Œuvres complètes (page 57)
1 Luc, XIV, 33. — 2 Ibid., IX, 83.
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peut être en celle vie, que nous aimons Dieu, et que nous l'aimons de cet amour parfait qui est inséparable de sa grâce, de cet amour souverain qui nous justifie aux yeux de Dieu, et qui seul, fussions-nous d'ailleurs chargés de crimes, a la vertu de nous réconcilier avec Dieu ; de cet amour de préférence en quoi consiste la plénitude de la loi, et à quoi le salut de l'homme est immanquablement attaché : amour de préférence, dont nous avons le gage le plus certain. Permettez-moi de vous développer ce point ; vous y trouverez un fonds inépuisable de consolation. Hors de l'état religieux, il est aisé de dire à Dieu qu'on l'aime par-dessus toutes choses, et qu'on l'aime plus que soi-même ; mais autant qu'il est aisé de le dire et de le penser, autant est-il rare et difficile de le pratiquer ; autant que ce langage est ordinaire dans le christianisme, autant est-il douteux dans un chrétien qui n'a pas renoncé au monde, et qui jouit tranquillement et à son aise des biens de la vie. En un mot, dit saint Chrysostome, on peut facilement se tromper en se flattant qu'on aime Dieu, et que pour Dieu, s'il le fallait, on serait prêt à tout quitter, pendant qu'on ne quitte rien et qu'on ne se dessaisit de rien. Au moment que nous prenons le parti de la religion, nous tenons le même langage : mais nous le tenons à bien meilleur titre. Pour montrer que nous aimons Dieu préférablement à tout, nous le préférons actuellement à tout, non pas en idée ni en spéculation, mais en pratique, et par l'engagement le plus réel. Nous ne voulons pas que Dieu nous en croie sur notre parole : en quittant tout pour lui, nous lui en donnons une preuve qui ne peut être équivoque ni sujette à l'illusion. Convaincus, par une fatale expérience, que nous ne devons pas nous en lier à nos propres sentiments pour nous assurer de nous-mêmes, nous nous vouons à Dieu jusqu'à nous ôter la disposition de nous-mêmes, et jusqu'à renoncer pour Dieu à tous les droits «lue nous avons sur nous-mêmes. Mais aussi pouvons-nous après cela, sans craindre de mentir au Saint-Esprit, protestera Dieu que nous l'aimons, et lui répondre de nous-mêmes sur l'article le plus essentiel de la loi. Donnons encore plus de jour à cette pensée. Dans cette vie, personne, dit l'Ecriture, ne sait s'il est digne d'amour ou de haine : Nescit homo utrum amore an odio diynus sit (1) ; et par conséquent personne dans cette vie ne sait s'il aime Dieu, ou s'il ne l'aime pas : car, si j'étais
1 Eccles., IX, 1.
certain que j'aime Dieu, je serais certain que Dieu m'aime et qu'il me trouve digne de son amour. Il est vrai que personne ne le sait infailliblement ; mais si quelqu'un le peut savoir, et si quelqu'un le sait de cette science qui, sans être infaillible, ne laisse pas de rendre l'espérance des justes ferme et tranquille, je soutiens que c'est l'âme religieuse : pourquoi? Parce qu'elle sait qu'il n'y a rien au monde qu'elle n'ait abandonné pour Dieu ; parce que, sans vouloir se comparer avec l'apôtre de Jésus-Christ, elle sait qu'elle a l'avantage de pouvoir dire comme lui : Quis nos separabit a charitate Christi (1) ; Qui désormais me séparera de l'amour de mon Dieu ? sont-ce les biens de la terre que j'ai quittés? sont-ce les plaisirs des sens que je me suis retranchés? sont-ce les honneurs du siècle que j'ai méprisés? Non, peut-elle conclure : car malgré l'affligeante incertitude où Dieu veut que je sois touchant son amour et sa haine, après le choix que j'ai fait de lui, en sacrifiant tout et en me sacrifiant moi-même pour lui, j'ai l'assurance la plus raisonnable et la plus solide que son amour est en moi, et que jamais rien ne m'en détachera. Ce choix lui est donc une espèce d'évidence de l'amour qu'elle a pour Dieu : or qu'y a-t-il pour elle de plus heureux que d'être ainsi assurée de cet amour, que de pouvoir se rendre ainsi le témoignage de cet amour, que de posséder ainsi cet amour comme le titre le plus légitime de sa prédestination? Avançons.
J'ai dit que le choix que nous faisons de Dieu dans la vocation religieuse et dans l'éloignement du monde où nous vivons, nous rend Dieu souverainement nécessaire : troisième vérité, mes chères Sœurs, à laquelle il est impossible que vous ne vous intéressiez pas, et qui suit du principe que j'ai établi. Car ayant tout quitté pour Dieu, si Dieu venait à nous manquer, où en serions-nous ? Si par notre infidélité, frustrés de notre attente, nous venions à ne pas trouver Dieu dans la religion, ne pouvant d'ailleurs y trouver les consolations du monde, que nous resterait-il? où serait notre ressource ? De cette vérité, le mondain, plein de ses erreurs, voudrait inférer qu'au moins en cela notre condition est à plaindre. Mais c'est en cela même, reprend saint Bernard, qu'elle nous paraît préférable à toute autre condition, et voici l'excellente raison qu'il en apporte : Car il est vrai, mes chers Frères, disait-il à ses religieux, séparés, comme
1 Rom., VI, 35.
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nous le sommes, de tout ce qu'il y a d'agréable dans le monde, Dieu nous est nécessaire dans la religion ; mais c'est justement de quoi nous bénissons Dieu, qui par là nous a mis dans une sainte et absolue nécessité de nous attacher à lui et de ne vivre que pour lui. Il est vrai, Dieu , dans la religion, nous est infiniment plus nécessaire qu'aux chrétiens du siècle ; mais c'est en quoi nous nous sentons plus redevables qu'eux à Dieu : car malheur à nous si Dieu ne nous était plus nécessaire, on s'il nous l'était moins ! malheur à nous si, hors de lui, nous pouvions trouver du repos et de la douceur dans la vie ! malheur si, venant à oublier Dieu et à le méconnaître, nous pouvions nous passer de lui ! Les mondains, dissipés par les fausses joies et les vains amusements du siècle, peut-être peuvent-ils quelquefois, quoique faussement, se flatter d'être parvenus à cette prétendue et imaginaire indépendance de Dieu ; mais c'est ce qui fait la réprobation de leur état. La béatitude du nôtre est de ne pouvoir être heureux qu'en Dieu, de ne le pouvoir être qu'avec Dieu, de ne l'être qu'à proportion que nous nous unissons à Dieu : sans Dieu nous serions malheureux. Vous l'avez ainsi ordonné, Seigneur, et la loi que vous en avez faite n'est pas tant un arrêt de votre justice, qu'une disposition favorable de votre miséricorde : Jussisti, Dominent sic est (1). Sans vous, nous serions malheureux : mais nous le serions encore bien plus, si nous voulions sans vous ne l'être pas, puisque le comble de notre misère serait de chercher hors de vous la véritable félicité. Quoiqu'il en soit, mes Frères, poursuivait saint Bernard, en qualité de religieux, nous mettons au nombre des grâces et des plus précieuses grâces de notre état, le besoin même que nous avons de Dieu ; car, selon la parole sainte, plus nous avons besoin de Dieu, plus Dieu se tient obligé à répandre ses dons sur nous ; plus nous avons besoin de Dieu, plus il veut que nous ayons droit de recourir à lui, de compter sur lui et de tout attendre de lui. Sans lui nous ne trouverions dans la religion qu'un vide affreux de toutes les consolations humaines : mais étant, comme il est, un Dieu fidèle, il sait abondamment remplir ce vide par d'autres consolations toutes spirituelles dont il est lui-même la source. Autant que par la privation de tout le reste il nous devient nécessaire, autant se fait-il un honneur et prend-il soin de ne nous manquer jamais, tandis que nous soutenons par une sainte persévérance le choix que
1 August.
nous avons fait de lui. Aussi ai-je ajouté, mes chers Sœurs, que, quelque séparés du monde que nous soyons, ce choix présupposé, Dieu nous suffit : et c'est la quatrième vérité, encore plus capable de nous faire goûter le bonheur de notre profession. Ecoutez-moi ; je n'en dis qu'un mot, mais qui, joint à vos réflexions, pourra vous tenir lieu d'un discours entier.
Les chrétiens du siècle, même les plus réglés dans leurs désirs, ont, malgré eux, mille besoins qui, par l'engagement inévitable de leur condition, les assujettissent au monde, et les mettent par là dans une impuissance morale de parvenir jamais, sur la terre, à être contents. De combien de choses, et de choses hors de leur pouvoir, leur repos ne dépend-il pas ; et s'il en manque une seule, quand ils auraient tous les autres, combien de chagrins et de troubles ce seul défaut ne leur fait-il pas essuyer? Quel malheur, disait un païen, de dépendre de la sorte pour être heureux! Dans la religion, si nous avons besoin de Dieu, au moins avons-nous l'avantage de n'avoir besoin que de Dieu ; car avec Dieu, nous nous passons sans peine de tout : avec Dieu, nous n'envions , point au monde ses prospérités ; avec Dieu, quoique pauvres, nous sommes riches, et bien plus riches que si nous possédions tout, parce que nous ne désirons rien : Tanquam nihil habentes, et omnia possidentes (1). Quand on nous dit que Dieu seul fera notre béatitude dans le ciel, et que tout insatiables que nous sommes, au moment que sa gloire paraîtra, nous en serons rassasiés, selon la parole du Prophète royal ; quoique ce soit un point de. foi, nous avons de la peine à le comprendre, et nous voudrions qu'on nous en donnât une preuve sensible. La voici, mes chers auditeurs : car la preuve sensible de cet adorable attribut de Dieu, qui fait que, dans le séjour de la gloire, Dieu nous suffira, c'est qu'il suffit dès maintenant à l'âme religieuse, qui, fidèle à la grâce de sa vocation, jouit indépendamment du monde d'un solide et parfait contentement. Je m'explique : ce qui montre que les justes dans la gloire trouveront en Dieu seul toute leur félicité, c'est que, par une anticipation de cette gloire, on voit dans la religion des âmes qui ne veulent que Dieu, qui trouvent tout en Dieu, après avoir tout quitté pour Dieu, et qui contentes de Dieu, renoncent, pour le posséder, à toutes les grandeurs du monde, à tous les héritages du monde, à tous les établissements et à toutes les fortunes du monde. Oui, l'on en voit, et
1 2 Cor., VI, 10.
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Dieu, par sa miséricorde, nous en met aujourd'hui devant les yeux des exemples vivants. Voilà ce que la grâce de Jésus-Christ opère dans ces âmes ferventes dont je parle, et à qui je parle : c'est un miracle incompréhensible pour ces mondains qui n'ont que de vues terrestres et animales; mais ce miracle n'est pas moins réel ni moins vrai. Le monde, avec tous ses biens ne suffit pas à un avare ; le monde avec tousses honneurs ne suffit pas à un superbe; le monde, avec tous ses plaisirs ne suffit pas à un sensuel; et Dieu seul, sans ces plaisirs du monde, sans ces biens, sans ces honneurs, suffit à l'âme qui le choisit pour son Dieu. Est-il rien de plus convaincant que ce témoignage? Etre content de Dieu, et de Dieu seul, voilà ce qu'éprouvent ceux et celles qui, faisant divorce avec le monde, cherchent Dieu dans la religion ; et que ne pouvez-vous là-dessus vous expliquer hautement, mes chères Sœurs, et rendre ici, à la grâce de votre Dieu, toute la gloire qui lui est due? voilà ce que vous éprouvez tous les jours, voilà ce qu'éprouvent tant d'autres dans l'humble et pauvre condition qu'ils ont, comme vous, choisie. Or quel dégagement et quelle liberté de l'âme, lorsqu'on se peut dire à soi-même : Dieu me suffit ! Je n'ai ni terre, ni héritages, ni revenus en ce monde, mais Dieu me. suffit, fortune, dignités, grandeurs du monde, tout cela n'est point pour moi, mais Dieu me suffit ; d'autres ont toutes les commodités de la vie, toutes les douceurs que le monde peut leur fournir, et moi je n'en ai aucune, mais Dieu me suffit; il nie suffit maintenant, il me suffira jusqu'à mon dernier soupir, il me suffira dans l'éternité : car étant mon Dieu, il est mon tout, et tout ce qui n'est pas mon Dieu ne m'est rien : Quid mihi est in cœlo, et a te quid volui super terram (1) ?
Enfin, pour cinquième et dernière vérité, je conclus que Dieu, en conséquence du choix que nous faisons de lui par la profession religieuse, devient singulièrement et spécialement notre Dieu ; et voilà, heureuse épouse du Sauveur, ce qui doit vous rendre votre vocation également chère et vénérable : en conséquence de l'action que vous allez faire, le Seigneur que vous choisissez sera votre Dieu, avec toute la distinction qu'il peut l'être dans l'ordre de la grâce; pourquoi? parce qu'en conséquence du renoncement que vous faites à tout pour lui, il sera lui-même votre partage, votre héritage, votre possession, et que de cette sorte
1 Psal., LXXII, 25.
vous aurez sur lui, pour ainsi dire, tout le droit de propriété qu'une créature peut avoir sur son Dieu. Appliquez-vous à ce que je dis : quand Dieu divisa la terre promise entre les tribus d'Israël, il ne donna, remarque l'Ecriture, aucun partage à la tribu de Lévi, parce que la tribu de Lévi, toute dévouée à Dieu, ne devait point avoir d'autre partage que Dieu même : Quia ipse Dominus possessio ejus est (1). Excellente figure, ma chère Sœur, de ce qui va se passer à votre égard ; car vous allez être dans la loi de grâce cette âme choisie dont Dieu sera tout le partage, et à qui Dieu, comme Dieu, appartiendra tout autrement qu'il n'appartient aux chrétiens du siècle. En effet, le chrétien du siècle peut bien dire comme David : Dominus pars hœreditatis meœ (2) ; Le Seigneur est une portion de mon héritage ; mais il ne peut pas dire absolument dans le même sens que l'âme religieuse : Dominus hœreditas mea. Le Seigneur est mon héritage; parce qu'avec Dieu, dit saint Bernard, il possède encore d'autre biens, et qu'en possédant ces autres biens avec Dieu, il en possède moins purement et moins parfaitement Dieu. C'est vous, fervente épouse de Jésus-Christ, qui, désormais ayant renoncé au monde, aurez droit de regarder Dieu comme un bien qui vous est uniquement propre, comme un bien qui vous est affecté, comme un bien d'autant plus votre bien que vous en faites votre seul bien. Au lieu que vos frères et vos sœurs selon la chair partageront entre eux un héritage temporel que vous leur abandonnez, et dont la mort les dépouillera ; vous allez en acquérir un, lequel, quoique immense et infini, sera tout entier à vous, comme s'il n'était que pour vous ; et cet héritage, encore une fois, c'est Dieu même qui vous tiendra lieu de tout. Or, vous tenir lieu de tout, c'est être non-seulement Dieu, mais spécialement votre Dieu. Et voilà le sens littéral de ces belles paroles : Quia ipse Dominus possessio ejus est.
Revenons donc , mes chères Sœurs, aux questions que j'ai d'abord proposées. Dieu ne serait-il pas notre Dieu, si nous ne le choisissions pas de la manière que je le viens d'expliquer? Ecoutez sur cela saint Basile : il serait notre Dieu, répond ce saint docteur, mais il ne le serait pas dans cette étendue et cette perfection qui suppose le sacrifice que nous lui faisons de nous-mêmes par les vœux de la religion : c'est-à-dire, il serait notre Dieu par la nécessité de son être et par le droit inaliénable
1 Deut., X, 9. —2 Psal., XV, 5.
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de sa souveraineté ; mais il ne le serait pas avec ce surcroît de domination et d'empire qu'il a sur nous quand nous nous dépouillons pour lui de notre liberté. Malgré nous, il serait le Dieu de toute la nature ; mais il ne serait pas au point qu'il l'est, le Dieu de notre cœur. Il dépend de nous en ce sens qu'il soit notre Dieu ; comme au contraire, quoique Dieu de l'univers, il n'est pas le Dieu des mondains, parce que les mondains se l'ont volontairement, et de leur choix, d'autres divinités que lui. C'est lui-même qui le leur déclare : Et ego non ero Deus vester. Par conséquent il est plus notre Dieu qu'il ne l'est du reste des hommes, puisqu'il l'est plus ou moins, selon que nous nous dévouons plus ou moins à son culte. Or y pouvons-nous être plus dévoués que nous ne le sommes en qualité de religieux? D'où il s'ensuit qu'en nous consacrant à Dieu, nous ajoutons à tous les autres titres, en vertu desquels il était déjà notre Dieu, celui de notre choix, et celui du choix le plus parfait que nous puissions faire. Quel trésor de grâce pour nous, si nous savons connaître le don de Dieu et en profiter ! Ils ont appelé ce peuple heureux, disait David, parce qu'il a des biens en abondance, parce qu'il jouit paisiblement des plaisirs de la vie, parce que le monde le loue et lui applaudit : Beatum dixerunt populum cui hœc sunt (1). Mais moi, ajoutait ce saint roi, j'ai dit : Bienheureux le peuple qui a le Seigneur pour son Dieu : Beatus populus cujus Dominus Deus ejus (2). Et voilà, digne épouse de Jésus-Christ, votre vocation : vous avez choisi le Seigneur, afin qu'il soit singulièrement votre Dieu, Dominum elegisti, ut sit tibi Deus ; et le Seigneur vous choisit aujourd'hui, afin que vous soyez singulièrement sa créature, en vous associant à une communauté de vierges qui, dans le christianisme, est à la lettre son peuple particulier : Et Dominus elegit te hodie, ut sis ei populus peculiaris. C'est le sujet de la seconde partie.
DEUXIÈME PARTIE.
Comme il est de la foi que la grâce, qui est le principe du mérite, doit par conséquent précéder en nous tout mérite, aussi est-ce pareillement un point de foi que le choix que Dieu fait de nous doit, par une absolue nécessité, précéder le choix que nous faisons de Dieu. Et voilà pourquoi saint Bernard, instruisant une épouse de Jésus-Christ, et lui donnant une juste idée de sa vocation, en concluait
1 Psal., CXLIII, 15. — 2 Ibid.
toujours pour elle l'obligation indispensable où elle était de marcher saintement devant Dieu, et de se tenir dans une profonde humilité, accompagnée d'une vive reconnaissance, par ce raisonnement invincible : Nisi enim prius quœsita, non quœreres; sicut nec eligeres, nisi electa ; car, lui remontrait-il, quelque fidèle et quelque fervente que vous puissiez être dans la voie de Dieu, vous ne chercheriez pas Dieu , si Dieu le premier ne vous avait cherché ; et vous n'auriez pas l'avantage de l'avoir choisi, s'il n'avait eu auparavant la bonté de vous choisir lui-même, en vous prévenant par sa grâce, et en vous attirant à son service. Appliquons-nous, mes chers Sœurs, cette grande vérité; et, remontant jusqu'à la source des miséricordes de notre Dieu, entrons dans les desseins de son aimable providence sur nous quand il nous a appelés à la religion. Les voici. Dieu nous a choisis, afin que nous soyons dans le monde, je dis dans le monde chrétien, son peuple particulier : Et Dominus elegit te hodie, ut sis ei populus peculiaris. Qu'est-ce à dire, son peuple particulier? Saint Paul nous l'apprend en deux mots, dans ce beau passage de l'Epître aux Ephésiens : Elegit nos in ipso, ut essemus sancti et immaculati in conspectu ejus. J'avoue que saint Paul parlait là des chrétiens en général ; mais du reste, il est évident qu'il parlait des chrétiens parfaits, et qu'ainsi sa proposition convenait encore mieux à ceux et à celles qui, dans la suite des temps, devaient renoncer au monde, pour embrasser la profession religieuse, puisque c'est dans la profession religieuse que se trouvent plus communément les parfaits chrétiens. C'était donc vous et moi, mes chers Sœurs, que l'Apôtre de Jésus-Christ avait surtout en vue, lorsqu'il disait : Eligit nos, ut essemus sancti et immaculati. Entre les élus mêmes, Dieu nous a élus , afin que nous soyons saints; il nous a élus afin que nous soyons irrépréhensibles ; et j'ajoute, suivant la même pensée : il nous a élus, afin que nous servions d'exemple aux chrétiens du siècle ; il nous a élus, afin qu'au milieu d'eux nous paraissions comme la lumière du monde et comme le sel de la terre. Définition très-naturelle et très-vraie de l'état religieux. C'est le peuple saint du Seigneur : en comparaison des mondains, c'est le peuple sans tache et sans reproche, c'est le peuple suscité et prédestiné pour être le modèle des chrétiens ; c'est le peuple établi de Dieu pour confondre les erreurs et l'infidélité du siècle, et pour en
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arrêter la corruption : en un mot, c'est le peuple de Dieu particulier, dont les Israélites n'ont été que la ligure. Voilà, dis-je, âmes religieuses, à quoi se termine le choix que Dieu a fait de nous. Encore quelques moments de votre attention.
Dieu nous a choisis, afin qu'en qualité de religieux nous soyons son peuple saint : Elegit nos, ut essemus sancti. Choix adorable, qui nous a séparés du monde profane, pour nous associer, si j'ose m'exprimer de la sorte, à la sainteté de Dieu même : Sancti estote, quia ego sanctus sum (1). Car Dieu, dans le fond de son être, étant saint et le Saint des saints, il voulait, dit saint Chrysostome, et il devait être servi par des saints. Or c'était l'état religieux qui, par une divine fécondité, devait produire ce nombre de saints que Dieu voulait former pour la perfection de son culte. C'était l'état religieux qui, dans la retraite et dans l'éloignement du monde, devait élever cette multitude de saints éprouvés, de saints mortifiés, de saints consommés en toute sorte de vertus, de saints victorieux du monde et d'eux-mêmes, tels qu'il les fallait à Dieu, pour être servi en Dieu. David se plaignait autrefois, et gémissait de ce qu'il n'y avait plus de saints dans le monde. Sauvez-moi, Seigneur, s'écriait-il, touché des progrès que faisait le vice, et des désordres qu'il voyait croître de jour en jour : sauvez-moi, parce qu'il n'y a plus de saints dans le monde. Or qu'est-ce que le monde, sinon un enfer, du moment qu'il n'y a plus de saints ? Salvum me fac, Domine, quoniam defecit sanctus (2). Telle était la prière de ce saint roi, dans l'ardeur de son zèle, à la vue des iniquités du monde. Mais, par un sentiment bien contraire, je me console aujourd'hui de ce que , malgré les iniquités du monde, il y a encore des saints dans le monde. Car tandis que je vois des communautés de vierges consacrées à Dieu, et uniquement appliquées à remplir les devoirs de leur vocation, des communautés qui se distinguent par leur inviolable et constante régularité, qui édifient l'Eglise, et qui sont de celles que saint Cyprien appelait la plus noble portion du troupeau de Jésus-Christ; tandis que je vois des maisons religieuses de ce caractère (or il y en a), je dis hardiment et sans crainte : Non, la main du Seigneur n'est pas raccourcie ; et, malgré l'envie du démon, il ne laisse pas d'y avoir encore des saints. Comme il y en a dans le ciel que Dieu glorifie, il y en a sur la terre
1 Levit., XI, 44. — 2 Psal., XI, 2.
qui glorifient Dieu, et ce sont au moins, mes chers auditeurs, ces chastes épouses du Sauveur, qui se vouent à lui comme à leur unique époux ; ces âmes pures, qui, possédées de l'Esprit de Dieu, font un divorce éternel et solennel avec le monde; ces élues rachetées d'entre les hommes, pour être, dans les familles où elles sont nées, comme les prémices offertes au Dieu qu'elles adorent; ces vierges dont les vêtements blanchis dans le sang de l'Agneau, n'ont jamais été souillés, et qui, tout innocentes qu'elles sont, s'imposent tout le joug de la pénitence. Voilà les saintes de Dieu sur la terre : Sanctis quœ sunt in terra ejus (1). Tout le reste du monde si vous voulez, est corrompu; et je consens qu'indignés des scandales dont le monde est plein, vous disiez avec le Prophète : Tous se sont égarés : Omnes declinaverunt (2) ; tous, en quittant Dieu, se sont livrés aux plus abominables désirs : Abominabiles facti sunt in studiis suis (3) ; il n'y en a pas un qui ne vive dans le dérèglement, pas un qui ne se fasse de ses passions de secrètes idoles : Non est qui faciat bonum, non est usque ad unum (4). Oui, je consens que vous parliez de la sorte, pourvu que vous en exceptiez ces saintes filles qui suivent des voies si opposées à celle du monde, et qui par là, se préservant de sa contagion, ne peuvent avoir aucune part à cet égarement universel : pourvu que vous reconnaissiez que dans leurs personnes Dieu s'est réservé des servantes fidèles, qui n'ont point fléchi le genou devant Baal; de sincères adoratrices qui le servent en esprit et en vérité, et qui, jour et nuit occupées du soin de lui plaire, lui font aux dépens d'elles-mêmes des sacrifices dont il n'y a que lui seul qui sache le prix et le mérite. Car voilà toujours, mes chères Sœurs, la fin pour laquelle Dieu vous a choisies.
Je dis plus : Dieu nous a choisis, afin que dans le monde chrétien nous soyons irrépréhensibles : Ut essemus sancti et immaculati. Car dans l'état religieux, une sainteté ordinaire ne nous suffit pas; il nous faut une sainteté irréprochable, une sainteté à l'épreuve de toute censure, une sainteté où le monde critique ne puisse découvrir aucune tache, j'entends de ces taches honteuses qui déshonorent notre profession : pourquoi? parce qu'il nous faut une sainteté propre à confondre le libertinage du monde et son impiété. Or jamais notre sainteté ne sera telle, si elle ne monte jusqu'à ce degré d'irrépréhensibilité. Et en effet, c'est par ce motif que saint Pierre engageait les premiers
1 Psal., XV, 3. — 2 Ibid., XIII, 3.— 3 Ibid., I.— 4 Ibid., 1.
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fidèles à se conduire parmi les Gentils d'une manière qui les mît à couvert, non-seulement de tout blâme, mais de tout soupçon, afin, leur disait-il, mes Frères, que vous fermiez ainsi la bouche aux hommes ignorants et insensés, c'est-à-dire aux ennemis de la foi : Ut benefacientes obmutescere faciatis imprudentium hominum ignorantiam (1). C'est par cette même raison que saint Paul conjurait les ministres de l'Eglise d'être des hommes sans reproche, afin, reprenait-il, que nos adversaires, qui étaient les païens et les idolâtres, n'ayant aucun mal à dire de nous, soient forcés de nous respecter et de glorifier Dieu dans nous : Ut is qui ex adverso est, vereatur, nihil habens malum dicere de nobis (2). Or voilà justement, mes chères Sœurs, ce que Dieu demande de vous et de moi : car les mondains, au milieu desquels nous vivons, ne sont pas moins attentifs à nous observer, ni moins déterminés à nous censurer, que l'étaient alors les païens et les idolâtres à l'égard des premiers fidèles; et nous ne sommes pas moins obligés, comme religieux, à confondre, par l'intégrité de notre vie, l'injuste et maligne critique des libertins d'aujourd'hui, que l'étaient les chrétiens de ce temps-là à confondre celle du paganisme : comme religieux, la cause de Dieu et de son service n'est pas moins entre nos mains, et j'oserais bien dire qu'elle y est encore plus. C'est donc à nous de la soutenir par l'excellent moyen que je vous marque, et le voici. L'erreur des mondains, par exemple, est de se figurer que la piété, dans les vues secrètes de la plupart de ceux qui la pratiquent, n'est qu'un raffinement spécieux d'intérêt ou de vanité : c'est à nous de les convaincre d'ignorance, en leur faisant voir dans la religion des âmes solidement humbles, qui, bien loin d'y chercher l'éclat, font leurs plus chères délices de s'y ensevelir, et d'y mener une vie cachée avec Jésus-Christ en Dieu ; des âmes plus que désintéressées, ou dont l'unique intérêt est de n'avoir plus dans le monde nul intérêt : Ut obmutescere faciatis imprudentium hominum ignorantiam. La malignité des impies et des libertins et de décrier les serviteurs de Dieu par certains endroits faibles qu'ils leur reprochent, est dont ils font contre eux le sujet de leurs railleries : c'est à nous d'éviter ces faibles, et pour l'honneur de la religion, duquel nous devons personnellement répondre, de ne donner sur nous aucune prise : Ut nihil habeant malum dicere de nobis. Ainsi en usaient ces premiers
1 1 Petr., II, 15. — 2 Tit., II, 8.
chrétiens révérés par les païens mêmes, et à qui, comme religieux, nous avons dû succéder. Capite nos, disaient-ils, ou plutôt disait en leur nom le grand Apôtre, en faisant aux Gentils un saint défi : Capite nos : neminem lœsimus, neminem circumvenimus (1) ; Examinez-nous bien : nous n'avons fait tort à personne, nous n'avons ni offensé ni trahi personne : qu'avez-vous à nous objecter qui puisse nous faire rougir, ou qui soit indigne de nous? voilà de quoi ils se piquaient : l'irrépréhensibilité de leur conduite était la gloire, tout ensemble, et de leur Dieu et de leur profession ; par là ils désarmaient l'impiété, et par là ils triomphaient de la calomnie. Or, grâces au Seigneur, l'Eglise chrétienne est encore aujourd'hui en possession du même avantage. Mais à qui est-ce surtout qu'elle en est redevable? A ces ferventes communautés dont je viens de vous parler, à ces monastères ou règne l'esprit de Dieu ; car sans chercher des exemples ailleurs que dans cette sainte maison, quel droit ces vierges qui m'écoutent n'auraient-elles pas de dire aux mondains, comme saint Paul : Capite nos ; Informez-vous de notre vie tant qu'il vous plaira; et toute votre malignité n'y trouvera rien dont elle puisse se prévaloir contre la profession que nous faisons d'être les épouses de notre Dieu ? Mais parce que leur humilité ne leur permettrait pas, peut-être, de tenir ce langage, quoique vrai, quel droit, mes chers auditeurs, n'aurais-je pas moi-même de vous le produire, pour vous faire un défi pareil à celui de saint Paul, en vous disant : Considérez bien ces servantes de Dieu; et, sans leur faire aucune grâce, ce que je n'ai garde de vous demander pour elles, rendez-leur la justice qui leur est due, et confessez qu'elles sont au-dessus de la plus rigide censure. Et en effet, qui de vous les accusera d'ambition ? qui de vous les soupçonnera d'hypocrisie ? qui de vous les reprendra d'aucun de ces vices par où la vertu tous les jours devient si douteuse et même si odieuse dans le monde? Il n'y a dans toute leur conduite, ni artifice, ni déguisement, ni affectation, ni ostentation, ni politique, ni intrigue : quel reproche auriez-vous donc à leur faire, et par quel endroit pourriez-vous éluder ou affaiblir l'argument que saint Paul tirait de là pour la condamnation de votre vie lâche et mondaine? Or voilà, mes chères Sœurs, à quoi vous et moi nous devons aspirer dans la religion, à être de ces sujets irrépréhensibles. Il y a plus encore.
1 2 Cor., VII, 2.
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Dieu nous a choisis, afin qu'en qualité de religieux, nous servions de modèle aux chrétiens du siècle; c'est-à-dire afin que les chrétiens du siècle apprennent de nous ce qu'ils sont, ou plutôt ce qu'ils doivent être; afin qu'ils aient toujours dans nos personnes une idée sensible de la perfection à laquelle ils sont appelés; afin qu'en nous voyant, ils se souviennent, pour ainsi dire, de quelle tige ils sont sortis, et qu'en se mesurant à nous, ils reconnaissent qu'autant qu'ils se sont éloignés de cette tige, autant ils ont dégénéré du christianisme qu'ils professent. Car quelque différence qu'on suppose entre leur état et le nôtre, qu'est-ce qu'un vrai religieux, sinon un chrétien parfait; et comment un chrétien peut-il espérer d'être parfait chrétien, si, dans le siècle même où Dieu l'engage, il n'est religieux d'esprit et de cœur? Je serais infini si je voulais approfondir cette pensée ; mais je manquerais au devoir essentiel de mon ministère, si je ne concluais de là, mes chères Sœurs, combien nous sommes spécialement obligés d'être réguliers et fervents dans la pratique de nos devoirs. Car, puisqu'en qualité de religieux, nous sommes choisis pour être les modèles des chrétiens du siècle, je dis les modèles vivants de la sainteté de leur profession, que serait-ce si nous-mêmes nous venions à négliger la nôtre, et à nous oublier? jusqu'à quel point nos infidélités et nos tiédeurs, par les funestes conséquences qu'en tireraient les mondains, n'autoriseraient-elles pas leurs désordres, et jusqu'à quel point leur libertinage ne se prévaudrait-il pas de nos moindres relâchements? Si le sel se corrompt, disait Jésus-Christ, avec quoi empêchera-t-on tout le reste de se corrompre; et si dans l'Eglise de Dieu ce qui devait être lumière devient ténèbres, que sera-ce des ténèbres mêmes? Or c'est vous, ajoutait notre divin Maître, en parlant à ceux qui avaient tout quitté pour lui, c'est vous qui êtes ce sel de la terre: Vos estis sal terrœ. C'est vous qui, destinés pour éclairer et pour édifier, êtes la lumière du monde : Vos estis lux mundi. Sel de la terre qui n'est plus bon à rien dès qu'une fois il a perdu sa force; lumière du monde qui, venant à s'éteindre ou à s'obscurcir, selon la parabole du Sauveur, laisse tout le corps obscur et ténébreux. Ma consolation est de parler aujourd'hui à des vierges prudentes, zélées, vigilantes, qui sont bien à couvert de ce reproche; à des épouses du Fils de Dieu, dont la sainte vie est dans la maison du Seigneur un flambeau ardent et luisant, un sel pur et incorruptible, dont la vertu est à l'épreuve de toute l'iniquité du siècle.
De là, mes chères Sœurs, Dieu nous a choisis, afin que nous soyons dans la loi de grâce son peuple particulier, comme les Israélites l'étaient dans l'ancienne loi. Car c'est par là qu'on les distinguait, et qu'entre tous les peuples de la terre on les regardait comme le peuple de Dieu : pourquoi? parce que c'était à eux, dit saint Paul, qu'appartenait l'adoption des enfants, la gloire, l'alliance, le culte, la loi, les oracles de Dieu et ses promesses : Quorum adoptio est filiorum, et gloria, et testamentum, et legislatio, et obsequium, et promissa (1). Or, après le choix que Dieu a fait de nous par la vocation religieuse, tout cela nous convient encore plus qu'à eux. L'adoption des enfants, puisqu'en qualité de pauvres volontaires, nous sommes sans contestation les héritiers primitifs du Père céleste. La gloire, puisqu'en vertu du sacrifice que nous lui faisons de nous-mêmes, nous possédons dans la religion toute la dignité, aussi bien que la sainteté du sacerdoce royal de Jésus-Christ. L'alliance, puisqu'étant vierges par état, vous êtes, par un titre solennel, les épouses de cet Homme-Dieu. La loi, puisque, pour l'embrasser dans toute son étendue, non contentes d'en accomplir les commandements, vous y ajoutez les conseils de la plus éminente perfection. Le culte, puisque, libres et dégagées des emplois profanes du siècle , vous êtes uniquement occupées des choses de Dieu. Les promesses, puisque c'est expressément pour vous que le Sauveur du monde a dit : Quiconque aura tout quitté, et s'attachera à me suivre, recevra le centuple, et en cette vie, et dans la vie éternelle. Nous avons donc, comme religieux, tous les dons et tous les avantages qu'on peut avoir, pour être dans le christianisme le peuple de Dieu particulier : et au lieu que dans l'Ecriture Dieu dit aux mondains : Vos non populus meus ; Vous n'êtes point mon peuple, et vous êtes indignes de l'être ; si nous sommes fidèles à la grâce de notre vocation, Dieu nous dit au contraire : C'est vous qui, séparés du monde, méritez de porter cette glorieuse qualité ; c'est vous qui , dévoués à mon service , êtes non-seulement mon peuple, mais l'élite de mon peuple ;
c'est vous qui, rachetés de la terre, êtes ce peuple conquis que j'ai choisi pour publier mes grandeurs, et pour chanter éternellement mes louanges : Populus acquisitionis, ut virtutes annuntietis ejus qui de tenebris vos vocavit in admirabile lumen suum (2).
1 Rom., IX, 4. — 2 1 Petr., II,9.
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Or c'est à ce peuple particulier, ma chère Sœur, que vous allez être associée. Dieu vous a choisie, afin que, par le plus spécial de tous les titres, vous deveniez sa créature. Comme chrétienne, vous Tétiez déjà, mais vous ne l'étiez pas encore aussi parfaitement, aussi pleinement, aussi absolument que vous pouviez l'être ; et Dieu, par la prédilection qu'il a eue pour votre personne, a voulu que vous le fussiez dans la même étendue de perfection qu'il est votre Dieu. Comme chrétienne, vous n'étiez qu'un commencement, qu'un essai, et, si j'ose user de ce terme, qu'une ébauche de sa créature; car c'est ainsi que le Saint-Esprit même s'en explique : Genuit nos verbo veritatis, ut simus initium aliquod creaturœ ejus (1) ; Il nous a engendrés comme chrétiens par la parole de la férité, afin que nous soyons au moins un commencement de cette créature parfaite, que sa grâce est capable de former en nous : Ut simus initium aliquod. Mais comme religieuse vous allez être cette créature parfaite, cette créature à qui rien ne manquera pour être totalement à Dieu, pour être uniquement à Dieu, pour être irrévocablement à Dieu ; puisqu'il est vrai qu'on ne peut être plus à Dieu qu'en se consacrant à la religion. Il ne me reste donc qu'à conclure par les paroles de mon texte, et qu'à vous dire, ma chère Sœur : Memento et ne
1 Jac., I, 18.
obliviscaris; Souvenez-vous-en, et ne l'oubliez jamais. Souvenez-vous-en dans les occasions importantes, où il s'agira de remplir les devoirs pénibles de votre état. Souvenez-vous-en dans les épreuves que Dieu voudra faire de vous, quand il sera question de lui donner des marques de votre persévérance. J'ai choisi le Seigneur, et le Seigneur m'a choisie : ces deux pensées vous soutiendront et vous fortifieront. Avec cela, il n'y aura point de difficulté que vous ne surmontiez, point de tentation que vous ne repoussiez, point de chagrin et de dégoût au-dessus duquel vous ne vous éleviez. J'ai choisi le Seigneur, et le Seigneur a bien voulu agréer le choix que j'ai fait de lui ; le Seigneur m'a choisie, et par un libre consentement j'ai ratifié le choix qu'il a fait de moi : ces deux pensées, dis-je, vous feront goûter le bonheur de votre état, vous en adouciront toutes les peines, vous exciteront à en acquérir toute la perfection. Souvenez-vous-en durant le cours de la vie, pour vous maintenir dans l'inviolable fidélité que notre Dieu attend de vous. Vous vous en souviendrez aux approches de la mort, pour vous animer d'une sainte confiance à la vue de ce jugement si formidable pour les mondains , mais plein de consolation et de gloire pour les âmes vraiment religieuses. C'est la grâce que je vous souhaite, etc.
ÉTAT RELIGIEUX III
ÉTAT RELIGIEUX III
TROISIÈME SERMON SUR L'ÉTAT RELIGIEUX.
LE RENONCEMENT RELIGIEUX, ET LES RÉCOMPENSES QUI LUI SONT PROMISES.
ANALYSE.
Sujet. Pierre prenant la parole, dit à Jésus-Christ : Vous voyez. Seigneur, que nous avons tout quitté, et que nous vous avons suivi : quelle récompense en recevrons-nous donc? Jésus-Christ leur répondit : Je vous dis en vérité qu'au temps de la résurrection, vous qui m'avez suivi, vous serez assis sur des trônes pour juger les douze tribus d'Israël. Et quiconque aura quitté sa maison, ses frères et ses sœurs, son père et sa mère, recevra le centuple, et aura pour héritage la vie éternelle.
Voilà en quoi consiste le renoncement religieux, et le fruit que l'âme religieuse en doit espérer; voilà ce qui a porté tant de Chrétiens à se séparer du monde, et à se dépouiller de tout pour suivre Jésus-Christ.
Division. Avoir tout quitté pour suivre Jésus-Christ, c'est pour l'âme religieuse une grâce inestimable, et le fonds de toutes 1 es grâces dont elle est redevable à Dieu dans la religion : première partie. Avoir droit aux promesses de Jésus-Christ, c'est pour l’âme religieuse une récompense et une béatitude commencée, mais qu'elle doit soutenir par sa ferveur, et qu'elle doit continuellement mériter dans la religion : deuxième partie.
Première partie. Avoir tout quitté pour suivre Jésus-Christ, c'est pour l'âme religieuse une grâce inestimable, et le fonds de toutes les grâces dont elle est redevable à Dieu dans la religion. Bien loin de se glorifier du sacrifice qu'elle a fait, elle en doit remercier Dieu, qui lui a inspiré le dessein de renoncer, 1° à des biens onéreux, 2° à des biens contagieux, 3° à des biens qui, dans la vicissitude continuelle des choses de la vie, et plus encore dans l'inévitable nécessité de la mort, n'aboutissent qu'à affliger l'homme et à le rendre malheureux.
1° Biens onéreux, je dis onéreux pour la conscience : ce sont de grandes charges devant Dieu, à qui il en faut rendre compte. Les vrais chrétiens en ont tremblé, lorsqu'ils ont été pourvus de ces biens; mais l'âme religieuse en est déchargée. Et n'est-il pas plus avantageux pour elle de ne les point posséder, que de les avoir, et de courir le risque affreux de se perdre? A quoi a-t-elle
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proprement renoncé? est-ce à l'agréable de ces biens? Non, puisqu'il est même défendu aux chrétiens du siècle. Elle n'a donc fait, à le bien prendre, que se délivrer de ce que ces biens ont de pénible.
2° Biens contagieux : biens qui souillent l'âme par la cupidité qu'ils y allument. Il est d'une extrême difficulté de les posséder sans s'y attacher; et, en s'y attachant, il n'est pas possible de se sauver. C'est donc un parti bien plus aisé à Pâme religieuse de s'en défaire tout d'un coup, et de s'épargner ainsi tant de combats que les chrétiens du siècle ont à soutenir, pour accorder ensemble la possession de ces biens et le soin de leur salut.
3° Biens qui, dans la vicissitude continuelle des choses de la vie et dans l'inévitable nécessité de la mort, n'aboutissent qu'à affliger l'homme et à le rendre malheureux. Ce sont des biens fragiles; mille accidents les font perdre, la mort au moins les enlève; et sur cela à quels chagrins ne sont pas exposés les gens du monde? tandis que l'âme religieuse est indépendante de toutes les calamités publiques ou particulières, et qu'elle voit sans regret approcher la mort.
Deuxième partie. Avoir droit aux promesses de Jésus-Christ, c'est déjà pour l'âme religieuse une récompense et une béatitude commencée, mais qu'elle doit soutenir par sa ferveur, et qu'elle doit continuellement mériter dans la religion. Trois promesses de Jésus-Christ : 1° confiance au jugement de Dieu, et même supériorité et prééminence; 2° le centuple en ce monde; 3° la vie éternelle dans l'autre.
1° Confiance au jugement de Dieu, et même supériorité et prééminence. Exemple de saint Hilarion qui s'écriait à la mort : Sors, mon âme; que crains-tu? il y a près de soixante-dix ans que tu sers Dieu. Outre la confiance, supériorité et prééminence : Je vous dis en vérité qu'au temps de la résurrection, vous qui m'avez suivi, vous serez assis sur des trônes pour juger les douze tribus d'Israël. En effet, la vie des personnes religieuses sera la condamnation des mondains.
2° Le centuple en ce monde. Qu'est-ce que ce centuple? La liberté de l'esprit, la paix intérieure, les dons de la grâce. Erreur du mondain qui voudrait jouir de ce centuple, sans se mettre auparavant dans les dispositions nécessaires. Il est vrai qu'il y a des âmes religieuses qui ne le goûtent pas; mais pourquoi? parce qu'elles ne sont pas vraiment religieuses selon l'esprit et le cœur.
3° La vie éternelle dans l'autre monde. Ainsi l'a dit en termes formels le Fils de Dieu : Quiconque aura quitté sa maison, ses frères et ses sœurs, son père et sa mère, recevra le centuple, et possédera la vie éternelle. Or, de telles espérances et de tels avantages ne sont-ils pas déjà pour l'âme religieuse une félicité anticipée ? et qu'y a-t-il de plus propre à exciter sa ferveur ?
Dixit Petrus ad Jesum : Eçce nos reliquimus omnia, et secuti sumus te : quid ergo erit nobis ? Jesus mitem dixit illis : Amen dico vobis, quod vos qui secuti estis me, in regeneratione sedebitis et vos super srdes duodecim, judicantes duodecim tribus Israël. Et omnis qui reliquerit domum, vel fratres, vel sorores, aut patrem, aut matrem, centuplum accipiet, et vitam œternam possidebit.
Pierre prenant la parole, dit à Jésus-Christ : Vous voyez, Seigneur, que nous avons tout quitté, et que nous vous avons suivi ; quelle récompense en recevrons-nous donc ? Jésus-Christ leur répondit : Je vous dis en vérité qu'au temps de la résurrection, vous qui m'avez suivi, vous serez assis sur des trônes, pour juger les douze tribus d'Israël. Et quiconque aura quitté sa maison, ses frères et ses sœurs, son père ou sa mère, recevra le centuple, et aura pour héritage la vie éternelle. (Saint Matthieu, chap. XIX, 29.)
De tout l'Evangile, voilà les paroles qui conviennent plus naturellement à la cérémonie pour laquelle nous sommes ici assemblés. Car, dans la pensée des Pères, la vocation des apôtres a été le modèle de la vocation religieuse ; et il est même de la foi que le Fils de Dieu par ces paroles, a promis aux âmes religieuses ce qu'il promettait aux apôtres, puisqu'il a conclu généralement et sans exception , que tous ceux qui, poussés de l'esprit de Dieu, renonceraient au monde comme les apôtres, recevraient comme eux le centuple : Et omnis qui reliquerit domum centuplum accipiet. Paroles, s'écrie saint Bernard, qui, depuis l'établissement du christianisme, malgré l'iniquité du siècle, ont persuadé aux hommes ce que la chair et le sang ne leur avaient point révélé , savoir, le mépris du monde et la pauvreté volontaire. Paroles qui, par une admirable fécondité, ont rempli les déserts de solitaires, les monastères et les cloîtres d'âmes ferventes, l'Eglise de Dieu de saints et de florissants ordres. Paroles qui, tous les jours encore, dépeuplent l'Egypte, et lui enlèvent ses plus riches dépouilles : Hœc sunt verba quœ Egyptum spoliant, et optima quœque ejus vasa diripiunt; c'est-à-dire, paroles qui tous les jours arrachent au monde tant d'excellents sujets dont le monde aurait pu se faire honneur, mais dont le monde n'était pas digne, et que Dieu s'était réservés, en les prédestinant pour la religion.
Je ne suis pas venu sur la terre, disait le Sauveur, pour y apporter la paix, mais l'épée : Non veni pacem mittere, sed gladium (1) ; car je suis venu séparer le père d'avec son fils, et la fille d'avec sa mère : Veni enim separare hominem adversus patrem suum, et filiam adversus matrem suam (2). Or, quelle est l'épée mystérieuse avec laquelle il fait cette séparation ? La parole que je vous prêche , cette parole vive et efficace, cette parole qui pénètre jusque dans les cœurs, et qui convertit les âmes par l'ardeur qu'elle leur inspire pour la parfaite sainteté , et par la promesse fidèle et solennelle qu'elle leur fait au nom même de celui qui est l'oracle de la vérité : Vivus sermo, convertens animas, et felici œmidatione sanctitatis, et fideli promissione veritatis (3). En un mot, cette parole de saint Pierre à Jésus-Christ : Seigneur, nous avons tout quitté pour vous ; et celle de Jésus-Christ à saint Pierre : Vous recevrez le centuple et vous posséderez la vie éternelle, c'est, dans le sens littéral de l'Evangile, l'épée, ou le couteau de division , qui fait dans les familles chrétiennes ce partage si
1 Matth., X, 34. — 2 Ibid., 3o. — 3 Bern.
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surprenant, par où les uns deviennent volontairement pauvres, tandis qu'on travaille à enrichir les autres ; les uns s'humilient et s'anéantissent pour Dieu, pendant que les autres s'élèvent aux honneurs du monde, les uns embrassent une vie austère et pénitente, lorsque les autres cherchent des établissements commodes. C'est là , dis-je , ce qui sépare tous les jours dans la loi de grâce ceux à qui la naissance avait donné les mêmes prétentions et les mêmes droits. Quel bonheur pour moi, si, par la vertu de cette même parole , je pouvais aujourd'hui persuader à ceux qui m'écoutent ce saint renoncement au monde, que la seule obligation du baptême, indépendamment de tout autre vœu, rend indispensablement nécessaire pour le salut, en quelque condition et en quelque état que se trouve l'homme chrétien ! C'est votre ouvrage, ô mon Dieu ! et l'exemple de cette jeune vierge, qui va pour jamais se consacrer à vous, est bien plus capable d'y contribuer, que tout ce que j'en pourrais dire. J'ai besoin de votre grâce , et je la demande par l'intercession de Marie : Ave, Maria.
C'est une question qu'on propose, comment les apôtres, par la bouche et l'organe de saint Pierre qui fut leur chef, purent dire au Sauveur du monde : Seigneur, nous avons tout quitté, et nous vous avons suivi : eux qui, nés pauvres, ne possédaient rien, et qui, pour suivre Jésus-Christ, n'avaient quitté qu'une simple barque. Saint Grégoire, pape, répond que, tout pauvres qu'ils étaient, ils eurent néanmoins droit de parler ainsi, parce qu'en conséquence dé leur engagement avec le Sauveur, quoiqu'ils n'eussent rien, au moins était-il vrai qu'ils avaient quitté, pour le suivre, le désir d'avoir, l'espérance d'avoir, la puissance même et la faculté d'avoir. D'où ce saint docteur concluait qu'en suivant le Fils de Dieu, ils avaient donc quitté autant de choses qu'ils en auraient pu désirer, qu'ils en auraient pu espérer, qu'ils en auraient pu même acquérir et posséder, s'ils ne s'étaient pas attachés à lui : Unde et a sequentibus tanta derelicta sunt, quanta a non sequentibus desiderari potuerunt. Voilà, mes chers auditeurs, ce qui m'a toujours paru un des plus touchants et des plus consolants principes de notre religion. Nous avons affaire à un Dieu qui nous tient compte, non-seulement de nos actions et de nos œuvres, mais de nos intentions et de nos désirs; non-seulement de ce que nous quittons pour lui, mais de ce que nous voudrions quitter. Nous servons un Dieu qui entend, qui agrée et qui récompense, comme dit l'Ecriture, la préparation même de nos cœurs; un Dieu qui répond à nos désirs par les magnifiques promesses d'un royaume qu'il nous destine, d'un centuple qu'il nous assure, d'une vie éternelle dont il nous déclare les légitimes possesseurs.
Deux pensées auxquelles je m'arrête, et qui vont partager ce discours : car mon dessein , mes chères Sœurs, est de vous montrer, premièrement à quoi nous avons renoncé pour Jésus-Christ, et secondement à quoi Jésus-Christ s'est engagé pour nous : à quoi nous avons renoncé pour Jésus-Christ, et parla vous comprendrez quelle est la grâce essentielle de votre vocation ; à quoi Jésus-Christ s'est engagé pour nous, et par là vous connaîtrez combien cette vocation vous doit être précieuse. Sujet important, non-seulement pour votre édification et pour la mienne, mais pour l'instruction générale des chrétiens du siècle qui vont être témoins de cette cérémonie. En vous faisant voir à quoi nous avons renoncé pour Jésus-Christ, je leur donnerai les justes idées qu'ils doivent avoir des biens de la terre, auxquels ils ne renoncent pas : et en vous apprenant à quoi Jésus-Christ s'est engagé pour nous, je leur découvrirai ce qui doit réveiller leur foi, exciter leur zèle, intéresser leur piété, et les piquer d'une sainte envie, par la comparaison que je ferai de leur état et du vôtre. Deux points, encore une fois, auxquels il est impossible qu'ils ne prennent part comme chrétiens. Mais voici, mes chères Sœurs, le fruit principal qui nous regarde, vous et moi, comme religieux. Avoir tout quitté pour suivre Jésus-Christ, c'est pour nous une grâce inestimable, et le fonds de toutes les grâces dont nous sommes redevables à Dieu dans la religion : première vérité; avoir droit, comme nous l'avons, aux promesses de Jésus-Christ, c'est déjà pour nous une récompense et une béatitude commencée, mais qui doit être soutenue par notre ferveur, et que nous devons continuellement mériter dans la religion : seconde vérité; voilà , si j'ose m'exprimer ainsi, les deux termes de cette vocation divine qui nous a séparés du monde , ce qu'il nous en a coûté, et ce que nous y avons gagné : ce qu'il nous en a coûté, non pas pour nous en repentir, mais pour en béni rie Seigneur, et pour nous en féliciter; ce que nous y avons gagné , pour n'en pas perdre le mérite, mais pour en tirer tout l’avantage que Dieu a prétendu nous
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y faire trouver. Reliquimus omnia, et secuti sumus te ; Nous avons tout quitté pour vous, Seigneur; mais qu'avons-nous quitté en quittant tout? c'est ce que j'expliquerai dans la première partie. Quid ergo erit nobis? Que nous en reviendra-t-il donc, et quelle sorte de récompense en devons-nous attendre ? c'est ce qu'il nous importe de savoir , et à quoi je répondrai dans la seconde partie. Donnez à l’une et à l'autre votre attention.
PREMIÈRE PARTIE.
Il est donc vrai, Chrétiens, que ceux qui se dévouent à Dieu et qui embrassent la profession religieuse, ont l'avantage de quitter tout pour suivre Jésus-Christ. Mais ne croyez pas qu'ils aient pour cela la pensée de s'en glorifier : ils savent se faire justice, ils savent honorer le don de Dieu ; et bien loin de regarder leur renoncement aux biens de la terre comme un sacrifice dont Dieu leur soit redevable , ils le regardent comme une grâce dont ils se tiennent redevables à Dieu. S'ils disent au Sauveur, aussi bien que saint Pierre : Ecce nos reliquimus omnia ; c'est avec un humble sentiment de gratitude, et non point avec un vain esprit d'ostentation ; c'est pour reconnaître les miséricordes du Seigneur , et non point pour se prévaloir de leurs mérites ; c'est pour s'exciter à la pratique de leurs devoirs, et non point pour présumer de leur état et de leurs prérogatives. Non, non, mes Frères, disait, au rapport de saint Athanase, le bienheureux Antoine à ses disciples, qu'aucun de vous ne se flatte d'avoir quitté de grandes choses, parce qu'il a quitté le monde : Nemo, cum dereliquent mundum, glorietur, quasi magna dimiserit. Et j'ai droit, mes chères Sœurs, de vous tenir aujourd'hui le même langage, en me l'appliquant à moi-même. Ne nous élevons point dans la vue de ce que nous avons fait pour Dieu quand nous sommes entrés dans la religion; mais pensons plutôt à ce que Dieu a fait pour nous quand il nous y a appelés. En prenant le parti de la religion, et en nous séparant du monde, nous avons, si vous le voulez, quitté des biens qui pouvaient justement nous appartenir, mais des biens dont la possession est un fardeau terrible selon Dieu, mais des biens dont l'amour est un crime selon l'Evangile , mais des biens dont là perte ou la privation est, de l'aveu même du monde, une source d'amertume et de douleur : je m'explique. Nous avons quitté des biens qu'on ne peut posséder sans être chargé devant Dieu, et souvent accablé du poids des obligations qu'ils imposent; des biens qu'on ne peut aimer sans être souillé du vice de la cupidité qui s'y attache, et de tous les désordres qu'elle cause ; des biens qu'on ne peut perdre , ni seulement même craindre de perdre, sans en être troublé, désolé, consterné : Bona, dit excellemment saint Bernard , quœ possessa onerant, amata inquinant, amissa cruciant. Trois caractères sous lesquels ce grand saint nous les a représentés, et dont je me sers d'abord pour vous faire connaître le bonheur de la vocation religieuse. C'est-à-dire, mes chères Sœurs , qu'en renonçant aux biens de la terre, nous avons renoncé à de grandes charges , je dis à de grandes charges de conscience ; nous avons évité de grands écueils dans la voie du salut; nous nous sommes épargné de grands chagrins , dont toute la prudence humaine ne nous aurait pas garantis. Voilà ce que nous avons quitté : des biens onéreux, des biens contagieux, des biens qui, dans la vicissitude continuelle des choses de la vie, et plus encore dans l'inévitable nécessité de la mort, n'aboutissent enfin qu'à affliger l'homme et à le rendre malheureux. Aurions-nous bonne grâce après cela d'en faire tant valoir le sacrifice, et quelle reconnaissance ne devons-nous pas plutôt à Dieu, qui nous a inspiré le dessein de les abandonner? Mais vous, Chrétiens du siècle qui m'écoutez, et qui, par l'engagement de vos conditions, demeurez dans la possession de ces prétendus biens ; vous qui, maîtres de ces biens, devez en accorder l'usage avec la pureté et la sainteté du christianisme que vous professez , quel sujet n'avez-vous pas de trembler ? Appliquez-vous, et profitez d'une si sainte morale.
Oui, ces biens que vous possédez, et à quoi par sa profession renonce l'âme religieuse, quelque idée que vous en ayez, sont des biens onéreux pour la conscience ; et malheur à vous si vous l'ignorez, et si vous négligez de le savoir ! Bona quœ possessa onerant. Car, malgré l'illusion des fausses maximes du monde, ainsi les ont considérés tous ceux qui en ont jugé selon les règles de la véritable sagesse, qui est la sagesse chrétienne ; et c'est ce qui a modéré l'empressement et l'ardeur qu'ils auraient eue peut-être sans cela pour ces sortes de biens; c'est ce qui leur a donné pour ces biens terrestres et grossiers, non-seulement de l'indifférence et du mépris, mais de l'éloignement et de l'horreur. Ainsi même en jugea ce philosophe païen dont parle saint Jérôme, qui par
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l'effort d'une vertu , mondaine tant qu'il vous plaira , mais généreuse et tout héroïque , jeta dans la mer tout ce qu'il avait amassé d'or et d'argent, et se réduisit dans le dénuement le plus réel et le plus parfait de toutes choses : Abite in profundum, malœ cupiditates ; ego vos mergam, ne ipse mergar a vobis ; Allez, s'écria-t-il, importunes et maudites richesses, sources d'inquiétudes et de soins, allez dans le fond de l'abîme ; j'aime mieux vous y voir périr, que de m'exposer à périr moi-même pour vous. Or, comme païen, il ne pouvait alors envisager les soins et les inquiétudes qu'attirent les biens de ce monde, que par rapport aux lois et aux devoirs du monde. Qu'aurait-il fait s'il eût été éclairé des lumières de la foi, et que s'élevant au-dessus du monde il eût regardé ces biens dans l'ordre du salut? avec quelle joie ne s'en serait-il pas dépouillé, si, les pesant dans la balance du sanctuaire, il en avait connu le poids redoutable par rapport au jugement de Dieu ; s'il avait su de combien de chefs un chrétien qui jouit de ces biens devient responsable à Dieu : s'il avait approfondi les obligations infinies de justice et de charité dont un homme, pourvu de ces biens, doit s'acquitter pour se mettre à couvert d'une damnation éternelle et de la malédiction de Dieu ? Avec quel redoublement de ferveur n'eût-il pas dit : Abite in profundum; Allez, fardeau de mon âme, votre pesanteur m'effraye, et je suis trop faible pour vous porter ; il est plus sûr et plus avantageux pour moi de me détacher de vous, et c'est sans peine que je vous quitte, puisque par là je romps mes liens , et je me tire de l'esclavage où vous auriez tenu ma conscience et ma liberté captives.
Or voilà, comme je l'ai dit, le sentiment qu'en ont eu les parfaits chrétiens et les vrais serviteurs de Dieu : ces biens, quand l'ordre de la Providence et la nécessité de leur état les en a chargés, bien loin de les élever, de les entier, de les éblouir, par un effet tout contraire les ont humiliés , les ont saisis de frayeur, les ont fait gémir. Convaincus qu'ils n'en étaient que les simples économes, et sachant qu'ils en devaient rendre compte un jour à ce Juge inexorable et sévère, dont ils n'auraient alors nulle grâce à espérer, ils ont toujours cru entendre cette parole foudroyante : Redde rationem villicationis tuœ (1) ; Vous avez reçu des biens dans la vie, vous les avez possédés, et il est maintenant question de montrer quel emploi vous en avez fait. Parole qui, par avance, les a
1 Luc, XVI, 2.
consternés , et qui les a bien empêchés de se complaire, ni de trouver de la douceur dans des biens sur lesquels ils se voyaient sans cesse à la veille d'être recherchés avec tant de rigueur. Au lieu que les enfants du siècle, par l'abus qu'ils font de ces biens, n'en prennent que l'agréable et le commode et en laissent l'onéreux et le pénible; ceux-ci, par une conduite tout opposée, en ont pris l'onéreux et le pénible, à quoi la loi de Dieu les obligeait, et n'en ont jamais voulu goûter l'agréable. En un mot, dit saint Chrysostome, parce qu'ils en jugeaient sainement et selon l'esprit de Dieu, ces biens de la terre leur ont paru ce qu'ils étaient, c'est-à-dire des assujettissements et des charges pesantes : charges que portent malgré eux les riches du monde, et qu'ils porteront surtout quand il faudra paraître devant le tribunal de Jésus-Christ; car c'est encore en ce sens que l'oracle de saint Paul se vérifiera : Unusquisque onus suum portabit (1) ; charges que l'ambition et l'avarice ont bien à présent le secret d'éluder, mais dont la conscience, pour peu qu'elle soit soumise à la raison, ne s'affranchira jamais; charges sous lesquelles nous voyons succomber les plus solides vertus ; et qui de nous, sans présomption, aurait pu compter sur la sienne, et s'assurer d'un meilleur sort ? charges enfin qui, par l'infidélité des hommes, après leur avoir été une matière de péché et de prévarication, deviennent pour eux des sujets de malédiction, de condamnation, de réprobation. En dis-je trop, et le Fils de Dieu n'en dit-il pas encore plus dans l'Evangile ?
Or, cela supposé, mes chers Sœurs, rendons grâces au Seigneur, qui nous a retirés du monde et délivrés de telles charges. A quoi réduisez-vous les choses, disaient les apôtres à leur divin Maître? Si la condition de ceux qui s'établissent dans le monde est telle que vous la dépeignez, il serait bien plus expédient de ne s'y établir jamais : Si ita est causa hominis cum uxore, non expedit nubere (2). Ainsi parlaient-ils au regard du mariage, et de même auraient-ils pu ajouter en général : si les biens de la terre pour un chrétien sont des fardeaux si onéreux , il serait beaucoup plus à souhaiter de n'en point avoir. H est vrai, leur répondait le Fils de Dieu, approuvant la conséquence qu'ils tiraient de sa doctrine , se dépouiller de tout et quitter tout, ce serait constamment le plus avantageux pour le royaume de Dieu : mais tous ne comprennent pas cette parole, et pour en avoir l'intelligence, il faut qu'elle nous
1 Galat., VI, 5. — 2 Matth., XIX, 10.
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soit donnée d'en haut : Non omnes capiunt verbum istud (1). Or c'est cette parole, ô mon Dieu, que nous avons comprise , et dont toute âme religieuse éprouve sensiblement la vérité. Les mondains ne la goûtent pas : prévenus d'une erreur grossière qui, séduisant leur raison, affaiblit leur foi, ils croient qu'il est bien plus aisé de jouir des biens de ce monde que d'y renoncer, et cette erreur seule est capable de les perdre : pourquoi ? Parce que l'unique ressource pour eux, ce serait au moins qu'ils fussent bien persuadés, qu'avec les formidables obligations dont ils se trouvent chargés devant Dieu, et dont Dieu ne rabattra rien, il est incomparablement plus difficile d'être chrétien en jouissant des biens du monde, que de quitter tous les biens du monde pour être chrétien : principe qui surprend d'abord, mais qui n'est néanmoins ni un sophisme, ni un paradoxe.
Qui sont donc, à proprement parler, les heureux de la terre ? Ecoutez la réponse de saint Bernard : Ce sont ceux qui, libres et dégagés, suivent Jésus-Christ, et marchent après lui sans embarras dans la sainte voie de la pauvreté évangélique : Felices qui exonerati sunt, et sequuntur Dominum expediti. Et qu'est-ce que la profession religieuse? Une décharge générale des inquiétudes et des soins du siècle; de ces soins, dis-je, et de ces inquiétudes dont la conscience d'un chrétien, pour peu qu'il ait de religion, doit être nécessairement troublée : Abdicatio sollicitudinum hujus sœculi. Qu'est-ce que la religion? Un chemin droit et aplani qui conduit à Dieu sans nul empêchement : Iter ad Deum sine impedimenta. J'ai donc eu raison de dire qu'en quittant les biens du monde, nous n'avons quitté, à le bien prendre, que les obstacles du salut. Et en effet (autre remarque de saint Bernard), ce qu'il y aurait d'agréable dans les biens du monde, si Dieu l'avait ainsi permis, et s'il avait pu le permettre, ce serait d'en pouvoir disposer à son gré, d'en être entièrement le maître, de n'en rien devoir à autrui, d'en user et d'en jouir à discrétion , d'avoir droit de les employer sans bornes et sans mesure à ses divertissements, à l'accroissement de sa fortune , à satisfaire son ambition et à s'élever. Voilà par où ces biens pourraient plaire à l'homme, et ce que l'homme, en y renonçant, pourrait compter d'avoir quitté. Or rien de tout cela, mes chères Sœurs, n'est permis aux chrétiens du siècle, non plus qu'à nous. Ce n'est donc point à tout
1 Matth., XIX, 11.
cela que nous avons précisément renoncé par la profession religieuse, puisque tout cela, indépendamment de la profession religieuse, nous était déjà interdit par la loi chrétienne. Otez tout cela, que reste-t-il dans les biens du monde? Je le répète : l'obligation indispensable, mais affreuse pour ceux qui les possèdent, de les dispenser avec fidélité, de n'en être ni avares, ni prodigues, d'en consacrer aux pauvres le superflu, d'en ménager pour Dieu le nécessaire; le remords d'y avoir manqué, la crainte d'en être punis, tous les dangers et toutes les tentations inséparables de la prospérité humaine. Voilà ce que nous avons quitté, et voilà, chrétiens auditeurs, ce qui vous reste. Or tout cela, encore une fois, ce sont les obstacles du salut que l'on trouve dans le monde, mais que nous n'avons plus à combattre dans la religion.
Non-seulement les biens de la terre sont des biens onéreux, mais des biens contagieux, des biens qui souillent l'âme et la rendent impure par le feu de la concupiscence qu'ils y allument, et à qui ils servent d'aliment; des biens qu'il est permis de posséder, mais à quoi il n'est pas permis de s'attacher, et dont l'amour est un crime : Bona quœ amata inquinant. C'est, mes chères Sœurs, une autre raison pour vous consoler de ne les avoir plus.
Développons-la. Si l'Evangile de Jésus-Christ n'était que pour les religieux , ou s'il était moins sévère pour les chrétiens du siècle ; s'il permettait aux chrétiens du siècle mille choses qu'il leur défend, et si les préceptes de la loi divine, qui les regardent aussi bien que les religieux , ne les resserraient pas dans des bornes aussi étroites que le sont celles de la voie du salut, peut-être leur condition nous pourrait-elle tenter, et peut-être en l'envisageant aurions-nous peine à réprimer certains retours, quoique involontaires, et certains regrets. Donnons encore plus de jour à cette supposition. Si nous pouvions effacer de l'Ecriture ces paroles de l'Apôtre : Nolite diligere mundum, neque ea quœ in mundo sunt (1) ; et si l'amour du monde, qui nous est défendu comme un amour criminel, par un changement de providence, devenait légitime et innocent; s'il était permis aux gens du monde, par la raison qu'ils sont du monde, d'en aimer les biens; s'ils pouvaient sans crime user de leur liberté pour satisfaire leurs désirs ; si les plaisirs même licites ne leur étaient pas des dispositions prochaines aux illicites; enfin, si
1 1 Joan., II. 15.
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la loi de Dieu, s'accommodant pour eux aux lois du monde, les laissait jouir tranquillement de ce qu'ils appellent avantages du monde : j'en conviens, ce que nous sommes, comparé à ce qu'ils sont, pourrait alors paraître triste ; et ce qu'ils sont, comparé à ce que nous sommes, nous pourrait être un objet d'envie. Mais quand je viens à considérer jusqu'à quel point ce christianisme qui leur est commun avec nous les gène et les lie, tout mondains qu'ils sont; quand j'entends le Fils de Dieu qui leur déclare dans l'Evangile que s'ils ne renoncent d'esprit et de cœur à tout ce qui leur appartient, même légitimement, que s'ils ne crucifient leur chair, que s'ils n'étouffent leur sensibilité et leur délicatesse sur le faux honneur et la vaine gloire du monde, que s'ils ne combattent comme leur ennemi le plus mortel l'amour d'eux-mêmes; je dis plus, s'ils ne se haïssent eux-mêmes, quoique chrétiens de profession et de nom, ils ne peuvent être ses disciples, et que sans tout cela ils ne doivent rien prétendre au royaume des deux ; quand je fais ensuite la réflexion que faisait saint Augustin, combien tout cela, pour être pratiqué dans le monde, demanderait de violences et d'efforts, et si les chrétiens du siècle voulaient de bonne foi se conformer et se soumettre à ce que leur enseigne leur religion, combien l'accomplissement de tout cela les déconcerterait, et leur ferait trouver le monde même insipide et fade; quand je repasse ces importantes et étonnantes vérités, dont la raison ni la foi ne nous permettent pas de douter, qu'en dois-je conclure , sinon, mes chères Sœurs, de me réjouir avec vous et avec moi-même de la miséricorde singulière que Dieu nous a faite en nous appelant à la religion ? Et en quoi est-elle singulière, cette miséricorde? Parce qu'il s'ensuit de là qu'en quittant le monde, nous avons donc pris le parti non-seulement le plus sûr, mais le plus aisé. Car il est bien plus aisé, comme l'observe saint Chrysostome, de renoncer à tous les biens du monde, que de les posséder aux conditions que l'Evangile nous marque, c'est-à-dire que de les posséder sans les aimer , que de les posséder sans s'y attacher, que de les posséder sans en abuser ; bien plus aisé de se passer absolument des plaisirs des sens, que d'en user avec les restrictions ordonnées dans la loi de Dieu, c'est-à-dire que d'en user et de se contenir, que d'en user et de n'y excéder pas, que d'en user et de régler la concupiscence, en lui prescrivant de justes limites, et lui disant sans cesse malgré elle : Usque huc venies, et non procedes amplius (1) ; Vous irez jusque-là, et vous n'irez pas plus avant ; bien plus aisé de faire la volonté d'autrui, que d'avoir à répondre de la sienne propre, que de se gouverner soi-même, que de tenir en bride sa liberté, sans lui laisser prendre l'essor hors de l'exacte mesure des préceptes : Quœdam enim faciliu somnino obscinduntur, quam ex parte temperantur (2). User de ce monde comme n'en usant pas, c'est à quoi tout chrétien est obligé. Mais où sont les chrétiens du siècle qui en usent de la sorte ? j'aime donc bien mieux quitter le monde, et n'en user jamais. Posséder comme ne possédant pas, c'est la disposition où doit être tout chrétien ; et sans cela, dit saint Paul, point de salut : j'aime donc bien mieux ne rien posséder du tout. Car il en faut toujours revenir à la maxime et à la règle de saint Chrysostome, qui veut que, pour ne nous y pas méprendre, nous distinguions deux choses bien différentes par rapport aux biens de la terre, savoir, la possession et l'affection. Or la possession sans l'affection n'est qu'un embarras et un fardeau ; l'affection sans la possession est un supplice, ou du moins une misère : l'un et l'autre ensemble , c'est-à-dire la possession jointe à l'affection, pourrait être une douceur dans la vie ; mais l'Evangile de Jésus-Christ nous en fait un crime. Que fait donc l'âme religieuse? Se voyant par la loi de Dieu dans l'obligation de renoncer à l'un, elle abandonne l'autre par son choix; et laissant aux chrétiens du siècle, s'ils sont avares et mondains, le désir et l'amour des biens de la terre qui les corrompt, ou s'ils sont justes et fidèles, la possession de ces mêmes biens, innocente, il est vrai, mais qui leur fait courir tant de risques, elle choisit pour soi la pauvreté évangélique, qui la sauve infailliblement et de l'iniquité de ceux-là, et des dangers où ceux-ci sont exposés ; ravie de ne plus rien trouver dans son état dont elle ait à se préserver et de pouvoir dire à Jésus-Christ, dans le même sens que saint Pierre : Ecce nos reliquimus omnia, et secuti sumus te.
Enfin ces biens de la terre auxquels nous renonçons sont des biens fragiles et périssables qu'il faut tôt ou tard quitter, mais dont la perle ne peut être qu'affligeante et douloureuse à ceux qui n'y renoncent pas : Bona quœ amissa cruciant. Troisième et malheureuse propriété qui, par une raison toute contraire, augmente encore le bonheur de la profession religieuse.
1 Job, XXXVIII, 11. — 2 Chrys.
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En effet, à combien de revers ces biens ne sont-ils pas sujets? combien de persécutions et de traverses n'attirent-ils pas à ceux qui en jouissent? La peine de les conserver, la crainte de les perdre , la douleur de les avoir perdus ; quand même on les posséderait paisiblement, la vue que le temps de les posséder est court, l'inévitable nécessité d'en être au moins dépouillé à la mort, le souvenir de cette séparation involontaire qui ne peut être bien éloignée, la pensée seule qu'il faut mourir, quel fonds, pour une âme mondaine, d'amertume et d'affliction d'esprit : O mors, quam amara est memoria tua, homini pacem habenti in substantiis suis, viro quieto (1) ! Ne cessons donc point, mes chères Sœurs, de louer Dieu, et par ce dernier trait de comparaison entre nous et les chrétiens du siècle, convainquons-nous encore de l'avantage de notre état. En quittant les biens de la terre pour suivre Jésus-Christ, nous nous garantissons de tout cela. Nous ne craignons plus ni les calamités publiques, ni les disgrâces particulières, ni les révolutions d'états, ni les renversements de familles, ni les injustes vexations, ni les malignes jalousies. Ne possédant rien, nous sommes à l'abri de tout ; nous prévenons même la mort, et avant qu'elle nous dépouille, nous nous dépouillons nous-mêmes ; nous faisons dans nous-mêmes, par un libre mouvement de notre volonté, ce qu'elle fera dans les chrétiens du siècle par une dure et inflexible nécessité. Après quoi nous sommes en droit de lui dire aussi bien que le grand Apôtre : Ubi est , mors, victoria tua ? ubi est, mors, stimulus tuus (2) ? 0 mort! où est ta victoire? ô mort! où est ton aiguillon ? ta victoire est de dégrader les puissances du monde, et de les anéantir dans le tombeau ; ton aiguillon, c'est-à-dire la douleur que tu causes aux avares et aux ambitieux du monde, est de leur enlever les biens dont leur cœur est idolâtre et à quoi ils tiennent : mais je ne crains ni l'un ni l'autre, parce qu'en me séparant du monde j'ai quitté ces biens avant qu'ils me quittassent; et que, bien loin de me faire un tourment de leur perte, je m'en fais une vertu et un mérite. Le monde passe, disait saint Bernard, et avec le monde passent ses désirs et ses concupiscences : Mundus transit, et concupiscentia ejus (3) ; il est donc bien plus raisonnable, concluait ce Père, et même plus doux, de quitter le monde et ses biens, que d'attendre qu'ils nous quittent : Plane ergo relinquere illa melius est, quam ab
1 Eccli.,
XLI, 2. — 2 1 Cor., XV, 55. — 3 Joan., II, 17.
eis relinqui. C'est ainsi, âmes religieuses, que nous avons renoncé à tout pour Jésus-Christ : voyons maintenant à quoi Jésus-Christ s'est engagé pour nous. Je vais vous l'apprendre dans la seconde partie.
DEUXIÈME PARTIE.
A quoi Jésus-Christ s'est-il engagé pour les âmes religieuses? A des choses si surprenantes, dit saint Bernard, qu'il a fallu, pour nous obliger à les croire, non-seulement toute l'autorité de sa parole, mais toute la sainteté de son serment : Amen dico vobis ; Je vous le dis en vérité (car voilà comment ce divin Sauveur en a juré par lui-même), que ceux qui, pour me suivre, renoncent à tout, au jour de mon dernier avènement seront assis avec moi pour juger le monde : Vos qui reliquistis omnia, in regeneratione sedebitis judicantes ; qu'ils recevront dès cette vie le centuple des biens qu'ils auront quittés : Qui reliquerit domum, aut fratres, aut sorores, centuplum accipiet ; et qu'ils auront un droit spécial et particulier à la vie éternelle : Et vitam œternam possidebit. Trois promesses dont saint Bernard s'étonnait avec raison, ne pouvant d'ailleurs comprendre qu'il y eût dans le monde chrétien des hommes assez insensibles pour n'en être pas touchés : Quidenim est, quod ad verbum tantœ promissionis negliqentia humana dormitat? Trois promesses, mes chères Sœurs, dont je craindrais de vous faire connaître toute l'étendue, si je ne comptais sur votre humilité; mais dont je ne crains point de me servir, pour achever de réveiller la foi, la religion, la piété des chrétiens du siècle, en leur inspirant un saint zèle d'imiter, autant qu'il leur convient, votre renoncement. Commençons par la première prérogative exprimée en ces termes : Vos qui reliquistis omnia, sedebitis judicantes; et rendons ce témoignage à notre Dieu, que de tous les maîtres il n'en est point de si fidèle, ni de si magnifique dans ses récompenses.
Avoir un titre pour paraître devant le tribunal de Dieu avec confiance, pour y paraître avec assurance, et même pour y paraître avec honneur, tandis que le reste des hommes y sera dans l'humiliation et dans la consternation, c'est ce que l'Evangile de Jésus-Christ promet aux âmes religieuses. Il leur suffirait d'être tranquilles dans ce jugement, où les puissances mêmes frémiront, et où le juste à peine se sauvera. Or, cette tranquillité est une des grâces particulières que Dieu, par une espèce de justice, disons mieux, par son infinie
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miséricorde, semble avoir attachée à leur profession : Egredere, anima mea ; quid times? disait au moment de la mort ce solitaire dont saint Jérôme a fait l'éloge; c'était le bienheureux Hilarion : Sors, mon âme, s'écriait-il, plein d'une vive confiance à la vue de ce jugement qu'il allait subir; sors, mon âme, de ce corps mortel, qui depuis si longtemps te tient lieu de demeure et de prison. Que crains-tu? Il est vrai, tu vas être présentée devant le souverain juge; mais rassure-toi, et souviens-toi que ce juge, quoique souverain, est celui pour lequel tu as tout quitté. Il y a près de soixante et dix ans que tu le sers dans ce désert; pourquoi donc aurais-tu de la peine à comparaître devant lui? Il est dans des dispositions à ton égard trop favorables, pour te réprouver ; et quelque rigueur qu'il ait pour les autres, ayant tout quitté pour lui, tu peux tout espérer de lui : Septuaginta prope annis servisti Deo; egredere : quid times ? Cette pensée le fortifiait , l'encourageait, le maintenait dans un calme et une paix inaltérable. A ce moment de la mort, où les âmes mondaines soutirent de si cruelles agonies, cet homme de Dieu goûtait des délices intérieures, occupé et pénétré de ce sentiment, qu'il allait être jugé par celui même pour l'amour duquel il avait solennellement renoncé à toutes choses. Or, ce qu'il éprouvait alors, c'est ce que l'expérience nous fait voir encore tous les jours. Car voilà comme on meurt dans la religion; et voilà, Seigneur, le miracle de votre grâce, dont j'ai eu la consolation d'être tant de fois témoin. Rien de plus ordinaire dans ces saintes communautés qui conservent leur premier esprit, et où l'on vit dans cet éloignement du monde, qui est le vrai caractère de la vie religieuse ; rien de plus commun que d'y voir des âmes aux approches de la mort, disposées de la sorte ; des âmes, quand il faut partir, sûres du Dieu auquel elles se sont dévouées, et qui sortent sans peine de leurs corps, pour aller au devant de l'époux ; des âmes qui, pour être proches du jugement de Dieu, n'en sont pas moins remplies de son amour, je dis de cet amour parfait qui bannit la crainte des âmes, enfin qui, sans être présomptueuses, semblent, aussi bien qu'Hilarion, se hâter, et se dire à elles-mêmes : Egredere ; quid times? parce qu'en quittant le monde, elles ont quitté tout ce qui pouvait rendre le jugement de Dieu terrible.
Il suffirait, dis-je, aux âmes religieuses d'avoir, en vertu de leur profession, de quoi soutenir ce jugement si redoutable avec confiance et avec tranquillité : mais le Fils de Dieu portant encore plus loin la chose, a voulu qu'elles eussent de quoi le soutenir avec honneur et avec dignité ; il a voulu que ce jugement fût leur gloire, et que le rang qu'elles y tiendront, en qualité de ses épouses, fût pour elles, par rapport aux autres chrétiens, un rang de distinction , de supériorité et de prééminence : car il est de la foi que ceux qui auront tout quitté poursuivre Jésus-Christ seront, au temps de la régénération et à la lin des siècles, assis sur des trônes pour juger tout l'univers ; et les Pères de l'Eglise ont étendu cette promesse à tous ceux qui, poussés du même esprit que les apôtres, renoncent au monde pour embrasser la vocation religieuse. On demande pourquoi les religieux seront les juges du reste des hommes. Saint Chrysostome répond que cette gloire leur sera accordée, non-seulement pour honorer dans leur personne la pauvreté évangélique où ils auront vécu, mais parce qu'ayant été les sectateurs et les imitateurs de Jésus-Christ dans la profession de la pauvreté évangélique, ils auront une grâce particulière pour être alors ses assesseurs, et même une espèce d'autorité pour juger le monde. Et c'est, Chrétiens qui m'écoutez, le mystère que je vous annonce aujourd'hui. Oui, ces saintes filles que vous voyez, que vous comptez parmi les morts du siècle, s'élèveront contre vous dans le jugement de Dieu, et vous confondront par l'opposition de leurs exemples. Leur austérité suffira pour confondre votre mollesse, leur humilité pour confondre votre orgueil, leur modestie pour confondre votre luxe, leur pauvreté, dont elles sont contentes, pour confondre votre cupidité, qui ne dit jamais : C'est assez. Or je vous dis ceci, afin que, tout ensevelies et comme anéanties qu'elles sont dans l'obscurité d'une vie cachée, vous les respectiez, et que, devant un jour subir le jugement rigoureux qu'elles feront de vous, vous l'anticipiez en vous jugeant et en vous condamnant vous-mêmes.
En effet, la fidélité de ces servantes de Dieu , leur ferveur et leur piété, leur inviolable régularité, leur pureté angélique, sont déjà comme autant d'arrêts qu'elles prononcent contre vous; mais la prudence de la chair qui vous aveugle vous fait mépriser ces arrêts, pour vivre selon les lois et les maximes du monde corrompu. Que sera-ce quand, la figure de ce monde étant passée, ces arrêts portés contre vous, et fondés sur l'exemple de leurs vertus, s'exécuteront sans appel? que sera-ce quand ces épouses de l'Agneau prenant séance avec lui
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et revêtus de la puissance qu'il leur donnera, paraîtront pour vous reprocher votre infidélité , votre impénitence, vos relâchements dans le service de Dieu, et pour former de tout cela ce jugement définitif dont vous ne vous relèverez jamais? car voilà, mes chers auditeurs, l'essentielle différence de leur destinée et de la vôtre. Au son de cette dernière trompette qui rassemblera toutes les nations, vous frémirez, et ces vierges de Jésus-Christ lèveront la tête : pourquoi? c'est que leur rédemption approchera, et que vous verrez approcher votre confusion. Or votre confusion sera d'avoir négligé, en servant le même Dieu qu'elles, de vous conformer à elles ; et une partie de leur rédemption consistera à se voir au-dessus de vous, parce que dans le monde elles se sont séparées de vous. Que dis-je, au-dessus de vous? le comble de leur rédemption sera de se voir au-dessus des élus mêmes, qui, marchant dans la voie commune des commandements, n'auront pas suivi comme elles le chemin plus étroit des conseils : car voilà, dit saint Bernard, quel sera l'avantage singulier de leur élection et de leur prédestination : Hœc erit illarum gloria singularis, inter ipsos etiam eminere fideles. Peu d'entre les filles du siècle qui sont ici présentes voudraient, digne épouse du Sauveur, s'engager à vivre dans la condition que vous allez embrasser : mais quelque mondaines qu'elles soient, il n'y en a pas une qui ne s'estimât heureuse d'y mourir. Y vivre, c'est une parole dure qu'elles ne goûtent pas ; mais elle goûtent au moins celle-ci, qu'il leur serait un jour avantageux d'y avoir vécu. Passons à la seconde promesse.
C'est le centuple dès cette vie ; je dis le centuple des biens que le religieux a quittés pour Jésus-Christ : promesse dont cet Homme-Dieu s'est rendu lui-même garant : Et omnis qui reliquerit domum centuplum accipiet. Mais, dit un mondain, assurez-moi et faites-moi voir que ce centuple ne me manquera pas, et, sans hésiter, je renoncerai à tous les plaisirs du siècle. Et moi je lui réponds : Erreur et illusion ; vous ne vous connaissez pas vous-mêmes : étant aussi sensuel et aussi charnel que vous l'êtes, ce centuple, quand je vous le garantirais, n'opérerait point en vous ce changement; les gages les plus certains que je pourrais vous donner d'un bien dont vos sens ne seraient point frappés, ne feraient qu'une faible impression sur votre cœur ; et puisque vous ne déférez pas à la parole d'un Dieu, vous n'écouteriez pas la mienne. Avant toutes choses, il faut croire : car ce centuple évangélique n'est promis qu'à celui qui triomphe du monde , et cette victoire par où l'on triomphe du monde vient de notre foi. Croyez à un Dieu qui vous parle, et vous concevrez, et vous expérimenterez, et j'ose dire que vous sentirez tout ce qu'il vous promet : ayez en lui de la confiance ; sur quel autre pouvez-vous plus sûrement compter ? Vous risquez bien tous les jours dans les traités que vous faites avec les hommes. L'usure, qui vous est interdite avec les hommes, est louable, est sainte, est méritoire avec Dieu. Il vous offre cent pour un : mettez-vous dans la disposition nécessaire pour en faire l'épreuve, et vous la ferez; il est la vérité même.
Cependant, me dites-vous, il y en a qui se trouvent frustrés de leur attente, et qui, après avoir tout quitté dans le monde, ne goûtent point de ce centuple dans la religion. N'en voyons-nous pas qui le publient eux-mêmes, et qui ne le font que trop hautement entendre? n'en sommes-nous pas quelquefois témoins? Levez-vous, Seigneur, s'écrie là-dessus saint Bernard, levez-vous, et, prenant votre cause en main, justifiez-vous vous-même; car c'est à vous-même que ce reproche s'adresse, et votre providence ne doit pas souffrir qu'un reproche si frivole, mais si dangereux, ébranle la foi de vos serviteurs et de vos servantes, au préjudice de la parole que vous leur avez donnée. Elevez-vous donc encore une fois, et défendez-vous : Exsurge, Deus, et judica causam tuam (1). Non , mes Frères, poursuit le même saint Bernard, ce centuple n'a jamais été refusé à ceux qui pour Dieu, et de bonne foi, ont abandonné tout. J'ai vieilli dans la religion , mais je n'y ai point vu de juste trompé ni délaissé. Si dans les monastères et les cloîtres on voit des âmes qui ne jouissent pas de ce centuple évangélique, ce ne sont point de celles qui ont tout quitté, mais de celles au contraire qui n'ont rien quitté, au moins d'esprit et de cœur ; mais de celles qui, dans ce qu'elles ont quitté, se sont fait de secrètes réserves; mais de celles qui, croyant avoir tout quitté, ne se sont pas quittées elles-mêmes. Si l'on en voit qui, après avoir joui de ce centuple dans les premières années de leur profession, le perdent malheureusement dans la suite de leur vie, ce ne sont point de celles qui persévèrent dans cet esprit de renoncement au monde, mais de celles qui, par un funeste relâchement, voudraient retrouver
1 Psal., LXXIII, 22.
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tout ce qu'elles ont quitté, et le reprendre, en accordant la religion avec le monde. Rentrons en nous-mêmes, mes chères Sœurs ; et si parmi nous il y en a quelqu'un qui n'ait pas dans la religion ce centuple qu'il attendait, au lieu d'imputer ce défaut à Dieu, qu'il se l'impute à soi-même : car s'il veut se faire justice, il trouvera bientôt dans son cœur quelque attache qu'il y conserve, et convaincu qu'il n'a donc pas droit encore de dire comme saint Pierre : Ecce nos reliquimus omnia; il conclura qu'il n'a donc pas droit non plus de demander à Jésus-Christ l'effet de sa promesse. Touché de son indignité, il se confondra devant Dieu, et il s'écriera avec douleur : Vos jugements sont équitables, ô mon Dieu! et je ne dois pas m'étonner si je suis privé du centuple dont vous récompensez ceux qui vous suivent. N'ayant quitté le monde qu'à demi, non-seulement ce centuple ne m'est pas du, mais il est de votre justice de ne me l'accorder pas. Ainsi rendra-t-il gloire à Dieu, et dans son malheur même il adorera les justes et sages conseils de Dieu. Donnez-moi une âme solidement religieuse, une âme qui n'ait plus rien à quitter, et je la défierai de se pouvoir plaindre qu'elle n'ait pas reçu le centuple dont je parle, et qu'elle ne l'ait pas reçu à proportion de ce qu'elle a quitté. Celles qui ne quittent rien, ou qui ne se quittent pas elles-mêmes, bien loin d'affaiblir ma proposition, la vérifient et la confirment ; car si la promesse du Sauveur ne s'accomplit pas en elles, c'est que de leur part elles n'ont pas la disposition pour cela requise , et qu'elles manquent à la condition qu'il exige et qu'il leur a expressément marquée : Qui reliquerit domum, aut fratres, aut sorores.
Mais quel est donc enfin ce précieux centuple que le Fils de Dieu nous propose ? A Dieu ne plaise, mes chères Sœurs, que, suivant la pensée de quelques interprètes, je le fasse consister dans les avantages temporels qui se trouvent attachés à la profession religieuse ; et malheur à vous et à moi, si nous en étions réduits à ne chercher dans ce centuple que la bénédiction d'Esaü et la graisse de la terre, au lieu de la rosée du ciel ! Une vie exempte de soins, un établissement sûr et tranquille, un port à l'abri des orages du siècle, tout cela aurait été bon pour ces anciens Israélites que Dieu traitait en mercenaires, et dont les grâces et les faveurs n'étaient que l'ombre et la figure des biens à venir : mais nous qui avons quitté le monde , nous attendons quelque chose de plus solide. Ce centuple donc, selon saint Bernard , c'est la préférence que notre état nous donne au-dessus de tous les autres, par rapport aux dons spirituels, qui sont les vrais dons de Dieu ; c'est l'avantage que nous avons, comme religieux, d'être les domestiques de Dieu ; c'est l'honneur qu'ont les vierges chrétiennes d'être spécialement et par excellence les épouses de Dieu. Ce centuple, c'est la liberté de l'esprit, qui nous affranchit de la servitude du monde ; c'est l'indépendance où nous vivons des lois du monde ; c'est l'éloignement où nous sommes des scandales du monde ; c'est la facilité de nous sauver, et l'impuissance morale de nous perdre. Ce centuple, c'est la paix intérieure de la conscience : c'est la joie de nous voir dans le chemin le plus sûr et le plus droit qui conduit à la vie ; c'est la douceur d'une sainte société, c'est le repos d'une salutaire retraite, c'est l'alliance admirable de l'une et de l'autre ; c'est la ferveur de l'émulation, et le secours des bons exemples ; c'est la plénitude de ces consolations célestes dont l'âme séparée de tout, et unie à Dieu, peut se féliciter aussi bien que David : In via testimoniorum tuorum delectatus sum, sicut in omnibus divitiis (1). Le dirai-je? ce centuple, ce sont les croix mêmes que nous avons à porter, et qui, par l'onction de la grâce, non-seulement s'adoucissent dans la religion, mais y tiennent lieu de consolation : Apud Deum namque ipsa quoque tribulatio magna quœdam consolatio est (2). Au lieu que les croix des mondains sont des croix d'esclaves, des croix inutiles pour le salut, souvent des croix réprouvées, et déjà par avance le centuple que Dieu ajoute à la malédiction du monde ; celles d'une âme religieuse sont des croix d'épouses, des croix précieuses pour le ciel, des croix changées, par la grâce de l'Evangile, en béatitudes, parce qu'elles ont la vertu, non-seulement de purifier et de sanctifier, mais de rendre heureux. Ce centuple est encore quelque chose au delà de tout ce que je dis : c'est ce que je ne puis exprimer ; c'est ce que Dieu, tout pécheur et tout lâche que je suis, m'a fait plus d'une fois éprouver ; c'est ce qui m'a cent fois donné ces délicieux dégoûts du monde qui surpassent toutes les délices du monde ; c'est ce qui fait que tout le monde et toutes ses pompes ne me touchent point ; que je me passe aisément de lui ; que ses établissements, ses prospérités, ses honneurs, ne sont pas même des sujets de tentation pour moi.
1 Psal., CXVIII, 14.— 2 Bern.
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Après cela, venez, disait le Seigneur par un de ses prophètes, et plaignez-vous, si vous l'osez encore, de ma providence : Venite, et arguite me, dicit Dominus (1) ; Dites que dès cette vie je ne sais pas récompenser ceux qui ont eu le courage de tout quitter pour mon service. Dites que je les fais languir par des espérances toujours incertaines et toujours éloignées ; dites que je n'ai pas dans tous les trésors de ma miséricorde de quoi les enrichir dès maintenant ; ou plutôt reconnaissez qu'il y a un Dieu qui rend justice à ses élus, et qui la leur rend même sur la terre : Utique est Deus judicans eos in terra (2). Voilà ce que reconnaissait et ce que déclarait avec tant de zèle ce fervent disciple de saint Bernard, lequel ayant quitté de grands biens et de grands honneurs dans le monde, s'était retiré à Clairvaux, et y vivait dans la pratique des plus éminentes vertus. Il souffrait de cruelles douleurs, et jusque dans les plus vives atteintes d'un mal aigu qui lui déchirait les entrailles, il ne laissait pas de dire à Jésus-Christ : Vera sunt omnia quœ dixisti, Domine Jesu ; Toutes vos paroles, ô mon Dieu, sont véritables! Vous m'avez promis le centuple, et je le goûte actuellement, puisque rien n'égale la joie dont je suis pénétré, en me regardant comme une victime que vous avez choisie et agréée. Non, Seigneur, tout ce que j'endure ne m'empêche point de convenir que vous vous acquittez de vos promesses au delà même de mes souhaits, et de protester que je suis pleinement content de vous. Aveu peu nécessaire à votre gloire, mais qui néanmoins est le plus grand hommage que vous puissiez recevoir de votre créature, puisqu'il n'y a qu'un Dieu comme vous qui, dans l'état de mes souffrances, puissiez non-seulement me contenter, mais me combler des plus abondantes consolations. Ainsi parlait ce juste plein de foi, ainsi parleraient je ne sais combien d'âmes religieuses, si elles voulaient nous faire part des bénédictions de douceur dont Dieu les prévient.
Or ce centuple dont elles jouissent, et que l'on peut dire être déjà pour elles dans la religion une béatitude commencée, n'est après tout qu'un avant-goùt, qu'un essai, qu'un gage de cette gloire éternelle que Dieu leur prépare, et où elles aspirent comme au dernier terme de leurs désirs et à l'essentielle récompense de leur renoncement : Et omnis qui reliquerit domum, centuplum accipiet, et vitam œter-nam possidebit. Que serait-ce donc, mes chers
1 Isa., 1, 18. — 2 Psal., LVII, 12.
auditeurs, si, pour conclure mon sujet par la troisième promesse de Jésus-Christ, j'ajoutais que ces épouses du Fils de Dieu, en qualité de religieuses, ont à la vie éternelle un droit affecté et privilégié que vous n'avez pas; que le royaume des cieux leur appartient d'une manière dont il ne vous appartient pas? Prenez garde : je ne prétends pas que la vie éternelle ne soit que pour les religieux ; loin de vous édifier par là, je vous jetterais dans le désespoir. Mais je dis que la vie éternelle est pour les religieux plus particulièrement et plus sûrement que pour vous ; je dis que le royaume céleste leur est promis plus justement et plus infailliblement qu'à vous ; je dis que si l'Evangile est vrai, ils y ont plus de part que vous, et qu'ils doivent y être reçus préférablement à vous. En faut-il davantage pour vous inspirer un saint mépris de ce que vous ê!es dans le monde et de tout ce qui vous attache au monde, et pour allumer dans vos cœurs un désir encore plus saint de vous conformer à ces servantes de Dieu, chacun dans votre condition , par un détachement aussi parfait qu'il vous peut convenir?
Quoi qu'il en soit des chrétiens du siècle, voilà, généreuse et sainte épouse de Jésus-Christ, les récompenses que vous devez espérer, et qui vous doivent animer. Vous allez dire, dans le même esprit que saint Pierre : Ecce nos reliquimus omnia ; C'est pour vous, Seigneur, que je quitte tout, et que je me quitte moi-même. Car en vain quitterais-je tout le reste, si je ne me quittais moi-même ; et en vain me flatterais-je de m'être quitté moi-même, si de bonne foi je n'avais quitté tout le reste. Je quitte tout, ô mon Dieu ! et malheur à moi si j'avais seulement la pensée de me réserver la moindre partie de ce tout. Je sais ce qu'il en coûta à l'infortuné Ananie et à sa femme Saphyre, et leur exemple me suffirait pour avoir en horreur un tel partage ; mais, indépendamment de leur exemple, l'honneur que vous me faites d'accepter tout ce que je vous offre, la joie et la consolation que j'ai de vous l'offrir, ce que j'attends de vous et dans le temps et dans l'éternité, tous ces motifs font sur moi bien plus d'impression que la crainte de vos plus rigoureux châtiments. Je quitte tout, Seigneur, et pour cela j'oublie père et mère, frères et sœurs ; j'oublie le monde, et je consens à en être oubliée ; je renonce au monde, et je consens à en être renoncée; je meurs pour le monde, et je consens qu'il soit mort pour moi comme je serai morte pour lui. J'en serai bien
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dédommagée, ô mon Dieu, si vous daignez vous souvenir de moi ; si je trouve grâce auprès de vous, et si vous jetez un regard favorable sur moi ; si je vis pour vous, et si vous vivez pour moi : Ecce nos reliquimus omnia. Tels sont vos sentiments, ma chère Sœur : la solidité de votre esprit, la ferveur de votre piété, l'inflexible fermeté que vous avez fait paraître en vous arrachant du sein d'une famille qui comptait sur vous pour vous élever aux honneurs du monde, et sur qui vous pouviez compter pour parvenir à ce qu'il y a de plus grand dans le monde ; tout cela, joint aux connaissances encore plus particulières que j'en puis avoir, me répond des dispositions intérieures de votre âme. Et moi, fondé sur l'inviolable fidélité de notre Dieu, j'ose vous répondre de tout ce qu'il vous a promis, soit pour le cours de la vie présente, soit au moment de la mort et à son jugement dernier, soit dans la félicité éternelle, que je vous souhaite, etc.
ÉTAT RELIGIEUX IV
ÉTAT RELIGIEUX IV
QUATRIÈME SERMON SUR L'ÉTAT RELIGIEUX.
L'OPPOSITION MUTUELLE DES RELIGIEUX ET DES CHRÉTIENS DU SIÈCLE.
ANALYSE.
Sujet. Je vous conjure, moi qui suis dans les chaînes pour le Seigneur, de vous conduire d'une manière qui soit digne de votre vocation.
Une vierge qui se consacre à Dieu par la profession religieuse peut dire, comme saint Paul, qu'elle est dans les chaînes pour le Seigneur; et c'est par son exemple qu'elle nous apprend au moins à remplir dignement les devoirs de la vocation chrétienne.
Division. Rien n'est plus capable de confondre la lâcheté des chrétiens du siècle, que de considérer la perfection de l'état religieux : première partie. Et rien n'est plus propre à consoler les religieux et à les confirmer dans leur vocation, que d'envisager les malheurs presque inévitables et les obligations des chrétiens du siècle : deuxième partie.
Première partie. Rien n'est plus capable de confondre la lâcheté des chrétiens du siècle, que de considérer la perfection de l'état religieux. Cette vue 1° leur découvre sensiblement ce qu'ils doivent être et ce qu'ils ne sont pas; 2° les détrompe de l'erreur dont ils se préviennent souvent, que la loi de Dieu est pour eux quelque chose d'impraticable; 3° réfute toutes les excuses qu'ils allèguent, quand on leur reproche leur paresse et leur négligence dans la voie de Dieu.
1° Cette vue découvre sensiblement aux chrétiens du siècle ce qu'ils doivent être et ce qu'ils ne sont pas. Dans les premiers siècles de l'Eglise, il n'y avait point de religieux, parce que les chrétiens, vivant en chrétiens, étaient alors comme autant de religieux. Dans la suite des temps, cet heureux état du christianisme a changé par le dérèglement des mœurs; et Dieu a suscité les religieux, afin qu'ils fussent pour les chrétiens du siècle une image sensible de la perfection dont ils sont déchus et où ils doivent tendre. Que doivent-ils donc dire en voyant la sainteté de la profession religieuse? ce que disait à peu près saint Antoine après avoir vu saint Paul anachorète : Malheur à moi qui porte en vain le nom de chrétien!
2° Cette vue détrompe les chrétiens du siècle de l'erreur dont ils se préviennent souvent, que la loi de Dieu est pour eux quelque chose d'impraticable. Quand ils voient tant de religieux pratiquer les conseils même les plus héroïques, comment peuvent-ils se persuader que l'observation des préceptes leur est impossible? Non poteris quod isti et istœ? Quoi! vous ne pourrez pas faire au moins une partie de ce que font ceux-ci et celles-là?
3° Cette vue réfute toutes les excuses qu'allèguent les chrétiens du siècle, quand on leur reproche leur paresse et leur négligence dans la voie de Dieu. Quel prétexte peut les justifier ? est-ce la naissance, l'éducation, l'âge, le tempérament, les infirmités? mais ils voient dans les communautés religieuses des personnes de toute condition, de tout âge, de tout tempérament, porter avec constance, et même avec une sainte allégresse, tout le poids de la règle la plus austère.
Deuxième partie. Mien n'est plus propre à consoler les religieux et à les confirmer dans leur vocation, que d'envisager, 1° les misères presque inévitables des chrétiens du siècle; 2° leurs obligations indispensables jusques au milieu du monde.
1° Les misères presque inévitables des chrétiens du siècle. Le religieux a ses croix : mais n'en a-t-on pas dans le monde? et, croix pour croix, celles de la religion ne valent-elles pas mieux, puisqu'elles sont salutaires? On dépend dans la religion : ne dépend-on pas dans le monde? et la servitude n'y est-elle pas incomparablement plus dure? Ainsi du reste.
2° Les obligations indispensables des chrétiens du siècle. Obligations auxquelles leur salut est attaché; obligations qui, dans ce qu'elles ont de plus essentiel et de plus onéreux, sont aussi étroites pour les personnes du monde que pour les religieux ; enfin obligations que les personnes du monde ne peuvent néanmoins remplir qu'avec des violences extrêmes, au lieu que les âmes religieuses ont toutes les facilités imaginables pour s'acquitter, soit des devoirs communs à tous les états du christianisme, soit des devoirs propres de leur profession. Du reste, avantages qui ne diminuent en rien le mérite du sacrifice que font à Dieu les personnes religieuses.
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Obsecro vos, ego vinctus in Domino, ut digne ambuletis vocutione qua vocati estis.
Je vous conjure, moi qui suis dans les chaînes pour le Seigneur, de vous conduire d'une manière qui soit digne de votre vocation. (Epitre aux Ephésiens, chap. IV, 1.)
C'est ainsi que parlait le grand Apôtre, exhortant les nouveaux fidèles qu'il avait formés en Jésus-Christ par l'Evangile ; et c'est ainsi que je me sens inspiré de vous parler aujourd'hui, mes chers auditeurs, dans l'obligation où je me trouve de vous instruire sur le sujet important de cette cérémonie, pour laquelle vous êtes ici assemblés. Saint Paul avait un droit particulier de tenir ce langage aux chrétiens d'Ephèse, parce qu'étant alors dans les fers pour le nom du Sauveur qu'il leur avait annoncé, il accomplissait lui-même dignement sa vocation à l'apostolat ; et il ne pouvait pas les engager plus efficacement à honorer par la sainteté de leur vie leur vocation au christianisme, qu'en alléguant son exemple, qui, supposé la haute estime qu'ils avaient de lui, était pour eux un des motifs les plus convaincants dont ils pussent être touchés. Car c'est pour cela, leur disait-il, mes Frères, que je me fais un honneur d'être prisonnier de Jésus-Christ : Ego vinctus Christi Jesu (1) ; et quand je me glorifie de cette qualité, ce n'est pas seulement pour moi, que Dieu par sa miséricorde a choisi dans le judaïsme, c'est pour vous qui êtes Gentils, c'est pour votre salut qui m'est si cher et si précieux; c'est afin de vous faire connaître le mérite de cette grâce, par où Dieu vous a appelés des ténèbres de l'infidélité à son admirable lumière, en vous communiquant le don de la foi : Hujus rei gratia, ego vinctus Christi Jesu pro vobis gentibus. Permettez-moi, Chrétiens, d'appliquer ceci à mon sujet. Une vierge qui se consacre à Dieu par la profession religieuse peut dire, aussi bien que saint Paul, qu'elle est dans les chaînes pour le Seigneur. En effet, les vœux qui l'engagent à Dieu sont pour elle de véritables liens, des liens dont elle ne rougit point, et dont elle fait même toute sa gloire; des liens qu'elle porte avec joie, et où elle met toute sa confiance ; des liens éternels qu'elle ne peut plus rompre, et qui la tiennent attachée inséparablement à Jésus-Christ. Elle aurait donc droit de dire aux chrétiens du siècle qui viennent assister à son sacrifice, ce que saint Paul disait aux Ephésiens : Obsecro vos, ut digne ambuletis vocatione qua vocati estis ; Je vous conjure, moi qui par un choix solennel vais me rendre captive pour Jésus-Christ, de profiter de mon
1 Ephes., III, 12 exemple, et de vous comporter d'une manière digne au moins de la vocation chrétienne. Or voilà justement, mes chers auditeurs, ce que vous prêche aujourd'hui, bien mieux que moi, cette généreuse fille qui va pour jamais se dévouer à Dieu ; et c'est ce qui va faire le sujet de ce discours, après que j'aurai demandé les lumières du Saint-Esprit par l'intercession de Marie : Ave, Maria.
Etre appelé de Dieu, c'est, dans la pensée de saint Paul, le premier effet de la prédestination divine, et par conséquent le principe de tous les biens, et le fondement du salut de l'homme : Quos prœdestinavit, hos et vocavit (1). Mais être appelé à un état de sainteté sans le connaître, et avoir reçu de Dieu une vocation sans en faire le discernement, c'est la source au contraire de tous les maux dans l'ordre de la grâce et du salut. En quelque condition que nous soyons, et quelque genre de vie que nous ayons embrassé, nous avons tous part, comme chrétiens, à cette vocation céleste, par où, comme dit saint Paul, Dieu nous a appelés en Jésus-Christ. Mais nous devons reconnaître, à notre confusion, qu'il y en a plusieurs parmi nous qui, grossiers et ignorants dans les choses de Dieu, quoique éclairés et intelligents dans celles du monde, ne savent pas, et par un abus encore plus déplorable, paraissent même ne se pas mettre en peine de savoir ce que c'est que cette vocation , c'est-à-dire qui n'en comprennent pas les engagements, qui n'en pénètrent pas les conséquences, et qui n'en ont jamais étudié les devoirs. Or c'est à quoi j'entreprends aujourd'hui de remédier. Car dans l'obligation où je me trouve de parler ici à deux sortes d'auditeurs, les uns engagés à vivre dans le monde , les autres consacrés à l'état religieux, mon dessein est de faire connaître aux premiers, que la Providence a choisis pour le monde , l'excellence et la sainteté de la vocation chrétienne, en la mesurant sur la vocation religieuse. Et pour m'acquitter en même temps de ce que je dois à ces chastes épouses du Sauveur, qui, poussées de l'esprit de Dieu, ont fait un divorce éternel avec le monde, je veux leur faire estimer le mérite et le prix de la vocation religieuse, en la réduisant aux principes de la vocation chrétienne. Voilà les deux fins que je me propose ; et l'illustre vierge qui fait le sujet de cette cérémonie me servira, pour l'une et pour l'autre, de preuve vivante. Car, comme elle est déjà
1 Rom., VIII, 30.
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plus que convaincue des saintes maximes sur lesquelles doit rouler tout ce discours, au lieu de l'exhorter et de l'instruire, je vous instruirai par elle, Chrétiens qui m'écoutez, je vous exhorterai par elle; ou, si je ne suis pas assez heureux pour vous persuader, je vous confondrai par elle : ce sera le sujet de la première partie. Et dans la seconde, en vous comparant, ou plutôt en vous opposant à elle, je la consolerai par vous, je lui ferai goûter son bonheur par vous, je l'affermirai dans sa vocation par vous. Voilà tout mon dessein, qui se réduit à deux vérités que je vous prie de bien concevoir; l'une qui regarde les chrétiens du siècle, et l'autre qui touche les religieux : ou plutôt qui, par l'opposition de ces deux étals, doivent l'une et l'autre apprendre également aux religieux et aux chrétiens du siècle à se conduire d'une manière digne de leur vocation : Ut digne ambuletis vocatione qua vocati estis. Car je prétends que rien n'est plus capable de confondre la lâcheté des chrétiens du siècle, que de leur faire considérer la perfection de l'état religieux : c'est ma première proposition. Et j'ajoute que rien n'est plus propre à consoler les religieux, et à les confirmer dans leur vocation, que de leur faire envisager les malheurs presque inévitables et les obligations des chrétiens du siècle : c'est ma seconde proposition. Que ne dois-je pas espérer de ces deux importantes vérités , si vous me donnez une attention favorable ?
PREMIÈRE PARTIE.
Il était de l'honneur de la religion , et l'ordre de la Providence l'exigeait ainsi, qu'il y eût toujours dans l'Eglise de Dieu de quoi confondre non-seulement l'impiété des chrétiens scandaleux et libertins, mais encore la négligence et la tiédeur des chrétiens lâches et imparfaits : et comme la charité de plusieurs devait se refroidir, selon la prédiction de Jésus-Christ, à mesure que l'iniquité irait croissant, aussi était-il nécessaire qu'au moins le zèle de quelques-uns dans la suite des temps se ranimât, pour empêcher que le désordre et le relâchement des autres ne prévalût. Or, c'est à quoi Dieu semble avoir admirablement pourvu, en opposant à ce relâchement des mœurs qui entraîne la plupart des chrétiens du siècle, la perfection de l'étal religieux ; et en voici les raisons, qui sont évidentes. En premier lieu , parce que cette vue de la perfection de l'état religieux découvre sensiblement aux chrétiens du siècle ce qu'ils sont, ou plutôt ce qu'ils doivent être ; ce qu'ils ont été, et malheureusement pour eux ce qu'ils ne sont plus ; le degré de sainteté dont ils sont déchus, et auquel Dieu les rappelle; la voie de perfection qu'ils ont quittée, et où ils doivent s'efforcer de rentrer. En second lieu, parce que, envisageant la perfection de l'état religieux, les chrétiens du siècle sont, malgré eux, détrompés d'une erreur grossière, dont ils se préviennent souvent, savoir, que la loi de Dieu, prise dans toute son étendue et dans son étroite rigueur, est pour eux quelque chose d'impraticable : puisqu'au contraire ils la doivent concevoir, non-seulement possible, mais facile et proportionnée à la faiblesse même de l'humanité , lorsqu'ils voient le courage de tant d'âmes religieuses qui enchérissent sur cette loi, et qui, non contentes de ses préceptes, s'imposent le joug de ses plus sévères conseils. En troisième lieu, parce qu'il est constant que la perfection de l'état religieux réfute invinciblement toutes les excuses qu'allèguent les chrétiens du siècle, quand on leur reproche leur paresse et leur lâcheté dans la voie de Dieu ; et détruit tous les prétextes dont ils se servent communément pour éluder les solides et utiles remontrances qu'on leur fait sur l'observation exacte de leurs devoirs. Trois raisons capables de les confondre ; mais en même temps, mes chères Sœurs, trois puissants motifs pour réveiller en vous cette sainte ferveur que je voudrais aujourd'hui vous inspirer. Ecoutez-moi.
Non, dans l'obligation indispensable où est l'homme chrétien d'agir et de vivre en chrétien, rien n'est plus important pour lui que de bien comprendre une fois l'excellence de son état, et de remonter de temps en temps, par de salutaires réflexions, jusqu'à son origine, pour reconnaître ce qu'il est, ou pour s'humilier de ce qu'il n'est pas. C'était la grande leçon que saint Paul faisait aux Corinthiens. Il leur remettait devant les yeux la sainteté de leur vocation , parce qu'il savait bien, dit saint Chrysostome, que du moment qu'ils s'appliqueraient à la considérer, ils en concevraient une haute idée ; que, remplis de la haute idée qu'ils en auraient conçue, ils feraient tous leurs efforts pour mener une vie qui y fût conforme ; et que vivant conformément à cette idée, ils deviendraient des hommes parfaits : Videte vocationem vestram, fratres. Ainsi leur parlait-il alors. Mais où voyons-nous aujourd'hui cette sainteté de la vocation chrétienne, et où pourrions-nous en
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trouver une vive image? Rendons-en vous et moi la gloire à Dieu : c'est dans l'état religieux, où Dieu non-seulement la fait subsister, mais la rend palpable et sensible. Car quoique nous ne puissions nous déguiser à nous-mêmes le triste changement qui s'est fait dans le christianisme, il est vrai néanmoins que Dieu a pris soin d'y susciter de saintes maisons, où la loi est pratiquée dans toute son étendue ; des maisons que nous pouvons regarder comme les asiles de la piété chrétienne, de la pauvreté, de l'humilité, de la pénitence et de la mortification chrétienne; des maisons où l'Evangile de Jésus-Christ non-seulement est reçu avec respect, mais suivi à la lettre et avec une pleine fidélité ; des maisons subsistantes au milieu de nous, pour servir de témoignage contre nous , et pour être des modèles visibles que nous puissions consulter, et sur qui nous puissions nous former. Prenez garde, s'il vous plaît, à ma pensée.
Dans les premiers siècles de l'Eglise, il n'était pas nécessaire qu'il y eût des religieux : pourquoi ? parce que les chrétiens , vivant comme chrétiens, étaient alors, au moins dans la préparation de leur cœur, autant de religieux. Ainsi saint Jérôme le témoigne-t-il en parlant de ces chrétiens d'Alexandrie que saint Marc forma, et qui servirent de modèles à tous ceux que l'on nommait disciples, c'est-à-dire sectateurs de la doctrine de Jésus-Christ et de sa loi. En effet, dit ce saint docteur, on ne voyait rien parmi eux qui ressentît le monde : ils renonçaient à leurs biens, ils ne possédaient rien en propre, ils obéissaient aux apôtres comme à leurs pasteurs, ils vaquaient jour et nuit à la prière, ils s'appelaient frères, n'ayant tous qu'un cœur et qu'une âme ; enfin , conclut saint Jérôme, ils étaient tous, par une profession générale, ce que sont maintenant, par un engagement particulier, ceux qui embrassent la vie monastique : Ex quo patet talem primorum in Christo credentium fuisse Ecclesiam, quales nunc monachi esse nituntur et cupiunt. Voilà le miracle que le Saint-Esprit opéra, quand il descendit sur les apôtres et sur tous les disciples assemblés, les ayant, tout grossiers qu'ils étaient, rendus capables d'une vocation si sainte ; je veux dire les ayant détachés du monde et d'eux-mêmes, et par une conversion qui fut, dans toutes ces circonstances, le plus incontestable changement de la main du Très-Haut, et le plus étonnant prodige de la grâce qu'on ait jamais vu sous le ciel, leur ayant inspiré à tous le mépris des biens de la terre, la fuite des honneurs du siècle, le renoncement aux plaisirs ; disons mieux, leur ayant inspiré à tous l'estime de la pauvreté jusqu'à s'en faire une béatitude, l'amour de l'humilité jusqu'à se glorifier des humiliations , le goût des croix et des souffrances jusqu'à se réjouir de ce qu'ils en étaient trouvés dignes. Miracle qui, de l'Eglise de Jérusalem où il commença, se répandit bientôt après dans les nations et parmi les Gentils, où, selon le texte sacré, on voyait s'augmenter et se multiplier de jour en jour le nombre des croyants : Augebatur credentium in Domino multitudo (1). Qu'est-ce à dire des croyants? c'est-à-dire de ceux qui, animés du même esprit que les apôtres, se dépouillaient de tout, et quittaient tout pour suivre Jésus-Christ. Lisez ce qu'en rapporte Eusèbe, et ce qu'il raconte de l'esprit d'abnégation où vivaient ces chrétiens, qui, sans autre titre que celui de simples chrétiens, étaient autant de pauvres volontaires, autant de martyrs de leur foi, autant d'exemples de toutes les vertus religieuses. Telle était, dis-je, selon la tradition des Pères, l'idée que l'on avait alors de la vocation chrétienne ; et cette idée, je le répète, n'était point une vaine spéculation, mais quelque chose de réel et de subsistant.
Mais le monde, dit saint Jérôme, n'était pas assez heureux pour pouvoir longtemps soutenir une telle perfection ; et cette perfection, quoique réelle, par un secret jugement de Dieu, ne devait pas longtemps être à l'épreuve de la contagion du monde. Qu'arriva-t-il? vous le savez, et pour peu de foi qu'il vous reste, vous en gémissez. La ferveur de l'esprit chrétien vint bientôt à se ralentir ; et l'idée même s'en serait perdue, si Dieu, qui la voulait conserver, la voyant effacée et comme détruite dans les chrétiens du siècle, ne l'avait retracée et renouvelée dans l'état religieux. Pourquoi retracée et renouvelée? Non-seulement, répond saint Jérôme, afin qu'il y eût toujours des hommes sur la terre qui rendissent à Dieu ce culte parfait dont le seul christianisme le peut honorer ; mais afin que ceux qui viendraient dans la suite à dégénérer de la pureté de ce culte, pussent au moins, quand il plairait à Dieu de les toucher, être en état d'y revenir, afin qu'ils en eussent toujours l'image présente, et que, malgré l'iniquité des derniers temps, j'eusse encore droit, comme prédicateur de l'Evangile, de leur dire : Videte vocationem vestram ; Apprenez, mes Frères, vous
1 Act., V, 14.
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dont l'aveuglement fait ma douleur, et pour la conversion desquels je me sens un zèle sincère, apprenez, par ce qui paraît à vos yeux, ce que c'est que d'être chrétien. Puisque vous en portez encore le nom, reconnaissez ce que vous êtes, et ne vous laissez pas pervertir jusqu'à oublier l'excellence et le prix de votre vocation. Pour vous en mieux instruire, contemplez-la et admirez-la dans ces épouses de Jésus-Christ, qui en sont les portraits vivants. Ne mesurez pas cette vocation chrétienne par les mœurs et par les maximes d'un certain monde qui vous séduit, et dont vous êtes obsédés. Pour en avoir une notion conforme à celle de saint Paul, sortez de ce monde profane ; entrez en esprit dans ces sanctuaires fermés pour le monde, où les servantes de Dieu l'ont leur demeure ; dans ces cloîtres d'où vous avouez que l'esprit du monde est banni, et où vous convenez que l'Esprit de Dieu règne souverainement : c'est là que vous verrez ce que c'est que votre vocation, et combien les voies où vous marchez sont éloignées de la perfection de celles qu'a voulu vous marquer l'Apôtre, quand il disait : Videte vocationem vestram. Donnons à tout ceci plus de jour par une réflexion qui m'a touché, et dont je suis assuré que vous serez touchés vous-mêmes.
Quand saint Antoine eut vu saint Paul, anachorète, dans le désert, et qu'il eut été lui-même témoin de la vie toute céleste que menait cet homme de Dieu : interrogé par ses disciples, qui le prièrent à son retour de leur faire part de L'édification qu'il avait tirée d'un tel exemple, dont ils le voyaient pénétré, il leur répondit, les larmes aux yeux, et frappant sa poitrine de douleur : Vœ mihi peccatori qui tam indigne monachi nomen fero ! Vidi Eliam, vidi Joannem in deserto, et ut verum dicam, vidi Paulum in paradiso ; Ah ! mes Frères, malheur à moi qui porte si indignement le nom de solitaire ! J'ai vu un second Elie, j'ai vu un autre Jean-Baptiste ; et, pour vous parler sans figure, j'ai vu Paul, non pas dans une habitation terrestre, mais dans un paradis. Voilà, hommes du siècle, mais avec bien plus de raison, ce que vous devez penser. Quand vous sortez d'un monastère, où- vous reconnaissez vous-mêmes que Dieu est glorifié , comme il l'est ici, par l'observance exacte de la règle, et qu'après une cérémonie aussi touchante que celle dont vous allez être témoins, vous retournez dans vos maisons, voilà ce que chacun de vous se doit dire dans l'amertume de son âme, et avec un cœur contrit : Vœ mihi peccatori qui tam indigne christiani nomen fero! Malheur à moi qui ne suis qu'un faux chrétien, et qui ne mérite pas même d'en porter le nom ! J'ai vu des anges dans des corps mortels; j'ai vu des vierges dont les vêtements, blanchis dans le sang de l'Agneau, n'ont jamais été souillés d'aucune tache ; j'ai vu des âmes dont le monde n'était pas digne, et qui, renonçant au monde, se sont rendues dignes de Dieu. Et qui suis-je, moi pécheur? qui suis-je, moi pécheresse? C'est ainsi, dis-je, mes chers auditeurs, que doivent parler, non-seulement ceux d'entre vous qui, dans l'idée commune, passent pour mondains, mais ceux mêmes dont la conduite est estimée plus régulière et plus louable. Car quelque parfaits que je les conçoive, ou que vous les supposiez, que font-ils dans le monde qui soit comparable à la vie de ces saintes filles que Dieu a séparées du monde ? en quoi approchent-ils de leur pauvreté et de leur austérité ? en quoi les imitent-ils dans cette abnégation totale d'elles-mêmes, dans cet assujettissement éternel de leur volonté, dans cette obéissance qu'elles ont vouée, et dont elles se font un mérite capital? Qu'est-ce que la vertu d'un homme et d'une femme du monde mise en parallèle avec tout cela? Cependant ces servantes de Dieu protestent qu'elles n'ont entrepris des choses si contraires à la nature, qu'elles n'ont embrassé des réformes si étroites, qu'elles ne se sont ensevelies avec Jésus-Christ par une pénitence si rigoureuse, que pour arriver, et plus tôt et plus sûrement, à cette perfection où elles ont conçu que le christianisme les appelait : et ce qui les humilie, ce qui fait le sujet de leur douleur, ce qu'elles se reprochent sans cesse, c'est de se voir encore bien éloignées de ce christianisme parfait où elles aspirent. Et en effet, si moi qui vous parle, j'avais cru pouvoir être dans le monde aussi solidement chrétien, aussi purement chrétien , aussi exactement chrétien que je le puis être dans l'état religieux, je n'aurais jamais pris le parti de la religion. Car je n'ai cherché dans la religion que ce qui pouvait m'aider à être chrétien ; et je n'ai donné la préférence de mon choix à la profession religieuse, que parce que la foi m'a appris que c'est de tous les états celui qui approche le plus de cet ancien christianisme, dont nous révérons encore la pureté. Or, suivant ce principe, mes chers auditeurs, qui que vous soyez, et pour peu de justice que vous vouliez vous faire, comment pourriez-vous, vivant dans le monde, ne vous pas humilier
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à la vue de ces saints modèles, et de ces ferventes épouses du Sauveur ? Et comment pourriez-vous n'en pas tirer cette confusion salutaire qui doit être le remède efficace et souverain de tous vos relâchements? Confusion que vous devez faire consister à vous représenter souvent l'état dont vous êtes déchus, et qui m'autorise à vous dire ce que Dieu, dans l'Apocalypse, disait autrefois à une âme tiède : Memor esto unde excideris (1) ; Souvenez-vous de ce que vous avez été, et de ce que vous n'avez cessé d'être que parce que vous avez oublié qu'être chrétien, c'est, sans autre engagement que celui-là, être religieux d'esprit et de cœur. Passons à la seconde raison.
Une des principales erreurs dont les lâches chrétiens se préoccupent, et qui contribue davantage à les endurcir dans leurs désordres, est de se figurer la loi de Dieu, non-seulement austère et difficile, mais, du moins par rapport à eux, moralement impossible ; de se plaindre qu'elle surpasse leurs forces, et, par une pusillanimité dont ils voudraient lui imputer la cause, de se décourager et de se désespérer même absolument d'atteindre jamais à sa sainteté. Mais moi, je dis qu'un des grands moyens dont se sert la Providence pour détromper ces chrétiens faibles et timides d'une si pernicieuse erreur, c'est de leur opposer la perfection de l'état religieux, en les convainquant malgré eux que la loi de Dieu n'est point en effet impraticable, puisqu'il se trouve des âmes, non-seulement qui la pratiquent dans toute son étendue, mais qui vont encore au delà, et qui, comptant pour rien, ou pour trop peu, d'en remplir la juste mesure par l'observation des préceptes, y ajoutent volontairement et de gré les vœux de la religion; des âmes généreuses qui, gardant inviolablement, et de l'aveu du monde même, exemplairement tous les devoirs de la profession religieuse qu'elles ont embrassée, servent dans le monde, ou pour mieux dire contre le monde, d'une preuve authentique et invincible, je ne dis pas de la possibilité, mais de la facilité de la loi chrétienne. Car, avec quel front un mondain, pour se disculper des dérèglements de sa vie, osera-t-il prétexter l'impossibilité imaginaire de cette loi, tandis que des millions de vierges courent avec allégresse dans la voie des commandements; c'est peu, dans la voie des conseils les plus héroïques et les plus opposés aux inclinations de la chair et du sang?
Et c'est ici, Chrétiens, que je vous conjure
1 Apoc, II, 5.
de vous appliquer à vous-mêmes ce qui li autrefois une si forte impression sur le grand docteur de l'Eglise, saint Augustin, et ce qui produisit enfin dans sa personne ce changement miraculeux de la main du Très-Haut. Pressé du désir d'être à Dieu, et déjà, à l'égard de tout le reste, détaché du monde, il ne tenait plus au péché que par une seule habitude. Mais cette seule habitude, par les fausses idées dont il était prévenu, lui semblait un obstacle invincible à sa conversion. Il voulait rompre ses liens, mais il désespérait de le pouvoir. De là cette guerre cruelle qui lui déchirait l'âme, cette incertitude où il demeurait, ces délais et ces retardements continuels, tantôt voulant et tantôt ne voulant plus : disant toujours que ce serait pour le lendemain, et ne disant jamais que ce serait pour le jour présent : Cras, cras. Mais que fit Dieu ? il lui fit voir en esprit la Chasteté, qui se présentant devant lui, et lui montrant une troupe de vierges de tout âge et de tout état, lui disait, pour le piquer d'une sainte émulation : Non poteris quod isti et istœ? Ne pourrez-vous pas ce que celles-ci et ceux-là ont pu ? ne pourrez-vous pas ce que peuvent tant d'autres, faibles comme vous, et sujets aux mêmes tentations que vous? Ce reproche l'humilia, le réveilla, le toucha. Malgré ses propres préventions, Augustin, cédant à la force de l'exemple, crut enfin qu'avec le secours de la grâce il lui serait possible et même aisé de sortir d'esclavage. Il le crut; et, convaincu qu'il le pourrait, il en vint à une pleine exécution. Or c'est ainsi, mes chers auditeurs, que Dieu, par mon ministère et par ma bouche, s'adresse à vous, et que, malgré vous, il vous détrompe sensiblement du vain prétexte dont votre lâcheté se couvre, quand il vous met devant les yeux la vie de ces incomparables filles, qui sont et l'honneur de leur sexe, et les prédestinées du monde chrétien. Car c'est comme s'il vous disait : Hommes transgresseurs de ma loi, vous qui, pour la violer plus hardiment et avec moins de remords, la traitez d'impraticable; vous qui feignez dans le précepte un excès de rigueur qui n'y fut jamais, et dont cependant votre libertinage se prévaut : Qui finis laborem in prœcepto (1) ; voyez, pour vous convaincre de votre injustice et de votre erreur, ces vierges ferventes, qui, animées d'une sainte confiance, ont eu le courage d'enchérir même sur ma loi; et qui, dans la vue de me plaire, parle choix libre qu'elles ont fait, mènent une vie plus angélique qu'humaine
1 Ps., XCIII, 20.
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Voyez l'infatigable persévérance avec laquelle elles soutiennent les observances les plus mortifiantes pour le corps, et les plus humiliantes pour l'esprit. Voyez leur force à remporter sur elles-mêmes des victoires, et à se faire des violences qui ne leur étaient point absolument nécessaires pour le royaume du ciel. Voyez leur détachement de tout ce que le monde avait pour elles, non-seulement d'agréable et de délicieux, mais d'innocent et de permis. Prétendez-vous après cela que les devoirs communs du christianisme soient un fardeau trop pesant pour vous ? et lorsque ces âmes fidèles ont l'avantage et la gloire de faire le plus, vous obstinerez-vous à croire que vous ne pouvez pas faire le moins ?
En effet, Chrétiens, quelle excuse pouvez-vous alléguer qui ne soit invinciblement réfutée par un tel exemple ? c'est la troisième raison qui suit de l'autre. Est-ce la naissance? est-ce l'éducation ? est-ce l'âge , le tempérament? sont-ce les infirmités? Mais entre ces vierges de Jésus-Christ, combien par leur naissance étaient ou aussi distinguées, ou même plus distinguées que vous ? cependant elles ont pu fermer les yeux à tout l'éclat qui les environnait, pour s'ensevelir dans l'obscurité du cloître : combien dans la maison paternelle avaient été élevées, non-seulement au milieu de toutes les aises et de toutes les commodités de la vie, mais au milieu de toutes les délices, au milieu de toute la magnificence du monde? cependant elles ont pu se priver de tout ce que le monde avait de plus engageant et de plus flatteur, pour embrasser un état de pénitence , d'abnégation et de croix : combien, dans une jeunesse aussi vive que la vôtre, ont comme vous des inclinations naturelles et des passions à vaincre ; ou combien , dans une vieillesse aussi avancée et aussi caduque, ont à porter le poids des années qui les accablent? cependant y a-t-il une inclination un peu trop humaine qu'elles n'attaquent et qu'elles ne combattent sans relâche ? y a-t-il une passion qu'elles ne surmontent? à quels exercices ne se rendent-elles p;is assidues, malgré la pesanteur de l'âge, qui leur pourrait servir de prétexte pour s'en dispenser? Et, si peut-être elles se trouvent forcées d'accepter quelques dispenses que la règle leur accorde, disons mieux, que la règle leur impose , par quelles autres pratiques prennent-elles soin, autant qu'il est en leur pouvoir, de compenser d'ailleurs ce que leur fait perdre une triste nécessité dont elles se plaignent? Sont-elles toutes d'un tempérament plus ferme et plus robuste que vous ? sont-elles toutes d'un sexe plus capable de soutenir le travail? sont-elles toutes plus exemptes des faiblesses de la nature? toutes néanmoins, sans égard aux forces, ni à la santé, s'assujettissent au même joug et remplissent les mêmes obligations. Or voilà, mondains, par où Dieu vous jugera; voilà par où elles vous jugeront elles-mêmes. Car c'est ce que Jésus-Christ leur a promis dans la personne de ses apôtres : Vos qui reliquistis omnia, et secuti estis me, sedebitis judicantes. Rien donc de plus propre à confondre la lâcheté des chrétiens du siècle, que de considérer la perfection de l'état religieux; et rien en même temps de plus propre à consoler les religieux que de considérer l'état des chrétiens du siècle : autre vérité que j'ai à vous faire voir dans la seconde partie.
DEUXIÈME PARTIE.
Grâce à la providence de notre Dieu, c'est de tout temps que les vrais religieux, quoique pauvres et dénués de tous les biens de la terre, n'ont pas laissé d'être contents de leur état, jusqu'à s'estimer plus heureux que les mondains avec tous les biens qu'ils possèdent ; et c'est de tout temps que, malgré la vie dure et mortifiée où les engage la profession religieuse, persuadés qu'ils avaient choisi la meilleure part, ils se sont consolés dans leurs peines, par la comparaison qu'ils ont faite de leur condition avec celle des chrétiens du siècle. Mais quelque avantageuse qu'ait été pour eux cette comparaison, j'ose dire que la plupart n'en ont profité qu'à demi ; et il m'est au moins évident que jamais ils n'en ont tiré tout le fruit qu'il serait à souhaiter que chacun en tirât : pourquoi? parce qu'il est certain que la plupart des religieux n'ont jamais assez bien connu le monde, même en le quittant, ni après l'avoir quitté, pour comprendre parfaitement jusqu'à quel point l'état des chrétiens du siècle, comparé avec la vie religieuse, leur pouvait et leur devait être un fonds de consolation. Or c'est, mes chères Sœurs, ce qui me reste à vous développer. Vérité que je soutiens être la plus touchante, et la plus capable de vous affermir, dans votre vocation, pour peu que vous vous appliquiez à deux réflexions que vous avez dû faire mille fois, et que je vous ai marquées dès l'entrée de ce discours, c'est-à-dire pour peu que vous envisagiez d'une part les misères inévitables, et de l'autre les indispensables devoirs des chrétiens engagés à vivre dans le monde.
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Ecoutez-moi, et vous allez en être convaincues.
Un des points sur quoi saint Bernard croyait autrefois avoir droit de féliciter ceux qui se séparaient du monde, et qui faisaient profession de la vie monastique, était celui-ci. Il est vrai, mes Frères, leur disait-il, la vie que nous menons dans la religion paraît aux enfants du siècle quelque chose de triste; mais ils n'en jugent de la sorte que parce qu'ils sont dans l'erreur, et qu'ils ne nous connaissent pas. Nos abstinences et nos jeûnes, nos macérations et nos veilles leur donnent une idée affreuse, mais vaine et mal fondée, de notre état : car ce qui les trompe, c'est qu'ils ne voient en tout cela que nos croix qui sont extérieures, et qu'ils ne voient pas l'onction intérieure de la grâce qui les adoucit, et qui nous rend nos croix mêmes non-seulement supportables, mais aimables : Cruces vident, unctiones non vident. Ainsi parlait ce Père, touché de l'expérience qu'il en avait, et qu'en avaient ceux qui, formés et instruits à son école, l'expérimentaient comme lui. Mais si les enfants du siècle sont trompés quand ils estiment la condition des religieux malheureuse , je ne crains point, saintes épouses du Sauveur, de vous dire que vous vous trompez encore bien plus dans le jugement que vous faites des enfants du siècle, si vous les estimez heureux : et pourquoi ? parce que vous ne voyez que leurs joies , qui, quoi qu'ils en disent, sont des joies fausses et apparentes, et que vous ne voyez pas leurs amertumes et leurs chagrins, d'autant plus véritables et plus réels, qu'ils sont secrets et cachés. Or, ce principe supposé, il me serait aisé, mes chères Sœurs, de vous découvrir ici une source féconde et inépuisable de consolations même sensibles, que vous n'avez peut-être jamais goûtées, et dont je voudrais que vous fussiez aussi pénétrées que Dieu m'a souvent fait la grâce d'en être pénétré moi-même. Car je n'aurais pour cela qu'à vous faire un plan du monde , seulement tel qu'il m'est connu : que serait-ce, si je vous le représentais tel qu'il est en effet? ce serait assez pour vous obliger à bénir mille fois le ciel, qui vous en a séparées. Je n'aurais, pour vous faire sentir le bonheur de cette séparation , qu'à entrer dans le détail des choses à quoi vous engage la sainte règle que vous professez, et ensuite qu'à y opposer l'iniquité, la sévérité, la dureté, et, si je l'ose dire, la tyrannie des lois que le monde prescrit à ceux qui le servent.
En qualité de religieuses, vous avez des croix à porter, j'en conviens ; et malheur à vous si vous n'aviez plus ce caractère de ressemblance avec le Dieu crucifié, qui est votre divin époux : mais s'il y a des croix dans la religion, le monde n'a-t-il pas les siennes, plus pesantes et plus affligeantes? et les vôtres, comparées à celles du monde, méritent-elles proprement d'être appelées croix? Votre vie dans la religion est un perpétuel exercice de pénitence, je le sais; mais je soutiens aussi que c'est ce qui en fait pour vous non-seulement la sainteté, mais la félicité, puisque, dans la pensée des Pères , depuis le péché, il n'y a plus pour l'homme perdu d'autre ressource, ni par conséquent d'autre félicité sur la terre, que la pénitence : Paenitentia est hominis rei felicitas (1). Et pour vous montrer qu'en ceci vous n'avez fait que changer d'objet, et que selon le monde même vous y avez encore gagné , dites-moi, mes chères Sœurs, qu'est-ce que la vie de la plupart des mondains? qu'est-ce que la vie d'un avare , ou d'un ambitieux? qu'est-ce que la vie d'un courtisan esclave de la faveur, sinon une continuelle pénitence, d'autant plus malheureuse qu'elle est inutile et forcée? au lieu que la vôtre est au moins volontaire et salutaire. Or, pénitence pour pénitence , ne comptez-vous pas pour un don de Dieu d'avoir choisi celle qui vous conduit au salut, et de vous être affranchies de celle qui n'eût point eu d'autre effet que de vous affliger sans vous sauver? Vous faites profession, comme religieuses, de vous mortifier et de vous humilier : n'est-on pas sans cesse et malgré soi mortifié et humilié dans le monde? et au lieu qu'en vous mortifiant, vous avez du moins l'avantage de pouvoir dire à Dieu, comme David : Propter te mortificamur (2). C'est pour vous, Seigneur, et pour vous seul que .
nous souffrons ; le mondain n'est-il pas réduit à tenir dans un sens tout opposé le même langage , en disant au monde : Propter te. C'est pour toi, monde réprouvé, que je me captive, c'est pour toi que je me fais violence, c'est pour toi que je souffre et que je gémis ; et parce que c'est pour toi, j'ai le malheur encore avec tout cela de me damner? Vous dépendez, dans la maison de Dieu, d'une supérieure qui vous tient lieu de mère, et qui en a tout le zèle et tous les soins : mais de combien de maîtres durs, impérieux, bizarres, dépendent ceux qui prétendent à quelque chose dans le monde? Comme religieuses, vous n'avez plus de volonté ; et est-il permis d'en avoir à ceux qui se
1 Tertul. — 2 Psal., XLIII, 22.
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dévouent au monde? Sans sortir du saint lieu où nous sommes, que ne puis-je, pour vous détromper des fausses idées que vous avez peut-être encore du monde, vous révéler ici le secret des cœurs ! et de tous les chrétiens du siècle qui m'écoutent (car à peine yen a-t-il que je doive excepter, et qui ne puissent me servir de témoins des misères du monde dans les conditions mêmes du monde les plus distinguées), de ces hommes, dis-je, du siècle, devant qui je parle, que ne puis-je vous faire connaître les déboires et les déplaisirs mortels ! quels troubles les agitent, quels chagrins les accablent, quelles passions les déchirent, quelles jalousies les rongent, quelles disgrâces les désolent, quelles injustices qu'ils se croient faites les désespèrent, quels dégoûts ils ont à essuyer, et quels rebuts à supporter! Vous vous les figurez dans les divertissements et les plaisirs : que ne puis-je vous faire comprendre ce que leur coûtent ces prétendus plaisirs , et de quel fiel sont mêlés pour eux ces vains divertissements ! Ils vous paraissent comblés de biens : sans parler de ce qui leur manque, et de ce que la cupidité toujours insatiable leur fait désirer au delà de ce qu'ils ont, que serait-ce , si vous saviez à quoi les biens mêmes qu'ils possèdent les exposent ; les peines qu'ils ont à les conserver, les alarmes que leur cause la crainte de les perdre, la douleur qu'ils ressentent en les voyant dépérir, les envies, les traverses, les persécutions que leur fortune leur attire? Ah! mes chères Sœurs, vous et moi qui avons renoncé au monde, nous serions , en vue de tout cela , remplis, animés, pénétrés d'une vive et intime reconnaissance envers notre Dieu. Les actions de grâces que nous lui rendons pour le bienfait inestimable de notre vocation , ne procéderaient plus seulement de la foi qui nous élève à l'espérance des biens futurs, mais d'un sentiment presque naturel que l'expérience même des biens présents produirait en nous. Sans attendre d'autre centuple que celui-là, nous éprouverions dès maintenant, mais avec un excès de douceur qui serait comme l'avant-goût de notre béatitude, combien il est avantageux d'avoir tout méprisé pour Jésus-Christ; et la seule chose que nous aurions à craindre , en nous comparant avec les partisans du monde, c'est que la tranquillité et la paix de notre état ne nous tînt déjà lieu de récompense, et ne diminuât en quelque manière le mérite de notre sacrifice. Et en effet, à combien d'épouses du Sauveur l'obéissance qu'elles ont vouée dans la religion, de gênante qu'elle peut quelquefois leur paraître , ne deviendrait-elle pas pour jamais douce et aimable, si elles concevaient bien ce que c'est que l'assujettissement de la plupart des épouses du siècle? et combien d'âmes religieuses, que Dieu éprouve de temps en temps par certains ennuis, ne guérirais-je pas tout à coup de cette tentation, si je pouvais leur donner les connaissances que j'ai, non plus des désordres et des abominations , mais des tribulations et des malheurs dont le monde est plein ; je dis ce monde dont l'éclat semble plus nous éblouir, et dont la figure trompeuse a plus l'air de prospérité?
Mais je me suis réservé quelque chose de plus essentiel et de plus fort pour la conclusion de ce discours : et quoi? le voici. Outre les croix et les misères que les chrétiens du siècle ont à supporter, ils ont comme chrétiens, dans le siècle même, des devoirs à remplir ; et ces devoirs bien entendus doivent les faire trembler, pour peu qu'ils aient de christianisme. Or ce qui les doit faire trembler, c'est ce qui doit achever, mes chères Sœurs, de nous consoler. Je m'explique. Je dis que ces devoirs doivent faire trembler les chrétiens du siècle; pourquoi ? parce que ce sont des devoirs auxquels le salut est attaché pour eux aussi bien que pour nous ; parce que ce sont des devoirs dont l'observation est par conséquent aussi indispensable pour eux que pour nous, et parce que ce sont enfin des devoirs dont la pratique est beaucoup plus difficile pour eux que pour nous. En effet, ces chrétiens que la divine Providence a laissés dans le monde, et qui peuvent, selon leur vocation, y demeurer sans être appelés à la même perfection que nous, sont appelés au même salut. Ce salut ne leur est pas moins important qu'à nous ; ce salut ne leur est pas promis à de meilleures conditions qu'à nous; ils doivent comme nous l'acheter, comme nous le mériter, comme nous y travailler ; et voilà pourquoi Dieu leur a donné sa loi et prescrit certains devoirs. Il leur a dit, comme à nous : Hoc fac, et vives. Gardez mes commandements, et vous aurez la vie éternelle ; mais sans cela n'attendez de moi qu'une affreuse damnation. A bien examiner ces commandements de Dieu, nous trouverons que tout ce qu'ils ont d'essentiel et de plus onéreux est aussi étroit pour toutes les personnes du monde que pour les personnes religieuses; que les uns et les autres, sur mille points, doivent à Dieu la même obéissance et la même fidélité ; que les uns et les autres ont sur mille
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sujets, à l'égard du prochain, les mêmes obligations de justice et de charité ; qu'en mille rencontres il est également enjoint aux uns et aux autres de veiller sur eux-mêmes, de garder leur cœur, de faire le bien , et de se maintenir dans un état de grâce et de sainteté. Mais voici le triste sort des mondains, et ce qu'il y a dans leur condition de bien déplorable et de bien terrible : c'est que , liés aussi étroitement que nous, il leur est du reste bien moins facile qu'a nous de satisfaire à ces préceptes, dont ils ne peuvent toutefois se dispenser sans encourir la bai ne de Dieu, et sans s'exposer à toute la sévérité de ses jugements. J'en dis trop peu : c'est qu'il leur est d'une extrême difficulté de les garder, ces préceptes, et qu'ils ne le peuvent sans livrer les plus violents combats, et sans remporter de continuelles victoires. D'où il arrive de deux choses l'une , ou qu'ils cèdent lâchement aux obstacles qu'ils ont à surmonter, et que, transgressant la loi, ils se damnent ; ou que, voulant résister au torrent et être fidèles à la loi, ils ont à chaque pas de nouveaux efforts à faire, et ne peuvent se maintenir dans l'ordre que par un travail sans relâche et une constance infatigable. De là cet abandon où vivent les uns, lâchant la bride à toutes leurs passions, parce qu'ils désespèrent de les pouvoir réprimer ; suivant en aveugles toutes leurs cupidités, parce qu'ils ne se sentent pas un courage assez affermi pour en soutenir les attaques et pour les arrêter ; cédant à la tentation qui les sollicite, parce qu'ils ne se croient pas assez forts pour la surmonter : état si commun dans le monde , mais état qui doit faire horreur à quiconque n'a pas perdu tout principe de religion et toute crainte de Dieu. De là cette guerre perpétuelle où les autres passent leurs jours : guerre domestique et contre eux-mêmes, contre les désirs qui les sollicitent, contre les ressentiments qui les aigrissent, contre les jalousies qui les piquent, contre toute la fragilité et toute la corruption naturelle du cœur de l'homme , dont le poids les accable, ou les accablerait si, par une force supérieure , ils ne s'élevaient au-dessus de la nature et de ses faiblesses : guerre étrangère et contre tout ce que le monde leur présente, contre les exemples du monde, contre les discours du monde , contre les maximes du monde, contre les coutumes du monde, contre les respects du monde, contre les intérêts du monde ; en sorte qu'ils éprouvent bien ce qu'éprouvait l'Apôtre, lorsqu'il disait (1) : Intus
1 2 Cor., VII, 5.
pugnœ, forts timores ; Assauts au dedans , alarmes et dangers au dehors. Guerre néanmoins nécessaire, c'est-à-dire guerre où ils sont obligés de prendre les armes et de combattre ; ce n'est pas assez : où ils sont obligés de vaincre, et de vaincre toujours, et de vaincre en toutes rencontres et sur toutes sortes de sujets. Car ce ne sera point pour eux une excuse au tribunal de Dieu, que la difficulté de la loi : difficile ou non, de l'avoir une fois violée, et sur un seul point, ce serait assez pour faire leur condamnation. Voilà, je le répète, pour peu qu'ils s'intéressent à leur propre salut (et à quoi peuvent-ils être sensibles , si l'affaire de leur salut ne les touche pas), voilà ce qui doit les désoler et les consterner.
Mais c'est cela même, mes chères Sœurs, qui doit nous faire sentir l'avantage de notre état, cela même qui nous le doit faire estimer et aimer. Nous y avons deux sortes de devoirs, devoirs communs à tous les états du christianisme, et devoirs propres à la profession religieuse. Or, sans m'arrêter aux devoirs communs, dont l'observation nous est incontestablement beaucoup plus facile, je prétends, et vous l'éprouvez, que dans les devoirs même particuliers auxquels nous nous sommes volontairement soumis, il n'y a rien de si sublime, rien de si héroïque et de si parfait, qui dans la pratique ne nous devienne plus aisé que ne le sont aux mondains les devoirs les plus ordinaires : pourquoi cela? Ne le savez-vous pas? c'est que l'état religieux, en nous éloignant du monde, nous éloigne de tout ce qui pourrait séduire notre esprit et corrompre notre cœur ; c'est que dans l'état religieux nous n'avons devant nous que des exemples qui nous soutiennent, qui nous animent, qui nous sanctifient ; c'est que nous ne voyons rien, que nous n'entendons rien, que nous ne faisons rien qui ne nous porte à la perfection où nous sommes appelés : d'où il arrive que nous nous sauvons, et même que nous nous perfectionnons, sans avoir les mêmes périls à courir, les mêmes ennemis à repousser, ni par conséquent les mêmes violences à nous faire. Nous ne sommes point obligés de nous séparer de la multitude : au contraire, nous n'avons qu'à nous y joindre, et qu'à la suivre. Nous ne sommes point dans la nécessité de prendre des voies écartées : au contraire, nous n'avons qu'à tenir les chemins les plus fréquentés et les plus battus. Il ne faut point, pour obéir à Dieu et pour accomplir les volontés de Dieu, que nous allions contre le torrent : au contraire,
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nous n'avons qu'à nous laisser conduire ; tellement qu'il y aurait mille fois pour nous plus de peine à n'être pas dans l'ordre et à sortir de la règle, qu'à nous y assujettir et à y persévérer. Or, mes chères Sœurs, quelle pensée doit être plus consolante pour une âme religieuse que celle-ci : Ce que je fais aisément dans la religion me coûterait infiniment dans le monde. J'y trouve du goût, j'y trouve la tranquillité et le repos, et je n'y trouverais ailleurs que des contradictions et des traverses. Encore, avec tout ce que j'aurais à essuyer au milieu du monde, et avec toute ma fermeté, tomberais-je souvent, ou du moins ne ferais-je que très-peu de progrès ; au lieu que, sans opposition et sans risque, non-seulement je mets mon salut en assurance, mais je m'élève et j'acquiers chaque jour devant Dieu de nouveaux mérites. Pensée d'autant plus touchante pour des personnes religieuses, qu'elles connaissent mieux le prix du salut, et qu'elles ont plus d'ardeur pour leur avancement dans les voies de cette éternité bienheureuse.
Mais du reste, ma chère Sœur, tout ceci n'empêchera point que vous ne puissiez dire à Jésus-Christ, comme saint Pierre, et même dans un sens avec plus de confiance que saint Pierre : Ecce nos reliquimus omnia, et secuti sumus te : Seigneur, nous avons tout quitté pour vous. Car au lieu que cet apôtre n'avait quitté que des filets et une barque, vous allez renoncer, par une profession solennelle, à tous les avantages et à tous les droits d'une naissance illustre : vous allez quitter tout ce que le monde pouvait vous promettre de plus grand. C'est un sacrifice qui fera, dès cette vie même, votre bonheur; mais après tout, ce bonheur de votre état n'ôtera rien à votre sacrifice de son mérite : ce sera toujours un sacrifice, et le plus généreux de tous les sacrifices que vous puissiez faire à votre Dieu. Il y aura égard, et surtout il aura égard au zèle et au désintéressement parfait avec lequel vous le faites : car je connais trop, ma chère Sœur, les dispositions intérieures de votre âme, pour ne savoir pas quel esprit vous anime dans le dessein que vous avez pris de vous dévouer à Dieu. Je sais que c'est lui seul qui vous attire, et non point les douceurs qu'il lui a plu d'attacher à son service ; qu'en vous donnant à lui, vous ne cherchez que lui, et que vous êtes prête à tout entreprendre et à tout souffrir pour lui. Sainte résolution qui achèvera de vous faciliter tout ce que la vie religieuse peut avoir en soi de plus pénible, puisqu'il est vrai que moins on pense à l'adoucir, plus elle devient douce, et que plus on veut sentir la pesanteur de la croix, plus la croix devient légère ! Allez donc, précieuse victime, allez au pied de l'autel vous immoler ! allez mourir au monde et à vous-même, pour ne plus vivre qu'au Seigneur ! C'est lui qui vous a appelée, c'est lui qui va vous recevoir ; c'est lui qui vous soutiendra dans l'exécution de toutes les promesses que vous avez à lui faire, comme c'est lui-même enfin qui vous couronnera dans la gloire, où nous conduise, etc.
ÉTAT RELIGIEUX V
ÉTAT RELIGIEUX V
CINQUIÈME SERMON SUR L'ÉTAT RELIGIEUX.
COMPARAISON DES PERSONNES RELIGIEUSES AVEC JÉSUS-CHRIST RESSUSCITÉ.
ANALYSE.
Sujet. Si nous sommes entés en Jésus-Christ par la ressemblance de sa mort, nous le serons en même temps par la ressemblance de sa résurrection.
Etat de Jésus-Christ ressuscité, vrai modèle de la perfection religieuse ; ou, vie religieuse dans sa perfection, fidèle image de l'état de Jésus-Christ ressuscité.
Division. Conformité de l'état religieux avec l'état de Jésus-Christ ressuscité, soit par rapport au corps, soit par rapport à l'âme. Par rapport au corps; c'est ce que fait l'angélique pureté que professent les âmes religieuses : première partie. Par rapport à l'âme; c'est ce que fait l'entier éloignement du monde, et l'intime commerce avec Dieu où vivent les personnes religieuses : deuxième partie.
Première partie. Conformité de l'état religieux avec l'état de Jésus-Christ ressuscité par rapport au corps : c'est ce que fait l'angélique pureté que professent les personnes religieuses. Quatre qualités des corps glorieux, selon saint Paul, et en particulier du corps de Jésus-Christ ressuscité : 1° corps tout spirituel : Surget corpus spiritale; 2° corps incorruptible : Surget in incorruptione; 3° corps tout éclatant de gloire : Surget in gloria; 4° corps plein de force : Surget in virtute. Or, voilà dans une vierge dévouée à Dieu les quatre effets de la chasteté.
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1° Corps tout spirituel : Surget corpus spiritale; c'est-à-dire corps affranchi de la servitude des sens. Tel fut celui de Jésus-Christ ressuscité, tels seront ceux des bienheureux après la résurrection, et tel est l'état où le vœu de chasteté met une personne religieuse.
2° Corps incorruptible : Surget in incorruptione ; La chasteté, semblable à ce précieux parfum que Madeleine répandit sur les pieds du Sauveur du monde, est, dans la pensée des Pères, comme un baume sacré qui maintient le corps d'une épouse de Jésus-Christ dans une intégrité parfaite. Hors de la religion elle serait en danger de se corrompre; mais l'état religieux est pour elle un préservatif assuré.
3° Corps tout éclatant de gloire : Surget in gloria. C'est une inviolable chasteté qui fait aux yeux de Dieu le plus bel agrément d'une vierge. C'est elle qui l'élève a la noble alliance qu'elle contracte avec le Verbe de Dieu, en devenant l'épouse de l'Agneau.
4° Corps plein de vertu et de force : Surget in virtute. La pureté des corps glorieux après la résurrection sera une pureté sans effort; mais la pureté d'une vierge sur la terre est une pureté victorieuse, qui résiste et qui triomphe.
Du reste, tout cela demande dans les personnes religieuses un grand soin de se conserver, et l'exercice de toutes les vertus nécessaires pour se maintenir : morale que les chrétiens du siècle doivent s'appliquer à eux-mêmes.
Deuxième partie. Conformité de l'état religieux avec l'état de Jésus-Christ ressuscité par rapport à l'âme; c'est ce que fait l'entier éloignement du monde et l'intime commerce avec Dieu où vivent les personnes religieuses. Comment vécut Jésus-Christ sur la terre durant les quarante jours qu'il y demeura après sa résurrection? 1° Il y fut séparé du commerce des hommes; 2° si de temps en temps il se fit voir à ses disciples, ce ne fut que pour des besoins importants; 3° dans ces apparitions il vit ses disciples et leur parla, mais en leur témoignant toujours une sainte impatience de les quitter; 4° du reste, il n'eut d'entretien qu'avec Dieu, et toute sa conversation fut dans le ciel. Or n'est-ce pas là, en figure et en abrégé, la vie d'une âme religieuse?
1° Jésus-Christ fut séparé du commerce des hommes, et toute la vie d'une âme religieuse est une vie cachée avec Jésus-Christ en Dieu.
2° Jésus-Christ de temps en temps se fit voir à ses disciples, mais ce ne fut que pour des besoins importants, pour les rassembler, pour les confirmer, pour les consoler, pour les instruire. Une âme religieuse ne doit avoir de commerce avec les chrétiens du siècle qu'autant que l'édification, le zèle, la charité, la nécessité le demandent.
3° Jésus-Christ dans ses apparitions vit ses disciples et leur parla, mais en leur témoignant toujours une sainte impatience de les quitter. Dans les visites qu'une âme religieuse reçoit quelquefois de ses proches, elle u'aspire qu'à rentrer bientôt dans sa retraite, et qu'à retourner à ses exercices.
4° Jésus-Christ n'eut d'entretien qu'avec Dieu, toute sa conversation fut dans le ciel; et une âme religieuse n'est occupée que de Dieu, ni ne goûte que les choses du ciel. Heureuse vie dont elle comprend le bonheur, et dont elle rend sans cesse à Dieu des actions de grâces!
Si complantati facti sumus similitudini mortis ejus, simul et resurrectionis erimus.
Si nous sommes entés en Jésus-Christ par la ressemblance de sa mort, nous le serons en même temps par la ressemblance de sa résurrection. (Epitre aux Romains, chap. VI, 5.)
Ne vous étonnez pas , Chrétiens, si je vous parle de Jésus-Christ ressuscité , dans une cérémonie qui, selon toutes les maximes de la foi, est un véritable sacrifice, et doit être par conséquent regardée comme une véritable mort (1). Il est vrai, la mort et la résurrection sont deux termes essentiellement opposés, et il est aussi impossible dans l'ordre de la nature de mourir et de ressusciter tout à la lois , que d'être et de n'être pas. Mais cette opposition ne se rencontre point dans l'ordre de la y race : car l'âme chrétienne, par la conformité qu'elle a avec Jésus-Christ, peut sans contradiction réunir en elle ces deux choses ; je veux dire qu'elle peut, tout ensemble, et être morte spirituellement, et être spirituellement ressuscitée. Si complantati facti sumus similitudini mortis ejus, simul et resurrectionis erimus : Si, comme de nouvelles plantes, nous sommes entés sur la croix de cet Homme-Dieu ; si notre conversion, par laquelle nous mourons au péché , est en nous , comme elle le doit être, l'image de sa mort, elle le sera en même temps de sa résurrection. L'Apôtre ne dit pas qu'après avoir été semblables à
1 Le P. Bourdaloue fit ce sermon pour le temps de
Pâques.
Jésus-Christ dans l'état de sa mort, nous lui serons un jour semblables dans l'état de sa résurrection el de sa gloire; mais il prétend que, par un effet miraculeux et tout divin, nous lui serons tout à la fois semblables dans l'un et dans l'autre ; et qu'en qualité de parfaits chrétiens, nous aurons l'avantage d'être conformes à sa vie glorieuse , dès le moment même que nous nous trouverons conformes à sa sainte mort : Simul et resurrectionis erimus. Je conviens donc, digne et fidèle épouse du Sauveur , qu'en mourant au monde vous allez mourir et vous ensevelir avec Jésus-Christ, suivant la pensée et l'expression de saint Paul : Consepulti sumus cum illo (1) ; mais mourir et s'ensevelir de la sorte, c'est ressusciter et entrer dans une nouvelle vie : Si commortui sumus et convivemus (2); et afin de ne me point écarter des sentiments de l'Eglise, qui, dans ces saints jours , est occupée à célébrer la résurrection du Fils de Dieu, après avoir pleuré sa mort, je veux vous montrer que l'état de Jésus-Christ ressuscité est le vrai modèle de la perfection de la vie religieuse, et que la vie religieuse, dans sa perfection, est la plus fidèle image de l'état de Jésus-Christ ressuscité. Pouvais-je choisir un sujet plus propre à vous donner une haute idée de votre vocation? Mais pour en tirer tout le fruit que je me promets ,