Œuvres complètes (page 56)

Louis Bourdaloue · Doctrine

Texte français, domaine public · Source : bibliotheque-monastique.ch — Œuvres complètes de Bourdaloue, 4 volumes · 88 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

22. — 2 1 Petr., IV, 17. — 3 Psal., C, 7. — Ibid., 6.

racheter de l'empereur de Constantinople la sainte couronne, pour laquelle il eût donné toutes les couronnes du monde, et avec quelle humilité ne la porta-il pas lui-même, la tête et les pieds nus, dans l'auguste temple qu'il avait fait construire pour la placer, et où nous la révérons encore aujourd'hui? Tout cela était saint ; mais, encore une fois, tout cela n'était en lui que les marques, ou tout au plus que les effets de la sainteté. Ce qui Ta sanctifié comme roi, c'est ce zèle ardent qu'il a eu pour l'honneur de Dieu ; et ce zèle n'eût de si merveilleux succès que parce qu'il était soutenu de la puissance royale. Car, si saint Louis n'eût été roi, il n'eût jamais fait pour Dieu ce qu'il a fait. C'est ce que j'ai prétendu vous donner à entendre, quand j'ai dit que la royauté n'avait servi qu'à le rendre encore plus saint envers Dieu.

Suivant le même principe, il ne faut pas s'étonner qu'il ait été si charitable envers son peuple, et qu'il ait aimé ses sujets comme ses propres enfants. Nous en avons dans sa vie des exemples dont vos coeurs seront attendris. N'était-ce pas un spectacle bien digne de Dieu et bien édifiant pour les hommes, de voir ce monarque dans la posture où son histoire nous le représente, assis au pied d'un arbre dans le parc de Vincennes, et recevant lui-même en personne les requêtes des veuves et des orphelins, consolant les misérables et les affligés, écoutant les pauvres, et sans distinction rendant justice à tout le monde? Là un simple gazon lui tenait lieu de tribunal ; mais ce tribunal, dans sa simplicité, avait quelque chose de plus vénérable que celui de Salomon. Saint Louis y était attaché par le motif d'une charité bienfaisante, dont les fonctions, quoique laborieuses, n'avaient rien pour lui d'onéreux. Car il présupposait toujours que Dieu l'avait choisi pour son peuple, et non pas son peuple pour lui; et dans cette vue il se faisait non-seulement un devoir et un mérite, mais un plaisir de consacrer à ce peuple, que Dieu lui avait confié, ses divertissements et son repos, sa santé même et sa vie. Oui, je dis sa vie, qui, toute nécessaire qu'elle était, ne lui fut jamais plus précieuse que celle de ses sujets. Il le montra bien dans sa prison, lorsque les Sarrasins lui ayant fait offre de le mettre en liberté, pourvu qu'il laissât tous les Français de sa suite dans les fers : A Dieu ne plaise, répondit-il, que je les abandonne l ils ont été les compagnons de ma fortune, je veux l'être de leurs souffrances ; et comme je ne souhaite d'être

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libre que pour eux, je ne puis consentir à l'être sans eux. Il le montra bien, lorsque, dans une autre rencontre, il s'offrit lui-même à demeurer prisonnier, pourvu qu'on renvoyât l'armée française, qui se trouvait sur le point de périr. Ce sont les miracles de sa charité rapportés dans la bulle de sa canonisation. Il s'agissait, après la journée de Mazoure, qui fut une journée sanglante, d'enterrer les corps des soldats tués dans le combat. Tout le champ de bataille en était couvert, et ils remplissaient l'air d'une telle infection, que l'on n'osait presque en approcher. Allons, disait saint Louis, exhortant à cette œuvre de piété les seigneurs de sa cour, allons, ce sont nos frères, et ils sont morts pour Jésus-Christ. Si nous ne pouvons leur donner une sépulture digne d'eux, au moins qu'elle soit digne de nous. Il embrassait ces cadavres déjà corrompus, et les portait lui-même comme en triomphe. De quoi la charité chrétienne ne nous rend-elle pas capables? Je ne vous parle point de sa tendresse pour les pauvres, ni de son zèle pour le soulagement de leurs misères. Les monuments qui nous en restent vous l'apprennent bien mieux que moi. Les hôpitaux sans nombre qu'il a fondés; les somptueux établissements qu'il a faits pour toute sorte de malheureux, pour toute sorte d'indigents, pour toute sorte de malades, pour les orphelins, pour les veuves, pour les aveugles, pour les insensés, pour les vierges dans le péril, et pour les pécheresses converties; ses bonnes œuvres dont toute la France est pleine, ses aumônes qui subsistent, et que l'Eglise universelle ne cessera jamais de publier : Elecmosynas illius enarrabit omnis Ecclesia Sanctorum (1); ses aumônes, dis-je, si j'ose m'exprimer ainsi, que la magnificence de sa charité a perpétuées, et dont les pauvres de Jésus-Christ vivent encore : tout cela vous prêche, bien plus hautement que je ne le pourrais faire, la charité de saint Louis, il me suffit de vous dire que cet amour tendre et affectueux envers les pauvres c'est un des points sur lesquels il semble que saint Louis, pour avoir trop suivi son zèle, ait eu plus besoin d'apologie. Mais ne lui est-il pas glorieux d'en avoir eu besoin sur un tel sujet? En effet, raisonnant selon les idées delà prudence charnelle, quelques-uns trouvaient qu'en se familiarisant trop avec les pauvres, il avilissait sa dignité. Mais il répondait, avec saint Bernard, que les pauvres, selon l'Evangile, étant les enfants et  les héritiers primitifs du

1 Eccli., XXXI, 11.

royaume du ciel, un roi de la terre ne pouvait avoir avec eux trop de commerce, et qu'il ne devait pas rougir de paraître au milieu d'eux, puisque toute son ambition devait être de régner un jour avec eux : Nec contemnendum regi vivere cum talibus, cujus tota ambitio est cum talibus regnare. Il est donc vrai, mes chers auditeurs, saint Louis à en juger selon le monde aima les pauvres avec excès. Il les logeait dans son palais, il les recevait à sa table, il les servait de ses mains, il leur lavait les pieds, il pansait leurs ulcères et leurs plaies, et tout cela, selon le monde, semblait peu convenir à sa condition. Mais il était persuadé que tout cela ne répondait pas encore, et ne répondrait jamais à la sainteté de sa religion; que peut-être c'eût été trop pour un roi païen, mais que ce n'était pas encore assez pour un roi chrétien, et que le pauvre dans le christianisme étant, comme la foi nous l'enseigne, la vive représentation de Jésus-Christ, il n'y avait point de monarque qui ne dût, non-seulement l'aimer, mais le respecter.

Je serais infini, si j'ajoutais à cette immense charité pour le prochain l'austérité de saint Louis envers soi-même : austérité qui, dans la condition et le rang où Dieu l'avait fait naître, ne doit pas être considérée comme une simple vertu, mais comme un miracle de la grâce, et de la grâce la plus puissante de Jésus-Christ : austérité qui fit de saint Louis, sinon un martyr de la foi, au moins un martyr de la pénitence, mais de la pénitence la plus méritoire devant Dieu, puisqu'elle était jointe à une parfaite innocence. Le Fils de Dieu disait aux Juifs, en leur parlant de Jean-Baptiste: Qu'êtes-vous allés chercher dans le désert? un homme vêtu avec mollesse? c'est dans les palais des rois qu'on trouve ceux qui s'habillent de la sorte : Ecce qui mollibus vestiuntur, in domibus regnum sunt (1). Mais souffrez, ô divin Sauveur, que votre proposition, quoique générale, ne soit pas aujourd'hui sans exception. Car j'entre dans la cour de saint Louis; et, bien loin d'y trouver un homme mollement vêtu, j'y trouve un roi couvert d'un affreux cilice, exténué déjeunes, couché sous le sac et sur la cendre; un roi qui, pour se préserver de la corruption des plaisirs du monde, châtie son corps et le réduit en servitude ; qui efface, par de rigoureuses mortifications, les plus légères taches de son âme; qui, non content de crucifier sa chair, et d'en faire une hostie vivante qu'il immole à Dieu chaque jour, tient son

1 Matth., XI, 8.

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esprit dans une continuelle sujétion, toujours appliqué à combattre ses passions, à régler ses inclinations, à modérer ses désirs, à ne se rien permettre et à ne se rien pardonner : juge sévère de lui-même, parce qu'il n'est soumis au jugement de personne. Voilà ce que je trouve, non dans le désert, mais dans la cour d'un roi ; et voilà,  mes chers auditeurs, ce que Dieu m'oblige à vous représenter dans cette fête, ou pour votre édification, ou pour votre condamnation : pour votre édification, si vous en savez profiter; ou pour votre condamnation, si vous n'êtes pas touchés de cet exemple : voilà ce que Dieu vous opposera dans son dernier jugement. Un roi humble, un roi mortifié, un roi pénitent, tout saint qu'il est d'ailleurs, voilà ce qui vous confondra : ce ne sera plus la reine du midi qui s'élèvera contre vous : Regina austri surget in judicio (1); ce sera votre roi qui,  reprenant sur vous dans ce jour terrible tout son pouvoir, et tous ses droits, prononcera des arrêts contre votre orgueil, contre vos relâchements et vos tiédeurs, contre votre dureté pour les pauvres, contre  votre luxe et votre amour-propre. Que répondrons-nous, et de quelle excuse nous servirons-nous? Car, si saint Louis a pu être humble sur le trône, à quoi tient-il que nous ne le soyons dans des conditions où tout nous porte à l'humilité ; dans des états où nous n'avons qu'à être raisonnables pour pratiquer L'humilité; où, sans nous méconnaître nous-mêmes, nous ne pouvons oublier les engagements indispensables que nous avons à vivre dans l'humilité? Si saint Louis, au milieu des délices de sa cour, a pu être pénitent, qui nous empêche de l'être dans de continuelles épreuves où nous nous trouvons, dans les maladies, dans les souffrances, dans les pertes de biens, dans tous les accidents et toutes les disgrâces à quoi nous sommes exposés, et où il ne nous manque qu'une acceptation volontaire et une soumission chrétienne? Si saint Louis, dans la conduite des armées et le gouvernement d'un état, a pu conserver le recueillement intérieur, et l'habituelle disposition d'une union intime avec Dieu ; à qui nous en pouvons-nous prendre, si nous menons une vie dissipée et tout extérieure dans les affaires et les menus soins qui nous occupent? A la vue de ce grand saint, quel prétexte même apparent pouvons-nous avoir pour nous dispenser d'être saints? avons-nous dans le monde de plus grands obstacles à surmonter, de plus violentes tentations  à vaincre, des écueils plus funestes à éviter, et des ennemis

1 Matth., XII, 42.

plus redoutables à combattre ? Ah ! Chrétiens, je le répète et je ne puis trop vous le dire : profitons de cet exemple; et afin que Dieu, dans le jour de sa colère, ne s'en serve pas contre nous, servons-nous-en dès maintenant contre nous-mêmes. Convaincus par l'exemple de saint Louis (pratique excellente à laquelle je réduis tout le fruit de cette première partie), convaincus, par l'exemple de saint Louis, qu'il n'y a point dans le monde de condition où l'on ne puisse être chrétien et parfait chrétien, ne nous plaignons plus de celle où l'ordre de Dieu nous attache, et ne rejetons plus sur elle les dérèglements, ni les imperfections de notre vie. Si nous savons, comme saint Louis, faire un bon usage de notre condition, bien loin qu'elle soit un obstacle à notre salut, nous y trouverons des secours infinis pour le salut; bien loin qu'elle nous dissipe et qu'elle nous détourne de Dieu, nous y trouverons mille sujets de nous élever à Dieu, de nous soumettre à Dieu, d'accomplir les desseins de Dieu ; bien loin qu'elle nous empêche de pratiquer les vertus chrétiennes, elle nous en fournira de fréquentes occasions: c'est-à-dire que nous trouverons sans cesse dans notre condition des occasions de pratiquer la pénitence, la patience, l'obéissance; des occasions de pratiquer la charité, la douceur, l'humilité. Providence de mon Dieu, que vous êtes adorable et que vous êtes aimable de nous faciliter ainsi les voies du salut éternel, et de nous avoir donné, dans la personne du saint roi que nous honorons, un modèle de perfection si engageant et si touchant ! Ne la cherchons point, mes chers auditeurs, non plus que saint Louis, ne la cherchons point, cette perfection, hors de notre condition : c'est, dans la royauté et sur le trône que saint Louis a trouvé la sienne ; et c'est dans la médiocrité de l'état où Dieu nous a appelés, que nous trouverons la nôtre. La dignité de saint Louis lui a servi à relever sa sainteté, c'est ce que vous avez vu ; et, par le plus heureux retour, sa sainteté lui a servi à relever sa dignité, c'est ce que vous allez voir dans la seconde partie.

DEUXIÈME PARTIE.

Ce n'est pas d'aujourd'hui que les mondains ont eu, sur le sujet de la piété et de la sainteté chrétienne, les plus injustes et les plus malignes idées; et c'est de tout temps qu'il s'en est trouvé d'assez aveugles, ou plutôt d'assez pervertis , pour prétendre que la perfection évangélique, par les liaisons essentielles qu'elle

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a avec l'humilité, rendait les hommes incapables des grandes choses; qu'elle leur abattait le courage, qu'elle détruisait en eux les sentiments d'une noble et honnête émulation , qu'elle y affaiblissait les lumières de la prudence; en un mot, qu'en suivant ses lois et s'attachant à ses principes, il était impossible de prospérer dans le monde. Erreur renouvelée par un faux sage de ces derniers siècles , et tentation dangereuse dont l'esprit de mensonge s'est prévalu pour étouffer dans les âmes faibles les semences de la religion, et pour faire sous le prétendu nom de politique, un nombre infini de libertins et d'impies. Il ne fallait pas une moindre autorité que celle de saint Paul, pour renverser une doctrine si pernicieuse : et ce grand apôtre ne pouvait pas mieux la confondre, qu'en lui opposant la maxime contradictoire, et soutenant que la piété, sans avoir des vues basses et intéressées, est utile à tout : Pictas ad omnia utilis (1); et que c'est à elle que les avantages de la vie présente, aussi bien que ceux de la vie future, ont été promis : Promissionem habens vitœ quœ nunc est et futurœ (2). Mais saint Paul, avec toute son autorité, aurait eu peut-être de la peine à nous persuader cette vérité, si Dieu n'avait pris soin de nous la rendre sensible en d'illustres exemples. Et c'est, mes chers auditeurs, ce que vous allez voir encore dans l'exemple de saint Louis, qui, tout saint roi qu'il était selon l'Evangile, n'a pas laissé d'être, selon le monde, non-seulement un grand roi, mais sans contestation un des plus grands rois qui jamais aient porté le sceptre. Je dis, grand dans tous les états où la grandeur d'un souverain peut et doit être considérée : car il a été grand dans la guerre , il a été grand dans la paix, il a été grand dans la prospérité, il a été grand dans l'adversité ; il a été grand dans le gouvernement de son royaume, grand dans sa conduite avec les étrangers, grand dans l'estime de ses ennemis mêmes ; et tout cela par cette sainteté de vie qui reluisait dans sa personne, et qui, malgré la politique du monde, est le caractère de distinction qui l’a élevé au-dessus de tous les rois de la terre. J'ai donc droit de dire de lui, prenant la chose dans le second sens de la proposition que j'ai avancée, qu'il a été magnifique dans la sainteté : Magnificus in sanctitate. Encore un moment de votre attention.

Saint Louis, par une alliance rare, et qui ne convient qu'aux héros, a été tout à la fois un roi guerrier et un roi pacifique ; et comme tel

1 Tim., IV, 8. — 2 Ibid.

il a encore paru entre les forts, semblable à celui qui s'appelle dans l'Ecriture, tantôt le Dieu de la paix, et tantôt le Dieu des armées : Quis similis tui in fortitutibus, Domine ? Mais parce que saint Louis était un héros chrétien et formé sur le modèle de Dieu, il n'a été guerrier et pacifique qu'en saint et en homme de Dieu : c'est-à-dire, il n'a point aimé la paix pour vivre dans l'oisiveté et dans la mollesse ; et il n'a point fait la guerre pour chercher une fausse gloire, ni pour satisfaire une inquiète et vaine ambition. Il a fait la guerre pour réprimer la rébellion et pour pacifier ses états, et il a entretenu la paix dans ses états pour aller déclarer la guerre aux ennemis de Dieu. Or, par là, dans l'un et dans l'autre, il s'est acquis la réputation du plus grand roi de la chrétienté. En effet, quand je lis dans nos annales ces mémorables expéditions de saint Louis contre les princes infidèles, et ces exploits de guerre dans l'Orient, si approchants du miracle; quand je me représente ce monarque à la tête de l'armée française, forçant le port de Damiette, faisant sur un rivage ennemi la plus hardie descente qui fut jamais, et à la vue de vingt mille combattants qui s'y opposaient, se rendant, malgré toute leur résistance, maître de la place ; quand je me l'imagine aux prises 'avec les Turcs et avec les Sarrasins, dans ces trois fameuses batailles qu'il leur livra, et où, comme parle un de nos historiens, il faisait tout ensemble la fonction de soldat, de capitaine et de général, inspirant aux siens par sa présence toute l'ardeur de son courage, se dégageant lui seul d'un gros d'ennemis qui le tenaient enveloppé, et sortant de là victorieux, sans autre secours que celui de sa propre valeur : quand je compare tout cela avec ce qu'on nous vante des siècles profanes, je ne crains point d'exagérer, en disant que ni la Grèce, ni l'ancienne Rome n'ont jamais rien produit de plus héroïque. Mais quand je viens d'ailleurs à penser que ce qui rendait ce grand roi si intrépide, si fier, si invincible, c'était le zèle de la cause de Dieu pour laquelle il combattait, et l'intérêt delà vraie religion qu'il défendait ; ah ! Chrétiens, je conclus qu'il n'est donc pas vrai que la sainteté affaiblisse le courage des hommes, et je conçois au contraire que le vrai courage et celui des parfaits héros ne peut être inspiré aux hommes que par la vraie sainteté.

Je sais que saint Louis, au milieu de ses glorieux succès, a eu des disgrâces et des adversités à essuyer, puisqu'il fut fait prisonnier dans le premier de ses voyages, et qu'il

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mourut dans le second. Mais c'est justement dans ses adversités et ses disgrâces qu'il me paraît encore plus  grand  et  plus supérieur à lui-même. Car je ne m'étonne pas que, malgré les prodiges de sa valeur, un prince aussi généreux que lui soit tombé, dans la chaleur du combat, entre les mains de ses ennemis : c'a été le  sort des plus grands  capitaines.  Mais qu'ayant été pris dans le combat, il eût soutenu sa captivité aussi dignement et aussi héroïquement qu'il la soutint; mais que dans sa prison, ces infidèles mêmes l'aient honoré jusqu'à vouloir se soumettre à lui, et jusqu'à vouloir le choisir pour leur souverain; mais qu'en recouvrant sa liberté, il ait recouvré en même temps toute sa puissance, comme nous l'apprenons de son histoire; mais qu'avant de quitter la Terre-Sainte il ait rétabli et mis en état de défense toutes les places qu'il y avait conquises; mais qu'au lit même de la mort, il ait obligé le roi de Tunis à acheter la paix à des conditions aussi glorieuses pour la France qu'elles lui étaient avantageuses et utiles, c'est ce qui pourrait vous surprendre aussi bien que moi, si je n'ajoutais que ce furent là les merveilleux effets de la piété de saint Louis et de son éminente vertu : car, ce que je vous prie de bien remarquer, si les Sarrasins délibérèrent, tout prisonnier qu'il était, d'en faire leur roi, ce ne fut, dit Joinville, que parce qu'en traitant avec lui, ils ne purent se défendre d'avoir pour lui une vénération secrète ; que parce qu'en l'observant de près, il leur parut un homme divin ; que parce qu'ils se sentirent touchés, ou, pour mieux dire, charmés de la sainteté de sa vie. Voulez-vous encore bien connaître quelle impression son édifiante et magnanime sainteté fit dans les esprits et dans les cœurs de ces barbares? écoutez-le parler dans les conférences qu'il eut avec eux : il est en leur puissance, et il s'explique devant eux avec autant de liberté que s'il était leur maître. Ils le tiennent captif, et c'est lui qui leur fait la loi; ils lui demandent sa rançon, et il leur répond qu'il n'y a point de rançon pour les rois; qu'il ne refuse pas de payer celle de ses soldats, mais que sa personne sacrée ne doit être mise à nul prix. Le sultan est frappé de cette  grandeur d'âme, et en passe par où il veut. Avant que de l'élargir, on demande qu'il s'oblige, par un serment solennel, à renoncer à sa religion, s'il manque à sa parole ; et il déclare qu'un roi chrétien ne connaît point d'autre serment que sa parole même, et qu'il ne sait ce que c'est que de mettre sa religion en compromis, sous quelque condition que ce puisse être. Sur cela sa parole seule est acceptée. On lui rapporte, avec effroi, que les propres sujets du sultan viennent de l'assassiner, et que dans une pareille conjoncture tout est à craindre pour lui ; mais il demeure ferme et intrépide. Celui des conjurés qui a fait le coup, lui demande une récompense pour l'avoir délivré de son ennemi ; mais Louis, imitant la piété de David, et sans se mettre en peine du danger où il s'expose, reproche à ce parricide sa perfidie. Or, il n'y avait que la sainteté qui pût le soutenir de la sorte, et lui inspirer ces sentiments d'une droiture et d'une générosité toute royale. D'autres auraient au moins dissimulé : mais lui, jusque dans ses fers, il est libre; et l'esprit de Dieu, qui le possède, l'élève au-dessus de toutes les considérations et de tous les ménagements humains.

Un roi si grand dans l'adversité ne devait pas moins l'être dans la prospérité : aussi, selon le rapport des auteurs contemporains, n'était-il rien de plus magnifique et de plus auguste que la cour de saint Louis; rien de plus pompeux que l'appareil où il se faisait voir aux jours de cérémonie. Ne surpassait-il pas en cela tous les rois ses prédécesseurs, parce qu'il se croyait obligé de représenter en ces occasions la majesté royale dans tout son lustre, et de paraître aux yeux de son peuple comme la vive image de Dieu? Jamais, depuis l'établissement de la monarchie, la France n'avait été si florissante, si abondante, si opulente ; jamais on n'y avait vu les sciences aussi bien cultivées, les lois aussi bien observées, la justice aussi bien rendue, les charges exercées aussi dignement et avec autant d'honneur, le commerce établi aussi sûrement et avec autant de tranquillité. En un mot, jamais le nom français ne s'était trouvé dans un si haut crédit : et d'où venait cela? de la piété de saint Louis, qui, comme roi, se faisait une religion d'appuyer et d'autoriser tout ce qui contribuait à la félicité de son peuple ; persuadé qu'il n'était roi que pour rendre son peuple heureux : c'est cela même qui le rendit si grand dans la conduite et le gouvernement de ses états; jaloux d'y maintenir le bon ordre, il sut se faire obéir, se faire craindre et se faire aimer. Vous savez de quelle manière il ramena les princes ses vassaux aux devoirs de la soumission qui lui était due. Le comte de la Marche avait osé en secouer le joug : vous savez son malheureux sort, et comme il apprit à ses dépens, dans la journée de Taillebourg, quelle était la force de

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saint Louis et ce qu'il pouvait. Le duc de Bretagne se fit le chef d'une autre ligue; vous savez ce qu'il lui en coûta, et combien lui fut inutile la jonction de l'Anglais et sa protection contre la justice de saint Louis. La cour de Rome, par des entreprises nouvelles, voulut donner quelque atteinte aux droits de sa couronne : vous savez avec quelle vigueur saint Louis agit pour les défendre; nous en avons dans son histoire des preuves authentiques : mais, du reste, comment les défendait-il? avec un merveilleux tempérament d'autorité et de piété, c'est-à-dire qu'il soutenait les droits de sa couronne en roi et en fils aîné de l'Eglise : en roi, avec autorité, et en fils aîné de l'Eglise, avec un esprit de religion et de piété; montrant bien qu'en qualité de roi il ne reconnaissait point de supérieur sur la terre, et ne voulait dépendre que de Dieu seul, quoiqu'en qualité de fils aîné de l'Eglise il fût toujours prêt à écouter l'Eglise comme sa mère, et à l'honorer. Jamais roi n'eut des sujets plus souples, ni ne fut mieux obéi : pourquoi? parce que jamais roi n'eut dans un plus haut degré toutes les vertus qui font respecter et estimer les souverains, et qui leur gagnent les cœurs des peuples.

Aussi dans quelle estime était-il, non-seulement parmi ses sujets, mais chez les étrangers ! c'était dans le monde chrétien le pacificateur et le médiateur de tous les différends qui naissaient entre les tôles couronnées : honneur, selon la règle de saint Paul, qu'il ne s'attribuait pas et qu'il ne cherchait pas, mais qui lui était déféré par un libre consentement de tous les princes ses voisins : et sur quoi ce consentement était-il fondé? sur l'opinion qu'ils avaient de sa probité, de son équité, de son incorruptible intégrité; en sorte qu'ils avaient tous recours à lui, comme à un arbitre suprême, dont les jugements étaient pour eux autant d'oracles et d'arrêts définitifs. En effet, le pape et l'empereur Frédéric ont-ils sur leurs droits réciproques des contestations qui les divisent; saint Louis est choisi par l'un et par l'autre, pour en être le juge. Henri, roi d'Angleterre, est-il malcontent de ses sujets, et sur le point de leur faire sentir son indignation et sa vengeance? saint Louis l'apaise; et par ses bons offices, il arrête la guerre civile dont l'Angleterre était menacée. Le duc de Bretagne et le roi de Navarre vivent-ils dans une inimitié mortelle; saint Louis, par un mariage, les réconcilie : un autre que lui, bien loin d'entrer dans ces querelles pour les terminer, les eût fomentées pour en profiter, et c'est ce que lui suggéraient les ministres de son conseil ; mais ce grand roi avait au dedans de lui-même un conseil secret, et ce conseil était sa conscience, qu'il consultait en toutes choses, ou plutôt à laquelle il rapportait tous les autres conseils : conseil d'état, conseil de guerre, conseil de finances, il écoutait tout cela; mais de tout cela il en appelait à ce conseil intérieur où il délibérait seul avec Dieu, et où seul avec Dieu il décidait. Non, non, Seigneur, disait-il, qu'il ne m'arrive jamais de me faire une politique essentiellement opposée à votre Evangile : vous avez dit que bienheureux étaient les pacifiques; malheur à moi, si, renonçant à cette béatitude, je m'employais à souffler le feu de la division et de la guerre ! Peut-être, dans l'idée des enfants du siècle, en serais-je plus fort; mais je ne veux point, ô mon Dieu, d'autre force que celle qui est selon toute la droiture de votre loi ; et peu m'importe que ma conduite soit au gré des sages du monde, pourvu qu'en qualité de pacifique, je sois au nombre de vos enfants. Voilà comment parlait saint Louis; et, dans ce langage, il y avait un fonds de grandeur que le monde même était forcé de reconnaître : mais il ne se contentait pas de parler ainsi ; ce qu'il disait, il le pratiquait. Le pape Grégoire IX lui offre, pour son frère le comte d'Artois, la couronne impériale, après avoir excommunié Frédéric; saint Louis, insensible à son intérêt, mais encore plus incapable de faire servir son intérêt à la passion d'autrui, refuse sans balancer l'offre qui lui est faite; et quoiqu'il eût contre Frédéric de légitimes sujets de plainte, il ne veut ni consentir à sa dégradation, ni avoir part à sa dépouille : il répond au pape qu'il suffit au comte d'Artois d'être son frère et prince de son sang ; que ce seul avantage, joint aux prétentions que lui donne son mérite et sa naissance, valent mieux pour lui que l'empire, dans les circonstances où l'empire lui est présenté; et cette réponse, aussi solide que désintéressée, remplit d'admiration toute l'Europe. L'empereur et le pape même en conçoivent pour saint Louis un profond respect; et désormais saint Louis passe pour l'exemple et le modèle des princes généreux: à quoi est-il redevable de cette gloire? à sa sainteté.

En faut-il davantage, mes chers auditeurs, pour nous détromper aujourd'hui de cette damnable erreur des libertins et des mondains, qu'en s'assujettissant aux règles de la sainteté évangélique, on ne peut jamais réussir

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dans le monde?

Ah! Seigneur, quand cette maxime serait aussi vraie qu'elle est fausse et insoutenable, je ne devrais pas pour cela balancer sur le parti que j'aurais à prendre. Supposé même ce principe, je devrais, sans hésiter, renoncer d'esprit et de cœur à tous les avantages, à tous les succès, à toutes les fortunes du monde. Je dis plus : je devrais compter pour rien tout ce qui s'appelle prudence du monde, sagesse du monde, et même perfection selon le monde, pour m'attacher à la sainteté, qui est le véritable caractère de vos élus. Dans l'impuissance où je serais d'accorder l'un et l'autre ensemble, cette sainteté seule devrait me suffire; et, content de la posséder, je devrais être prêt à fouler aux pieds tout le reste, pour pouvoir dire comme le Sage : Et divitias nihil esse duxi in comparatione illius (1). Mais votre providence, ô mon Dieu, ne nous réduit pas à cette nécessité, et vous n'avez pas mis notre vertu à une si forte épreuve. Ce qui nous rend inexcusables devant vous, c'est qu'au contraire il est certain qu'en nous éloignant des voies de la sainteté, nous nous éloignons de ce qui peut uniquement nous rendre, même selon le monde, solidement parfaits, et dignes de l'estime et de l'approbation des hommes ; c'est qu'en abandonnant la sainteté, nous devenons, dans l'opinion même du monde, des hommes vains, des hommes frivoles, des hommes trompeurs et pleins d'injustice. Il n'y a en effet que la sainteté qui puisse nous donner une solide perfection. Otez la sainteté chrétienne, il n'y a dans le monde qu'apparence de vertu, que dissimulation, que mensonge, qu'illusion et hypocrisie. Que faut-il donc faire pour arriver à cette perfection solide, dans les conditions où nous nous trouvons engagés? Retenez bien ceci, Chrétiens, et que cette instruction soit pour jamais la règle de votre conduite. C'est qu'il faut une bonne fois nous résoudre à imiter l'exemple de saint Louis, et à sanctifier comme lui notre condition par l'esprit de notre religion. Je m'explique. La sainteté a fait de saint Louis un grand roi ; cette même sainteté, dans les divers états de vie que vous savez embrassés fera de vous des hommes sans tache et sans reproche, des hommes au-dessus de toute censure, des hommes d'une réputation que le libertinage respectera. Vous avez dans le monde des emplois à exercer : ayez comme saint Louis de la religion, vous les exercerez avec honneur. Vous avez des affaires à régler, des intérêts à ménager, des différends

1 Sap., VII, 8.

à terminer :

faites tout cela comme saint Louis dans l'esprit d'une exacte religion, Dieu y donnera sa bénédiction. Par là vous vous attirerez non-seulement l'estime, mais la confiance de ceux avec qui Dieu vous a liés. Sans cela, quelque talent que vous ayez d'ailleurs selon le monde, jamais le monde ne fera fond sur vous, ni ne se confiera en vous. Cette morale convient à tous; mais c'est particulièrement à vous, âmes chrétiennes, que je prétends aujourd'hui l'appliquer; à vous que la Providence a choisies pour être élevées dans cette sainte maison (Saint-Cyr) ; à vous que je puis bien appeler les élues de votre sexe, puisque Dieu, par sa miséricorde, vous a prédestinées entre mille autres pour être admises dans ce séjour de la vertu ; c'est à vous, dis-je, que je parle : c'est pour vous que Dieu a excité la piété du plus grand monarque du monde; pour vous que le successeur de saint Louis, et l'héritier de son zèle aussi bien que de sa couronne, a formé l'important dessein de votre établissement; pour vous qu'il a entrepris ce grand ouvrage, qui sera un monument éternel de sa religion, autant que de sa magnificence et de sa gloire. La piété de saint Louis semblait avoir pourvu à tout le reste : le soin de pourvoir à vos personnes était réservé à Louis le Grand. La France était pleine de maisons de charité que saint Louis avait érigées pour cent autres besoins : mais ses vues n'avaient point été à en fonder une où la jeune noblesse de votre sexe trouvât un favorable asile ; et vous le trouvez ici. C'est pour l'accomplissement de cette œuvre inspirée du ciel, que Dieu vous a suscité une seconde mère, à qui vous êtes encore plus redevables qu'à celles dont vous avez reçu la vie ; une mère selon l'esprit, dont la vue pleine de sagesse a été de vous procurer une éducation digne de votre naissance, dont l'attention et le premier soin est de vous former à tout ce qu'il y a dans le christianisme de plus parfait et de plus pur, dont toute la joie est de voir chaque jour en vous les merveilleux fruits d'une si salutaire institution. C'est à vous, encore une fois, que j'ai prétendu faire une application particulière de ce discours, qui se réduit enfin à bien comprendre que vous ne réussirez jamais dans nulle condition du monde, si vous n'y agissez et ne vous y comportez selon les maximes de la piété chrétienne ; que, quelque parti que vous preniez, et à quelque vocation que Dieu vous destine, vous n'y serez jamais ce que vous y devez être, si vous ne travaillez solidement à vous

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sanctifier : voilà en quoi consiste la science des saints, et voilà en quoi doit consister toute la vôtre.

Grand roi, dont nous honorons aujourd'hui l’éminente et magnifique sainteté ; grand saint, dont les vertus et les mérites relèvent si hautement la souveraineté et la majesté, faites, par votre puissante intercession auprès de Dieu, que toutes les personnes qui m'écoutent soient persuadées et touchées des vérités importantes que je viens de leur annoncer. Regardez-nous du haut du ciel, ô saint monarque! et dans cette félicité éternelle que vous possédez, soyez sensible à nos misères : tout indignes que nous sommes de votre secours, ne nous le refusez pas. Jetez les yeux sur cette maison qui vous est dévouée, sur ces vierges qui sont vos filles, et qui, rassemblées dans ce saint lieu, vous invoquent comme leur père. Regardez d'un œil favorable ce royaume que vous avez si sagement gouverné et si tendrement aimé. Si, par la corruption des vices qui s'y sont introduits depuis votre règne, la face vous en paraît défigurée, que cela même soit un motif pour vous intéresser, comme son roi, à le renouveler : si vous y voyez des scandales, aidez-nous à les retrancher. Etendez surtout votre protection sur notre auguste monarque. C'est votre fils, c'est le chef de votre maison, c'est l'imitateur de vos vertus, c'est la vive image de vos héroïques et royales qualités ; car il a comme vous le zèle de Dieu, il est comme vous le protecteur de la vraie religion, le restaurateur des autels, l'exterminateur de l'hérésie. Que n'a-t-il pas fait pour mériter tous ces titres? avec quelle force n'a-t-il pas combattu les ennemis de la foi, et avec quel succès ne les a-t-il pas vaincus? Obtenez-lui les grâces et les lumières dont il a besoin pour achever les grands desseins que Dieu lui inspire; que cet esprit de sainteté qui vous a dirigé dans toutes vos voies, vienne reposer sur lui; qu'il nous anime nous-mêmes, et qu'il nous conduise tous à l'éternité bienheureuse, etc.

SAINT BENOIT

SAINT BENOIT

SERMON POUR LA FÊTE DE SAINT BENOIT

N. B. On a cru devoir placer ici l'essai d'un panégyrique de saint Benoit, que le P. Bourdaloue avait tracé pour une célèbre communauté de religieuses bénédictines, et qui se trouvait à la fin du second volume des Pensées, dans l'édition du P. Bretonneau.

Non est similis illi in legislatoribus.

Entre les législateurs il n'y en a point de semblable à lui. (Livre de Job, chap. XXVI, 22.)

C'est de Dieu même que ces paroles doivent s'entendre dans le sens de l'Ecriture ; et le saint homme Job en parlait ainsi, parce que Dieu est en effet le premier et l'incomparable entre les législateurs. Je sais que Dieu a ce degré d'excellence, en quelque qualité que nous le considérions; mais il faut avouer qu'en qualité de législateur, il a un caractère de perfection qui le rend encore plus inimitable, et qui le distingue plus particulièrement des autres. Car, selon la remarque de saint Grégoire de Nazianze, il est tellement législateur qu'il est en même temps la loi : c'est-à-dire que la loi de Dieu n'est rien autre chose que Dieu même ; et que Dieu, qui donne la loi à tous les êtres créés, est lui-même la première et essentielle loi de toutes les créatures. Caractère propre de la divinité. Caractère fondé sur la nature et la prééminence de l'être de Dieu. Caractère incommunicable à tout autre que lui : et voilà par où lui convient dans toute son étendue ce bel et magnifique éloge : qu'entre les législateurs il n'y en a pas un qui l'égale.

Permettez-moi néanmoins, Mesdames, d'appliquer en quelque manière ce même éloge au grand saint Benoît, dont vous célébrez aujourd'hui la fête. Ce fut un législateur envoyé de Dieu, et suscité dans l'Eglise pour y établir des lois de sainteté et de perfection. Tel est le portrait que l'Eglise nous en a fait elle-même , et c'est sous cette image qu'elle nous l'a représenté en le mettant au rang des saints. Un homme, dit-elle, qui fut le restaurateur de la discipline monastique, presque entièrement ruinée dans l'Occident. Et par où la rétablit-il? Par l'institution de sa règle; de cette règle qui a sanctifié des millions d'âmes, et opéré des effets de grâces que nous ne pouvons assez admirer.

Or, pour expliquer mon dessein, entre les qualités nécessaires à un législateur, il y en a trois principales, la sagesse, l'autorité, et le succès : la sagesse pour disposer la loi,

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l'autorité pour la faire observer , et le succès pour la répandre et lui soumettre un grand nombre de sectateurs. Le législateur doit avoir des lumières et de la prudence, parce qu'il doit ordonner ; il doit avoir de l'autorité et de la force, parce qu'il doit obliger, et il doit avoir du bonheur dans ses entreprises, parce qu'il doit engager les hommes à recevoir sa loi et à l'agréer. C'est sur ce plan, Mesdames, que j'ai formé le panégyrique de votre glorieux patriarche. De tous les instituteurs que la Providence a choisis pour l'établissement des ordres religieux, nul ne fît paraître plus de sagesse dans les mesures qu'il prit pour bien disposer sa règle, et pour attirer sur lui l'esprit de Dieu : premier point. Nul ne témoigna plus de zèle, et n'eut plus d'autorité pour maintenir sa règle et pour la faire pratiquer: second point. Enfin, Dieu ne donne à nul autre plus de succès pour la propagation de sa règle et pour la perpétuer : troisième point. Dans ces trois points, qui partageront ce discours, vous trouverez de quoi vous instruire et de quoi vous édifier, si vous voulez m'honorer de votre attention.

PREMIER POINT.

Les mesures de sagesse que prit saint Benoît pour bien disposer sa règle, et pour attirer sur lui l'esprit de Dieu. Je ne puis mieux sur cela le comparer qu'avec le législateur du peuple Juif. Que fit Moïse pour se préparer à recevoir la loi de Dieu et à la publier? Il fit trois choses. 1° Il se sépara de tout commerce, et se retira sur la montagne de Sinaï, où il demeura quarante jours dans une profonde solitude, éloigné du bruit et de la conversation des hommes. 2° Il observa un jeûne très-exact et très rigoureux, mortifiant sa chair pour épurer son esprit, et pour le rendre plus capable des communications divines. 3° Il y entra dans un entretien familier et continuel avec Dieu, qui se manifesta à lui, qui lui parla au cœur, qui lui découvrit les mystères les plus intimes de sa loi, et tout ce qui appartenait au gouvernement du peuple dont la conduite lui était confiée. Ainsi Dieu appelle saint Benoît. Il le destine à former dans l'Eglise un grand ordre, et à lui tracer une règle propre. Fidèle à sa vocation, que fait ce sage fondateur? Il ne compte point sur lui-même; il ne se laisse point préoccuper des vaines idées d'une philosophie présomptueuse : il comprend que la véritable sagesse de l'homme, surtout en ce qui regarde les œuvres de Dieu, est de se défier

de toute la sagesse humaine, et d'aller d'abord à la source de cette sagesse éternelle que le Père des lumières ne refuse point à ceux qui la demandent, et qui se mettent en état de l'obtenir. Comment en état, et par où? par la retraite, par le jeûne, par la prière.

De là donc il quitte le monde, il sort de la maison paternelle, il renonce à tout, et, dès la première fleur de rage, il se confine dans un désert où il n'a que Dieu qui l'instruise. Ce n'est pas assez : rempli d'une sainte haine de lui-même, il déclare la guerre à tous ses sens. Il jeûne, non point quarante jours, comme Moïse, mais trois ans entiers. Il se porte à des excès de pénitence qui semblent surpasser toutes les forces de la nature, et où il a besoin de toutes celles de la grâce pour le soutenir. Et si vous me demandez pourquoi le jeûne de saint Benoît est plus austère et plus long que celui de Moïse, je vous réponds, avec le vénérable Bède, l'un de ses plus illustres panégyristes, que c'est parce qu'il méditait une loi bien plus parfaite que la loi de Moïse ; je veux dire une règle qui, dans le plus sublime degré, devait contenir toute la perfection de la loi évangélique. Enfin, seul avec Dieu, il ne s'occupe que de Dieu, que de la présence de Dieu, que des grandeurs et des infinis attributs de Dieu. Il prie, et dans sa prière il parle à Dieu, il consulte Dieu, il apprend de Dieu ce qu'il sera bientôt obligé d'enseigner lui-même •' quelle forme de vie il doit prescrire à ses disciples; quelles hautes maximes et quel genre de sainteté il doit leur inspirer; à quelle police spirituelle et extérieure il les doit soumettre; et quel ordre de discipline il doit établir parmi eux. Reprenons encore, s'il vous plaît, et donnons à ceci un nouvel éclaircissement.

1. Il quitte le monde. De quitter le monde, ce ne dut pas être pour saint Benoît un léger effort, ni une médiocre vertu. Il était grand selon le monde ; et en renonçant au monde, il renonçait à de riches prétentions. Mais cette séparation du monde était nécessaire pour l'accomplissement des desseins de Dieu sui lui. Qu'eût-il appris dans le monde ? les maximes du monde, les coutumes, les règles, les lois du monde. Quelle prudence y eût-t-il acquise? une prudence mondaine, cette prudence réprouvée de Dieu. Il n'y avait que le désert où il pût être éclairé d'une sagesse supérieure et toute céleste. C'était là que Dieu devait lui déclarer ses volontés, et lui faire connaître ses voies. C'était là même que, dégagé de toutes les vues humaines et de tous les objets capables

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de le distraire , il devait être plus attentif à la voix de Dieu et qu'il pouvait mieux l'entendre.

2.  Il jeûne, et ce jeûne s'étend à toutes les œuvres de la plus sévère pénitence. C'est un autre Elie : malgré la délicatesse de son corps, il se couvre du vêtement le plus grossier. C'est un autre Jean-Baptiste : on peut dire de lui, comme du saint précurseur, qu'il ne mange ni ne boit (1). Sa demeure, c'est un antre ténébreux et plein d'horreur : on dirait plutôt que c'est un sépulcre, que la demeure d'un homme vivant. Le lit où il repose, c'est la pierre dure. Et s'accorde-t-il même quelque repos, ou du moins ne regrette-t-il pas le peu de repos qu'il est forcé d'accorder à ses sens, et à quoi la nature malgré lui l'assujettit? Quelle vie! quelle mortification ! quelle abnégation de soi-même ! Et pourquoi? afin que tous les appétits sensuels étant réprimés et comme éteints, nul sentiment naturel, nulle inclination, nulle passion ne pût troubler les opérations de l'âme , ni l'empêcher d'apercevoir les rayons de ce soleil de justice d'où lui devaient venir les plus pures et les plus sublimes connaissances. Sans cela, dit saint Basile, le jeûne et tout ce qui l'accompagne , Moïse n'eût osé approcher de cette nuée lumineuse où le Seigneur lui apparut. Aussi est-ce le jeûne , poursuit le même Père , qui élève l'esprit, qui suggère les bons conseils, qui donne la sagesse aux législateurs.

3.  Il prie. N'entreprenons point de le suivre jusque dans le sein de la Divinité, où par le secours de l'oraison il va s'animer et se perdre. Que dis-je, se perdre? Jamais te disciple bien-aimé, saint Jean , ne pénétra plus avant dans les secrets de la sagesse divine , qu'après s'être paisiblement endormi sur la poitrine de Jésus-Christ ; et qui peut dire tout ce que l'esprit de vérité dictait intérieurement à notre saint solitaire, dans le doux et mystérieux sommeil d'une profonde contemplation? C'était là son école , et il ne lui fallait point d'autre maître que vous, Seigneur ; il n'en voulait point d'autre. Sages du siècle, faux savants, taisez-vous ; ou si, pour flatter votre orgueil, vous faites en de longs et vains discours le pompeux étalage de cette science profane dont vous êtes adorateurs, parlez tant qu'il vous plaira : ce n'est point à vous que Benoît aura recours, ce ne sont point vos leçons qu'il prendra. Aux pieds du crucifix où il se prosterne, à la vue du ciel où il tend incessamment et affectueusement les bras, dans une union étroite avec le Dieu

1 Neque manducans, neque bibens. (Matth., XI,

18.)

qu'il adore et à qui il ouvre son cœur, il en apprendra plus mille fois qu'au milieu de tous les philosophes et dans les plus fameuses académies.

Voilà, Mesdames, quels furent les principes qui donnèrent naissance à votre règle, à cette règle marquée, selon l'expression de saint Grégoire, d'un caractère singulier de sagesse et de discrétion ; à cette règle, ni trop courte ni trop étendue, ni trop vague ni trop détaillée, ni trop rigide ni trop indulgente ; à cette règle qui, par le plus juste tempérament, mortifie tellement la nature qu'elle ne l'accable point, et la ménage aussi de telle sorte qu'elle ne la flatte point ; qui s'accommode à tous les âges et à toutes les dispositions, aux faibles et aux forts, aux sains et aux malades, aux jeunes et aux vieux, à l'un et à l'autre sexe, à cette règle que les conciles ont approuvée et confirmée, que les instituteurs des siècles suivants ont étudiée comme un excellent modèle , et dont ils ont profité pour le gouvernement des saintes sociétés qu'ils avaient à conduire. Voilà, dis-je, Mesdames, comment elle fut originairement conçue , et voulez-vous en prendre vous-mêmes l'esprit, la voulez-vous former et maintenir dans vous, ce ne peut être , avec la grâce d'en haut, que par les mêmes moyens, je veux dire que par la fuite du monde, que par la sévérité de la pénitence, que par l'exercice de l'oraison.

Fuite du monde. Car l'esprit de votre règle est un esprit de retraite ; et il en est de cet esprit comme de ces essences précieuses, qui ne peuvent se conserver et qui s'évaporent dès qu'on les produit au jour. Vous savez ce que disait cet homme si intérieur et si versé dans la vie spirituelle et religieuse : Toutes les fois que je me suis mêlé dans les conversations des hommes, j'en suis sorti moins homme et plus imparfait que je n'y étais entré (1). Ah ! Mesdames , la belle parole, et qu'elle contient un grand sens ! Si pour converser avec les hommes on en devient moins homme , à plus forte raison en devient-on moins chrétien, moins religieux , moins régulier, moins fervent, et, dans votre état, moins rempli de l'esprit de saint Benoît. J'en parle avec d'autant plus d'assurance et plus de consolation, que c'est en présence d'une communauté où cet esprit de solitude n'a pas reçu jusqu'à présent l'atteinte la plus légère de la part du monde.

Austérité de la pénitence. Il y a dans nous

1 Quoties inter homines fui,  minor homo redit. (Imit. Christ.)

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deux lois toutes contraires ; la loi de l'esprit, et la loi du péché, qui est celle des sens. Afin donc que l'esprit prévale, afin que dégagé de tout obstacle, il puisse agir dans une pleine liberté, il faut que les sens soient soumis, et ils ne le peuvent être que par la mortification et la pénitence. C'est à quoi, Mesdames, il n'est pas besoin que je vous exhorte. S'il y avait quelque chose à corriger sur cela parmi vous, ce serait plutôt un saint excès dans le retranchement des commodités et des aises de la vie. Excès, il est vrai, qui doit être réduit à de justes bornes ; mais, du reste, excès plus louable que toute la prudence de la chair et ses faux ménagements, excès où porte cette sainte folie de la croix, dont le grand Apôtre se glorifiait ; excès, dit saint Bernard, qui, par l'affaiblissement volontaire du corps, élève l'esprit à la véritable sagesse, et fait la sanctification de l'âme.

Exercice de l'oraison. En est-il un plus propre de la retraite, et, par conséquent, plus conforme à la règle que vous avez embrassée? Moins vous traitez avec le monde, plus devez-vous traiter avec Dieu ; car ce n'est que pour traiter plus librement, plus assidûment, plus familièrement avec Dieu, que vous vous êtes retirées du monde. Dans la voie où vous marchez , toute droite qu'elle est, il peut y avoir pour vous des écueils à éviter, des égarements à craindre, des chutes, des décadences, des relâchements à prévenir. De prétendre trouver dans vous-mêmes les règles de votre conduite, les vues, les secours nécessaires, ce serait une présomption et une illusion. Il faut donc aller plus haut ; il faut vous dégager de vous-mêmes, il faut chercher ailleurs que dans vous-mêmes , et cela par une fréquente prière. La prière vous approchera de Dieu ; et plus vous approcherez de Dieu , plus vous participerez à ce don de sagesse qu'eut en partage votre bienheureux Père , et qui fut particulièrement en lui le fruit de l'oraison.

DEUXIÈME POINT.

Autorité de saint Benoît pour accréditer et faire observer sa règle. Il sort de sa grotte ; il descend de la montagne comme Moïse, portant les tables de la loi, c'est-à-dire sa règle qu'il a concertée avec Dieu , et qu'il vient publier au monde. Plein de zèle , il parle , il sollicite , il presse : mais, aussi bien que Moïse, il ne trouve d'abord que des sujets rebelles et indociles, que des cœurs durs et intraitables, que des esprits farouches et grossiers, que des hommes légers qui l'écoutent, qui se rangent sous sa discipline , qui le reconnaissent pour leur maître ; mais qui bientôt, ennemis du joug, se soulèvent, se tournent contre leur législateur, et osent même attenter sur sa personne.

Que fera-t-il? Dieu l'appelle ailleurs, et il y va. Le mont Cassin était le lieu marqué par la Providence, où la règle de saint Benoît devait paraître dans le plus grand éclat. Changement admirable de la droite du Très-Haut. Que vos conseils, ô mon Dieu, sont incompréhensibles! qu'ils sont profonds et adorables! Qu'était-ce que cette fameuse montagne? Le siège de l'impiété, où les peuples prosternés devant l'idole d'Apollon lui présentaient de l'encens et l'adoraient. Mais c'est là même que le nouveau législateur établit la règle qu'il apporte. L'idole est renversée, brisée, foulée aux pieds. La nouvelle règle est reçue, pratiquée, autorisée. Comment saint Benoît l'autorise-t-il? 1° Par ses exemples ; 2° par ses miracles.

1. Par ses exemples. Ce qu'il fait pratiquer à ses disciples, il commence par le pratiquer lui-même. Voulez-vous, disait saint Grégoire, pape, un abrégé de la règle de saint Benoît, considérez sa vie ; et voulez-vous, ajoutait le même souverain pontife, un précis de la vie de saint Benoît, considérez sa règle. L'une est une parfaite expression de l'autre. Car ce grand saint, cet homme de Dieu, ne vivait point autrement qu'il enseignait, ni n'enseignait point autrement qu'il vivait. Voilà où consistait tout le secret de son gouvernement. Il faisait, et il ordonnait. D'ordonner et de ne pas faire, il eût cru être prévaricateur ; de faire et de ne point ordonner selon qu'il le fallait, il eût manqué au devoir de législateur. Il disait à ses disciples : Soyez humbles, soyez petits à vos yeux; mais en même temps il cherchait en tout à s'humilier lui-même, et donnait tous les témoignages d'un parfait mépris de lui-même. Il leur disait : Cédez sans peine, et ne contestez avec personne ; mais en même temps il abandonnait lui-même un monastère déjà bâti et pourvu de tout, afin de céder à la violence d'un prêtre qui le traversait, quoiqu'il lui fût aisé d'en avoir justice , et de le réduire à la raison par les voies ordinaires et les. plus légitimes. Il leur disait : Aimez le prochain, aimez jusqu'à vos ennemis les plus déclarés; mais en même temps lorsqu'il apprit lui-même la fin malheureuse de cet ecclésiastique qui s'était porté contre lui à de si étranges extrémités, il en fut pénétré de douleur , et il le pleura, comme s'il eût perdu l'ami le plus

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cher et le plus fidèle. Mes Frères, leur disait-il, exercez la charité envers les pauvres , et faites-vous pauvres pour eux; mais en même temps il se retranchait lui-même jusqu'au nécessaire, il faisait distribuer à des troupes de mendiants toutes les provisions de sa maison, et ne se réservait d'autre ressource que la Providence. Ainsi du reste. Il n'est donc point étonnant que ses paroles fussent si efficaces, puisqu'elles étaient si bien soutenues par ses œuvres. C'était assez de le voir agir : ses exemples faisaient évanouir tous les prétextes, applanissaient toutes les difficultés, confondaient la paresse des uns, excitaient la ferveur des autres, affermissaient la règle, et la maintenaient dans toute sa vigueur.

2. Par ses miracles. Ils furent éclatants et fréquents. Or, qu'était-ce que tant de prodiges divinement opérés par le ministère de saint Benoît ? C'étaient comme autant de témoignages que Dieu rendait à sa règle, comme autant de sceaux dont Dieu la scellait et la confirmait , comme autant de voix par où Dieu disait aux disciples du saint abbé : Voilà mon serviteur que j'ai choisi, voilà le législateur et le maître que je vous ai donné ; écoutez-le , et obéissez-lui ; il est revêtu de mon pouvoir ; et si vous en doutez, les merveilles que j'opère par lui doivent vous en convaincre.

Aussi, Mesdames, prenez garde , s'il vous plaît, à une remarque bien particulière et bien importante touchant les miracles de votre glorieux fondateur. Elle est de l'abbé Godefroy, l'une des grandes lumières de l'ordre de saint Benoît. Car de même que Moïse ne fit jamais de miracles que pour autoriser la loi de Dieu ; de même qu'à la naissance de l'Eglise, les apôtres ne firent des miracles que pour établir la foi qu'ils annonçaient ; de même saint Benoît n'en fit-il aucun, ou presque aucun, que pour donner du poids à sa règle et pour l'appuyer. Il fait marcher un de ses disciples sur les eaux, il fait sortir du sein de la terre une fontaine , il multiplie les pains, il chasse les démons et délivre les possédés , il ressuscite un mort, il connaît les secrets des cœurs et les révèle, il prévoit l'avenir et le prédit : tout cela, et bien des faits que je passe, tout cela , dis-je, pourquoi? afin de faire valoir et de relever tantôt la règle de l'obéissance, tantôt celle de l'humilité, ou celle de la charité, ou celle de la tempérance et de la sobriété , ou celle de la confiance en Dieu , ou celle de la solitude et de la clôture, ou quelque autre. De là cette autorité avec laquelle saint Benoît donnait ses ordres, et de là même cette soumission avec laquelle ses ordres étaient reçus et suivis. Ce n'était point par la multitude des paroles, par la sévérité des menaces, par la rigueur des châtiments, par des airs impérieux , qu'il se faisait obéir. Tout en lui ne respirait que douceur, que bonté, que miséricorde : mais puissant en œuvres, et d'ailleurs le premier à toutes les observances , il y engageait encore plus ses frères par l'édification de ses exemples, que par l'éclat de ses miracles.

Edification, Mesdames, que vous vous devez vous-mêmes les unes aux autres. Edification d'une extrême importance pour le soutien de la règle que vous professez. Car vous êtes toutes intéressées à la maintenir autant qu'il est en votre pouvoir : et si vous n'avez pas pour cela le don des miracles, il ne tient qu'à vous, parla grâce du Seigneur, de vous procurer mutuellement le secours du bon exemple. Rien de plus fort que l'exemple pour toucher les cœurs et pour les gagner. Il ne faut quelquefois, dans une communauté religieuse, qu'une fille exemplaire pour y entretenir la régularité, la piété, toutes les vertus. On la voit, on est témoin de ses actions, on ne peut lui refuser l'estime qui lui est due, et chacune entend au fond de l'âme une voix secrète qui lui dit : Pourquoi ne feriez-vous pas ce que celle-ci fait ? ne le pouvez-vous pas? ne le devez-vous pas? Ce reproche pique , réveille, encourage. Mais , par un effet tout contraire , souvent ne faut-il qu'une fille qui s'émancipe de ses devoirs et qui se dérange, pour déranger toute une maison. Point de contagion plus prompte à se communiquer que le mauvais exemple. Il répand même d'autant plus vite son venin, qu'il est secondé par le penchant de la nature corrompue, qui d'elle-même tend toujours vers le relâchement. On ne l'a que trop vu de fois : mais , par une bénédiction particulière du ciel, vous ne le vîtes jamais parmi vous , Mesdames , et vous ne l'y verrez point. Le précieux dépôt que votre père vous a transmis, vous le conservez; ce qu'il a commencé et ce qui lui coûta tant de soins, vous le perpétuerez; cette règle dont vous avez hérité, ne perdra rien entre vos mains de sa perfection et de sa force. Elle vivra dans vous, et vous-mêmes vous vivrez par elle.

TROISIÈME  POINT.

Succès de saint Benoît dans la propagation de sa règle. A en juger par l'événement, on peut dire que Moïse, le premier des législateurs, a été peut-être le moins heureux dans

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la promulgation de sa loi. Quelque excellente et quelque divine que fut cette loi, il ne la fit recevoir que dans une petite contrée de la terre, qui fut la Palestine ; et que par un seul peuple, qui fut le peuple juif. Toutes les autres nations la rejetèrent avec mépris ; et si nous en croyons les profanes de ces temps-là, judaïser, c'est-à-dire embrasser la foi des Juifs et l'observer, c'était une honte et un opprobre parmi les Gentils. Mais il en est allé tout autrement à l'égard du glorieux patriarche que nous honorons en ce jour. De la manière dont sa règle s'est répandue dans le monde, nous pouvons bien encore ici reprendre les paroles de mon texte, et conclure qu'entre tous les législateurs il n'a point eu d'égal : pourquoi ? parce que jamais il n'y en eut aucun dont la loi ait fait des progrès plus admirables, aucun dont l'institut ait été plus universellement suivi, aucun qui, sous une même règle, ait rassemblé plus de sujets et en ait formé un corps plus étendu et plus nombreux.

Saint Augustin disait, et avec raison, que rétablissement de la loi évangélique, dans les circonstances que chacun sait, et par des hommes tels que les apôtres, était un des plus grands miracles de la Providence. C'est ainsi que tous les Pères en ont parlé : et sans vouloir user de comparaison , j'oserais presque ajouter que la propagation de la règle de saint Benoît fut comme une suite de ce miracle, comme une continuation de ce miracle, comme une extension de ce miracle. Et en effet, quel prodige , qu'une règle austère , sans l'être toutefois au delà des bornes, et dans un excès insoutenable à l'infirmité humaine ; qu'une règle qui combat tous les sens et qui contredit toutes les inclinations de la chair; qu'une règle qui, par un divorce entier, sépare du monde, et prive de tous les agréments que peut avoir le commerce du monde; qu'une règle de pénitence, d'abstinence, de silence; que cette règle, dès sa première origine, se soit accrue presque à l'infini ! que partout, et du consentement le plus général, elle ait été applaudie, embrassée, acceptée ! que de toutes les conditions, depuis les plus relevées ou par la noblesse du sang ou par l'éclat des dignités, depuis même les princes et les potentats, elle ait formé une multitude innombrable de religieux ! Encore une fois, ne faut-il pas reconnaître que le doigt de Dieu était là ?

Voulez-vous donc, Mesdames, une juste idée des bénédictions dont le ciel combla votre saint instituteur ? Rappelez le souvenir d'Abraham. Dieu dit à ce patriarche de l'ancienne loi : Quittez votre pays, votre famille, la maison de votre père, et retirez-vous dans la terre que je vous montrerai (1). Ce ne sera pas en vain que vous obéirez au commandement que je vous fais : car, poursuivit le Seigneur, je ferai sortir de vous un grand peuple ; je rendrai votre nom célèbre, et vous serez béni (2). Voilà comment Dieu parlait. Or, de toutes ces paroles y en a-t-il une qui ne convienne parfaitement à saint Benoît, et qui ne se soit accomplie dans sa personne? Nous l'avons vu, fidèle à la grâce qui l'inspirait, s'arracher d'entre les bras de ses proches, rompre tous les liens du sang et de la nature, sacrifier de grandes espérances, et se dépouiller de tous ses droits à d'amples héritages. Vous le vîtes, Seigneur, dans les ombres d'une affreuse caverne où votre divine vocation l'avait conduit, s'ensevelir tout vivant, y demeurer obscur, inconnu, parmi les bêtes farouches, et sans nulle consolation humaine. Mais de là enfin comment le vit-on sortir ? Comme l'astre du jour, lorsque, perçant un nuage épais qui l'enveloppait, il sort plus lumineux que jamais, et se montre dans toute sa splendeur. Quel concours auprès de ce nouveau patriarche, dès qu'il a levé, pour ainsi dire, l'étendard de sa règle ! On accourt à lui de toute part, on y vient en foule. Ce n'est point par une ferveur passagère : elle se soutient, et d'année en année c'est toujours le même feu. Des rois descendent du trône, et ne croient pas se dégrader en déposant l'autorité souveraine, et se rangeant sous l'obéissance du saint législateur. De son école et d'entre ses disciples, combien fournit-il à l'Eglise de prélats, remplis de son esprit et dressés par ses leçons ? combien de pontifes au siège apostolique ; et au ciel, combien de saints couronnés dans la gloire et révérés sur la terre ?

Tout ceci est grand, Mesdames; mais sans m'y arrêter davantage, ni le mettre dans tout son lustre, je conclus par une courte instruction qui me paraît importante, et qui vous le paraîtra comme à moi. Car, si le père honore les enfants, c'est aux enfants, par un devoir indispensable et par un retour bien légitime, d'honorer le père. Vous êtes filles de saint Benoît : qualité dont il vous est permis de vous glorifier ; mais comment? Vous me le demandez, et je ne puis mieux sur cela vous répondre que par la belle morale de saint Paul instruisant les Juifs, qui furent le peuple de Dieu.

1 Genes., XII, 1. — 2 Erisque benedictus. (Genes., XII,

2.)

Mes Frères, leur disait l'Apôtre, vous êtes tous les descendants d'Israël : mais il ne s'ensuit pas que vous soyez tous Israélites. Vous ne l'êtes ni ne pouvez l'être qu'autant que vous agissez, que vous parlez, que vous pensez en Israélites (1). Vous tirez tous d'Abraham votre origine, reprenait le même apôtre : mais ce n'est pas une conséquence que vous soyez tous enfants d'Abraham : car il n'y a de vrais enfants d'Abraham, que ceux qui imitent la foi de ce père des croyants. L'application, Mesdames, se présente d'abord, et chacune peut se la faire aisément à soi-même. Fille de saint Benoît selon l'habit et selon le nom, le suis-je en effet et dans la pratique ? Et si je ne le suis dans la pratique et en effet, quel avantage serait-ce pour moi de l'être et selon le nom et selon l'habit? Or, je ne le serai jamais en effet, ni jamais ne pourrai l'être, qu'autant que je serai animée du même zèle que saint Benoît pour mon avancement et ma perfection ; qu'autant que je pratiquerai les mêmes vertus,

1 Non omnes qui ex Israël sunt, ii sunt Israelitœ, neque qui semen sunt Abrahœ, omnes filii. (Rom., IX, 7.)

ou que je travaillerai à les acquérir, qu'autant que j'aurai la même charité dans le cœur, la même humilité dans l'esprit, la même soumission dans les sentiments, la même fidélité dans tous les exercices qui me sont ordonnés par la règle. Hé ! que m'importe qu'elle soit si sainte, cette règle, et si sanctifiante par la grâce qu'il a plu à Dieu d'y attacher, si elle ne me sanctifie pas, ou si je ne me sanctifie pas avec elle ? Que m'importe qu'elle ait eu dans les autres de si grands succès, si elle ne les a pas dans moi? Solide considération, Mesdames, que je n'ai pas craint de vous mettre devant les yeux, tout persuadé que je suis du bon ordre et de la régularité qui règnent dans cette maison. Puissiez-vous ne déchoir jamais de l'heureux état où le Seigneur, par une protection toute spéciale, vous a conservées jusques à ce jour! Que l'esprit de religion, et d'une religion pure, vous éclaire toujours, vous dirige toujours, vous conduise toujours, et qu'il nous fasse enfin parvenir au terme où votre saint instituteur vous a précédées, et où vous aspirez après lui.

FIN  DES PANEGYRIQUES.

ÉTAT RELIGIEUX I

ÉTAT RELIGIEUX I

SERMONS POUR DES VÊTURES

ET DES PROFESSIONS RELIGIEUSES.

PREMIER SERMON SUR L'ÉTAT RELIGIEUX. LE TRÉSOR CACHÉ DANS LA RELIGION.

ANALYSE.

Sujet. Le royaume des cieux est semblable à un trésor enterré dans un champ; l’homme qui l'a trouvé et caché; et, transporté de joie, il va vendre tout ce qu'il possède, et achète ce champ.

Quel est ce trésor, et où est-il caché, si ce n'est dans l'état religieux ?

Division. Le trésor dont il est ici parlé, c'est le parfait christianisme. Or, voici les trois avantages de l'âme religieuse : c'est qu'en quittant le monde et se consacrant à la religion, elle trouve parfaitement le christianisme, invenit : première partie ; c'est qu'embrassant une vie cachée, elle le met en sûreté, abscondit: deuxième partie ; et c'est que, ne se réservant rien, elle l'achète au prix de toutes choses, et vendit universa quœ habet, et emit: troisième partie.

Première partie. Premier avantage de l'âme religieuse, c'est qu'en quittant le monde et se consacrant à la religion, elle trouve parfaitement le christianisme : invenit. Le christianisme pur et sans tache ne se trouve point dans le monde ; mais on le trouve dans l'état religieux : car c'est là qu'on trouve des communautés d'âmes élues, qui, vivant dans la chair, comme parle l'Apôtre, ne vivent point selon la chair; d'âmes innocentes et tout ensemble pénitentes; de saintes vierges qui usent de ce monde comme n'en usant point, qui sont crucifiées au monde, et à qui le monde est crucifié. Tout cela nous parait grand et au-dessus de l'homme, mais tout cela est nécessaire pour le vrai christianisme.

Hors de la religion ce trésor ne se trouve que rarement, ou même, à prendre le monde dans le sens de l'Ecriture, ne s'y trouve point du tout. Car tout ce qui est dans le monde est ou concupiscence de la chair, ou concupiscence des yeux, ou orgueil de la vie.

En effet, en quoi consiste ce christianisme qui est par excellence le don de Dieu? Dans la béatitude de la pauvreté, dans la gloire de l'humilité, dans le goût et l'attrait de l'austérité. Or, voilà ce que le monde ne connaît point. Dans le monde il y a des pauvres, mais qui s'estiment malheureux de l'être. Dans le monde on voit des hommes humiliés, mais qui ont en horreur l'humiliation. Dans le monde on souffre, mais on est au désespoir de souffrir. Il n'y a que dans la religion où l'on trouve des pauvres qui se font un bonheur de leur pauvreté ; il n'y a que dans la religion où l'on se glorifie d'être obscur et humilié ; il n'y a que dans la religion où l'on souffre avec joie, et où l'on se fasse un plaisir d'être mortifié.

Deuxième partie. Second avantage de l'âme religieuse, c'est qu'embrassant la vie religieuse, elle met en sûreté ce trésor du christianisme qu'elle a trouvé : abscondit. La retraite religieuse est pour elle un préservatif, 1° contre la corruption du monde, 2° contre les railleries et la censure du monde, 3° contre les vaines complaisances et la fausse gloire du monde.

1° Préservatif contre la corruption du monde. Car l'âme religieuse s'étant séparée du monde, elle est à couvert de la dissipation du monde, de ses attraits, de ses exemples, de ses lois, de ses usages ; et, au lieu que le monde corrompt pour les mondains les choses mêmes les plus indifférentes, la religion sanctifie tout.

2° Préservatif contre les railleries et la censure du monde. Il y a des âmes dans le monde qui voudraient servir Dieu, mais le respect humain les arrête : au lieu que l'âme religieuse est indépendante des jugements du monde, et que la censure même du monde serait pour elle une raison de s'attacher à son devoir; car le monde ne censure les religieux qu'autant qu'il les voit s'écarter de leur profession.

3° Préservatif contre les vaines complaisances et la fausse gloire du monde. Qu'un chrétien du monde fasse la moindre partie de ce que fait une âme religieuse, on l'exalte, on le canonise, et les louanges qu'il reçoit sont une dangereuse tentation pou lui : mais dans la religion la vie parfaite est une vie ordinaire, et par conséquent à l'abri de toutes les atteintes d'une vanité secrète.

Troisième partie. Troisième avantage de l'âme religieuse, c'est qu'elle donne tout pour posséder ce précieux trésor du christianisme : Vendit universa quœ habet, et émit. On voudrait être chrétien dans le monde; mais en même temps on voudrait qu'il n'en coûtât rien. Dans la religion, on sacrifie tout pour cela, et l'on se dépouille de tout. Belles paroles dans le monde prétendu chrétien, belles apparences de réforme : mais dans la pratique, oisiveté, mollesse, amour-propre. Dans la religion, exercices pénibles, jeûnes, veilles, silence, pauvreté, offices divins, etc.

Dans le monde on professe le christianisme ; mais en même temps on fait dans le monde sa volonté, et on veut toujours lu faire. Dans la religion on y renonce; et n'est-ce pas le plus grand de tous les sacrifices? La plupart des vertus du monde sont des vertus païennes : dans la religion ce sont des vertus vraiment chrétiennes. Erreur de Luther, lorsqu'il osa avancer que les vœux de la religion n'ajoutaient rien à la sainteté du baptême, et qu'un simple chrétien donnait autant à Dieu qu'un religieux.

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Simile est regnum cœlorum thesauro abscondito in agro, quem qui invertit homo abscondit ; et prœ gaudio illius vadit, et vendit universa quœ habet, et emit agrum illum.

Le royaume des cieux est semblable à un trésor enterré dans un champ : l'homme qui l'a trouvé le cache, et transporté de joie, il va vendre tout ce qu'il possède, et achète ce champ. (Saint Matthieu, chap. XIII, 44.)

C'est une des similitudes dont Jésus-Christ se servait pour expliquer le mystère du royaume de Dieu. Vous le comprenez parfaitement, âmes religieuses, qui, élevées dans l'école de -ce divin Maître, êtes ses fidèles disciples aussi bien que ses saintes épouses ; et je puis vous appliquer aujourd'hui ce qu'il ajoutait en parlant à ses apôtres : Vobis datum est nosse mysterium regni Dei, cœteris autem in parabolis (1); Pour vous, qui êtes spirituelles et éclairées, il vous a été donné de discerner et de connaître ce royaume mystérieux , que les justes par la loi possèdent dès maintenant sur la terre. Telle est la grâce de votre état, et tel est le fruit de ces profondes méditations dont vous vous occupez si utilement et si saintement dans la religion : Vobis datum est. Mais pour les autres qui sont grossières et aveugles dans les choses de Dieu, c'est-à-dire pour les mondains, ce royaume ne leur est proposé qu'en paraboles, et ils n'en ont par là qu'une idée confuse, si le prédicateur de l'Evangile ne leur en découvre le secret. Permettez-moi donc de m'accommoder à leur disposition ; et puisqu'on vertu de mon ministère je suis redevable à tous, souffrez, mes chers sœurs, que joignant à votre édification particulière l'instruction générale des chrétiens du siècle, qui ne sont ici assemblés que pour profiter de votre exemple, je leur fasse entendre, sous la parabole du trésor caché, ce qu'il y a de plus important dans ce royaume de Dieu, dont le Sauveur du monde nous a fait lui-même de si excellentes leçons. L'illustre vierge qui fait le sujet de cette cérémonie, et qui, par un acte héroïque de sa piété, va se dévouer pour jamais à Dieu, sera la preuve sensible et vivante de tout ce que j'avancerai. Comme elle est déjà toute pénétrée des lumières du ciel, et qu'après les saints exercices qu'elle a si dignement soutenus, nous n'avons rien pour elle à désirer, sinon qu'elle persévère dans la ferveur où nous la voyons, sans m'arrêtera l'instruire, c'est vous, hommes du siècle qui m'écoutez, que j'instruirai par elle. Par elle vous connaîtrez la nature de ce trésor, à quoi le royaume des cieux est comparé ; par elle vous apprendrez où on le trouve; comment on le conserve, et à quel prix il

1 Luc, VIII, 10.

mérite d'être acheté. Nous avons besoin des grâces du Saint-Esprit, et, pour les obtenir, nous nous adressons à vous, glorieuse Mère de mon Dieu, et nous vous disons : Ave, Maria.

A prendre dans les vues de Jésus-Christ la parabole que je viens de vous proposer, quel en est le sens? Ce royaume de Dieu, semblable à un trésor, selon la pensée des Pères de l'Eglise, et en particulier de saint Jérôme, c'est le christianisme, où Dieu, par sa miséricorde, nous a appelés, et où sont renfermées pour nous toutes les richesses de sa grâce : Simile est regnum cœlorum thesauro. L'homme heureux et prédestiné dont parle le Sauveur du monde n'est autre que celui même qui a trouvé ce trésor : Quem qui invenit homo ; qui a su le mettre à couvert : Abscondit ; et qui s'est dépouillé de tout pour l'acquérir : Et vendit universa quœ habet, et emit. Trois choses distinctement marquées dans l'Evangile, et qui vont faire le partage de ce discours; car voici tout mon dessein. Le christianisme que nous professons, et dont selon Dieu nous nous glorifions, est en effet notre trésor : mais ce trésor, avouons-le, mes chers auditeurs, ne se trouve que rarement et difficilement dans le monde ; mais ce trésor est infiniment exposé, et court grand risque dans le monde ; mais à en juger par la conduite de la plupart des hommes, on voudrait qu'il n'en coûtât rien, ou du moins qu'il en coûtât peu pour avoir ce trésor dans le monde. Au contraire , on trouve infailliblement et sans peine ce trésor dans la religion ; on met en assurance et hors de danger ce trésor dans la religion ; et on ne ménage rien, ou plutôt on sacrifie tout, pour posséder ce trésor dans la religion. Trois oppositions entre la religion et le monde, que je vais développer, et d'où nous concilierons que c'est donc évidemment et à la lettre, dans l'âme religieuse, que s'accomplit la parabole du trésor caché : pourquoi? parce qu'elle a les trois avantages que demande le Fils de Dieu, et qui sont pour cela requis : je veux dire, parce qu'en quittant le monde et se consacrant à la religion, elle trouve parfaitement le Christianisme : Invenit; qu'embrassant une vie cachée , elle le met en sûreté : Abscondit; et que. ne se réservant rien , elle l'achète au prix de toutes choses : Et vendit universa quœ habet, et emit. Avantage, encore une fois, où consiste, par rapport à ce trésor, son bonheur, sa sagesse, son courage. Son  bonheur, en ce qu'elle le

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trouve ; sa sagesse, en ce qu'elle le cache ; son courage, en ce qu'elle abandonne tout, jusqu'à se livrer elle-même pour l'acheter. Voilà, généreuse épouse de Jésus-Christ, les trois prérogatives essentielles de votre vocation, et de quoi j'ai à vous féliciter : voilà, hommes du siècle, par où j'entreprends, ou de vous convertir, ou de vous confondre, si vous me donnez une favorable attention.

PREMIÈRE PARTIE.

C'est par une inspiration particulière de Dieu que Job parlait autrefois, quand il interrogeait toute la nature pour savoir où était la sagesse, et en quel lieu de l'univers on la pouvait trouver : Sapientia ubi invenitur (1) ? Et c'est par le même esprit que ce saint homme, après avoir inutilement cherché une chose si précieuse et si rare, faisait répondre les éléments, la mer et la terre, qu'elle n'était point chez eux ni avec eux : Abyssus dicit : Non est in me; et mare loquitur: Non est mecum (2). Il voulait, dit saint Grégoire, pape , nous déclarer par là que la corruption générale où était le monde dès lors, et où il est encore plus aujourd'hui, en avait banni la sagesse ; qu'il n'en restait plus sur la terre aucun vestige ; que , depuis que les hommes s'étaient égarés en suivant les routes trompeuses de leurs passions criminelles, ils avaient perdu cette sagesse de  vue; qu'à peine désormais la connaissaient-ils ; qu'ils se souvenaient peut-être  d'en avoir ouï parler, mais que, dans l'état de perdition et de mort où le péché les avait réduits, ils ne s'en souvenaient qu'à leur confusion : Perditio et mors dixerunt : Auribus audivimus famam ejus (3) ; en un mot, qu'il n'y avait que Dieu qui sût où habitait cette sagesse ; mais qu'absolument il fallait sortir du monde pour la trouver, et pour en découvrir les voies : Deus intelligit viam ejus, et ipse novit locum illius (4) C'est ainsi que s'en expliquait ce juste de l'ancien Testament, qui, n'étant ni juif ni chrétien, ne laissait pas d'être inspiré de Dieu, pour donner aux Juifs et aux chrétiens les plus vives idées de la religion. Or, permettez-moi de faire l'application de tout ceci au sujet que je traite ; elle vous paraîtra naturelle, et même touchante : car la foi nous apprend que le christianisme est la véritable sagesse ; cette sagesse cachée, comme parle l'Apôtre dans le mystère de l'humilité d'un Dieu : Sapientiam in mysterio quœ abscondita est (5) ; cette sagesse que nul des mondains

1 Job, XXVIII, 12. — 2 Ibid., 14.—  3 Ibid., 22.—4 Ibid., 23. —  5 1 Cor., II, 7.

n'a connue , et qu'il est néanmoins si important et si nécessaire de connaître : Quam nemo principum hujus sœculi cognovit (1) ; cette sagesse dont Jésus-Christ est l'auteur, et en comparaison de laquelle toute la sagesse du monde n'est que folie : voilà, dis-je, le trésor que la foi nous présente, et qui peut seul nous enrichir. C'est le christianisme pris dans la pureté de ses principes et dans la perfection de son être.

Mais où le trouve-t-on maintenant, ce christianisme pur et sans tache, ce christianisme tel qu'il a paru dans son établissement, et que les païens mêmes ont révéré ; où le trouve-t-on ?  Ubi invenitur ?

Interrogeons, non plus comme Job, la mer et les éléments, mais toutes les conditions du siècle. Dans l'affreuse décadence où nous les voyons, en est-il une seule qui, rendant témoignage contre elle-même, ne confesse de bonne foi que ce n'est plus chez elle qu'il faut chercher ce christianisme si vénérable? Le monde, qui, proprement et à la lettre, est cet abîme d'iniquité qu'a voulu nous marquer le Saint-Esprit dans les paroles de Job; le monde, aussi perverti qu'il est, n'en tombe-t-il pas d'accord ? Abyssus dicit : Non est in me. Et le cœur de l'homme mondain, qui est cette mer orageuse, toujours dans l'agitation et le trouble que lui causent l'inquiétude et la violence de ses désirs, ne nous le fait-il pas entendre? Et mare loquitur : Non, est mecum. Le dérèglement des mœurs qui croît tous les jours, et qui n'est que trop réellement la perdition et la mort des âmes , ne nous dit-il pas qu'il n'y a plus parmi nous qu'un vain fantôme et qu'un souvenir éloigné de cet ancien christianisme dont on nous fait encore de si magnifiques éloges? Perditio et mors dixerunt : Auribus audivimus famam ejus. Parlons plus clairement et sans figure. Où est-il donc ce christianisme tant vanté et si peu pratiqué, ou, pour mieux dire, si peu connu ; où est-il? Ubi invenitur? C'est ici, mes chers auditeurs, que, sans craindre de paraître prévenu en faveur de la profession que j'ai embrassée, je vais rendre à Dieu la gloire qui lui appartient, en vous convaincant d'une vérité dont je défie le monde même de ne pas convenir. Vous  me demandez  où l'on  trouve aujourd'hui ce christianisme qui faisait autrefois l'admiration même des infidèles? et moi, je vous dis qu'on le trouve dans l'état religieux, où Dieu, par sa miséricorde, l'a sauvé de ce déluge universel et de ce débordement

1 1 Cor., II, 8.

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de tous les vices qui ont inondé le reste de la terre.

Car, malgré la triste et fatale dépravation où nous avouons avec douleur que le christianisme est insensiblement tombé, nous ne pouvons après tout disconvenir que Dieu ne se soit réservé un peuple particulier, qui malgré l'envie du démon, est encore à présent l'honneur du christianisme ; et qu'il n'y ait au milieu de nous des communautés d'âmes élues qui, détachées de leurs corps, peuvent justement s'appliquer ces paroles de l'Apôtre : In carne ambulantes, non secundum carnem militamus (1) ; Quoique nous vivions dans la chair, nous ne vivons point et nous ne marchons point selon la chair. Des communautés d'âmes innocentes et tout ensemble pénitentes, qui, zélées pour le Dieu qu'elles servent, lui font, aux dépens d'elles-mêmes, des sacrifices continuels, puisque c'est pour lui, et pour lui seul, qu'elles se mortifient sans cesse, et qu'avec une humble confiance, elles ont droit de lui dire, aussi bien que David : Quoniam propter te mortificamur tota die (2); des communautés de vierges qui, séparées du monde, usent de ce monde comme n'en usant point : Qui utuntur hoc mundo tanquam non utantur (3); qui, remplies d'une sainte haine pour le monde, et autant éloignées du monde, d'esprit et de cœur, qu'elles le sont d'intérêt et de commerce, peuvent se rendre sans présomption ce consolant témoignage , qu'elles sont crucifiées au monde, et que par la même raison le monde leur est crucifié : Mihi mundus crucifixus est, et ego mundo (4) ; qui, insensibles à toutes les choses périssables, sont absolument mortes à elles-mêmes, et du nombre de ceux dont il est écrit : Mortui estis, et vita vestra abscondita est cum Christo in Deo (5). Vous êtes morts, et votre vie est cachée avec Jésus-Christ en Dieu ; qui, uniquement occupées des choses éternelles, sont déjà spirituellement ressuscitées, et n'ont de conversation que dans le ciel : Nostra autem conversatio in cœlis est (6) ; des communautés de vierges qui, par le privilège de leur état, sont les véritables domestiques de Dieu, et ont non-seulement le bonheur, mais le mérite d'être toujours en sa présence, toujours aux pieds de ses autels, toujours dans l'exercice de son culte, comme si elles étaient déjà, selon l'expression de saint Paul, les concitoyennes des saints ; car c'est à elles, comme religieuses, que conviennent singulièrement ces deux qualités : Cives

1 2 Cor., X, 3. — 2 Psal., XLIII,22. — 3 1 Cor., VII,

31.— 4 Galat., VI, 14. — 5 Colos., III, 3. — 6 Ephes., n, 19.

sanctorum et domestici Dei (1). Voilà, encore une fois, ce que nous trouvons dans ces monastères, où Dieu est servi en esprit et en vérité.

Tout cela, surtout dans un sexe si délicat et si faible, nous paraît au-dessus de l'homme. Cependant saint Paul, pour faire la juste définition de l'homme chrétien, y comprenait tout cela. C'est-à-dire que, selon le plan de saint Paul, il fallait tout cela pour être chrétien ; que, dans la doctrine de saint Paul, il suffisait d'être chrétien, pour être indispensablement obligé à tout cela ; qu'à proportion de tout cela, on était, du temps de saint Paul, plus ou moins chrétien ; et que, supposé les saintes règles qu'établissait saint Paul, tout cela manquant, on n'était plus qu'une ombre de chrétien. Anathème à ceux et à celles qui, méprisant ces règles, voudraient accorder avec le nom de chrétien une vie mondaine, une vie sensuelle, une vie dissipée, une vie contradictoirement opposée à tout cela ! Quoi qu'il en soit, mes chers auditeurs, grâce à la Providence de notre Dieu, nous avons la consolation de trouver encore tout cela dans le malheureux siècle où nous vivons, puisque, malgré sa corruption, nous y trouvons des maisons religieuses dont la ferveur constante et unanime ne nous représente pas moins que le christianisme naissant ; des ordres dont l'éminente piété, dont la parfaite pauvreté, dont l'inviolable régularité , dont î'angélique pureté, dont l'exemplaire austérité seraient autant de miracles, si Dieu, par un autre miracle plus grand, ne les avait même rendus communs. Or, en les rendant communs, qu'a prétendu Dieu, sinon de nous découvrir le trésor dont je parle, qui est le vrai christianisme?

Hors de la religion, je le répète, ce trésor conçu de la sorte ne se trouve que rarement ; et à prendre même le monde dans le sens de l'Ecriture, il ne s'y trouve point du tout. Car tout ce qui est dans le monde est, ou concupiscence de la chair, ou concupiscence des yeux, ou orgueil de la vie ; et y chercher autre chose que ces trois sources infectées et empoisonnées du péché, c'est non-seulement ne pas connaître le monde, mais vouloir que saint Jean ne l'ait pas connu, quand il a dit sans exception : Omne quod est in mundo concupiscentia carnis est, et concupiscentia oculorum, et superbia vitœ (2) Ne cherchons donc point, dans ce qui s'appelle le monde, ces précieux caractères du christianisme dont je viens de faire le dénombrement: ce serait chercher dans

1 Ephes., II. — 2 Joan., II, 16.

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les ténèbres les plus épaisses la plus brillante lumière. Or quel rapport y a-t-il entre l'un et l'autre? Quœ societas luci ad tenebras (1). Ne cherchons point la sagesse chrétienne dans cette vie molle, dont les prétendus honnêtes gens du monde ne se font pas même un scrupule : je dis plus, dont les dévots même du monde no sont pas toujours ennemis. Espérer de l'y trouver, ce serait contredire le Saint-Esprit, et en appeler de l'arrêt qu'il a prononcé : Non invenitur in terra suaviter viventium. Non, ce renoncement à soi-même, ce crucifiement de la chair, cette mortification de l'esprit, qui est la vraie sagesse des élus, ne se trouvent point parmi ceux qui affectent de mener une vie commode et aisée. Ne cherchons point l'esprit chrétien dans ces états du monde où l'ambition et la cupidité dominent. Si je voulais ici les parcourir tous, je vous y ferais voir le christianisme si défiguré, qu'à peine le distinguerait-on du paganisme , même corrompu. Laissons là le monde profane. Mais, pour trouver le trésor que nous cherchons, entrons en esprit dans ces sanctuaires de la virginité, fermés pour le monde ; dans ces cloîtres consacrés à la retraite, et où les épouses de Jésus-Christ font leur demeure. Pour ne nous y méprendre pas, arrêtons-nous à ceux où l'esprit de Dieu paraît plus régner, à ceux dont nous savons mieux que l'esprit du monde est banni, à ceux où la règle est dans sa vigueur , à ceux dont l'éclatante sainteté, de notre propre aveu, nous édifie. Ne sortons point de celui-ci, connu pour être, sans contredit, en possession de tous ces avantages. C'est ici que nous découvrons le trésor évangélique ; et, sans le chercher plus loin, c'est ici que nous trouvons le christianisme, non point en spéculation ni en idée, mais en substance et en pratique.

En effet, mes chers auditeurs (car il est important d'approfondir cette vérité), en quoi consiste, à le bien entendre, ce christianisme, qui est par excellence le don de Dieu ? Dans des choses inconnues au monde, et qui pour les hommes du monde sont autant de trésors cachés : je veux dire dans la béatitude de la pauvreté, dans la gloire de l'humilité, dans le goût et l'attrait de l'austérité. Voilà ce que le monde ne connaît pas, et à quoi, selon l'Evangile, se réduit néanmoins le royaume de Dieu que je vous prêche. Je m'explique : dans le monde on trouve des pauvres, mais qui s'estiment malheureux de l'être ; dans le monde

1 2 Cor., VI, 14.

on voit des hommes humiliés, mais qui ont en horreur l'humiliation ; dans le monde, on souffre, mais on est au désespoir de souffrir, et on fait toutes choses pour n'y souffrir pas. Or rien de tout cela n'est le christianisme dont il est ici question : avant Jésus-Christ il y avait des pauvres sur la terre, comme il y en a encore, et en aussi grand nombre ; mais cette pauvreté n'était pas celle que le Fils de Dieu voulait établir parmi les hommes, ni par conséquent celle qui devait faire leur bonheur dans cette vie, et leur mérite pour parvenir à la vie éternelle. Car on ne trouvait sur la terre qu'une pauvreté forcée ; et celle qu'y voulait établir Jésus-Christ devait être une pauvreté volontaire, une pauvreté de cœur, une pauvreté désirée, choisie, embrassée par état et par profession. Or il est évident que la pauvreté avec toutes ces conditions ne se trouve point dans le monde; c'est dans la religion, dit saint Bernard, que se vérifie clairement et sensiblement ce divin paradoxe du Sauveur : Beati pauperes (1). C'est là que par choix, et même par vœu, on se fait un bonheur de n'avoir rien, de ne posséder rien, de n'espérer rien ; là que se trouvent ces pauvres évangéliques, héritiers du royaume céleste. Combien de fidèles se sont tenus heureux, dans cette vue, de quitter tout et de se dépouiller de tout? Le monde les a traités de fous et d'insensés ; mais une partie de leur béatitude a été d'être réputés fous et insensés dans l'opinion du monde, pourvu qu'ils eussent l'avantage d'être les imitateurs de la pauvreté du Dieu qu'ils adoraient. Le comble de leur bonheur a été d'être persuadés, comme Moïse, que la pauvreté de Jésus-Christ était pour eux un plus grand trésor que toutes les richesses de l'Egypte ; et c'est ce qu'ils n'ont trouvé que dans la religion.

Il en est de même de la gloire de l'humilité. Autre paradoxe de l'Evangile : rien de plus commun dans le monde que l'humiliation ; mais en même temps rien dans le monde de plus rare que l'estime et l'amour de l'humiliation. Des mépris, des disgrâces, des rebuts, des traitements indignes à essuyer ; mais tout cela accompagné de chagrins, de dépits, de murmures, voilà ce que produit le monde. Des hommes, par les révolutions de la fortune, abaissés et anéantis ; mais jusque dans l'abaissement et l'anéantissement, des hommes orgueilleux et superbes, voilà de quoi le monde est rempli. Où se glorifie-t-on sincèrement d'être humilié? Dans la religion; où l'on n'a

1 Matth., V, 3.

point d'autre ambition que de n'en point avoir, point d'autre prétention que de ne prétendre rien ; où l'âme chrétienne, surtout dans la solennité de son sacrifice, peut dire, encore mieux que David : J'ai choisi d'être la dernière dans la maison de mon Dieu, et le choix que j'en ai fait est celui que j'accomplis aujourd'hui en me séparant du monde. Combien de grands, revêtus des honneurs du monde, se sont fait un honneur plus grand encore d'y renoncer, pour parvenir à cette gloire ? combien de vierges, distinguées par leur naissance, ont méprisé les établissements du monde les plus capables de flatter leur amour-propre, pour être les épouses d'un Dieu humble, en prenant le voile sacré? voilà ce que j'appelle le trésor de l'Evangile.

Que trouve-t-on enfin dans le monde? vous le savez, des croix sans onction, des souffrances sans consolation, une pénitence et une austérité sans mérite : et quel est le partage de ceux qui s'attachent au monde? l'esclavage et la servitude, un éternel assujettissement aux lois dures et tyranniques du monde, qu'ils subissent malgré eux et dans l'amertume de leur cœur. Rien de plus opposé au trésor dont je parle ; car ce trésor, dit saint Bernard, est la joie qu'on a de souffrir et de se mortifier pour Dieu; la douceur de penser, comme saint Paul, que l'on se captive et que L'on est dans les liens pour Jésus-Christ; le goût que l'on trouve à porter son joug ; les consolations intérieures de la pénitence volontairement préférée aux plaisirs des sens; la paix de l'âme dans une vie austère , soutenue constamment et avec ferveur. Or où tout cela se rencontre-t-il, si ce n'est dans la religion?

Confiteor tibi, Pater, Domine cœli et terrœ, quia abscondisti hœc a sapientibus, et prudentibus , et revelasti ea parvulis (1) ; Je vous bénis, ô mon Dieu, Seigneur du ciel et de la terre, je vous bénis d'avoir caché ces choses aux sages et aux prudents du siècle, et de les avoir révélées aux simples et aux petits ; je vous rends grâces de m'avoir choisi, tout indigne que je suis, pour m'associer au nombre de ces âmes prédestinées. J'ai connu par là ce qui devait être mon unique trésor , et il ne tient qu'à moi de le posséder, et d'en jouir en demeurant ferme, et en me sanctifiant dans la vocation religieuse. Si vous étiez assez heureux , hommes du siècle, pour entier dans ces sentiments, on pourrait dire que vous auriez trouvé le trésor évangélique. Mais qu'arrive-t-il?

1 Matth., XI, 2o.

De deux choses l'une : ou qu'ayant des cœurs endurcis, vous ne goûtez pas ces pensées, ou que ces pensées, parla dissipation du monde, s'effacent bientôt de vos esprits. Car , pour trouver le christianisme, il ne suffit pas de savoir tout cela et de le penser ; il faut en être pénétré et efficacement persuadé. Or ces pensées, à la vue même de cette cérémonie qui vous assemble ici, ne font communément sur vous qu'une impression superficielle, qui ne va pas jusqu'à la persuasion, et qui va bien moins encore jusqu'à la conversion. Avouons-le toutefois, malgré l'iniquité du siècle, il y a encore dans le monde de vrais chrétiens, qui, par une grâce spéciale, y trouvent le royaume de Dieu. Ne leur disputons point cet avantage; mais ajoutons pour leur instruction, que ce royaume de Dieu, que ce christianisme est exposé pour eux dans le monde à mille dangers, dont on se préserve aussi heureusement que saintement dans l'état religieux : c'est le sujet de la seconde partie.

DEUXIÈME PARTIE.

S'assurer un trésor quand on l'a trouvé, c'est à quoi nous porte le premier instinct de la cupidité; et lorsqu'il s'agit d'un trésor de biens spirituels, c'est à quoi le zèle de la charité, que nous nous devons à nous-mêmes, doit premièrement et soigneusement pourvoir. Car malheur à nous qui sommes, en qualité de chrétiens, les enfants de la lumière, si nous avions là-dessus moins de prudence que les enfants du siècle ! J'en conviens, mes chers auditeurs, le christianisme où Dieu nous a appelés est pour nous un trésor de grâces. Mais par une fatalité qu'il ne suffit pas de déplorer, si nous n'avons soin de nous en garantir, ce trésor de grâces, selon les caractères différents de ceux qui le trouvent, où qui prétendent l'avoir trouvé, est exposé dans le monde à trois grands dangers : car pour les âmes vaines et dissipées, il est exposé à la corruption du monde; pour lésâmes faibles, quoique d'ailleurs touchées de Dieu, il est exposé à la crainte des railleries et des persécutions du monde : et le dirai-je? pour les âmes même parfaites , il est exposé à la vanité, qui est le pernicieux écueil de toutes les vertus du monde. Trois dangers dont l'homme chrétien doit mettre à couvert sa religion, qui est son trésor ; trois dangers qu'il n'évitera jamais qu'en se séparant du monde, non-seulement d'esprit et de cœur, mais, autant qu'il est nécessaire et que sa condition le peut permettre, de commerce et de société ; et

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trois dangers contre lesquels la profession religieuse est un préservatif comme infaillible, puisqu'il est vrai, selon la remarque de saint Bernard , que dans l'état religieux on pratique le christianisme aisément, librement et sûrement : aisément, sans être dans la nécessité de combattre toujours les maximes du monde corrompu; librement, sans être sujet à la censure du monde, ennemi et persécuteur de la piété ; sûrement, sans craindre l'ostentation et sans avoir à se défendre de l'orgueil secret, qui est la tentation ordinaire du monde, même le plus régulier. Appliquez-vous, Chrétiens; et pendant que je vous fais voir les avantages de ceux qui renoncent au monde pour suivre Jésus-Christ, concevez bien l'obligation où vous êtes de vous tenir en garde contre le monde, si vous y voulez conserver cet inestimable trésor du christianisme , dont la possession vous doit être plus chère que la vie.

Il faut pour cela se préserver de la corruption du monde. Première vérité, dont la pratique est un des plus sûrs moyens du salut. Car, comme raisonnait saint Chrysostome, il n'est point nécessaire d'être né vicieux, ni d'avoir un mauvais fonds d'esprit ou de naturel, pour être exposé dans le monde à l'air contagieux que l'on y respire. Pour peu qu'on manque de vigilance et d'attention sur soi-même, avec de bonnes inclinations, avec de bons principes et une bonne éducation, avec de bonnes intentions même, on se perd dans le monde, et on s'y corrompt; il suffit d'y être dissipé , pour être en danger de s'y perdre. Et en effet, cessez d'y marcher avec cette circonspection que demande l'Apôtre , et qui doit aller jusqu'au tremblement, dès là l'esprit du monde s'empare de vous, dès là vous en prenez les impressions, dès là, par un progrès presque insensible, de chrétien que vous étiez, vous devenez mondain et vous vous pervertissez, sinon par les mœurs et par les actions, au moins par les sentiments. Qui me donnera, s'écriait David, en vue d'une si dangereuse corruption, qui me donnera les ailes de la colombe , afin que je prenne mon vol, et que je cherche en m'élevant un air plus épuré ? Quis dabit mihi pennas sicut colombœ, et volabo et requiescam (1). Ah! Seigneur, ajoutait ce saint roi, vous m'en avez appris le secret : c'est de me séparer du monde, et de me renfermer dans une sainte retraite, où, dégagé des objets créés, et occupé de vous, j'éloigne de moi tout ce qui pourrait altérer l'innocence de mon

1 Psal., LIV, 7.

âme, et donner quelque atteinte à mon cœur : Ecce elongavi fugiens, et mansi in solitudine (1). Or voilà, mes chers auditeurs, ce que fait l'âme religieuse : convaincue qu'elle est de la malignité du monde, et persuadée de sa propre fragilité; simple comme la colombe, mais, dans sa simplicité même, prudente comme le serpent, elle se sauve en fuyant et en s'éloignant : Ecce elongavi fugiens. Elle fuit le monde , tandis que vous avez la présomption , je ne dis pas d'y demeurer, mais de vous y plaire ; de vous y aimer, de vous y intriguer, de vous y pousser, et malgré tout cela de vous y croire en sûreté ; elle s'en éloigne, tandis que vous y entretenez des liaisons et des habitudes où succomberait la vertu des saints et même la vertu des anges. Dépositaire, comme chrétienne , du don de la foi, qui est le trésor que Dieu lui a confié , pour ne pas risquer ce trésor, elle le renferme , et elle se renferme avec lui dans la solitude qu'elle a choisie pour sa demeure : Et mansi insolitudine. Voilà le parti que la prudence du salut lui fait embrasser; et si vous agissez comme elle par l'esprit de Dieu, malgré les prétendus engagements de vos conditions, voilà en quoi, par proportion, chacun de vous doit l'imiter. Donnons plus de jour à cette pensée.

Le monde, dans son désordre même, ou plutôt par la raison même de son désordre, a ses maximes et ses lois essentiellement opposées à celles de Dieu. Cependant, parce qu'on est du monde, on croit ne pouvoir pas se dispenser d'obéir à ces lois, et ce qui est encore bien plus déplorable, d'y accommoder jusqu'à sa religion. Ces lois du monde se trouvent confirmées par des usages qui sont autant d'abus, autorisées par des exemples qui sont autant de scandales, fortifiées par des occasions qui sont autant de tentations, et de tentations les plus violentes. Mais parce qu'on est du monde , on se fait malheureusement un point de sagesse de vivre selon ces usages, une nécessité de se conformer à ces exemples, un capital intérêt de rechercher ces occasions : faut-il s'étonner si la corruption qui s'ensuit de là est un mal universel? Je sais que qui en use de la sorte n'est plus chrétien que de nom ; et je sais que la première loi du christianisme est de contredire les lois du monde , d'aller contre le torrent des coutumes du monde, d'être pour cela, s'il le faut, singulier dans le monde, afin de pouvoir dire comme David : Singulariter sum ego donec transeam (2). Mais qui le fait, et où est

1 Psal., LIV, 8. — 2 Ibid., CXL, 10.

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l'âme assez heureuse pour être dans ces dispositions? C'est vous, digne épouse de Jésus-Christ , qui, renonçant au monde , allez pour jamais vous engager dans un état de vie où ces dispositions, quoique héroïques, vous deviendront comme naturelles : dans un étal où l'Evangile est la seule règle que vous aurez à observer ; où vous n'aurez qu'à suivre la coutume pour marcher dans la voie de Dieu , et pour vous sanctifier ; où il ne se présentera à vos yeux que des objets qui vous détermineront à faire le bien ; où, par l'éloignement des occasions, vous vous trouverez dans une espèce d'impuissance de faire le mal, où nul scandale ne vous troublera, où nulle fausse maxime ne vous séduira, où les exemples vous soutiendront, où les conversations vous édifieront. N'ai-je donc pas raison de conclure que par là vous vous assurez ce précieux trésor de la grâce qui vous fait chrétienne?

Ce n'est pas tout : dans le monde, les choses même indifférentes de leur nature, par une maligne qualité que leur communique le monde, corrompent le cœur de l'homme. Car, comme a très-bien observé saint Chrysostome, on se perd dans le monde par les richesses, et on s'y perd par la pauvreté ; l'élévation y fait naître l'orgueil, et l'humiliation y jette dans le désespoir ; on y abuse de la santé, en la faisant servir à ses plaisirs, et l'infirmité y est un prétexte pour vivre dans l'impénitence : mais rien de semblable dans la religion ; pourquoi ? parce que la religion, par une grâce qui lui est propre, fait de ces choses indifférentes autant de moyens efficaces pour arriver à sa fin. C'est dans la religion que tout contribue au salut et au bien des élus du Seigneur ; c'est là que l'on se sanctifie par les richesses en les sacrifiant à Dieu , et par la pauvreté en l'embrassant et la professant pour Dieu ; là que les exercices humiliants servent de fond aux plus sublimes vertus, et que les honneurs dont on se dépouille , rendent l'humilité plus méritoire ; là que l'on immole sa santé à l'austérité d'une règle, et que l'on se perfectionne par la maladie, en s'accoutumant et en apprenant chaque jour à mourir ; car voilà les véritables et incontestables privilèges de la vie religieuse : et de là quelle assurance pour y conserver purement et inviolablement l'esprit chrétien ! Il y a plus encore : dans les devoirs même les plus légitimes, les chrétiens du siècle trouvent des pièges et des embûches que leur dresse l'ennemi de leur salut. Combien de pères et de mères réprouvés dans le christianisme, par l'amour désordonné qu'ils ont eu pour leurs enfants? combien de femmes chargées de crimes devant Dieu, par la complaisance sans bornes et l'attachement aveugle qu'elles ont eu pour leurs maris? Il n'y a que vous, ô mon Dieu, qui sachiez jusqu'où s'étend cette corruption du monde. Mais c'est encore par là, mes chères Sœurs, que nous devons, vous et moi, estimer la grâce de notre vocation, puisqu'en nous retirant du monde elle nous délivre pour jamais de ces devoirs, qui, quoique justes , n'auraient pas laissé de nous partager entre Dieu et la créature. Une épouse du siècle, dit saint Paul, est occupée et le doit être du soin de plaire à son époux : devoir saint, mais, tout saint qu'il est, joint souvent au danger de déplaire à Dieu. Celle qui s'attache au Seigneur, n'a que le Seigneur à qui plaire. Ainsi elle n'est point divisée ; et toutes ses obligations se trouvant réunies dans une seule, dont Dieu est l'objet, elle marche avec une sainte confiance, parce qu'elle n'a plus même besoin de tant de discernement, ni pour modérer ses affections, ni pour régler ses actions. Ses affections , du moment qu'elles ont Dieu pour terme, ne sont plus capables d'excès, et ses actions sont plus que suffisamment réglées par l'état auquel elle se fixe : la voilà donc , et le christianisme avec elle, à couvert du monde corrompu. Allons plus avant.

On voit dans le monde, quoique corrompu , des âmes bien intentionnées, des âmes touchées de leurs devoirs, et qui voudraient de bonne foi chercher le royaume de Dieu ; mais elles sont faibles, et un des effets de leur faiblesse est de ne pouvoir soutenir la censure d'un certain monde libertin et ennemi de la piété ; elles n'osent se déclarer chrétiennes, parce qu'elles craignent de passer pour dévotes et d'avoir à essuyer la raillerie ; d'être traitées ou d'hypocrites ou de petits esprits : lâches esclaves du respect humain, qui semblent n'avoir de religion qu'autant qu'il plaît au monde qu'elles en aient. N'est-ce pas là, mes chers auditeurs, un des scandales du christianisme dont vous avez le plus à vous garantir? car ce n'est pas assez pour le salut d'être chrétiens, il faut le paraître, il ne faut point rougir de l'être, il faut faire voir qu'on l'est, il faut pour cela mépriser le monde et ses jugements, et être persuadé que, sans cela, l'on ne doit attendre de Dieu qu'une affreuse malédiction : Qui me erebuerit , hunc Filius Hominis erubescet (1), Mais qu'y a-t-il de plus rare , dans le siècle où nous

1 Luc, IX, 26.

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vivons , que ces âmes libres et affranchies de la servitude du monde? Dans la profession religieuse , nul pareil danger : on n'y craint ni le monde ni la censure du monde ; on y sert Dieu sans être contredit des hommes, on y est chrétien en liberté, on n'y rougit point de souffrir une injure sans se venger, on y est humble et patient sans être accusé de bassesse de cœur. La censure même du monde y est une espèce de secours pour la pratique du christianisme : pourquoi? parce que nous voyons que le monde , au moins équitable en ceci, ne censure les religieux que quand ils viennent à oublier ce qu'ils sont, et ne les honore que quand ils sont parfaitement ce qu'ils doivent être : autant qu'il a de malignité pour critiquer et railler ceux qui, demeurant dans le monde, y veulent être exactement et régulièrement chrétiens, autant a-t-il de mépris pour ceux qui, ayant quitté le monde, voudraient encore être mondains. Du moment que nous sommes religieux, le monde, mes chères Sœurs, tout monde qu'il est, exige de nous une vie exemplaire et irréprochable ; le monde, tout perverti qu'il est, ne nous estime qu'à proportion qu'il nous croit saints , et il n'a de respect pour nous qu'autant que nous lui paraissons avoir d'éloignement pour lui. Peut-on se trouver selon Dieu dans une situation plus avantageuse ?

Enfin, pour les âmes même parfaites, le christianisme est encore exposé dans le monde : et à quoi? aux louanges, aux applaudissements, à la vanité, ennemis souvent plus dangereux que toutes les persécutions du monde ; mais où se sauve-t-on de leurs attaques? Dans la religion , où , par une protection particulière de Dieu, ils n'ont presque point d'entrée : car, comme disait saint Bernard, prouvant cette vérité par une opposition sensible et convaincante , qu'un chrétien engagé dans le monde fasse la moindre partie de ce que font communément les religieux, on l'admire et on le canonise ; au lieu que les religieux n'en reçoivent nul éloge, parce qu'on suppose qu'ils ne font que ce qu'ils doivent. Or voilà, mes Frères, reprenait saint Bernard, ce que nous avons gagné en quittant le monde, de n'être pas estimés saints avant que nous le soyons, ni même quand nous le sommes. Un religieux tiède, en pratiquant ce qu'il pratique, serait, malgré sa tiédeur, regardé dans le monde comme un chrétien parfait ; et un chrétien dans le monde censé parfait, avec sa prétendue perfection, à peine serait-il supporté dans la religion. D'où vient cela? c'est que dans la religion , bien de la régularité, bien de l'humilité, bien de la piété n'est presque compté pour rien ; au lieu que dans le monde, peu , et souvent rien, est compté pour beaucoup. Combien d'âmes pures et élevées se gâtent tous les jours dans le monde, par la complaisance secrète qu'elles ont pour elles-mêmes, et par le faux encens que le monde donne à leur vertu ? Sans parler de celles qui ne sont dévotes que par ostentation , et qui par là ne le sont pas, combien en voit-on que la dévotion , sans qu'elles s'en aperçoivent, rend au moins intérieurement vaincs et présomptueuses? Combien de pécheresses converties se sont laissé éblouir de l'éclat même de leur conversion, et en ont ainsi perdu le fruit? Car il ne suffit pas, dit un grand pape, d'être en garde contre les tentations grossières du démon, si l'on n'a encore soin de se préserver du poison subtil de la louange et de l'estime des hommes : Quia studium cœlestis desiderii a malignis spiritibus custodire non sufficit, qui hoc ab humanis laudibus non abscondit (1). Dans la religion, grâces au Seigneur, il n'y a point de tels risques à courir : on y est régulier sans distinction , humble sans singularité, mortifié et austère sans éclat; la vie parfaite y est une vie commune, et par conséquent à l'abri de la fausse et de la vraie louange. Quelque progrès que vous y fassiez dans les vertus chrétiennes et religieuses, on n'y pense point à vous, on n'y parle point de vous : Dieu seul et votre conscience y sont les approbateurs de votre conduite. Tout ce que vous y amassez de mérites est caché, et comme absorbé dans la masse des mérites infinis de la communauté dont vous êtes membres : circonstance, mes chères Sœurs, qui seule suffirait pour me faire estimer ma condition, et pour m'en faire goûter le bonheur. Le christianisme y est en assurance ; et, par un troisième avantage, il y est prisé ce qu'il vaut, et l'âme religieuse donne tout pour le posséder. Encore un moment de réflexion pour cette dernière partie.

TROISIÈME PARTIE.

C'est une des illusions du siècle les plus; ordinaires, de vouloir être chrétien, et de croire le pouvoir être sans qu'il en coûte rien à la nature et à l'amour-propre : et quoique l'Evangile nous prêche qu'il faut tout quitter et se renoncer soi-même, pour parvenir à cette grâce que j'appelle le trésor du christianisme ; quoique saint Paul proteste qu'il s'estime heureux

1 Greg.

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de tout perdre pourvu qu'il gagne Jésus-Christ : Propter quem omnia detrimentum feci, ut Christum lucrifaciam (1) ; par un secret bien surprenant qu'a trouvé le monde, mais que les saints n'ont point connu, on se flatte de pouvoir gagner Jésus-Christ en ne perdant rien, et de pouvoir le posséder en retenant tout, je dis tout ce qu'il faut au moins être prêt à sacrifier pour acquérir un si grand bien. En un mot, on vit dans cette erreur, et l'on y vit tranquillement, que, pour être chrétien, il n'est pas nécessaire de se détruire et de s'anéantir ; qu'on le peut être à des conditions plus supportables et plus proportionnées à notre faiblesse, c'est-à-dire qu'on le peut être en goûtant les douceurs de la vie, en les recherchant et en se les procurant; qu'on le peut être en faisant éternellement sa volonté, et suivant sans contrainte et sans gêne le mouvement de ses désirs ; qu'on le peut être en travaillant à s'élever, en s'efforçant de s'enrichir, en donnant à son ambition toute l'étendue que les lois du monde lui accordent ; qu'on le peut être enfin, sans se dépouiller pour cela de soi-même, ni en venir à ce renoncement dont on ne laisse pas, parce qu'on est chrétien, de reconnaître en spéculation la nécessité, mais dont on sait bien, parce qu'on est sage et prudent selon la chair, se défendre dans la pratique. Car voilà, mes chers auditeurs, le raffinement de la dévotion chimérique, dont le monde se pare : on veut avoir la gloire du christianisme, mais on ne veut pas en avoir la peine ; on en veut avoir le mérite, mais on ne veut pas en porter le joug; on veut en être quitte pour des paroles, pour des maximes, pour des sentiments, sans passer jamais jusqu'aux œuvres. Tel est l'abus dont je gémis, et qui excite tout mon zèle.

Mais n'ai-je pas en même temps de quoi me consoler, quand je considère que Dieu, pour la condamnation de cet abus, suscite actuellement dans son Eglise des âmes ferventes, des âmes remplies de son esprit, des âmes touchées de la grâce de leur vocation, qui, par un vœu particulier, se consacrant à lui et faisant divorce avec le monde, achètent le mérite et la gloire d'être parfaitement chrétiennes, aux dépens de tout ce qu'il en peut coûter à des créatures mortelles? n'ai-je pas de quoi bénir Dieu, quand je les vois, non contentes de quitter leurs biens, leurs prétentions, leurs droits, se quitter elles-mêmes sans réserve, se priver de leur liberté, s'interdire les plaisirs les plus innocents, se livrer comme des victimes ? et

1 Philip., III, 8.

pourquoi ? pour donner une preuve authentique à Dieu et aux hommes qu'elles savent estimer le christianisme et le faire valoir ce qu'il vaut. Quand je les vois, dis-je, pénétrées d'une sainte joie, et que je les entends protester, aussi bien que l'Apôtre des Gentils : Omnia detrimentum feci, et arbitror ut stercora, ut Christian lucrifaciam ; Oui, tout cela nous a semblé une heureuse perte, et nous avons regardé comme de la boue tout ce que le monde nous pouvait promettre, en comparaison du bonheur dont nous jouissons par la profession religieuse, d'être tout à Jésus-Christ comme il est tout à nous ; quand j'en ai devant les yeux un exemple aussi éclatant que celui de cette illustre vierge, n'ai-je pas, encore une fois, de quoi rendre à Dieu d'immortelles actions de grâces, d'avoir confondu par là l'infidélité et l'aveuglement des mondains ? Reprenons, s'il vous plaît, et suivez-moi.

On se fait honneur dans le monde de pratiquer le christianisme, et l'on croit en effet l'y pratiquer. J'en conviens, si vous le voulez : mais avouons aussi que le christianisme est aujourd'hui pratiqué dans le monde d'une manière dont on devrait rougir, et dont on rougirait, pour peu qu'on eût de bonne foi, bien loin de s'en faire honneur. Jamais, dans le monde prétendu chrétien, tant de zèle pour la voie étroite, jamais tant de démonstrations de réforme, jamais, en apparence, tant d'ardeur pour la sévérité de la morale et pour la pureté de l'ancienne discipline ; mais au milieu de tout cela, jamais tant d'amour-propre, jamais tant de recherches de soi-même, jamais, à proportion des conditions, tant de mollesse, ou du moins tant d'attention à être abondamment pourvu de tout et à ne manquer de rien. Or, avec cela, il est aisé d'être chrétien; avec cela, l'on ne sent point la pesanteur de ce fardeau du christianisme, et de ce poids du baptême dont parlait Tertullien ; avec cela on n'en est ni fatigué ni surchargé. Mais où est-ce qu'il se fait sentir? Disons-le hardiment, et parce qu'il est vrai, et parce qu'il est utile de le dire : où il se fait sentir, ce poids, c'est dans les communautés religieuses, où les exercices d'une vie réglée, où les jeûnes, où les veilles, où le silence, où la pauvreté, où l'assiduité aux offices divins, sont une pénitence sans interruption, qu'il faut avoir éprouvée pour en bien juger. Car c'est là que, par choix et par état, l'on porte ce qu'il y a de plus pesant dans le christianisme; et c'est là que l'âme chrétienne dit à Dieu, avec la même confiance que David :

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Propter verba labiorum tuorum erjo custodivi vias duras (1) ; Pour vous. Seigneur, et pour le respect de votre loi, je marche dans des voies dures et pénibles. Le monde a lui-même des voies dures et pénibles, mais on y marche, parce qu'on est dominé par ses passions, parce qu'on est esclave de son ambition, parce qu'on est livré au démon de l'avarice, et c'est ainsi que l'on porte le poids du monde; au lieu qu'on suit les voies dures et pénibles de la religion, parce qu'on veut s'attacher exactement aux paroles de Jésus-Christ et à ses conseils : Propter verba labiorum tuorum; et c'est ce que nous pouvons appeler la perfection ou le comble du poids du baptême : Pondus baptismi (2). Aussi est-ce par là, mes chers auditeurs, qu'on achète le trésor du royaume de Dieu. Mais écoutez ce que j'ajoute.

Dans le monde on professe le christianisme, mais en même temps on fait dans le monde sa volonté; et, par un abus que le monde remarque bien lui-même, et dont il est quelquefois peu édifie, ceux qui dans le monde se piquent le plus d'être chrétiens et de le paraître, j'entends certains dévots, sont souvent ceux en qui la propre volonté règne davantage, ceux qui y sont plus attachés et qui s'en départent le moins. Or, pourvu que l'on fasse sa volonté, rien ne coûte; et il n'y a ni excès de ferveur, ni pratique de pénitence, ni régularité de vie qu'on ne soutienne avec plaisir, tandis qu'on le veut, et qu'on se pique de le vouloir. Car cette volonté, du moment qu'elle est libre et qu'elle prédomine, tient lieu de tout, et adoucit la plus rigoureuse austérité. De là combien d'illusions dans la plupart des vertus du monde ! Il n'en est pas de même de la religion : on y jeûne, on y veille, on y prie; mais en tout cela on y fait la volonté d'autrui, et jamais la sienne. Or, voilà le grand sacrifice dont l'homme avec raison se glorifierait, s'il pouvait jamais avoir droit de se glorifier devant Dieu : cette obéissance à laquelle il se voue, cette dépendance d'une volonté étrangère à laquelle il se rend sujet, cette loi qu'il s'impose de ne pouvoir plus disposer de soi-même, de n'être plus le maître de ses actions, de vivre dans un âge parfait comme un pupille qui ne doit jamais être émancipé, et qui, par un effet merveilleux de la vocation qu'il a embrassée, n'est libre que pour ne l'être plus, n'a de volonté que pour n'en avoir plus, n'use de sa raison et de ses lumières que pour n'en user plus. Voilà ce qui fait l'essentiel mérite

1 Psal., XVI, 4. — 2 Tertull.

de l'homme, et où il faut qu'il en vienne, afin qu'on puisse dire de lui : Vendit universa quae habet. Car tout le reste sans cela est peu, et cela seul, sans tout le reste, est d'un prix infini. Or, il n'y a que l'âme religieuse qui soit chrétienne à cette condition. Finissons, et voici ce qui doit achever de confondre le monde, en consolant ceux qui ont le courage et le zèle de le quitter.

Qu'en coûte-t-il à la plupart des chrétiens du siècle, pour mériter l'honneur qu'ils ont d'être, en qualité de chrétiens, incorporés à Jésus-Christ? Oseraient-ils dire qu'ils fassent pour cela aucun effort dont le christianisme leur soit proprement et purement redevable? Je parle de ceux dont le monde même vante si hautement la vertu et la probité; de ceux qui, dans l'opinion du monde, passent communément pour gens d'honneur, de ceux qui lui paraissent irréprochables : que leur en conte-t-il pour être chrétiens? Ils renoncent à toute injustice : les païens, disait le Sauveur, n'en font-ils pas autant? Ils s'abstiennent des plaisirs impurs : les sages de la gentilité ne s'en sont-ils pas abstenus? Ils ont de la modération dans leurs passions, de la règle dans leurs actions, de l'équité dans leurs jugements, de la sincérité dans leurs paroles : la raison, indépendamment du christianisme, ne leur enseigne-t-elle pas tout cela? C'est dans la profession religieuse que, pour se rendre digne de Jésus-Christ, on enchérit sur les vertus païennes ; et comment? en se dégradant, pour ainsi dire, soi-même, et se réduisant, selon la doctrine de l'Apôtre, à l'état des enfants. Car voilà ce que les païens n'ont jamais fait, et n'ont jamais eu la pensée de faire. Ils jetaient dans la mer l'or et l'argent; mais ils demeuraient pleins d'eux-mêmes, dit saint Jérôme, et ils n'estimaient pas assez cette sagesse mondaine, dont ils se déclaraient les sectateurs, pour l'acheter au prix d'une vie obscure et humiliée. Voilà ce que ne font point encore les chrétiens engagés dans le monde. Ils seront réguliers, ils seront pieux, ils seront mortifiés, ils donneront tout, mais en se réservant toujours leur volonté propre, et n'allant jamais jusqu'à cette pleine abnégation, qui est le parfait christianisme, et le point capital du sacrifice de l'âme religieuse : Vendit universa quœ habet, et emit.

C'est ici, mes chers auditeurs, si le temps me le permettait, que je vous ferais remarquer en passant l'erreur et la mauvaise foi de l'hérésiarque Luther, qui, pour colorer son libertinage  et justifier son apostasie, affecta

516

d'exalter les vœux du baptême, dans le dessein de décrier les vœux de la religion; comme si les vœux de la religion n'ajoutaient rien à la sainteté du baptême, et qu'en effet un simple chrétien donnât autant à Dieu qu'un religieux. Erreur que toute La théologie condamne comme également opposée à la raison et à la foi. Car ces saintes filles que vous voyez, en se dévouant à Jésus-Christ, lui ont fait, par leur profession, des sacrifices que nul de vous ne lui a faits en vertu de son baptême. Elles pouvaient être riches et bien pourvues, et elles se sont rendues pauvres ; elles pouvaient être libres, et elles ont choisi de se captiver sous le joug d'une obéissance éternelle; elles pouvaient goûter les plaisirs légitimes et permis, et elles ont embrassé la croix. Il leur en a donc coûté bien plus qu'à vous pour être ce qu'elles sont, puisque, tout chrétiens que vous êtes, vous n'avez jamais prétendu faire ce qu'elles font. Vous êtes puissants dans le monde, disait saint Paul aux Corinthiens déjà convertis à la foi, mais qui pour cela n'avaient pas renoncé aux avantages des conditions où Dieu les avait fait naître; vous êtes puissants dans le monde, et nous qui avons tout quitté pour Jésus-Christ, nous sommes faibles, sans crédit et sans autorité : Nos infirma, vos autem fortes (1). On vous honore, et on nous compte pour rien : Vos nobiles, nos autem ignobiles (2) Vous êtes considérés et respectés, pendant que l'on nous regarde comme le rebut des hommes : Tanquam purgamenta hujus mundi facti sumus (3). Or, c'est ce que les vrais religieux pourraient bien s'appliquer, en se comparant avec les chrétiens de ce siècle. Mais du reste, à l'exemple de saint Paul, je vous dis tout ceci, mes chers

1 1 Cor.,

IV, 10. — 2 Ibid. — 3 Ibid., 13.

auditeurs, non pas pour vous faire d'inutiles reproches : Non ut confundam vos (1) ; mais pour vous avertir, comme mes chers frères, d'un de vos plus essentiels devoirs : Sed ut filios meos charissimos moneo (2); c'est-à-dire, pour vous faire connaître le mérite de la vocation chrétienne, pour vous apprendre ce qu'elle vaut, combien vous la devez priser, et à quoi il faut que vous soyez déterminés lorsqu'il s'agit de marquer à Dieu jusques à quel point vous savez estimer ce trésor. Car enfin, ces épouses de Jésus-Christ, dont la ferveur vous édifie, ne servent pas un autre Dieu que vous, ne croient pas un autre Evangile que vous, n'attendent pas une autre gloire que vous, si elles l'achètent plus cher que vous, c'est ce qui doit vous faire trembler, puisqu'il est certain que, quoi qu'elles donnent pour l'avoir, elles ne donnent rien de trop, et que le royaume du ciel, prisé dans sa juste valeur, vaut encore bien au delà. Que devez-vous donc conclure de leur exemple, sinon que jusqu'à présent vous n'avez pas connu le don de Dieu? Ah ! Seigneur, devez-vous dire, je me flattais d'être chrétien, et je ne l'étais pas; mais aujourd'hui j'apprends à le devenir. Si vous êtes, mon cher auditeur, dans ces dispositions, c'est, pour vous, avoir trouvé le trésor de l'Evangile, et c'est le fruit que vous devez remporter de cette cérémonie. Vous, vierge fidèle, achevez ce que vous avez commencé. Présentez-vous avec confiance à l'autel où votre Dieu vous attend. Prononcez sans peine ces vœux qui vous engageront éternellement et irrévocablement à lui. Quoi que vous lui donniez, il vous le rendra au centuple et en cette vie et en l'autre, où nous conduise, etc.

1 I Cor., IX, 14. — 2 Ibid.

ÉTAT RELIGIEUX II

ÉTAT RELIGIEUX II

DEUXIÈME SERMON SUR L'ÉTAT RELIGIEUX.

LE CHOIX QUE DIEU FAIT DE L'AME RELIGIEUSE, ET QUE L'AME RELIGIEUSE FAIT DE DIEU.

ANALYSE.

Sujet. Souvenez-vous-en, Israël, et ne l'oubliez jamais : vous choisissez aujourd’hui le Seigneur, afin qu'il soit votre Dieu; et le Seigneur vous choisit aujourd'hui, afin que vous soyez son peuple particulier.

Ces paroles expriment parfaitement ce qui se passe entre Dieu et l'âme religieuse, lorsqu'elle se consacre à la religion.

Division. Le choix que l'âme religieuse fait de Dieu, afin qu'il soit particulièrement son Dieu : première partie. Le choix que Dieu fait de l'âme religieuse, afin qu'elle soit particulièrement sa créature : deuxième partie.

Première partie. Le choix que l'Ame religieuse fait de Dieu, afin qu'il soit particulièrement son Dieu. 1° Choix glorieux a Dieu; 2" choix heureux pour l'âme religieuse; 3° choix qui lui rend Dieu souverainement nécessaire; 4° choix après lequel aussi Dieu lui suffit; 5° choix enfin par où Dieu devient spécialement et plus proprement son Dieu.

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1° Choix glorieux à Dieu : car c'est reconnaître authentiquement l'excellence de l'être de Dieu et sa souveraineté, puisqu'il n'y a qu'un Dieu qui mérite que nous quittions tout pour le posséder. Hommage qui lui est dû, et qu'il ne reçoit dans toute son étendue, que de l'âme religieuse.

2° Choix heureux pour l'âme religieuse. Ce choix est pour elle une assurance aussi grande qu'on peut l'avoir en cette vie, qu'elle aime Dieu de cet amour parfait dont la grâce est inséparable.

3° Choix qui rend Dieu souverainement nécessaire à l'âme religieuse. Si par son infidélité elle venait à ne pas trouver Dieu dans la religion, ne pouvant d'ailleurs y trouver les consolations du monde, quelle serait sa ressource? Du reste, heureuse nécessité qui l'oblige à s'attacher a Dieu.

4° Choix après lequel aussi Dieu suffit à l'âme religieuse. Les mondains, comblés des biens du monde, ne sont pas encore contents : l'âme religieuse, avec Dieu seul, jouit d'une paix parfaite, et nous sert de preuve sensible pour connaître comment Dieu seul fera dans le ciel toute notre béatitude.

5° Choix par où Dieu devient spécialement et plus proprement le Dieu de l'âme religieuse. Dieu lui tient lieu de tout; il est donc particulièrement son Dieu. De plus, il est le Dieu de tout l'univers par la nécessité de son être; mais il est plus proprement le Dieu de l'âme religieuse par le choix libre et volontaire qu'elle a fait de lui.

Deuxième partie. Le choix que Dieu fait de l'âme religieuse, afin qu'elle soit particulièrement sa créature. Elle ne pouvait choisir Dieu, si Dieu auparavant ne l'avait choisie et recherchée : mais pourquoi Dieu l'a-t-il choisie? 1° afin qu'elle soit sainte ; 2° afin qu'elle soit irrépréhensible; 3° afin qu'elle serve de modèle aux chrétiens du siècle; et c'est ainsi qu'elle appartient spécialement à Dieu, et qu'elle en est particulièrement la créature.

1° Afin qu'elle soit sainte; car Dieu l'a choisie afin qu'elle soit plus dévouée à son service. Or, Dieu étant saint, et le Saint des saints, dit saint Chrysostome, il veut et il doit être servi par des saints. Et n'est-ce pas de quoi sont remplies tant de communautés religieuses?

2° Afin qu'elle soit irrépréhensible. Dans l'état religieux une sainteté ordinaire ne suffit pas ; il faut une sainteté irréprochable, une sainteté à l'épreuve de toute censure, une sainteté où le monde, ce monde critique et si attentif à observer les personnes religieuses, ne puisse découvrir aucune tache. Il faut, pour l'honneur de Dieu, que les religieux puissent dire aux mondains ce que saint Paul disait aux païens : Capite nos ; Examinez-nous, et voyez s'il n'y a rien dans toute notre conduite que vous ayez droit de reprendre.

3° Afin qu'elle serve de modèle aux chrétiens du siècle; car qu'est-ce qu'un vrai religieux, sinon un chrétien parfait, et une image vivante de la perfection évangélique?

Les personnes religieuses sont donc le peuple de Dieu particulier, et d'une façon plus propre ses créatures, puisque rien ne leur manque pour être totalement, uniquement et irrévocablement à Dieu.

Memento, Israël, et ne obliviscaris : Dominum elegisti hodie, ut sit tibi Deus ; et Dominus hodie elegit te, ut sis ei populus peculiaris.

Souvenez-vous-en, Israël, et ne l'oubliez jamais : vous choisissez aujourd'hui le Seigneur, afin qu'il soit votre Dieu ; et le Seigneur vous choisit aujourd'hui, afin que vous soyez son peuple particulier. (Deutéronome, chap. VII, 6.)

C'est ainsi que Dieu parla aux Israélites, lorsqu'après les avoir tirés de la servitude, et les avoir longtemps éprouvés dans le désert, il les fit entrer dans la terre promise , qu'ils avaient si ardemment désirée , et qui devait être pour eux une terre de bénédiction. Mais toutes ces choses, dit saint Paul, n'étaient encore que des figures; et ce qui arrivait alors aux Israélites , selon le dessein de Dieu même, se rapportait essentiellement à nous : Hœc autem in figura facta sunt nostri (1). En effet, c'est dans les parfaits chrétiens que ces figures de l'ancienne loi trouvent leur accomplissement; et, sans sortir du lieu où nous sommes, c'est dans cette cérémonie religieuse que Ton voit clairement et sensiblement la vérité de ce que le Saint-Esprit a prétendu nous faire entendre par ces divines paroles que j'ai prises pour mon texte, et qui renferment tout le sujet de ce discours. Car, dites-moi, une âme dans les dispositions où nous paraît cette généreuse fille qui sert ici de spectacle aux anges et aux hommes, une âme que Dieu , par la vertu toute-puissante de sa

1 1 Cor., X, 6.

grâce, tire aujourd'hui de l'esclavage du monde, une âme prédestinée, dont l'heureux sort, après de saintes épreuves, est d'entrer dans la religion qu'elle regarde comme la terre des élus, et vers laquelle elle porte ses vœux les plus ardents; une vierge qui, à la face des autels, par une profession solennelle , choisit le Seigneur pour son Dieu, et que le Seigneur choisit réciproquement, pour l'associer au nombre de ses épouses, c'est-à-dire au nombre de ces vierges qui lui sont uniquement dévouées, et qui composent dans le christianisme ce peuple particulier dont il se glorifie d'être servi, n'est-ce pas à la lettre tout le mystère qu'exprime ce passage : Dominum elegisti hodie, ut sit tibi Deus ; et Dominus hodie elegit te, ut sis ei poulus peculiaris? C'est donc à vous, digne épouse de Jésus-Christ, que j'adresse ces paroles : écoutez-les avec respect, et n'en perdez jamais le souvenir : Memento, et ne obliviscaris. En vous consacrant à la vie religieuse, vous allez choisir le Seigneur, afin qu'il soit votre Dieu : Dominum elegisti hodie, ut sit tibi Deus ; et par une insigne faveur, votre Dieu va vous choisir, afin que vous soyez particulièrement sa créature : Et Dominus hodie elegit te, ut sis et populus peculiaris. Méditez bien ces vérités importantes, et qu'elles demeurent pour jamais profondément gravées dans votre cœur. Voilà ce que je vous propose, et ce que

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vous devez envisager comme le fonds de toutes vos obligations : le choix que vous faites de Dieu, et le choix que Dieu fait de vous. Le choix que vous faites de Dieu, source des mérites infinis que vous amasserez en le servant, et qui seront les fruits du sacrifice que vous allez lui offrir : c'est la première partie ; le choix que Dieu fait de vous, source des grâces abondantes qu'il vous prépare , et qu'il commence dès ce jour à répandre sur votre personne : c'est la seconde partie. Le choix que vous faites de Dieu, afin qu'il soit particulièrement votre Dieu : fondement solide du droit propre que vous aurez de vous confier en lui et de tout attendre de lui. Et le choix que Dieu fait de vous, afin que vous soyez spécialement sa créature : souverain motif de l'inviolable attachement que vous devez avoir pour lui. Que ne dois-je point me promettre de ces deux considérations , parlant ici à des âmes religieuses pleines de l'esprit de leur vocation, et continuellement occupées du soin de le conserver, de le renouveler, de l'augmenter? Quel exemple pour les chrétiens du siècle qui m'écoutent car pour votre édification, mes chers auditeurs , il n'y aura rien dans ce discours que vous ne puissiez et que vous ne deviez vous appliquer selon ce que vous êtes, et ce que Dieu demande de vous , dans la vie séculière et néanmoins chrétienne à laquelle il vous a appelés. Tout ce que je dirai vous instruira, ou, si vous n'en profitez pas, vous confondra. Mais indépendamment du fruit que les chrétiens du siècle en tireront, voici encore une fois, fidèle épouse du Sauveur, les deux avantages dont la profession religieuse va vous mettre en possession, et dont le devoir de mon ministère m'oblige à vous féliciter. En vertu de l'action que vous allez faire, le Dieu de l'univers, parce que vous le choisissez, va devenir singulièrement votre Dieu ; et vous, parce qu'il vous choisit lui-même , vous allez devenir singulièrement sa créature. C'est-à-dire, il va être votre Dieu avec toute la distinction qu'il le peut être dans l’ordre de la grâce ; et vous, avec la même distinction, vous serez sa créature d'une manière qui, dans l'ordre de la grâce , va dès maintenant vous combler de gloire. Avant que d'en venir à la preuve, ayons recours à la Mère de Dieu , et saluons-la en lui disant : Ave, Maria.

PREMIÈRE PARTIE.

Choisir le Seigneur , et par ce choix en faire son Dieu, c'est un des secrets de la prédestination divine, qu'il n'appartenait qu'à Dieu même de nous révéler ; et dire qu'en quittant le monde pour embrasser l'état religieux, nous avons trouvé ce secret, c'est une vérité , mes chères Sœurs , aussi consolante pour nous qu'elle est propre à nous soutenir dans la pratique de nos devoirs. Mais cette vérité, quoique constante, a besoin d'éclaircissement. Car enfin, demandent les interprètes, expliquant ce passage du Deutéronome : Dominum elegisti, ut sit tibi Deus; Dieu ne serait-il pas notre Dieu, si nous ne le choisissions de la sorte ; et dépend-il de nous qu'il soit notre Dieu ou qu'il ne le soit pas, qu'il le soit plus ou qu'il le soit moins, qu'il le soit par un titre ou par un autre; et en conséquence du choix que nous avons fait de lui, sommes-nous en droit de prétendre qu'en effet il soit plus notre Dieu qu'il ne l'est du reste des hommes? C'est à ces importantes questions que je répondrai, et c'est de ces questions mêmes que je tirerai les preuves les plus convaincantes et les plus touchantes de la première proposition que j'ai avancée. Mais auparavant concevons-la bien, et formons-nous-en une idée juste, et qui puisse désormais être la règle de toute la conduite de notre vie.

Oui, mes chères Sœurs, je le répète , quand nous nous séparons du monde pour nous consacrer à Dieu par le vœu solennel de la religion, nous accomplissons en vérité et en esprit ce que les Israélites charnels n'accomplirent qu'en figure , lorsqu'ils entrèrent dans la terre promise. Non-seulement nous choisissons le Seigneur, mais nous le choisissons dans cette vue, qu'il soit particulièrement notre Dieu. Or je veux vous montrer d'abord combien d'une part ce choix lui est honorable , et de l'autre combien il nous est avantageux. Rapport à Dieu et à nous-mêmes , par où nous devons mesurer l'excellence et la perfection de ce choix. Il y a plus : car, ce choix présupposé, je veux vous faire remarquer, et même vous faire sentir, combien Dieu nous est nécessaire dans la séparation du monde où la religion nous engage. Mais aussi veux-je au même temps vous obliger à reconnaître que, quelque séparés du monde que nous soyons , ce choix présupposé , Dieu nous suffit. Appliquez-vous à ma pensée, dont voici le précis réduit à cinq chefs : choix glorieux à Dieu, choix heureux pour nous, choix qui nous rend Dieu nécessaire , choix qui fait que Dieu nous suffit, et choix enfin d'où il s'ensuit que Dieu est tout autrement notre Dieu qu'il ne l'est des chrétiens du siècle. Plaise au

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ciel que je puisse bien imprimer dans vos esprits et dans vos cœurs des vérités si édifiantes !

Première vérité : choix glorieux à Dieu. La démonstration en est sensible, et vous en devez être touchées. C'est qu'en  vertu  de ce choix nous rendons à Dieu un authentique témoignage qu'il est Dieu , et parfaitement notre Dieu, et, à l'exclusion de tout autre, notre seul et unique Dieu, puisqu'il mérite que nous quittions tout pour lui, et que pour lui nous renoncions à nous-mêmes : car il n'y a que Dieu qui mérite cet abandonnement total, et pour qui il nous soit permis de renoncer à nous-mêmes jusqu'à nous sacrifier nous-mêmes, comme il n'y a que l'âme religieuse qui rende à Dieu cet honneur, au moins dans toute l'étendue que cet honneur peut lui être rendu sur la terre. Et c'est ici, mes chères Soeurs, que je commence à découvrir le privilège inestimable de notre  vocation.

Non ,  disait saint Basile à ses disciples, il n'y a que Dieu seul à qui ce sacrifice volontaire de la profession religieuse puisse être dû, et pour qui il puisse être louable. Quitter tout pour tout autre que pour Dieu, ce serait un excès de folie : mais pour Dieu, c'est une éminente sagesse. Renoncer à soi-même pour la créature, ce serait une idolâtrie secrète et une impiété ; mais pour Dieu , c'est un acte héroïque de religion. En cela, dis-je, consiste la grandeur' de Dieu, et par un admirable enchaînement des intérêts de Dieu avec les nôtres, en cela la grandeur de Dieu, quoique absolue et indépendante de nous, semble ne pouvoir être séparée de nos intérêts. Car vous seul, ô mon Dieu, vous seul êtes digne que nous quittions tout pour vous , parce que dans vous seul nous trouvons tout ce que nous quittons, et infiniment au delà de tout ce que nous quittons ; vous seul avez droit d'exiger que pour vous nous renoncions à nous-mêmes,  parce que vous seul pouvez nous dédommager de ce renoncement, et qu'étant Dieu, vous avez seul de quoi pouvoir être la récompense de notre sacrifice.

Mettons nos intérêts à part : ce n'est point encore de quoi il s'agit. J'ai dit au Seigneur : Vous êtes mon Dieu, parce que vous n'avez nul besoin de mes biens : Dixi Domino : Deus meus es tu, quoniam bonorum meorum non eges (1). Ainsi parlait David. Et moi, peut et doit ajouter L'âme religieuse, j'ai dit au Seigneur : Vous êtes mon Dieu, parce que, non content de mes biens, dont vous n'avez ni ne pouvez

1 Psal., XV, 2.

avoir besoin, vous avez attendu de moi un hommage plus digne de vous, qui est le sacrifice de moi-même, et c'est celui que je vais vous présenter. Où sont les chrétiens du siècle qui choisissent Dieu à ce prix, et à qui, pour le posséder,  il en coûte ce  dépouillement de toutes choses , et ce sacrifice d'eux-mêmes complet et entier ? L'âme chrétienne, je l'avoue, est obligée, comme chrétienne, de renoncer à tout, au moins d'esprit et de cœur, puisque sans cela elle ne peut être à Jésus-Christ : Qui non renuntiat omnibus quai possidet, non potest meus esse discipulus (1) ; et, par la raison seule qu'elle est chrétienne,  elle doit renoncer à elle-même, puisqu'elle est incapable sans cela de suivre Jésus-Christ, qui nous a dit à tous, sans exception : Si quis vult post me venire, abneget semetipsum (2). Mais où sont ceux qui, dans le monde, observent à la lettre ces deux préceptes ; et entre ceux qui s'efforcent de les observer ,  où est celui qui les observe sans restriction? Prenez et considérez le chrétien du siècle le plus zélé, et dans sa condition le plus parfait; quelque parfait que vous le supposiez, en se donnant à Dieu, que ne se réserve-t-il pas? quelque détaché du monde que nous le concevions, à combien de choses est-il néanmoins vrai qu'il ne renonce pas réellement, et qu'il n'a pas même intention de renoncer? Maître de ses biens et de sa liberté, que quitte-t-il et de quoi se dépouille-t-il? Il n'y a que l'âme religieuse qui, par un retour et un généreux effort de sa reconnaissance, puisse dire à Dieu sans présomption : Qu'ai-je pu vous donner, Seigneur, que je ne vous aie pas donné? Qu'ai-je pu quitter pour vous que je n'aie pas quitté? Q'ai-je pu faire pour m'offrir à vous comme une hostie vivante, que je n'aie pas fait? Je dis, par un effort de sa reconnaissance ; car, si elle parle de la sorte, ce n'est point pour exalter le mérite de son sacrifice, mais pour honorer au contraire le don de Dieu : ce n'est point pour se glorifier ni pour se prévaloir de son état, mais pour reconnaître devant Dieu que ce qu'elle quitte n'est qu'un léger tribut de ce qu'elle lui doit : ce n'est point par un esprit d'ostentation, mais par une vive expression de son respect infini pour ce souverain Etre. Et voilà, mes chères Sœurs, comment le choix que nous faisons de Dieu lui est si glorieux.

Mais il est encore plus heureux pour nous : seconde vérité dont vous allez convenir. Car, fondé sur ce choix, et tandis que ce choix subsiste, nous sommes sûrs, autant qu'on le

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