus authentiques de la loi de Dieu : troisième proposition ; et la liberté, ou plutôt la témérité avec laquelle nous transgressons les
1 Matth. XVI, 18.
436
préceptes de l'Eglise, oubliant qu'elle est notre mère, ne procède souvent que d'un fonds de libertinage et d'un principe d'irréligion, peut-être plus dangereux pour nous que les péchés mêmes qui en naissent. Libertinage où nous nous flattons nous-mêmes, et que nous couvrons de mille prétextes ; mais prétextes que l'Eglise, quoique notre mère, ne favorisera jamais ; au contraire, qu'elle désavouera toujours, et, autant qu'ils auront été la cause de nos relâchements et de nos désordres, qu'elle condamnera et qu'elle détestera : quatrième et dernière proposition. Appliquez-vous, Chrétiens, je n'abuserai pas de votre patience,
Puisque l'Eglise est notre mère, elle a droit de nous commander :
cette conséquence est si naturelle, que le seul bon sens suffit pour y souscrire. Quand on disait aux hérésiarques du siècle passé, que l'Eglise, en qualité d'épouse du Fils de Dieu, était reine et souveraine ; que comme souveraine elle avait le pouvoir de faire des lois, et que tout homme chrétien devait sans exception et sans distinction y être soumis, cette idée de souveraineté les choquait, et leur inspirait un chagrin qui peu à peu dégénéra dans un esprit de révolte. Ils voulaient une Eglise, mais une Eglise sujette, une Eglise sans autorité, une Eglise faible et impuissante ; et ils n'en pouvaient souffrir une qui eût un empire, je dis un empire spirituel, si étendu et si absolu. Ainsi Wiclef et Luther prétendirent-ils qu'il n'appartenait point à l'Eglise d'imposer des lois aux fidèles, et que le pouvoir qu'elle s'en attribuait était un pouvoir usurpé : par où ils faisaient bien voir qu'ils étaient de la secte et du caractère de ces esprits pervertis dont parlait l'apôtre saint Jude, c'est-à-dire de ces esprits déterminés à blasphémer et à maudire la domination même la plus légitime et la plus sainte : Similiter et hi dominationem spernunt ; majestatem autem blasphemant (1). Mais enfin, tout ennemis qu'ils étaient de la domination de l'Eglise, ou, pour mieux dire, de sa puissance et de sa juridiction, quand on leur représentait que l'Eglise est la mère de tous les chrétiens, et qu'une mère a droit de commander à ses enfants, comme elle est obligée de les gouverner, ne pouvant nier le principe, ils se trouvaient embarrassés sur la conséquence ; et, pressés de ce raisonnement qu'ils voulaient éluder, ils avaient recours à l'invective, déclamant contre les abus des pasteurs de l'Eglise et de ses ministres : comme si les désordres prétendus des ministres de l'Eglise eussent pu ôter à l'Eglise
1 Jud., VIII, 8.
même l'autorité que Jésus-Christ lui a donné; comme si ce divin Maître, malgré les plus visibles dérèglements des scribes et des pharisiens, n'avait pas autorisé leur ministère par la loi qu'il établissait, de faire ce qu'ils ordonneraient sans imiter leurs exemples ; comme si l'erreur la plus pernicieuse et la plus grossière n'était pas de faire dépendre la puissance d'ordonner et de commander, des qualités personnelles de ceux qui en sont revêtus ; comme si l'abus que peuvent faire les hommes de cette puissance, en détruisait le fond, qui est l'œuvre de Dieu, et de l'ordre de Dieu.
C'est néanmoins ce qu'ont avancé les partisans de l'hérésie. Mais permettez-moi de douter si la conduite de certains catholiques relâchés n'est pas en quelque sorte aussi injuste, et ne marque pas un aussi déplorable aveuglement. Ils ne nient pas la puissance spirituelle de l'Eglise ; mais ils comptent pour rien d'en secouer le joug : ils laissent l'Eglise en possession de son sacerdoce royal ; mais ils se rendent clans la pratique aussi indépendants d'elle, que ceux qui osent le lui disputer: ils ne contestent pas que ses préceptes ne soient justes et légitimes ; mais ils trouvent le moyen de s'en affranchir, pour peu qu'ils leur soient incommodes. Or, lequel des deux est plus injurieux à l'Eglise, ou de ne pas reconnaître son pouvoir par une prévention d'esprit, ou, le reconnaissant, de ne s'y pas soumettre par une dépravation de cœur? Il est donc vrai que l'Eglise peut nous prescrire des lois et nous faire des commandements. Mais de quelle nature ou de quelle force sont ces commandements de l'Eglise? je dis que ce sont des lois d'une obligation étroite et rigoureuse : seconde proposition. Calvin ne pouvait convenir qu'elles obligeassent sous peine de péché.
Il ne comprenait pas, disait-il, qu'une loi humaine pût être la matière d'un crime devant Dieu : et plaise au ciel que parmi nous il n'y ait point d'âmes libertines infectées de la même erreur! Mais c'est ce qui doit nous étonner, qu'un homme aussi pénétrant que Calvin pût bien comprendre comment la désobéissance d'un fils envers son père le rend criminel aux yeux de Dieu, et qu'il ne pût concevoir comment la désobéissance d'un chrétien envers l'Eglise, qui est sa mère, le rend, au jugement de Dieu même, prévaricateur. Car pourquoi l'Eglise, qui nous a engendrés selon l'esprit, ne peut-elle pas sur nous ce que peuvent nos pères selon la chair? lui sommes-nous moins redevables? nous a-t-elle donné une naissance, une vie, une éducation moins
437
estimable et moins précieuse? Quand il n'y aurait point d'autre fondement que celui-là pour justifier ce qui a passé de tout temps pour incontestable dans notre religion, savoir, que les préceptes de l'Eglise sont des liens de conscience qu'on ne peut rompre sans encourir l'indignation et la disgrâce de Dieu, ne serait-ce pas assez? Oui, mes chers auditeurs, ces préceptes, quoiqu'en eux-mêmes de droit humain et positif, vont jusqu'à l'offense divine et jusqu'à intéresser le salut. Ce sont pour nous des sources de grâce, quand nous les accomplissons; mais par un juste jugement, et contre l'intention de l'Eglise même, ils se tournent pour nous en malédiction, quand nous y contrevenons; et il faut bien que cela soit ainsi, puisque Jésus-Christ, dans l'Evangile, veut qu'on tienne pour païen et pour publicain celui qui n'obéit pas à l'Eglise : Si autan Ecclesiam non audierit, sit tibi sicut ethnicus et publicanus (1). Car ce qui mérite qu'on nous regarde comme païens, doit être au moins un péché de h nature de ceux qui causent la mort à notre âme; et ce qui nous met au rang des publicains, c'est-à-dire des pécheurs publics, n'est point la simple transgression d'une loi civile et pénale. Il faut bien encore que cela soit ainsi, puisque le même Sauveur a donné le pouvoir à son Eglise de nous excommunier et de nous retrancher de son corps, lorsqu'avec opiniâtreté, et par un esprit d'orgueil, nous persistons à son égard dans la désobéissance, en violant ses préceptes impunément : car une punition aussi terrible que celle-là ne suppose pas une faute légère ; et ce retranchement du corps mystique de Jésus-Christ ne peut-être pour le salut quelque chose d'indifférent.
En voulez-vous un témoignage, mais décisif? écoutez saint Augustin. Quand ce grand docteur parlait du jeûne commandé et déterminé par l'Eglise, comment s'en expliquait-il? en parlait-il comme d'une œuvre de subrogation pour les justes, ou comme d'un exercice volontaire de pénitence pour les pécheurs? Non ; il en parlait comme d'une loi à laquelle et les pécheurs et les justes, sous peine d'être condamnés de Dieu, devaient également s'assujettir; il disait qu'autant qu'il était louable de jeûner dans les autres temps de l'année, autant était-il punissable de ne pas jeûner dans les temps consacrés à la pénitence publique de l'Eglise, et particulièrement dans celui qu'elle nous a ordonné de sanctifier par le jeûne
1 Matth., XVIII, 17.
solennel du carême : que d'observer d'autres jeûnes, ce pouvait être un remède et une vertu ; mais que de manquer à celui-là, c'était un crime et un péché. Ce sont les termes dont il use : In aliis quippe temporibus jejunare, ont remedium est aut prœmium; in quadragesima non jejunare scelus est ac peccatum. La tradition du siècle de saint Augustin était donc que la loi du jeûne imposait aux chrétiens une obligation, non-seulement de police, mais de conscience; et que c'était, aussi bien que la loi écrite, une matière de transgression et de péché.
Cependant, Chrétiens, sans recourir à la tradition, ni à l'Ecriture, je dois m'en tenir à cette supériorité naturelle que l'Eglise a sur moi. Elle est ma Mère : donc je suis réprouvé de Dieu si je ne lui obéis pas, quand elle exige de moi un culte raisonnable : or, en exige-t-elle jamais un autre? et dans les commandements qu'elle me fait, pour peu que j'aie le cœur docile, est-il rien que ma raison même ne doive hautement approuver? Elle m'oblige à assister aux divins mystères et au sacrifice de ma religion, à recevoir chaque année le sacrement institué pour être la nourriture de mon âme et le gage de mon salut, à ne m'en approcher qu'après m'y être disposé par une solide épreuve de moi-même et par une confession exacte des désordres de ma vie, à garder des abstinences et des jeûnes qui peuvent me tenir lieu de satisfactions : or, sont-ce là des choses où je puisse me plaindre que l'Eglise ait excédé la mesure de ce culte dont parlait saint Paul, en l'appelant Rationabile obsequium (1); qu'elle n'ait pas eu égard à ma faiblesse, qu'elle n'ait pas même consulté mes besoins et mon intérêt; en un mot, qu'elle n'ait pas agi en Mère prudente et zélée, conduite par l'Esprit de Dieu? Quand elle ne m'aurait pas fait des lois de tout cela, ne devrais-je pas me les faire moi-même? et ces lois, quand je les observe, m'étant aussi utiles et aussi salutaires que l'expérience me l'apprend, Dieu n'aura-t-il pas droit de me punir, si, par impiété ou par lâcheté, je ne les observe pas?
Mais enfin , me direz-vous, tout cela ne nous est commandé que par l'Eglise. Je l'avoue, Chrétiens : mais prenez garde à ce que j'ai ajouté, et c'est la troisième proposition : savoir, qu'il est impossible de violer alors le commandement de l'Eglise , sans violer l'un des commandements les plus authentiques de la loi de Dieu : pourquoi ? parce que le commandement
1 Rom., XII, 1.
438
de l'Eglise est toujours accompagné, ou, pour mieux dire, soutenu et autorisé du commandement de Dieu ; et je ne dis pas seulement ceci de certains préceptes qui, selon la remarque de saint Thomas , sont tout ensemble de droit ecclésiastique et de droit divin, tel qu'est, entre autres, le précepte de la communion : car il est bien évident que Jésus-Christ ayant établi la communion comme un moyen essentiellement nécessaire pour entretenir dans nous la vie de la grâce, et pour cela s'étant déclaré, que quiconque ne mangerait pas la chair du Fils de l'Homme serait privé de cette vie qui fait les saints et les élus de Dieu : Nisi manducaveritis carnem Filii Hominis , non habebitis vitam in vobis (1) ; quand je participe au corps de Jésus-Christ, et que j'accomplis le devoir chrétien par la communion pascale, je satisfais à deux préceptes, l'un de l'Eglise, l'autre du Sauveur ; et au contraire, si je manquais à ce devoir, je serais coupable d'une double prévarication et d'une double iniquité : prévarication, en ne donnant pas à l'Eglise cette marque de mon obéissance; mais prévarication encore plus grande, en négligeant, aussi bien que les conviés de l'Evangile, de me mettre en état d'assister à ce divin banquet où Jésus-Christ lui-même m'invite pour me nourrir de sa chair et de son sang. Sans parler, dis-je, de ces commandements, qui ne sont, à le bien prendre, des commandements de l'Eglise que parla circonstance du temps, mais qui dans le fond sont de l'institution divine, j'ai dit absolument, et il est vrai, que la désobéissance aux lois de l'Eglise est toujours accompagnée d'une désobéissance à la loi de Dieu : comment? parce qu'en même temps, pour user de cet exemple, que l'Eglise par une loi particulière, me commande le jeune, Dieu, par une autre loi qui est générale , me commande d'obéir à l'Eglise ; et je ne puis mépriser l'un de ces deux commandements sans mépriser l'autre, puisque l'un, dit le savant chancelier Gerson, sert de soutien et d'appui à l'autre. Je me trompe donc si je crois alors n'être responsable qu'à l'Eglise , et n'avoir péché que contre l'Eglise ; car j'ai péché contre Dieu même, et il faudra que je subisse la rigueur de son jugement aussi bien pour le jeune violé que pour les autres désordres de ma vie ; et voilà, mes chers auditeurs, ce que les théologiens concluent des paroles du Fils de Dieu, quand il disait à ses apôtres, qui furent les pasteurs de son Eglise : Qui vos audit, me audit :
1 Joan., VI, 54.
et qui vos spernit, me spernit (1) : Qui vous écoute, m'écoute; et qui vous méprise, nie méprise : paroles, ajoute le chancelier Gerson, qui montrent bien que Jésus-Christ est personnellement intéressé dans le mépris que nous faisons des lois de son Eglise ; et qu'en qualité de chef et d'époux de cette Eglise, le mépris qu'on fait d'elle retombant sur lui, il ne peut se dispenser, tant pour lui-même que pour elle, de nous en punir.
Le point de morale par où je finis, et qui est ma dernière proposition , c'est que la plupart des péchés qui se commettent contre l'Eglise, en violant ses lois , sont des péchés de libertinage , qui ne procèdent communément que d'un secret principe d'irréligion ; mais qui par là, changeant d'espèce, deviennent encore devant Dieu plus punissables et plus griefs : car pour les préceptes de la loi de Dieu , on les viole, dit Guillaume de Paris, par mille autres raisons que l'on peut appeler des tentations humaines. Un intérêt puissant, une passion forte , un mouvement subit, une occasion pressante et imprévue, voilà les sources ordinaires des crimes les plus énormes dont je parle ; c'est-à-dire, oh pèche contre la loi de Dieu , parce qu'on est emporté et dominé par la concupiscence ; on est impudique par faiblesse, médisant par légèreté , injuste par cupidité. Mais quand il s'agit des préceptes de l'Eglise, la plupart faciles en eux-mêmes, et dont la matière n'est presque jamais le sujet d'une violente passion qu'il faille vaincre pour les accomplir, par quel esprit et par quel principe peut-on les transgresser, si ce n'est par un principe de licence, par un esprit indépendant et libertin, par l'habitude malheureuse qu'on s'est faite de se soucier peu des observances et des devoirs de sa religion? principe plus funeste que les péchés mêmes qui en sont les suites; mais principe d'où tirent les péchés qui en naissent un surcroît de malice dont je voudrais aujourd'hui vous imprimer l'horreur.
Je ne parle point à vous , mes Frères, qui, par le malheur de votre naissance , ayant été enveloppés dans l'hérésie et dans le schisme, avez fait une profession ouverte de ne point obéir à l'Eglise, qui était votre mère, jusqu'à ce qu'il ait plu enfin au Seigneur de vous rappeler à son unité. Quoique, pendant cette séparation vous ayiez violé ses lois , je sais que vous l'avez fait par ignorance , aussi bien que vos pères, et Dieu veuille que cette ignorance
1 Luc, X, 16.
439
ait pu vous servir de quelque excuse auprès de Dieu? Je pourrais donc vous dire , avec autant de raison que saint Pierre en parlant aux Juifs : Et mine scio, fratres , quia per ignorantiam fecistis (1). Je ne vous reproche point les désobéissances que vous commettiez alors contre l'Eglise, comme si elles avaient été des marques de votre irréligion ; et je déplore bien plutôt l'aveuglement où vous étiez en les commettant peut-être par le faux zèle d'une prétendue religion. Dieu, par son infinie bonté, vous a ouvert les yeux, et il me suffit d'ajouter ce que le prince des apôtres disait aux Israélites , au même chapitre des Actes que je viens de citer : Pœnitemini igitur et convertimini, ut deleantur peccata vestra (2) : Faites donc pénitence, mes frères; et, éclairés des lumières de la vérité , persévérez, croissez, affermissez-vous dans la grâce de votre conversion, afin que ces péchés d'ignorance que vous faisiez sans les connaître , et que vous n'aviez garde de pleurer, puisque vous n'en conveniez pas, soient maintenant effacés par la ferveur de votre vie, mais surtout par la soumission et l'inviolable régularité avec laquelle je me promets que vous observerez ces mêmes lois qui si longtemps ont été le sujet de votre transgression. Ce n'est point, dis-je, à vous, Chrétiens nouvellement réconciliés à l'Eglise de Jésus-Christ, que j'ai prétendu adresser la plainte que je fais ; c'est à vous, anciens catholiques, c'est à vous que je veux parler. Quel autre esprit, je le répète, qu'un esprit de libertinage, peut vous porter à violer des commandements dont la pratique demande si peu d'efforts, et que l'Eglise, usant d'une condescendance maternelle, a su proportionner à votre faiblesse par tant de tempéraments, pour ne pas dire de ménagements et d'adoucissements? Car de quoi s'agit-il? d'une messe qu'il faut entendre, d'une confession qu'il faut faire, d'une communion dont il faut s'acquitter, de quelques fêtes qu'il faut sanctifier, de quelques abstinences et de quelques jeûnes qu'il faut observer. Un chrétien qui, sans nécessité, sans raison, sans excuse; un chrétien qui, sans scrupule et sans remords, lait une profession ouverte de n'avoir sur cela
1 Act., III,
17, — 2 Ibid., 19.
pour l'Eglise aucun respect, ou qui n'a là-dessus pour elle qu'un faux respect, un respect de bienséance et de cérémonie, que donne-t-il à penser de lui, sinon qu'il a peu de religion , et que dans le fond il est impie et libertin?
Ah ! mes Frères, honorons notre religion par l'obéissance que nous rendrons à Jésus-Christ et à son Eglise. Autrefois on nous disait : Edifions les hérétiques qui nous voient, qui nous observent, et qui, tout retranchés qu'ils sont de l'Eglise, ne laissent pas d'être scandalisés, quand ils sont témoins du mépris que nous en faisons en méprisant ses lois ; l'exemple de notre fidélité et de notre soumission sera mille fois plus efficace pour les persuader et les toucher, que les plus savantes disputes et les discours les plus pathétiques ; et si quelque chose est capable d'achever leur conversion, c'est la bonne odeur de notre vie et la régularité de notre conduite. C'est ainsi qu'on nous parlait. Mais aujourd'hui je vous dis quelque chose de plus pressant : Editions, non plus des hérétiques obstinés, mais des catholiques nouvellement sortis du sein de l'hérésie et reçus dans le sein de l'Eglise ; ils sont encore faibles , ne les affaiblissons pas davantage par le scandale de nos mœurs. Quand ils ne voyaient nos désordres que de loin, ils en étaient surpris, ils en étaient frappés, ils en étaient indignés : que sera-ce quand ils les verront de près, et que sans cesse ils les auront devant les yeux? Ne leur donnons pas lieu de regretter ce qu'ils ont quitté, et peut-être d'y retourner. Ne détruisons pas dans eux l'ouvrage de la grâce, mais travaillons à L'affermir et à le perfectionner; pensons à nous-mêmes, et souvenons-nous qu'il y va de notre salut éternel. Grand saint, vous que nous invoquons spécialement en ce jour; vous à qui Jésus-Christ confia son Eglise, et qui en êtes après lui la pierre fondamentale ; vous qui en fûtes sur la terre le chef, l'apôtre, le martyr, ayez encore les yeux attachés sur elle; protégez-la, défendez-la,obtenez-lui les secours puissants qu'elle demande par votre intercession, pour confondre ses ennemis, pour sanctifier ses enfants, et pour nous faire tous arriver à la gloire, où nous conduise, etc.
SAINT PAUL
SAINT PAUL
SERMON POUR LA FÊTE DE SAINT PAUL.
ANALYSE.
Sujet. Paul, serviteur de Jésus-Christ, appelé à l'apostolat.
Voilà le ministère de ce grand apôtre : ministère qu'il a parfaitement soutenu.
Division. Saint Paul a été le fidèle serviteur de Jésus-Christ; pourquoi? parce qu'il a pleinement accompli le ministère de l'apostolat : première partie; parce qu'il a parfaitement honoré le ministère de l'apostolat : deuxième partie; parce qu'il s'est continuellement immolé pour le ministère de l'apostolat: troisième partie.
Première partie. Saint Paul a pleinement accompli le ministère de l'apostolat. Il avait été choisi de Dieu, 1° pour confondre le judaïsme ; 2° pour convertir la gentilité; 3° pour former le christianisme dès sa naissance. Or, c'est de quoi il s'est pleinement acquitté.
1° Il a confondu le judaïsme : par où? par son exemple. Car, lorsqu'il prêchait Jésus-Christ aux Juifs, sa prédication devait avoir d'autant plus de force, qu'il avait été lui-même un des plus ardents persécuteurs de l'Eglise chrétienne, et c'était aussi la preuve dont il se servait souvent.
2° Il a converti la gentilité. D'où vient qu'il a été appelé par excellence l'apôtre des Gentils. Depuis l'Asie jusqu'aux extrémités de l'Europe, il a établi l'empire de la foi.
3° Il a formé le christianisme, soit par les grands mystères qu'il nous a révélés, soit par les saintes règles de conduite qu'il nous a tracées dans ses divines Epîtres. C'est là, tout mort qu'il est, qu'il nous prêche encore. Profitons de ses enseignements.
Deuxième partie. Saint Paul a parfaitement honoré le ministère de l'apostolat : comment cela? par son désintéressement, qui a surtout consisté en trois choses :
1° Il exerça gratuitement le ministère dont Dieu l'avait chargé, ne demandant rien et n'acceptant rien. Or, qu'y a-t-il qui fasse plus d'honneur à l'Evangile que ce détachement.
2° Il ne se prêcha point lui-même, mais uniquement Jésus-Christ; c'est-à-dire qu'il n'eut point en vue sa propre gloire, mais qu'il ne chercha que la gloire de Dieu et le salut des âmes : ne se prévalant point de ses talents naturels, fuyant les applaudissements des hommes, ne souffrant jamais que, sous l'ombre d'estime et de confiance, on s'attachât à lui personnellement.
3° Il était aussi zélé pour son ministère exercé par d'autres que par lui-même; ne se réjouissant pas moins des succès des autres que des siens propres, et toujours coulent pourvu que Jésus-Christ lût annoncé et connu. C'est ainsi que les ministres évangéliques se rendent irréprochables, cl c'est par là même qu'ils honorent, comme saint Paul, leur ministère.
Troisième partie. Saint Paul s'est continuellement immolé pour le ministère de l'apostolat. Double sacrifice qu'il commença dès l'instant de sa vocation à l'apostolat, et qui a duré, sans parler de son martyre, autant que sa vie : l'un de patience, l'autre de pénitence.
1° Sacrifice de patience, par où il se dévoua aux persécutions des hommes pour le nom de son Dieu. Par quelles épreuves n'a-t-il pas passé? Il nous l'apprend lui-même dans le récit qu'il fait de ses souffrances. Du reste, quelle différence entre cet apôtre et nous? Il s'est sacrifié dans son ministère, et nous nous épargnons dans le nôtre.
2° Sacrifice de pénitence. Ce n'était point assez pour saint Paul d'être persécuté, s'il ne se persécutait lui-même, châtiant tous les jours son corps et le réduisant en servitude. Il se traitait de la sorte, premièrement pour son propre salut; secondement, ainsi qu'il le témoigne, pour toute l'Eglise. Deux grandes leçons pour nous. C'était un saint, et nous sommes pécheurs : nous devons donc encore bien plus faire pénitence que lui. C'était pour l'Eglise qu'il se mortifiait ; il faut donc, à son exemple, sacrifier dans notre profession, nos forces, nôtre santé, notre vie, pour ceux que Dieu commet à nos soins, et dont il nous demandera compte.
Paulus tenta Jesu Christi, vocatus apostolus.
Paul, serviteur de Jésus-Christ, appelé à l'apostolat. (Epître aux Romains, chap. I, 1.)
C'est, Chrétiens, tout l'éloge du grand apôtre que vous honorez entre tous les saints, sous le titre de votre glorieux patron ; ce fut l'apôtre par excellence, et en cette qualité il a été le maître du monde, l'oracle de l'Eglise universelle , l'un des fondateurs, ou, pour mieux dire, l'un des fondements de notre religion; un homme de miracles, et dont la personne fut le plus grand de tous les miracles; un autre Moïse par les visions et les révélations divines, un second Elie par les transports et les ravissements, un ange de la terre qui n'eut de conversation que dans le ciel; un
disciple non plus de Jésus-Christ mortel, mais de Jésus-Christ glorieux ; un vaisseau d'élection, rempli, comme dit saint Chrysostome,de toutes les richesses de la grâce ; le dépositaire de l'Evangile, l'ambassadeur de Dieu. Mais il supprime tout cela, ou plutôt il comprend et il abrège tout cela, en disant qu'il est le serviteur de Jésus-Christ : Paulus, servus Jesu Christi. Arrêtons-nous donc à cette parole, qui exprime les plus nobles sentiments de son cœur ; et puisque la solennité de ce jour nous engage à le louer, louons-le selon ses inclinations. Ne disons point avec saint Jérôme que le nom de Paul est un nom de victoire, et que ce grand saint commença à le porter après la première de ses conquêtes apostoliques, qui fut le
441
proconsul Paul gagné à Jésus-Christ ; comme les Scipions dans Rome prenaient le nom d'Africain après avoir dompté l'Afrique. Laissons tout ce que les Pères de l'Eglise ont dit de plus avantageux et de plus magnifique à la gloire de cet apôtre ; et disons seulement qu'il a été le serviteur de Jésus-Christ : Paulus, servus Jesu Christi. Ce qui rend un serviteur recommandable, c'est le zèle pour les intérêts de son maître : voyons jusqu'à quel point il a eu ce zèle, et tâchons de l'exciter en nous. Je prêche saint Paul, Chrétiens ; mais mon dessein est de le prêcher par lui-même ; c'est de lui-même que j'emprunterai toutes les preuves; lui-même parlera pour soi, lui-même rendra témoignage de ses actions et de sa vie, et nous recevrons ce témoignage avec respect; car nous savons qu'il est véritable et nous pouvons dire de lui, aussi bien que du disciple bien-aimé : Et scimus quia verum est testimonium ejus (1). J'ai besoin d'un secours extraordinaire ; il s'agit de parler du serviteur de Jésus-Christ : adressons-nous à celle qui s'appela la servante du Seigneur, lorsqu'elle fut déclarée Mère de Dieu. Ave, Maria.
Il n'y a point de vertu qui n'ait ses degrés de perfection, selon lesquels elle doit être mesurée, et qui, dans les sujets où elle se trouve, ne soit capable de certains accroissements, par où Ton peut juger de son mérite. Comme nous parlons d'une vertu peu connue dans le monde, et encore moins pratiquée, qui est le zèle, je dis le zèle chrétien que nous devons tous avoir dans l'exercice de notre ministère, il est important d'en distinguer d'abord les différentes obligations ; et, pour en avoir une idée plus juste, de les reconnaître dans un grand exemple. Tel est celui de saint Paul, qui nous les rendra même sensibles : j'en trouve trois Barques par saint Grégoire, pape, dans ses instructions pastorales. Car tout homme, dit ce saint docteur, qui veut être un serviteur et un ministre fidèle, et qui aspire à la perfection de cette qualité, est obligé à trois choses : il doit accomplir son ministère, il doit honorer son ministère, et quand la nécessité l'exige, il doit même se sacrifier pour son ministère : trois devoirs qui se surpassent par degrés, et dont le second ajoute autant au premier, que le troisième enchérit sur le second ; car honorer son ministère, c'est quelque chose de plus que l'accomplir : et se sacrifier pour son ministère, c'est encore plus que
1 Joan., XXI, 24.
l'honorer; mais quand tout cela se joint ensemble, on peut dire que le zèle est au plus haut point d'excellence qu'il puisse avoir. Or, c'est ce que je découvre dans saint Paul, et ce qu'il me sera aisé de vous faire voir. Saint Paul a été le fidèle serviteur de Jésus-Christ : Paulus, servus Jesu Christi : pourquoi ? parce qu'il a pleinement accompli le ministère de l'apostolat, parce qu'il a parfaitement honoré le ministère de l'apostolat, et parce qu'il s'est continuellement immolé pour le ministère de l'apostolat. Comprenez ceci, s'il vous plaît : il a pleinement accompli le ministère de l'apostolat par la prédication de l'Evangile ; il a parfaitement honoré le ministère de l'apostolat par la conduite qu'il a tenue dans la prédication de l'Evangile ; et il s'est continuellement immolé pour le ministère de l'apostolat par les persécutions qu'il a soutenues, et par ses souffrances dans la prédication de l'Evangile. Voilà tout mon dessein. Encore une fois, Chrétiens, ne considérez pas ce discours comme un simple éloge qui se termine à vous donner une haute estime de saint Paul. Je vous l'ai dit : c'est un discours de religion, c'est une règle pour former nos mœurs, c'est un exemple que Dieu nous propose, et qu'il veut que nous nous appliquions.
PREMIÈRE PARTIE.
Quand je dis que saint Paul a parfaitement accompli tous les devoirs de son ministère, ne pensez pas, Chrétiens, que ce soit là une louange commune. La grâce même de l'apostolat l'a tellement distingué, et a eu dans lui des effets si singuliers, que quand il se glorifiait d'être apôtre de Jésus-Christ : Paulus, servus Jesu Christi vocatus apostolus (1), il ajoutait qu'en vertu de ce titre ou de cette grâce, il avait été séparé pour prêcher l'Evangile de Dieu : Segregatus in Evangelium Dei (2) ; comme si l'un des principaux caractères de sa vocation eût été la distinction de sa personne, et qu'il n'eût pas suffi pour lui d'être apôtre, s'il ne l'eût été d'une façon toute particulière. En effet, Dieu avait choisi saint Paul pour trois grands desseins qui devaient occuper son zèle apostolique, pour confondre le judaïsme, pour convertir la gentilité, et pour former le christianisme dès sa naissance : voilà ce que la Providence prétendait de lui, et à quoi il était destiné. Or saint Paul, par une pleine correspondance à la grâce de son ministère, a accompli ces trois choses avec un succès dont il était
1 Rom., I, 1. — 2 Ibid.
442
seul capable, ou du moins qui lui était uniquement réservé. Appliquez-vous, s'il vous plaît, à ma pensée.
Il fallait, pour l'établissement solide de la loi chrétienne, que l'Evangile fût prêché par un apôtre dont le témoignage en faveur de Jésus-Christ fût un témoignage absolument irréprochable, exempt de tout soupçon, et propre non-seulement à convaincre, mais à confondre l'incrédulité des Juifs. Or cet apôtre, par une disposition spéciale, a été saint Paul. Je m'explique : quand les autres apôtres prêchaient Jésus-Christ, qu'ils protestaient dans les synagogues que Jésus-Christ était le Messie envoyé de Dieu et promis par les prophètes ; quelques preuves qu'ils en donnassent et quelques miracles qu'ils lissent pour le confirmer, on avait toujours quelque prétexte de les tenir pour suspects; on pouvait dire qu'ils étaient gagnés, et qu'ayant été les sectateurs et les disciples de ce prétendu Messie, il ne fallait pas s'étonner s'ils se déclaraient pour lui ; et quoique mille raisons pussent détruire ce prétexte, ce prétexte ne laissait pas d'avoir je ne sais quelle apparence qui préoccupait d'abord l'ignorance des uns, et qui entretenait l'opiniâtreté des autres. Mais quand saint Paul paraissait confessant le nom de cet Homme-Dieu, lui qui venait d'en être le persécuteur, lui qui était connu dans Jérusalem pour avoir entrepris d'en exterminer la secte, lui qui avait reçu pour cela et demandé même des commissions et des ordres; et que, par un changement aussi subit que prodigieux, il publiait partout que ce crucifié à qui il avait fait si cruellement la guerre était le Sauveur et le Dieu d'Israël, qu'il était forcé de l'avouer, et qu'après ce qu'il avait vu et entendu, il ne refusait point de mourir pour signer de son sang une vérité si importante ; quand il parlait ainsi, que pouvait-on opposer à la force de ce témoignage? Etait-ce préoccupation, était-ce intérêt, était-ce renversement d'esprit, était-ce indifférence ou mépris pour la loi de Moïse? Tout le contraire ne se trouvait-il pas dans saint Paul? ce changement dans un homme aussi éclairé que lui, et aussi zélé pour les traditions de ses pères, n'était-ce pas une justification authentique de tout ce qu'il disait à l'avantage et à la gloire de Jésus-Christ?
De là vient que ce grand apôtre ne faisait presque jamais de discours dans les assemblées des Juifs, qu'il ne se proposât lui-même comme un argument et comme une démonstration sensible de l'Evangile qu'il annonçait. C'est moi, mes Frères, leur disait-il, qui me suis signalé dans le judaïsme, au-dessus de tous ceux de ma profession et de mon âge. Vous savez de quelle manière j'ai vécu parmi vous, et avec quel excès de fureur je ravageais cette nouvelle Eglise, que je reconnais aujourd'hui pour l'Eglise de Dieu. Il est vrai, j'étais plus infidèle que vous ne l'êtes, et plus rebelle aux lumières de la grâce ; mais c'est pour cette raison même que Dieu a jeté les yeux sur moi, et que Jésus-Christ a voulu faire éclater en moi son extrême patience, afin que je devinsse un exemple et un modèle pour vous porter à croire en lui. Oui, c'est lui-même qui m'a parlé, et qui, par des signes et des prodiges dont tous ceux qui m'accompagnaient ont été les témoins, m'a réduit à l'état où vous me voyez ; qui m'a terrassé pour me relever, qui m'a aveuglé pour m'éclairer ; qui, de blasphémateur que j'étais, m'a fait apôtre, et qui, pour réparation de tous les outrages qu'il a reçus de moi, veut maintenant que je lui serve d'ambassadeur et de ministre auprès de vous. Ces paroles, dis-je, avaient une grâce toute divine dans la bouche de saint Paul, pour persuader les Juifs. Et saint Luc remarque que c'était assez qu'il parlât, et qu'il assurât que Jésus-Christ était le Christ, pour confondre tous les ennemis du nom chrétien : Confundebat Judœos, affirmans quoniam hic est Christus (1). Au lieu qu'il fallait que les autres apôtres fissent de grands efforts, celui-ci n'avait qu'à se produire, sa personne seule prêchait; saint Paul converti était pour tous ceux de sa nation, non pas un attrait, mais une détermination invincible à embrasser la foi. Et en effet, à bien méditer les circonstances de cette conversion, à peine avons-nous un motif de créance en Jésus-Christ plus convaincant et plus touchant que celui-là. De là vient que les chefs de la Synagogue, qui avaient conjuré contre le Sauveur, se montrèrent toujours si passionnés contre saint Paul ; delà vient qu'ils usèrent de tant de stratagèmes pour le perdre et pour lui ôter la vie; et qu'entre les autres disciples ce fut celui-ci qu'ils persécutèrent le plus cruellement : pourquoi? parce qu'ils savaient que c'était celui dont le témoignage devait faire plus d'impression sur les esprits, et qu'il était impossible que Jésus-Christ ne fût reconnu dans la Judée, pendant que saint Paul y serait écouté. Il avait donc une grâce particulière pour faire l'office d'apôtre à l'égard des Juifs. Mais son ministère ne se bornait pas là. Dieu
1 Act., IX, 11.
443
l'appelait à quelque chose de plus grand, et cette séparation mystérieuse que le Saint-Esprit commanda qu'on fît de sa personne, comme il est dit au livre des Actes, était encore pour une entreprise plus haute. Prêcher Jésus-Christ aux Juifs, c'est-à-dire à un peuple que Jésus-Christ avait instruit lui-même, à un peuple déjà prévenu de la foi du Messie, déjà éclairé des lumières delà vraie religion,c'était proprement le partage des autres apôtres, même de ceux qui paraissaient comme les colonnes de l'Eglise, sans en excepter saint Pierre; mais répandre la grâce de l'Evangile sur toutes les nations de l'univers, prêcher Jésus-Christ à des païens et à des idolâtres, porter son nom devant les monarques et les souverains, persuader sa religion aux philosophes et aux sages du monde, leur faire goûter la foi d'un Dieu-Homme, leur en inspirer le culte et la vénération, les détacher de leurs fausses divinités, et, ce qui était bien plus difficile, des fausses maximes du siècle, pour les soumettre au joug de la croix; faire adorer la sagesse de Dieu dans un mystère qui n'avait pour eux que des apparences de folie : ah! Chrétiens, c'est pour cela qu'il fallait un saint Paul, et c'est pour cela que saint Paul était prédestiné. Quelque pouvoir général qu'eût reçu saint Pierre au-dessus des autres apôtres, sa mission spéciale n'allait pas à convertir les Gentils. Le dirai-je?
Jésus-Christ même ne l'avait pas voulu entreprendre, puisque, tout Sauveur et tout Dieu qu'il était, il s'était réduit aux brebis perdues de la maison d'Israël : Non sum missus nisi ad oves quœ perierunt domus Israël (1). Mais, comme remarque saint Augustin, ce que Jésus-Christ n'a pas l'ait par lui-même, il l'a fait par saint Paul : il n'était venu par lui-même que pour les Israélites; mais dans la personne et par le ministère de saint Paul, il était venu pour tous les hommes : de sorte que saint Paul devait être le supplément de la mission adorable de cet Homme-Dieu. Voilà le grand ouvrage pour lequel le Saint-Esprit avait ordonné qu'on lui séparât cet apôtre : Segregate mihi Saulum (2).
Or, comment y a-t-il réussi? Ah! Chrétiens, à peine lui-même osait-il le dire, tant la chose lui semblait surprenante; à peine en croyait-il à ses yeux, voyant, non pas les fruits, mais les prodiges que ses prédications opéraient. Imaginez-vous, dit saint Chrysostome, et il nous est aisé de l'imaginer, un conquérant qui entre à main armée dans un pays; qui mesure ses
1 Matth.,
XV, 24. — 2 Act., XIII, 2.
pas par ses victoires, à qui rien ne résiste, et de qui tous les peuples reçoivent la loi : voilà une image de saint Paul convertissant la gentilité. Il entre dans des pays où le démon de l'idolâtrie était en possession de régner, et il le fait fuir de toutes parts. Depuis l'Asie jusques aux extrémités de l'Europe, il établit l'empire de la foi : dans la Grèce, qui était le séjour des sciences, et par conséquent de la sagesse mondaine; dans Athènes et dans l'Aréopage, où l'on sacrifiait à un Dieu inconnu; dans Ephèse, où la superstition avait placé son trône; dans Rome où l'ambition dominait souverainement; dans la cour de Néron, qui fut le centre de tous les vices : il publie là, dis-je, l'Evangile de l'humilité, de l'austérité, de la pureté, et cet évangile y est reçu. Ce ne sont pas seulement des barbares et des ignorants qu'il persuade ; mais ce sont des riches, des nobles, des puissants du monde, des juges et des proconsuls, des hommes éclairés qu'il fait renoncer à toutes leurs lumières, en leur proposant un Dieu crucifié : ce sont des femmes vaines et sensuelles qu'il dégage de l'amour d'elles-mêmes, pour leur faire embrasser la pénitence. Il annonce Jésus-Christ dans des lieux où ce nom auguste et vénérable n'avait jamais été entendu, Non ubi nominatus est Christus (1); il y voit naître des Eglises nombreuses, ferventes, florissantes, qui remplissent toute la terre de l'admiration et de l'odeur de leur sainteté. Que pensez-vous, Chrétiens? Si la tradition, ou plutôt si l'expérience même n'autorisait ce que je dis , peut-être le prendrions-nous, vous et moi, pour une fable; mais tout l'univers témoigne encore aujourd'hui que c'est une vérité : le christianisme que nous voyons, la vaste étendue du royaume de l'Eglise, tant de nations devenues fidèles parla prédication de ce grand saint; tant de peuples qu'il a engendrés par l'Evangile, et qui le reconnaissent encore pour leur père, nous-mêmes qui en sommes sortis, et qui n'avons point d'autre origine que celle-là, tout cela ce sont autant de monuments et de preuves suffisantes des conquêtes de saint Paul sur la gentilité.
Cependant son ministère, pour un entier accomplissement , demandait qu'il travaillât à former les chrétiens : c'était son principal et dernier ouvrage, et c'est ce qu'il a fait d'une manière qui lui est si propre, que, sans rien ôter aux autres apôtres, on peut l'appeler, par excellence, le Docteur de l'Eglise. En effet, mes chers auditeurs, sans parler du premier
1 Rom.,
XV, 20.
444
christianisme qu'il a planté, qu'il a arrosé, qu'il a cultivé par ses soins, c'est lui qui nous a instruits à être ce que nous sommes ou ce que nous devons être, c'est-à-dire chrétiens, par la doctrine toute céleste qu'il nous a enseignée. Pourquoi pensez-vous qu'il ait été ravi au troisième ciel, et pourquoi Jésus-Christ, dans l'état même de son immortalité, a-t-il voulu se faire le maître de cet Apôtre ? afin de nous dire, par la bouche de cet Apôtre, ce qu'il ne nous avait pas dit par la sienne : Ego enim accepi a Domino, quod et tradidi vobis (1). Il y avait cent choses que le Fils de Dieu n'avait pas révélées aux hommes, étant avec eux, parce qu'ils ne pouvaient pas les porter ; et c'est saint Paul qui devait les en rendre capables.
C'est lui qui nous a découvert les trésors cachés dans ce mystère incompréhensible de l'incarnation du Verbe, qui nous a expliqué l'économie de la grâce, qui nous a fait concevoir la dépendance infinie que nous avons d'elle, jointe à l'obligation de travailler avec elle, afin de ne la pas recevoir en vain; qui nous a éclairci ce profond abîme de la prédestination de Dieu, pour nous apprendre à l'adorer et non pas à le pénétrer, à nous en faire un motif de zèle pour le salut, et non pas de libertinage et de désespoir; qui nous a donné ces hautes idées de l'Eglise de Jésus-Christ, qui nous a fait le plan de sa hiérarchie, qui nous a intimé ses lois, qui nous a développé ses sacrements. Sans tout cela nous ne pouvions pas être chrétiens, et à peine l'Evangile nous déclarait-il rien de tout cela; mais cette bouche, encore une fois, par laquelle, comme dit saint Chrysostome, Jésus-Christ a prononcé de plus grands oracles que par lui-même : Os illud per quod Christus majora quam per se ipsum locutus est, saint Paul nous en a pleinement informés; c'est lui qui, par les divins préceptes de sa morale, a sanctifié tous les états, et qui en a réglé tous les devoirs ; lui qui apprend aux évoques à être parfaits, aux prêtres à être réguliers et fervents, aux vierges à être modestes et humbles, aux veuves à être retirées et détachées du monde, aux grands à vivre sans faste et sans orgueil, aux riches à ne se point entier de leurs richesses, et à n'y point mettre leur appui ; aux maîtres à veiller sur leurs domestiques, aux domestiques à respecter leurs maîtres, aux pères et aux mères à conduire leur famille, aux enfants à honorer leurs pères et leurs mères ; ainsi de toutes les
1 1 Cor., XI, 23.
autres conditions que le temps ne me permet pas de parcourir.
C'est pour cela que saint Chrysostome appelait saint Paul le grand livre des chrétiens, et c'est pour cela même qu'il exhortait tant les fidèles à la lecture des divines Epîtres de cet Apôtre. Il n'en fallut pas davantage pour achever la conversion de saint Augustin; vous savez en quelles perplexités il se trouvait : Dieu l'attirait fortement, et le monde le retenait, la grâce le pressait, et ne lui donnait aucun repos ; mais la passion d'ailleurs livrait à son cœur les plus rudes combats, et l'habitude faisait évanouir ses plus belles résolutions. Que fallait-il donc pour le faire triompher de l'habitude, pour le fortifier contre la passion, pour l'arracher au monde et à tous ses engagements ? Rien autre chose que ce que lui marqua cette voix qu'il entendit; et c'était d'ouvrir et de lire les Epîtres de saint Paul : Tolle, lege : Prenez et lisez. Il obéit, et tout à coup ses fers furent rompus : quelques paroles de ces saintes lettres dissipèrent tous les nuages de son esprit, et, d'impudique qu'il était, en firent un homme chaste et un saint. A quoi tient-il que nous n'en retirions le même fruit? l'Esprit de Dieu, dont ces excellentes Epîtres sont remplies, n'est pas moins puissant pour nous qu'il le fut pour saint Augustin.
Ah ! Chrétiens, pourquoi pensez-vous que le christianisme ait de nos jours dégénéré dans cette corruption de mœurs, et dans ce désordre où nous le voyons? Disons-le à notre confusion : après tout ce qu'a fait saint Paul pour l'accomplissement de son ministère, pourquoi avons-nous encore la douleur de voir, au milieu du christianisme, un certain levain de judaïsme et de paganisme ? car j'appelle levain de judaïsme, cette opposition secrète à Jésus-Christ, qui est dans le cœur de tant de chrétiens ; opposition, dis-je, à la croix de Jésus-Christ, à l'humilité de Jésus-Christ, aux maximes et aux exemples de Jésus-Christ : j'appelle levain de paganisme, cette malheureuse coutume qu'on se fait de n'agir que par les vues du monde, sans prendre jamais les vues de la foi ; de ne se conduire en toutes choses que par politique, que par raison, que par des considérations et des respects humains, sans consulter jamais la religion. Est-il rien aujourd'hui de plus commun que ce scandale, et d'où vient cela? c'est, mes Frères, que nous n'écoutons pas saint Paul, et que nous ne profitons pas des salutaires enseignements qu'il nous donne : tout mort qu'il est, il nous
448
prêche encore ; disons mieux, il est encore vivant dans ses incomparables écrits. Voulez-vous réformer le christianisme, ou plutôt voulez-vous vous réformer vous-mêmes? Tolle, lege : Prenez et lisez. Il ne vous faut point d'autre maître, point d'autre prédicateur, point d'autre guide et d'autre directeur que saint Paul, tel que l'Eglise vous le présente, et tel qu'elle vous le fait entendre. Je dis plus : voulez-vous avoir part au ministère de ce grand Apôtre? voulez-vous, pères et mères, faire de vos familles des familles chrétiennes? servez-vous de la morale de saint Paul ; ayez soin de vous en instruire et d'en instruire les autres. Au lieu de tant de livres scandaleux, de tant de livres impies, de tant de livres médisants et insolents, attachez-vous à celui-là, et dans peu vous en connaîtrez le mérite, et en ressentirez l'efficace : ce sera votre sanctification particulière, et la sanctification de vos maisons. Quoi qu'il en soit, comme saint Paul a pleinement accompli le ministère de l'apostolat par la prédication de l'Evangile, il l'a encore parfaitement honoré par la conduite qu'il a tenue dans la prédication de l'Evangile : c'est la seconde partie.
DEUXIÈME PARTIE.
Tirer de l'honneur de son ministère parce qu'on l'exerce dignement, c'est la récompense du mérite ; affecter l'honneur qui est attaché à son ministère et s'en prévaloir, c'est l'effet de l'ambition humaine; se faire honneur aux dépens de son ministère, c'est une criminelle prévarication : mais faire honneur à son ministère aux dépens mêmes de sa personne, c'est le caractère des grandes âmes, et en particulier celui de saint Paul : il ne se vit pas plutôt engagé dans ce glorieux emploi de prêcher l'Evangile aux gentils, qu'il s'en expliqua hautement : Vobis enim dico gentibus : Quamdiu quidem ego sum gentium apostolus, ministerium meum honorificabo (1) ; Oui, mes Frères, leur dit-il, je vous le déclare, puisqu'il a plu à Dieu de me choisir pour être le ministre de sa parole, et qu'il m'a établi votre apôtre, tant que j'en porterai le titre et le nom, je travaillerai à le soutenir honorablement. C'est ainsi qu'il parlait aux Romains, et il n'en faudrait pas davantage pour vérifier ma proposition ; mais il est nécessaire , pour notre instruction, de la développer et d'entrer dans le détail, afin d'apprendre l'usage d'une maxime aussi essentielle au christianisme que celle-ci, qui est
1 Rom., XI, 13.
d'honorer les ministères que Dieu nous confie. Voici donc, Chrétiens, de quelle manière y procéda saint Paul : appliquez-vous à cette morale, plus capable que tous les éloges du monde de vous faire admirer cet apôtre.
Première règle. Il considéra que si quelque chose pouvait jamais déshonorer le ministère apostolique , et l'exposer à la censure des hommes, c'était surtout l'esprit d'intérêt, esprit bas et sordide dans quelque condition qu'il se trouve, mais honteux et infâme quand il entre dans le commerce des choses saintes. Il prévit dès lors que ce qui obscurcirait dans la suite des temps l'éclat et la gloire de l'Evangile de Jésus-Christ, ce serait la cupidité de certaines âmes mercenaires qui y chercheraient des avantages temporels, et qui, sous des apparences spécieuses, feraient trafic du don de Dieu : Existimantium quœstum esse pietatem (1) ; que cela seul ruinerait de réputation et de crédit, non-seulement les prédicateurs de la vérité et les dispensateurs des sacrés mystères, mais la vérité et les mystères mêmes ; que cela seul ferait perdre aux peuples tout le respect qu'ils devaient avoir pour eux, et serait un prétexte éternel pour les rendre odieux et méprisables aux ennemis de l'Eglise : au contraire , qu'un désintéressement parfait serait toujours l'ornement de leur état et de leur fonction , et qu'ils n'annonceraient jamais Jésus-Christ avec plus d'honneur, que quand ils paraîtraient plus libres et plus dégagés des prétentions de la terre. Voilà le principe qu'il établit; et que conclut-il de là? Ah! Chrétiens, ce qu'il conclut! Il se fit une loi, mais une loi inviolable et qu'il observa dans toute la rigueur , d'exercer gratuitement le ministère dont Dieu l'avait chargé; et dans cette vue ( ne perdez pas, s'il vous plaît, ceci), de renoncer à tous les droits , même les plus légitimes et les plus acquis, bien loin d'en exiger de douteux ; ne demandant rien , n'acceptant rien, se passant de toutes choses, se retranchant mille commodités de la vie, dont la dépendance et la recherche est ce qui rend les hommes intéressés ; ne se fondant, même pour le nécessaire, que sur Dieu et sur soi ; vivant du travail de ses mains, se faisant serviteur de tous, et, pour l'honneur de l'apostolat, ne tirant service de personne, afin qu'on ne lui reprochât jamais qu'en nourrissant le troupeau il s'était enrichi de sa dépouille, et qu'en semant d'une main il avait moissonné de l'autre : car voilà proprement l'esprit de saint Paul. Vous le
1 Tim., VI, 5.
savez, mes Frères, disait-il aux Milésiens en se séparant d'eux, si j'ai jamais désiré votre or ni votre argent, et si d'autres mains que celles que vous voyez ont fourni à ma subsistance ; vous m'êtes témoins si j'ai été à charge à aucun de vous, et si, dans mes fatigues les plus laborieuses , je me suis permis ou accordé le moindre soulagement qui vous pût être onéreux , m'étant toujours souvenu de la parole de notre Maître, qu'il y a plus de bonheur à donner qu'à recevoir. Cela les faisait fondre en pleurs, dit le texte sacré; ils se jetaient tous avec respect aux pieds de l'apôtre , et, en l'embrassant avec tendresse, ils s'affligeaient de ce qu'ils ne le verraient plus. S'il était sorti de leur ville bien pourvu de tout, c'est-à-dire chargé de leurs biens et de leurs présents, l'auraient-ils pleuré de la sorte? Ils l'honoraient, dit saint Chrysostome, ou, pour mieux dire, ils honoraient l'Evangile en lui, parce que dans lui l'Evangile n'était point avili ni dégradé par cette servitude de l'intérêt qui avilit et dégrade les choses les plus nobles. Ce n'est pas, ajoutait ailleurs ce grand apôtre écrivant à ceux de Corinthe, que je sois obligé d'en user ainsi; car ne suis-je pas libre, et ne m'employant que pour vous, ne m'êtes-vous pas redevables de tout ce qui me manque? n'ai-je pas le même droit que les autres de vivre de vos aumônes, et de recevoir ce tribut et cette reconnaissance de votre foi? n'est-il pas juste que celui qui plante la vigne en mange des fruits, et que celui qui sert à l'autel ait part aux oblations de l'autel? Mais, pour moi, je n'ai point voulu me servir de ce pouvoir, ayant mieux aimé souffrir des incommodités extérieures , que d'apporter tant soit peu d'obstacles à l'Evangile de Jésus-Christ. Tout ceci ce sont ses paroles : car c'est en quoi, poursuivait-il, consiste ma gloire , et malheur à moi si je la perds jamais l Encore une fois, Chrétiens, ce renoncement si généreux et si absolu, c'est ce qui rendait si vénérable le ministère de saint Paul ; avec cela il parlait hardiment et sans crainte , il reprochait, il menaçait, il faisait trembler le vice, ne l'épargnant et ne le respectant dans quelque condition que ce lut. Car que ne peut point un homme qui ne prétend rien, et qui est détaché de tout intérêt quand il porte la parole et les ordres de Dieu? S'il eût été d'humeur à faire valoir ses droits et à les disputer sans en rien rabattre, on n'eût eu que du mépris pour son zèle ; et s'il se fût proposé une fortune et un établissement, il eût lui-même ménagé son zèle, c'est-à-dire qu'il l'eût corrompu par de lâches complaisances : car ce qui rend tous les jours la parole de Dieu timide, faible, esclave des respects humains, n'est-ce pas l'intérêt? ce qui fait qu'on la déguise, et qu'on trouve le secret de l'accommoder aux passions des hommes, n'est-ce pas l'intérêt? ce qui la retient captive dans l'injustice, et ce qui empêche que la vérité ne soit écoutée dans le monde, n'est-ce pas l'intérêt? Mais parce que saint Paul avait triomphé de cet intérêt, et la parole de Dieu et la vérité remportaient dans sa personne de continuelles victoires.
Je dis plus, et c'est une seconde règle; ce grand saint conçut qu'il y avait encore un autre intérêt secret, d'autant plus dangereux qu'il était plus subtil et plus délicat : car Dieu lui fit voir en esprit un certain genre d'apôtres, qui, par le plus funeste de tous les abus, au lieu d'avoir pour fin d'honorer leur profession, se serviraient de leur profession pour s'honorer eux-mêmes; qui, au lieu de prêcher Jésus-Christ, se prêcheraient eux-mêmes; qui au lieu d'attirer les âmes à Dieu, se les attireraient à eux-mêmes : c'est-à-dire qui, au lieu de faire que Dieu régnât en elles, entreprendraient eux-mêmes de régner sur elles, qui se proposeraient en elles un fonds de domination, de juridiction, d'empire, et bien d'autres avantages dont, comme parle saint Grégoire pape, le ministre serait glorifié, mais le ministère détruit. Que fit saint Paul ? il eut horreur de tout cela, et, par un effet de cette fidélité qui fut en lui sans exemple, il sépara l'honneur de l'Evangile du sien ; il ne confondit point l'un avec l'autre; il considéra le sien comme un néant, il le foula aux pieds, pour n'avoir plus désormais en vue que celui de l'Evangile. Comme il s'était déclaré aux fidèles qu'il ne cherchait point leurs biens, mais leurs personnes : Non quœro quœ vestra sunt, sed vos (1); aussi protesta-t-il qu'il ne se prêchait point soi-même, mais uniquement Jésus-Christ : Non nosmetipsos prœdicamus, sed Jesum Christum (2). Et parce qu'il est aisé de le dire, et que la difficulté est de se défendre soi-même dans une matière aussi sujette aux illusions de la vanité que celle-là, il le dit en sorte qu'il en donna les preuves les plus sensibles. Car prenez garde, Chrétiens, s'il vous plaît : pour cela, lui qui était naturellement éloquent, il n'usa jamais, dans le ministère de la prédication, ni de discours élevés, ni d'aucun ornement des sciences humaines, comme il l'aurait pu faire avec succès :
1 2 Cor., XII,
14.— 2 Ibid., IV, 5.
447
pourquoi ? de peur que l'Evangile de la croix n'en fût affaibli : Ut non evacuetur crux Christi (1). Un autre que lui se serait prévalu de son talent, et, au hasard du véritable et solide Lien de la conversion des cœurs, aurait fait valoir ce qu'il savait et ce qu'il pouvait; mais c'aurait été au détriment de la parole de Dieu et de sa grâce, et c'est de quoi saint Paul était incapable. Pour cela, il eut toujours une aversion sincère pour tous les vains applaudissements des hommes, dont les emplois éclatants, comme était le sien, sont ordinairement suivis. Eh! que faites-vous? disait-il aux Lycaoniens, qui étaient idolâtres de lui, et qui se préparaient à lui rendre des honneurs extraordinaires; que faites-vous? Ne savez-vous pas que nous sommes comme vous des hommes mortels, pécheurs, sujets aux mêmes infirmités? Si Dieu a voulu se servir de nous pour vous enseigner la voie du ciel, et s'il a voulu autoriser sa parole par des prodiges et des miracles, est-il juste que la gloire nous en revienne? faut-il que, par une fausse bienveillance que vous avez pour nous, vous nous rendiez les usurpateurs d'une gloire qui ne nous est point due? Pour cela, il ne souffrit jamais que, sous ombre d'estime et de confiance, on s'attachât à lui personnellement : chose d'ailleurs si engageante, et à laquelle les hommes les plus spirituels à peine peuvent-ils s'empêcher d'être sensibles. Et parce qu'il s'était formé dans Corinthe un parti de Chrétiens qui se déclaraient pour lui, qui reconnaissaient ne devoir qu'à lui tout ce qu'ils étaient selon Dieu, et qui, se détachant en quelque sorte des autres apôtres, disaient : Nous sommes les disciples de Paul, Ego sum Pauli (2); il les en reprit : Hé quoi ! mes Frères, leur remontrait-il, est-ce Paul qui a été crucifié pour vous? est-ce au nom de Paul que vous avez reçu le baptême? qu'est-ce que ce Paul que vous vantez tant? c'est un instrument faible et inutile de celui en qui vous avez cru. Pourquoi donc me regarder autrement, et pourquoi tous partager, en disant que vous êtes à moi, au lieu de penser à vous réunir tous comme appartenant tous à Dieu ? O merveille ! s'écrie saint Chrysostome, un homme ému d'une véritable indignation, parce qu'on a du zèle pour sa personne; un homme affligé de ce que l'on est trop à lui, parce qu'il craint que l'on en soit moins à Jésus-Christ ! Ah ! grand saint, c'est ce qui s'appelle travailler pour la gloire de son ministère. C'est ainsi que vous avez donné crédit à l'Evangile; et c'est pour
1 1 Cor., I, 17. — 2 Ibid., 12.
cela que la grâce que vous dispensiez n'a rien perdu entre vos mains de son efficace. Dans les nôtres, elle la perd tous les jours : parce que nous nous cherchons nous-mêmes, nous nous trouvons misérablement nous-mêmes, et en nous trouvant, nous devenons la honte et l'opprobre de cette grâce. Nous parlons d'elle magnifiquement, mais elle n'opère rien par nous ; le monde nous applaudit, mais le monde ne se convertit pas; nous établissons notre réputation, mais nous n'établissons pas l'empire de Dieu : pourquoi? parce que nous n'avons rien moins que ce zèle d'honorer le ministère que Dieu nous a commis.
Voulez-vous, Chrétiens, une preuve encore plus solide et plus convaincante de celui qu'avait saint Paul? oubliez le reste, et appliquez-vous à ceci : c'est qu'il était aussi zélé pour son ministère exercé par d'autres que par lui-même; troisième règle. C'est que le bien des âmes et l'avancement du christianisme lui étaient également chers, soit qu'il le vît procuré par d'autres, soit qu'il le procurât lui-même : c'est qu'il se souciait peu par qui Jésus-Christ fût annoncé, pourvu qu'il fût annoncé : jusque-là (ô admirable et divine leçon, si elle était bien entendue !) jusque-là que quelques-uns prêchant par un esprit d'émulation et de jalousie contre lui (car dès lors, Chrétiens, on voyait des contentions entre les ministres de l'Evangile; et c'est une simplicité et une erreur de regarder ce scandale comme un scandale de notre siècle, puisqu'il est aussi ancien que l'Eglise, et que Dieu, pour notre instruction, l'a permis dans tous les temps) : jusque-là, dis-je, que quelques-uns prêchant Jésus-Christ par jalousie contre lui et dans le dessein, comme il parle lui-même, d'ajouter de nouvelles traverses à celles qu'il avait déjà éprouvées, Existimantes pressuram se suscitare vinculis meis (1) il ne laissait pas de s'en réjouir : In hoc gaudeo, sed et gaudebo : touché d'une part de la malignité de leur intention, et ravi de l'autre de ce que l'Evangile profitait de cette malignité. Car que m'importe, disait-il, qu'il soit publié par ceux-ci ou par ceux-là, qu'il le soit par mes amis ou par mes ennemis, qu'il le soit à ma confusion ou à ma gloire, pourvu qu'il le soit véritablement? Or, parler ainsi et être disposé de même, c'est faire honneur à son ministère et non pas à soi. Car, de n'estimer le bien que quand il se fait par nous, de ne le goûter qu'autant qu'il a de rapport à nous, de ne pouvoir supporter que les
1 Philip., I, 17.
448
autres soient plus employés que nous dans les intérêts de Dieu, d'avoir peine à souffrir qu'ils le soient autant, de souhaiter peut-être qu'ils ne le fussent point du tout ; et ensuite diminuer leurs succès, sans prendre garde que ce sont les succès de l'Evangile, et amplifier les nôtres comme s'ils étaient les fruits de notre industrie : qu'est-ce que tout cela, Chrétiens, sinon s'usurper l'honneur de son ministère et le dérober à Dieu?
Je serais infini si je m'étendais sur les autres règles que saint Paul se proposa, et qu'il observa. Ah ! mes Frères, dit saint Grégoire, pape, que ce grand apôtre fut éloigné de l'aveuglement de ceux qui croient ne pouvoir soutenir leur ministère que par le faste du monde, que par l'affectation de la grandeur, que par la magnificence du train, que par l'éclat d'une somptuosité superflue, que par les disputes éternelles sur les préséances, sur les prérogatives, sur la dignité, en un mot, que par toutes les choses dont l'ambition des hommes s'entête et s'occupe! Non, non, saint Paul n'en jugea pas ainsi; il prit pour maxime coque l'Esprit de Dieu, qui est l'esprit de la vraie sagesse, lui avait enseigné, que ni son ministère, ni tout autre, ne seraient jamais moins honorés que par là; et que, s'ils le devaient être, c'était par une conduite irréprochable et exempte de blâme, par une vie qui ne fût point sujette à rougir, qui ne craignît point la lumière du jour, qui fût à l'épreuve de toutes les censures; par une réputation qui n'eût rien de suspect ni d'équivoque, et que le libertinage même respectât. Maxime qu'il avait à cœur par-dessus tout, et qu'il inspirait à ses disciples, leur disant sans cesse : Mes Frères, comportons-nous comme des ministres de Dieu ; rendons-nous recommandables par la pureté de notre doctrine, par l'intégrité de nos mœurs, par la douceur de notre charité, par les armes de la justice; que nos entretiens soient religieux et nos actions exemplaires : et pourquoi? Ah! mes chers disciples, ajoutait-il, afin que la parole de notre Dieu ne soit point exposée aux blasphèmes des hommes, et afin que notre ministère ne soit point déshonoré : Ut non vituperetur ministerium nostrum (1). Cela seul le faisait agir ; cela seul était en lui comme le premier mobile de toutes les vertus qu'il pratiquait. Cette ferveur sans indiscrétion et cette prudence sans ménagement; cette humilité de cœur sans bassesse et cette grandeur d'âme sans orgueil; ce mépris du monde sans arrogance,
1 2 Cor., VI, 3.
et ce zèle pour le monde sans attache ; cette tendresse envers les pécheurs, jointe à cette sévérité envers le péché ; cette exactitude de discipline, accompagnée de cette sage condescendance ; cette science de se modérer dans la prospérité et de se soutenir dans l'adversité : voilà ce qui faisait de saint Paul un homme respectable, et ce qui comblait d'honneur son ministère.
Arrêtons-nous là, Chrétiens : car voilà au même temps notre modèle et notre exemple. C'est ainsi que nous devons, chacun dans notre condition, honorer le ministère où il a plu à Dieu de nous appeler. Ayons-y le même désintéressement que saint Paul. Dès que nous ne penserons point à nous-mêmes, nous nous préserverons de mille fautes qui avilissent les plus saints emplois, en avilissant les ministres qui en sont chargés; nous serons exacts, droits, réguliers, équitables, vigilants, et l'on en sera édifié : mais au contraire, dès que nous aurons des vues intéressées, toute notre conduite s'en ressentira ; nous aurons beau vouloir cacher cet intérêt, le monde le remarquera bientôt; et nous ferions alors des miracles, que le monde ne nous croira pas. Travaillons à faire le bien pour le bien même, pour la gloire de Dieu, pour l'avantage du prochain, selon l'esprit et la fin de notre état. Car souvent on fait le bien pour soi-même; on le fait parce qu'on se met par là dans une certaine estime; on le fait parce qu'on s'acquiert par là un certain crédit; on le fait, parce que le monde le verra et qu'il en parlera. De là tant de faiblesses humiliantes, que nous découvrons dans des gens que leur âge, leur expérience, leur mérite en devraient pleinement dégager. S'ils en portaient toute la honte, et qu'elle ne retombât point sur leurs ministères, le mal serait moins à craindre : mais de ces exemples quelles conséquences ne tire-t-on pas contre les plus saintes professions et les dignités les plus sacrées? Je sais que, pour ce désintéressement parfait que demande le vrai zèle, il faut beaucoup prendre sur soi ; mais quand il faudrait même s'immoler pour son ministère, n'est-ce pas le devoir d'un serviteur fidèle? c'est ce que saint Paul a fait, comme je vais vous le montrer dans la troisième partie.
TROISIÈME PARTIE.
C'est une belle idée qu'a eue Tertullien, en parlant du Sauveur du monde, quand il dit que cet Homme-Dieu n'a pas seulement été immolé sur la croix, mais qu'il a commencé à
449
être victime dès le moment qu'il s'est fait homme. Une hostie destinée pour expier le péché, mais une hostie vivante et mourante , dont le sacrifice n'a jamais été interrompu , voilà ce que c'est que Jésus-Christ. Permettez-moi, Chrétiens, en gardant les proportions requises, d'appliquer ceci à l'apôtre saint Paul : il s'est sacrifié pour son ministère, c'est-à-dire pour le salut de ses frères et pour la gloire de l'Evangile ; mais ne vous imaginez pas qu'il ait attendu pour cela l'arrêt de Néron, et qu'il n'ait offert à Dieu ce sacrifice de lui-même que quand il versa son sang dans Rome pour la confession de sa foi; ce n'est point là de quoi je prétends parler; ce n'est point, dis-je, de son bienheureux martyre et de sa glorieuse mort. Dès l'instant de sa vocation à l'apostolat, il se regarda comme la victime de son apostolat même, et il le fut en effet : car je trouve qu'il commença dès lors deux grands sacrifices qui ont duré autant que sa vie : l'un de patience, par lequel il se dévoua aux persécutions des hommes, pour le nom de son Dieu; et l'autre de pénitence, par lequel lui-même, touché du zèle que la charité lui inspirait de satisfaire pour les hommes, il devint son propre persécuteur. De sorte que l'on peut dire de lui, pour couronnement de son éloge, qu'il a été immolé aussitôt qu'appelé ; et qu'au moment qu'il s'est vu apôtre, il a paru devant Dieu en qualité d'hostie : voilà la véritable idée de saint Paul, et voilà sur quoi nous devons travailler encore à nous former.
Non, Chrétiens, jamais homme mortel n'a dû faire à Dieu un sacrifice de patience si continuel et si héroïque que ce grand saint. A peine, s'il m'est permis de parler ainsi, eut-il levé l'étendard de l'Evangile, que tout l'univers sembla conspirer contre lui. Dès là il n'y eut plus pour lui que des trahisons sur la terre, que des naufrages sur la mer, que des emprisonnements dans les villes, que des embûches dans les lieux écartés. Tout ce que la malice de l'envie et tout ce que l'animosité de la haine peuvent susciter d'adversités et de misères, il l'éprouva dan? sa personne. Ceux de sa nation se firent un point de religion d'être ses ennemis les plus cruels; les gentils l'accablèrent d'outrages; parmi les chrétiens mêmes qu'il avait engendrés en Jésus-Christ, il trouva de faux frères et de faux apôtres ; tous les jours exposé aux insultes des séditions populaires, tous les jours traduit de tribunal en tribunal, tantôt fouetté comme un esclave, tantôt lapidé comme un sacrilège et comme un blasphémateur. Combien de travaux ? combien de voyages? combien de bannissements? Si c'était un autre que lui-même qui en fît le détail, nous croirions qu'il y a de l'exagération ; mais nous savons, dit l'abbé Rupert, que le Saint-Esprit dont saint Paul a été l'organe, est éloquent sans rien amplifier. C'est saint Paul lui-même qui, malgré toutes les résistances de son humilité, a été obligé de rendre compte à l'Eglise de ce qu'il avait souffert ; il en a fait excuse aux fidèles, il les a priés de supporter en cela son imprudence, il a semblé même s'accuser tout le premier de vaine gloire ot d'ostentation, et par là, dit saint Jérôme, il a bien montré qu'il n'avait pas besoin de s'en justifier; mais enfin il l'a reconnu ; et, forcé par l'Esprit de Dieu qui le faisait parler, il en a pris le ciel à témoin, qu'aucun des apôtres n'avait été si persécuté ni si maltraité que lui. Ils sont plus grands que moi, disait-il aux Corinthiens ; mais ce Dieu de gloire, qui est l'auteur de ma destinée, a voulu que j'eusse plus à endurer qu'eux, que je fusse plus souvent dans les chaînes, que je courusse et que j'essuyasse plus de dangers de mort, que je me trouvasse réduit plus communément aux rigueurs extrêmes de la faim et de la soif; et pourquoi tout cela ! Ah ! Chrétiens, ne vous l'ai-je pas dit, et cet homme apostolique n'avoue-t-il pas que c'était uniquement pour les intérêts de son ministère? Il avait fait la guerre à Jésus-Christ ; et Jésus-Christ, dit saint Augustin, lui faisait la guerre à son tour, ou plutôt il faisait à Jésus-Christ une espèce de réparation , acceptant de lui persécution pour persécution , captivité pour captivité , supplice pour supplice. Car il se souvenait toujours d'être ce Saul qui avait été le fléau de l'Eglise; et voilà pourquoi il se croyait obligé, par un devoir indispensable, de souffrir pour son Dieu les mêmes choses qu'il avait fait souffrir à son Dieu. Il était responsable à son Dieu de la conversion d'une infinité de peuples, et il ne pouvait pas retirer ces peuples de l'infidélité qu'il ne lui en coûtât des afflictions et des croix. C'est pour cela que les croix lui étaient si chères et si précieuses, parce qu'elles lui gagnaient des âmes, et des âmes prédestinées, pour lesquelles il s'estimait heureux de pouvoir endurer tout : Ideo omnia sustineo propter electos (1). Remarquez ce mot, Chrétiens : Propter electos, car pour lui-même, répond admirablement saint Chrysostome, il aurait été chéri, honoré, respecté de tout le monde ; mais pour les élus il devait être haï,
1 2 Tim., II, 10.
450
méprisé, calomnié, puisqu'il ne pouvait pas autrement être le coopérateur de leur salut, et c'est ce qui soutenait l'ardeur de son courage. Je m'en vais à Jérusalem, disait-il, et je ne sais ce qui m'y doit arriver, sinon que dans toutes les villes par où je passe, l'esprit de Dieu me fait connaître que des tribulations et des chaînes m'y sont préparées ; mais je ne crains rien de toutes ces choses, et ma vie ne m'est pas plus considérable que moi-même, pourvu que j'achève ma course, et que je m'acquitte du ministère que j'ai reçu du Seigneur Jésus : Dummodo consummem cursum meum, et ministerium verbi quod accepi a Domino Jesu (1).
Que répondrez-vous à cela, hommes du siècle, esprits lâches et mondains , qui dans les emplois dont la Providence vous a chargés, et même dans ceux qui vous attachent, aussi bien que saint Paul, au service des autels, cherchez vos aises et votre repos? Venez, venez vous confronter aujourd'hui avec cet apôtre ; et, dans l'opposition que vous découvrirez entre vous et lui, apprenez ce que vous devez être , et confondez-vous de ce que vous n'êtes pas. Saint Paul s'est immolé pour son ministère, et vous vous épargnez dans le vôtre : voilà le reproche que vous avez à soutenir devant Dieu ; consultez-vous un peu sur ce point. Je sais que l’amour-propre ne manque pas de vous imposer, et de vous faire croire, par ses artifices, que l'on doit être content de vous, comme vous l'êtes de vous-mêmes. Mais entrons dans le détail, et dites-moi : ces ménagements de votre personne si étudiés et si affectés, ce refus d'un travail nécessaire et que vous devez au public, cette horreur de l'assiduité que vous traitez d'esclavage et de servitude, cette habitude que vous vous faites de vous divertir beaucoup et de vous appliquer peu, au lieu de suivre l’ordre de Dieu, qui serait de vous divertir peu, pour vous appliquer beaucoup ; cette liberté que vous vous donnez de vous décharger sur autrui des soins les plus personnels, et dont vous devez uniquement répondre; cette facilité à vous émanciper des obligations onéreuses, même les plus indispensables, qui sont attachées à votre état; cette peine a être où il faut que vous soyez, et cette disposition à être volontiers où il faut que vous ne soyez pas ; cette fuite des affaires qui vous sont importunes et incommodes, quoique Dieu ne vous ait fait ce que vous êtes que pour en être incommodés et importunés ; cette prudence de la chair à ne vous engager jamais, ni pour la vérité, ni pour
1 Act., XX, 24.
la justice; cette crainte de vous exposer cl de vous perdre, dans les occasions où Dieu demande que vous vous exposiez et que vous vous perdiez ; en un mot, ce secret que le monde vous a appris et que vous pratiquez si bien, de ne prendre de votre condition que le doux et l'honorable, et d'en laisser le pénible et le rigoureux : ce n'est pas tout ; cette indifférence pour cent choses où il faudrait que vous eussiez de saintes inquiétudes ; cette froideur à la vue des scandales qui devraient enflammer votre zèle , et au contraire cette impatience et cette chaleur sur les moindres défauts dont votre délicatesse se trouve blessée ; cette sensibilité à vous offenser de tout, et à ne pouvoir rien supporter dans une place qui vous oblige à tout supporter, et à ne vous offenser de rien ; ces plaintes et ces éclats dans les traverses et dans les contradictions qui vous arrivent, preuves évidentes d'un cœur immortifié et incirconcis : tout cela convient-il à un homme qui, dans quelque genre de vie que ce soit, veut être, à l'exemple de saint Paul, un ministre fidèle? et puisque, pour être tel, il faut se résoudre à être une victime , tout cela s'accorde-t-il avec l'état d'une victime ? Si saint Paul en avait usé de la sorte, aurait-il été apôtre de Jésus-Christ? aurait-il glorifié Dieu au point qu'il l’a fait? aurait-il sauvé ce grand nombre d'âmes? se serait-il fait tout à tous, pour avoir part à la rédemption de tous? Nous nous flattons qu'il ne faut pas nous prodiguer, et que l'intérêt même de nos ministères demande que nous nous conservions ; et parce que nous sommes en ceci les juges du plus ou du moins, nous abusons de ce prétexte, pour porter les choses jusqu'à un excès d'amour et d'indulgence envers nous-mêmes. Mais que dirons-nous à Dieu, quand il nous opposera l'exemple de saint Paul? sa conservation n'était-elle pas aussi importante que la nôtre? sommes-nous plus dignes d'être épargnés que lui? était-il moins nécessaire à Dieu que nous? Ah! grand saint, que vous serez un témoin redoutable pour nous dans le jugement de Dieu ?
Mais concluons : une vie aussi persécutée et aussi accablée de fatigues que celle-là, n'était-ce pas une assez grande pénitence? s'il restait des forces à saint Paul, devait-il les épuiser par des mortifications volontaires? pouvait-il conspirer lui-même à ruiner une santé si précieuse à l'Evangile ; et quelque amour qu'il eût pour les croix, ne devait-il pas se contenter de celles que Dieu lui envoyait, puisqu'elles suffisaient
451
déjà pour le faire vivre dans un état continuel de mort ? C’est ainsi, Chrétiens, que raisonne l'esprit du monde, et c'est ainsi que nous nous aveuglons encore tous les jours. Ne souffrir que ce que nous ne pouvons éviter, et n'exercer jamais contre nous aucun acte de cette sévérité que l'Evangile nous recommande, sous ombre que la Providence nous envoie assez elle-même de souffrances et de croix ; voilà notre maxime. Mais saint Paul n'en jugeait pas de la sorte : non, ce n'était point assez pour lui que d'être persécuté, s'il ne se persécutait lui-même ; ce n'était point assez d'être haï, s'il ne se haïssait lui-même ; ce n'était point assez d'être mortifié, s'il ne se mortifiait lui-même : il voulait avoir part à la gloire du sacerdoce de Jésus-Christ, et être tout ensemble le prêtre et la victime de son holocauste. Que fait-il donc ? à ce sacrifice héroïque de patience, il en joint un autre de pénitence; châtiant tous les jours son corps, le réduisant en servitude, lui faisant porter continuellement la mortification de Jésus-Christ, accomplissant dans sa chair ce qui manquait aux souffrances de Jésus ; et pourquoi ? Ah ! Chrétiens, je finis, maison finissant je tremble, et pour moi qui vous parle, el pour vous qui m'écoutez. Saint Paul châtie son corps, parce qu'il craint qu'étant apôtre et prêchant aux autres, il ne devienne un réprouvé ; et il accomplit dans sa chair ce qui manquait aux souffrances de Jésus-Christ, non point seulement pour soi, mais pour tout le corps de l'Eglise : Pro corpore ejus, quod est Ecclesia (1) ; c'est-à-dire pour son ministère qui l'engage à procurer auprès de Dieu le salut de tous les hommes ; pensées terribles, et qui devraient être le sujet éternel de nos considérations. Car qu'est-ce que ceci, devons-nous nous dire à nous-mêmes? saint Paul a fait de son corps une victime de pénitence, de peur d'être réprouvé ; cet homme confirmé en grâce, cet homme à qui sa conscience ne reprochait rien, cet homme ravi jusqu'au troisième ciel, cet homme si parfaitement attaché à Dieu, croyait qu'il lui était nécessaire, pour ne pas tomber dans le malheur de la réprobation, de traiter durement son corps; et moi qui suis un pécheur, moi sujet à toutes sortes de passions, je ménagerai le mien, je le ferai vivre dans les délices, je lui accorderai tout; bien loin de le
1 Colos., I, 24.
réduire en servitude, je me ferai son esclave ; je ne penserai qu'à le bien nourrir, qu'à le vêtir mollement, qu'à lui donner toutes ses aises ? et avec cela je vivrai sans aucune crainte pour mon salut, sans remords et sans scrupule ? et avec cela je me persuaderai que je puis aimer Dieu , et que je l'aime en effet? et avec cela je croirai pouvoir être reçu au nombre des enfants et des élus de Dieu? non, mon Dieu : c'est une erreur, et une erreur aussi pernicieuse qu'injuste , dans laquelle j'ai vécu jusqu'à présent, mais dont je me détrompe aujourd'hui. Quand mille autres raisons ne m'en feraient pas connaître la fausseté, il ne faudrait que l'exemple de saint Paul : car enfin, Chrétiens , saint Paul n'était pas un esprit faible ; il était aussi bien instruit que nous des jugements de Dieu ; il savait aussi bien que nous quel est le tempérament de l'homme : je n'aurai donc plus de confiance, qu'autant que je pratiquerai comme lui la pénitence.
Ce n'est pas tout : saint Paul a châtié son corps, et l'a sacrifié, non pas seulement pour soi-même, mais pour l'Eglise et pour les fidèles, parce que son ministère l'engageait à procurer par ses souffrances le salut de ses frères : il est donc juste que dans mon emploi, dans ma charge, dans ma profession, je sacrifie moi-même mes forces, ma santé, ma vie, pour ceux que Dieu a bien voulu commettre à mes soins, et dont il me demandera compte. Oh! si nous étions convaincus, comme saint Paul, de cette importante vérité , quel changement verrait-on dans toutes les conditions du monde? avec quelle assiduité en remplirait-on les devoirs? avec quel courage en porterait-on toutes les peines? quel ordre régnerait sur la terre, et combien Dieu serait-il glorifié dans tous les états? Pour cela, grand Apôtre, vous que l'Eglise nous propose pour modèle, faites-nous part de ce zèle ardent, de ce zèle constant, de ce zèle infatigable qui vous a soutenu, qui vous a embrasé, qui vous a consumé. La gloire dont vous jouissez, bien loin de l'éteindre, n'a fait que le purifier et que l'allumer davantage ; exercez-le encore sur nous; et que l'effet de ce zèle soit de réveiller le nôtre, et de nous apprendre à travailler comme vous, pour être récompensés comme vous dans l'éternité bienheureuse, où nous conduise, etc.
SAINTE MADELEINE
SAINTE MADELEINE
SERMON POUR LA FÊTE DE SAINTE MADELEINE.
ANALYSE
Sujet. En même temps une femme de lu ville, qui était de mauvaise vie, ayant su que Jésus-Christ mangeait citez un pharisien, y apporta un vase d'albâtre plein d'une huile de parfum ; et s'étant prosternée à ses pieds, elle commença à les arroser de ses larmes, et elle les essuya avec ses cheveux.
Cette femme, c'est Madeleine, qui nous donne ici le modèle d'une parfaite pénitente.
Division. Pénitence de Madeleine, pénitence prompte pour surmonter tous ces retardements si ordinaires aux pécheurs : première partie. Pénitence généreuse, pour triompher de tous les obstacles, et en particulier de ces respects humains qui arrêtent tant de pécheurs : deuxième partie. Pénitence efficace, pour sacrifier à Dieu tout ce qui avait été la matière et le sujet de son péché : troisième partie.
Première partie. Pénitence prompte. Dès qu'elle connut, elle ne délibéra point. Elle marcha, elle exécuta. Se convertir, ce n'est point raisonner, mais conclure et agir. On ne se convertit point sans connaître; mais aussi connaître, à l'égard des prédestinés, est le point décisif de la conversion.
Mais encore que connut Madeleine? Deux choses : 1° que cet homme qu'elle cherchait était sauveur, et sauveur des âmes; 2° que ce Sauveur était dans la maison du pharisien, c'est-à-dire que cette maison était le lieu marqué dans l'ordre de la prédestination divine, où elle devait trouver l'auteur de son salut. Voilà ce qui la rendit si diligente et si active. Surtout, en connaissant, elle aima, et son amour acheva de la déterminer.
Appliquons-nous cet exemple. Nous savons qu'il faut nous convertir, mais nous différons toujours. De nous représenter l’injustice et la témérité de ces retardements, c'est ce qui nous touche communément assez peu. Que nous manque-t-il donc pour devenir plus prompts et plus agissants? Un peu de cette charité qui triompha du cour de Madeleine. Or, à quoi tient-il que ce feu divin ne prenne dans nos coeurs? Madeleine connaissait-elle mieux Jésus-Christ que nous ne le connaissons; et même ne peut-on pas dire que nous le connaissons mieux qu'elle ne le devait alors connaître? Faisons une fois ce que tant de fois nous avons proposé de faire.
Deuxième partie. Pénitence généreuse. Le plus grand obstacle que la pénitence ait à vaincre, c'est le respect humain : mais Madeleine sut bien le surmonter. Elle ne craignit point de se produire au milieu d'une assemblée. Elle quitta, pour ainsi dire, le luxe d'une mondaine, mais elle en retint tout le front; ou elle convertit l'effronterie du péché dans une sainte effronterie delà pénitence.
Mais à quel respect humain pouvait-elle être sensible, puisque c'était une pécheresse déjà connue? Il est vrai, c'était une pécheresse connue; mais quel est l'effet du péché? de nous rendre honteux pour le bien, autant que nous sommes hardis pour le mal. Or, c'est cette honte que Madeleine eut à surmonter, et qu'elle surmonta. La pénitence, par un effet tout contraire, la rendit honteuse pour le mal, et hardie pour le bien.
Soyons bien persuadés de cette maxime, que quand le respect humain nous dominera, nous ne serons point propres pour le royaume de Dieu. Disons comme l'Apôtre : Si je cherchais à plaire aux hommes, je ne serais pas serviteur de Jésus-Christ. Y a-t-il un respect humain que nous ne surmontions pour une fortune temporelle? Comment trouvons-nous si difficile pour Dieu ce qui nous devient si facile pour un intérêt si périssable?
Troisième Partie. Pénitence efficace. L'efficace de la pénitence, selon saint Paul, consiste à faire servir pour Dieu ce qu'on a fait servir pour le péché. Or, telle est la pénitence de Madeleine. Elle emploie ses yeux à pleurer, ses cheveux à essuyer les pieds de Jésus-Christ, ses mains à répandre sur les pieds de ce même Sauveur les liqueurs précieuses, et les parfums dont elle se servait pour contenter ses sens.
Voilà pourtant de femmes du monde la solide preuve d'une sincère conversion : faire à Dieu le sacrifice de tout ce quia servi à l'offenser; toute autre marque est équivoque et trompeuse. Comment détruire le péché, lorsqu'on n'en veut pas couper la racine?
Parce que la pénitence de Madeleine fut efficace, ce fut une pénitence durable ; et moins cette sainte pénitente s'épargna dans toute la suite de sa vie, plus elle goûta cette paix intérieure dont la grâce la remplit lorsque le Fils de Dieu lui dit, en lui remettant ses péchés : Allez en paix. C'est ce que nous éprouverons nous-mêmes; Dieu, dans notre pénitence, nous rendra aimable ce qui paraissait d'abord insupportable à la nature.
Si ecce mulier quœ erat in civitate peccatrix, ut cognovit quod Jesus accubuisset in domo pharisœi, attulit alabastrum unguenti; et stans retro secus pedes ejus, lacrymis cœpit rigare pedes ejus, et capillis rapitis sui tergebat.
En même temps une femme de la ville qui était de mauvaise vie, ayant su que Jésus-Christ mangeait chez un pharisien, y apporta un vase d'albâtre plein d'une huile de parfum, et s'étant prosternée à ses pieds, elle commença à les arroser de ses larmes, et elle les essuya avec ses cheveux. (Saint Luc, chap. VII, 38.)
Cette femme que l'Evangile nous représente aujourd'hui, et qui doit faire tout le sujet de nos considérations, selon la pensée des Pères et dans le sentiment même de l'Eglise, c'est la bienheureuse Madeleine, dont l'histoire vous est aussi connue qu'elle est pour vous édifiante et touchante. Mulier in civitate peccatrix : Femme, il est vrai, pécheresse, mais prédestinée de Dieu pour être un vaisseau d'élection et de sainteté ; femme autrefois décriée par les désordres de sa vie, mais ensuite illustre par sa pénitence ; femme auparavant le scandale des âmes, mais depuis l'exemple le plus éclatant
453
d'une parfaite conversion. Voilà, dis-je, Chrétiens, ce qui nous est ici proposa, et ce que Dieu , par une providence particulière, a voulu rendre public, afin que les grands pécheurs du monde eussent dans la personne de cette sainte, et un puissant motif de confiance, et un vrai modèle de pénitence : un puissant motif de confiance, pour ne pas tomber dans le désespoir, quelque éloignés de Dieu qu'ils paraissent; et un vrai modèle de pénitence, pour ne pas présumer de la miséricorde de Dieu jusqu'à négliger le soin de leur salut. Car je puis bien dire à une âme chrétienne engagée dans le péché ce que saint Ambroise , parlant de David , disait à l'empereur Théodose : Qui secutus es errantem, sequere pœnitentem ? Ame criminelle et infidèle à Dieu, si vous avez eu le malheur de suivre Madeleine dans ses égarements , consolez - vous ; car puisqu'elle a trouvé grâce auprès de Dieu , que n'avez-vous pas droit d'espérer ? mais tremblez , si, l'ayant suivie dans ses égarements , vous ne la suivez pas dans son retour et dans sa pénitence. Et en effet, que ne devez-vous pas craindre, si un exemple aussi salutaire et aussi convaincant que le sien , qui a converti tant de cœurs endurcis, ne fait pas la même impression sur vous? Madeleine, Chrétiens, est la seule qui paraisse, dans l'Evangile , s'être adressée à Jésus-Christ, en vue d'obtenir la rémission de ses péchés. Les autres, qui étaient Juifs d'esprit et de cœur aussi bien que de religion , ne recouraient à lui que pour obtenir des grâces temporelles, pour être guéris de leurs maladies, pour être délivrés des démons qui les tourmentaient ; et si Jésus-Christ les convertissait, c'était presque contre leur intention; mais Madeleine cherche Jésus-Christ pour Jésus-Christ même, et dans le sentiment d'une véritable contrition. Tâchons donc à nous former sur ce grand modèle, et pour cela implorons le secours du ciel par l'intercession de Marie. Ave, Maria.
Donner sur la pénitence des règles et des préceptes, c'est un long ouvrage, Chrétiens, et qui souvent ne produit rien moins dans les esprits des hommes que ce qu'on en attendait et que l'on avait droit de s'en promettre ; mais donner un modèle vivant de la pénitence, c'est une instruction abrégée, dont tous les esprits sont capables, et une espèce de conviction à laquelle il est comme impossible de résister; or, c'est ce que j'entreprends aujourd'hui. Il n'y a personne dans cet auditoire, en quelque disposition et en quelque état qu'il puisse être, qui n'ait besoin de se convertir : car nous disons tous les jours à Dieu, et nous ne croyons pas lui faire une prière inutile : Converte nos, Deus (1) : Seigneur, convertissez-nous. Soit que nous soyons dans l'état de sa grâce, soit que nous n'y soyons pas, soit que nous commencions à marcher dans la voie de Dieu , soit que nous y soyons plus avancés, il y a pour nous un certain changement de vie auquel Dieu nous appelle, et en quoi consiste notre conversion. Il est donc important que nous ayons devant les yeux une idée sensible où nous puissions reconnaître tous les caractères d'une vraie pénitence ; or, c'est ce que l'Evangile nous propose dans la personne de Madeleine : car je trouve que sa pénitence a eu trois qualités, qu'elle a été prompte, qu'elle a été généreuse, et qu'elle a été efficace. Pénitence de Madeleine, pénitence prompte, pour surmonter tous ces retardements si ordinaires aux pécheurs : c'est la première partie ; pénitence généreuse , pour triompher de tous les obstacles, et en particulier de ces respects humains qui arrêtent tant de pécheurs: ce sera la seconde partie; pénitence efficace, pour sacrifier à Dieu tout ce qui avait été la matière et le sujet de son péché : vous le verrez dans la troisième partie. Je m'en tiendrai à ce que nous dit l'Evangile, dont je veux seulement vous faire une simple exposition.
PREMIÈRE PARTIE.
La promptitude à suivre l'attrait et le mouvement de l'esprit de Dieu, quand il s'agit de conversion , c'est le premier caractère de la véritable pénitence, et celui que je remarque d’abord dans l'exemple de la bienheureuse Madeleine. Ut cognovit, dit l'Evangéliste : Sitôt qu'elle connut, c'est-à-dire dans le moment même que Dieu lui ouvrit les yeux , et que la grâce, par ses saintes lumières, lui éclaira l'esprit, elle renonça à son péché ; elle n'hésita point, elle ne délibéra point, elle n'écouta point l'esprit du monde qui lui inspirait de ne rien précipiter, et de ne pas faire légèrement une démarche d'un aussi grand éclat, et qui devait avoir d'aussi longues suites que celles-là ; elle n'eut point de mesures à prendre , ni d'affaires à régler, avant que d'en venir à l'exécution. Tous ces délais que l'amour-propre lâche à ménager quand une âme chrétienne est sur le point de se convertir, et, comme parle saint Grégoire, pape, qui sont déjà une
1 Psal., LXXXIV, 5.
454
demi-victoire remportée sur elle parle démon, tous ces raisonnements, disons mieux, tous ces prétextes, que la prudence du siècle ne manque pas d'opposer à un pécheur pour lui persuader qu'il ne faut point aller si vite, et que, dans les choses mêmes de Dieu, on ne saurait procéder avec trop de circonspection, tout cela, dis-je, ne fit nulle impression sur son cœur; elle n'attendit point un temps plus commode et une occasion plus favorable : pourquoi ? parce qu'elle agissait déjà par l'esprit de la pénitence. Or, en matière de pénitence, dit saint Chrysostome, à une âme qui connaît Dieu , il n'est pas même permis de délibérer, non plus qu'en matière de foi il n'est pas même permis de douter. Quiconque doute volontairement n'a pas la foi, disent les théologiens; et quiconque délibère n'a pas l'esprit ni la vertu de la pénitence : car, à parler exactement, la pénitence est l'accomplissement actuel de tous les désirs et de toutes les délibérations. Se convertir, ce n'est pas raisonner, mais conclure ; ce n'est pas proposer, mais exécuter ; ce n'est pas vouloir se résoudre, mais être déjà résolu : d'où il s'ensuit que, tandis que je consulte, que je raisonne, que je délibère, je ne me convertis pas.
Voilà, Chrétiens, ce que Madeleine comprit d'abord, et voilà pourquoi le texte sacré porte : Ut cognovit, Dès qu'elle connut. Ah ! mes Frères, remarque saint Augustin, que cette parole exprime bien le mystère de la grâce ! Ut cognovit ; elle se convertit dans l'instant même qu'elle connut, parce que le temps de la connaissance est celui de la pénitence. En effet, ajoute ce saint docteur, on ne se convertit point sans connaître; et connaître à l'égard des prédestinés et des élus, est le point décisif de la conversion ; parce que dans un prédestiné cette connaissance dont je parle produit infailliblement l'amour, et que l'amour est la conversion parfaite du pécheur. Il y avait des années entières que Madeleine était engagée dans le désordre d'une vie scandaleuse, et qu'elle ne se convertissait pas : pourquoi ? parce qu'elle ne connaissait pas encore ce qui la devait toucher, ou, pour m'exprimer plus correctement, parce qu'elle ne le connaissait pas de cette manière spéciale qui fait le discernement des âmes dans l'exercice de la pénitence. Elle n'attend pas à demain pour se convertir, parce qu'elle ne sait pas si elle connaîtra demain, de cette espèce de connaissance particulière qui fait que l'on se convertit véritablement; elle se convertit aujourd'hui, parce qu'elle connaît aujourd'hui : Ut cognovit.
Auparavant, quoiqu'elle eût des lumières plus que suffisantes pour être inexcusable devant Dieu et pour comprendre ce que Dieu demandait d'elle, on peut dire qu'elle était dans les ténèbres et dans l'aveuglement du péché ; et c'est pour cela qu'elle ne cherchait pas Jésus-Christ. Demain ce rayon favorable de grâce dont elle est prévenue, aurait peut-être cessé pour elle, et c'est pour cela qu'elle ne remet pas à ce lendemain. C'est aujourd'hui qu'elle est éclairée, et c'est aujourd'hui qu'elle marche : Ambulate, dum lucem habetis (1).
Mais encore qu'est-ce que connut Madeleine, qui la détermina en si peu de temps, et qui fut capable de la porter à une conversion si subite et si prompte? Ce qu'elle connut? deux choses :
premièrement, que cet homme qu'elle cherchait était Jésus, c'est-à-dire Sauveur, et Sauveur des âmes : Ut cognovit quod Jesus esset ; et en second lieu, que ce Sauveur était dans la maison du pharisien, c'est-à-dire que la maison du pharisien était le lieu marqué dans l'ordre de la prédestination divine, où elle devait trouver l'auteur de son salut : Ut cognovit quod Jesus esset in domo pharisœi. C'est ce qui l'oblige à ne point différer. Elle connut que cet homme qui passait dans Jérusalem pour un prophète, était en effet le Messie promis par les prophètes, et par conséquent le Sauveur du monde ; et de là vient qu'elle se hâta de recourir à lui. Elle ne considéra point, dit saint Grégoire, pape, que ce Jésus était un Dieu de majesté devant qui les anges tremblent; que c'était un Dieu de sainteté qui a en horreur les âmes mondaines et impures ; que c'était un Dieu sévère et juste, qui ne peut se dispenser de punir les crimes ; que c'était un Dieu-Homme , venu pour la ruine aussi bien que pour la résurrection de plusieurs en Israël : tout cela l'aurait troublée, et eût pu apporter du retardement à son dessein. Elle ferma donc les yeux à tout cela ; de toutes les qualités de Jésus-Christ, elle n'envisagea que celle de Jésus même : Ut cognovit quod Jesus esset. C'est un Sauveur, dit-elle, et je suis perdue ; c'est un rédempteur et je suis esclave ; c'est un médecin, et je suis accablée de maux. Allons; et pourquoi remettre ; nous n'en trouverons jamais un plus puissant ni plus miséricordieux que lui ; reculer, c'est lui faire injure, et diminuer la gloire de son nom : car puisqu'il est Jésus et Sauveur, pourquoi ne me sauvera-t-il pas dès aujourd'hui; et pourquoi ne me donnerai-je
1 Joan., XII, 35.
455
pas à lui dès ce moment, puisque dès ce moment je lui appartiens, et que je suis le prix de sa rédemption? Mais il est chez le pharisien qui l'a invité à manger, et ce sera un contre-temps de l'aborder dans une pareille conjoncture. Ah! Chrétiens, un contre-temps? au contraire, elle se hâte, parce qu'elle sait qu'il est chez le pharisien : Ut cognovit quod Jesus esset in domo pharisœi. Bien loin d'attendre qu'il en soit sorti, elle se fait un devoir de l'y trouver, et elle ne veut point d'autre heure que celle où elle apprend qu'il est à table avec les conviés, parce qu'en même temps Dieu lui fait connaître, dans le secret du cœur, que ce moment-là est le moment précieux et bienheureux pour elle, le temps de la visite du Soigneur, le jour du salut auquel sa conversion est attachée ; que le Sauveur n'est entré chez le pharisien que pour cela; que c'est là et non point ailleurs, que la grande affaire de sa conversion se doit traiter ; que ce banquet est l'occasion ménagée dans le conseil de la Providence, uniquement pour cette fin ; que Jésus-Christ l'y attend ; qu'il y est avec tous les remèdes de sa grâce et de sa miséricorde pour la guérir et que si elle laisse passer cette heure et ce moment, elle causera un désordre dans la disposition de son salut éternel, dont les suites seront irréparables. Encore une fois, Chrétiens, voilà ce que Madeleine connut et ce qui la rendit si diligente et si active : Ut cognovit.
Mais surtout elle aima, elle fut pénétrée de cette charité divine qui, selon le Prophète royal, par l'impression de ses mouvements, change les âmes qu'elle sanctifie en autant d'aigles mystérieuses. Or, puisqu'elle aima ce Dieu fait homme, de l'amour le plus saint et le plus parfait, il ne faut pas s'étonner qu'elle rompît si promptement les liens qui la séparaient de lui et qui l'attachaient au monde : car aimer et vouloir être un moment sans se remettre dans les bonnes grâces de celui qu'on aime, sans lui satisfaire dès qu'on lui a déplu, sans accomplir ce qu'il désire, ce qu'il demande avec instance, et ce qui dépend de nous, ce sont des choses qu'il est bien difficile d'accorder ensemble dans les amitiés du siècle, mais qui deviennent absolument incompatibles dans l'amour de Dieu.
Appliquons-nous donc l'exemple de cette illustre pénitente; et pour commencer à en tirer le fruit que Dieu prétend, permettez-moi de raisonner avec vous et avec moi-même sur la différence de sa conduite et de la nôtre. Car enfin, mes chers auditeurs, c'est sur quoi il faut aujourd'hui que nous nous expliquions à Dieu ; et si nous ne le faisons pas, c'est sur quoi Dieu nous jugera. Qu'il faille nous convertir un jour, nous le savons; que pour cela il faille renoncer à des engagements et à des commerces qui sont les sources de nos désordres, nous n'en disconvenons pas ; qu'étant tombés dans la disgrâce de Dieu, ce soit une nécessité indispensable de faire pénitence, nous en sommes convaincus : mais quand sera cette pénitence, mais quand sera ce renoncement, mais quand sera cette conversion? c'est à quoi nous ne répondons jamais. Il y a peut-être des années entières que nous roulons dans un train de vie ou lâche et imparfaite, ou même impie et criminelle, entassant chaque jour péchés sur péchés. Nous voyons bien qu'il en faut sortir, que, persévérant dans cet état, nous remplissons insensiblement la mesure de nos crimes, et qu'enfin nous pourrions mettre ainsi le comble à notre réprobation ; cependant nous n'entreprenons rien. Nous terminons tous les jours des affaires de nulle conséquence, ne voulant pas qu'elles demeurent indécises ; et pour celle de notre conversion, qui est l'importante affaire, nous ne la concluons jamais.
De dire qu'à en user de la sorte il y a, non pas de la témérité et de l'imprudence, mais de l'enchantement et de la folie, parce que c'est manquer à la plus essentielle charité que nous nous devions à nous-mêmes ; de s'étendre sur les trois risques affreux que nous courons en différant notre pénitence , l'un , du temps , l'autre, de la grâce, et le troisième, de notre volonté propre qui nous manquera ; d'insister sur le caprice et sur la bizarrerie de notre esprit, qui fait que nous voulons toujours faire pénitence dans un temps chimérique et imaginaire où elle ne dépend pas de nous, c'est-à-dire dans le futur, et que nous ne la voulons jamais faire dans un temps réel où elle est en notre pouvoir, c'est-à-dire dans le présent ; de vous montrer l'excès de votre présomption, qui va jusques à prétendre que la grâce vous attendra, et qu'après l'avoir cent fois rebutée, nous ne laisserons pas de la trouver prête, dès qu'il nous plaira qu'elle le soit; de déplorer le peu de connaissance que nous avons de nous-mêmes, quand nous croyons que nous serons toujours maîtres de notre cœur pour en disposer à notre gré ; enfin, de vous remettre dans l'esprit ces pensées terribles des Pères de l'Eglise, que tout ce que nous gagnons à différer, c'est de nous rendre encore Dieu plus irréconciliable,
456
c'est d'éloigner de nous sa miséricorde, c'est d'amasser un trésor décolère pour le jour de sa justice, c'est de nous endurcir dans le péché, et de devenir, par une suite nécessaire, plus incapables de la pénitence chrétienne, à moins que Dieu, forçant, pour ainsi parler, toutes les lois de sa providence, ne fasse un coup en notre faveur, qui, dans l'ordre même surnaturel, doit passer pour un miracle : tout cela, je l'avoue, ce sont des raisons pressantes, touchantes, convaincantes, et qui, bien méditées, devraient aller d'abord, comme dit saint Paul, jusqu'à diviser votre âme d'elle-même par l'effort de la contrition : Pertingens usque ad divisionem animœ (1). Mais ces raisons, après tout, nous touchent communément assez peu : quoiqu'elles soient prises de notre intérêt, cet intérêt ne regardant que des biens invisibles et des biens à venir, il agit si lentement sur nous, qu'à peine nous fait-il faire la moindre démarche ; autant que celui du monde est efficace pour nous exciter, autant celui-ci est-il faible et languissant. Nous nous aimons, nous craignons de nous perdre, et néanmoins, insensés que nous sommes, nous ne prenons nulle sûreté ; nous demandons toujours trêve, et au hasard de tout ce qui en peut arriver, nous disons toujours à Dieu : Patientiam habe in me (2). Que nous manque-t-il donc pour nous rendre plus vifs et plus agissants ? Ah ! Chrétiens, un peu de cette charité qui triompha du cœur de Madeleine, et dont les opérations sont aussi promptes que ses conquêtes sont miraculeuses. Car voilà, mes Frères, dit saint Bernard, le privilège et le mystère de l'amour de Dieu : ce que la crainte de notre damnation ne peut obtenir de nous, l'amour de Dieu l'obtient sans résistance ; avec la crainte de l'enfer on délibère ; mais avec l'amour de Dieu on agit. A peine l'a-t-on sentie que l'on court, que l'on vole dans la voie des commandements. C'est assez d'avoir une étincelle de ce feu sacré que Jésus-Christ est venu répandre sur la terre ; avec cela on a honte d'avoir tant disputé, avec cela on se fait des reproches d'avoir si longtemps résisté à Dieu.
Or, à quoi tient-il qu'il ne prenne dans nos cœurs, ce feu divin? Madeleine connaissait-elle mieux Jésus-Christ que nous ne le connaissons ; et même ne puis-je pas dire que nous le connaissons mieux qu'elle ne le devait connaître, lorsqu'elle s'attacha si fortement et si promptement à ce Dieu Sauveur ? la foi du christianisme ne nous en découvre-t-elle pas
1 Hebr., IV, 12. — 2 Matth., XVIII, 20.
des choses qui étaient alors cachées pour cette pénitente? Pourquoi donc tarder davantage ; et, sans aller plus loin, pourquoi, avant que de sortir de cette Eglise et de nous retirer de cet autel où Jésus-Christ est encore, non plus en qualité de convié, comme il était chez le pharisien, mais en qualité de viande et de breuvage, en qualité de victime immolée pour nous, en qualité de sacrificateur et de pasteur; pourquoi, dis-je, ne nous pas donner à lui ? Faisons une fois ce que tant de fois nous avons proposé de faire, et disons-lui : Non, Seigneur, ce ne sera ni dans une année ni dans un mois, mais dès aujourd'hui ; car il n'est pas juste que je veuille temporiser avec vous : ce ne sera point quand je me trouverai dégagé de telle ou telle affaire ; car il est indigne que les affaires du monde retardent celles de mon Dieu : ce ne sera point quand je me verrai sur le retour de l'âge ; car tous les âges vous appartiennent, et ce serait un outrage pour vous bien sensible, de ne vouloir vous réserver que les derniers temps et le rebut de ma vie. Dès maintenant, Seigneur, je suis à vous, et j'y veux être; recevez la protestation que j'en fais, et confirmez la résolution que j'en forme devant vous. C'est ainsi, Chrétiens, que nous imiterons la promptitude de Madeleine. Il y aura des obstacles et surtout des respects humains à surmonter ; mais c'est encore pour cela que notre pénitence, comme celle de Madeleine, doit être généreuse : vous l'allez voir dans la seconde partie.
DEUXIÈME PARTIE.
Rien n'est plus opposé à la vraie pénitence que cette vue de la créature, que nous appelons respect humain ; et la raison qu'en apporte saint Chrysostome est bien naturelle : Parce que la pénitence, dit-il, est une vertu essentiellement fondée sur le respect que nous avons pour Dieu, ou plutôt n'est rien autre chose qu'un certain respect pour Dieu aimé, révéré, et jugé digne d'être recherché préférablement à toutes les créatures. Or Dieu conçu de la sorte, et cette préférence due à Dieu ainsi expliquée, exclut nécessairement tous les respects humains. Cependant, Chrétiens, il faut l'avouer et le reconnaître avec douleur, c'est un dangereux ennemi que ce respect humain, puisque la grâce, toute puissante qu'elle est, est tous les jours obligée de lui céder, puisque c'est le plus grand obstacle qu'elle trouve dans le cœur de l'homme; puisqu'elle a besoin, pour le surmonter, de toute sa vertu, et qu'elle n'est
457
jamais plus efficace ni plus victorieuse que lorsqu'elle en vient à bout : or, c'est ce qu'elle a fait, et de la manière la plus éclatante, dans la personne de la bienheureuse Madeleine. D'où je conclus toujours que la pénitence de cette sainte nous est justement proposée par le Saint-Esprit, comme le modèle de la pénitence des pécheurs : vérité dont vous êtes déjà persuadés , mais qui vous touchera encore plus sensiblement, à mesure que je vous la représenterai dans la suite de notre évangile.
Car, prenez garde, s'il vous plaît, Madeleine se sent appelée de Dieu ; et la grâce qui opère en elle, par un mouvement secret, la presse de s'aller jeter aux pieds de Jésus-Christ dans la maison du pharisien. Mais quoi! ira-t-elle se produire au milieu d'une assemblée, dans un repas de cérémonie s'exposera-t-elle à la censure des conviés? se fera-t-elle passer pour une imprudente et une insensée, après s'être déjà décriée comme une femme perdue? donnera-t-elle sujet de parler à toute une ville, et que dira-t-on de son procédé? comment interprétera-t-on cet empressement? quelle matière de discours et de raillerie pour ceux qui, ne pénétrant pas dans ses intentions, jugeront d'une telle action avec malignité! Ah! mes Frères, répond saint Augustin, voilà l'ennemi terrible et redoutable dont il faut que Madeleine, ou plutôt que la grâce triomphe. Cette crainte de la censure et des jugements du monde, ce respect humain, c'est le second démon qu'elle sait vaincre, et dont elle s'affranchit. Elle a été jusqu'à présent une femme mondaine et sans pudeur, dit Zénon de Vérone (cette pensée est belle, et vous paraîtra aussi solide qu'elle est ingénieuse); elle a été jusqu'à présent une femme mondaine, et elle en a retenu le front : voilà pourquoi elle ne sait ce que c'est que de rougir : Frons meretricis facta est tibi, nescis erubescere (1). C'est-à-dire, pour appliquer ces paroles à mon sujet, quoique dans un sens bien différent de celui de l'Ecriture, Madeleine a quitté le luxe d'une mondaine, l'impureté d'une mondaine, l'avarice insatiable d'une mondaine , les artifices et les ruses d'une mondaine, parce que tout cela ne pouvait servir qu'à sa perle et à sa ruine; mais elle s'est réservé le front d'une mondaine pour ne point rougir, parce que cela pouvait lui être encore utile, et était même nécessaire à sa pénitence : Frons meretricis facta est tibi. Et pourquoi, ajoute saint Grégoire, pape, rougirait-elle d'aller trouver Jésus-
1 Jerem., III, 3.
Christ, et de lui découvrir ses plaies, puisque c'est lui seul qui doit être l'auteur de sa guérison? Non, non, dit ce saint docteur, cela n'entrait pas dans une âme aussi éclairée et aussi solidement convertie que Madeleine ; elle avait trop de sujets en elle-même qui la confondaient , pour en prendre d'ailleurs ; et elle ne crut pas que rien de tout ce qui était hors d'elle lui dut causer de la honte, parce qu'elle savait bien que tout son mal était au dedans d'elle-même : Quia semetipsam graviter crubescebat intus, nihil esse credidit quod verecundaretur foris.
C'est ainsi qu'elle raisonna, et c'est ainsi que l'amour qu'elle conçut pour Jésus-Christ la rendit généreuse ; convertissant en elle ( ne vous offensez pas de ce terme), convertissant en elle, si j'ose ainsi parler, l'effronterie du péché dans une sainte effronterie de la pénitence : car pourquoi ne me serait-il pas permis de m'exprimer de la sorte, puisque Tertullien nous parle bien de la sainte impudence de la foi, et que la charité n'est pas moins hardie à mépriser, dans la vue de Dieu, les considérations du monde , que la foi, dans la pensée de cet auteur, à se glorifier des humiliations de la croix ? Mais , me direz-vous , quels respects humains Madeleine eut-elle à surmonter dans la démarche qu'elle fit en se déclarant au Sauveur du monde, et devant une nombreuse compagnie? c'était une pécheresse connue, et qui passait pour telle dans Jérusalem : que pouvait-elle donc avoir à ménager ou à craindre? Ah! mes chers auditeurs, c'est pour cela même que, suivant les lois du monde, elle avait tout à craindre et à ménager. Il est vrai, c'était une pécheresse , et une pécheresse connue : Mulier in civitate peccatrix;
mais vous savez ce que produit le péché dans nous, et ce qui serait presque incroyable, si l'expérience ne le vérifiait pas. L'effet du péché, surtout quand il est formé en habitude, est de nous rendre honteux pour le bien, et en même temps hardis et effrontés pour le mal. Au lieu que Dieu ne nous a donné la honte, ou, pour parler plus exactement, le principe de la honte, que comme un préservatif contre le péché; le péché dont le caractère est de pervertir en toutes choses l'ordre de Dieu, fait que nous employons cette honte à ce qui devrait être le sujet de notre gloire, je veux dire aux exercices et aux devoirs de la pénitence chrétienne, et que nous faisons gloire de ce qui devrait être le sujet de notre honte, c'est-à-dire du péché même. Ainsi un homme du siècle aura
458
fait une profession ouverte d'être impie et libertin, et il ne s'en sera pas caché : forme-t-il la résolution de changer de vie, dès là il devient timide, et n'ose plus, ce semble, paraître ce qu'il veut être et ce qu'il est. Il ne rougissait pas d'une action criminelle, et maintenant il rougit d'une action de piété. De même une femme se sera peu mise en peine de causer du scandale à toute une ville, et en cela elle se sera rendue indépendante des respects humains ; mais qu'elle prenne le parti de retourner à Dieu, et qu'on lui parle d'en donner des marques pour satisfaire à l'obligation d'édifier par sa conduite ceux qu'elle a scandalisés par ses mauvais exemples, c'est à quoi elle oppose cent difficultés. Elle n'a pas craint de passer pour mondaine, et elle craint par-dessus tout de passer pour dévote, c'est-à-dire pour servante de Dieu.
Voilà le désordre du péché ; mais que fait la grâce delà pénitence?
elle corrige ce désordre, en rétablissant dans nous un ordre tout contraire ; car au lieu que le péché nous rendait hardis pour le mal et timides pour le bien, cette grâce de conversion nous rend hardis pour le bien et honteux pour le mal. Dans l'état du péché nous avions des égards pour les hommes, et nul respect pour Dieu ; et la pénitence, nous inspirant le respect de Dieu, nous affranchit de celui des hommes. En fut-il jamais une preuve plus sensible que l'exemple de Madeleine? étudions, Chrétiens, étudions cet admirable modèle. Elle entre chez le pharisien; elle paraît dans la salle du festin avec un saint mépris des conviés, sans craindre de les troubler, sans s'arrêter à ce qu'ils diront, sans se distraire un moment en leur rendant des civilités inutiles, et même sans penser à eux : voilà le respect de la créature anéanti. Mais en même temps elle n'ose paraître en face devant Jésus-Christ ; elle se tient derrière lui, les larmes aux yeux : Stans retro;
elle demeure prosternée à ses pieds : Secus pedes ; et elle a tant de vénération pour sa personne, qu'elle n'a pas l'assurance de lui parler : voilà le respect de Dieu rétabli dans son cœur. Elle est exposée à l'injustice d'autant de censeurs qu'elle a de témoins de sa pénitence; le pharisien la condamne comme une pécheresse , et le blâme en retombe sur Jésus-Christ même : Hic si esset propheta, sciret utique quœ et qualis est millier quœ tangit illum, quia peccatrix est (1) ; Si cet homme était prophète, il saurait que celle qu'il soutire à ses pieds est une femme de mauvaise
1 Luc, VII.
vie. Sur quoi saint Grégoire de Nysse, prenant la défense de Jésus-Christ, fait une réponse bien judicieuse. Tu te trompes, Simon, dit-il à ce pharisien: et en voulant raisonner, tu pèches dans le principe : tu crois que Jésus-Christ n'est pas un prophète , parce qu'il souffre que Madeleine rapproche; et c'est pour cela qu'il est prophète, et plus que prophète, puisqu'il a eu la vertu de l'attirer : car ce don d'attirer les pécheurs et de les sanctifier, est la grâce particulière des prophètes et des hommes de Dieu. Ainsi le pharisien tomba dans une double erreur : car il ne crut pas Jésus-Christ prophète, et il l'était; il crut Madeleine pécheresse et elle ne l'était plus; il jugea ce qui n'était pas, et il ne connut pas ce qui était : mais quoi qu'il en soit, Madeleine méprisa ses jugements et ses erreurs; et animée du seul amour de Dieu qui la possédait, elle s'alla jeter aux pieds de Jésus-Christ : voilà ce qui s'appelle une pénitence généreuse, et ce que nous sommes indispensablement obligés d'imiter.
Car soyons bien persuadés, Chrétiens, de cette maxime, et établissons-la comme une des règles les plus certaines de notre vie : tandis que le respect humain nous dominera, tandis que nous nous rendrons esclaves des jugements des hommes, tandis que nous craindrons d'être raillés et censurés, quoi que nous fassions, nous ne sommes point propres pour le royaume de Dieu. Qu'est-ce qui arrête aujourd'hui les effets de la grâce dans la plupart des âmes ? qu'est-ce qui empêche mille conversions, qui se feraient infailliblement dans le monde ? un respect humain. Un homme dit : Si je m'engage une fois à mener une vie chrétienne et régulière, quelle figure ferai-je dans ma condition ? Une femme dit : Si je renonce à ces visites et à ces divertissements, quelles réflexions ne fera-t-on pas? On se donne l'alarme à soi-même ; on se demande : Comment pourrai-je soutenir la contradiction et les discours du monde? avec cela il n'y a point de bons désirs qui n'avortent, point de résolutions qui ne s'évanouissent, point de ferveurs qui ne s'éteignent. On voudrait bien que le siècle fût plus équitable, et que, sans choquer ses lois ni s'attirer ses mépris, il y eût, non-seulement de la sûreté, mais de l'honneur même selon le monde, à prendre le parti de la vrai piété : car on sait que c'est le meilleur parti ; on se tiendrait heureux de l'embrasser, et on ne doute point que l'on n'y trouvât des avantages bien plus solides que partout ailleurs ; mais la loi tyrannique du respect humain nous retient;
459
et l'on aime mieux, en se perdant, se soumettre à cette loi, que de se maintenir dans sa liberté en sauvant son âme. Or, c'est cette loi, Chrétiens, qu'il faut combattre et détruire en nous par la loi souveraine de l'amour de Dieu. Que dira-t-on de moi si je change de conduite? on en dira tout ce qu'on voudra; mais je veux être fidèle à mon Dieu : or je ne puis lui être fidèle, et avoir ces complaisances pour les hommes ; c'est saint Paul qui me l'apprend : Si hominibus placerem, Christi servas non essem (1). Il faut donc que je sois résolu à déplaire aux hommes, à être raillé et contredit des hommes, pour commencer de vivre à Dieu. Mais je ferai parler de moi dans le monde : le monde parlera selon ses maximes, et moi je vivrai selon les miennes. Si le monde est juste, s'il est chrétien, il s'édifiera de ma conduite ; et s'il ne l'est pas, bien loin de chercher à lui plaire, je dois l'avoir en horreur. Or il ne l'est pas, et il est même perverti jusqu'à ce point, de ne pouvoir souffrir la vertu sans la censurer : il faut donc que je le réprouve, et que je le déteste lui-même. Mais je passerai pour un esprit léger, pour un esprit faible, ou pour un hypocrite. Si je suis tel que je dois être, toutes ces idées s'effaceront bientôt, et ma conduite répondra à tous ces reproches. Mais quoi que je fasse, on me méprisera. Que je sois méprisé, j'y consens ; je ne le puis être pour un meilleur sujet. N'est-ce pas pour cela que je suis chrétien? Dans la religion que je professe, les mépris du monde sont plus honorables que tous ses éloges.
Mais cette résolution que je prends est bien difficile à soutenir. Difficile, Chrétiens? vous vous trompez : permettez-moi de vous le dire, Rien n'est plus aisé ; car ce que vous voulez faire pour Dieu, ne l'avez-vous pas fait cent fois, et ne le faites-vous pas encore tous les jours pour le monde et pour les intérêts du monde? j'en appelle à votre propre témoignage. Y a-t-il respect humain que vous ne surmontiez pour une fortune temporelle, que vous ne surmontiez pour une passion, que vous ne surmontiez pour votre santé, et cela sans peine? Or, il est bien indigne que vous trouviez difficile pour Dieu ce qui vous devient si facile pour mille autres sujets. Mais quand la chose serait aussi difficile que vous le prétendez, n'est-il pas juste que vous fassiez quelques efforts pour le salut? n'est-ce pas une assez importante affaire, et pouvez-vous en acheter trop cher le succès? Dieu n'est-il pas un assez grand maître; et