Œuvres complètes (page 59)
1 Extrait de ses Mémoires.
liberté, l'ancienne et la vraie était dans la servitude; qu'il ne convenait pas non plus à sa dignité de voir ail milieu de la France des forteresses comme autant de semences de républiques , un peuple distingué , des chefs de parti ; qu'il fallait finir tout cela, remettant dans la dépendance ce que l'hérésie seule en avait soustrait, et obligeant à vivre en sujets ceux qui étaient nés sujets ; que quand il n'y aurait plus qu'un maître, bientôt il n'y aurait plus, selon l'Evangile, qu'un pasteur et un troupeau ; et que l'unité de la monarchie produirait infailliblement l'unité de la religion.
Voilà ce qu'il représenta, et sur quoi son zèle éloquent dans la cause de Dieu insista et se déclara. La chose était périlleuse, il en fit voir la nécessité : difficile, il en fournit les moyens ; hardie, il en garantit le succès. Il y avait dans le conseil des âmes timides qui ne goûtaient pas cet avis; peut-être y en eut-il de lâches; et Dieu veuille' qu'il n'y en eût point de corrompues pour appuyer l'avis contraire. Mais béni soit le Seigneur, qui préside au conseil des rois, et qui se servit du prince de Condé pour faire conclure dans celui-ci ce que l'on n'osait entreprendre, et qu'il était néanmoins temps d'exécuter ! Malgré le risque de l'entreprise, le prince de Condé l'emporta. On se rendit à ses raisons. La guerre contre les hérétiques fut résolue, les places reprises sur eux, leurs forteresses démolies, leurs troupes dissipées, leur parti ruiné ; et c'est à la sagesse de ce conseil que La Rochelle et toutes les autres villes protestantes sont originairement redevables de leur réduction , c'est-à-dire de leur salut et de leur bonheur. Voilà dans un exemple particulier (combien en produirais-je d'autres!) ce que la vraie religion doit à la politique de notre prince.
Mais que ne doit-elle pas à ses armes? Je n'en parlerais pas, Chrétiens, si ses armes , qui furent toujours employées pour elle, n'avaient été sanctifiées et purifiées par elle ; et pour vous avouer ingénument ma pensée, je ne me résoudrais jamais à faire valoir dans cette chaire, et dans le lieu saint où je parle, des exploits de guerre où Dieu ni la religion n'auraient nulle part. Ma langue, consacrée à louer Jésus-Christ et ses saints, n'est point encore accoutumée à ces éloges profanes ; et les faits les plus héroïques d'un prince qui n'aurait combattu que pour la gloire du monde, quoique je les admirasse ailleurs, m'embarrasseraient ici.
Mais je suis hors de cette inquiétude dans le
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sujet que je traite. Si je parle des combats du prince de Condé, c'est de ces combats du Seigneur, dont l'Ecriture, aussi bien que moi, le féliciterait, puisqu'elle pourrait dire de lui, encore plus à la lettre que de David : Prœliabatur prœlia Domini (1). Si je parle de ses victoires, c'est de ces victoires qu'elle canoniserait, puisqu'il ne les remporta que pour l'Arche d'alliance et pour Israël. Si j'en parle au milieu du sacrifice , c'est à l'honneur du sacrifice même pour lequel elles furent gagnées. Si j'en parle en présence des autels, c'est parce qu'elles ont contribué à relever ces autels abattus. Oubliez, si vous voulez, tout ce qu'a fait hors de là le prince de Condé ; hors de là, je ne m'intéresse point dans sa gloire : d'autres y en découvriraient des fonds admirables; mais pour moi, je consens à me borner là. C'est pour Dieu et pour son Eglise qu'il a combattu et qu'il a vaincu ; sa valeur n'ayant rien eu de plus singulier que d'être inséparable de la religion, et sa religion n'ayant rien eu de plus éclatant que d'être inséparable de sa valeur : voilà ce qui me suffit.
La peine de l'orateur, en louant un guerrier, est de cacher les disgrâces qui lui sont arrivées; car où est celui à qui il n'en arrive pas? et l'adresse de l'éloquence est de les dissimuler. Pour moi, qui ne sais ni flatter, ni déguiser, je confesse que le prince de Condé fut quelquefois malheureux, pourvu que vous m'accordiez (ce qui ne lui peut être contesté) qu'en combattant pour la religion il fut toujours invincible ; exposé aux hasards dans les autres guerres, mais sûr de Dieu et de lui-même dans celles-ci; jamais abandonné de la fortune quand il attaqua l'hérésie ; et, aussi bien que Constantin, déterminé à vaincre quand il marchait avec l'étendard de la croix, et qu'il allait replanter ce signe de notre religion dans les lieux où ses ennemis l'avaient arraché. Or à peine eût-il d'autre emploi que celui-là, le Dieu des armées l'ayant comme attaché à son service, et ces guerres saintes ayant fait presque uniquement l'occupation de sa valeur. Si je vous dis donc qu'il assista le roi dans toutes les occasions célèbres où il en fallut venir aux mains avec le parti protestant; qu'il servit dans les sièges les plus fameux, de Montpellier, de Bergerac, de Clérac et de: Sainte-Foi ; qu'il eut part à la défaite des rebelles dans l'île de Rhé ; que lui-même, de son chef, et en qualité de général, les extermina dans la Guienne, le Dauphiné et le Berri ; que Sancerre, qui avait tenu dix-huit
1 Reg., XXV, 28.
mois contre une armée royale sous Charles IX, ne lui coûta que trois jours ; que Lunel éprouva le même sort; qu'il força Pamiers à recevoir la loi du vainqueur, en se rendant à discrétion; qu'il fit grâce à Réalmont et à Sommières, les prenant par composition ; que vingt-neuf places, toutes de défense, furent ses conquêtes dans le Languedoc; que le pays de Castres, résistant en vain, sentit les effets de sa juste colère ; que les autres, la prévenant, eurent recours à sa clémence : si je vous dis tout cela, ne croyez pas que je veuille vous en imposer en faisant un pompeux dénombrement d'actions illustres et éclatantes; je ne dis que ce que l'histoire a publié, et je ne le dirais pas, encore une fois, si la religion n'en avait été le sujet et le motif.
Quand on loue les héros et les conquérants, on tâche d'éblouir l'auditeur, entassant victoire sur victoire : et moi, je n'ai fait qu'un simple récit de celles dont il plut au ciel de bénir les armes du prince de Condé. Si elles vous ont causé de l'étonnement, gloire à celui qui en est l'auteur ! c'est parce qu'elles sont étonnantes par elles-mêmes : et si vous en êtes touchés, grâces à votre piété, c'est parce que, humiliant l'hérésie, elles ont glorifié le Dieu de vos pères et le Seigneur que vous servez.
Mais ce n'est pas toujours par les armes qu'on fait triompher la religion, et il est vrai même que par les armes seules la religion ne triomphe jamais pleinement. Il faut que la solidité de la doctrine vienne encore pour cela à son secours; et c'est le troisième service que lui rendit notre prince. Car voilà le génie de l'hérésie. Convainquez-la sans la désarmer, ou désarmez-la sans la convaincre, vous ne faites rien. Il faut, pour en venir à bout, l'un et l'autre ensemble: un bras qui la dompte, et une tète qui la réfute. La difficulté est de trouver ensemble l'un et l'autre ; l'un séparé de l'autre étant toujours faible, comme l'un joint à l'autre est insurmontable.
Or c'est ce que le prince de Condé allia heureusement dans sa personne. Jamais les ministres de Calvin n'eurent un adversaire si redoutable que lui. Il savait leurs artifices et leurs ruses, et il n'ignorait rien de tout ce qui était propre à leur en faire voir plausiblement la vanité et l'inutilité : habile en tout, mais particulièrement dans cette science de les persuader ou de les confondre ; savant dans l'Ecriture, mais surtout pour leur démontrer l'abus énorme qu'ils en faisaient ; savant dans l'histoire, mais surtout pour la tradition, dont il
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leur faisait remarquer qu'ils avaient interrompu le cours ; savant dans nos mystères, mais surtout pour la discussion des points et des articles qu'ils nous contestaient ; savant dans la morale de Jésus-Christ, mais surtout pour prouver la corruption qu'ils y avaient introduite ; savant dans la langue, mais surtout pour leur faire toucher au doigt la fausseté ou le danger de leurs traductions. Quand on parle d'un prince qui sut tout cela, en peut-on concevoir un autre que le prince de Condé ?
Mais en même temps jamais les partisans de l'hérésie n'eurent un adversaire si aimable, nia qui, malgré eux, ils dussent être plus obligés qu'à lui. Il ne se prévalait de ses talents que pour les guérir de leurs erreurs, et il ne savait l'art de les confondre que pour les gagner à Dieu; insinuant pour cela, pressant pour cela, employant tout et n'épargnant rien pour cela : prévenu qu'il était de cette pensée, qu'ayant été lui-même enveloppé dans le schisme, et Dieu par sa miséricorde l'en ayant tiré, il avait, aussi bien que saint Pierre, un engagement personnel à procurer aux autres le même bien : Et tu, aliquando conversas, confirma fratres tuos (1). Il s'intéressait pour leur conversion, il s'en chargeait, il s'y appliquait; et dans la foule des affaires dont il était occupé, il se faisait un plaisir aussi bien qu'une obligation de celle-ci. Combien, par ses charitables poursuites, en ramena-t-il lui seul à l'obéissance de l'Eglise, et avec quelle passion n'aurait-il pas désiré pouvoir les y attirer tous ?
Mais l'accomplissement d'un souhait si divin devait être l'ouvrage d'un plus grand que lui. Dieu le réservait à notre invincible monarque. Le prince de Condé semait et plantait; mais Louis le Grand devait recueillir. L'heure n'était pas encore venue; et ce fruit, que le ciel préparait, n'était pas encore dans sa maturité. C'est maintenant que nous le voyons, et que nous ne pouvons plus douter que Dieu n'y donne l'accroissement : Venit hora, et nunc est (2). Il était de la glorieuse destinée du roi que ce succès fût encore l'un des miracles de son règne. Ce qu'avait fait le prince de Condé n'en était que le prélude, mais il est même honorable au prince de Condé d'avoir servi à Louis le Grand de précurseur dans un si important dessein.
Ah ! mes chers auditeurs, si le cœur de ce prince, dont nous conservons ici le dépôt, pouvait être sensible à quelque chose, de quel transport de joie ne serait-il pas ému au
1 Luc, XXII, 32. — 2 Joan., IV, 23.
moment que je parle? si ses cendres, renfermées dans cette urne, pouvaient aujourd'hui se ranimer, quel hommage ne rendraient-elles pas à la piété du plus grand des rois? et si son âme bienheureuse prend encore part aux événements du monde, comme il est sans doute qu'elle en prend à celui-ci, de quoi peut-elle être plus vivement touchée, que de voir, par un effet de cette piété, les progrès inconcevables de la religion catholique dans ce royaume? L'auriez-vous cru, grand prince, quand vous en jugiez par les premières idées que vous vous formates de ce monarque encore enfant, et eussiez-vous dit alors que c'était celui qui devait bientôt achever et consommer l'œuvre que vous aviez si heureusement commencée?
C'est à nous, Chrétiens, de seconder des dispositions si saintes.
Louis le Grand les augmente tous les jours par ses bontés toutes royales envers ceux qui écoutent la voix de l'Eglise, par les grâces dont il les prévient, par les bienfaits dont il les comble, par les instructions salutaires dont il les pourvoit, par les soins plus que paternels qu'il daigne bien prendre de leurs personnes. L'hérésie la plus obstinée ne peut pas lui disputer ce mérite; et, aux dépens d'elle-même, elle sera forcée d'avouer que jamais roi chrétien n'a eu tant de zèle que lui pour l'amplification de sa religion. Mais c'est à nous, mes Frères, je le répète, de concourir avec lui pour une si belle fin, ajoutant à son zèle nos bons exemples, l'édification de nos mœurs, la ferveur de nos prières, les secours mêmes de nos aumônes, dont l'efficace et la vertu fera sur l'hérésie bien plus d'impression que nos raisonnements et nos paroles. C'est à nous de faire cesser les scandales que l'hérésie, avec malignité, si vous voulez, mais pourtant avec fondement, nous reproche tous les jours, et entre autres nos divisions, dont elle sait, comme vous voyez, si avantageusement profiter : car voilà l'innocent stratagème pour attirer à la bergerie de Jésus-Christ le reste de nos frères égarés. Edifions-les, aimons-les, assistons-les: sans tant discourir, nous les convertirons. Gagnons-les par notre douceur, engageons-les par notre prudence, forçons-les par notre charité, faisons-leur cette aimable violence que l'Evangile nous permet, en les conjurant de se réunir à nous, ou plutôt en conjurant Dieu, mais avec persévérance, et de les éclairer, et de leur inspirer cette réunion : ils ne nous résisteront pas.
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Ainsi le prince de Condé fit-il triompher la religion catholique. Il était né pour la rétablir; il ne vécut que pour la défendre, et dans toute sa conduite il sembla n'avoir point d'autre vue que de remplir ses devoirs de prince pour l'honorer. Encore un moment d'attention : c'est la dernière partie de ce discours.
TROISIÈME PARTIE.
C'était par l'intégrité d'une vie irrépréhensible, que saint Paul exhortait les premiers chrétiens à donner aux païens et aux infidèles une idée avantageuse de la religion de Jésus-Christ; et quand je parle aujourd'hui d'un homme qui, par sa conduite, honore la vraie religion, j'entends un homme parfait dans sa condition, attaché inviolablement à ses devoirs, aimant la justice, pratiquant la charité, d'une probité reconnue, solide dans ses maximes, réglé dans ses actions, maître de ses mouvements et de ses passions : pourquoi ? parce qu'il n'y a que la vraie religion qui puisse former un sujet de ce caractère. C'est son ouvrage ; il ne faut donc pas s'étonner si elle s'en fait honneur : et parce qu'il est d'ailleurs impossible qu'elle se fasse honneur d'un sujet à qui ce caractère ne convient pas, sans cela il n'y a point de religion, pour sainte qu'elle soit en elle-même, qui ne tombe dans le mépris, et qui ne passe pour hypocrisie.
Il faut la garantir de ce reproche ; et pour la soutenir avec mérite devant Dieu, il faut, dans le sens de l'Apôtre, la pratiquer d'une manière qui lui attire même l'approbation, l'estime et le respect des hommes. Voilà ce que j'appelle l'honorer. Or c'est ce qu'a fait admirablement le prince dont j'achève l'éloge; ou plutôt, c'est ce que la religion catholique a fait excellemment en lui, puisque c'est par elle, et suivant ses lois, qu'il a été un prince accompli dans tous ses devoirs de prince, c'est-à-dire fidèle à son roi, zélé pour le bien de l'état, plein de charité pour le peuple, appliqué à l'éducation des princes ses enfants, sage dans le règlement de sa maison, juste envers tous, et, quand il s'agissait de l'être, au-dessus de lui-même et de l'intérêt ; modeste dans la prospérité, inébranlable dans l'adversité, égal dans l'une et dans l'autre fortune. Ma consolation est de voir qu'à toutes ces marques vous reconnaissiez le prince de Condé, et que, sans autre discours, ces traits, quoique simples, vous le représentent au vif. N'ai-je donc pas eu raison de dire, que sa conduite avait été l'ornement de sa religion ; et puis-je vous mettre devant les yeux un sujet plus propre à vous instruire de ce qu'une religion pure et sans tache doit opérer dans vos personnes, à proportion de ce que vous êtes? Vous l'allez apprendre, et c'est par où je vais finir.
Henri, catholique d'esprit et de cœur, aussi bien que de profession et de culte , crut qu'après Dieu il devait en donner la première preuve à celui qui, selon la parole de l'Ecriture, est par excellence et par prééminence le ministre de Dieu sur la terre : Regi quasi prœcellenti (1). Il s'attacha au roi, non par une politique intéressée, mais par une sincère fidélité, dont on sait qu'il faisait gloire de servir d'exemple et de modèle. Combien de fois déplora-t-il ce temps malheureux où, la minorité de Louis XIV ayant donné lieu aux dissensions civiles, il s'était trouvé malgré lui entraîné par le torrent, et forcé par sa destinée à suivre un parti qu'il n'aurait jamais embrassé, si sa raison, quoique séduite, ne lui en avait répondu, comme du plus juste et du plus avantageux au souverain? Combien de fois, dis-je, revenu à soi, condamna-t-il son erreur? quel zèle ne témoigna-t-il pas pour la réparer par l'importance de ses services, et quel fruit n'en tira-t-il pas, non-seulement pour se confirmer lui-même dans la maxime qu'il garda depuis religieusement, et dont il ne se départit jamais, d'avoir en horreur tout ce qui avait l'ombre de partialité, mais pour faire aux grands du royaume ces leçons salutaires qu'il leur faisait, quand il les voyait exposés à de pareilles tentations ? Il s'était égaré par surprise, et son égarement même se tourna pour lui en mérite par les heureux effets de son retour.
Quelle vertu sa présence seule n'avait-elle pas pour apaiser les soulèvements populaires? et avec quelle docilité ne voyait-on pas les esprits les plus mutins plier sous le joug de l'autorité royale, du moment que le prince de Condé s'y intéressait? où paraissait-il plus éloquent, plus animé, plus ferme, plus inflexible, que dans les occasions où il s'agissait de faire exécuter les ordres du roi? avec quelle force les appuyait-il dans les parlements? quel poids ne leur donnait-il pas dans les provinces et dans les villes dont le gouvernement lui était confié? Jamais homme n'eut tant d'empire sur les esprits des peuples, pour leur imprimer l'obéissance due à l'oint du Seigneur. Il la prêchait par ses actions encore plus que
1 1 Petr., II, 13.
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par ses paroles ; mais ses paroles, soutenues de ses actions, avaient une grâce invincible pour la persuader. Sa devise et sa règle était celle-ci : Deum timete, regem honorificate (1) ; Craignez Dieu, dont le roi est la vive image ; et honorez le roi, dépositaire de la puissance de Dieu : c'est ainsi que ce grand prince pratiquait sa religion ; disons mieux , c'est ainsi qu'il édifiait et qu'il glorifiait même sa religion. Ce n'est pas tout.
Par le même principe, il aima l'état ; et si le ciel, pour nos péchés, ne nous l'avait ravi dans la conjoncture où il nous était devenu souverainement nécessaire, France, ma chère patrie, tu n'aurais pas essuyé les calamités dont sa mort fut bientôt suivie, et dont Dieu, par un sévère jugement, te voulut punir. Vous m'entendez, Chrétiens, et, sans que je m'explique davantage, le souvenir encore récent de nos misères passées ne vous oblige que trop à convenir avec moi de la perte infinie que fit l'Etat en perdant le prince de Condé. Les troubles de 1648 nous la firent sentir, et nous commençâmes à comprendre le besoin que nous avions de lui, et combien sa personne nous était précieuse, par les maux qui nous accablèrent dès que nous en fûmes privés. Chacun avouait (et c'était la voix publique, plus sûre que tous les éloges) que, si le prince de Condé avait vécu, nous ne serions pas tombés dans ces malheurs.
Et en effet, le prince de Condé était celui sur qui l'on pouvait dire que roulait alors la tranquillité et la paix du royaume, qui la maintenait par sa prudence, par sa modération , par son crédit, par la créance qu'on avait en lui, par la déférence des ministres à ses sages avis , par l'efficace et par la vigueur de son zèle ; en un mot, qui, comme un ange tutélaire, préservait la France du fléau de la guerre intestine dont l'orage se formait déjà, mais qui demeura comme suspendu, tandis que Dieu nous conserva ce prince dont dépendait notre repos. C'était un homme solide , dont toutes les vues allaient au bien, qui ne se cherchait point lui-même , et qui se serait fait un crime d'envisager dans les désordres de l'Etat sa considération particulière (maxime si ordinaire aux grands) ; qui ne voulait entrer dans les affaires que pour les finir, dans les mouvements de division et de discorde que pour les calmer, dans les intrigues et les cabales de la cour que pour les dissiper ; un homme dont les partis contraires n'avaient ni éloignement ni défiance,
1 1 Petr., II, 17.
parce qu'ils étaient convaincus que toute son ambition aurait été d'en être le pacificateur ; qui cent fois les a réunis par la seule opinion qu'ils avaient de la droiture de ses intentions, sur laquelle ils se trouvaient également d'accord ; qui, sans être aux uns ni aux autres, ne laissait pas d'être à tous, parce qu'il voulait le bien de tous ; un homme enfin à qui l'Etat était plus cher que sa propre vie, et qui aurait tout sacrifié pour le sauver. En dis-je trop ; et ceux à qui le prince dont je parle était connu , peuvent-ils m'accuser d'exagération? Or voilà, encore une fois, ce qui s'appelle faire honneur à sa religion ; et quiconque bien instruit des choses conçoit la religion d'un prince, doit par là l'estimer et la mesurer.
J'ai dit que le prince de Condé avait eu pour le peuple un cœur de père , une affection tendre, des entrailles de bonté et de miséricorde : qualités, dit saint Augustin, qu'on adorerait dans les princes de la terre, s'ils voulaient s'en prévaloir, et dont le Dieu jaloux a souvent permis qu'ils ne fussent pas touchés, peut-être, dit ce saint docteur, afin que l'honneur qu'on leur rendrait n'allât pas jusqu'à l'idolâtrie. Jamais prince usa-t-il mieux de cette qualité, et s'en fit-il une vertu plus épurée que celui dont je tâche ici, mais dont je ne puis que faiblement vous marquer tous les caractères?
Il était populaire, non point par bassesse, mais par grandeur d'âme ; non point par vanité , mais par charité ; non point par ambition, mais par compassion ; c'est-à-dire, il n'aimait pas les peuples pour en avoir le cœur et la bienveillance ; mais il avait la bienveillance et le cœur des peuples , parce qu'il les aimait. Et c'est ici où , me citant moi-même pour témoin , je pourrais, par ce que j'ai vu, confirmer hautement ce que je dis : témoignage de l'enfance, mais pour cela même témoignage non suspect, puisque c'est de là que, selon le Saint-Esprit même, se tirent les louanges les plus pures et les plus irréprochables. J'ai été nourri, Chrétiens, dans l'une de ces provinces dont le prince de Condé était, ne disons pas le gouverneur, mais le tuteur, mais le conservateur, mais, si j'ose ainsi dire, le sauveur, et je sais, puisque l'usage pardonne maintenant ce terme, jusqu'à quel point il y était adoré : heureux de pouvoir, dans un âge plus avancé, donner aujourd'hui des marques de la vénération qu'on m'a inspirée pour lui dès mes tendres années ! Quelle joie ne nous apportait-t-il pas, lorsque, quittant Paris et la cour, il venait nous visiter? Il suffisait de le voir pour oublier
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tout ce que la pauvreté et la difficulté des temps avaient fait souffrir. Il n'y avait point de calamité publique que sa présence n'adoucît. On était consolé de tout, pourvu qu'on le possédât ; tant on était sûr de trouver dans lui une ressource à tout ce qui pouvait affliger. Son absence, au contraire, nous désolait ; et quand il n'était pas content de nous, et qu'il nous voulait punir, il n'avait qu'à nous menacer qu'on ne le verrait pas cette année-là. La moindre de ses maladies causait dans tout le pays une consternation générale ; et ce qui marque qu'elle était véritable, c'est qu'après trente-sept ans on y pleure encore et on y pleurera sa mort. De combien peu de princes en pourrait-on dire autant?
Il était populaire , non pas comme certains grands qui affectent de l'être, sans être ni obligeants ni bienfaisants. Il ne l'était qu'à juste titre, et il ne voulait être aimé des peuples qu'à condition de leur faire du bien. Populaire, que pour leur obtenir des grâces, que pour solliciter leurs intérêts, que pour représenter leurs besoins; populaire, que pour être parmi eux l'arbitre de leurs différends, que pour terminer leurs querelles, que pour les empêcher de se ruiner ; les regardant comme ses enfants, et croyant leur devoir cette application d'un père charitable : Dieu lui avait donné grâce pour cela. Populaire, que pour être leur consolation et leur secours dans les nécessités pressantes. L'ennemi entre dans la Bourgogne, et en même temps la peste est à Dijon : il y accourt. On lui remontre le danger auquel il s'expose : il n'en reconnaît point d'autre que celui auquel il est résolu de remédier en soulageant cette pauvre ville. On lui dit que le mal y est extrême, et que le nombre des morts y croît tous les jours : C'est pour cela, répond-il, que j'y veux aller ; car que deviendra ce peuple dont je suis chargé, si je l'abandonne dans un si éminent péril? Tel était le langage des Charles Borromée ; mais ce n'était pas le langage des princes. Ce fut pourtant celui du prince de Condé, qui, dans ses occasions, s'immolant lui-même, faisait l'office de pasteur, et égalait par son zèle les prélats de L'Eglise les plus fervents. Est-ce honorer sa religion que d y procéder de la sorte?
Je serais infini, si de ces devoirs généraux passant aux particuliers, je vous le représentais comme un autre Salomon, réglant sa maison et sa cour, en bannissant le vice, n'y soutirant ni scandale ni impiété, en faisant une école de vertu pour tous ceux qui la composaient, et y maintenant un ordre que la reine étrangère de l'Evangile aurait peut-être plus admiré que celui qui l'attira des extrémités de la terre. Le plus aimable maître qui fut jamais : il y paraît bien par les monuments authentiques de reconnaissance que ses serviteurs, après l'avoir même perdu, lui ont érigés. Le prince le plus fidèle à ses amis : nous en avons encore des témoins vivants. L'homme contre lui-même le plus droit et le plus équitable, se retranchant pour payer ses dettes (écoutez, grands, et instruisez-vous d'un devoir que quelques-uns goûtent si peu), se retranchant pour payer ses dettes, et aimant mieux rabattre de sa grandeur que d'intéresser la justice ; n'ayant jamais su ce secret malheureux de soutenir sa condition aux dépens d'autrui; et, dans le désordre où il trouva les affaires de sa maison, s'étant mesuré à ce qu'il pouvait, et non pas à ce qu'il était, persuadé, malgré le dérèglement de l'esprit du siècle, que ses dépenses devaient au moins être bornées par sa conscience. Car voilà, encore une fois, ce que je soutiens être dans un prince les ornements de la vraie religion : or vous savez s'ils conviennent au prince de Condé. Je serais, dis-je, infini, si je voulais m'étendre sur tous ces chefs. Mais satisferais-je à ce que vous attendez de moi, si j'omettais, en finissant, celui qui tout seul pouvait lui tenir lieu d'un juste éloge, et dont je suis sûr que vous allez être touchés ? Ecoutez-moi : je n'ai plus qu'un mot.
Dieu lui donna des enfants ; et selon la promesse du Saint-Esprit, ses enfants ont été sa gloire. Comment ne l'auraient-il pas été, puisqu'ils ont été la gloire de la France, de l'Europe et du monde chrétien ? Mais ils ne s'offenseront pas quand je dirai que s'ils ont été la gloire de leur père, leur père, le meilleur et le plus digne de tous les pères, avait auparavant été la leur. C'est lui-même qui les forma ; il n'en fallait pas davantage pour rendre sa mémoire éternelle : c'est lui-même qui les forma, et il compta pour rien de les avoir fait naître princes, dans le dessein qu'il conçut d'en faire, si j'ose parler ainsi, des modèles de princes, en leur donnant une éducation encore plus noble que leur naissance. Y réussit-il? n'en jugez pas par le rapport que je vous en fais, mais par les précieux fruits qui nous en restent, et que vous voyez de vos yeux.
Le héros qui m'écoute, l'incomparable fils qu'il nous a laissé, vous l'apprendra bien mieux que moi. Vous savez ce qu'il vaut, et ce qu'il a fait, et vous confessez tous les jours que ce qu'il a fait est encore moins que ce qu'il
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vaut. Sa présence et sa modestie m'empêchent de le dire : mais vous empêchent-elles de le penser, et empêcheront-elles la postérité de l'admirer? Laissons là ces exploits de guerre dont l'univers a retenti, et dont il n'y a que lui-même qui ne soit pas étonné; ces prodiges de valeur qui ont lait taire devant lui toute la terre, ces journées glorieuses dans lesquelles il a tant de lois sauvé le royaume et l'Etat. Il est ici au pied des autels, pour faire hommage de tout cela à sa religion, et il n'assiste à cette funèbre cérémonie que pour apprendre où doit aboutir enfin tout l'éclat de sa réputation. Un mérite encore plus solide dont il est plein, cette élévation de génie si extraordinaire qui le distingue partout, cette capacité d'esprit dont le caractère est de n'ignorer rien, et déjuger en maître de toutes choses ; ces vertus du cœur que les grands connaissent si peu, et par lesquelles il est si connu ; cette facilité à se communiquer, si avantageuse pour lui, et qui, bien loin de l'avilir, le rend toujours plus vénérable ; ce secret qu'il a trouvé d'être aussi grand dans sa retraite, qu'il l'était à la tète des armées ; cent choses que j'ajouterais, plus surprenantes et plus admirables dans lui que ses conquêtes : voilà ce que j'appelle les fruits de cette éducation de prince qu'il a reçue et qui fait encore aujourd'hui tant d'honneur à la mémoire du prince de Condé. Et ne vous étonnez pas de ce que j'ai attendu à la fin de mon discours à en vous en parler : c'eût été d'abord achever le panégyrique du père, que de prononcer le nom du fils.
C'est pour ce fils et pour ce héros que nous faisons continuellement des vœux; et ces vœux, ô mon Dieu, sont trop justes, trop saints, trop ardents pour n'être pas enfin exaucés de vous. C'est pour lui que nous vous offrons des sacrifices: il a rempli la terre de son nom; et nous vous demandons que son nom, si comblé de gloire sur la terre, soit encore écrit dans le ciel. Vous nous l'accorderez, Seigneur ; et ce ne peut être en vain que vous nous inspirez pour lui tant de désirs et tant de zèle. Répandez donc sur sa personne la plénitude de vos lumières et de vos grâces. Répandez-là sur toutes ces illustres têtes qui l'accompagnent ici : sur ce prince, le fondement de toutes les espérances de sa maison, l'héritier, par avance, de son courage et de toutes ses héroïques qualités, de sa hardiesse à entreprendre de grandes choses, de son activité à les poursuivre, de sa valeur à les exécuter ; des rares talents de son esprit, de la délicatesse et de la finesse de son discernement, de sa pénétration dans les affaires, de son génie sublime pour tout ce qu'il y a dans les sciences de plus curieux et de plus recherché : sur cette princesse selon son cœur, l'exemple de toutes les vertus, et l'idée de tous les devoirs que la cour révère, et qui ne s'y fait voir que pour l'édifier : sur ce petit-fils, sa consolation et sa joie, déjà le miracle de son âge, et bientôt la copie vivante de son père et de son aïeul : sur cette jeune princesse, dont le mérite répond si bien à la naissance, et pour laquelle le monde n'a rien de trop grand, si le ciel lui donne une alliance digne d'elle : sur ces deux princes, que la mémoire de leur père nous rend si chers, et que leur propre gloire, qui croît tous les jours, nous fait regarder comme ces nouveaux astres qui portent leur nom (1), et qui brillant près du soleil, auquel ils semblent comme attachés, et dont ils suivent le mouvement, marquent heureusement leur destinée : sur cette digne épouse du premier, en qui la nature a préparé un si beau fonds à tous les dons de la grâce, et qui a tous les avantages aussi bien que les engagements pour donner à la piété du crédit et du lustre par son exemple.
Remplissez-les tous, ô mon Dieu, de cet esprit de religion dont je viens de leur proposer un modèle si propre à les toucher, et si capable de les convaincre. Faites qu'ils en soient pénétrés ; et à toutes les grandeur^ qu'ils possèdent selon le monde, ajoutez-y celle d'en faire des princes prédestinés, puisque hors de là toutes leurs grandeurs ne sont que vanités et que néant. Pour nous, mes chers auditeurs, profitant de ce discours, et nous attachant à la règle de saint Paul, que le prince de Condé pratiqua si parfaitement, honorons notre religion. Ne nous contentons pas de l'aimer, ni d'être même zélés pour elle : honorons-la parla conduite de notre vie, et souvenons-nous que l'un des grands désordres que nous devons craindre est celui de la scandaliser. Quid enim prodest, disait un Père de l'Eglise, si quis catholice credat, et gentiliter vivat? Que sert-il d'avoir une créance catholique, et de mener une vie païenne? Et moi je dis : Que sert-il de faire profession d'une vie chrétienne, et de manquer aux devoirs solides dans lesquels elle doit consister? Car voilà, mes Frères, ajoute ce saint docteur, ce qui scandalise et ce qui déshonore en nous la religion. On se pique d'être chrétien,
1 Etoiles nouvellement découvertes, et appelées dans le globe céleste Astres de Bourbon, qui sont tout proche du soleil, et qui ne s'en éloignent jamais : Borbonia sidera.
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et on n'est rien de tout ce qu'on doit être dans sa condition : c'est-à-dire, on se pique d'être chrétien, et on n'est ni bon père, ni bon maître, ni bon magistrat, ni bon juge; comme si tout cela pouvait être séparé du chrétien, et que le chrétien fut quelque chose d'indépendant de tout cela. On est catholique de culte, et l'on n'est ni fidèle, ni équitable , ni soumis à qui on le doit, ni complaisant à qui Dieu l'ordonne. Voilà, dis-je, ce qui décrie la religion. Préservons-nous de cet abus. Comme la vraie religion nous sanctifie devant Dieu, glorifions-la devant les hommes. Une vie remplie de nos devoirs est l'unique moyen d'y parvenir. Soyons tels que l'Apôtre nous voulait, c'est-à-dire des hommes irrépréhensibles, et capables par notre conduite de confondre l'impiété; et soyons tels que le monde même nous veut, et qu'il exige que nous soyons, pour être exempts de sa censure. Il faut, pour l'un et pour l'autre, commencer par ; les véritables devoirs, les accomplir tous, n'en omettre aucun, nous en faire une dévotion, et régler par là tout le reste. Nous faire une dévotion de nos devoirs, voilà, Chrétiens qui m'écoutez, ce que l'impiété même respectera dans nous, ce qui fera honneur à notre foi, ce qui ne sera point soupçonné d'hypocrisie, ce qui n'aura rien d'équivoque pour donner prise à la médisance, ce qui rendra notre lumière pure, ce qui nous élèvera dès maintenant à ce degré de justice dont la récompense est d'éterniser la mémoire de l'homme, et ce que Dieu couronnera un jour de l'immortalité de sa gloire, que je vous souhaite, etc.
ORAISONS FUNEBRES II
ORAISONS FUNEBRES II
ORAISON FUNÈBRE DE LOUIS DE BOURBON,
PRINCE DE CONDÉ, ET PREMIER PRINCE DU SANG.
Dixit quoque rex ad servos suos : Non ignoratis quoniam princeps et maximus cecidit hodie in Israël ?... Plangensque ac lugens, ait : Nequaquam ut mori solent ignavi, mortuus est.
Le roi lui-même, touché de douleur, et versant des larmes, dit à ses serviteurs . Ignorez-vous que le prince est mort, et que dans sa personne nous venons de perdre le plus grand homme d'Israël?... Il est mort, mais non pas comme les lâches ont coutume de mourir. (Second livre des Bois, chap. III, 33.)
Monseigneur (1),
C'est ainsi que parla David dans le moment qu'il apprit la funeste mort d'un prince de la maison royale de Judée, qui avait commandé avec honneur les armées du peuple de Dieu ; et c'est, par l'application la plus heureuse que je pouvais faire des paroles de l'Ecriture, l'éloge presque en mêmes termes dont noire auguste monarque a honoré le premier prince de son sang, dans l'extrême et vive douleur que lui causa la nouvelle de sa mort. Après un témoignage aussi illustre et aussi authentique que celui-là, comment pourrions-nous ignorer la grandeur de la perte que nous avons faite dans la personne de ce prince? Comment pourrions-nous ne la pas comprendre, après que le plus grand des rois l'a ressentie, et qu'il a bien voulu s'en expliquer par des marques si singulières de sa tendresse et de son estime ; pendant que toute l'Europe le publie,
1 Monsieur le prince.
et que les nations les plus ennemies du nom français confessent hautement que celui que la mort vient«de nous ravir est le prince et le très-grand prince qu'elles ont admiré, autant qu'elles l'ont redouté ? Comment ne le saurions-nous pas, et comment l'ignorerions-nous à la vue de cette pompe funèbre, qui, en nous avertissant que ce prince n'est plus, nous rappelle le souvenir de tout ce qu'il a été ; et qui, d'une voix muette, mais bien plus touchante que les plus éloquents discours , semble encore aujourd'hui nous dire : Num ignoratis quoniam princeps et maximus cecidit in Israël ?
Je ne viens donc pas ici, Chrétiens, dans la seule pensée de vous l'apprendre. Je ne viens pas à la face des autels étaler en vain la gloire de ce héros, ni interrompre l'attention que vous devez aux saints mystères par un stérile, quoique magnifique récit de ses éclatantes actions. Persuadé, plus que jamais, que la chaire de l'Evangile n'est point faite pour des éloges profanes, je viens m'acquitter d'un devoir plus conforme à mon ministère. Chargé du soin de vous instruire et d'exciter votre piété par la vue même des grandeurs humaines, et du terme fatal où elles aboutissent, je viens satisfaire à ce que vous attendez
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de moi. Au lieu des prodigieux exploits de guerre, au lieu des victoires et des triomphes, au lieu des éminentes qualités du prince de Condé, je viens, touché de choses encore plus grandes et plus dignes de vos réflexions, vous raconter les miséricordes que Dieu lui a faites, les desseins que la Providence a eus sur lui, les soins qu'elle a pris de lui, les grâces dont elle l'a comblé, les maux dont elle Ta préservé, les précipices et les abîmes d'où elle l'a tiré, les voies de prédestination et de salut par où il lui a plu de le conduire, et l'heureuse fin dont, malgré les puissances de l'enfer, elle a terminé sa glorieuse course. Voilà ce que je me suis proposé, et les bornes dans lesquelles je me renferme.
Je ne laisserai pas, et j'aurai même besoin pour cela de vous dire ce que le monde a admiré dans ce prince ; mais je le dirai en orateur chrétien, pour vous faire encore davantage admirer en lui les conseils de Dieu. Animé de cet esprit, et parlant dans la chaire de vérité, je ne craindrai point de vous parler de ses malheurs ; je vous ferai remarquer les écueils de sa vie, je vous avouerai même, si vous voulez , ses égarements ; mais jusque dans ses malheurs vous découvrirez avec moi des trésors de grâces, jusque dans ses égarements vous reconnaîtrez les dons du ciel, et les vertus dont son âme était ornée. Des écueils mêmes de sa vie, vous apprendrez à quoi la Providence le destinait, c'est-à-dire à être pour lui-même un vase de miséricorde, et pour les autres un exemple propre à confondre l'impiété. Or tout cela vous instruira et vous édifiera : il s'agit d'un héros de la terre ; car c'est l'idée que tout l'univers a eue du prince de Condé. Mais je veux aujourd'hui m'élever au-dessus de cette idée, en vous proposant le prince de Condé comme un héros prédestiné pour le ciel ; et dans cette seule parole consiste le précis et l'abrégé du discours que j'ai à vous faire. Je sais que d'oser louer ce grand homme, c'est pour moi une espèce de témérité, et que son éloge est un sujet infini que je ne remplirai pas : mais je sais bien aussi que vous êtes assez équitables pour ne pas exiger de moi que je le remplisse; et ma consolation est que vous me plaigniez plutôt de la nécessité où je me suis trouvé de l'entreprendre. Je sais le désavantage que j'aurai de parler de ce grand homme à des auditeurs déjà prévenus, sur le sujet de sa personne, d'un sentiment d'admiration et de vénération qui surpassera toujours infiniment ce que j'en dirai. Mais dans l'impuissance d'en rien dire qui vous satisfasse, j'en appellerai à ce sentiment général dont vous êtes déjà prévenus ; et, profitant de votre disposition, j'irai chercher dans vos cœurs et dans vos esprits ce que je ne trouverai pas dans mes expressions et dans mes pensées.
Il s'agit, dis-je , d'un héros prédestiné de Dieu, et voici comme je l'ai conçu : écoutez-en la preuve ; peut-être en serez-vous d'abord persuadés. Un héros à qui Dieu, par la plus singulière de toutes les grâces, avait donné, en le formant, un cœur solide, pour soutenir le poids de sa propre gloire ; un cœur droit, pour servir de ressource à ses malheurs, et puisqu'une fois j'ai osé le dire, à ses propres égarements ; et enfin un cœur chrétien, pour couronner dans sa personne une vie glorieuse par une sainte et précieuse mort. Trois caractères dont je me suis senti touché, et auxquels j'ai cru devoir d'autant plus m'attacher, que c'est le prince lui-même qui m'a donné lieu d'en faire le partage, et qui m'en a tracé comme le plan, dans cette dernière lettre qu'il écrivit au roi son souverain, en même temps qu'il se préparait au jugement de son Dieu, qu'il allait subir. Vous l'avez vu, Chrétiens, et vous n'avez pas oublié les trois temps et les trois états où lui-même s'y représente : son entrée dans le monde, marquée par l'accomplissement de ses devoirs, et par les services qu'il a rendus à la France ; le milieu de sa vie, où il reconnaît avoir tenu une conduite qu'il a lui-même condamnée ; et sa fin, consacrée au Seigneur par les saintes dispositions dans lesquelles il paraît qu'il allait mourir. Car prenez garde, s'il vous plaît : ses services et la gloire qu'il avait acquise demandaient un cœur aussi solide que le sien, pour ne s'en pas enfler ni élever; ses malheurs et ce qu'il a lui-même envisagé comme les écueils de sa vie demandaient un cœur aussi droit, pour être le premier à les condamner et pour avoir tout le zèle qu'il a eu de les réparer ; et sa mort, pour être aussi sainte et aussi digne de Dieu qu'elle l'a été, demandait un cœur plein de foi et véritablement chrétien.
C'est donc sur les qualités de son cœur que je fonde aujourd'hui son éloge. Ce cœur, dont nous conservons ici le précieux dépôt, et qui sera éternellement l'objet de notre reconnaissance ; ce cœur, que la nature avait fait si grand, et qui, sanctifié par la grâce de Jésus-Christ, s'est trouvé à la fin un cœur parfait; ce cœur de héros, qui, après s'être rassasié de
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la gloire du monde, s'est, par une humble pénitence, soumis à l'empire de Dieu, je veux l'exposer à vos yeux ; je veux vous en faire connaître la solidité, la droiture et la piété. Donnez-moi, Seigneur, vous à qui seul appartient de sonder les cœurs, les grâces et les lumières dont j'ai besoin pour traiter ce sujet chrétiennement. Le voici, mes chers auditeurs, renfermé dans ces trois pensées. Un cœur dont la solidité a été à l'épreuve de toute la gloire et de toute la grandeur du monde : c'est ce qui fera le sujet de votre admiration. Un cœur dont la droiture s'est fait voir jusque dans les états de la vie les plus malheureux, et qui y paraissaient plus opposés : c'est ce qui doit être le sujet de votre instruction. Un cœur dont la religion et la piété ont éclaté dans le temps de la vie le plus important, et dans le jour du salut qui est principalement celui de la mort; c'est ce que vous pourrez vous appliquer pour en faire le sujet de votre imitation : et ce sont les trois parties du devoir funèbre que je vais rendre à la mémoire de très-haut, très-puissant et très-excellent prince Louis de Bourbon, prince de Condé, et premier prince du sang.
PREMIÈRE PARTIE.
De quelque manière que nous jugions des choses, et quelque idée que nous nous formions du mérite des hommes, ne nous flattons pas, Chrétiens : il est rare de trouver dans le monde un vrai mérite ; encore plus rare d'y trouver un mérite parfait ; et souverainement rare, ou plutôt rare jusqu'au prodige, d'y trouver un mérite universel, c'est-à-dire tous les genres de mérite rassemblés et réunis dans un même sujet. Mais c'est pour cela même que ce mérite, quand il se trouve, est quelque chose de si difficile à soutenir; c'est pour cela que la gloire d'un tel mérite est une tentation si délicate et si dangereuse, et que de s'en préserver, c'est une espèce de miracle dont il n'y a qu'un héros choisi de Dieu, et formé de la main de Dieu, qui soit capable. Or voilà quel fut le caractère de celui dont nous pleurons la mort; et c'est, mes chers auditeurs, le premier trait des miséricordes que Dieu, par son aimable providence, a exercées sur lui. Je m'explique.
On voit tous les jours dans le monde des hommes avec peu de mérite, aidés du hasard et de la fortune, ne laisser pas de s'acquérir de la gloire et faire de grandes actions, sans en être eux-mêmes plus grands. On voit dans le monde des hommes d'un mérite distingué, mais d'un mérite borné. On y voit des braves, mais dont les autres qualités ne répondent pas à la valeur; de grands capitaines, mais hors de là de petits génies. On y voit des esprits élevés, mais en même temps des âmes basses ; de bonnes tètes, mais de méchants cœurs. On y voit des sujets dont le mérite, quoique vrai, n'a pas le bonheur de plaire ; et qui, avec tous les talents dont le ciel les a pourvus , n'ont pas celui de se faire aimer. On y voit des hommes qui brillent dans le mouvement et dans l'action, mais que le repos obscurcit et anéantit; que les emplois font valoir, mais qui, dans la retraite, ne sont plus que l'ombre de ce qu'ils ont été.
Où voit-on l'assemblage de toutes ces choses ; c'est-à-dire où voit-on tout ensemble, et dans le même homme, une gloire éclatante fondée sur un mérite infini ; de grandes actions faites par des principes encore plus grands; un courage invincible pour la guerre, et une intelligence supérieure et dominante pour le conseil; un esprit vaste, pénétrant, sublime, n'ignorant rien, et né pour décider de tout; une âme encore plus belle et encore plus noble; les vertus militaires avec les civiles, l'élévation du génie avec la bonté, la vivacité des lumières avec les charmes de la douceur? Où voit-on un homme également aimable et redoutable , également aimé et admiré ; un homme, l'honneur de sa nation, la terreur des ennemis de son roi, l'ornement de la cour, l'admiration des savants, l'amour et les délices des honnêtes gens; un homme aussi grand dans la retraite qu'à la tête des armées, aussi comblé de gloire, réduit à lui-même et se possédant lui-même, que remportant des victoires et donnant des combats? où voit-on, dis-je, tout cela, et dans un éminent degré?
Vous l'avez vu, Chrétiens, et je ne sais si vous le verrez jamais. Des siècles ne suffisent pas pour en produire un exemple, et notre siècle est le siècle heureux où cet exemple a paru. Mais l'idée que j'en donne est trop singulière pour pouvoir convenir ni être appliquée à nul autre qu'au prince incomparable que j'ai prétendu vous marquer ; et je ne crains pas que, remplis de cette idée, vous ayez pu vous y méprendre, ni en imaginer un autre que lui. Or concluez de là, encore une fois, quel fonds de solidité il a donc fallu que Dieu lui donnât pour le fortifier contre une telle gloire; c'est-à-dire non pas contre la vaine et la fausse gloire, dont il n'y a que les
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petits esprits qui soient susceptibles, mais contre la gloire selon le monde la plus véritable, et par conséquent la plus propre à inspirer aux héros mêmes le poison subtil de l'orgueil, et d'une idolâtrie secrète de leurs personnes.
Non, Chrétiens, jamais homme sur la terre n'a été, ni dû être plus exposé à cette corruption de l'amour-propre, et à cette enflure de cœur qui naît de la connaissance de son propre mérite, que le prince dont je fais l'éloge: pourquoi? parce que jamais homme n'a eu dans sa condition un mérite si complet, si généralement reconnu, si hautement, si justement, si sincèrement applaudi. Quel bruit ne firent pas dans le monde ses premiers exploits, et par quels prodiges de valeur sa réputation naissante ne commença-t-elle pas à éclater?
Comme il était né pour la guerre , il ne lui fallut point d'apprentissage pour le former. La supériorité de son génie lui tint lieu d'art et d'expérience, et il commença par où les conquérants les plus fameux auraient tenu à gloire de finir. Dans un âge où à peine confie-t-on aux autres la conduite d'eux-mêmes, il se vit toute la fortune de la France entre les mains. Nous étions menacés des derniers malheurs : la faiblesse d'une minorité , une régence tumultueuse, un conseil en butte à l'intrigue et à la cabale, des semences de division , des grands mécontents, l'agitation de la cour, l'épuisement des peuples, faisaient concevoir à l'Espagne des espérances prochaines de notre ruine.
La valeur du duc d'Enguien apporta le remède à tous ces maux. Une bataille de laquelle dépendait, ou le salut, ou la perte de l'état, fut l'épreuve et le coup d'essai de ce jeune héros. On crut qu'emporté par l'ardeur de son courage, il allait tout risquer; et déjà sûr de lui, en capitaine consommé, il répondit et se chargea de l'événement. En vain lui re-montra-t-on qu'il allait combattre une armée plus nombreuse que la sienne, composée des meilleures troupes de l'Europe, commandée par des chefs d'élite, fière et enflée de ses succès, avantageusement postée. Plein d'une confiance qui parut dans ce moment-là lui être comme inspirée d'en haut, quoiqu'avec des forces inégales, il s'avança, il triompha, et, faisant tout céder à sa valeur, il déconcerta et humilia les puissances ennemies.
Par là il leur fit sentir que la France pouvait être tout à la fois affligée et victorieuse, dans la désolation et en état de leur donner la loi. C'est ce que la journée de Rocroi leur dut apprendre, et ce qu'elles n'oublieront jamais. Mais en même temps parla il sauva le royaume et le calma, et, si j'ose ainsi m'exprimer, il le ranima. Il devint le soutien de la monarchie, et, par cette importante action, affermissant l'autorité du nouveau monarque, dont il était le bras, il nous fut dès lors comme un présage de ce règne heureux, glorieux, miraculeux, sous lequel nous vivons.
En effet, depuis ce mémorable jour, la fortune, inconstante pour les autres, sembla pour lui s'être fixée, et avoir fait avec lui un pacte éternel, pour être inséparable de ses armes. Vaincre et combattre ne fut plus désormais pour lui qu'une même chose. Ce ne fut plus qu'un torrent de prospérités, de conquêtes, de batailles gagnées, de prises de villes. Il n'y eut point de campagne suivante qui, par la singularité des entreprises que forma le duc d'Enguien, et qu'il exécuta, n'égalât ou ne surpassât tout ce que nous lisons dans l'histoire de plus surprenant.
Les journées de Fribourg et de Nortlingue, si célèbres par l'opiniâtre résistance des ennemis, et par les insurmontables difficultés qu'il y eut à les attaquer; ces journées que l'on peut fort bien comparer à celles d'Arbelles et de Pharsale, portèrent l'alarme et l'effroi jusque dans le cœur de l'Empire, et forcèrent enfin l'Allemagne à vouloir la paix aux conditions qu'il nous plut de la lui donner. Sans parler de cent autres actions que je supprime , et dont vous êtes bien mieux instruits que moi, la journée de Lens, encore plus triomphante , acheva de mettre ce prince dans la juste et incontestable possession où il se vit alors d'être le héros de son siècle. Une suite si étonnante de succès prodigieux et inouïs fit taire devant lui toute la terre l, pour me servir du terme de l'Ecriture ; ou plutôt, par un contraire effet, quoique par la même raison, fit parler de lui toute la terre, c'est-à-dire la fit retentir de son nom, et la fit taire de tout le reste. Or vous savez combien, avec de tels succès, il est difficile de ne pas s'éblouir et de ne pas sortir des bornes de la modération humaine, vous savez le danger qu'il y a de s'oublier alors soi-même, jusqu'à devenir l'adorateur de soi-même, et jusqu'à dire comme l'impie : Manus nostra excelsa, et non Dominus fecit hœc omnia (1). Vous verrez pourtant combien, par la miséricorde du Seigneur, notre prince en fut éloigné.
Mais ce n'est pas tout, et je ne crains point
1 Mach., I, 3. — 2 Deut., II, 27.
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d'amplifier ni d'exagérer, quand j'ajoute que ces succès n'ont été que la moindre partie de sa gloire, et que le principe de ses actions était encore plus propre à le flatter que ses actions mêmes; parce qu'on ne peut nier que lui-même, et ce qui était en lui, ne fût encore infiniment plus grand que ce qui partait de lui. Car j'appelle le principe de tant d'héroïques actions ce génie transcendant et du premier ordre que Dieu lui avait donné pour toutes les parties de l'art militaire, et qui, dans les siècles où l'admiration se tournant en idolâtrie produisait des divinités, l'aurait fait passer pour le Dieu de la guerre, tant il avait d'avantage au-dessus de tous ceux qui s'y distinguaient.
J'appelle le principe de ces grands exploits cette ardeur martiale qui , sans témérité ni emportement, lui faisait tout oser et tout entreprendre ; ce feu qui dans l'exécution, lui rendait tout possible et tout facile ; cette fermeté d'âme que jamais nul obstacle n'arrêta, que jamais nul péril n'épouvanta, que jamais nulle résistance ne lassa ni ne rebuta ; cette vigilance que rien ne surprenait; cette prévoyance à laquelle rien n'échappait; cette étendue de pénétration avec laquelle, dans les plus hasardeuses occasions, il envisageait d'abord tout ce qui pouvait ou troubler ou favoriser l'événement des choses, semblable à un aigle, dont la vue perçante fait en un moment la découverte de tout un vaste pays ; cette promptitude à prendre son parti, qu'on n'accusa jamais en lui de précipitation, et qui, sans avoir les inconvénients de la lenteur des autres, en avait toute la maturité ; cette science qu'il pratiquait si bien, et qui le rendait si habile à profiter des conjonctures, à prévenir les desseins des ennemis presque avant qu'ils fussent conçus, et à ne pas perdre en vaines délibérations ces moments heureux qui décident du sort des armes ; cette activité que rien ne pouvait égaler, et qui dans un jour de bataille le partageant, pour ainsi dire, et le multipliant, faisait qu'il se trouvait partout, qu'il suppléait à tout, qu'il ralliait tout, qu'il maintenait tout, soldat et général tout à la fois, et par sa présence inspirant à tout un corps d'armée, et jusqu'aux plus vils membres qui le composaient, son courage et sa valeur ; ce sang-froid qu'il savait si bien conserver dans la chaleur du combat, cette tranquillité dont il n'était jamais plus sur que quand on en venait aux mains, et dans l'horreur de la mêlée ; cette modération et cette douceur pour les siens, qui redoublait à mesure que sa fierté contre l'ennemi était émue ; cet inflexible oubli de sa personne, qui n'écouta jamais la remontrance, et auquel constamment déterminé il se fit toujours un devoir de prodiguer sa vie, et un jeu de braver la mort. Car tout cela est le vif portrait que chacun de vous se fait, au moment que je parle, du prince que nous avons perdu ; et voilà ce qui fait les héros.
Ceux qu'a vantés l'ancienne Rome, et ceux qui avant lui s'étaient distingués sur le théâtre de la France, possédaient plus ou moins de ces qualités. L'un excellait dans la conduite des sièges, l'autre dans l'art des campements ; celui-ci était bon pour l'attaque, et celui-là pour la défense : l'universalité, jointe à l'éminence des vertus guerrières, était le caractère de distinction de l'invincible Condé. Ainsi le publiait le grand Turenne, cet homme digne de l'immortalité, mais le plus légitime juge du mérite de notre prince, et le plus zélé aussi bien que le plus sincère de ses admirateurs : ainsi, dis-je, le publiait-il, et la justice qu'il a toujours rendue à ce héros, en lui donnant le rang que je lui donne, est un témoignage dont on l'a ouï cent fois s'honorer lui-même. De là vient que le prince de Condé valait seul à la France des armées entières ; que devant lui les forces ennemies les plus redoutables s'affaiblissaient visiblement par la terreur de son nom ; que sous lui nos plus faibles troupes devenaient intrépides et invincibles ; que par lui nos frontières étaient à couvert et nos provinces en sûreté ; que sous lui se formaient et s'élevaient ces soldats aguerris, ces officiers expérimentés, ces braves dans tous les ordres de la milice , qui se sont depuis signalés dans nos dernières guerres, et qui n'ont acquis tant d'honneur au nom français, que parce qu'ils avaient eu ce prince pour maître et pour chef.
Quel trésor dans un Etat d'y posséder un tel homme ! et quel vide un tel homme par sa mort ne laisse-t-il pas dans un Etat! Or, de penser qu'on est cet homme, et l'être en effet, le savoir, le sentir, se l'entendre dire à toute heure, et jouir, mais aussi singulièrement que celui-ci, de cette haute réputation dont il semble que Dieu même a voulu paraître jaloux, ayant si souvent affecté de s'appeler dans l'Ecriture le Dieu des armées ; c'est-à-dire être entre les hommes comme le dieu des autres hommes, quelle tentation et quel piège pour le salut, surtout dans les maximes d'une religion qui ne couronne que les humbles, et qui réprouve les vertus même séparées de l'humilité !
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Vous allez voir si notre prince succomba à cette tentation.
Mais auparavant joignez à la gloire des armes celle de l'esprit, dont l'abus n'est pas moins à craindre, et qui donna dans sa personne tant de lustre à la qualité même de héros. Car il n'était pas, si j'ose me servir de ce terme, de ces héros incultes qui de la bravoure et de la science de la guerre se font un titre et un droit d'ignorance pour tout le reste. Avec le magnanime et l'héroïque, il sut accorder tout le brillant et tout le sublime des talents de l'esprit.
Quelle capacité plus vaste, quel discernement plus exquis, quel goût plus fin, quelle compréhension plus vive, quelle manière de penser et de s'énoncer plus juste et plus noble? Qu'ignorait-il, et dans l'immensité des choses dont il avait acquis la connaissance, que ne savait-il pas exactement? Depuis le cèdre jusqu'à l’hysope, aussi bien que le sage Salomon, c'est-à-dire depuis la plus relevée théologie jusques aux moindres secrets de la mécanique, de quoi n'était-il pas instruit? Que n'avait-il pas lu et dévoré? profane et sacré , antique et moderne , de quoi ne parlait-il pas, et ne jugeait-il pas en maître.
S'il fallait assister à un conseil, avec quelle force de politique, avec quelle abondance d'expédients, avec quel don de décision n'y opinait-il pas? S'il s'entretenait avec des savants, que n'ajoutait-il pas à leurs lumières par ses réflexions ; et dans ce qu'ils croyaient savoir, de combien de faux préjugés , doué lui-même d'une science plus épurée, ne les faisait-il pas revenir? Quel poids, s'ils le consultaient comme auteurs, son approbation ne donnait-elle pas à leurs ouvrages ; et quelle censure plus infaillible que la sienne leur répondait par avance du jugement du public? Tout cela se trouvant en lui accompagné de ces vertus qui font l'ornement de la société civile, et qui par une alliance rare joignent le parfait honnête homme à l'habile homme, au grand homme, au prince, au héros, que lui manquait-il pour être, selon le monde, un homme achevé?
Jamais homme, encore une fois, n'eut donc tant de droit d'être rempli de lui-même, si jamais on peut avoir droit d'en être rempli ; et jamais homme, pour se défendre de la vanité, n'eut donc tant à craindre du côté de la vérité. Mais c'est ici où commence le miracle de la Providence. Car en même temps, parce qu'il avait un cœur solide (or, voici à quoi je réduis la solidité de ce cœur, en le comparant et en
l'opposant à lui-même), jamais homme, avec tant de gloire, n'a été si supérieur à sa propre gloire ; jamais homme, avec tant de mérite, n'a été moins enflé de son mérite ; jamais homme, avec tant d'éclatants succès, n'a été si éloigné de l'ostentation, ni si ennemi de la flatterie; jamais homme, avec tant de grandeur, n'a allié tant d'humanité, tant d'affabilité, tant de bonté ; jamais homme , avec tant de capacité et tant de lumières, n'a eu moins de présomption ; jamais homme , avec tant de sujets d'être content de lui-même, n'a été moins occupé de lui-même, moins gâté ni moins infecté de l'amour de lui-même. Miracles, dis-je, de la Providence, mais d'autant plus miracles, qu'ils paraissaient en lui comme naturels. A ces traits, mes chers auditeurs, vous reconnaissez encore ici le prince de Condé.
Un héros supérieur à sa propre gloire, c'est-à-dire qui a tout fait pour l'acquérir, hors de la désirer et de la chercher, ce qu'il ne fit jamais. Quelle gloire avait-il en vue? Celle du roi et de l'Etat. Pour celle-là, il n'y avait rien qu'il ne se crût permis ; et la mesure de ses désirs, quand il s'agissait de la gloire du roi, était de la désirer sans bornes, et de rapporter tout à elle, ou , pour mieux dire, de sacrifier tout pour elle. Il ne pensait à la sienne que pour en réprimer les mouvements, et pour s'en interdire la vaine joie , qu'il estimait une bassesse : ayant souvent protesté que, quoi qu'il eût fait, il n'avait jamais rien fait pour paraître brave ; ayant toujours eu pour maxime d'aller au solide des choses, d'aimer son devoir pour son devoir même, et de trouver dans le seul témoignage de sa conscience toute la récompense de ses services : solidité d'autant plus héroïque, qu'elle est plus intérieure et plus cachée.
Un héros sans ostentation. Le vit-on jamais s'applaudir ou se prévaloir d'aucune de ces actions glorieuses qui l'avaient rendu si célèbre? S'il en parlait, c'était avec une retenue dont jamais ni sa complaisance pour ceux qui l'écoutaient, ni leur curiosité qu'il faisait souffrir, ne le fit relâcher. S'il racontait le gain d'une bataille, vous eussiez dit qu'il n'y avait eu nulle part; ce n'était que pour louer ceux qui y avaient montré de la valeur, que pour leur en donner la gloire , que pour les faire connaître à la cour ; jamais plus éloquent ni plus officieux que quand il leur rendait cette justice, et jamais plus en garde ni plus réservé que quand on voulait ou surprendre ou forcer sa modestie, pour lui faire dire ce qui le touchait personnellement.
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A-t-on pu obtenir de lui qu'il écrivît les mémoires de sa vie, chose qu'il aurait faite si dignement, et dont la postérité lui aurait eu une obligation éternelle ; et avec quelque instance qu'on l'en ait pressé, son indocilité sur ce point, si je puis m'exprimer de la sorte, a-t-elle pu cire vaincue? Tout ce que j'ai fait, répondait-il, n'est bon qu'à être oublié : il faut écrire l'histoire du roi ; tout autre désormais serait superflue. Et on sait avec quelle abondance de cœur il parlait ainsi : sa sincérité n'était-elle pas en cela une aimable preuve de sa solidité?
Un héros ennemi de la flatterie. Vous me direz qu'il lui était aisé de l'être , parce qu'étant sûr de la vraie louange, et ayant tout ce qu'il avait pour être sincèrement loué, à peine pouvait-il craindre d'être flatté. Parlons donc plus correctement. Un héros ennemi de la louange, même la plus sincère et la plus vraie : car il était difficile qu'on lui en donnât d'autre ; mais c'était assez qu'elle fût louange , pour qu'il ne pût pas la soutenir. Avec quelle impatience et quel chagrin ne la supportait-il pas, quand il ne pouvait l'éviter? et quand il en était le maître, avec quel air de dignité , quoique sans fierté, ne la rebutait-il pas? Au lieu que le faible des grands est d'aimer à être trompés et d'écouter avec plaisir l'adulation et le mensonge dont on nourrit sans cesse leur amour-propre, le caractère tout opposé de notre prince était de ne pouvoir souffrir les vérités même qui lui étaient avantageuses, et qui, honorant son mérite, fatiguaient et gênaient sa modestie : hors de là, passionné pour la vérité, c'est-à-dire aimant la vérité qui l'instruisait, qui le détrompait, qui le condamnait, mais craignant et fuyant la vérité qui le louait et qui l'exaltait. Dis-je rien que vous n'ayez vu? et ce caractère de solidité , si rare parmi les princes, ne vous a-t-il pas fait cent fois admirer celui que vous regrettez aujourd'hui ?
Un héros aussi humain qu'il était grand. Je sais qu'il pouvait être l'un sans préjudice de l'autre, et je conviens qu'il était de l'intérêt de sa grandeur même qu'il eût ce fonds d'humanité qui le rendait si affable et si accessible, parce qu'il ne paraissait jamais plus grand que quand il se communiquait et qu'il se laissait voir de près. De combien peu de grands du monde en pourrait-on dire autant? Mais aussi dans combien peu de grands du monde voit-on cette application qu'il avait à gagner, par des bontés prévenantes, ceux qui avaient l'honneur de l'approcher? Vit-on jamais prince d'un commerce plus aisé, plus libre, plus commode? se sentait-on, quand on conversait avec lui, embarrassé ou gêné du respect qu'on avait pour sa personne, quoiqu'on en fût pénétré? quel soin n'avait-il pas de le tempérer par tout ce qu'il y a d'obligeant : se familiarisant avec les uns, s'abaissant avec les autres, s'ouvrant et se confiant à ceux-ci, entrant dans les affaires de ceux-là, s'accommodant et se proportionnant à tous? pouvait-on sortir d'avec lui sans être charmé de son honnêteté, et sans ressentir une joie secrète des marques qu'on venait d'en recevoir ; et faut-il s'étonner si, avec de semblables manières, après avoir gagné tant de batailles, il avait gagné tant de cœurs? mais en fallait-il un moins solide que le sien, pour préférer, comme il faisait, cette conquête des cœurs à toutes celles qu'il avait faites par sa valeur?
Un héros que l'amour de lui-même n'avait point gâté. De là vient cet attachement admirable et cet inépuisable zèle qu'il avait pour tous ses devoirs. Comme il était peu occupé de soi, il pensait éternellement à ce qu'il croyait devoir aux autres. Fut-il jamais un meilleur père, fut-il un plus aimable maître, fut-il un plus parfait ami? Quelle ample matière d'éloges ces trois qualités ne me fourniraient-elles pas, si je pouvais m'y arrêter?
Un plus parfait ami. Servez-m'en ici des témoins , vous qui en avez fait l'épreuve. En avez-vous connu un plus fidèle, un plus sûr, un plus exact observateur des droits sacrés de l'amitié? vous qui êtes assez heureux pour avoir été honorés de celle de ce grand homme, rappelez-en le souvenir, et dites-moi, vous a-t-il jamais manqué ? a-t-il eu de l'indifférence pour vos intérêts ? s'est-il montré insensible à vos malheurs ? lui est-il échappé un secret que vous lui eussiez confié ? avez-vous découvert en lui ces faibles auxquels l'amitié des grands est si sujette, ou plutôt qui font que les grands connaissent si peu l'amitié ? Ses défiances et ses froideurs vous ont-elles causé de l'inquiétude? avez-vous eu à essuyer ses inégalités? a-t-il exigé de vous des dépendances serviles? Quand il a pu vous obliger, vous a-t-il fait valoir ses grâces? Il aimait et il voulait être aimé : a-t-il rien omis pour y réussir, et jamais prince y est-il mieux parvenu, c'est-à-dire jamais prince a-t-il eu tant d'amis choisis, tant d'amis désintéressés, tant d'amis attachés à lui pour lui-même, tant d'amis de toutes professions et de tous états, à la cour et hors de la cour, dans la robe et dans
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l’épée ? Mais l'aimait-on comme on aime ordinairement les princes, par intérêt, par politique, par nécessité; et n'avait-il pas l'avantage d'être aimé comme les particuliers, par inclination , par choix, par estime ; en un mot, parce qu'il était aimable ? L'aurait-il été, quoique grand prince, s'il n'avait été solide?
Un meilleur père et plus digne d'en porter le nom. Mais il ne m'appartient pas de toucher à cette qualité ; il n'y a qu'à vous, princes et princesses qui m'écoutez, à qui elle ait été pleinement connue. Nous savons les soins infinis qu'il s'est donnés pour vous élever, et pour faire de vous des princes parfaits ; mais il n'y a que vous-mêmes qui puissiez dire la tendresse qu'il a eue pour vos personnes. Je vous le demanderais ici, si je n'appréhendais de rouvrir vos plaies ; et ce n'est qu'en tremblant que je vous y fais penser : mais dût-il vous en coûter de la douleur, au moins par là comprendra-t-on combien vous lui avez été chers, et jusqu'où il a porté l'amour paternel. Permettez-moi donc de le dire, et aux dépens de ce qu'en souffrira votre cœur, écoutez l'éloge d'un père que la pieuse, quoique profane antiquité, n'aurait pas moins révéré sous ce nom di! père, que sous celui de héros ; d'un père dont vous avez été la joie, comme il a été votre gloire. Il a rempli le devoir et le nom de père jusqu'à n'épargner pas sa propre vie, et jusqu'à se faire un plaisir de la sacrifier pour ses enfants ; et, puisqu'il faut le dire enfin, la mesure de l'amour qu'il a eu pour eux est qu'en effet il en a été la victime.
Or, tout cela compris ensemble est ce que j'ai appelé un cœur solide, opposé à ce cœur vain que Dieu réprouve, particulièrement dans les grands de la terre. Et j'ai dit, mes chers auditeurs, que par là Dieu avait donné à notre prince un préservatif admirable, non-seulement contre la gloire du monde, mais contre tous les désordres qui la suivent, et qui sont si funestes pour le salut. Car qu'est-ce qui perd les grands du monde? Vous le savez : cette plénitude d'eux-mêmes, cette enflure de leur grandeur, cet abus de leur dignité, cet oubli de leur devoir, cette habitude d'indépendance, ce mépris et ce rebut des autres, cette haine de la vérité, cet amour de la flatterie, cette dureté, cette fierté, cette jalousie et cette ostentation d'autorité, cette crainte du mérite d'autrui, cette présomption du leur propre, cet entêtement de ce qui leur est dû ; que sais-je? voilà ce que la gloire du monde leur attire ; et dans l'usage qu'ils en font, voilà ce qui les perd et ce qui les damne. Or, grâces au Seigneur, rien de tout cela ne s'est trouvé dans notre prince, parce qu'il avait un cœur solide, à l'épreuve de la vanité et de toute l'iniquité qui en est inséparable. Dieu, lui donnant ce cœur solide, préparait donc dès lors en lui le fonds sur lequel devait agir sa grâce. Il éloignait donc déjà de lui tous les obstacles que sa grâce aurait eus à surmonter, si elle avait trouvé en lui un autre cœur. Cette solidité de cœur entrait donc déjà dans le dessein et dans l'ordre de sa prédestination éternelle : pourquoi ? parce que, dans les vues de Dieu , elle devait être en lui le contre-poids de toute la gloire qu'il avait à soutenir. Mais voici quelque chose de plus : car j'ai ajouté que Dieu, par une seconde faveur, lui avait donné un cœur droit, pour servir de ressource à ses malheurs; et c'est le sujet de la seconde partie.
DEUXIÈME PARTIE.
Il n'y a point d'astre qui ne souffre quelque éclipse; et le plus brillant de tous, qui est le soleil, est celui qui en souffre de plus grandes et de plus sensibles. Mais deux choses en ceci sont bien remarquables : l'une, que le soleil, quoique éclipsé, ne perd rien du fonds de ses lumières, et que, malgré sa défaillance, il ne laisse pas de conserver la rectitude de son mouvement; l'autre, qu'au moment qu'il s'éclipse, c'est alors que tout l'univers est plus attentif à l'observer et à le contempler, et qu'on en étudie plus curieusement les variations et le système. Symbole admirable des Etats où Dieu a permis que se soit trouvé notre prince, et où je me suis engagé à vous le représenter. C'est un astre qui a eu ses éclipses. En vain entreprendrais-je de vous les cacher, puisqu'elles ont été aussi éclatantes que sa lumière même : et peut-être serais-je prévaricateur, si je n'en profitais pas pour en faire aujourd'hui le sujet de votre instruction. J'appelle ses éclipses le malheur qu'eut ce grand homme de se voir enveloppé dans un parti que forma l'esprit de discorde, et qui fut pour nous la source funeste de tant de calamités : et, considérant ce grand homme dans sa profession de chrétien, j'entends, par l'éclipsé qu'il a soufferte, ce temps où, livré à lui-même, il nous a paru comme dans une espèce d'oubli de Dieu ; ce refroidissement où nous l'avons vu dans la pratique des devoirs de la religion. Deux choses que je ne puis pas disconvenir avoir été les deux endroits malheureux de sa vie : l'une par rapport à son roi, et l'autre par rapport à son Dieu. Mais c'est
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ici, adorable et aimable Providence, où vous me paraissez tout entière, où je découvre le secret de votre conduite : car vous aviez donné à ce héros un cœur droit, qui, dans les maux les plus extrêmes, lui a été d'une immanquable ressource ; un cœur droit qu'il a conservé dans ces deux malheureux états, et qui, ayant toujours été entre vos mains, ne s'est jamais absolument ni perverti ni démenti ; un cœur droit dont vous vous êtes avantageusement servi pour ramener ce héros à tout ce qu'il vous a plu, n'ayant permis qu'il s'écartât du droit chemin que pour l'y faire rentrer, et plus utilement pour nous, et plus glorieusement pour lui-même. Voilà, Providence de mon Dieu, l'effet de vos miséricordes, que je dois faire observer à ceux qui m'écoutent, et qui vont être pour eux autant de leçons de leurs plus importants devoirs.
Oui, pour le malheur de la France, le prince que nous pleurons se vit mêlé dans un parti que la discorde avait formé, et qui le détacha de nous. D'autres, plus éclairés que moi, ont appréhendé de toucher ce point de son histoire : et moi, pour l'intérêt de mon ministère, je me suis senti inspiré de m'y arrêter. Car j'ose dire que jamais point d'histoire ne fut plus propre à vous faire voir ce que peut la droiture d'un cœur dans l'extrémité des disgrâces humaines, ni plus propre à imprimer dans vos esprits la grande maxime, non-seulement de la véritable politique, mais de la pure religion, qui consiste dans l'inviolable attachement que l'on doit avoir pour les puissances établies de Dieu, et pour ceux en qui réside l'autorité légitime, ou qui en sont les dépositaires. Et je ne crains pas que le zèle que vous avez pour la gloire du héros dont nous parlons vous fasse supporter avec peine cette morale, puisque c'est de la droiture même de son cœur et de la pureté de ses sentiments que j'en vais tirer les preuves les plus convaincantes.
Il est donc vrai, Chrétiens : ce prince jusqu'alors l'appui de l'Etat, par la conjoncture fatale des dissensions civiles, en devint tout d'un coup la terreur. Il est vrai qu'entraîné par le torrent, il se trouva malgré lui hors de la route que sa sagesse et sa raison lui faisaient tenir, et qu'il avait résolu de suivre. Mais il est vrai aussi (première circonstance bien essentielle) que jamais son cœur ne se sentit si cruellement déchiré : et nous n'avons qu'à rappeler le souvenir des choses passées, pour lui rendre aujourd'hui cette justice, qu'au moins les maux que nous souffrîmes, causés par la guerre qui s'alluma dans le royaume, ne durent point lui être imputés, puisqu'ils ne furent que les suites de la violence qu'on avait faite à son cœur. Et, en effet, on sait combien il s'efforça de détourner l'orage de cette guerre, et de quelle manière, sur le point qu'elle allait éclater, il s'y opposa. Malgré les chagrins dont il était accablé, et dont il pouvait se promettre par elle du soulagement, on sait combien il y résista. Vaincu par d'autres intérêts que les siens, auxquels il ne put être insensible, et qui l'y engagèrent enfin, on sait le désespoir qu'il en témoigna ; car il était naturellement ennemi des conseils violents, et, aux dépens de ses intérêts propres, il en avait de l'horreur. Son cœur, dont les intentions étaient droites, n'eut donc par lui-même aucune part à nos misères ; et si les mouvements de ce cœur eussent été suivis, vous le savez, jamais l'esprit de division n'aurait prévalu ; jamais notre repos n'eût été troublé, et jamais la France n'eût eu la douleur de voir le prince de Condé séparé d'elle. Ce fut la main du Seigneur qui s'appesantit sur nous ; ce fut le fruit de nos iniquités ; ce fut la justice de Dieu qui, pour nous punir, nous ôta ce prince, sur lequel, et avec raison, nous comptions bien plus que sur la multitude de nos légions et de nos forteresses.
Je ne dis point ceci pour vous justifier sa conduite. A Dieu ne plaise que j'excuse ce que lui-même a détesté, ni que je prétende faire ici une apologie dont il serait encore le premier à me faire un crime ! Qu'il ait été faible une fois, et qu'une fois il ait succombé à une tentation humaine (seconde circonstance), au moins est-il vrai qu'il a eu le mérite des cœurs droits et des grandes âmes en se condamnant lui-même : et à Dieu ne plaise que je diminue rien, par mon discours, d'un mérite aussi rare que celui-là ! Car je soutiens que, pour un héros comme lui, cette condamnation de soi-même, surtout avec les suites qu'elle a eues, et dont nous l'avons vue accompagnée, a été, dans l'ordre politique aussi bien que dans la religion, cette espèce de pénitence qu'une bouche éloquente de notre siècle assurait fort bien n'être pas moins glorieuse que l'innocence. Tel a été le sentiment de celui qui devait en être le juge, c'est-à-dire du plus grand des rois; et nous savons combien ce désaveu sincère d'une conduite malheureuse a eu de pouvoir sur lui pour regagner sa confiance et son amitié.
Mais ne croyez pas qu'il n'en ait coûté à noire prince qu'un stérile et vain repentir (troisième circonstance encore plus notable). Pour donner
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à ce repentir plus d'efficace et plus de poids, l'un des soins de notre prince fut de le rendre utile et salutaire à tous ceux qui étaient alors compagnons de son triste sort. Eloigné de la cour et du royaume, il en faisait des leçons au jeune prince son fils; et, par des confidences paternelles de l'état douloureux où il se voyait, il rectifiait en lui, ou, si vous aimez mieux, il prévenait les conséquences de son propre exemple. En père aussi tendre que sage, il lui représentait les horreurs de ces sortes d'engagements; il lui mettait devant les yeux; et il lui faisait sentir la déplorable destinée d'un prince réduit à chercher un asile, et à dépendre de la protection d'une puissance étrangère, qui se défie toujours de lui, et dont lui-même ne peut jamais s'assurer. En un mot, il lui apprenait à profiter de ses malheurs : et son unique consolation , dans le comble de ses disgrâces, était de penser qu'il élevait, dans la personne de ce fils, un autre lui-même ; mais qui, instruit et formé par lui, serait plus heureux que lui, mieux conseillé que lui, le dirai-je? plus irrépréhensible que lui dans la chose du monde où il avait plus recherché et plus passionnément souhaité de l'être. Fut-il jamais droiture de cœur comparable à celle-là ? Ce n'est pas assez.
Pénétré de ces sentiments, et parce qu'il avait le cœur droit, ce prince, quoique abandonné à sa mauvaise fortune , refusa constamment tous les avantages qui auraient pu la relever, mais qui, en la relevant, lui auraient été un obstacle à son rétablissement dans les bonnes grâces et dans l'obéissance du roi (quatrième circonstance, dont vous avez dû faire avant moi la remarque). A quelle épreuve sur ce point l'Espagne ne le mit-elle pas, et à quelles conditions ne fut-elle pas toute prête à traiter avec lui, s'il avait voulu pour jamais s'attacher à elle? Mais avec quelle fermeté, quelle hauteur ne rejeta-t-il pas les propositions, quoique spécieuses, par où on le tenta? On lui offrit, en pleine souveraineté , des villes et des provinces considérables; et il ne répondit à ces offres que par une généreuse indignation d'avoir été cru capable de les écouter. Le retour à l'obéissance de son roi lui parut quelque chose de meilleur et de plus avantageux pour lui, que d'être lui-même souverain ; et il préféra le droit qu'il s'était réservé de travailler à ce retour et de pouvoir l'espérer, à tous les titres dont son ambition aurait pu hors de là être flattée. Elle était irritée par la misère, mais son devoir le soutint. Il ne put ni souffrir, ni consentir d'acheter à ce prix une couronne ; et il aima mieux s'exposer à être toujours malheureux, que de renoncer pour jamais à être fidèle. Voilà ce que j'appelle un cœur droit.
Eut-il un moment de joie, tandis que, séparé de nous, il se vit dans l'affreuse nécessité d'être, malgré lui-même, notre ennemi? Non, Messieurs ; séparé de nous, il gémissait, dans le secret de son cœur, des succès mêmes de ses armes; sa valeur, employée contre sa patrie, lui était odieuse à lui-même : forcé à eu faire un tel usage, il aurait voulu, ou en avoir moins , ou être hors de toute occasion de la produire. Que ne fit-il pas pour mettre fin à un état si violent (cinquième circonstance, dont je suis sûr que vous fûtes alors touchés)? Omit-il rien de tout ce qui dépendait de lui pour disposer les choses à la paix? Dans les négociations des Pyrénées, où il fut question de régler ce qui regardait sa personne, voulut-il être considéré au préjudice de la cause commune? Hésita-t-il à sacrifier tout, plutôt que d'apporter à ce grand œuvre le moindre retardement? Les intérêts de ses amis exceptés, ne pria-t-il pas qu'on l'oubliât les siens et qu'on l'oubliât lui-même , si de là dépendait la conclusion d'un traité qui devait pacifier l'Europe ? Et pourvu qu'on lui ménageât le seul bien après lequel il soupirait, savoir, les bonnes grâces du roi, ne protesta-t-il pas qu'il serait content? La paix entre les deux couronnes ne fut-elle pas le comble de ses vœux, parce qu'elle l'assura que ce bien lui serait accordé? et n'avouait-il pas que le jour de sa vie le plus triomphant était celui où, rétabli à la cour, et favorablement reçu du roi, il était rentré dans la possession de ce bien?
Mais avec quel zèle ne travailla-t-il pas ensuite à se l'assurer et à s'en rendre digne plus que jamais (sixième et dernière circonstance) ? Et quel soin n'eut-il pas, après son retour, de réparer ses malheurs par le redoublement de ses services? Ici un nouvel ordre de choses se présente à moi, et je me trouve encore accablé de mon sujet. Car ce serait le lieu de vous faire voir notre prince suivant le roi dans ses glorieuses campagnes, qui ont été les miracles de notre siècle ; et prenant part à ses conquêtes, dont un jour la postérité aura droit de douter, ou peut-être même qu'elle ne croira pas, parce qu'elles sont bien plus vraies que vraisemblables. De quel œil les regarda-t-il? Si la droiture de son cœur n'en avait encore sur ce point réglé les mouvements, peut-être aurait-il eu peine à n'en pas concevoir une envie secrète,
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lui qui jusque-là n'avait rien trouvé dans la guerre qui pût être pour lui un sujet d'envie. Mais il fut alors convaincu qu'il y avait quelque chose de nouveau sous le soleil ; et parce qu'il avait un cœur droit, il vit avec joie un plus fort que lui, selon le terme de l'Ecriture, sur le théâtre du monde, obscurcissant tous les héros, et lui causant à lui-même de l'étonnement. Je vous représenterais, dis-je, le prince de Condé suivant les pas de Louis le Grand, qui étaient des pas de géant, et se surpassant par la nouvelle ardeur que lui inspirait l'exemple de ce monarque. Vous le verriez, ainsi que parle Daniel, rajeuni comme l'aigle, et, dans un corps usé de travaux rallumant tout le feu de ses premières années, combattre, et, comme un autre Hercule, défaire à Senef l'hydre conjurée contre nous, c'est-à-dire les trois formidables armées de l'empereur, de l'Espagne et de la Hollande, en poursuivre les restes, et les dissiper par la levée du siège d'Oudenarde ; repasser en Allemagne, et, par sa présence, sauver l'Alsace, exposée en proie à l'ennemi et désolée par la mort de M. de Turenne ; empêcher les funestes suites de la perte de ce général ; avec les débris d'une armée et avec une poignée de gens, arrêter toutes les forces de l'empire, les faire honteusement échouer devant Haguenau et devant Saverne, les fatiguer, les consumer, les pousser au delà du Rhin ; partout secondé de son illustre fils, qui partageait avec lui la gloire de ses actions, et à la valeur aussi bien qu'à l'amour duquel il eut, à Senef, la satisfaction et la joie de se voir lui-même redevable de la vie ; partout s'immolant et se sacrifiant, mais partout triomphant, et remplissant la mesure de cette glorieuse réparation qu'il faisait à la France. Changeant de scène, vous l'admireriez hors du tumulte de la guerre et dans une vie plus tranquille, achevant en ceci de se satisfaire par une conduite envers le roi qui n'eut peut-être jamais d'exemple, mais qui en pourra éternellement servir à tous ceux qui m'écoutent.
En effet, il n'y avait point de particulier dans le royaume à qui le prince de Condé ne fût un modèle de l'attachement, du dévouement, de la soumission et de l'obéissance qui sont dus à un roi ; il n'y avait point de courtisan qui n'apprît de lui à honorer, à révérer, à aimer le roi; il n'y avait point d'esprit chagrin, ni mécontent, qu'il ne redressât en lui inspirant la vénération et la tendresse qu'il avait pour le roi. Ce mérite du roi, si connu, avait des charmes pour lui qu'il faisait sentir aux autres; et on ne concevait jamais une idée plus haute des grandes qualités du roi, que quand le prince de Condé s'en expliquait, et qu'on l'en entendait parler. Avec quelle application n'étudiait-il pas les volontés de ce monarque, pour y conformer les siennes? avec quelle ardeur n'allait-il pas au-devant de tout ce qui pouvait lui plaire? avec quelle joie ne voyait-il pas sa famille unie à la personne de ce grand roi par le lien d'un heureux mariage? avec quels saisissements de douleur et de crainte n'appréhendait-il pas et ne ressentait-il pas les moindres maux dont la santé précieuse de ce grand roi était attaquée? avec quelle vivacité ne s'intéressait-il pas pour sa conservation? Après avoir cent fois tremblé des affreux périls où il avait vu ce roi conquérant poussé par son héroïque valeur, avec quelle résolution ne l'empêcha-t-il pas de s'exposer aux dangers où la maladie de la jeune princesse, c'est-à-dire où l'excès de sa bonté et de son amour de père allait l'engager? avec quel courage, dis-je, et quelle vigueur notre prince, quoique lui-même languissant et déjà mourant, ne l'en retira-t-il pas? Mais ne peut-on pas dire alors, et n'eut-il pas droit de penser, qu'il rendait par là un service à l'Etat, seul capable d'effacer le souvenir des choses passées; que par là il s'acquittait envers la France de tout ce qu'il pouvait lui avoir dû ; et que lui conserver son roi était ne lui devoir plus rien? Voilà, mes chers auditeurs, de quoi nous sommes redevables à la droiture de son cœur. Mais voyons de quelle ressource la droiture de son cœur lui a été par rapport à son Dieu ; et c'est ici où votre piété va trouver de quoi se satisfaire.
Il est vrai, ce prince, ou livré à lui-même, ou, si vous voulez, emporté par l'esprit du monde, nous a paru quelque temps comme dans une espèce d'oubli de Dieu. Mais quoiqu'il ait paru oublier Dieu (ô profondeur et abîme de miséricorde !) il ne l'a jamais méconnu; et malgré son relâchement dans la pratique des devoirs de la religion, il n'a jamais, dans le secret de son cœur, abandonné la religion, il n'a jamais perdu la foi, il n'a jamais douté de nos mystères. Ainsi l'a-t-il lui-même déclaré, et nous savons que son témoignage est vrai, puisque jamais prince ne fut moins capable que lui, surtout dans un sujet pareil, de dissimuler ni de feindre. Quand il ne l'aurait pas assuré, certains traits de sa vie, quoique alors moins chrétienne et plus dissipée, nous en auraient suffisamment répondu. Ce soin qu'il avait, après une victoire remportée, sur
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le champ même de bataille, les genoux en terre, d'en rendre à Dieu les premières actions de grâces ; c'est ce qu'il fit à Rocroi : ces ordres si absolus et si sévères qu'il fait garder, pour empêcher, dans la licence de la guerre, la profanation des lieux saints ; cette exactitude à ne confier les bénéfices auxquels il devait pourvoir, surtout quand ils étaient chargés de la conduite des âmes, qu'à des sujets choisis et sans reproche, chose qu'il observa toujours ; ce zèle si louable qu'il témoignait pour la conversion du moindre de ses domestiques engagé dans l'hérésie : c'est ce que nous avons vu ; ces conseils salutaires qu'il a si souvent donnés à ses amis mourants, et à ceux qui dans les attaques étaient blessés auprès de lui, les exhortant le premier à mettre leur salut en assurance, et s'employant à leur en procurer les prompts secours ; ces marques de christianisme si édifiantes qu'il donna lui-même à Gand, dans le danger d'une maladie ; et ce qui nous a enfin paru à sa mort, où, comme parle le Saint-Esprit, se fait la manifestation des sentiments de l'homme et de ses œuvres : In fine hominis denudatio operum ipsius (1) ; tout cela, dis-je, montre bien qu'au milieu même des égarements du monde, la religion s'était conservée dans son cœur. Or elle ne s'y était conservée que parce qu'il avait un cœur droit; et par là je prétends, mes chers auditeurs, rendre ici à la religion un des plus invincibles témoignages qui puissent lui être rendus, par là je prétends confondre le libertinage, et tous les monstres d'impiété qui pourraient régner parmi vous ; et je veux par là vous faire adorer la Providence, qui sait si bien des plus grands maux tirer sa gloire et notre bien. Ecoutez-moi, et qu'au moins ce que je vais dire ne soit pas un jour le sujet de votre condamnation.
Témoignage invincible et irréprochable en faveur de la religion : pourquoi? parce que jamais homme (à peine en excepterais-je saint Augustin) n'a tant examiné la religion, ni avec un esprit si éclairé que notre prince ; et ce que je vous prie en même temps de remarquer, jamais homme ne l'a étudiée avec moins de précaution que lui, ni avec plus de danger de la perdre, c'est-à-dire avec un esprit plus curieux, et plus éloigné de cette soumission aveugle que la religion demande. Or que s'ensuit-il de là? le voici, non pas comme je l'imagine, mais comme le prince lui-même l'a éprouvé, par un don de grâce dont il a depuis tant de fois rendu gloire à Dieu. Il s'ensuit de là qu'il n'a donc
1 Eccli., XI, 29.
conservé la religion pure que parce que, malgré sa curiosité, il l'a connue vraie; c'est-à-dire que parce que sa curiosité, son savoir, sa pénétration, n'ont pu y découvrir de faible, que parce qu'à l'exemple de saint Augustin, plus il étudiait cette religion, plus elle lui paraissait fondée sur les principes éternels de la vérité et de la sainteté ; que parce que toutes ses recherches n'aboutissaient qu'à l'en convaincre ; que parce qu'au milieu même des égarements du monde, il avait, aussi bien que saint Augustin, une raison saine, et que son cœur, qui était droit, a toujours été, sur le point de la religion, d'intelligence et d'accord avec sa raison. Car voilà ce que l'iniquité du monde n'a jamais pu corrompre dans ce grand homme, et voilà ce qui l'a sauvé. S'il avait eu moins de lumières, semblable à ces demi-savants qui ne sont impies que parce qu'ils sont ignorants, il aurait, comme dit l'Apôtre, témérairement condamné tout ce qu'il aurait ignoré (1). S'il avait eu moins de droiture, il n'aurait cru que ce qu'il aurait voulu, et à l'exemple de l'insensé, qui voudrait qu'il n'y eût point de Dieu, il aurait dit dans son cœur : Il n'y a point de Dieu (2). Mais parce que la droiture de son cœur répondait parfaitement à l'abondance de ses lumières et à l'intégrité de sa raison, malgré l'impiété du monde, il a toujours dit et dans sa raison et dans son cœur : Il y a un Dieu; et par un enchaînement de conséquences, contre l'évidence desquelles il a cent fois confessé que le libertinage le plus fier n'avait rien à opposer que de faible et de pitoyable, son cœur, de concert avec sa raison, lui a toujours fait conclure : Il y a un Dieu. Il y a une religion qui est le vrai culte de Dieu. De toutes les religions du monde, la chrétienne est uniquement et incontestablement l'ouvrage de Dieu. De toutes les sociétés chrétiennes, il n'y a que dans la catholique où se trouve l'unité, où subsiste l'ordre et par conséquent où réside l'esprit de Dieu. C'est ainsi, mes chers auditeurs, que raisonnait ce grand prince, et c'est à quoi, s'en ouvrant lui-même à ses plus confidents amis, il protestait qu'il s'en était toujours tenu. Or voilà ce que je prétends avoir été l'heureuse ressource ou le remède souverain de ses froideurs et de ses relâchements dans la pratique des devoirs chrétiens. Car d'un cœur ainsi disposé, que ne doit-on pas attendre ? D'un cœur en qui la religion n'est pas éteinte, que n'a-t-on pas lieu d'espérer ? Avec ce principe de religion, de quoi ne revient-on pas?
1 Jud. Epist. — 2 Psal., XIII, 1.
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Tandis que la foi est encore vivante, faut-il s'étonner, si, malgré la dissipation des voies du siècle, malgré la dureté de la pierre, malgré les épines qui l'étouffent, cette divine semence, surmontant tout cela par sa vertu, produit enfin des fruits de grâce, de salut et de sainteté? Et n'est-ce pas le miracle de la miséricorde que nous avons vu dans la personne de notre incomparable prince? Le dirai-je, Chrétiens? Dieu m'avait donné comme un pressentiment de ce miracle ; et dans le lieu même où je vous parle aujourd'hui, dans une cérémonie toute semblable à celle pour laquelle vous êtes ici assemblés, le prince lui-même m'écoutant, j'en avais non-seulement formé le vœu, mais comme anticipé l'effet, par une prière qui parut alors tenir quelque chose de la prédiction. Soit inspiration ou transport de zèle, élevé au-dessus de moi, je m'étais promis, Seigneur, ou plutôt je m'étais assuré de vous, que vous ne laisseriez pas ce grand homme, avec un cœur aussi droit que celui que je lui connaissais, dans la voie de la perdition et de la corruption du monde. Lui-même, dont la présence m'animait, en fut ému. Et qui sait, ô mon Dieu, si, vous servant dès lors de mon faible organe, vous ne commençâtes pas dans ce moment-là à l'éclairer et à le toucher de vos divines lumières ! Quoi qu'il en soit, mes vœux et mes souhaits n'ont point été vains. Il vous a plu, Seigneur, de les exaucer, et j'ai eu la consolation de voir ma parole accomplie. Ce prince, qui m'avait écouté, a depuis écouté votre voix secrète ; et parce qu'il avait un cœur droit, il a suivi l'attrait de votre grâce. Mais je m'aperçois que j'entre dans le sanctuaire de ce cœur, et que sa droiture m'a insensiblement conduit à sa piété : dernière qualité qui, dans sa personne, a couronné, comme j'ai dit, une vie glorieuse par une sainte et précieuse mort. Encore un moment de votre attention, et je vais finir.
TROISIÈME PARTIE.
C'est à la mort, dit saint Chrysostome, que le secret de la prédestination des hommes commence à se développer ; et c'est, si j'ose parler ainsi, dans ce dénouement de la vie, où nous voyons tous les jours le discernement que Dieu fait déjà du bon grain et de la paille, c'est-à-dire des lâches chrétiens et de ceux en qui la foi est victorieuse du monde, par la différence des caractères et des dispositions de ceux qui meurent. Car les chrétiens lâches, dit ce saint docteur, par un effet de réprobation visible, qui est la suite déplorable de leur lâcheté, quoique chargés de crimes devant Dieu, obstinés à jouir de la vie, remettant l'importante affaire de leur conversion au temps de la mort, font paraître des faiblesses honteuses, et, supposé le principe de la religion, affreuses et scandaleuses dans la nécessité la plus pressante de se disposer à la mort, ont pour Dieu des cœurs froids et des cœurs durs, dans la vue même prochaine de la mort. Telle est la destinée fatale des mondains que Dieu rejette. Au contraire, ceux qu'il choisit pour être, comme dit saint Paul, des vases de miséricorde, s'ils sont dans le désordre du péché, préviennent la mort par une véritable pénitence; purifiés par la pénitence, regardent la mort avec tranquillité, et en soutiennent le combat avec fermeté; mourant, achèvent de se sanctifier parla mort, ou plutôt sanctifient la mort même, et se la rendent précieuse devant Dieu par la ferveur de leur piété. Ainsi meurent les élus de Dieu : et c'est ainsi, meschers auditeurs, qu'est mort le grand prince à qui nous rendons aujourd'hui les devoirs funèbres.
Il est mort en sage chrétien, parce qu'il a voulu que sa mort fût précédée de sa conversion et de son retour à Dieu ; il est mort en héros chrétien, parce qu'il a fait paraître en mourant toute la grandeur de son âme; il est mort en parfait chrétien, parce qu'il a consacré les derniers moments de sa vie par tout ce que la religion peut inspirer de plus saint et de plus tendre à un cœur fervent. N'ai-je donc pas eu raison de lui appliquer cet éloge de l'Ecriture : Nequaquam, ut mori solent ignavi, mortuus est (1). Il est mort, mais non pas comme les lâches mondains, ni comme les lâches impies ont coutume de mourir. Or, voilà, hommes du siècle, ce que vous devez imiter. Ni la valeur de ce prince, ni ses qualités héroïques, ne sont presque pas des exemples pour vous, tant elles ont été élevées au-dessus de vous. Mais sa conversion et sa mort sont des modèles que Dieu vous avait réservés, et dont je défie les cœurs les plus impénitents, et les plus endurcis pécheurs, de n'avoir pas été touchés.
Il voulut, en sage chrétien, par un retour à Dieu aussi sincère qu'exemplaire, prévenir la mort. Ce fut votre ouvrage, Seigneur, et la gloire en est due encore aujourd'hui à votre grâce toute-puissante. Il aurait pu, suivant le malheureux usage des esclaves du monde, attendre jusqu'à la dernière heure, et par
1 2
Reg., III, 33.
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d'opiniâtres délais, dans l'impuissance de se résoudre, pousser jusqu'au bout le désordre d'une espérance présomptueuse; mais il avait trop de lumières pour prendre un si mauvais parti. Persuadé qu'une conversion à la mort, n'était d'ordinaire qu'une conversion forcée, et qu'une conversion forcée ne pouvait jamais être une conversion chrétienne, il en médita une qui, au moins de ce côté-là, ne pût pas à lui-même lui être suspecte; et il voulut, par des épreuves solides de soi-même, se donner le loisir de se convaincre que c'était lui qui quittait son péché, et non pas son péché qui le quittait. Touché du souvenir des dangers qu'il avait courus, et dans lesquels, prodigue de son âme aussi bien que de sa vie, il avait mille fois risqué son salut éternel, il conçut l'importance et l'obligation de l'assurer une fois. Son âme, sauvée de tant de périls, lui parut précieuse ; il ne voulut pas qu'en vain la Providence eût fait tant de miracles pour le conserver ; il crut lui devoir cet hommage, non-seulement de ne la plus tenter, mais de racheter, par ce qui lui restait de jours et d'années, l'oubli de Dieu et de soi-même, dans lequel il avait vécu. Le moment de salut arriva pour lui ; il le connut, et dans un temps où le monde ne s'y attendait plus , mais où le Dieu des miséricordes avait préparé son cœur, ce prince, qui n'avait si longtemps balancé que pour s'affermir davantage, après avoir pris toutes les mesures pour s'attirer le don du ciel, se déclara enfin par un changement qui réjouit les anges et qui édifia les hommes, qui consola les gens de bien et qui confondit les impies. Quel coup de foudre pour ceux-ci, lorsqu'ils virent éclater les véritables sentiments de ce héros, duquel ils s'étaient jusque-là, quoique injustement, prévalus pour autoriser leur conduite 1 Ce coup, mes chers auditeurs, les atterra et les consterna. De tout autre exemple , le libertinage en aurait appelé, ou plutôt, contre tout autre exemple, il se serait ou élevé ou inscrit en faux. Car voilà l'iniquité de l'esprit libertin du siècle. Qu'un mondain, même de bonne foi, réforme sa vie, on raisonne sur sa conversion, on en cherche les motifs, on veut que l'intérêt soit le ressort qui ait donné le mouvement à la grâce ; et quand tous les dehors sont hors de prise, on va fouiller jusque dans les intentions les plus secrètes, pour y trouver le levain caché de l'hypocrisie et de la dissimulation.
La conversion de notre prince fut à couvert de tout cela. Sa bonne foi et la sincérité de son procédé étaient si établies dans le monde , que l'impiété la plus maligne se tut, et respecta dans sa personne l'œuvre de Dieu. En effet jamais retour à Dieu ne fut plus humble, plus uniforme, plus constant ni mieux soutenu, plus accompagné de toutes les conditions que le monde même respecte, et qui font dans les actions des hommes ce caractère d'irrépréhensibilité dont parle saint Paul. Quelles mesures de prudence, je dis de prudence chrétienne, son humilité n'y observa-t-elle pas? Egalement ennemi de l'affectation et de l'ostentation, il évita soigneusement tout ce qui pouvait ressentir l'une ou l'autre dans l'accomplissement d'une résolution si sainte ; et l'une de ses applications fut de n'y mêler aucune singularité par où il sembla avoir voulu s'en faire honneur; s'étant proposé pour modèle le sage et l'humble saint Augustin, qui en usa de la sorte , de peur, disait-il lui-même dans le livre de ses Confessions, qu'on ne l'accusât ou qu'on ne le soupçonnât d'avoir voulu paraître grand jusque dans sa pénitence : Ne conversa in faction meum intuentium ora dicerent quod quasi appetiissem magnus videri. Avec quelle égalité d'âme et quelle constance notre prince ne poursuivit-il pas ce que la grâce du Seigneur lui avait si divinement inspiré? Incapable d'un vain projet, il se prescrivit dès lors à soi-même une forme de vie chrétienne, qu'il pratiqua sans relâche, et de laquelle il ne se démentit jamais : assistant chaque jour, mais avec un respect digne de Dieu, au mystère adorable et redoutable ; priant, comme le centenier Corneille, avec assiduité; nourrissant son âme de la lecture des Ecritures saintes, dont Dieu lui avait donné le goût ; la purifiant par la patience, qui, selon l'Apôtre, devint l’épreuve de sa foi, aussi bien que la matière de sa pénitence ; bénissant Dieu dans ses douleurs , et lui en faisant par sa soumission un sacrifice continuel : tout cela à la vue de sa maison, qu'il édifiait et qu'il réglait par son exemple ; n'ayant pas eu moins de zèle pour donner, selon l'Evangile, les marques nécessaires de sa conversion , et pour en faire voir les fruits, que de modestie pour en éviter l'éclat ; et jusqu'au temps que le Seigneur acheva d'y mettre le sceau de la grâce finale, ayant soutenu avec une inviolable persévérance ce qu'il avait si saintement et si mûrement entrepris.
Ainsi préparé du côté de Dieu, faut-il s'étonner s'il a fait paraître en mourant toute la grandeur de son âme, et s'il est mort en héros chrétien? Car on peut bien dire de lui ce qu'a
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dit l'Ecriture d'un saint roi dont elle a canonisé la piété : Spiritu magno vidit ultima (1) ; qu'il a envisagé sa fin avec cet esprit de héros qui fut encore ici son caractère, et qui jamais ne fut plus grand que quand il se trouva dans sa personne sanctifié par la religion : Spiritu magno. Les impies et les enfants du siècle , malgré la prétendue force d'esprit qu'ils affectent pendant la vie, laissent voir aux approches de la mort toute leur faiblesse. Ils sont désolés à la mort parce qu'ils n'ont pas assez de force pour se résoudre à quitter la vie. Ils veulent à la mort être trompés, parce qu'ils n'ont pas le courage de s'entendre dire qu'il faut mourir. Leur en porter la parole est pour eux une mort anticipée que la fausse prudence du siècle croit toujours leur devoir épargner. Un malheureux respect humain, fondé sur leur conduite passée, et encore plus sur leur disposition présente, ferme sur cela la bouche aux plus zélés de leurs amis. On écarte les ministres de l'Eglise, dont au moins la vue les avertirait d'y penser, et la crainte d'effrayer un pécheur mourant, mais particulièrement un grand du monde, fait qu'on le livre tel qu'il est, et qu'on l'abandonne à la rigueur des jugements de Dieu : terrible, mais juste châtiment de sa lâcheté.
C'est ce que nous voyons tous les jours : mais c'est ce qu'on n'a pas vu dans le héros dont je vous propose l'exemple. Que fait-il ? Frappé de la maladie qui doit décider de son sort, pour en bien soutenir l'attaque, il en veut savoir le péril : il commande, mais en prince et en maître, qu'on ne lui déguise rien de l'état où il est; il oblige ceux qu'il a honorés de sa confiance à lui rendre cet important, quoique douloureux office ; il leur en lève lui-même toutes les difficultés ; il reçoit la nouvelle de sa mort comme il a cent fois reçu les ordres de son souverain, c'est-à-dire comme un ordre du ciel, auquel il est prêt d'obéir; et le premier sentiment dont il est touché, c'est d'adorer en esprit et en vérité l'auteur de son être, en lui disant avec une soumission également chrétienne et héroïque : Dominus est ; quod bonum est in ocidis suis faciat (1); Il est le maître de ma vie ; qu'il fasse de moi ce qui est agréable à ses yeux. Posséda-t-il jamais son âme avec plus de fermeté ; et dans un jour de bataille, eut-il jamais plus de présence et plus d'application d esprit que ce jour-là? Quoique mourant, aucun de ses devoirs ne lui échappe. Il écrit au roi une lettre aussi tendre que respectueuse. Il profite de ce
1 Eccli., XLVIII, 27. — 2 I Reg., III, 18.
moment pour obtenir une grâce qu'il a si ardemment souhaitée, et qui va finir la disgrâce d'un prince qu'il ne peut oublier ; d'un prince qu'il a reconnu si digne de ses soins ; d'un prince qu'un mérite éprouvé, et dont il répond, lui a rendu encore plus cher que la proximité du sang. Il pourvoit aux affaires de sa maison avec autant de liberté que de sagesse. Il pense à ses amis ; et malgré eux, par les bienfaits dont il les comble, il leur donne les dernières marques de sa précieuse amitié. Vous diriez qu'en effet la mort n'est pour lui qu'un départ et un voyage auquel il se dispose ; au lieu que l'impie la regarde comme une entière ruine, et comme une totale destruction : Et quod a nobis est iter exterminium (1). Mais laissons là ces devoirs du monde, et attachons-nous à ce qu'il fait comme chrétien.
Le désordre, ou plutôt le scandale des mondains qui meurent, est qu'on n'ose même leur parler de ce que l'Eglise a pour eux de plus salutaire et de plus saint. Cette idée de sacrements de l'Eglise, qui, dans les vues de la foi, devrait les remplir de consolation et de force, du moment qu'on la leur propose, les jette dans des abattements d'esprit qu'on ne sait si l'on doit imputer à une simple lâcheté, ou à une énorme dureté ; et Dieu veuille qu'il n'y entre point d'infidélité ! Quels détours ne faut-il pas prendre, et, à la honte de la religion, quels ménagements ne faut-il pas apporter pour les déterminer à se munir de ces divins secours, et à se pourvoir de ces remèdes souverains qui sont les sources du salut? Ni ménagements ni détours ne sont nécessaires pour y déterminer notre prince. Il les désire lui-même avec ardeur, il les demande avec empressement; il n'attend pas que son esprit affaibli ne soit plus en état d'en profiter; il veut, pour en ressentir toute la vertu, être dans un parfait usage de sa raison, et posséder son âme entière pour s'en appliquer tout le fruit. Instruit de cette grande vérité, que les choses saintes ne sont que pour les saints, il s'y prépare, non-seulement par une confession fervente, mais par une exacte et rigoureuse discussion de toutes les obligations que sa religion lui prescrit, et auxquelles il achève de satisfaire. Oeuvres de piété, de charité, de justice, il n'omet rien de tout ce que la délicatesse d'une conscience aussi éclairée que la sienne peut lui suggérer : et ce que l'on a admiré, ou même vanté dans les consciences les plus timorées, est ce qu'il accomplit avec toute l'humilité du serviteur
1 Sap., III, 3.
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inutile, mais pourtant fidèle. Si quelque chose, malgré ses soins, se trouve avoir manqué à ce qu'il ordonne, et à quoi il soit obligé, il y supplée parla plus sûre et la plus efficace de toutes les voies. Il sait l'amitié qu'a son fils pour lui, il connaît son cœur, et il ne croit pas pouvoir donner à Dieu une caution plus infaillible de ce qui lui resterait à acquitter, que l'amitié de ce fils sur laquelle il se repose. Se trompait-il, et, fondé sur cette amitié, n'avait-il pas droit de s'assurer de tout? Mais achevons.
Après avoir reçu son Dieu, plein de zèle et animé de cette ferveur qui est comme l'effet sensible du sacrement dans ceux qui le reçoivent bien disposés, il répand son âme en présence des siens. Princes et princesses qui m'écoutez, oserai-je vous remettre devant les yeux ce triste spectacle que votre douleur eut tant de peine à soutenir? Mais suspendez pour un moment votre douleur, et dites-moi : avez-vous jamais ouï parler avec plus de dignité, avec plus de grâce, avec plus d'énergie et plus de force, de vos plus essentiels devoirs, que vous en parla ce héros mourant ? Non, je ne craindrai pas de vous rappeler ses dernières paroles. Je sais que vous ne pouvez les oublier, et que vous en fûtes trop vivement pénétrés pour en perdre jamais le souvenir. Quand vous n'auriez pas eu jusqu'alors les sentiments de religion que Dieu vous a donnés, ce prince, l'organe de Dieu, vous les aurait inspirés dans le moment qu'il se sépara de vous ; et le dernier effort qu'il fit, lorsque, bénissant sa famille dans vos personnes, il vous dit que la véritable grandeur consistait à servir le Maître des maîtres, et à mettre en lui sa confiance ; et que vous ne seriez jamais ni grands hommes ni grands princes, qu'audit que vous seriez chrétiens et attachés solidement à Dieu; ces paroles, dis-je, que vous recueillîtes avec autant de respect que de piété, auraient bien fait sur vous plus d'impression que les prédications les plus touchantes n'en feront jamais pour vous le persuader. C'est avec ces paroles qu'il vous quitta, ou, pour mieux dire, qu'il s'arracha de vous.
Pour mourir en parfait chrétien, il voulut mourir par avance à ce qu'il avait le plus tendrement aimé. C'est à vous seul, mon Dieu, qu'il voulut consacrer les derniers moments de sa vie. Pour se détacher de la chair et du sang, il vous en fit, Seigneur, un sacrifice digne de vous qui l'acceptâtes, et de lui qui vous le présenta; et pour exécuter lui-même l'arrêt de cette douloureuse séparation, à laquelle vous le prépariez, il vous immola toute la tendresse de son cœur, en faisant retirer le prince son fils et la princesse sa belle-fille, dont la présence était encore pour lui quelque chose de si doux, et dont, pour tout autre que pour vous, il n'aurait pas voulu, ô mon Dieu, perdre un seul moment. Et c'est alors qu'uniquement occupé de vous, et déjà mort à tout le reste, il entra en esprit dans votre sanctuaire, pour n'avoir plus d'autres pensées que celles de votre justice et de votre miséricorde : Introibo in potentias Domini, memorabor justitiœ tuœ solius (1). C'est alors, mes chers auditeurs, que renonçant à tout le faste de la gloire mondaine, et se souvenant seulement qu'il était pécheur, il donna ces marques publiques d'un cœur contrit et humilié, que Dieu ne méprisa jamais dans le plus vil coupable, mais que je ne sais s'il n'admire point, aussi bien que la foi du centenier, dans un héros pénitent. C'est alors qu'empruntant la voix et employant le ministère de celui qui l'assistait, il déclara le désespoir où il était d'avoir, par ses discours et par ses exemples, mal édifié son prochain, et en particulier ses domestiques et ses amis. C'est alors qu'ajoutant au mérite de la patience le désir de la souffrance et le zèle de la pénitence, réduit à une langueur extrême, il s'affligea de ne pas souffrir assez, et souhaita, pour l'expiation de ses fautes, d'endurer les douleurs les plus aiguës. C'est alors que, rempli de foi, il répondit à toutes les prières de l'Eglise, se les faisant répéter, parce qu'il y trouvait, disait-il, les motifs les plus solides de son espérance, et achevant d'une voix mourante, mais qui était encore le souffle de cette vie divine de la grâce dont Dieu l'animait, les psaumes qu'on lui commençait. C'est alors qu'embrassant la croix de son Dieu, et s'unissant à elle par de saints baisers, il pria celui qui allait être son juge de n'oublier pas qu'il était son Sauveur, lui disant ces paroles affectueuses qui justifièrent le publicain : Deus, propitius esto mihi peccatori (2). C'est alors que, se livrant aux ferveurs de la charité la plus consommée, il ne fut plus touché que du seul regret d'avoir trop tard aimé son Dieu, et de la seule crainte de ne pouvoir pas l'aimer jusqu'à la fin. Je crains, dit-il, que mon esprit ne s'affaiblisse, et que par là je ne sois privé de la consolation que j'aurais eue de mourir occupé de lui et m'unissant à lui.
Mais il ne m'appartenait pas, Chrétiens, de vous faire goûter ni sentir l'onction d'une mort si précieuse. Ce don était réservé à une
1 Psal., LXX, 16. — 2 Luc, XVIII, 13.
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bouche plus sacrée et plus éloquente que la mienne. L'illustre et savant prélat qui vous a parlé avant moi a déjà épuisé cette matière; et après ce que vous avez ouï, c'est à moi de me taire ici, en me réduisant à cette seule parole de mon texte : Nequaquam, ut mori soient ignavi, mortuus est. Il est mort, mais non pas comme les mondains, à la mort desquels il ne paraît qu'impénitence, que dureté, qu'insensibilité pour Dieu, et que lâcheté. Voilà, Monseigneur, ce qui devait mettre le comble à l'éloge de notre incomparable prince, et ce qui devait couronner sa glorieuse vie. Sans cela, tout ce qu'il a fait, et tout ce que j'ai dit de lui, serait devant Dieu, non-seulement vanité des vanités, mais sujet de réprobation. C'est par là que devait finir son éloge, et c'est par là qu'il a mérité d'être ce héros de la terre choisi de Dieu, et prédestiné pour le ciel. Dieu, Monseigneur, vous a donné dans sa personne l'idée de la véritable gloire. Mais en vain et pour lui et pour vous serait-il aujourd'hui l'idée de la véritable gloire selon le monde, si vous ne trouviez en lui l'idée de la véritable piété. Vous avez hérité de ses grandeurs, de ses lumières, des rares talents de son esprit, et, malgré le silence que votre modestie m'impose, de ses qualités héroïques : mais tout cela, séparé de sa piété, à quoi vous conduirait-il? comme, au contraire, tout cela, sanctifié par sa piété, à quoi ne vous élèvera-t-il pas ? Il y a peu d'années que lui-même entendait ici l'éloge du prince son père, et vous entendez aujourd'hui le sien. Ainsi se termine la gloire des hommes : mais celle que vous aurez d'imiter sa foi et sa religion ne se terminera jamais. Les miséricordes et les grâces singulières dont Dieu l'a prévenu, voilà ce qui fait le sujet de votre confiance, voilà ce qui fait la consolation de la princesse votre digne épouse, dont ce grand homme a tant honoré la vertu, et dont je puis dire que la vertu est l'un des plus puissants motifs qui ont servi à la sanctification de ce grand homme. Car jusqu'à quel point n'en a-t-il pas été touché, et qu'y avait-il de plus propre à lui faire goûter Dieu et à lui faire aimer la religion, que la conduite édifiante, que la vie irrépréhensible, que la dévotion exemplaire de cette princesse selon son cœur, dont la douceur le charmait, en même temps que son attachement à tous ses devoirs le persuadait? Une vie héroïque, chrétiennement et saintement terminée, voilà ce que le jeune prince votre fils aura sans cesse devant les yeux, ce qu'il se souviendra d'avoir vu, et ce qui lui inspire déjà ces nobles et généreux sentiments que nous admirons en lui. Formé et cultivé par ce héros, en pouvait-il avoir d'autres? voilà le modèle que tous les princes de votre maison auront éternellement à se proposer, pour être eux-mêmes des princes parfaits et des princes prédestinés.
Mais après leur avoir représenté un modèle si propre à les toucher et si capable de les convaincre, c'est à nous, Monseigneur, de rendre aujourd'hui à ce héros les devoirs de la plus juste et de la plus solennelle reconnaissance, dont nous ne nous acquitterons jamais. Je parle ici au nom de toute une compagnie qu'il a honorée de sa protection, de sa bienveillance (oserai-je le dire), de sa confiance, de son estime et de son amitié. Vous le savez, mes Pères, et je suis sûr qu'au moment que je dis ceci, vos cœurs, aussi vivement émus que le mien, répondent par un témoignage unanime à tout ce que je pense et à tout ce que je sens : vous savez ce que nous devons à ce grand prince, et ce que nous avons perdu en le perdant; il était notre appui, notre conseil, notre consolation. Nous avions recours à lui comme à notre père; nos intérêts le touchaient, nos disgrâces l'affligeaient; il prenait part aux succès de nos ministères ; sa bonté pour nous nous servait dans le monde de défense, et nous valait mieux que toutes les apologies. Quelle marque ne nous a-t-il pas donnée de cette bonté ? après nous avoir confié , pendant sa vie, ce qu'il avait au monde de plus cher, il a voulu mourir entre nos mains ; et mourant, il nous a laissé une partie de lui-même, qui est son cœur. Ce cœur plus grand que l'univers ; ce cœur que toute la France aurait aujourd'hui droit de nous envier; ce cœur si solide, si droit, si digne de Dieu, il a voulu que nous le possédassions, et que nous en fussions les dépositaires. Nous le serons, grand Prince, et jamais dernière volonté n'aura été ni plus respectueusement, ni plus fidèlement exécutée : autant de cœurs que nous avons, ce sont comme autant de mausolées vivants où nous placerons le vôtre. Ce bronze et ce marbre ne sont destinés que pour en conserver les cendres ; mais il vivra éternellement en nous : tant que cette compagnie subsistera, il y sera en vénération. Jusques aux extrémités de la terre, on prendra part à l'engagement où nous sommes d'honorer ce cœur. Dans l'ancien monde et dans le nouveau, il y aura des cœurs pénétrés des obligations immortelles que nous avons au prince de Condé. Aidez-nous,
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ministre de Jésus-Christ (1), à remplir, dans toute son étendue, un si saint devoir. Pontife du Dieu vivant, prélat que ce héros a distingué entre ses plus chers et ses plus confidents amis, aidez-nous à lui rendre, devant Dieu, le tribut solide de notre véritable gratitude, et, par le sacrifice de l'Agneau sans tache que vous allez immoler, achevez de purifier ce cœur que toute la gloire du monde n'a pu remplir, parce qu'il était né pour cette gloire éternelle et incorruptible que Dieu prépare à ses élus.
1 Monseigneur l'évêque d'Autun.
ORAISONS FUNÈBRES III
ORAISONS FUNÈBRES III
ÉLOGE DE M. LE PREMIER PRÉSIDENT DE LAMOIGNON.
(Quelques jours après la mort de M. le premier président De Lamoignon, le Père Bourdaloue prêcha le sermon de l'Aumône dans une assemblée de charité ; et après avoir expliqué ces paroles qu'il avait pris pour texte : Qui pensez-vous qu'est le serviteur prudent et fidèle que son maître a établi sur laide su maison, afin qu'il pourvoie à leurs besoins, et qu'il leur distribue dans le temps la nourriture nécessaire ? il ajoute à la fin de l'exorde :)
Je pourrais, Chrétiens, si la douleur toute récente me le permettait, rappeler ici à vos esprits une idée sensible de ce serviteur prudent et fidèle dont l'Evangile nous parle aujourd'hui. Dieu nous en avait mis devant les yeux un rare exemple, bien plus capable que mes paroles de vous édifier, si nous avions mérité de le posséder plus longtemps. Ce grand et illustre magistrat, qu'une mort aussi prompte que douloureuse vient de nous ravir; cet homme, l'honneur de son siècle, l'ornement de sa condition, l'appui et le soutien de la justice, le modèle vivant de la probité, l'amour de tous les gens de bien ; cet homme parfaitement chrétien, et encore plus recommandable par sa religion que par toutes les éminentes qualités dont la nature l'avait enrichi; cet homme qui sut si bien accorder la grâce de sa modestie avec l'élévation de sa dignité, la douceur de son esprit avec la fermeté de son ministère, les vertus qui le faisaient aimer avec celles qui, malgré lui-même, le faisaient révérer et admirer ; cet homme enfin, dont le nom ne mourra jamais, et qui vient de s'ensevelir dans la bénédiction des peuples, c'est celui que je pourrais vous proposer comme la parfaite image du serviteur fidèle de l'Evangile, puisqu'il n'y a personne de vous qui ne lui rende ce témoignage, qu'il a été par profession, par inclination, par choix de Dieu et par élection, le père des pauvres; puisque l'un des caractères par où il s'est distingué est d'avoir chéri les pauvres comme ses enfants et comme sa propre famille ; puisque ni l'éclat, ni la foule de ses importantes occupations, ne lui ont jamais ôté un moment de cette application infatigable qu'il a eue pour le bien des pauvres, puisqu'il n'y a point de maison ni d'établissement de pauvres qui n'ait été l'objet de son zèle, et qui n'en ait ressenti les effets; puisque les pauvres eux-mêmes, par leurs gémissements et par leurs larmes, protestent avoir perdu en lui un protecteur, qu'à peine espèrent-ils recouvrer jamais. Je pourrais , dis-je, pour l'exécution même de mon dessein , vous retracer l'idée de cet homme incomparable, et l'éloge que je ferais de sa personne ne serait qu'une reconnaissance publique que vous confesseriez lui être due. Mais mon regret particulier (car combien en particulier me doit être, non-seulement vénérable, mais précieuse et chère sa mémoire ? ), ma douleur très-vive et très-sincère m'empêche de vous en dire davantage, et de m'expliquer autrement que par mon silence. Suspendons pour quelques moments les réflexions que nous aurions à faire sur une perte que nous ne pouvons assez pleurer, et pour bien comprendre ce que c'est dans la maison de Dieu qu'un serviteur fidèle , adressons-nous à la Vierge qui prit la qualité de servante du Seigneur, au temps même qu'elle en fut déclarée la mère. Ave, Maria.
FIN DU TOME TROISIEME.
AVERTISSEMENT
AVERTISSEMENT
OEUVRES COMPLÈTES DE BOURDALOUE
TOME QUATRIÈME
PUBLIÉES PAR DES PRÊTRES DE L'IMMACULÉE-CONCEPTION DE SAINT-DIZIER (Haute-Marne)
EXHORTATIONS. — INSTRUCTIONS. — PENSÉES. — RETRAITE. — TABLES
ŒUVRES DE BOURDALOUE.
EXHORTATIONS.
AVERTISSEMENT.
Quoique ce ne soient ici que des exhortations et quelques instructions chrétiennes, on y reconnaîtra tout le caractère du P. Bourdaloue, et l'on n'y verra rien qui dégénère de la force et de la solidité de ses sermons. Non pas qu'il faille s'attendre d'y trouver des discours aussi étendus et aussi remplis que des sermons communément le doivent être : l'habileté du prédicateur est de se proportionner aux lieux, aux occasions, aux sujets ; et voilà ce que le P. Bourdaloue savait parfaitement.
En quelque degré d'excellence qu'il ait possédé le talent de la prédication, il ne comptait ni sur son génie naturel, ni sur la facilité qu'un fréquent exercice pouvait lui avoir acquise : mais n'eût-il à parler que dans une campagne, dans un hôpital, ou dans une prison, il se préparait avec soin, et croyait devoir ce respect à la parole de Dieu dont il était l'interprète.
Comme il se fait dans Paris diverses assemblées de charité en faveur des pauvres, et qu'elles commencent ordinairement par une exhortation, on s'adressait pour cela souvent au P. Bourdaloue. Outre sa réputation, qui le faisait désirer partout, on avait d'autant plus volontiers recours à lui, qu'il accordait plus aisément ce qu'on lui demandait là-dessus, et surtout ce qui lui donnait quelque matière d'exercer son zèle. Car il n'était pas de ceux qui ne veulent paraître qu'au grand jour, et que dans les actions d'éclat : tout lui convenait, dès qu'il s'agissait de la gloire de Dieu et de l'utilité du prochain. Il n'est donc pas surprenant qu'il ait composé jusqu'à sept exhortations pour ces sortes d'assemblées : savoir, deux sur la charité à l'égard des pauvres en général, et cinq sur la charité envers les prisonniers, envers les orphelins, envers les nouveaux catholiques, et envers des séminaires qu'on travaillait à établir.
On ne souhaitait pas moins de l'entendre dans les maisons religieuses; mais il y a moins fait d'exhortations particulières, parce qu'il ne pouvait fournir à tout, et que d'ailleurs il y prêchait plusieurs fois chaque année dans les cérémonies de vêtures et de professions J'ai joint aux exhortations pour les communautés religieuses celle qui regarde les prêtres. C'est un discours que fil le P. Bourdaloue dans une assemblée d'ecclésiastiques. Il y relève la dignité du sacerdoce, et personne peut-être n'en eut de plus hautes idées que lui. On sait quelle était son exactitude , et, si on l'ose dire, sa délicatesse sur toutes les choses qui avaient rapport au service divin et au sacré ministère des autels. Mais c'est cela même qui l'excitait à représenter plus fortement aux ministres du Seigneur les obligations de leur état, les scandales qui pouvaient le déshonorer et l'avilir. Il garde néanmoins dans cette exhortation toutes les mesures convenables, et ne s'écarte point des sentiments d'estime et de vénération que méritent un grand nombre de dignes ecclésiastiques, assidus à leurs fonctions, exemplaires dans leur vie, et orthodoxes dans leur doctrine.
Ce qui l'engagea aux dix exhortations sur la Passion de Notre-Seigneur, c'est la coutume qui s'observait chez les jésuites, de faire en chaque maison, tous les mercredis et tous les vendredis, depuis le premier dimanche du carême jusqu'au dimanche des Rameaux, une exhortation publique sur les souffrances de Jésus-Christ. Le Père Bourdaloue satisfit, comme les autres, à ce devoir pendant les quatre années qu'il fut employé à prêcher en province les Dominicales; et les personnes de piété qui cherchent à s'entretenir de bonnes lectures durant le carême n'en peuvent guère choisir de plus solides que ces exhortations, ni de plus édifiantes.
On pourra également profiter des instructions chrétiennes qui suivent les exhortations : ce sont des avis spirituels et des règles de conduite qu'a donnés le P. Bourdaloue à différentes personnes qui le consultaient, et dont il gouvernait la conscience. J'en ai supprimé plusieurs que j'avais pris soin de ramasser, et qu'on avait bien voulu me confier. J'ai jugé qu'il était inutile d'en grossir ce recueil, parce que ce ne sont que de simples abrégés des sermons qu'il a faits sur les mêmes matières. Les douze instructions que j'ai retenues suffisent pour faire voir avec quel esprit de religion et quelle sagesse cet habile directeur conduisait les âmes dans le chemin du salut.
Après les quatorze volumes de la première édition des ouvrages du P. Bourdaloue, ou les quinze de la seconde, je ne crois pas qu'on attende quelque chose au delà, ni qu'on m'accuse de ne lui avoir pas rendu tout ce qui lui appartenait. Si je puis néanmoins encore prendre le temps de parcourir ses papiers, et qu'il s'y rencontre des pensées détachées et des remarques qu'il n'ait mises nulle part en œuvre, je n'en priverai pas le public. Il n'y a rien à perdre d'un homme si juste dans ses réflexions, et si chrétien dans toute sa morale.
EXHORTATIONS CHARITÉ I
EXHORTATIONS CHARITÉ I
EXHORTATIONS POUR DES ASSEMBLÉES DE CHARITÉ.
PREMIÈRE EXHORTATION SUR LA CHARITÉ ENVERS LES PAUVRES.
ANALYSE
Sujet. Donnez, et vous serez entièrement purifiés.
La corruption du siècle, selon saint Bernard, vient surtout de trois sources, qui sont l'orgueil des richesses, les attraits d'une vie sensuelle, et la dissipation des affaires humaines. Or, point de meilleur préservatif contre ces trois écueils, que les œuvres de la charité chrétienne
Division. Rien de plus efficace que les œuvres de la charité chrétienne pour défendre notre humilité de l'orgueil des richesses : première partie; notre pureté, des attraits d'une vie sensuelle : deuxième partie ; notre piété, de la dissipation des affaires humaines : troisième partie.
Première partie. Rien de plus efficace que les œuvres de la charité chrétienne pour défendre notre humilité de l'orgueil des richesses. Car si le riche a du bien, il doit, en vertu de l'obligation de l'aumône et des œuvres de charité, se dire à lui-même que ce bien n'est point proprement à lui, qu'il ne l'a que par commission, et qu'il en est comptable à Dieu et aux pauvres : à Dieu, dont il l'a reçu; aux pauvres, pour qui il l'a reçu.
De là il s'ensuit qu'il ne doit se considérer que comme le tuteur des pauvres, et comme ayant été établi de Dieu pour les servir.
Servir les pauvres, ministère honorable, puisque c'est servir Jésus-Christ même ; mais, du reste, ministère bien capable de rabattre les enflures de notre cœur et les hauteurs de notre esprit. Exemples de saint Louis, et des deux saintes Elisabeth.
Deuxième partie. Rien de plus efficace que les œuvres de la charité chrétienne pour défendre notre pureté des attraits d'une vie sensuelle. La raison est, que la pratique des œuvres de charité nous engage à voir lus pauvres, et à être témoins de leurs misères. Or, cette vue est le remède le plus prompt et le plus sûr contre l'amour de nous-mêmes et les sensualités du siècle.
De là l'on apprend à l'occuper moins de sa personne, à retrancher les excès dans les ornements mondains et dans les repas, à souffrir dans les occasions, enfin à soutenir les austérités de la pénitence.
Troisième partie. Rien de plus efficace que les œuvres de la charité chrétienne pour défendre notre piété de la dissipation des affaires humaines. Une vie agissante est à craindre par la dissipation où elle jette; non pas néanmoins qu'elle soit pour cela condamnable. Il y a des soins dans la vie, et des soins humains, dont on est obligé de se charger; mais le moyen d'en éviter la dissipation et d'y entretenir sa piété, c'est d'y joindre les œuvres de charité.
Car ces œuvres de charité étant plus communément pratiquées avec une intention sainte et en vue de Dieu, elles inspirent la dévotion, elles la nourrissent, ou elles la rallument lorsqu'elle commence à s'éteindre.
Date eleemosynam, et omnia munda sunt vobis.
Donnez l'aumône, et vous serez entièrement purifiés; (Saint Luc, chap. XI, 41.)
Voilà, Mesdames, une grande promesse ; et pour la bien entendre , il est nécessaire de savoir en quoi consiste cette corruption du siècle que vous avez à craindre, et contre laquelle l'aumône vous servira de préservatif. Il faut examiner les causes les plus ordinaires d'où elle procède ; il faut voir les pernicieux effets dont elle est elle-même la source, et rechercher enfin les remèdes que vous y pouvez opposer. Or je ne puis mieux vous faire comprendre tout cela qu'en supposant un principe de saint Bernard, qui, dans la morale évangélique, est incontestable, et que je tire d'un de ses sermons. Il y a trois choses, dit ce Père, infiniment exposées dans le monde, et qu'il est d'une extrême difficulté d'y conserver: l'humilité, la chasteté , la piété : l'humilité au milieu des richesses du monde, la chasteté au milieu des délices du monde, et la piété dans l'embarras des affaires du monde : Periclitatur humilitas in divitiis, castitas in deliciis, pietas in negotiis. C'est-à-dire qu'il n'est presque pas possible d'avoir du bien , et d'être humble ; de vivre à son aise, et d'être chaste ; de vaquer aux affaires temporelles, et de ne pas oublier Dieu. Mais voici, Mesdames, l'excellent moyen que je viens vous enseigner pour vous garantir de ces trois écueils : c'est la pratique des œuvres de charité. Vous êtes dans des conditions opulentes, dans des conditions commodes, dans des conditions agissantes au dehors et chargées de soins : or je prétends qu'il n'est rien de plus efficace que les œuvres de la charité chrétienne, pour défendre votre humilité de l'orgueil des richesses, pour défendre votre pureté des
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attraits d'une vie sensuelle, et pour défendre votre piété de la dissipation des affaires humaines : trois points qui seront le partage de cet entretien et le sujet de votre attention.
PREMIÈRE PARTIE.
C'est une vérité, Mesdames, qui n'est que trop connue, et dont nous n'avons que trop d'exemples dans l'usage du monde : les richesses inspirent l'orgueil, et rien n'est plus rare qu'un homme humble dans l'opulence et modeste dans la fortune. Cet éclat qui environne un riche du siècle, cette pompe et cette magnificence qu'il étale aux yeux du public, ce crédit où il se voit, ce pouvoir de tout entreprendre et de tout faire, ces honneurs que lui rend le commun des autres hommes, ces respects, ces soumissions, et, si je l'ose dire, ces adorations : tout cela l'éblouit de telle sorte, qu'il ne se connaît plus lui-même, et qu'il s'évanouit dans ses vaines idées, se faisant un prétendu mérite de son abondance, se persuadant que tout lui est dû, ne voulant dépendre de personne, et voulant qu'on dépende de lui ; affectant une grandeur d'autant plus onéreuse à ceux que la nécessité y asservit, qu'elle n'est souvent bâtie que sur l'injustice, et que c'est le fruit de ses concussions et de ses usures. N'est-ce pas là ce que nous voyons tous les jours ; et quoiqu'on en murmure et qu'on en conçoive de l'indignation , tant de riches mondains au-dessus de tous les discours, et à couvert de tous les traits de l'envie, en sont-ils moins fiers, moins présomptueux, moins remplis d'eux-mêmes? Or je soutiens qu'un des correctifs les plus propres à réprimer ces sentiments et à rabattre cet orgueil, c'est l'obligation de l'aumône et des œuvres de charité, mûrement considérée et fidèlement accomplie. Ecoutez-en la preuve.
Car, en vertu de ce devoir indispensable, voici, pour l'instruction du riche et pour son humiliation, comment il doit raisonner : J'ai du bien ; mais dans le fond ce bien ne m'appartient pas, ou, s'il m'appartient, ce n'est qu'à des conditions que je ne me suis pas imposées moi-même, mais qui m'ont été imposées et ordonnées indépendamment de moi : marque évidente de ma sujétion. J'ai du bien ; mais Dieu en est le premier maître, le premier propriétaire, et je n'en suis proprement que l'économe et le dispensateur ; tellement que si j'en dispose, ce ne doit point être selon mon gré ni comme il me plaît, mais selon le gré de Dieu, et par les ordres de Dieu. J'ai du bien; mais j'en dois rendre compte, et un compte très-rigoureux; le jour viendra où je serai appelé devant le tribunal de Dieu, et où il me dira ce qui fut dit à ce fermier de l'Evangile : Redde rationem villicationis tuœ (1). Faites voir quelle a été votre administration , et comment vous vous en êtes acquitté : compte dont je ne pourrai me défendre, et qu'il faudra nécessairement subir. Enfin j'ai du bien ; mais tout ceci m'apprend que ce bien ne vient point de moi. Je n'ai rien que je n'aie reçu; or, si je l'ai reçu, pourquoi tant me glorifier, comme si je le tenais de moi-même, et que tout ce que je suis, je le fusse par moi-même : Quid habes, quodnon accepisti? si autem accepisti, quid gloriaris qvasi non acceperis(2)? Ainsi, dis-je, doit raisonner un riche ; et ainsi peut-il trouver dans ses richesses de quoi s'humilier.
Mais encore ce bien qui n'est pas à lui, ou qui n'est à lui que sous certaines conditions; ce bien qu'il n'a dans les mains que pour le dispenser et pour le partager ; ce bien dont il est comptable, et dont il aura à répondre ; ce bien qu'il a reçu, pour qui l'a-t-il reçu, et à quoi doit-il l'employer? C'est pour les pauvres que ce bien lui est confié, et c'est à la subsistance des pauvres que Dieu l'a destiné ; d'où il s'ensuit que le riche n'est pas riche pour lui-même , mais pour les pauvres ; c'est-à-dire qu'il n'est pas riche pour satisfaire son ambition, pour contenter sa cupidité, pour entretenir son luxe, pour s'élever, pour dominer; mais qu'il l'est pour subvenir aux besoins des pauvres, pour soulager les misères des pauvres, pour fournir le pain aux pauvres, et pour les nourrir. Voilà le dessein que la Providence s'est proposé, voilà les vues qu'elle a eues sur lui ; et par conséquent le bien qu'il possède, il ne le doit pas seulement regarder comme son bien, mais comme le bien du pauvre, puisqu'il en est redevable au pauvre. Oui, dit saint Ambroise parlant aux riches du siècle, et leur remontrant leur plus essentielle obligation en qualité de riches, surtout de riches chrétiens : ce que vous retenez hors votre nécessaire, c'est l'aliment du pauvre, c'est le vêtement du pauvre, c'est son fonds : Famelici parus est quem tu detines, nudi tunica. Il ne faut donc point tant faire parade de ces trésors d'iniquité que vous vous appropriez, de ces brillants équipages, de ces superbes édifices, de ces somptueux repas, de tout ce faste où vous vous montrez avec des airs si dédaigneux et si hautains. Car sous cette vaine splendeur et sous cette
1 Luc, XVI. — 2 1 Cor., XIV.
apparence trompeuse, savez-vous ce que vous êtes, et comment vous devez être considéré ? comme un tuteur qui, pour sa propre élévation et pour s'agrandir dans le monde, enlèverait le bien de son pupille, et laisserait cet innocent périr sans secours et sans appui ; comme un usurpateur qui, par violence et par voie de fait, se rendrait maître d'un héritage, et priverait le légitime héritier de toutes ses espérances et de ses justes prétentions. Pensées bien humiliantes, Mesdames, pour une multitude infinie de riches; mais pensées solides et vraies. Il n'y a rien dans ces comparaisons, quelque odieuses qu'elles paraissent, ni à diminuer, ni à corriger.
De là même, par une nouvelle conséquence que je tire toujours des mêmes principes , et que je vous applique spécialement, Mesdames, je conclus que, dans l'état opulent où Dieu vous a placées, vous êtes, à le bien prendre, les servantes des pauvres, puisque vous êtes destinées par l'ordre de Dieu à les assister dans leurs nécessités, à les secourir dans leurs infirmités, à les chercher pour cela et à les prévenir. Ames chrétiennes, vous ne vous offenserez point de cette qualité de servantes, et vous pardonnerez cette expression à mon zèle, dès que vous en comprendrez tout le sens. Etre servantes des pauvres, c'est être servantes de Jésus-Christ. Si Jésus-Christ en personne , sortant de son tabernacle, et rompant le voile qui le couvre, se présentait sensiblement à votre vue, quelle est celle qui ne tiendrait à honneur de le servir, qui n'aurait là-dessus les mêmes soins, les mêmes empressements que Marthe, qui ne s'emploierait avec joie aux mêmes offices, qui refuserait rien, et qui trouverait rien indigne d'elle et de son ministère? Or il est de la foi, Mesdames, et Jésus-Christ lui-même vous l'a déclaré, que tout ce que vous faites aux pauvres, c'est à lui que vous le faites : Quamdiu fecistis uni ex his fratribus meis minimis, mihi fecistis (1). Ce sont entre les hommes les plus petits selon le monde : Ex minimis ; mais tout petits, tout vils et tout méprisables qu'ils sont dans l'estime du monde, Jésus-Christ se les est associés, ou s'est associé à eux. Il les a établis auprès de vous comme ses substituts : Ex his fratribus meis minimis ; et par ma bouche il vous fait encore annoncer aujourd'hui qu'il compte tous les services que vous leur rendez, et qu'il les met au nombre de ceux qui lui sont rendus : Quamdiu uni fecistis, mihi fecistis. Vérité indubitable dans la religion ; vérité qui
1 Matth., XXV, 40.
s'étend jusqu'à nos souverains mêmes et à nos rois ; et ne les voyons-nous pas, dans cet esprit, abaisser devant les pauvres cette majesté redoutable sous qui tremblent tant de peuples, et qui fait plier les plus fières nations? Ne les voyons-nous pas laver eux-mêmes les pieds des pauvres; oubliant alors que ce sont des sujets, et les derniers de leurs sujets, pour reconnaître que ce sont les images vivantes du premier de tous les Maîtres ? Quamdiu fecistis uni ex his fratribus meis minimis, mihi fecistis.
C'est ainsi, Mesdames, que vous ne rougirez point d'être appelées servantes des pauvres, c'est ainsi que vous vous en ferez gloire ; mais du reste, dans cette gloire même qui vous en reviendra selon Dieu et devant Dieu, vous trouverez un remède bien efficace contre ces enflures du cœur si ordinaires dans les conditions opulentes, et un contre-poids bien puissant contre ces hauteurs que la possession des richesses ne manque guère d'inspirer. Eussiez-vous tous les trésors de la terre, vous serez humbles : pourquoi? parce que les regardant avec les yeux de la foi, et voulant en faire un usage tel que la Providence l'a réglé, vous vous souviendrez que ces trésors sont pour vous des engagements à vous intéresser en faveur des pauvres, à les connaître et à communiquer avec eux; à vous charger de leur entretien, de leurs dettes, de leurs affaires ; à leur ménager des fonds, à leur procurer du travail, à leur tenir lieu de tutrices et de mères ; disons mieux , et ne craignons point de reprendre un terme qui relève votre charité, bien loin de la dégrader; à leur tenir lieu de servantes en Jésus-Christ. Sous ces dehors rebutants qui les exposent, parmi le monde profane, à de si injustes mépris, vous les respecterez et vous les honorerez. Autant de services qu'ils recevront de vous seront autant d'exercices d'une humilité toute religieuse, autant de traits d'une sainte ressemblance avec Jésus-Christ anéanti, autant de degrés que vous acquerrez d'une des vertus fondamentales du christianisme , et autant d'exemples que vous en donnerez.
Voilà quelle fut, dans toute la grandeur royale, l'humilité d'un saint Louis ; quelle fut l'humilité des deux Elisabeth, l'une reine de Hongrie, et l'autre reine de Portugal; quelle fut l'humilité de tant d'illustres princesses, de tant de pieuses veuves, de tant de vierges dévouées à la miséricorde. Elles ont été dans des rangs distingués, et dans ces hauts rangs elles ont eu de grands domaines, de grands héritages,
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de grands biens ; mais jamais les vit-on s'en prévaloir? Au milieu de cette affluence, vous savez, Seigneur, de quoi elles s'estimaient heureuses, de quoi elles s'applaudissaient dans le secret de leur âme, de quoi elles vous bénissaient : c'est, mon Dieu, d'avoir été choisies comme les ministres de votre providence pour le soulagement des pauvres. Vous savez de quels bas sentiments d'elles-mêmes elles étaient pénétrées, lorsque, entrant dans les hôpitaux, dans les prisons, dans les cachots les plus obscurs , elles vous adoraient en esprit, et embrassaient les genoux de ces malheureux -vers qui il vous avait plu de les envoyer. Quoi qu'il en soit, Mesdames, un des plus assurés préservatifs pour sauver l'humilité chrétienne des atteintes de l'orgueil parmi les richesses temporelles, ce sont les œuvres de charité : Periclitatur humilitas in divitiis ; et je vais de plus vous montrer que c'est un des plus sûrs moyens pour sauver l'innocence et la pureté du cœur des amorces d'une vie sensuelle : Castitas in deliciis. C'est la seconde partie.
DEUXIÈME PARTIE.
Il est certain, Mesdames, et la foi, la raison ne nous permettent pas d'en douter, que l'innocence et la pureté du cœur n'a point de plus grand ennemi dans le monde que ce qui s'appelle une vie molle et voluptueuse. Sans parler de ces voluptés grossières et criminelles qui, d'elles-mêmes, sont condamnées par la loi de Dieu, je dis que celles qui passent même pour indifférentes, et que notre amour-propre prétend avoir droit de rechercher comme honnêtes et permises, ne laissent pas d'avoir une opposition spéciale avec cette, pureté de corps et l’esprit dont le christianisme fait profession. C'est pour cela que saint Paul, qui jugeait des choses dans l'exactitude des maximes évangéliques, parlant des veuves chrétiennes, disait sans hésiter que celle qui veut vivre à son aise et dans les délices, quoiqu'elle ait l'extérieur et les apparences d'une personne vivante, est déjà morte selon l'âme, et doit être réputée telle : Nam quœ in deliciis est, vivens mortua est (1). Pourquoi? parce qu'il n'est pas moralement possible, répond saint Chrysostome, qu'aimant son corps jusqu'à la délicatesse, elle maintienne son esprit dans cette disposition de sévérité qui est le rempart et le soutien nécessaire de la continence. Car qu'est-ce que la continence, sinon ce pouvoir absolu, cet empire qu'une sainte sévérité nous fait prendre sur nos sens
1 Tim., V, 6.
pour les gouverner, pour les réprimer, pour arrêter toutes leurs révoltes, et pour les soumettre à la loi de Dieu, en les soumettant à la raison ?
Etrange misère de l'homme affaibli par le péché ! Avant son péché, il pouvait mener une vie délicieuse, il pouvait sans péril goûter les fruits de la terre, et en accorder à ses sens toutes les douceurs : mais depuis le péché, il n'y a plus que la pénitence, et qu'une pénitence austère qui lui convienne, parce qu'il n'y a plus que cette austérité qui puisse le contenir dans le devoir, et l'empêcher de se corrompre. Cependant, Mesdames, vous n'ignorez pas à quoi nous porte l'esprit du monde : à flatter nos corps, à leur donner tout ce qu'ils demandent, à leur procurer toutes les commodités, à ne les gêner et à ne les mortifier en rien, à les entretenir dans un embonpoint qui dégénère en sensualité, et communément en impureté. Vie des sens, vie épicurienne ; vie que les sages même du paganisme ont réprouvée : jugez si jamais elle peut se concilier avec une religion pure et sans tache comme la nôtre. Faut-il donc s'étonner que le dérèglement des mœurs soit si général, que la contagion gagne si vite, et qu'elle se répande si loin? Ce qui m'étonnerait plus mille fois , et ce que je traiterais de prodige, c'est qu'une chair ainsi nourrie, ainsi ménagée, ainsi idolâtrée, pût demeurer chaste, et qu'elle fût insensible aux pointes de la passion.
Or quel est, Mesdames, le moyen que la Providence vous fournit pour vous préserver d'un danger si ordinaire et presque inévitable au milieu du monde, surtout au milieu de ce monde perverti, de ce grand monde où vous vivez? C'est la pratique des œuvres de charité et de miséricorde. C'est, dis-je, de vous employer pour les pauvres, de les appeler auprès de vous ou d'aller vous-mêmes à eux, d'entrer dans la connaissance et dans le détail de toutes les extrémités où ils sont réduits, de les interroger là-dessus, de leur donner tout le temps de s'expliquer, et de les écouter avec attention, de ne vous contenter pas de ce qu'ils vous disent, ou de ce qu'on vous en dit, mais de vous transporter sur les lieux, et de vous rendre témoins des choses; de voir comme ils sont logés, comme ils sont couchés, comme ils sont vêtus, de quel pain ils usent, et à quelle disette ils sont continuellement exposés. Je prétends, et vous l'éprouverez, que rien n'est plus capable de vous détacher de vous-mêmes, de vous inspirer l'esprit de mortification, de vous
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accoutumer aux exercices d'une vie pénitente, de vous faire néglige? tous ces ajustements, toutes ces propretés, toutes ces superfluités, dont vous avez peut-être trop de fois cherché ou à parer votre corps, ou à satisfaire ses appétits ; par conséquent, que rien ne doit, plus vous garantir de cet aiguillon de la chair que saint Paul ressentait lui-même, et qui lui taisait former tant de voeux , verser tant de pleurs, pousser tant de soupirs, pratiquer tant de jeûnes, captiver ses sens, et châtier son corps avec tant de rigueur, craignant que cet ennemi domestique n'eût l'avantage sur lui, et qu'il ne le précipitât dans l'abîme : Datus est mihi stimulus carnis meœ qui me colaphizet : propter quod ter Dominum rogavi (1)... Castigo corpus meum, et in servitutem redigo, ne cum aliis prœdicaverini, ipse reprobus efficiar (2). Reprenons tout ceci, et comprenez-en la vérité par la simple exposition que j'en vais faire.
De là, en effet, Mesdames, de cette vue que vous aurez de tant d'objets de douleur et de compassion, vous apprendrez à vous occuper moins de vos personnes, et à rechercher moins les plaisirs du siècle. Il est impossible d'avoir devant les yeux de tels spectacles, et de ne penser alors qu'à se bien traiter, qu'à se divertir et à se réjouir. Il faudrait avoir pour cela éteint dans son cœur tout sentiment de religion, et même tout sentiment d'humanité. La triste image que forment dans l'esprit toutes ces misères y demeure profondément imprimée : on la remporte avec soi ; et, par un effet très-naturel, on ne trouve presque plus de goût à rien. Heureuse préparation à la grâce, qui survient dans une âme, et qui souvent achève ainsi de la déprendre absolument des vains attraits du monde et de tous les attachements sensuels qui servaient à l'amollir !
De là vous apprendrez à retrancher ces excès dans les ornements précieux, dans les repas somptueux, dans les mets exquis et délicieux, qui contribuaient à exciter le feu de la cupidité, et qui l'entretenaient. Vous aurez honte de vous voir si abondamment pourvues de tout, tandis que les pauvres n'ont pas le nécessaire. Urie, mari de Bethsabée, ne voulut point entrer dans sa maison, ni reposer autrement <pie sur la terre : parce, dit-il, que l'arche de Dieu, que toute l'armée d'Israël, que mon général et tous mes compagnons n'habitent présentement que sous des tentes. Voilà ce que vous vous direz à vous-mêmes : Quelle différence y a-t-il donc entre ces pauvres et moi ?
1 2 Cor., XII, 7. — 2 1 Cor., IX, 27.
ne sont-ce pas les enfants de Dieu comme moi ? ne sont-ce pas ses créatures ? Cette réflexion vous touchera : elle en a touché bien d'autres, et leur a fait faire des sacrifices qui maintenant vous paraîtraient au-dessus de vos forces, si je vous les proposais ; mais qui, tout généreux qu'ils sont, vous deviendraient faciles, si vous aviez considéré de près la déplorable situation de cette multitude d'hommes, de femmes, de filles que la faim dévore, et dont la vie est moins une vie qu'une mort lente et accablante.
De là vous apprendrez à souffrir : je dis, Mesdames, à souffrir en mille occasions, que vous n'éviterez jamais quoi que vous fassiez, et où il vous serait si important de savoir sanctifier vos peines, et en profiter. Car prenez telles mesures qu'il vous plaira, c'est un arrêt du ciel, et un arrêt irrévocable, que nous devons tous avoir en ce inonde nos afflictions et nos adversités : si ce n'est pas l'une, ce sera l'autre. Il n'est donc point question de vouloir s'en exempter, puisque nous n'y pouvons réussir. Il faudrait seulement se les rendre utiles et salutaires ; il faudrait, en les acceptant, se conformer aux desseins de Dieu, qui veut que ces amertumes de la vie nous servent de préservatif contre le penchant et les inclinations vicieuses de la nature corrompue. Mais c'est à quoi nous ne pouvons consentir. On se soulève, on résiste, on repousse autant que l'on peut la main du Seigneur; et si l'on est trop faible pour en arrêter les coups, du moins on s'aigrit, comme Pharaon, on s'emporte, on se plaint. Or rien ne fera plus tôt cesser toutes vos aigreurs et toutes vos plaintes, que les souffrances des pauvres. Dès que vous en rappellerez le souvenir, par la comparaison de leurs maux et des vôtres, vous verrez que Dieu vous épargne bien encore ; vous vous reprocherez votre sensibilité extrême, vous vous encouragerez, vous vous fortifierez, et peu à peu vous vous élèverez au-dessus de cette mollesse qui vous abattait, et dont les suites sont si dangereuses et si funestes.
De là même vous apprendrez enfin à soutenir les pratiques de la pénitence. On n'en a que trop d'horreur, et l'on ne se livre que trop là-dessus à ses répugnances naturelles : mais pour les surmonter, ce sera assez d'un regard sur ces pauvres, vers qui votre charité vous conduira. Vous vous demanderez à vous-mêmes en quoi ils ont plus péché que vous, ce qu'ils ont fait, et par où ils se sont attirés tous les fléaux dont le ciel les a affligés. Après avoir
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opposé de la sorte péché à péché, vous opposerez pénitence à pénitence. Vous rassemblerez tout ce que l'Eglise vous ordonne de plus rigoureux, tout ce qu'un confesseur prudent et ferme vous prescrit de plus pénible ; tout ce qu'intérieurement l'Esprit de Dieu vous inspire de plus sévère et de plus mortifiant : vous mettrez tout cela dans la balance du sanctuaire, et vous examinerez ce qu'il peut y avoir en tout cela qui égale les misères que vous avez vues, et que vous voyez tous les jours. Ah ! Mesdames, quel sujet de confusion pour vous ! quelle instruction ! et quand il s'agira d'une abstinence, d'un jeûne, d'une retraite, de quelque exercice que ce puisse être, si votre délicatesse en est blessée, si vos sens en sont troublés, si l'amour-propre vous suggère des prétextes qui semblent vous en dispenser, faudra-t-il à toutes les excuses et à tous les prétextes d'autre réponse que celle-ci : Sont-ce là les abstinences des pauvres, sont-ce là leurs jeûnes ? est-ce là leur solitude ? n'ont-ils rien de plus rude à porter, et est-ce là que se réduit leur pénitence? Vous connaîtrez ainsi combien celle qu'on vous demande est légère, et combien vous seriez inexcusables de ne vouloir pas vous y assujettir ; vous vous y soumettrez plus aisément, et vous ne chercherez point tant à la diminuer ni à l'adoucir : vous l'embrasserez avec confiance ; et parce que de prendre soin des pauvres, d'essuyer leurs chagrins, leurs mauvaises humeurs, leurs grossièretés, de vaincre les dégoûts et les soulèvements de cœur (pie peut causer l'accès de ces demeures infectées par la pauvreté et par tout ce qui l'accompagne, c'est déjà une des œuvres de la pénitence les plus laborieuses, vous n'en deviendrez que plus zélées pour ces devoirs de miséricorde, et que plus fidèles à les accomplir: tellement que la charité sera, tout ensemble, et le motif pour animer votre pénitence, et la matière pour l'exercer. Remède infaillible contre les passions et les désirs déréglés de la chair.
Travaillez, Mesdames, travaillez par toutes les voies qu'on vous présente, à vous maintenir dans cette pureté que l'Apôtre recommandait si fortement aux premiers fidèles. Tout prévenu que je suis de l'estime la plus sincère pour les personnes qui m'écoutent, j'ai cru ne devoir pas omettre dans cette assemblée un point de morale sur quoi le maître des nations s'est tant de fois expliqué, parlant à des saints, et dans la plus grande ferveur du christianisme. Que celui qui est pur devant Dieu se purifie toujours davantage : car ce Dieu de pureté ne se communique qu'aux âmes pures. Les anges mêmes à ses yeux ne sont pas exempts de toute tache : que sera-ce de nous, fragiles mortels, et sans une attention continuelle et de violents efforts, comment serons-nous en sûreté au milieu de tant de pièges qui nous environnent, et où nous pouvons nous perdre? Concluons par un troisième avantage des œuvres de la charité chrétienne, qui est de conserver l'esprit de piété parmi les soins du monde : Pietas in negotiis. C'est par où je finis.
TROISIÈME PARTIE.
Il est difficile d'allier ensemble l'esprit de piété et l'embarras des affaires du monde. Car la piété consiste dans les sentiments intérieurs d'une âme retirée en elle-même et occupée de Dieu ; mais les soins et les affaires du monde l'obligent à sortir de cette retraite, et, par mille mouvements inquiets et empressés qui la dissipent, lui font insensiblement oublier Dieu, et tourner toutes ses pensées vers la terre. C'est pourquoi saint Paul déclare que tout homme qui veut s'engager dans la milice de Dieu, c'est-à-dire se donner à Dieu, être à Dieu, goûter les choses de Dieu, ne doit point s'ingérer dans les intrigues et les intérêts du siècle : Nemo militans Deo implicat se negotiis sœcularibus (1). C'est pourquoi le saint auteur de l'imitation de Jésus-Christ, qui dut être un des hommes les plus versés et les plus consommés dans les mystères de la vie spirituelle et dévote, nous avertit sans cesse de n'entrer point trop dans les affaires humaines ; et que se proposant lui-même pour exemple, il reconnaît que jamais il ne s'est trouvé parmi le monde, qu'il n'en soit revenu plus imparfait qu'il n'était : Quoties inter homines fui, minor homo redii. C'est pourquoi les prêtres du Seigneur, les ministres de l'Eglise, les religieux vivent dans l'éloignement et la séparation du monde, ou du moins y doivent vivre autant que leur état le comporte et qu'il le demande, parce qu'ils sont consacrés par une vocation particulière au culte de Dieu, et appelés à un plus haut point de piété et de perfection.
Je ne veux pas néanmoins par là, Mesdames, vous porter à un renoncement entier; et ce n'est pas ma pensée qu'il soit de votre piété d'abandonner toutes les affaires attachées par la Providence à votre condition. Bien loin que ce fût une vraie piété, ce serait aller directement contre les vues du ciel ; et à parler en
1 2 Tim., II, 4.
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général, la piété est encore moins exposée dans une vie agissante, dans une vie de travail et d'affaires, quoique temporelles et toutes profanes, que dans une vie oisive, que dans la vie de la plupart des femmes du siècle, dont les journées se passent à ne rien faire. Car j'appelle ne rien faire, n'être occupé que de sa personne, n'être occupé que de ses parures, n'être occupé que de son jeu, n'être occupé que de visites inutiles, que de vaines conversations, que de lectures agréables : frivoles amusements, qui n'arrêtent point assez l'esprit pour le détourner de mille idées dangereuses ; au lieu que les affaires et l'attention qu'on leur donne ferment du moins la porte à tous ces objets, et à tous les sentiments, à tous les désirs criminels qu'ils ne manquent point d'inspirer.
Mais du reste, Mesdames, si l'un est encore plus à craindre que l'autre ; si l'esprit de piété peut encore moins se soutenir dans l'inutilité de vie et l'oisiveté que dans les affaires, il est toujours vrai qu'au milieu du bruit et du tumulte des affaires, il se relâche, il se ralentit, et souvent s'éteint tout à fait et s'amortit. Or, par où l'entretiendrez-vous, et par où le réveillerez-vous? Point de meilleur moyen que ces bonnes œuvres dont je parle, que les œuvres de charité et de miséricorde. Prenez garde : je ne viens pas, dans une morale outrée, condamner les soins ordinaires du monde, le soin d'une famille qu'il faut régler, le soin d'un bien qu'il faut administrer, le soin d'un héritage qu'il faut cultiver, le soin même d'un procès où l'on se trouve impliqué et où il faut nécessairement s'employer; cent autres de cette nature, dont on est chargé, et dont on ne peut raisonnablement se dispenser. Je m'en suis déjà expliqué, et, je le répète, ce n'est point là ce que je reprends, ni ce que je dois reprendre. Je dis plus, et j'avoue qu'il y a tels engagements, telles conjonctures, telles affaires, où ce serait plutôt un péché de négliger ces soins, que d'y vaquer. Mais cela posé, je vais plus avant ; et ce que je voudrais aussi vous faire comprendre, c'est que vous ne pouvez mieux sanctifier tous les soins où votre état vous applique, qu'en y joignant le soin des pauvres. Vous me répondrez que c'est ajouter affaires sur affaires, et par conséquent que c'est se livrer à de nouvelles distractions, en se chargeant de nouvelles occupations. Ah ! Mesdames, j'en conviens, c'est une nouvelle occupation, mais une occupation sainte et sanctifiante , seule capable de communiquer à toutes les autres ce caractère de sainteté qui lui est propre, et de réparer dans vos âmes les dommages que toutes les autres ont coutume d'y causer. Concevez ma pensée.
Quoique les affaires du monde puissent être rapportées à Dieu, il y a néanmoins bien d'autres vues que la vue de Dieu qui peuvent nous y attacher, et qui n'y attachent en effet que trop tout ce que nous entendons sous le terme d'hommes mondains ou de femmes mondaines : vues de fortune, vues d'honneur et de distinction , vues d'élévation et de grandeur, vues d'intérêt, d'une passion démesurée d'avoir et de posséder, vues d'établissement, de commodité, de plaisir; et parce que toutes ces vues sont conformes à celles de la nature, ou plutôt parce que ce sont les vues mêmes de la nature, et que le poids de la nature nous entraîne presque malgré nous, il n'est pas surprenant que ces vues terrestres et naturelles prévalent aux vues surnaturelles et divines, qu'elles remplissent l'étroite sphère de notre cœur, qu'elles nous fassent perdre l'idée de cette dernière fin où tout doit être référé, et d'où vient à nos actions toute leur sainteté. Mais, par une règle contraire, voici, Mesdames, quelle bénédiction particulière les œuvres de charité portent avec elles : ce n'est pas qu'elles occupent moins, mais c'est qu'elles occupent saintement. Et, en effet, comme ce sont des œuvres où les sentiments humains ne peuvent guère avoir de part, comme ce sont des œuvres par elles-mêmes mortifiantes, souvent très-obscures et très-humiliantes, il n'y a communément que Dieu qui nous y engage, que Dieu qui nous y attire, que Dieu qu'on s'y propose et qu'on y cherche. On les entreprend pour lui, on les pratique pour lui, on les soutient pour lui. Or, est-il rien de plus propre à nourrir la piété, que cette intention droite et toute divine?
Jugez-en par vous-mêmes, Mesdames, c'est à vous-mêmes que j'en puis appeler; et que dis-je, dont plusieurs d'entre vous n'aient une connaissance personnelle plus convaincante que tous les discours ? Qu'avez-vous senti dans le secret de l'âme, et qu'y sentez-vous, toutes les fois que la charité adresse vos pas vers les pauvres pour les visiter et les assister? Etes-vous jamais entrées dans un hôpital, dans une prison, que votre cœur ne se soit auparavant élevé à Dieu? Quelles réflexions vous y ont occupées, et quelles réflexions en avez-vous remportées? Quand donc votre piété commence à se refroidir, c'est là immanquablement que vous la rallumez; quand votre foi commence à s'affaiblir et à languir, c'est là immanquablement
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que vous la réveillez et que vous la fortifiez. Mais quel est l'aveuglement de je ne sais combien de femmes du monde ! quoiqu'elles soient du monde, et tout abîmées dans les soins du monde, elles sont néanmoins encore chrétiennes ; elles n'ont pas perdu certains principes qu'elles ont reçus de l'éducation ; elles ont de temps en temps des retours intérieurs, qui pourraient les remettre dans les voies d'une solide piété, s'ils étaient soutenus : elles y voudraient marcher; elles voudraient être plus recueillies et plus dévotes ; car c'est ainsi qu'elles le disent elles-mêmes dans les rencontres, et qu'elles le font entendre. C'est quelquefois un pur langage; je le sais : mais je dois aussi convenir qu'il y en a plusieurs qui là-dessus sont de bonne foi, et qui pensent en effet comme elles parlent. Elles gémissent du peu de goût qu'elles ont aux pratiques de la religion ; elles se plaignent de la sécheresse où elles se trouvent dans la prière ; elles souhaiteraient d'avoir plus de zèle pour leur salut, plus d'attention à cette grande affaire, et de se laisser moins distraire par les autres, qu'elles avouent n'être auprès de celle-là que des amusements et des bagatelles. Telles sont leurs dispositions ; mais parce qu'elles ne les secondent pas, ce sont des dispositions inutiles, et qui ne servent même qu'à leur condamnation ; car elles devraient donc prendre les moyens qu'on leur propose pour parvenir à ce qu'elles désirent. Or un de ces moyens, ce sont incontestablement les œuvres de la charité. Avec cela, elles se mettraient en état de goûter Dieu davantage. Une visite des pauvres, un office qu'elles leur rendraient, serait une suspension salutaire des inquiétudes et des soins du monde ; et Dieu prendrait ces moments pour leur parler au cœur, pour les rappeler à elles-mêmes, pour leur retracer dans l'esprit les vérités éternelles, et pour leur en imprimer tellement le souvenir, que toutes les autres idées ne pussent l'effacer. Leur dévotion se renouvellerait, leur religion se ranimerait, leur espérance deviendrait plus vive, et leur amour pour Dieu plus affectueux et plus ardent. Mais elles prétendent que tous ces changements se fassent dans elles, sans qu'il leur en coûte une seule démarche ; et jamais, à les en croire, elles n'ont assez le loisir pour satisfaire à ce que demandent les pauvres, en l'acquittant de ce qu'elles doivent au monde. Vain prétexte dont elles découvriront aisément l'illusion, dès qu'elles voudront bien se consulter et ne se point flatter. Il ne faut pour le détruire qu'elles-mêmes ; il ne faut que la connaissance qu'elles ont du plan de leur vie, qui pourrait être autrement réglé et mieux ordonné.
Vous, Mesdames, plus fidèles aux ordres de Dieu, et plus attentives aux nécessités des pauvres, vous savez vous partager entre eux et le monde. En accordant à l'un tout ce qu'il peut exiger de vous, vous trouvez encore de quoi donner aux autres ce qu'ils attendent de votre charité ; et c'est pour vous confirmer dans cette sainte dispensation et dans ce juste partage, que je conclus par ces paroles de l'Apôtre : Unusquisque prout destinavit in corde suo (1) ; Que chacune suive les heureux sentiments dont elle se sent prévenue en faveur des pauvres ; qu'elle reconnaisse comme une grâce de Dieu, et une de ses grâces les plus précieuses, l'inclination qui la porte à les secourir. Vos affaires temporelles n'en souffriront point ; Dieu en prendra soin lui-même, lorsque vous prendrez soin de ses enfants ; et il est assez riche pour vous rendre au centuple ce qu'il aura reçu de vous par leurs mains : Potens est autem Deus omnem gratiam abundare facere in vobis (2). Vous serez surprises en mille rencontres de voir les choses réussir au delà de vos espérances, et ce seront autant de bénédictions que Dieu répandra sur vous sans vous le faire connaître. Plus vous donnerez, plus vous aurez de quoi donner : Ut abundetis in omne opus bonum (3). Mais ce qu'il y a de plus essentiel, c'est que vous mettrez par là votre piété à couvert de ces relâchements si ordinaires dans la vie tumultueuse du monde. Ce sera une piété constante, parce que ce sera une piété entretenue, et sans cesse excitée par la charité ; tellement que la promesse du Prophète s'accomplira dans vous : Sicut scriptum est : Dispersit, dedit pauperibus ; justitia ejus manet in sœculum sœculi (4) En répandant vos aumônes, vous recueillerez des fruits de justice, et vous amasserez des trésors de sainteté : mais de quelle sainteté et de quelle justice? D'une justice inaltérable et invariable, d'une justice indépendante des occasions, et au-dessus de tous les événements, d'une justice qui vivra avec vous dans les siècles des siècles, et dont la récompense sera éternelle. Ainsi soit-il.
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Cor., IX, 7. — 2 Ibid. 8. — 3 Ibid. — 4 Ibid. 9.
EXHORTATION CHARITÉ II
EXHORTATION CHARITÉ II
DEUXIÈME EXHORTATION SUR LA CHARITÉ ENVERS LES PAUVRES.
ANALYSE.
Sujet. Le bon grain, c'est la parole de Dieu.
Ce bon grain, cette parole de Dieu se dispense encore à certains jours dans les assemblées de .charité, et dans les exhortations que les prédicateurs, figurés par le laboureur de l'Evangile, y font en faveur des pauvres. Mais d'où vient qu'on en retire si peu de fruit? c'est ce qu'il faut présentement examiner.
Division. Dans les différentes qualités de la bonne ou de la mauvaise terre où le grain est jeté, nous pourrons reconnaître les divers caractères des personnes qui assistent aux assemblées de charité et aux exhortations qu'on y fait; et de là nous apprendrons pourquoi les pauvres retirent si peu d'avantage de tant de discours. Point d'autre partage de cet entretien.
I Le laboureur alla semer son grain. Celait de bon grain; mais d'abord une partie de cette semence tomba près du chemin : les passants la foulèrent aux pieds, et les oiseaux la mangèrent. Qu'est-ce que ce grand chemin ouvert à tout le monde? Ce sont ces âmes volages et dissipées, qui apportent aux assemblées de charité un esprit distrait et sans arrêt. Tout ce qu'on leur dit en faveur des pauvres ne fait nulle impression sur leur cœur. Elles n'en profilent, ni pour la réformation de leur vie, ni pour le soulagement des pauvres.
A cette dissipation, que doivent-elles opposer? Le remède d'une sérieuse réflexion.
II. Une autre partie du grain tomba sur les pierres. Image de ces âmes dures que rien ne peut émouvoir. On a beau leur représenter les besoins des pauvres, elles y sont insensibles. S'agit-il d'elles-mêmes, elles sont délicates jusqu'à l'excès. S'agit-il d'autrui, elles n'y prennent aucune part.
Caractère de dureté, dont nous avons un exemple dans le mauvais riche, et que Dieu punit très-sévèrement.
III. Il y eut encore du grain qui tomba au milieu des épines. Ces épines, selon l'explication même de Jésus-Christ, ce sont les passions du siècle ; et ces passions, suivant la pensée du même Sauveur, se réduisent à trois espèces, savoir : l'inquiétude des soins temporels, la cupidité ou le désir empressé d'amasser les biens de la terre, et l'attachement aux plaisirs de la vie. Trois obstacles qui énervent toute la force de la parole de Dieu, trois sortes d'épines qui étouffent la charité dans les cœurs.
Sur cela trois avis : 1° Point de soin plus essentiel que celui de satisfaire aux devoirs de la charité; 2° la charité est récompensée par les trésors du ciel, et même par les biens de ce monde; 3° de tous les plaisirs, le plus doux doit être de soulager les affligés.
IV. Il y eut une bonne terre où le grain tomba et où il profita; et il y a des âmes où la parole de Dieu opère et produit des œuvres de charité, mais avec cette différence marquée dans la parabole de l'Evangile, qui est qu'elles rendent, les unes trente, les autres soixante, et d'autres cent pour un. C'est-à-dire que les unes se bornent précisément au précepte de l'aumône; que les autres ajoutent aux aumônes d'obligation des aumônes de subrogation, et que d'autres enfin vont jusqu'à une espèce de profusion.
Or, de quel nombre sommes-nous? c'est ce que nous devons sérieusement examiner devant Dieu, qui lui-même nous en fera rendre un compte très-exact.
Semen est verbum Dei.
Le bon grain, c'est la parole de Dieu. (Saint Luc, chap. VIII, 11.)
Dans l'engagement où je suis de contribuer par mon ministère à ce qui doit toujours être la fin de cette assemblée, je veux dire au soulagement des pauvres, j'ai cru, Mesdames, ne pouvoir rien faire de mieux que de m'attacher à l'Evangile de cette semaine ; j'y trouve un fonds d'instruction dont j'espère que vous serez édifiées, et qui m'a paru très-naturel pour vous inspirer le zèle de la charité envers ceux que vous devez considérer comme vos frères et comme les domestiques de la foi.
C'est la parabole du bon grain, dont Jésus-Christ s'est servi pour expliquer au peuple qui l'écoutait un des plus excellents mystères du royaume de Dieu, et une des vérités les plus solides de notre religion. Celui qui sème, disait ce Sauveur adorable, est sorti pour aller semer son grain : et une partie de cette semence est tombée le long du chemin, où les passants l'ont foulée aux pieds, et où les oiseaux du ciel l'ont enlevée. Une autre partie est tombée sur des pierres, où, manquant de suc et d'humidité, elle s'est tout à coup desséchée; une autre au milieu des épines, et les épines l'ont empêchée décroître; la dernière, dans une bonne terre : elle y a pris racine, elle y a germé, elle y a produit une ample moisson et rapporté au centuple. Or Jésus-Christ, parlant de la sorte, criait à haute voix : Que celui-là entende, qui .a des oreilles pour entendre : Qui habet mires audiendi, audiat. Expression dont usait communément ce divin Maître, venant de déclarer quelqu'une de ces maximes importantes qui demandaient un cœur docile et un esprit attentif pour les comprendre et pour en profiter.
Ouvrons donc, Mesdames, ouvrons nos cœurs, et recueillons toute l'attention de nos
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esprit?, pour bien entrer dans le sens de cette figure, et pour nous appliquer les salutaires enseignements qui y sont renfermés. Qu'est-ce que ce bon grain? Vous savez que, selon l'interprétation même de Jésus-Christ, c'est la parole de Dieu : Semen est verbum Dei. Et en effet, la parole de Dieu est une précieuse et divine semence, dont la vertu n'a point de bornes si nous ne l'arrêtons, et dont la fécondité est infinie lorsqu'elle trouve des âmes préparées à la recevoir, et à la laisser agir dans toute sa force. Mais cette semence, toute divine et toute précieuse qu'elle est, devient tous les jours dans le christianisme la plus infructueuse et la plus stérile : pourquoi ? parce qu'il y a bien peu de chrétiens où elle rencontre les dispositions nécessaires pour y opérer ces fruits merveilleux de grâces qui lui sont propres, et qui ont autrefois enrichi le champ de l'Eglise. Juste sujet des plaintes et de la douleur des ministres évangéliques ; désordres qu'ils ne cessent point de déplorer, et que nous pouvons regarder comme le principe de la corruption des mœurs du siècle. Je ne m'en tiens pas là néanmoins, Mesdames; cette morale est trop commune et trop vague : mais voici le point particulier qui vous concerne, et dont j'ai à vous entretenir. C'est un usage saintement établi, que chaque mois on emploie la parole de Dieu à exciter votre charité pour les pauvres. Vous assistez à nos exhortations, et cependant nous ne voyons pas que les aumônes augmentent, ni que les pauvres en soient plus secourus. D'où vient cela ? d'où vient, dis-je, que cette parole de charité qui vous est si souvent annoncée n'a pas dans la pratique toute l'efficace qu'elle peut avoir et qu'elle doit avoir? c'est ce que je veux examiner avec vous : je suivrai par ordre mon évangile. Dans les différentes qualités de la bonne et de la mauvaise terre où le grain est jeté, je vous représenterai les divers caractères des personnes qui s'assemblent ici avec une assiduité dont nous pourrions tout attendre, si l'expérience ne nous avait appris que les effets n'y répondent pas. De là vous connaîtrez quelle est la source du mal, c'est-à-dire pourquoi les pauvres retirent si peu d'avantage de tant de discours qu'on vous l'ait en leur faveur; et, par une bénédiction toute nouvelle que Dieu donnera à sa parole, j'ose espérer que vous travaillerez avec plus d'ardeur que jamais à soulager les misères publiques. Voilà, sans autre partage, tout mon dessein.
I. Le laboureur alla semer son grain. C'était de bon grain, c'était une semence capable de fournir au père de famille une abondante récolte, et de remplir ses greniers : mais d'abord une partie de cette semence tomba près du chemin ; les passants la foulèrent aux pieds, et les oiseaux du ciel la mangèrent. Qu'est-ce, Mesdames, que ce chemin ouvert à tout le monde ? Vous le voyez : ce sont ces âmes volages et dissipées, qui donnent à tout sans réflexion, et qui apportent à ces assemblées un esprit distrait et sans arrêt. Soit que cette dissipation leur soit naturelle, et qu'elles soient nées avec ce caractère de légèreté ; soit qu'il faille l'attribuer à une disposition et à une mauvaise habitude qu'elles aient contractées ; quoi que ce puisse être, elles ne s'intéressent guère aux bonnes œuvres dont on leur prêche l'obligation et l'indispensable nécessité. Je m'explique.
Elles viennent aux assemblées de charité ; elles entendent ce qu'on leur dit des besoins extrêmes des pauvres, elles en sont même touchées, ou elles le paraissent. Mais ces impressions passagères s'effacent bientôt. Dans un moment elles les ont reçues, et dans un moment elles les perdent. Le démon, ce lion rugissant qui tourne sans cesse autour de nous pour nous surprendre, leur enlève du cœur la sainte parole qu'elles devaient remporter avec elles, et dont elles devaient faire la matière de leurs méditations : Venit diabolis, et tollit verbum de corde eorum, ne credentes salvi fiant (1). Car il ne prévoit que trop, ce dangereux ennemi des âmes, quelles pourraient être, pour leur salut, les suites heureuses et les conséquences de cette parole bien repassée, bien considérée, bien appliquée. Il ne sait que trop qu'elle pourrait devenir ainsi le principe de leur conversion et de leur sanctification : Ne credentes salvi fiant.
En effet, si, lorsqu'elles ont entendu le ministre de l'Eglise, elles sortaient bien persuadées que c'est Dieu même qui leur a parlé, et qu'il ne leur reste plus que de mettre en pratique ce qu'on a pris soin de leur enseigner et de leur remontrer; si, comprenant un de leurs devoirs les plus essentiels, elles pensaient sérieusement à procurer aux pauvres toute l'assistance qu'elles sont en état de leur donner; si, respectant et envisageant Jésus-Christ dans la personne de ces pauvres, elles s'affectionnaient à les prévenir, à les chercher, à les visiter; si, non contentes d'une vue superficielle et d'une connaissance générale, elles entraient dans le détail de ce
1 Luc, III, 12.
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qu'ils ont à souffrir, et qu'elles se fissent une dévotion d'y remédier autant qu'il leur est possible, et de n'y rien épargner de tout ce que leurs facultés leur permettent : ab ! Mesdames, ce serait là le commencement d'un retour sincère et parfait à Dieu. Chaque pas qu'elles feraient pour les pauvres, serait compté par le père et le tuteur des pauvres. Dieu, mille fois plus libéral qu'elles ne peuvent l'être, répandrait sur elles ses grâces, à mesure qu'elles répandraient sur les membres de Jésus-Christ leurs largesses ; et avec ces grâces, de quels égarements ne reviendraient-elles pas ? quelles difficultés ne surmonteraient-elles pas? J'oserais alors répondre d'une réformation entière de leur vie ; et j'en aurais pour garants tant de promesses si expresses, si solennelles, et si souvent réitérées dans l'Ecriture ; j'en aurais pour garants tant de pécheurs qui n'ont point eu d'autre ressource, et qui, du plus profond abîme où ils étaient plongés, sont parvenus, avec le secours de l'aumône et parles pratiques d'une solide pénitence , à la plus sublime perfection. Or voilà à quoi elles ne font nulle attention, parce que l'esprit séducteur, cet esprit de ténèbres, les aveugle , et qu'il leur ôte toutes ces pensées si utiles pour elles, mais si contraires à ces entreprises : Et tollit verbum de corde eorum, ne credentes salvi fiant.
Je dis plus, Mesdames ; et sans que le démon s'en mêle ( car combien de choses lui imputons-nous que nous ne devons imputer qu'à nous-mêmes?), sans, dis-je, que le démon y ait part, le monde, par tous les objets qu'il leur présente et où elles se portent, les détourne des saints exercices de la charité chrétienne. Comme leur cœur est dans un perpétuel épanchement, et qu'il s'attache à tout ce qui leur frappe les yeux, ce qu'on leur a dit du triste état où sont réduits les pauvres, des maux qu'ils endurent et qu'ils auront encore à endurer, des soulagements qu'ils attendent, et qu'elles ne peuvent, sans crime, leur refuser ; tout cela s'échappe en un moment pour faire place à d'autres idées, à d'autres entretiens , à de vaines occupations et aux plus frivoles amusements. Ce qu'il y a de plus déplorable , c'est que, par l'habitude qu'elles se sont faite de ne rentrer jamais en elles-mêmes, et de mener une vie tout extérieure, elles n'en ont pas le moindre scrupule, et qu'elles ne se reprochent pas une fois devant Dieu cette dissipation. S'en accusent-elles au saint tribunal? mettent-elles au nombre de leurs péchés d'avoir par là rendu inutiles tant d'instructions, et par là même d'avoir si longtemps vécu dans l'indifférence à l'égard des pauvres? elles seraient étonnées qu'un confesseur leur fit sur cela quelque peine, et elles ne s'accommoderaient pas d'une morale qui leur paraîtrait si étroite, et peut-être si peu pensée.
Voilà, Mesdames , le premier abus que vous avez à corriger. Abus dont les pauvres se ressentent par le délaissement où ils se trouvent; car, après bien des assemblées, après bien des conférences et des exhortations , après que les prédicateurs ont mis en œuvre tout leur zèle et tout ce qu'ils ont reçu de talents, la charité demeure toujours également languissante, et chaque jour même elle se refroidit davantage. Si donc la Providence a conduit ici de ces femmes mondaines dont je viens de vous faire la peinture, je m'adresse à elles en concluant cet article, et voici ce que j'ai à leur dire. C'est d'opposer au désordre de leur dissipation le remède d'une sérieuse réflexion ; c'est de se persuader que cette assemblée n'est point une pure cérémonie, ni cette exhortation un simple discours, mais une instruction nécessaire , mais une instruction dont Dieu leur demandera compte, et sur laquelle il les jugera; c'est de s'examiner elles-mêmes là-dessus, et de s'examiner solidement, de voir comment elles ont jusqu'à présent satisfait au précepte de la charité envers les pauvres, de reconnaître leurs négligences passées, et de s'en confondre ; c'est de faire surtout cette recherche et cet examen dans le temps qu'elles consacrent à la prière : car, toutes dissipées qu'elles sont, elles ne laissent pas d'avoir des temps de prière ; et, par un assemblage assez étrange, plusieurs ont trouvé ou cru trouver le secret d'accorder ensemble Dieu et le monde. Mais en général, concevez bien, Mesdames, que ce que j'appelle ici dissipation, est la cause la plus universelle et la plus commune des dérèglements du siècle. Pourquoi voyons-nous tant de corruption dans le christianisme? pourquoi, dans les états même les plus chrétiens en apparence, est-on si peu chrétien ? et pourquoi parmi les personnes dévotes de profession, y a-t-il si peu de vraie dévotion ? Le Prophète nous l'apprend : Desolatione desolata est terra, quia nullus est qui recogitet corde (1) : Toute la terre est dans une affreuse désolation; tout est défiguré dans l'Eglise de Jésus-Christ ; quoiqu'elle subsiste toujours, et qu'elle soit toujours sainte et sans tache, tout y est renversé, parce qu'il n'y a plus de
1 Jerem., XII, 11.
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recueillement ni de retour du cœur sur soi-même. Ce n'est pas qu'il n'y ait encore certains dehors de piété; mais, sous ces dehors, il n'y a plus ou presque plus d'esprit intérieur. Ce sont des dehors spécieux ; on prononce des paroles, on récite des offices, on lit de bons livres, on fait même l'oraison ou l'on se flatte de la faire, on en sait toutes les méthodes ; mais, dans le fond, il n'y a rien là qui parte du cœur. C'est un cœur évaporé qui ne peut se renfermer un moment en lui-même ; un cœur qui se répand continuellement, et qui laisse évanouir tout ce que Dieu, ou ceux qui tiennent la place de Dieu, lui communiquent. Ainsi, Mesdames, voulez-vous être chrétiennes, ne sortez jamais hors de vous-mêmes. C'est là que vous trouverez Dieu ; car c'est dans le cœur que Dieu habite, et qu'il veut habiter. L'action est louable, elle nous est même ordonnée ; mais il faut que la méditation la précède, qu'elle l'accompagne, qu'elle l'anime : sans la méditation, elle ne peut longtemps se soutenir. Mais reprenons notre parabole et poursuivons la comparaison que j'ai commencée.
II Une autre partie du grain tomba sur des pierres. Quelle image, Mesdames, et quel caractère! des âmes dures comme des pierres, des âmes insensibles et que rien ne peut émouvoir, des âmes sans pitié, sans humanité. Que ne leur dit-on pas pour les toucher de compassion? On leur dit qu'il y a des pauvres accablés de maladies, qui ne peuvent s'aider eux-mêmes, parce que la faiblesse les tient misérablement étendus sur la paille, et qui périssent dans leur infirmité, parce qu'ils n'ont pas de quoi reprendre leurs forces, ni le travail dont ils liraient leur subsistance. On leur dit qu'il y a de pauvres pères et de pauvres mères chargés d'enfants, qu'ils voient presque mourir de faim entre leurs bras, et qu'ils sont contraints d'abandonner nus à toute la rigueur du froid, pour leur ménager un peu de pain. On leur dit qu'il y a de pauvres artisans sans emploi, de pauvres ouvriers sans ouvrage, et par conséquent sans nourriture et sans soutien. On leur dit qu'il y a de pauvres filles exposées aux derniers malheurs, et dont elles pourraient sauver la vertu, en leur fournissant de quoi conserver leur vie. On leur dit tout cela, et bien d'autres choses; mais elles écoutent tout tranquillement, et il semble que ce soient des fictions, des contes qu'on leur débite pour les amuser.
Que dis-je, et est-il donc possible qu'il y ait des âmes de cette trempe? Oui, Mesdames, il y en a; et malgré la sainteté de la foi chrétienne, on en voit dans le sein même de la religion qui, sur ce point, sont plus infidèles que les païens mêmes. Qu'il soit question de leurs personnes , que de soins ! que de ménagements ! que de précautions ! elles sont délicates jusqu'à la mollesse. Mais qu'il s'agisse des pauvres (oserai-je parler delà sorte?), elles vont jusqu'à une espèce de barbarie et de cruauté.
Que leur demande-t-on ? Ce qui leur coûterait peu, ce qui souvent ne leur coûterait rien, ce qui ne leur est nullement nécessaire, ce qui quelquefois leur est nuisible et toujours absolument inutile. Car il ne faudrait rien de plus pour subvenir à tant de calamités dont nous sommes témoins. Avec cela les pauvres vivraient, ou plutôt il n'y aurait plus de pauvres. Mais elles aiment mieux qu'il y en ait, et qu'il y en ait une si nombreuse multitude ; elles aiment mieux que tant de familles tombent en ruine et demeurent sans ressource ; elles aiment mieux les laisser languir, pâtir, se tourmenter et se désespérer dans leur indigence, que de se dessaisir de quoique ce soit,quelque vil et quelque superflu qu'il puisse être. Voilà ce que j'appelle dureté.
Combien une femme idolâtre de son corps, et tout occupée de ses ajustements et de ses parures pourrait-elle vêtir de pauvres qui font horreur sous l'affreuse figure où ils sont forcés de se montrer, si du moins elle voulait consacrer à cette œuvre de miséricorde, non pas tout ce qu'elle donne, mais quelque chose de ce qu'elle donne à sa vanité? Combien de pauvres nourrirait-on de l'excès de certaines tables, je dis de l'excès énorme et d'une prodigalité aussi scandaleuse qu'elle est visible ? Combien y aurait-il à retrancher de telles et telles dépenses pour un jeu , pour des spectacles , pour un train , pour un équipage, pour des ameublements , pour de pures curiosités ; et combien ce retranchement profiterait-il aux pauvres , et leur épargnerait-il de chagrins et de douleurs? Vous le pouvez mieux savoir que moi, Mesdames, et en vain descendrais-je à des, particularités dont vous êtes mieux instruites que je ne le suis, et que je ne le veux être. Soyez vous-mêmes vos juges, mais des juges équitables, mais des juges sévères pour vous et compatissants pour le prochain : vous connaîtrez aisément ce qu'il y a à faire; et si vous ne le faites pas, que répondrez-vous au témoignage de votre conscience, et comment vous défendrez-vous du juste reproche d'une dureté
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également condamnable , et devant Dieu et devant les hommes?
Caractère de dureté dont nous avons un exemple bien mémorable et bien terrible dans le mauvais riche. Il y avait à sa porte un pauvre, c'était Lazare. Ce pauvre était tout couvert d'ulcères, et non-seulement n'avait pas de quoi guérir ses plaies, mais de quoi manger. H ne demandait que les miettes qui tombaient de la table du riche; et qui croirait qu'un si faible secours lui put être refusé? L'Evangile néanmoins nous marque qu'il ne put même obtenir cette grâce, et qu'il mourut enfin de misère. Ah ! Mesdames , au seul récit d'une pareille dureté, je m'imagine que vos cœurs se soulèvent; et quand ensuite on vous représente ce riche impitoyable au milieu des flammes, brûlé d'une soif ardente, et priant en vain qu'on lui accorde une goutte d'eau pour rafraîchir sa langue, vous ne voyez rien dans son supplice qu'il n'ait mérité, et qui excède la grièveté de son crime; mais en souscrivant à son arrêt, n'est-ce pas souscrire à celui d'une infinité de riches dont le monde est rempli ? n'est-ce pas peut-être souscrire à celui de bien des personnes qui m'écoutent? Car, il faut l'avouer, on trouve partout, mais spécialement dans les conditions riches et opulentes du siècle, de ces âmes de bronze que rien n'amollit. Les cris des pauvres frappent leurs oreilles, mais ils ne peuvent pénétrer dans leurs cœurs. On ne le comprend pas, on ne se le persuaderait pas si l'on n'en était témoin : on en est indigné, et l'on ne peut s'en taire; on en parle hautement, mais ce sont des paroles qu'elles laissent passer. Ce qui met le comble à leur dureté, c'est que ces misérables dont elles tiennent si peu de compte ne sont quelquefois devenus pauvres que pour elles, que dans leurs maisons et à leur service. Ce sont de pauvres domestiques; ce sont de pauvres manœuvres, ce sont de pauvres marchands à qui elles doivent, et qu'elles n'ont jamais payés qu'en promesses; différant toujours, éludant toujours les instances qu'on leur fait, et se rendant tout à la fois coupables d'un double attentat, l'un contre la charité, et l'autre contre la plus étroite justice. Or, si la naissance , si le rang, si l'autorité les met présentement à couvert de tout, qui pourra les garantir de la formidable menace du Saint-Esprit ? L'avez-vous jamais entendue, Mesdames? c'est une grande matière à vos réflexions : Cor durum habebit male in novissimo (1). La mort viendra , et c'est alors que les
1 Eccli., III. 27.
cœurs durs porteront la peine qui leur est due. Autant qu'ils se seront endurcis aux malheurs des pauvres, autant Dieu les laissera-t-il s'endurcir à leur propre malheur. Car voilà souvent ce qui leur arrive par une malédiction particulière du ciel. Nul sentiment de piété, à cette heure où toute la piété de l'âme chrétienne doit se réveiller. On dirait que c'est un abandonnement entier de Dieu, qui, dès cette vie, les réprouve. Mais sans qu'il les réprouve dès cette vie, à quelle réprobation les destine-t-il dans l'autre ? Je vais trop loin , Mesdames, et il semble que dans une assemblée comme celle-ci je ne devrais promettre que des récompenses. Mais entre les âmes charitables qui la composent, et dont je ne puis assez louer le zèle, il peut s'en trouver à qui la menace que je vous fais entendre soit nécessaire. Dieu le sait, et il les connaît. Puissent-elles se bien connaître elles-mêmes ! Cependant, aux deux caractères que je vous ai tracés, ajoutons-en un troisième.
III. Il y eut encore du grain qui tomba au milieu des épines. Ne cherchons point, Mesdames, d'autre explication que celle même du Sauveur du monde : ces épines, ce sont les passions du siècle; passions aveugles et turbulentes, qui troublent une âme, qui l'agitent de telle sorte, qu'elles étouffent toute la divine semence, et qu'elles émoussent tous les traits de la parole de Dieu. Or, selon la pensée de Jésus-Christ, ces passions se réduisent surtout à trois espèces ; l'inquiétude des soins temporels, la cupidité ou le désir empressé d'amasser les biens delà terre, et l'attachement aux plaisirs de la vie : trois obstacles qui énervent toute la force de la parole de Dieu ; trois sortes d'épines qui éteignent la charité dans les cœurs. C'est ce que l'expérience nous fait voir sensiblement; c'est ce que vous avez reconnu vous-mêmes en mille occasions, ou ce qu'il ne tenait qu'à vous de reconnaître.
Car comment vient-on à ces assemblées de charité, et qu'y apporte-t-on ? On y vient avec un esprit tout rempli des affaires du monde, dont on est uniquement occupé, et dont on se plaint même d'être accablé ; on les apporte toutes avec soi, et l'on s'en laisse tellement obséder, qu'on est incapable d'aucune autre réflexion. Nous parlons pour l'intérêt des pauvres, nous exposons leurs pressantes nécessités, nous élevons la voix, nous conjurons, nous exhortons ; mais s'attache-t-on à nous suivre ? Au lieu de prendre avec nous des mesures pour les pauvres, on en prend intérieurement avec
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soi-même : et pour qui? pour soi-même. Dans un silence profond, il paraît qu'on s'applique à nos instructions : mais l'esprit est bien loin de nous ; il s'entretient d'un projet qu'on a formé, d'une entreprise où l'on s'est engagé, d'un ménage qu'on a à conduire, de toutes les choses humaines qui touchent personnellement , et sur quoi l'on doit veiller. Encore si l'on se bornait à ses affaires propres , qui sont de l'ordre de Dieu ; mais, par je ne sais quelle démangeaison de se mêler de tout, on s'ingère en mille intérêts et en mille intrigues qui regardent celui-ci ou celle-là, sans que de soi-même on ait rien à y voir, ni rien à y prétendre. Encore si l'on s'en tenait aux devoirs de son état ; mais, par une envie démesurée de décider, de dominer, de se rendre important et nécessaire, on se livre à tout ce qui se présente, souvent même à ce qui ne se présente pas , et où l'on n'est point appelé. Après cela, l'on s'excuse du soin des pauvres, et l'on n'a pas , dit-on, le loisir d'y vaquer. On ne l'a pas, j'en conviens ; mais pourquoi ne l'a-t-on pas? Parce qu'on ne veut pas l'avoir; parce qu'on se surcharge volontairement d'occupations inutiles ; parce qu'on dérobe aux pauvres le temps qu'on leur doit, pour le prodiguer ailleurs où on ne le doit pas, et pour en faire un usage criminel, dès qu'il leur est si préjudiciable. Voilà ce qu'on n'a jamais bien compris et ce que jamais on ne comprendra, tant qu'on ne nous écoutera point d'un sens plus rassis, et avec plus de tranquillité.
Car comment vient-on à ces assemblées de charité, et qu'y apporte-t-on ? On y vient avec un cœur possédé de l'amour des biens périssables, et l'on y apporte une insatiable convoitise ; ce ne sont que désirs ardents et sans régie, que vues secrètes de gagner, d'accumuler, de s'enrichir. De là, on n'entend guère volontiers parler de l'aumône , et l'on n'est guère disposé à seconder les bonnes intentions du prédicateur sur cette matière. Si des personnes zélées, sages et fidèles, après avoir parcouru dans un quartier tout ce qu'il y a de pauvres maisons, disons mieux, de pauvres cabanes et de tristes réduits où l'indigence demeure cachée, rapportent exactement ce qu'elles ont vu, et témoignent sur cela leurs sentiments, on se figure qu'elles exagèrent, et l'on se met en garde contre leurs sollicitations ; on voudrait pouvoir s'absenter de toutes ces conférences, et telle y assiste par respect humain, et parce qu'elle y est invitée, qui souhaiterait d'avoir des prétextes pour n'y paraître jamais : pourquoi ? C'est qu'elle n'aime pas à donner, et qu'elle ne peut néanmoins honnêtement s'en défendre; c'est qu'elle regrette tout ce qui sort de ses mains, et qu'elle serait charmée de l'y retenir et d'en grossir ses épargnes ; c'est qu'elle regarde ce qu'on lui demande comme une contribution onéreuse , comme un impôt, comme une taxe ; c'est que, prenant ici place parmi les autres, elle a beaucoup moins en vue d'y répandre les dons de sa charité, que de garder certaines bienséances, et de sauver du reste tout ce que l'honneur lui permettra de ménager.
Enfin, comment vient-on à ces assemblées de charité, et qu'y apporte-t-on ? On y vient avec une âme toute sensuelle, et l'on y apporte toutes les dispositions d'une mondanité voluptueuse : je ne dis pas voluptueuse jusqu'aux excès grossiers ; mais voluptueuse dans l'attachement aux aises et aux commodités de la vie, aux plaisirs du siècle et à ses divertissements, mais voluptueuse dans la recherche de ce qui peut causer de la joie, de ce qui peut faire passer le temps sans ennui et avec agrément; mais voluptueuse dans la bonne chère, dans les visites, dans les conversations, dans les promenades. Accoutumé à n'avoir dans l'esprit que des idées qui réjouissent, à n'entendre que des entretiens qui plaisent, on se dégoûte d'abord de ces discours, où il n'est question que de pauvreté, que d'adversités, que de souffrances : ce sont des sujets trop sérieux, ce sont des images qui attristent ; on en craint les impressions, et l'on ne cherche qu'à les effacer promptement de son souvenir.
Or sur tout cela, Mesdames, voici trois avis que je vous prie de n'oublier jamais. Sont-ce les soins temporels qui vous inquiètent et qui vous détournent? Je prétends qu'il n'y en a point de plus indispensables pour vous, que celui de satisfaire à l'un des commandements de Dieu les plus formels et les plus exprès, qui est de fournir à Jésus-Christ même dans ses frères, dans ses membres, dans son corps mystique, ce qui lui manque. D'où je tire, et vous devez tirer avec moi cette première règle, que si le soin des pauvres ne peut compatir avec les autres soins, il faut qu'une femme chrétienne retranche des autres soins tout ce qu'il y a d'excessif, tout ce qu'il y a de moins nécessaire et de moins utile, tout ce qu'il y a d'étranger à sa condition et d'accessoire, afin de ne pas abandonner le soin des pauvres. Prenez cette mesure, et, selon ce principe, arrangez toutes les occupations de votre vie, vous
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trouverez pour les pauvres tout le temps qui leur convient. Sont-ce les biens de la terre et des vues d'intérêt qui vous resserrent à l'égard des pauvres? Là-dessus je vous dis deux choses, fondées l'une et l'autre sur la parole du Saint-Esprit : premièrement, qu'il y a dans le ciel des trésors infinis et mille fois plus précieux promis aux âmes secourables, comme leur récompense éternelle ; et qu'en ce sens, donner aux pauvres, c'est acquérir, c'est s'assurer un profit immense et un fonds inépuisable de richesses : secondement, que rien, même par rapport aux affaires présentes et à leur succès, n'attire plus de bénédiction que l'aumône ; et que souvent Dieu, dès ce monde, rend au double ce qu'il a reçu par le ministère des pauvres. Sont-ce les plaisirs du siècle qui vous touchent et qui vous attachent? Hé! Mesdames, est-il pour des âmes bien nées un plaisir plus doux que de consoler des affligés, que d'essuyer leurs larmes, que de leur rendre le calme, la paix, la santé, la vie ; que d'être, après Dieu, leur espérance, leur refuge, leur bonheur ? Servez ici de témoins, vous qui l'avez goûté ce plaisir si pur, ce plaisir si digne d'un cœur chrétien ; dites-nous ce que vous avez senti, lorsque, entrant dans de pauvres retraites, et y paraissant l'aumône à la main, vous avez vu la sérénité se répandre sur tous les visages ; que vous avez vu pères, mères, enfants, rassemblés autour de vous, vous accueillir comme des anges envoyés du ciel ; que vous avez vu des malades reprendre leurs forces, et revoir le jour qu'ils semblaient avoir déjà perdu. En arrêtant le cours de tant de pleurs qu'arrachaient la tristesse et les douleurs les plus amères, avez-vous pu retenir les vôtres, qu'une onction toute sainte et toute divine faisait couler? C'est à vous à nous l'apprendre ; et qui ne vous en croira pas n'a, pour se convaincre, qu'à se mettre en état d'en faire la même épreuve que vous. Achevons.