Œuvres complètes (page 58)

Louis Bourdaloue · Doctrine

Texte français, domaine public · Source : bibliotheque-monastique.ch — Œuvres complètes de Bourdaloue, 4 volumes · 88 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

1 Rom., VI, 4.— 2 2 Tim., II, 11.

551

j'ai besoin, pour vous et pour moi, des lumières du Saint-Esprit, et je les demande par l'intercession de la mère de Dieu, en lui disant : Ave, Maria.

Quand saint Paul parlait aux chrétiens de l'obligation que nous avons tous de porter , même dès cette vie , l'image de l'homme céleste , il s'expliquait trop clairement pour ne pas convenir d'abord que par cet homme céleste , il entendait Jésus-Christ ressuscité. Car voici comment il raisonne dans cet admirable chapitre de la première Epître aux Corinthiens , où, après avoir établi la résurrection du Fils de Dieu, comme le fondement de toute la morale du christianisme , il en tire cette conséquence, que je vous prie de bien comprendre , parce qu'elle va faire tout le sujet de ce discours. Nous reconnaissons, dit-il, deux hommes bien différents et bien opposés, mais qui sont néanmoins les deux principes de notre origine : le premier est Adam, qui fut formé de la terre, et qui, par cette raison , mais plus encore par le désordre de son péché, mérite d'être appelé l'homme terrestre : Primus homo de terra terrenus (1); et le second est Jésus-Christ, cet homme descendu du ciel, qui dans tous les mystères de sa vie, mais surtout dans sa sainte résurrection , a paru parfaitement ce qu'il était, c'est-à-dire un homme céleste et divin : Secundus homo de cœlo cœlestis (2). Tel qu'a été l'homme terrestre, qui est Adam, tels sont parmi nous ceux qui, menant une vie sensuelle et animale, bornent leurs désirs à la terre, et n'ont de vue que pour la terre : Qualis terrenus, tales et terreni (3) et tel qu'a été l'homme céleste, qui est Jésus-Christ, tels sont ces chrétiens qui, par la pureté de leurs mœurs, se conformant à son exemple et imitant sa sainteté, semblent déjà participer à sa gloire : Et qualis cœlestis , tales et cœlestes (4). C'est pourquoi, mes Frères, conclut l'Apôtre, comme nous avons été assez malheureux pour porter l'image de l'homme terrestre et pécheur, efforçons-nous maintenant de porter l'image de l'homme céleste et glorieux : Igitur sicut portavimus imaginem terreni, portemus et imaginem cœlestis (5). Or voilà, mes chers auditeurs, ce que fait excellemment une vierge chrétienne qui quitte le monde, et qui se consacre à Dieu par les vœux de la religion. Car pour vous en convaincre sensiblement, et pour vous donner une idée juste de la profession religieuse , en

4 Ibid. — 5 Ibid., 49.

la comparant avec la résurrection du Fils de Dieu, voici mon dessein. Je trouve deux choses singulièrement remarquables dans l'état de Jésus-Christ ressuscité (j'entends de Jésus-Christ ressuscité avant qu'il montât au ciel, et pendant les quarante jours qu'il demeura sur la terre) : l'une par rapport à son corps, l'autre par rapport à son âme bienheureuse. L'une qui consiste en ce que le corps de Jésus-Christ, par une vertu merveilleuse de sa résurrection, quoique toujours matériel dans sa substance et en lui-même, devint tout spirituel dans les divines qualités qu'il acquit en ressuscitant : l'autre, qui consiste en ce que Jésus-Christ, après sa résurrection, demeura tellement sur la terre, qu'il y fut désormais séparé du commerce des hommes, n'ayant même avec ses disciples que quelques entretiens courts et passagers, selon qu'il le jugeait nécessaire pour les affermir dans la foi; et du reste n'étant occupé que du ciel, et ne voulant plus avoir de conversation que dans le ciel. Deux choses qui font de Jésus-Christ ressuscité un parfait modèle de l'état religieux. Car c'est ainsi, ma très-chère Sœur, que, par le vœu de chasteté, vous allez présenter votre corps à Dieu comme une hostie vivante, sainte et agréable à ses yeux. Or, dans la doctrine de saint Paul, votre corps consacré de la sorte et immolé à Dieu va devenir un corps tout spirituel par la grâce de votre vocation, comme l'était celui du Sauveur par la gloire de sa résurrection. Par le vœu de clôture, vous allez, à l'exemple du même Sauveur, sans sortir du monde, vous séparer du commerce du monde, pour n'avoir plus de société ni de communication avec le monde, qu'autant qu'une sainte nécessité vous y engagera ; en sorte que vos entretiens avec les personnes du monde ne seront, si je l'ose dire, que de simples apparitions pour leur inspirer le zèle de leur conversion et de leur salut, pour les confirmer dans le bien, pour les édifier. Je vous ferai donc voir d'abord les caractères du corps glorieux de Jésus-Christ vivement marqués dans une vierge chrétienne qui, renonçant à la chair et au sang, choisit Jésus-Christ pour son unique époux; et ensuite vous verrez la forme de vie que tint sur la terre Jésus-Christ ressuscité, fidèlement et heureusement imitée par une vierge qui, se renfermant dans la maison de Dieu, se fait au milieu du monde une solitude où elle ne pense plus qu'à l'éternité. En deux mots, votre profession, âmes religieuses , par une pleine conformité avec la résurrection du Fils de Dieu, opère en vous

552

tout à la fois deux miracles de la grâce ; savoir, une chair toute spirituelle, et un esprit tout céleste. Une chair toute spirituelle, par l'angélique pureté que vous professez : ce sera la première partie. Un esprit tout céleste, par l'entier éloignement du monde et l'intime commerce avec Dieu, où vous vivez : ce sera la seconde partie. Voilà, dis-je, les deux avantages que je découvre dans la vocation religieuse ; voilà à quoi je réduis les obligations de votre état; et voilà, mes chers auditeurs, ce que chacun de vous doit par proportion s'appliquer jusque dans la vie séculière, et cependant chrétienne, où la Providence l'engage.

PREMIÈRE  PARTIE.

De toutes les idées que l'Ecriture nous donne de Jésus-Christ dans l'état de sa résurrection, la plus surprenante et la plus digne de nos réflexions, c'est celle qu'en avait conçue saint Paul, quand il disait aux Corinthiens : Et si cognovimus secundum carnem Christum, sed mine jam non novimus (1) : Ainsi, mes Frères, quoique autrefois nous ayons connu Jésus-Christ selon la chair, maintenant qu'il est ressuscité et dans L'état de sa gloire, nous ne le connaissons plus de cette sorte. Mais sur quoi l'Apôtre fondait-il, ou sur quoi pouvait-il fonder cette proposition si étonnante, et même en apparence si contraire à la vérité du mystère dont il parlait? Car il est de la foi que Jésus-Christ était ressuscité dans la même chair où il avait vécu, et où il était mort; et il est de la foi que la gloire de sa résurrection n'avait point détruit cette chair. Cela est vrai : mais elle l'avait tellement changée, que saint Paul prétendait avoir droit de ne la plus reconnaître. C'était un corps, dit saint Grégoire, pape, mais qui n'avait plus rien de matériel ni de terrestre, et que la gloire de sa résurrection rendait si différent des autres corps, qu'il ne devait plus être regardé que comme un pur esprit. Aussi les apôtres troublés et effrayés s'imaginaient-ils, en le voyant, voir un esprit : Conturbati et conterriti existimabant se spiritum videre. En effet, par un miracle inouï, et qui ne pouvait être que le privilège des purs esprits, il entrait dans les divers lieux où les disciples se trouvaient assemblés, sans que les portes lui en fussent ouvertes; pour montrer, ajoute le même Père, que dans l'état de sa nouvelle vie sa chair était bien de même nature que dans sa vie mortelle et passible, mais qu'elle jouissait d'une tout autre gloire :

1 2

Cor., V, 16.

Ut ostenderet esse post resurrectionem carnem suam, et ejusdem naturœ, et alterius gloriœ (1).

Excellent modèle de ce qui s'accomplit tous les jours dans les vierges consacrées à Jésus-Christ pour être ses chastes épouses. Voulez-vous savoir le premier avantage qui leur revient de cette consécration? le voici. Quoiqu'elles vivent encore dans la chair (c'est ainsi que s'exprime l'Apôtre), elles ne vivent plus selon la chair, elles ne marchent plus selon la chair, elles n'agissent plus selon la chair : In came ambulantes, non secundum camem militamus (2); c'est-à-dire que par la chasteté religieuse elles sacrifient leurs corps à Dieu, et que leurs corps sacrifiés semblent n'être plus ce qu'ils étaient, tant ils sont ennoblis et perfectionnés dans l'ordre de la grâce. Divin parallèle de Jésus-Christ ressuscité, et de ses épouses; parallèle dont je ne puis mieux vous faire voir le parfait rapport, qu'en le réduisant aux quatre propositions où saint Paul marquait les prérogatives de la résurrection des corps glorieux. Peut-être serez-vous surpris de trouver toutes ces propositions vérifiées clairement et presque à la lettre dans la personne d'une vierge qui se voue à Dieu. Prenez garde. Le corps mort, dit le docteur des Gentils, est mis en terre comme un corps animal et matériel, et il ressuscitera tout spirituel : Surget corpus spiritale (3). Il est mis en terre plein de corruption, et il ressuscitera incorruptible : Surget in incorruptione (4). Il est mis en terre difforme et hideux, et il ressuscitera tout éclatant et brillant de gloire : Surget in gloria (5). Il est mis en terre privé de mouvement et d'action, et il ressuscitera rempli de force et de vertu : Surget in virtute 6. Voilà, par rapport aux prédestinés, ce que fera un jour la résurrection. Or, je soutiens que, dès cette vie, la chasteté religieuse, dans ceux qui l'embrassent, produit déjà tous ces effets. Je soutiens que c'est elle qui par avance, et même dans le sens de saint Paul, rend le corps d'une vierge tout spirituel; que c'est elle qui le maintient dans une parfaite intégrité, et, si je puis me servir de cette expression, dans une sainte incorruptibilité ; que c'est elle qui le remplit d'une force surnaturelle et divine; que c'est elle qui fait déjà sa gloire anticipée, et que ces quatre caractères des corps glorieux sont les quatre dons de grâce que la religion lui communique. Voilà ce que je soutiens, et dont vous allez convenir.

J'ai dit que la chasteté religieuse, anticipant

1 Luc, XXIV,

37. — 2 2 Cor., X, 3. — 3 1 Cor., XV, 44.— 4 Ibid., 42.— 5 Ibid., 43. — 6 Ibid.

553

dès cette vie l'effet de la résurrection, rend un corps tout spirituel ; et la preuve en est évidente : parce qu'il est certain que la chasteté, surtout avec ce caractère de stabilité que lui donne la religion, affranchit un corps de la servitude des sens, le met dans une disposition à n'être plus dominé par la concupiscence de la chair, le rend souple et obéissant à la loi de l'esprit. Or, pourquoi un corps soumis à l'esprit ne deviendrait-il pas spirituel, puisqu'un esprit esclave du corps est appelé dans l'Ecriture un esprit charnel? Car la grâce, dit saint Augustin, n'est pas moins efficace pour le bien que le péché pour le mal ; et puisque le péché peut faire qu'une âme raisonnable, de spirituelle qu'elle était, devienne tout animale et toute charnelle, faut-il s'étonner si la grâce, par une opération toute contraire, a la vertu de sanctifier un corps quoique matériel, et d'en faire un corps spirituel? Neque enim absurdum est, quod sit in homme caro spiritualis, si potest esse in hac vita spiritus ipse carnalis. C'est le raisonnement de saint Augustin; et pour mieux établir la proposition que j'ai avancée, consultons l'Evangile, et demandons au Sauveur du monde en quoi consiste cet état de spiritualité où doivent être élevés les corps bienheureux par la résurrection. C'est lui-même qui nous l'apprend dans le chapitre vingt-deuxième de saint Matthieu. In resurrectione neque nubent, neque nubentur; sed erunt sicut angeli Dei in cœlo (1) ; Après la résurrection, dit le Fils de Dieu, les hommes libres et dégagés des alliances sensuelles, seront comme les anges dans le ciel : pourquoi ? parce qu'ils n'auront plus entre eux d'autre société que celle dont les anges sont capables : Sed erunt sicut angeli Dei. Or, il est manifeste qu'en ceci l'état de la religion ressemble parfaitement à celui de la résurrection. Car qu'est-ce que la religion, qu'est-ce qu'un monastère de vierges, sinon une assemblée d'âmes élues qui sont vraiment les anges de la terre ; qui, s'étant associées pour être, par une inviolable et unanime profession, les épouses du Dieu qu'elles servent, n'ont point entre elles d'autre affinité que celle qu'elles auront comme les anges dans le séjour bienheureux; qui, selon la parole de saint Paul, ont des corps comme n'en ayant point, et usent du monde comme n'en usant point; enfin, dont il est vrai de dire, dans le sens propre et naturel : Neque nubent, neque nubentur, sed erunt sicut angeli Dei ? Un corps sanctifié par la chasteté

1 Matth., XXII, 30.

et par la solennelle profession qu'en fait une vierge, peut donc, dans les principes de Jésus-Christ, être considéré comme un corps spirituel et angélique; et Dieu, remarque saint Chrysostome, par son aimable providence, a ainsi disposé les choses, afin que de même qu'il y a des hommes dans le monde qui, par des péchés honteux, déshonorent leurs corps et l'avilissent jusqu'à la condition des bêtes : Homo cum in honore esset, non intellexit ; comparatus est jumentis insipientibus, et similis factus est illis (1), il y eût aussi des vierges sur la terre qui, par la sainteté de leur état, ennoblissent ce même corps, et relevassent en quelque manière jusqu'à la condition des anges : Sed erunt sicut angeli Dei in cœlo. Suivons la pensée de saint Paul.

Le corps, tout sujet qu'il est par lui-même à la corruption, ressuscitera tout incorruptible : Surget in incorruptione ; et je prétends que la chasteté, sans attendre la résurrection, nous fait déjà voir cette merveille dans une épouse de Jésus-Christ : second privilège que je vous prie de bien comprendre. Quand Madeleine, dans la ferveur de sa conversion, répandit sur les pieds du Sauveur du monde un précieux parfum, Jésus-Christ, pour la défendre et pour justifier son zèle contre les apôtres qui en murmuraient, dit une parole bien remarquable, et qui convient admirablement à mon sujet : Quod habuit hœc, fecit; prœvenit ungere corpus meum in sepulturam (2) ; Ne condamnez point cette femme : ce qu'elle a fait, c'a été pour prévenir le temps de ma sépulture, et pour embaumer dès à présent mon corps, en me rendant par avance ce devoir de sa piété : Prœvenit ungere corpus meum. Or voilà, mes chères Sœurs, ce que vous avez saintement imité, et ce que Dieu, par une grâce singulière, vous a inspiré de pratiquer pour vous-mêmes dans la religion. Car la chasteté que vous avez embrassée est, dans la pensée des Pères , comme une onction céleste répandue sur vos corps ; comme un baume sacré qui maintient vos corps dans une intégrité parfaite. Oui, c'est cette onction de la chasteté religieuse qui vous conserve au milieu de tant de dérèglements, où toute chair, dans ce malheureux siècle , semble être livrée ; et c'est cette onction de chasteté vouée à Dieu qui fait que le monde, tout perverti et tout corrompu qu'il est, ne peut néanmoins vous surprendre et vous pervertir. Hors de la religion, les vertus même les plus solides sont exposées à cette corruption du monde.

1 Psal., XLVIII, 13. — 2 Marc, XIV, 8.

554

Sans une grâce tout extraordinaire, pour peu qu'une femme du monde vive selon l'esprit du monde, ce ver, qui infecte aujourd'hui ce qu'il y a de plus saint dans le christianisme, ce ver de l'impureté se forme peu à peu dans son cœur : l'oisiveté, la mollesse, les délices de la vie, la liberté des entretiens, les occasions, les mauvais exemples, tout cela, sans qu'elle s'en aperçoive, porte avec soi un air contagieux, dont il est difficile qu'elle se défende. Mais votre état, mes chères Sœurs, est un préservatif infaillible contre tout cela : préservatif contre la mollesse, parles austérités de la profession religieuse ; préservatif contre l'oisiveté, par le travail et les observances régulières qui partagent votre vie ; préservatif contre la licence des conversations mondaines, par les pieux entretiens et les saintes conférences que vous avez ensemble ; préservatif contre les occasions, par le divorce que vous avez fait avec le monde ; préservatif contre les mauvais exemples , par l'édification que vous donne une communauté tout entière , dont la ferveur vous soutient, et dont la sainteté est pour vous, selon l'Ecriture, une odeur de vie : Odor vitœ in vitam (1) ; au lieu que les scandales dont le monde est plein sont pour les justes mêmes qui y vivent une odeur de la mort : Odor mortis in mortem (2) ; Or, vous trouvant ainsi préservées de la contagion du monde, et respirant sans cesse un air pur dans la maison de Dieu, il ne faut plus être surpris que votre vie soit avec tant de distinction et irréprochablement exempte de cette corruption générale qui règne aujourd'hui dans le monde, et dans le monde chrétien. Une vierge, comme épouse de Jésus-Christ, a donc le bonheur d'être incorruptible par un don de la grâce, comme le seront un jour les corps des bienheureux par une propriété de leur résurrection.

De ces deux espèces d'incorruptibilité, vous me demandez quelle est la plus glorieuse devant Dieu. Mais peut-on douter que ce ne soit, préférablement à l'autre, celle qui convient à l'épouse de Jésus-Christ ; et n'est-ce pas encore ici que se vérifie la troisième proposition de saint Paul : Surget in gloria ? Non, tout ce que nous concevons de l'éclat et de la gloire des corps bienheureux n'approche point de la gloire solide et intérieure d'une vierge consacrée à Dieu ; de cette gloire qui lui vient de l'inviolable chasteté qu'elle professe ; de cette gloire que le Prophète royal lui attribue par ces paroles du psaume quarante-quatrième :

1 2 Cor., II, 16. — 2 Ibid.

Omnis gloria filiœ regis ab intus (1). Car c'est cette divine chasteté qui élève l'âme chrétienne à la sublime alliance qu'elle contracte avec le Verbe de Dieu. C'est en vue de cette divine chasteté que le Fils unique de Dieu ne dédaigne pas, mes chères Sœurs, de vous reconnaître pour ses épouses, et que l'ange de l'Apocalypse disait à saint Jean : Veni, et ostendam tibi sponsam uxorem Agni (2) ; Venez, je vous montrerai celle qui est l'épouse de l'Agneau. Titre spécialement acquis aux âmes religieuses, parce qu'il n'y a qu'elles dans l'Eglise de Dieu qui soient les épouses de l'Agneau par un vœu formel et solennel, par un engagement éternel, par un renoncement qui les met en droit d'appartenir bien plus que les autres vierges à cet époux immortel. C'est par le mérite de cette divine chasteté que vous suivez l'Agneau partout où il va, que vous avez part à ses plus intimes faveurs, que vous êtes rachetée d'entre les hommes pour être les prémices des offrandes qui lui sont faites : Primitiœ Deo et Agno (3). Que pouvez-vous espérer de la résurrection future, qui surpasse cet honneur? et un corps ainsi dévoué par la religion a-t-il besoin d'attendre la fin des siècles, pour être aux yeux de Dieu un corps revêtu de gloire? n'est-il pas déjà tel qu'il sera dans la béatitude que Dieu lui prépare ?

Ce n'est pas qu'il n'y ait de la différence entre l'état présent d'une vierge et l'état d'un corps glorieux ; mais c'est par proportion la même différence que saint Bernard a mise entre un ange et une vierge. Ils diffèrent entre eux, dit ce Père, par le bonheur, et non par la force et la vertu : Differunt felicitate, non virtute. Je vais encore plus loin, et je prétends qu'à l'égard même de la vertu et de la force, non-seulement il y a de la différence entre l'état d'une vierge sur la terre et celui d'un corps glorieux dans le ciel ; mais qu'à comparer l'un et l'autre, tout l'avantage est pour les vierges : comment cela? parce qu'après la résurrection, la pureté des corps glorieux sera désormais une pureté sans efforts, une pureté sans combat, une pureté sans victoire ; au lieu que la pureté des vierges, épouses du Sauveur, est en cette vie une pureté victorieuse, une pureté sujette aux attaques de l'ennemi, et qui se soutient, qui résiste, qui triomphe. Or, pour cela, quelle vertu ne faut-il pas ? D'où je conclus que cette pureté met donc nos corps dans la disposition où seront les corps des élus, quand ils ressusciteront pleins de force, et

14. — 2 Apoc, XXI, 9. — 5 Ibid., XIV, 4.

555

qu'elle opère déjà dans nos personnes ce qui doit un jour arriver quand le dernier oracle de saint Paul s'accomplira : Surget in virtute.

Mais ici, mes chères Sœurs, permettez-moi de faire avec vous une réflexion qui renfermera le fruit de cette première partie, et qui me paraît d'une conséquence extrême pour votre édification et pour la mienne. Il est vrai que nos corps, par une grâce particulière de notre état, et par une prérogative de la profession religieuse, participent dès maintenant à la gloire de Jésus-Christ ressuscité; mais souvenons-nous qu'ils n'y participent qu'autant que nous y coopérons, et que par notre fidélité nous travaillons à les maintenir dans cette perfection. Souvenons-nous que nos corps, quoique consacrés par le vœu de la chasteté, ne sont en cette vie ni spirituels, ni incorruptibles, ni revêtus de gloire, ni remplis de force qu'autant que nous avons soin de les rendre tels par une application constante à tous les devoirs de la religion. Au lieu que les corps glorieux posséderont dans le ciel ces excellentes qualités sans aucun danger de les perdre, et au lieu que ces qualités leur tenant lieu d'une récompense éternelle, ils les posséderont par une invariable et bienheureuse nécessité ; souvenons-nous que ces qualités ne nous peuvent convenir que dépendamment du bon usage que nous faisons de notre liberté ; que dépendamment de l'attention que nous avons sur nous-mêmes, du courage avec lequel nous combattons contre nous-mêmes, de la guerre que nous déclarons à notre chair, comme à la plus dangereuse ennemie de nous-mêmes , de l'esprit de pénitence que nous entretenons dans nous-mêmes. C'est ce qui augmente devant Dieu notre mérite ; mais aussi persuadons-nous bien que c'est ce qui doit augmenter notre circonspection et notre crainte. Car enfin, quelque confiance que nous donne la religion, elle ne nous donne point d'assurance ; et les grâces dont elle nous fortifie , quelque puissantes qu'elles soient d'ailleurs, ne sont point des grâces à fomenter notre lâcheté, beaucoup moins à autoriser notre présomption. Quelque fonds que nous puissions faire, et que nous ayons droit de faire sur ces secours abondants de la religion, il faut après tout reconnaître que, n'étant ni absolument impeccables, ni confirmés en grâce, nous pouvons toujours déchoir de cet état de pureté où notre vocation nous établit; que plus cette pureté est dans un degré éminent, plus les chutes sont grièves et redoutables; que plus elle est éclatante, plus il est aisé d'en ternir le lustre ; que le moindre souffle de l'esprit impur est capable d'en effacer les plus beaux traits; que portant, comme dit saint Paul, ce trésor dans des vases de terre, nous devons marcher avec une sainte frayeur et mesurer tous nos pas;que la conduite la plus téméraire serait de nous glorifier de cet état de pureté, et de ne pas trembler dans la vue de notre fragilité ; que non-seulement les vices grossiers, mais les moindres relâchements peuvent avoir des suites funestes ; que la recherche de certaines commodités, que l'attache même trop grande aux nécessités de la vie, sont autant de dispositions à faire revivre en nous ce corps terrestre, dont la destruction doit être, avec la grâce, l'ouvrage de notre ferveur, et surtout de notre mortification ; que nos corps, quoique sanctifiés par la chasteté , ont toujours un penchant à s'affranchir des devoirs pénibles, et que, par une malheureuse sympathie, ils entraînent l'âme peu à peu, ils l'appesantissent, la rendent tardive et languissante, lui font porter avec dégoût et avec chagrin le joug de Dieu. Vérités dont nous sommes assez instruits ; et plaise au ciel qu'une fatale expérience et une preuve personnelle ne vous les fasse jamais sentir !

Que devons-nous donc faire pour nous préserver de ces désordres? vous en savez, mes chères Sœurs, l'important secret, et votre vie en pourrait être pour les autres une leçon. C'est de mettre en œuvre toutes les vertus religieuses qui doivent nous aider à entretenir cette admirable conformité de nos corps avec le corps glorieux de Jésus-Christ. Et quelles sont ces vertus? La vigilance, qui nous est représentée par ce don de clarté qu'eut le corps du Sauveur après sa résurrection ; l'obéissance, qui nous est marquée par le don d'agilité; la pénitence, qui éteint en nous toutes les passions, et que nous figure le don d'impassibilité : mais par-dessus toutes les autres une humilité sincère, sans laquelle il ne peut y avoir en tout cela ni sûreté pour nous, ni solidité. Donnez-les-nous, mon Dieu, toutes ces vertus ; nous vous les demandons. Achevez l'ouvrage que vous avez commencé ; et puisque vous nous avez engagés dans la sainte entreprise que nous avons formée, ne nous y abandonnez pas. Dans l'obligation où nous sommes d'accomplir notre sacrifice, s'il nous manquait une de ces vertus, où en serions-nous? si, par une vaine dissipation, nous donnions encore à nos sens une dangereuse liberté ; si, par l'infraction de la règle qui nous est imposée,

556

nous tâchions d'en éluder la vérité; si dans la pratique de l'obéissance nous trouvions moyen, par les artifices de notre amour-propre, de ne faire jamais que notre volonté ; si nous prétendions être chastes sans être humbles, et si la sainteté de notre vœu ne nous dégageait par des sentiments d'une secrète vanité : ah! Seigneur, notre profession ne servirait qu'à notre confusion ; et n'aurait-on pas bien sujet alors, mes chères Sœurs, de nous faire le reproche que saint Paul faisait aux Galates : Nonne carnales estis, et secundum hominem ambulatis (1) ? Quelque spirituels que vous paraissiez et que vous vous piquiez d'être, vous êtes encore tout charnels.

C'est à vous-mêmes, hommes du siècle, que vous devez appliquer cette morale. Car sans être religieux il vous suffit d'être chrétiens, pour avoir une indispensable et essentielle obligation de vous conformer à Jésus-Christ, comme à votre modèle. C'est-à-dire que si vous êtes spirituellement ressuscites avec ce divin Sauveur, que si dans cette solennité de Pâques vous avez été véritablement et sincèrement convertis, vous ne devez plus être esclaves de la cupidité et de la chair ; vous ne devez plus suivre les appétits et les aveugles convoitises de la chair, que cette chair purifiée par le sacrement du corps de Jésus-Christ, ne doit plus être désormais sujette à la corruption du péché ; et qu'au lieu que nous gémissions autrefois de vous voir honteusement dominés par les sens, nous, les ministres du Seigneur , nous devons avoir la consolation de vous trouver heureusement changés et transformés en d'autres hommes; de sorte que nous puissions dire de vous : Et si cognovimus secundum carnem, sed nunc jam non novimus. Car voilà comment vous porterez l'image de l'homme céleste. Voilà les caractères de son corps glorieux, et voici ceux de sa bienheureuse âme dans l'état de la résurrection, non moins fidèlement exprimés dans une âme chrétienne qui se consacre à la retraite et à la vie religieuse. Renouvelez votre attention pour cette seconde partie.

DEUXIÈME PARTIE.

C'est une réflexion de saint Paulin qui me paraît aussi solide qu'édifiante, savoir, que le mystère de la résurrection du Fils de Dieu ne nous confirme pas seulement dans la foi et dans l'espérance de notre résurrection future,

1 1 Cor., III, 2.

mais qu'elle nous enseigne même la forme de vie que nous devons tenir, comme chrétiens, dans le siècle présent ; et que cette vie nouvelle consiste surtout dans la séparation du monde, qui de tous temps a été regardée par les vrais serviteurs de Dieu comme une des parties les plus essentielles de la sainteté : Mysterio dominicœ resurrectionis, non ad solam resurrectionis nostrœ fidem, sed ad voluntariam hujus sœculi abdicationem instruimur. En effet, s'il y eut jamais un parfait modèle d'une vie retirée, et en particulier de la retraite, il est évident que c'est le mystère ou plutôt l'étal de Jésus-Christ ressuscité, avant qu'il montât au ciel, et pendant les quarante jours qu'il demeura sur la terre. Appliquez-vous à la comparaison que je vais faire de l'un et de l'autre, et voyez s'il est rien de plus naturel et de plus juste. Voici dans Jésus-Christ ressuscité l'exemplaire, et vous en reconnaîtrez aisément dans l'âme religieuse la ressemblance. Le Sauveur du monde, après sa résurrection, demeure encore sur la terre ; mais il y demeure séparé du commerce des hommes, séparé de ses disciples, séparé de ceux que l'Evangile appelle ses frères, séparé même de Marie sa mère : première circonstance, qui doit avoir pour vous, mes chères Sœurs, quelque chose de bien touchant et de bien consolant. Tout séparé qu'il est des siens, il ne laisse pas de leur apparaître quelquefois et de se faire voir à eux ; mais il ne leur apparaît que pour des besoins importants, et qu'autant qu'il le juge nécessaire pour leur donner des marques de son zèle et de sa charité : seconde circonstance encore très-propre à vous servir de règle. Dans ces apparitions, quoique passagères, il les voit et il leur parle, mais en leur témoignant toujours une sainte impatience de les quitter, et une espèce d'empressement de retourner à son Père : troisième circonstance, qui vous fait une leçon non moins utile que les autres, ni moins convenable à votre état. Du reste, il n'a d'entretien qu'avec Dieu ; toute sa conversation est dans le ciel, dont il se regarde déjà comme possesseur, et la terre n'est plus pour lui qu'une demeure étrangère : quatrième et dernière circonstance, qui achèvera de vous instruire, et de vous faire goûter votre bonheur. Or n'est-ce pas là en figure et en abrégé toute la perfection et toute la sainteté de la vie religieuse ? Mettons ces quatre traits de ressemblance dans tout leur jour, et suivez-moi.

Tout ressuscité qu'était le Sauveur des hommes, il demeurait encore sur la terre, mais

587

sans y avoir avec les hommes ce commerce ordinaire qu'il avait eu pendant sa vie mortelle; et de la manière dont il se comportait à leur égard, on peut dire qu'il était absolument séparé d'eux. C'est ainsi qu'il s'en expliquait lui-même dans une de ses apparitions, lorsqu'il leur disait : Hœc sunt verba quœ locutus sum ad vos, cum adhuc essem vobiscum (1) ; Vous voyez l'accomplissement des choses que je vous ai prédites lorsque j'étais avec vous. Eh quoi ! reprend saint Augustin, n'était-il pas encore avec eux quand il leur parlait de la sorte? Il y était, dit ce saint docteur, puisqu'il leur parlait : mais il n'y était plus comme il y avait été lorsqu'il entretenait avec eux une société réglée ; parce qu'en sortant du tombeau, et ne voulant plus mener sur la terre qu'une vie solitaire, il s'était séparé de ceux qui lui étaient le plus étroitement unis , sans en excepter même sa sainte et bienheureuse mère. Beau modèle de l'état d'une âme consacrée à la vie religieuse ! Car voilà, mes chères Sœurs, ce que par la miséricorde du Seigneur vous pratiquez. Vivre dans le monde séparé du monde, loin des intrigues du monde, hors du tumulte et de l'embarras du monde, sans engagement et sans liaison d'intérêt avec le monde ; avoir des familles , et se regarder comme n'en étant plus ; avoir des proches et s'en détacher comme ne leur appartenant plus : avoir des amis et ne les fréquentant plus ; être au milieu du monde, et jusque dans le centre des villes, aussi retiré que les anachorètes dans les déserts : voilà votre vocation. De là vient que le Fils de Dieu, pour faire entendre qu'il était venu appeler les hommes à la perfection évangélique, disait qu'il était venu séparer le père d'avec son fils, et la fille d'avec sa mère : Venit separare hominem adversus patrem suum, et filiam adversus matrem suam (2). Or voyons-nous la pureté, la sainteté, la sublimité de cet esprit de séparation ailleurs que dans la religion? où voit-on des filles, sans préjudice des droits sacrés de la nature, saintement et pour jamais séparées de leurs mères, si ce n'est dans la personne de ces vierges dont la vie, selon saint Paul, est cachée avec Jésus-Christ en Dieu ? Vita vestra abscondita est cum Christo in Deo (3). C'est donc à vous, mes chères Sœurs, de soutenir dignement ce caractère ; et, grâces au Seigneur, vous le soutenez avec une persévérance et une régularité qui édifie toute l'Eglise. Une vie cachée dans le monde aurait par elle-même quelque chose de

1 Luc, XXIV, 44. — 2 Matth., X, 35.— 3 Coloss., III,

3.

triste ; mais les deux circonstances que l'Apôtre y ajoute, quand il dit que c'est une vie cachée en Dieu, et cachée avec Jésus-Christ, sont plus que suffisantes, non-seulement pour vous rendre supportable, mais pour vous rendre aimable la retraite que vous avez embrassée, et pour vous dédommager de tous les vains commerces à quoi vous avez renoncé. Car avec Jésus-Christ et avec Dieu, de quoi ne se passe-t-on point; et que peut-on désirer lorsqu'on a le bonheur de posséder Dieu et Jésus-Christ?

Cependant toute communication avec le monde est-elle interdite à l'âme religieuse? Non, Chrétiens; et l'âme religieuse, toute séparée du monde qu'elle est, peut et doit même quelquefois converser avec le monde, pourvu qu'elle se conforme à l'exemple que Dieu lui propose, et qu'elle doit elle-même se proposer : car il en faut toujours revenir au mystère de Jésus-Christ ressuscité, comme à la règle de notre perfection. Et voici, mes chères Sœurs, le second rapport de votre état avec le sien. Quoique séparé de ses disciples, il ne laisse pas de leur apparaître à certains temps, et de converser avec eux. Mais quand et pourquoi leur apparaît-il ? vous le savez : quand sa présence leur est nécessaire pour les affermir dans la foi ; quand il s'agit de les consoler, de les instruire, de les édifier ; quand il est question de leur parler du royaume de Dieu, de les détromper de leurs erreurs, de les ramener de leurs égarements ; en un mot, quand l'ordre de Dieu, et que la charité l'y engage. Ainsi, auprès du sépulcre, il apparaît à une troupe de femmes dévotes, pour les combler d'une sainte joie ; il apparaît à Madeleine dans le jardin, pour essuyer ses larmes ; il apparaît à saint Pierre, pour l'encourager dans sa pénitence ; il apparaît à saint Thomas, pour le guérir de son incrédulité ; il apparaît aux deux voyageurs d'Emmaüs , pour leur reprocher leur peu de foi, et pour rallumer dans leurs cœurs le feu de son amour ; il apparaît à tous les disciples assemblés, pour leur donner le Saint-Esprit, et leur recommander la paix. Jamais d'apparitions que pour des fins dignes de sa sagesse, et convenables à sa mission de Sauveur. Or ce que nous apprenons de là, mes chères Sœurs, ou ce que nous devons apprendre , c'est qu'en vertu de la profession que nous faisons de vivre dans le monde séparés du monde, nos conversations avec les hommes du monde doivent être à leur égard ce qu'étaient à l'égard des disciples les apparitions de

558

Jésus-Christ, et produire par proportion les mêmes effets que produisaient les apparitions de Jésus-Christ. Je veux dire qu'en qualité de religieux, nous ne devons avoir de commerce avec les chrétiens du siècle qu'autant que nous sommes capables de contribuer à leur édification, qu'autant que le zèle de leur salut nous y peut obliger, qu'autant que la Providence nous fait naître des occasions de leur être saintement ou utiles, ou même nécessaires. Quand il y aura dans nos familles quelque intérêt de Dieu à appuyer, quelque œuvre de Dieu à procurer, quelque parole pour Dieu à porter; quand nos proches vivront dans le désordre, et qu'il s'agira de leur conversion ; quand il se formera parmi eux des inimitiés, et qu'il faudra s'employer à leur réconciliation ; quand il leur arrivera des disgrâces, et qu'ils auront besoin, pour les supporter et pour en profiter, de notre consolation, paraissons alors comme Jésus-Christ, et faisons-nous voir à eux. Sanctifions-les par nos discours, fortifions-les par nos conseils, soutenons-les dans leurs peines, et, pour les engager à se les rendre salutaires, faisons-leur connaître le don de Dieu dans les afflictions ; imprimons-leur le désir et l'estime des choses du ciel, détachons-les de celles du monde, désabusons-les des fausses maximes qui les séduisent, donnons-leur du goût pour la solide piété , inspirons-leur l'horreur du libertinage ; qu'ils se retirent d'auprès de nous convaincus et touchés de leurs devoirs ; enfin, sans rien prendre de leur esprit, tâchons de leur communiquer le nôtre. Car voilà ce que Dieu attend de notre fidélité, et pourquoi il nous a donné sa grâce. Combien de fois une âme religieuse a-t-elle par là servi à l'exécution des desseins de Dieu les plus importants pour l'avancement de sa gloire et pour le salut du prochain ? Combien de fois, par la sainteté de ses conversations avec le monde, a-t-elle eu le bonheur de gagner à Dieu des pécheurs endurcis ; et combien de fois Dieu a-t-il donné plus de bénédiction à ses paroles, qu'à celles des plus zélés et des plus éloquents prédicateurs? Combien de fois, quoique solitaire et séparé du monde, a-t-elle été dans sa famille un ange de paix, pour y réunir les cœurs aigris et divisés ; et combien de fois, par sa prudence, a-t-elle apaisé les différends et les querelles que l'esprit de discorde y avait suscités ? Voilà ce que j'appelle des conversations semblables aux apparitions du Sauveur; et voilà comment une vierge consacrée à Dieu doit se produire au monde, et s'intéresser à ce qui s'y passe. Elle n'en doit pas demeurer là; mais j'ajoute que ces entretiens avec le monde doivent être accompagnés d'une sainte impatience de retourner à sa solitude, comme ceux de Jésus-Christ ressuscité l'étaient d'un désir ardent de remonter à son Père. Il apparaissait à ses disciples, et il leur parlait? mais en leur témoignant toujours qu'il ne serait pas longtemps avec eux, et que, dans l'état de la vie nouvelle qu'il avait commencée, il n'avait plus que des moments à leur donner. Il faut, leur disait-il, que je vous quitte ; et il le faut non-seulement pour moi, mais pour vous-mêmes, puisque je ne vous quitte que pour aller faire l'office de votre intercesseur auprès de Dieu : Expedit vobis ut ego vadam (1). Je suis sorti, reprenait le même Sauveur, je suis sorti du sein de mon Père, pour venir dans le monde : maintenant je me sens pressé de sortir du monde pour rentrer dans le sein de mon Père : Exivi a Patre, et veni in mundum ; iterum relinquo mundum , et vado ad Patrem (2), Encore un peu de temps, concluait-il, et vous me verrez ; et puis encore un peu de temps, et vous ne me verrez plus, parce que je m'en vais à celui qui m'a envoyé : Modicum et videbitis me, et iterum modicum et non videbitis me, quia vado ad Patrem (3). Ainsi, dis-je, leur parlait-il, non pas qu'il n'eût toujours pour eux la même tendresse, mais parce que l'état de sa gloire ne souffrait pas qu'il entretînt avec eux un plus long commerce , ni qu'il apportât le moindre retardement à l'ordre de son Père, qui le rappelait. Ici, mes chères Sœurs, ne croyez-vous pas entendre parler une de ces religieuses ferventes dont le nombre parmi vous est si grand ? ne croyez-vous pas la voir agir? Si pour la gloire du Seigneur elle converse quelquefois avec le siècle, de quel autre soin est-elle plus occupée que de retourner à ses devoirs, que de reprendre ses observances et ses exercices? Que dit-elle à ses proches dans les visites qu'elle en reçoit ? ce que Jésus-Christ disait à ses disciples : Expedit vobis ut ego vadam; Il est nécessaire que je vous laisse, parce que c'est Dieu qui me l'ordonne et qui me l'ordonne pour vous : car en me séparant de vous, et priant pour vous, je vous serai plus utile qu'en demeurant avec vous. Elle leur dit dans le même esprit : Modicum et videbitis me ; Pour un moment vous me verrez, mais ne me demandez rien davantage : j'ai des fonctions à remplir;

1 Joan., XVI, 7. — 2 Ibid., 28. — 3 Ibid., 16.

559

et, comme religieuse, il faut que je m'acquitte de ce que je dois à Dieu et à mon état. Elle pourrait ajouter : Je suis sortie de ma solitude, parce que vous m'en avez tirée ; et j'y retourne parce que Dieu m'y attend. La charité que je vous dois m'obligeait à l'un, et la charité que je me dois à moi-même m'oblige à l'autre. Conduite dont le monde même le plus profane s'édifie, bien loin d'en être blessé. Mais que le monde l'approuve ou ne l'approuve pas, une épouse de Jésus-Christ ne pense qu'à plaire à l'époux céleste, pour qui elle a fait un divorce éternel au monde.

Achevons, et disons que, par un dernier trait de ressemblance avec son Sauveur ressuscité, quoiqu'elle soit encore sur la terre, toutes ses vues ne sont plus que pour le ciel; que toute sa conversation est dans le ciel, et qu'elle a un droit particulier de s'appliquer ces paroles de l'Apôtre : Nostra autem conversatio in cœlis est (1). Il est vrai, depuis sa résurrection et avant le triomphe de son ascension glorieuse , le Fils de Dieu était encore présent parmi les hommes : mais où élevait-il ses pensées? mais où portait-il ses désirs? mais où habitait son esprit? Dans ce royaume qui lui était acquis comme son héritage, qui lui était dû comme sa récompense, et où il aspirait sans cesse comme au séjour éternel de son repos. Or qui l'imite en cela plus parfaitement que l'âme religieuse? qui de tout le monde chrétien observe plus exactement et plus à la lettre cette grande leçon que faisait saint Paul aux premiers fidèles, et qu'il nous fait à nous-mêmes : Si consurrexistis cum Christo, quœ sursum sunt quœrite, ubi Christus est in dextera Dei sedens (2) ; Si vous êtes ressuscites avec Jésus-Christ, cherchez les solides et les vrais biens ; mais n'espérez pas les trouver ailleurs qu'avec Jésus-Christ, et que dans cette sainte demeure où Jésus-Christ est assis à la droite de Dieu. Quœ sursum sunt sapite, non quœ super terram : Goûtez, non plus les choses de la terre, qui sont au-dessous de vous, et qui par conséquent ne vous rendront jamais heureux ; mais goûtez les choses du ciel, et ne goûtez que les choses du ciel, qui, vous élevant au-dessus de vous-mêmes, vous élèveront à la source du parfait bonheur. Telle sera, ma chère Sœur, l’unique occupation de votre vie, et de là vous comprenez encore mieux que moi ce que vous devez aux miséricordes infinies de votre Dieu, qui vous appelle à une si éminente perfection.

1 Philip., III, 20. — 2 Coloss., III, 1.

Car voilà, digne épouse de Jésus-Christ, ce qui doit être aujourd'hui le sujet de votre reconnaissance ; et je m'assure que dans cette cérémonie religieuse la reconnaissance est, de tous les devoirs, celui dont votre âme est plus vivement touchée. Voilà ce qui doit vous faire dire avec le Prophète royal : Quid retribuant Domino pro omnibus quœ retribuit mihi (1) ? Que rendrai-je au Seigneur pour tout ce qu'il m'a donné, et pour toutes les grâces dont il m'a comblée? mais que lui rendrai-je en particulier pour la protection visible dont il m'a favorisée et qu'il a fait éclater sur moi, pour les soins paternels qu'il a pris de moi, pour les miracles de providence qu'il a opérés en moi ? Que lui rendrai-je pour les ressources qu'il m'a fait trouver au milieu de mes malheurs, pour l'asile qu'il m'a préparé dans son sanctuaire et dans sa sainte maison, pour le bonheur inestimable que je vais avoir de vivre avec ses épouses, et d'être du nombre de ses épouses? que lui rendrai-je pour tout cela? Quid retribuant (2) ? Je lui offrirai mes vœux en présence de tout son peuple : Vota mea Domino reddam in conspectu omnis populi ejus ; et c'est parla que je m'acquitterai de ce que je lui dois ; par là que je lui rendrai amour pour amour, sacrifice pour sacrifice ; par là, tout indigne que je suis, et tout Dieu qu'il est, que j'aurai l'avantage d'avoir fait pour lui, autant qu'il m'est possible, ce qu'il a fait pour moi; de n'avoir rien épargné pour lui, comme il n'a rien épargné pour moi; d'être la victime de sa gloire, comme il a été la victime de mon salut. Car c'est ainsi que vous m'avez prévenue, Seigneur, de vos plus abondantes bénédictions. Vous avez rompu les liens qui m'attachaient au monde, et qui m'attachaient à moi-même : Dirupisti vincula mea (3) ; et voilà pourquoi je vous présenterai un sacrifice de louange et d'actions de grâces : Tibi sacrificabo hostiam laudis (4); voilà pourquoi, à la face du ciel et de la terre, témoins de la disposition intérieure et des sentiments de mon cœur, je vais, au pied de cet autel et au milieu de cette bienheureuse Jérusalem qui est votre Eglise, me dévouer à vous pour jamais : Vota mea Domino reddam in atriis domus Domini, in medio tui, Jerusalem (5).

Ainsi, dis-je, ma chère Sœur, devez-vous parler ; mais l'Esprit de Dieu, dont vous êtes remplie, vous en inspirera plus dans un moment que je n'en puis exprimer par toutes mes

17 — 5 Ibid., 14.

560

paroles. Vous le savez, et vous voulez que je le publie ici hautement : vous êtes la fille de la providence ; et qui jamais dut être plus convaincu que vous qu'il y a un Dieu dans le ciel, protecteur des âmes affligées? Ce Dieu qui donne la mort et qui rend la vie, qui perd et qui sauve, qui précipite dans l'abîme et qui en retire, a fait paraître en vous l'un et l'autre, et a voulu que vous en fussiez un exemple éclatant, tandis qu'il vous faisait servir de spectacle au monde, aux anges et aux hommes. Dans le dessein qu'il avait formé de faire de vous une prédestinée, il vous a conduite par les voies dures des adversités les plus désolantes ; il vous a fait voir et sentir les horreurs de la mort, pour vous rendre aimables et douces les austérités de la vie où il vous destinait. Par les événements les plus funestes et tout ensemble les plus singuliers, il a ménagé votre élection, votre vocation, votre conversion, votre sanctification. Des crimes mêmes des hommes (par un secret de cette sagesse éternelle, qui sait tirer des plus grands maux le bien de ses élus), de l'iniquité des hommes il a fait l'occasion précieuse de votre salut. Au comble de l'infortune , il vous a suscité dans le siècle une seconde mère ; une mère selon la grâce ; une mère dont la piété, dont la charité libérale et bienfaisante vous donne aujourd'hui une naissance toute nouvelle, par l'entrée qu'elle vous procure dans la religion ; une mère à qui vous ne pensiez pas, mais à qui le Seigneur pensait pour vous, et qui, vous adoptant pour sa fille, s'est fait un mérite de vous pourvoir et de vous établir; une de ces femmes de miséricorde, comme parle l'Ecriture, dont le cœur s'attendrit sur toutes les misères, et dont les bonnes œuvres n'ont point de bornes ; une dame chrétienne, encore plus distinguée par sa vertu que par son rang, et qui, peu touchée de sa naissance et de son rang , conserve, avec toute la grandeur et tout l'éclat du monde, toute la modération et toute la perfection de l'humilité évangélique. Que n'en dirais-je point, si cette humilité même ne m'imposait silence, et ne m'empêchait de m'expliquer? Ainsi, ma chère Sœur, Dieu vous a traitée comme il a traité de tout temps ses plus fidèles épouses ; il vous a traitée comme il a traité son Fils unique, le chef des prédestinés. Il a voulu que vous entrassiez dans la religion par la même porte que Jésus-Christ est entré dans sa gloire ; il vous a menée au port à travers les orages et les tempêtes ; il vous a conduite par les souffrances et par les croix au séjour de la paix et de la sainteté, jusqu'à ce qu'il vous fasse arriver un jour à ce royaume céleste qu'il vous prépare, et que je vous souhaite, etc.

ÉTAT RELIGIEUX VI

ÉTAT RELIGIEUX VI

SIXIÈME SERMON SUR L'ÉTAT RELIGIEUX.

L'ALLIANCE DE L'AME RELIGIEUSE AVEC DIEU.

ANALYSE.

Sujet. Mon bien-aimé est à moi, et je suis à lui.

C'est l'âme religieuse qui parle, et qui, sous la figure de l'Epouse des Cantiques, nous fait connaître la sainte alliance qu'elle a contractée avec Dieu.

Division. Trois choses forment une alliance : le choix, l'engagement et la société. Que fait donc une jeune personne en embrassant la profession religieuse? elle choisit Dieu : première partie; elle s'engage à Dieu : deuxième partie; elle s'acquiert, pour ainsi dire, un droit spécial sur tous les trésors de Dieu et sur Dieu même : troisième partie.

Première partie. L'âme religieuse choisit Dieu. Car qu'est-ce que la profession religieuse? Le choix le plus singulier que Dieu puisse faire de la créature, et Je choix le plus authentique que la créature puisse faire de Dieu. Dieu appelle l'âme, et l'âme lui répond. Or, cette correspondance n'est rien autre chose que le choix qu'elle fait de Dieu.

Choix si excellent et si parfait, que l'âme religieuse a droit pour cela de quitter père et mère, et de rompre en quelque sorte les liens les plus sacrés de la nature. Il n'en est pas de même des vierges du siècle : toutes vierges qu'elles sont, elles n'ont pas encore choisi Jésus-Christ d'une manière qui les autorise à se retirer de la maison paternelle. Il y a plus : non-seulement l'âme religieuse quitte père et mère, mais elle se quitte encore elle-même.

Choix qui devient pour l'âme religieuse une raison de servir Dieu avec toute la ferveur que demande son état.

Deuxième partie. L'âme religieuse s'engage a Dieu : 1° engagement sacré; 2° engagement solennel; 3° engagement irrévocable.

1° Engagement sacré, car c'est un engagement de vœu. D'où il s'ensuit que c'est le plus grand de tous les engagements, et qu'en ce qui regarde l'observance des choses que l'âme religieuse a vouées, elle ne peut commettre d'infidélité qui ne tienne de la nature du sacrilège.

561

2° Engagement solennel. Il n'est appelé profession que parce qu'il est contracté à la face des autels, et devant les ministres de l'Eglise. Différence d'un vœu solennel et d'un vœu particulier. L'Eglise accepte le premier, et n'accepte pas l'autre.

3° Engagement irrévocable. Les vœux de l'âme religieuse sont indissolubles. Elle a néanmoins encore tout à craindre de sa volonté, qui, par son inconstance, peut, non pas se dégager de l'obligation, mais se relâcher dans l'observation de ses vœux; et voilà ce qui doit exciter sa vigilance.

Troisième partie. L'âme religieuse acquiert un droit spécial sur tous les trésors de Dieu et sur Dieu même. Dieu est le Dieu de tout le monde, mais il se donne spécialement aux âmes qui ne veulent que lui, et qui ne s'attachent qu'à lui. Or, que veut autre chose l'âme religieuse, et quel autre bien se réserve-t-elle? Deux témoignages tirés de l'Ecriture, l'un de David, l'autre des Juifs, lorsqu'ils entrèrent dans la terre promise.

Il est vrai que l'âme religieuse, en faisant alliance avec Jésus-Christ, fait alliance avec un Dieu pauvre, avec un Dieu humilié, avec un Dieu crucifié, et qu'elle doit entrer avec lui en société de peines et de maux; mais dans Jésus-Christ tout s'est converti en biens. Ce sont des maux pour les mondains qui n'en profitent pas, et qui les portent sans consolation : mais ce sont des biens pour l'âme religieuse, qui se les rend salutaires, et qui, par la grâce de Jésus-Christ, y goûte une onction toute divine.

Voilà ce qui doit servir de modèle aux chrétiens du siècle. L'exemple d'une âme religieuse, sa fidélité, sa ferveur, sa constance, sou détachement, confond leur tiédeur, leur lâcheté, leurs attaches criminelles aux biens de la terre. Du reste, quelque différence qu'il y ait entre l'état religieux et celui des gens du monde, deux vérités sont certaines : 1° que les gens du monde peuvent eux-mêmes être parfaits dans leur état et selon leur état, comme les religieux; 2° que non-seulement ils le peuvent, mais qu'ils y sont même indispensablement obligés.

Dilectus meus mihi, et ego illi.

Mon bien-aimé est à moi, et je suis à lui.  (Cantique des Cantiques, chap. II, 16.)

C'est l'épouse des Cantiques, ou, sous la figure de cette épouse, c'est rame chrétienne, et en particulier l'âme religieuse, qui parle, et qui nous fait connaître la sainte alliance qu'elle a contractée avec Dieu. Quand elle dit d'abord que ce céleste époux est à elle, c'est pour nous donner à entendre comment il a fait en sa faveur des premières avances, comment il l’a recherchée, et de quelles grâces il l'a prévenue ; et quand elle ajoute qu'elle est à lui, c'est pour nous marquer avec quelle fidélité elle s'est rendue attentive à sa voix, elle a répondu à ses favorables poursuites, et suivi l'inspiration divine qui l'attirait : Dilectus meus mihi, et ego illi. L'un et l'autre était nécessaire. Si Dieu ne l'eût point appelée, si elle n'eût point été éclairée d'une lumière céleste, et que la grâce ne lui eût point fait sentir ses saintes impressions, jamais elle n'eût conçu le dessein de renoncer au monde et de se dévouer à Dieu : ou si, fermant les yeux à la lumière qui l'éclairait, et réprimant dans son cœur les mouvements que la grâce y avait excités, elle eût été insensible à la vocation du ciel, Dieu, malgré elle, ne l'eût point engagée, et toutes les vues de sa miséricorde sur elle seraient demeurées sans effet. Mais l'attrait de Dieu d'une part, et de l'autre la correspondance de l'âme; Dieu qui invite , et l'âme qui consent ; Dieu qui s'offre, et l'âme qui accepte en se donnant elle-même ; voilà, ma très-chère Sœur, ce qui forme cette belle alliance dont j'ai à vous entretenir, et en conséquence de laquelle vous pourrez dire éternellement : Dilectus meus mihi, et ego illi. Alliance la plus pure, puisque c'est avec Dieu que vous l'allez contracter, et que sa grâce en doit être le sacré nœud ; alliance la plus inviolable, puisque vous l'allez jurer à la face des autels, et par une profession solennelle; alliance la plus glorieuse, puisqu'elle ne vous donnera pas seulement la qualité de servante du Seigneur, mais d'épouse du Seigneur: et parla enfin, alliance pour vous la plus avantageuse, puisqu'elle vous mettra en possession de toutes les richesses de Dieu, et en possession de Dieu même. Or pour vous proposer en trois mots, chrétiens auditeurs, le dessein de ce discours, trois choses, selon saint Augustin, forment une alliance : le choix, l'engagement et la société. Le choix en est comme le principe, l'engagement en est comme l'essence, et la société en est le fruit. Choix mutuel, engagement réciproque, société commune. Que fait donc de sa part une jeune personne en embrassant la profession religieuse? c'est ce que j'ai à vous représenter dans les trois parties de cet entretien, et ce qui fera tout le sujet de votre attention. Elle choisit Dieu, elle s'engage à Dieu, elle acquiert, pour ainsi dire, un droit spécial sur tous les trésors de Dieu et sur Dieu même. Voilà, ma très-chère Sœur, les avantages inestimables du saint état auquel vous vous dévouez ; mais voilà en même temps tout le fonds des devoirs indispensables et des obligations qu'il vous imposera. Vous les remplirez, ces obligations; et ces avantages aussi, vous les goûterez. Sainte mère de Dieu, c'est sous vos auspices que cette vierge fidèle se consacre à votre Fils adorable, et c'est par votre intercession que j'obtiendrai les lumières qui me sont présentement nécessaires; je les demande, en vous disant : Ave, Maria.

PREMIÈRE PARTIE.

C'est par le choix qu'une alliance doit commencer,

502

et par le même choix qu'elle doit être conclue, pour être non-seulement heureuse, mais légitime : car, comme disait saint Jérôme, une alliance sans choix ne doit plus être proprement appelée alliance, mais dégénère dans une espèce de servitude. En effet, le sort et le hasard peuvent bien décider sur tout autre chose de la destinée des hommes ; la force et la nécessité peuvent bien leur imposer un joug ; l'intérêt et la crainte peuvent bien les déterminer à un parti : mais il n'y a que le choix, et le choix de préférence, qui puisse faire cette liaison volontaire et libre que nous entendons par le nom d'alliance. Or si cela est vrai des alliances purement naturelles, beaucoup plus l'est-il, dans l'ordre de la grâce, des alliances spirituelles, surtout de celle dont j'ai à parler, et que Dieu fait avec l'âme religieuse, ou que l’âme religieuse fait avec Dieu : car voilà, mes chers auditeurs, la première prérogative que je découvre dans la profession religieuse, et voilà l'idée que je m'en forme d'abord. Qu'est-ce que la profession religieuse? c'est le choix le plus singulier que Dieu puisse faire de la créature, et le choix le plus authentique que la créature puisse faire de Dieu. Je m'explique. Dieu donne à l'âme chrétienne une grâce de vocation par où il lui parle intérieurement, et lui persuade de se consacrer à lui. Cette vocation est le discernement et le choix qu'il fait de sa personne; et en vertu de cette vocation, l'âme chrétienne se consacre à Dieu par la solennité du vœu : or ce vœu n'est rien autre chose que le choix qu'elle fait de son Dieu préférablement ou plutôt privativement à tout ce qui n'est pas Dieu. Prenez garde, s'il vous plaît : Dieu l'appelle à la religion ; et par cette grâce dont la douceur ne diminue point l'efficace et la vertu, il la sépare du monde, il l'élève au-dessus du monde, il ne veut plus qu'elle soit pour le monde, ni que le monde soit pour elle; il se la réserve uniquement, et entre une infinité de vierges à qui il pouvait faire le même honneur, il se plaît à la distinguer, il laisse les autres, s'il m'est permis de m'exprimer ainsi, dans la masse commune d'une vie sensuelle et mondaine ; et il en tire celle-ci pour en faire une prédestinée parmi les prédestinés mêmes;

c'est-à-dire, pour l'élever au plus haut rang de ses élus. Car c'est en cette qualité qu'il l'invite dans ce sacré cantique, et qu'il lui adresse ces divines paroles, où le Saint-Esprit semble avoir eu dessein de nous marquer tout le mystère de la vocation religieuse : Veni in hortum meum, soror mea sponsa (1); Venez, vous que j'ai spécialement choisie, venez dans ce jardin planté au milieu de mon Eglise, dans ce jardin terme, et inaccessible à tout autre qu'aux vierges qui me sont dévouées. Or il est évident, reprend saint Ambroise, que ce jardin fermé est la religion. C'est là que Dieu retire les âmes qu'il a honorées de son choix, là qu'il se les attache du nœud le plus intime et le plus étroit, là qu'il veut être inviolablement à elles, et qu'elles soient inviolablement à lui: Veni in hortum meum, soror mea sponsa. Et de sa part que fait l'âme, quand elle suit le mouvement de cette vocation ? Elle agrée les saintes poursuites de son Dieu, elle y consent; elle se fait non-seulement un plaisir et une gloire, mais un devoir et une loi d'y répondre. Comme Jésus-Christ l'a choisie entre mille, elle choisit entre mille Jésus-Christ ;et pour s'attacher à lui seul, elle fait un divorce entier avec le monde.

Oui, ma chère Sœur, c'est ainsi que Jésus-Christ votre Dieu vous a prévenue, vous a recherchée, vous a attirée par sa grâce ; et c'est en conséquence du choix qu'il a fait de vous, et par cette même grâce, que vous avez écouté sa voix, et que vous l'avez suivie. Il a fallu que ce Dieu de miséricorde fît les premières démarches ; maïs dans toutes ces démarches et toutes ces avances il ne croit pas en avoir trop fait, puisqu'il trouve en vous une disposition si conforme à ses vœux : car la profession que vous allez faire est le retour qu'il se promettait de votre fidélité, c'est-à-dire un retour de préférence, et, pour me servir toujours du même terme, un retour de choix par où vous secondez le sien. En effet, ce ne sont point les hommes qui ont négocié pour vous cette alliance divine ; ce n'est ni la chair, ni le sang ; leurs maximes ne vont point jusque-là. Vous seule en avez pris le dessein, vous seule en avez traité avec Dieu, vous seule, animée de son Esprit, en avez fait votre ouvrage. Comme vous ne pouviez l'entreprendre ni le commencer sans lui; aussi, tout Dieu qu'il est, il ne pouvait le conclure sans vous, dès qu'il voulait que ce fût un choix pleinement volontaire et libre. Je dis plus : car dans ce choix, ma chère Sœur, ce qui me paraît spécialement avantageux pour vous, c'est qu'en cherchant Jésus-Christ,vous n'avez cherché que Jésus-Christ même. On cherche souvent dans les alliances du siècle un intérêt tout humain ; mais ce n'est ni un rang, ni un établissement, ni une fortune temporelle que vous vous proposez, puisqu'au contraire vous quittez tout

1 Cant., v, 1.

563

cela, et que pouvant posséder les biens du monde, goûter les plaisirs du monde, recevoir les honneurs du monde, vous embrassez la pauvreté de Jésus-Christ, l'humilité de Jésus-Christ, la mortification de Jésus-Christ.

Choix si excellent et si parfait, que l'âme religieuse a droit pour cela de quitter père et mère, de rompre en quelque manière les liens les plus sacrés de la nature, d'abandonner ceux de qui elle lient la vie, de s'émanciper de leur dépendance et de leur conduite; et cela, non-seulement sans rien faire contre la piété, mais par l'acte même le plus héroïque de la plus pure et de la plus insigne piété. Elle le peut, dis-je, et, autorisée de la loi de Dieu, elle use en effet de ce pouvoir. Car, selon la remarque de saint Bonaventure, c'est à l'état religieux que nous pouvons appliquer ces paroles du Fils de Dieu : Propter hoc, relinquet homo patrem et matrem (1) ; Pour cela, il sera permis de se séparer de son père et de sa mère, quelque sacrés d'ailleurs que soient les nœuds qui nous y unissent. En est-il de même des vierges qui vivent dans le monde ? Non, continue le même saint docteur : parce que, toutes vierges qu'elles sont, elles n'ont pas encore choisi Jésus-Christ d'une manière qui les autorise à se retirer de la maison paternelle. D'où il s'ensuit que quelque profession qu'elles fassent d'une inviolable virginité, il n'y a point encore de parfaite alliance entre Jésus-Christ et elles : c'est aux vœux de la religion que cet avantage est attaché. Mais admirez, Chrétiens, ce qu'ajoute saint Bernard, et ce qui mérite une attention particulière. Parce que l'alliance d'une âme avec Jésus-Christ devait être quelque chose de plus grand que toutes les alliances de la terre, Dieu, dit ce Père, a établi une loi proportionnée à la grandeur et à la dignité de cette alliance ; et quelle est cette loi? !a voici. Pour un époux de la terre on est dans l'obligation de quitter père et mère ; mais Dieu a ordonné que pour l'époux céleste, qui est Jésus-Christ, on se quitterait soi-même. Car il était bien juste, poursuit saint Bernard, que pour un époux qui est Dieu, on quittât plus que pour celui qui n'a rien au-dessus de l'homme. Mais que pouvait-on faire de plus que de quitter père et mère ? Ah ! Chrétiens, encore une fois, on pouvait se quitter soi-même. Or, c'est ce qui se pratique, mais héroïquement, dans la profession religieuse : car c'est bien se quitter soi-même, que de quitter sa liberté. Propter hoc, relinquet homo patrem et matrem; voilà ce qui regarde les époux de la terre. Mais voici ce

1 Marc, X, 7.

qui est propre des épouses de Jésus-Christ : Si quis vult post me venire, abneget semetipsum (1); Que celui qui veut venir après moi se renonce soi-même, se détache et se dépouille de soi-même; et c'est cette loi, ma chère Sœur, que vous êtes sur le point d'accomplir : loi que je vous propose, comme le principe sur lequel doit désormais rouler toute la conduite de votre vie ; loi que vous devez vous appliquer par de fréquentes réflexions, et qui seule est capable de vous maintenir dans toutes les dispositions de piété et de ferveur que votre vocation demande. Je suis à mon Dieu, car c'est ainsi que vous devez raisonner avec vous-même; je suis à mon Dieu, et je l'ai choisi : il faut donc que je vive désormais comme étant à lui ; il faut que toutes mes actions portent et soutiennent ce caractère de consécration; il faut que je parle, que j'agisse, que je traite avec les hommes comme une âme dévouée ta Dieu, et que dans tout ce qui paraîtra de moi, on puisse reconnaître ce que je suis et à qui je suis. J'ai choisi mon Dieu, et en le choisissant, j'ai vu tout ce qu'il m'en coûterait. Rien donc désormais ne doit m'être difficile pour lui ; car je l'ai choisi par amour, et l'amour rend tout, non-seulement possible, mais facile, mais agréable. C'est ce que fait tous les jours entre les mondains un amour profane : l'amour de mon Dieu est-il moins puissant pour me faire tout entreprendre, tout exécuter, tout supporter? J'ai choisi mon Dieu, et je l'ai choisi uniquement : que serait-ce si, non contente de Dieu, je voulais reprendre certains restes du monde; si comme les Juifs dans le désert tournaient les yeux vers l'Egypte, je portais encore quelquefois mes regards vers le monde; si pour m'adoucir le joug, et pour me remettre des fatigues et des ennuis de mon état, j'appelais à mon secours le monde? J'ai choisi mon Dieu : et pourquoi? afin de l'honorer d'un culte particulier, et de ne plus vivre que pour lui. Quels reproches donc n'aurait-il pas à me faire et ne devrais-je pas me faire moi-même, si je dégénérais de la sainteté de ma profession ; si, me bornant à une vertu commune, je négligeais le soin de mon avancement et de ma perfection : si je n'avais de l'état religieux que l'habit et que le nom ? Et qu'était-il besoin pour cela de sacrifier toutes les prétentions du siècle et tous les avantages qu'il me présentait? qu'était-il besoin de m'éloigner de mes proches, et de sortir d'une famille où je trouvais, avec l'opulence, avec la splendeur et l'éclat, de la probité et de la religion?

1 Matth., XVI, 24.

564

qu'était-il besoin de passer par tant d'épreuves, et d'embrasser une vie si sainte en elle-même? Que dis-je! et n'eût-il pas mieux valu m'en tenir à ce que j'étais, que d'être ce que je suis? car être ce que je suis, c'est être à Dieu et n'y être pas. Or cette contradiction, n'est-ce pas ce qui doit faire ma condamnation devant Dieu, et ma confusion devant les hommes? C'est, ma chère Sœur, ce qui fera l'un et l'autre pour ces épouses infidèles qui ne savent pas soutenir le choix qu'elles ont fait de Dieu : mais je puis me promettre que vous le soutiendrez dans toute son étendue, aussi bien que l'engagement qui y est attaché, et dont j'ai à vous parler dans la seconde partie.

DEUXIÈME PARTIE.

Il n'y a proprement que Dieu avec qui il soit honorable et avantageux de s'engager ; et c'est une des choses en quoi l'excellence de l'être de Dieu se fait connaître et se distingue. Il n'en est pas de même des hommes. La grande règle de prudence, en traitant avec les hommes, est de s'engager le moins qu'il est possible, et on dispute pour cela comme pour le plus important de tous les intérêts : pourquoi? parce qu'en s'engageant avec les hommes, on perd sa liberté, on commence d'être moins à soi-même, on entre dans un état de dépendance, et de dépendance de la créature, qui ne peut être qu'humiliant et onéreux : au lieu qu'à l'égard de Dieu, le grand avantage est de s'engager le plus qu'on peut, parce qu'à proportion que l'on s'engage à Dieu, on se trouve plus attaché à son souverain bien. Cet engagement, loin de préjudicier à la liberté, perfectionne la liberté, puisque la véritable liberté de la créature est d'être dans la dépendance et sous la domination de Dieu; et que jamais elle n'est plus à elle-même, que quand elle est parfaitement et inviolablement à Dieu. Or c'est dans cet engagement que vous entrez, vous, Chrétiens, par la profession du baptême, et vous, ma chère Sœur, par la profession religieuse. Engagement pour lequel on peut très-bien vous appliquer ce que disait l'Esprit de Dieu par la bouche du Roi-prophète, formant et instruisant une âme juste : Audi, filia, et vide, et inclina aurem tuam (1); Ecoutez, ma fille, mais écoutez attentivement ce que je vais vous faire comprendre; appliquez-y toutes les puissances de votre âme ; gravez-le dans le fond de votre cœur ; ayez soin de le méditer tous les jours de votre vie, et ne l'oubliez jamais. Par

1 Psal., XLIV, 11.

l'action que vous allez faire, vous vous engagez avec Dieu ; mais d'une espèce d'engagement assez peu connu, du moins dans toute son étendue, et dont je puis dire après Jésus-Christ : Non omnes capiunt verbum istud (1). Or c'est pour cela même que je dois vous en instruire plus exactement, et qu'ajoutant à vos lumières celle d'une solide théologie, je vous dis en un mot, ma chère Sœur, que l'engagement de la profession religieuse est le plus grand dont une créature soit capable. En voici les raisons : parce que c'est un engagement sacré, parce que c'est un engagement solennel, parce que c'est un engagement irrévocable et qui ne doit jamais finir. Autant de paroles, autant de vérités essentielles pour vous et pour moi : comprenez-les.

C'est un engagement sacré que celui de la profession religieuse; voilà sa première qualité ; et la preuve en est bien évidente : parce que c'est un engagement de vœu. Or le vœu dans sa substance est quelque chose de surnaturel, et même de droit divin. Il a été tel dans tous les temps, dans l'ancienne loi comme dans la loi nouvelle, parce qu'il est saint par lui-même. Que s'ensuit-il de là? ah! mes chères Sœurs, que ne s'ensuit-il pas pour toutes les âmes sincèrement touchées de leurs devoirs, et pour nous en particulier? Car je conclus que notre engagement dans la religion est donc d'un ordre supérieur à tous les engagements du monde, et par conséquent qu'il ne peut être violé que par un crime d'une espèce différente et au-dessus de tous les autres crimes. Je conclus qu'en ce qui touche l'observance des choses que nous avons vouées, nous ne pouvons plus désormais commettre d'infidélité envers Jésus-Christ, qui ne tienne de la nature du sacrilège : pourquoi ? parce qu'en conséquence du vœu, nous sommes spécialement consacrés à Jésus-Christ. Cette conséquence est terrible, et me donnerait lieu, ce semble, de dire à toutes celles qui ont l'honneur de porter ce caractère de consécration, ce que leur disait saint Augustin : Nunc vero quia tenetur apud Deum sponsio tua, non te ad magnam justitiam invito, sed a magna iniquitate deterreo ; âme fidèle, souvenez-vous que vous n'êtes plus à vous-même, et que quand je vous parle d'accomplir les promesses que vous avez faites à votre Dieu, ce n'est pas tant pour vous inviter à une haute sainteté, que pour vous préserver d'une affreuse iniquité. Mais d'ailleurs, ajoute le même Père, cette pensée est infiniment

1 Matth., XIX, 11.

565

capable de vous animer et de vous fortifier. Car le comble de votre joie doit être de n'avoir plus une pernicieuse liberté de faire le mal ; et l'avantage de votre profession est de ne pouvoir être plus unie à Dieu que vous l’êtes ; or c'est ce que l'engagement des vœux vous procure. D'où vient que saint Augustin concluait : Nec ideo te novisse, pœniteat : imo gaude jam tibi non licere, quod cum detrimento tuo licuisset.

Je dis plus : l'engagement de la religion est un engagement solennel, et c'en est la seconde prérogative. Car il n'est appelé profession, que parce qu'il est célébré à la face des autels et devant les ministres de l'Eglise, suivant le modèle que Dieu en proposait autrefois aux parfaits chrétiens dans la personne des Israélites, dont l'Ecriture nous dit qu'à mesure qu'ils entraient dans la terre promise, ils allaient tous se prosterner aux pieds du grand prêtre, et faisaient entre ses mains cette profession publique : Profiteor hodie coram Domino Deo tuo, quod ingressus sum in terram pro qua juravit patribus nostris, ut daret eam nobis (1) ; Oui, je proteste que c'est aujourd'hui que je suis entré dans cette terre de bénédiction, où le Seigneur m'a appelé. Voilà ce que fait l'âme religieuse dans la solennité de ses vœux, puisque c'est alors qu'elle entre dans une terre abondante en vertus et en sainteté, et qu'elle n'y entre qu'après en avoir fait la protestation à celui qui lui représente Jésus-Christ, le souverain prêtre. Et ne croyez pas, mes chers auditeurs, que cette solennité soit une pure cérémonie. Quand David disait : Vota mea Domino reddam in conspectu omnis populi ejus , in atriis domus Domini, in medio tui, Jerusalem (2) ; J'offrirai mes vœux au Seigneur ; mais je les offrirai en présence de tout son peuple, dans l'enceinte de son temple, au milieu de Jérusalem ; il prétendait faire quelque chose de plus grand que s'il les eût seulement formés dans le secret de son cœur. Et en effet, un vœu solennel est bien différent d'un vœu particulier et secret ; car l'Eglise accepte l'un, et elle n'accepte pas l'autre ; elle ratifie l'un, et elle ne ratifie pas l'autre; elle s'oblige elle-même dans l'un, et elle ne s'oblige pas dans l'autre : circonstances bien remarquables en matière de vœu. Quoi qu'il en soit, il paraît bien par cette solennité que la profession religieuse est une véritable alliance de l'âme chrétienne avec Jésus-Christ. D'où vient que saint Ambroise, instruisant une vierge qui avait pris

1 Deut., XXVI, 3. —2 Psal., CXV, 14.

le voile sacré, lui disait ces belles paroles : Sacro velamine tecta es, ubi omnis populus dotem tuam subscribens, non atramento, sed spiritu, clamavit : Amen; Vous vous êtes engagée à Jésus-Christ, et tout le peuple qui était présent a signé votre contrat, non pas avec une encre matérielle, mais de l'esprit et du cœur, en y répondant : Ainsi soit-il. Or c'est, mes chères Sœurs, ce qui s'est fait à votre égard, et dont nous devons éternellement conserver le souvenir. Car si nous étions assez infidèles pour oublier cet engagement, tout ce qu'il y a eu de témoins de notre profession s'élèveraient contre nous et rendraient témoignage au Sauveur du monde de la foi que nous lui avons jurée.

Mais quelle foi ? c'est ici la troisième qualité de l'engagement religieux : une foi dont le lien est indissoluble , et plus indissoluble même que l'engagement des époux du siècle. Car l'engagement des époux du siècle cède quelquefois à la profession religieuse. Ainsi les conciles le déclarent-ils, et ainsi l'avons-nous reçu par tradition apostolique ; d'où il s'ensuit que le vœu de la religion est donc un engagement plus irrévocable encore et plus indispensable que celui du grand sacrement établi par Jésus-Christ dans son Eglise : Sacramentum magnum in Ecclesia (1) L'engagement des époux du siècle est naturellement sujet à se dissoudre par la mort ; au lieu que la profession religieuse est un engagement éternel, qui ne doit jamais finir. Tandis que Dieu sera Dieu, tandis que Jésus-Christ régnera, vous serez à lui. Si c'était tout autre que Dieu et tout autre que Jésus-Christ, cette parole devrait vous faire trembler. Car avec tout autre que Dieu, vous pourriez craindre de fâcheuses humeurs à essuyer, des imperfections à supporter, des ennuis à dévorer. Mais plus on est à Dieu et avec Dieu, plus on le goûte, et plus on trouve en lui de consolations. Il est vrai que c'est un grand pas à faire que celui d'un engagement éternel; mais, encore une fois, avec Dieu, plus l'engagement est grand, plus il est aimable. Si cet engagement pouvait finir, il ne ferait plus notre parfait bonheur ; sa félicité consiste surtout dans son éternité : de sorte que, par un merveilleux effet de la grâce, ce qui fait le joug et la servitude des alliances du siècle fait le précieux avantage de la nôtre, parce que nous sommes liés à Dieu, avec qui l'on est toujours bien, et de qui l'on est toujours content, dès qu'on s'y donne et qu'on le

1 Ephes., V, 32.

566

cherche de bonne foi. Ce n'est donc point du côté de Dieu que nous devons trembler. Ce qu'il y a à craindre pour nous est dans nous-mêmes et vient de nous-mêmes. Ce sont nos légèretés et nos variations, c'est notre inconstance. En effet, quelque ferveur et quelque disposition présente qui paraisse en nous , nous sommes fragiles et sujets au changement. Nous nous engageons pour toujours : mais notre volonté a ses vicissitudes et ses retours ; et la difficulté est, avec une volonté si changeante, de soutenir un engagement qui ne doit point changer. De la part de Dieu, il n'en est pas ainsi : son engagement et sa volonté sont également immuables. Au moment qu'il a parlé et qu'il a promis, il est incapable de révoquer sa parole, parce que c'est un Dieu souverainement vrai et souverainement fidèle : Juravit Dominus, et non pœnitebit eum. Mais pour nous, qui n'agissons que par les mouvements d'une liberté volage, et à qui le repentir est aussi naturel que le choix, nous en sommes réduits à une condition bien différente , vivant toujours dans l'obligation de garder notre foi, et dans le danger de la violer. Voilà ce qui doit exciter, âmes religieuses, toute notre vigilance; voilà ce qui nous doit maintenir dans une sainte défiance de nous-mêmes , et par conséquent dans une attention continuelle sur nous-mêmes. Car quel désordre serait-ce, et quelle indignité, de se démentir après des paroles si authentiques et si solennelles; de se lasser d'être à Dieu, lorsqu'il ne se lasse point d'être à nous ; de n'y vouloir être qu'à demi, lorsqu'il veut être pleinement à nous ; de nous dégoûter de lui malgré ses infinies perfections, quand, tout imparfaits que nous sommes, il ne se dégoûte point de nous, et qu'il fait même ses délices de demeurer avec nous? C'est par une persévérance inébranlable que nous nous préserverons, mes chères Sœurs, d'une infidélité que Dieu nous reprocherait éternellement. Persévérance qui fut toujours le caractère des élus : persévérance non point seulement dans l'habit, mais dans l'esprit de la religion ; non point seulement dans la clôture et la retraite, mais dans l'exacte observation de nos devoirs; non point seulement dans l'exercice extérieur des pratiques de notre état, mais dans une régularité solide et intérieure. Voilà comment, après avoir choisi Dieu, après nous être engagés à Dieu, nous entrerons avec Dieu dans une sainte communication , et dans une espèce de société d'intérêts et de biens. Vous l'allez voir dans la troisième partie.

TROISIÈME PARTIE.

C'est l'effet propre d'une véritable et parfaite alliance , d'établir entre les personnes qu'elle unit ensemble, une société mutuelle et une pleine communication de biens : et puisque de toutes les alliances, la plus parfaite, ma très-chère Sœur, est celle que vous contractez avec Dieu par la profession religieuse, il faut conclure qu'en vertu du sacrifice que vous allez lui faire de tous les biens qui pourraient vous appartenir dans le monde, et surtout en vertu du sacrifice que vous allez lui faire de vous-même, vous aurez désormais, par le plus juste retour, d'incontestables et de légitimes prétentions sur tous les trésors du ciel, et, si je puis m'exprimer de la sorte, sur tous les biens de Dieu. Mais quels sont ces biens de Dieu dont une âme religieuse, en conséquence de sa profession, est si heureusement et si abondamment pourvue ? Ah ! répond saint Augustin, ne les cherchons point hors de Dieu, ou plutôt ne les distinguons point de Dieu : c'est Dieu même. Et ce saint docteur avait bien raison de le dire ainsi ; car Dieu n'a point de plus grand bien que lui-même ; il est son souverain bien, et, par une suite nécessaire, il est le souverain bien de toutes les créatures : tellement qu'entrer en société de biens avec Dieu, ce n'est rien autre chose qu'entrer en possession même de Dieu. Or, tel est en général le bonheur d'une âme qui se consacre à Dieu dans le christianisme, et tel est plus avantageusement encore et en particulier le bonheur d'une âme qui, faisant un divorce entier avec le monde, se dévoue à Dieu dans la religion. Quand David parlait à Dieu, et qu'il s'entretenait avec lui dans l'intérieur de son âme, il ne lui disait pas : Je sais que vous êtes le Dieu du ciel et de la terre, le Dieu de toute la nature; mais : je sais que vous êtes mon Dieu : Dixi Domino : Deus meus es tu (1). Mais, demande saint Augustin, pourquoi s'exprimait-il de la sorte, et pourquoi s'attribuait-il spécialement à lui-même ce qui est commun à toutes les créatures ? Car n'est-ce pas Dieu qui les a toutes créées, et par conséquent n'est-il pas le Dieu de tout l'univers ? Numquid omnium Deus non est ? Il est vrai, répond ce saint docteur, c'est le Dieu de tout le monde; mais il faut aussi reconnaître qu'il se donne particulièrement, et qu'il appartient plus proprement à certaines âmes, qui n'ont point d'autre sentiment sur la terre que de l'aimer, qui n'ont point d'autre soin que de le servir, qui n'ont point ni ne veulent point

1 Psal., XV, 2.

567

avoir d'autre héritage que lui-même et le bonheur de le posséder : Sed eorum prœcipue Deus qui eum deligunt, colunt, possident. Or, qui sont ces âmes dégagées de tout autre objet que Dieu, et dont tous les désirs tendent vers Dieu ? qui sont ces âmes tout occupées du service de Dieu, et dont l'unique emploi dans la vie est d'honorer Dieu ? qui sont ces âmes volontairement pauvres, qui se sont dépouillées de tous les biens sensibles pour Dieu, et dont le seul trésor et le seul bien est Dieu ? N'est-il pas évident que ce sont les âmes religieuses, et n'est-il pas juste que Dieu soit à elles d'une façon toute singulière, puisqu'elles ont voulu d'une façon toute singulière être elles-mêmes à Dieu? C'est en ce même sens qu'il faut entendre cette autre parole de l'Ecriture, que j'ai déjà rapportée ; je veux dire cette formule de profession que prononçaient les Hébreux aux pieds du grand prêtre, en entrant dans la terre promise: Profiteor hodie coram Domino Deo tuo ; Je proteste aujourd'hui, disaient-ils au pontife, et je fais un aveu solennel devant le Seigneur votre Dieu. Eh quoi ! reprend là-dessus saint Jérôme, ne devaient-ils pas plutôt dire, devant le Seigneur notre Dieu ? n'étaient-ils pas le peuple de Dieu , et Dieu ne les avait-il pas cent fois assurés qu'il était leur Dieu, préférablement à toutes les autres nations? Cependant, en la présence des prêtres, ils n'osaient l'appeler leur Dieu, et se contentaient de dire, le Seigneur voire Dieu : comme s'ils eussent reconnu que leur Dieu était bien plus à leurs prêtres qu'il n'était à eux; et que ceux qui se trouvaient employés aux fonctions du sacerdoce pouvaient tout autrement se glorifier qu'ils appartenaient à Dieu, et que Dieu, pour ainsi parler, leur appartenait. Pourquoi cela? la raison en est bien claire, poursuit saint Jérôme, et nous n'avons qu'à consulter l'Ecriture pour nous en instruire. C'est que le grand prêtre, aussi bien que toute la tribu de Lévi, n'ayant eu aucun partage ni aucune possession dans la terre promise, Dieu lui-même, comme il est expressément marqué, leur devait servir de possession : excellente idée de l'âme religieuse. Elle ne se réserve que Dieu : il est donc juste qu'elle possède Dieu plus que les autres, et qu'en cela elle ait même, dans un sens, l'avantage sur les prêtres du Seigneur, tout distingués qu'ils sont d'ailleurs par leur caractère ; car les prêtres, après tout, soit de l'ancienne, soit de la nouvelle loi, n'ont jamais fait un renoncement aussi entier que le sien, puisque le sacerdoce n'empêche point qu'on ne puisse acquérir et conserver les biens temporels. Mais l'âme religieuse dit absolument à Dieu : Quid mihi est in cœlo, et a te quid volui super terram(1)l ? De tout ce qu'il y a dans le ciel et de tout ce qu'il y a sur la terre, qu'ai-je désiré, qu'ai-je recherché, qu'ai-je voulu retenir, hors vous, Seigneur, et vous seul ? Je- ne dis pas cela, mon Dieu, ajoute-t-elle, je ne le dis pas pour faire valoir auprès de vous la pauvreté et le dénuement où je me suis réduite ; mais pour me féliciter humblement moi-même et pour me réjouir devant vous de mon abondance; car vous me valez infiniment mieux vous seul que tout le reste sans vous ; et ce qu'il y a de plus merveilleux encore, vous me valez mieux vous seul que tout le reste avec vous : non pas qu'avec tout le reste, vous perdiez rien de votre prix infini; mais parce que ce reste m'empêcherait de vous bien posséder, et qu'en vous possédant seul je vous possède plus parfaitement. Voilà donc, ma chère Sœur, je ne puis trop vous le redire, voilà le bonheur du saint état que vous embrassez : vous y posséderez Dieu. Dans le monde on ne le possède pas, ou l'on ne le possède qu'à demi : et comment, en effet, pourrait-on le bien posséder, lorsqu'on se trouve possédé soi-même par tant de maîtres, par l'ambition, par l'intérêt, par le plaisir, par toutes les passions et tous les vices? C'est dans l'état religieux que cette possession est entière, paisible, assurée; c'est là que l'on goûte Dieu, qu'on se repose en Dieu, qu'on recueille tous les fruits que peut produire un héritage aussi grand que Dieu.

Mais je vais plus avant encore, ma chère Sœur, et je finis par une pensée que vous ne devez jamais oublier. Vous allez faire une sainte alliance avec votre Dieu ; et, suivant les idées communes et ordinaires, je pourrais vous dire que c'est tellement un Dieu de gloire, qu'il a été tout ensemble un homme de douleur, un Dieu pauvre, un Dieu humilié, un Dieu persécuté, un Dieu crucifié; que vous ne pouvez donc vous allier avec lui sans participer à sa pauvreté aussi bien qu'à ses riebesses, à ses humiliations aussi bien qu'à sa gloire, à ses souffrances et à sa croix aussi bien qu'à sa souveraine béatitude. Voilà ce que je vous représenterais ; et, dans la disposition où vous êtes, il n'y a rien de si contraire aux sens et à la nature, que vous ne voulussiez accepter. De tous les maux à quoi s'est assujetti le divin époux que vous choisissez, il n'y a rien qui vous étonnât et que vous ne voulussiez partager.

1 Psal., LXXII, 25.

Mais il n'est point même nécessaire que vous fassiez cet effort de fidélité ; et ce serait mal m'expliquer, de dire que vous devez entrer en société de peines et de maux avec Jésus-Christ, car dans Jésus-Christ tout s'est converti en bien ; et la pauvreté, les souffrances, les croix, que nous estimons des maux, sont sur la terre les plus grands biens qu'il ait procurés à ses élus. N'en a-t-il pas fait autant de béatitudes ? n'a-t-il pas dit hautement et formellement, dans son Evangile : Bienheureux les pauvres : Beati pauperes (1) ; bienheureux ceux qui pleurent : Beati qui lugent (2) ? et ne sont-ce pas là, en faveur des croix et des souffrances de cette vie, des preuves que les mondains ne détruiront jamais ? Or, où a-t-on une plus abondante communication de ces biens spirituels et de ces dons célestes, que dans la religion ? Dans le monde il y a des croix, mais elles sont bien différentes de celles que vous trouverez dans la vie religieuse ; car, comme dit saint Bernard, toute croix n'est pas la croix de Jésus-Christ, toute pauvreté n'est pas la pauvreté de Jésus-Christ, toute mortification n'est pas la mortification de Jésus-Christ. On souffre dans le monde ; on est humilié, mortifié dans le monde : mais souvent il n'y a rien de tout cela qui porte le caractère de la croix du Sauveur: pourquoi? parce qu'il n'y a rien en tout cela pour la justice et pour Dieu. C'est dans l'état religieux que les croix sont salutaires, qu'elles sont vivifiantes, qu'elles produisent la sainteté, parce qu'elles sont marquées du sceau de Jésus-Christ. Les croix du monde sont des croix d'esclaves, qui accablent ceux qui les portent : mais les vôtres vous porteront autant que vous les porterez. Vous l'avez déjà bien éprouvé, ma chère Sœur, et vous en rendez un témoignage bien authentique, par la profession de vos vœux. Le passé vous répond de l'avenir, et vous verrez si la société des croix de votre adorable époux n'attire pas nécessairement après soi celle de ses consolations. Nous en faut-il un autre garant que saint Paul ? Scientes, quod sicut socii passionum estis, sic eritis et consolationis (3) ; Sachez, mes Frères, disait ce grand apôtre, et soyez fortement persuadés que vous aurez part aux consolations de Jésus-Christ, selon que vous aurez eu part à ses souffrances. A qui parlait-il? à des chrétiens delà primitive Eglise, c'est-à-dire à des hommes parfaits, qui faisaient alors dans le christianisme, par une loi commune, ce que font maintenant les religieux par une obligation particulière. De sorte,

1 Matth., V, 3. — 2 Ibid., 5. —  3 2 Cor., I, 7.

ma chère Sœur, qu'au moment où vous allez ratifier votre alliance avec Dieu, vous vous trouverez pourvue de tous ses trésors, de ses grâces, de ses bénédictions, de sa paix et de ses douceurs intérieures, et qu'il vous dira par avance ce qu'il doit vous dire en vous recevant un jour dans son royaume : Entrez dans la joie de votre Seigneur : Intra in gaudium Domini tui (1).

Chrétiens qui m'écoutez, et qui êtes témoins de cette cérémonie, voilà un modèle que Dieu vous met aujourd'hui devant les yeux. Si vous avez l'esprit et le zèle de votre religion, voilà l'objet d'une émulation sainte que Dieu vous propose, et dont il vous demandera compte un jour. L'exemple de cette jeune vierge qui quitte le monde, sa fidélité à suivre la vocation de Dieu, la ferveur avec laquelle elle va faire le sacrifice de sa personne, la constance inébranlable de son âme dans l'action la plus héroïque et la plus importante de la vie, sa joie dans le mépris qu'elle fait de tous les avantages du siècle; voilà ce qui confondra vos lâchetés, voilà ce qui condamnera vos attachements criminels aux biens de la terre, voilà ce qui réfutera tous les prétextes que vous pourriez alléguer pour justifier vos délicatesses et votre impénitence, voilà ce que Dieu vous représentera, ou plutôt ce qu'il vous opposera dans le jugement dernier, pour vous obliger à prononcer vous-mêmes l'arrêt de votre condamnation. Vous trouvez tout difficile dans l'accomplissement des préceptes et de la loi de Dieu; et cette jeune vierge, ayant trouvé le joug des préceptes et de la loi de Dieu trop léger pour elle, y ajoute tout ce qu'il y a de plus rigoureux et de plus sévère dans les conseils évangéliques. Vous ne pouvez vous résoudre à rompre les commerces dangereux où le monde vous engage, et elle a la force et le courage de se séparer du monde pour jamais. Vous disputez des années entières pour renoncer à des choses que votre seule raison vous dit être criminelles ; et elle renonce sans délibérer aux choses même les plus innocentes, les plus légitimes et les plus permises, dont elle veut bien se priver pour Jésus-Christ. Vous ne vous surmontez en rien, et elle triomphe d'elle-même en tout. Vous ne donnez rien à Dieu, et elle se sacrifie elle-même. En faudra-t-il davantage pour conclure contre vous?

Ah ! Chrétiens, permettez-moi de faire ici une réflexion : elle est importante pour l'édification de vos âmes, et vous conviendrez avec

1 Matth., XXV, 21.

569

moi de la vérité qu'elle contient. Vous faites quelquefois des comparaisons de votre état avec l'état religieux, et, par de vains raisonnements que l'esprit du siècle vous suggère selon les vues différentes, pour ne pas dire selon les caprices avec lesquels vous en jugez, tantôt vous désespérez de votre état ; tantôt vous en présumez avec excès, tantôt vous égalez la profession simple du christianisme à la profession religieuse ; tantôt vous concevez la vie religieuse comme impraticable et au-dessus des forces de la nature ; tantôt vous dites qu'il est impossible de se sauver dans le monde, et tantôt vous prétendez qu'il y a autant et peut-être plus de solide vertu dans le monde que dans la religion. Ainsi, prenant toujours les choses dans l'une ou dans l'autre des deux extrémités, vous ne tenez jamais ce juste milieu en quoi consiste votre perfection, et vous ne remplissez jamais la mesure de cette grâce qui doit faire la sainteté de votre état. Si cette émulation d'état procédait d'un esprit sincère, d'un esprit humble, d'un esprit fervent et qui cherche Dieu, elle produirait des fruits de christianisme qui paraîtraient dans la conduite de votre vie ; et c'est ce que voulait le grand Apôtre, quand il recommandait aux premiers fidèles d'aspirer toujours à ce qu'il y a de plus excellent dans les dons de Dieu : Aemulamini autem charismata meliora (1). Mais parce que cette émulation ne procède bien souvent que d'un esprit vain, que d'un esprit de contention, que d'un esprit d'amour-propre pour tout ce qui nous touche, et de chagrin ou d'aliénation pour tout ce qui n'a pas de rapport à nous, de là vient qu'elle se réduit à des paroles et à des contestations inutiles, qui, bien loin de vous édifier, corrompent dans vous le vrai zèle de votre sanctification.

1 1 Cor., XII, 31.

Quoi qu'il en soit, Chrétiens, il ne s'agit pas ici de mesurer ni de comparer les avantages de nos états. De quelque manière que Dieu ait disposé les choses, et votre état et l'état religieux sont les ouvrages de sa providence, et il a eu dans l'un et dans l'autre ses desseins. Il a suscité l'état religieux pour conserver dans son Eglise l'esprit et l'idée de ce premier christianisme que le paganisme même a admiré ; et il veut que le vôtre subsiste comme un moyen de salut proportionné à votre faiblesse. Quelque différence qu'il y ait entre l'un et l'autre, deux vérités sont certaines : la première, pour vous consoler, et la seconde, pour vous faire trembler. Car ce qui doit vous consoler, c'est que vous pouvez être dans votre état aussi parfait que les religieux : oui, vous pouvez être pauvres d'affection, au milieu même de l'abondance et des richesses ; vous pouvez être chastes et continents parmi la corruption du siècle où vous vivez ; vous pouvez être fidèles et soumis à la loi de Dieu, malgré le libertinage qui vous environne. Non-seulement vous le pouvez, mais, ce qui doit vous faire trembler, c'est que vous y êtes indispensablement obligés. Ah ! Chrétiens, travaillez-y comme à l'affaire essentielle de votre vie. C'est de quoi je vous conjure ; car Dieu m'a donné du zèle pour votre salut, et je puis vous dire, aussi bien qu'à cette âme religieuse, ce que saint Paul disait aux Corinthiens : Aemulor enim vos Dei œmulatione. Despondi enim vos uni viro virginem castam exhibere Christo (1); Je sens dans moi un zèle de Dieu pour vous ; et, animé de ce zèle, je voudrais vous présenter tous à Jésus-Christ comme une vierge pure et sans tache, digne de ses grâces en cette vie, et de sa gloire dans l'éternité bienheureuse, où nous conduise, etc.

1 2 Cor., XI, 2.

FIN  DES  VÈTURES ET  DES PROFESSIONS  RELIGIEUSES.

ORAISONS FUNEBRES I

ORAISONS FUNEBRES I

ORAISONS FUNEBRES.

ORAISON FUNÈBRE DE HENRI DE BOURBON, PRINCE DE CONDÉ, ET PREMIER PRINCE DU SANG.

In memoria œterna erit justus.

La mémoire du juste sera éternelle. (C'est l'oracle du Saint-Esprit dans le Psaume CXI, 7.)

Monseigneur (1),

Ce n'est pas sans raison que je parais aujourd'hui dans cette chaire, interrompant les sacrés mystères pour renouveler, dans l'esprit de ceux qui m'écoutent, le souvenir d'un prince dont il y a déjà tant d'années que nous avons pleuré la mort. Si la mémoire du juste, doit être éternelle seulement parce qu'il est juste, beaucoup plus la mémoire de celui-ci, qui dans sa condition de prince n'a pu être juste que de cette parfaite justice que la religion et la foi catholique formèrent en lui, et qui fut, comme vous verrez, son véritable caractère, sans avoir mérité, par un double titre, que l'on conservât éternellement le souvenir de sa personne.

L'une des malédictions de Dieu dans l'Ecriture est d'anéantir jusqu'à la mémoire des princes réprouvés : Dispereat de terra memoria eorum (2); Que leur mémoire, dit Dieu, soit exterminée de dessus la terre. Il ne se contente pas de détruire leur grandeur, leurs ouvrages, leurs entreprises, leurs vastes desseins : il se venge sur leur mémoire même, qui, s'effaçant peu à peu, tombe enfin dans une éternelle obscurité, et s'ensevelit pour jamais dans un profond oubli des hommes. Au contraire, l'une des promesses que Dieu fait dans l'Ecriture aux princes zélés pour sa loi, est que leur mémoire ne périra point, qu'elle passera de siècle en siècle et de génération en génération, et qu'affranchie des lois de la mort, elle trouvera dès maintenant dans les esprits et dans les cœurs une espèce d'immortalité : Non recedet memoria ejus, et nomen ejus requiretur a

2  Psal., CVIII,

15.

generatione in generationem (1). Ainsi, Chrétiens, l'éprouvons-nous dans l'exemple du prince dont je dois parler, et qui est le sujet de la cérémonie funèbre pour laquelle vous êtes ici assemblés (2). Tandis que ce temple consacré à Dieu subsistera, et tandis qu'on offrira sur cet autel le sacrifice de l'Agneau sans tache, le nom de Henri de Bourbon ne mourra jamais ; ses louanges seront publiées, et on rendra à sa mémoire des tributs d'honneur.

Un de ses serviteurs fidèles (3) s'est senti touché de lui donner en mourant cette marque singulière de sa reconnaissance. Il a voulu que la postérité sût les immenses obligations qu'il avait à un si bon maître; et, ne pouvant plus s'en expliquer lui-même, il a laissé un monument de sa piété et de sa libéralité, afin d'exciter les ministres mêmes de l'Evangile à le faire pour lui. Je suis le premier qui satisfais à ce devoir ; je m'y trouve engagé par des ordres qui me sont aussi chers que vénérables : le prince devant qui je parle l'a désiré, et il ne m'en fallait pas davantage pour lui obéir. Ce sera à vous, Chrétiens, dans ce genre de discours qui m'est nouveau, de me supporter, et à moi d'y trouver de quoi vous instruire, et de quoi édifier vos âmes. Mais, quoi qu'il en soit, Dieu n'a ainsi disposé les choses que pour vérifier la parole de mon texte, en rendant éternelle et immortelle la mémoire de très-haut, très-puissant et très-excellent prince Henri de Bourbon, prince de Condé, et premier prince du sang.

Tout a été grand dans lui : mais voici, mes

3 M. Perrault, secrétaire des commandements de ce prince, et président de la chambre des comptes de Paris.

571

chers auditeurs, à quoi je m'arrête, et ce qui m'a semblé plus digne de vous être proposé dans le lieu saint où vous m'écoutez. C'est un prince que Dieu fit naître pour le rétablissement de la vraie religion ; c'est un prince qui semble n'avoir vécu que pour la défense et le soutien de la vraie religion ; c'est un prince dont toute la conduite a été un ornement de la vraie religion : trois vérités que l'évidence des choses vous démontrera, et qui vous feront avouer que sa mémoire doit être à jamais en bénédiction devant Dieu et devant les hommes : In memoria œterna erit justus. Un prince dont la religion catholique a tiré trois insignes avantages, puisqu'il a servi à la relever, à l'amplifier et à l'honorer : à la relever, et c'est ce que j'appelle le bonheur de sa destinée ou le dessein de Dieu dans sa naissance; à l'amplifier, et c'est ce qui a fait le mérite de sa vie, et l'exercice de son infatigable zèle ; à l'honorer, et c'est ce que je vous ferai considérer comme le fruit de cette régularité solide qu'il observa dans tous les devoirs de sa condition.

Inspirez-moi, mon Dieu, les grâces et les lumières dont j'ai besoin pour traiter ce sujet chrétiennement; et dans la profession que je fais d'abord d'y renoncer à toutes les pensées profanes et atout ce qui est humain, donnez-moi ces paroles persuasives de votre divine sagesse, avec lesquelles je puisse, aussi bien que votre Apôtre, nie promettre de soutenir encore ici le ministère de prédicateur évangélique. Un prince né, et choisi de Dieu pour être, si j'ose parler ainsi, la ressource de sa religion. Un prince répondant à ce choix par les combats qu'il donna, et les différentes victoires qu'il remporta par sa religion. Un prince parfait, et remplissant exactement ses devoirs de prince pour faire honneur à sa religion. En un mot, naissance heureuse pour le bien de la foi catholique; vie consacrée au zèle de la foi catholique; règle de conduite, je dis de conduite de prince, honorable à la foi catholique. Voilà, chrétienne compagnie, les trois parties de ce discours, et le sujet de votre attention.

PREMIÈRE  PARTIE.

C'est de tout temps que la France a expérimenté, dans ses malheurs et dans ses révolutions, un secours du ciel d'autant plus singulier et plus favorable, qu'il a paru souvent moins espéré et plus approchant du miracle. Mais on peut dire , et il est vrai, qu'elle n'en eut jamais une preuve plus sensible que dans la conjoncture fatale où elle se trouva sur la fin du siècle passé , lorsqu'accablée de maux, épuisée de forces, déchirée par les guerres civiles , exposée comme en proie aux étrangers , elle se vit sur le point de perdre ce qui l'avait jusqu'alors maintenue, et ce qui était le fondement de toute sa grandeur, savoir, la vraie religion. Je m'explique.

La France, autrefois si heureuse et si florissante tandis qu'elle avait conservé la pureté de sa foi, gémissait dans la confusion et dans le désordre où l'hérésie l'avait jetée. L'erreur de Calvin, devenue redoutable par sa secte encore plus que par ses dogmes, malgré toute la résistance du parti catholique, avait prévalu : son venin, par une contagion funeste, avait gagné les parties les plus nobles de l'Etat ; le sang de nos rois en était infecté ; l'héritier légitime de la couronne l'avait sucé avec le lait ; les princes de sa maison étaient non-seulement les sectateurs , mais les chefs et les défenseurs du schisme formé contre l'Eglise. De là on ne devait attendre que la décadence, et même l'entier renversement de l'empire français. Les temples profanés, les lois méprisées, l'autorité anéantie , le culte de Dieu, sous ombre de réforme, perverti, ou plutôt aboli, en étaient déjà les infortunés présages. Mais au milieu de tout cela, la France était sous la protection du Très-Haut. Quoique penchante vers sa ruine, et sur le bord du précipice affreux où elle allait tomber, la main toute-puissante du Seigneur la soutenait. Le Dieu , non plus d'Abraham, d'Isaac et de Jacob, mais de Clovis, de Charlemagne et de saint Louis, veillait encore sur elle ; et pour relaver son espérance contre son espérance même : Contra spem in spem (1) ; il se préparait à la sauver, par ce qui semblait devoir être la cause de sa perte.

Henri, l'incomparable prince dont j'ai entrepris de parler, était le sujet que Dieu avait choisi entre autres et prédestiné pour cela. Appliquez-vous, mes chers auditeurs, et admirez avec moi la profondeur des conseils divins. Ce prince était né dans le sein de l'hérésie ; et quoiqu'il fût encore enfant, le parti hérétique comptant sur lui, et se promettant tout de lui, le regardait avec raison comme son héros futur. Rien dans l'apparence n'était mieux fondé que cette vue. Mais c'est ici, providence adorable de mon Dieu, où vous commençâtes à triompher de la prudence humaine, et où, par des voies secrètes mais infaillibles, vous disposâtes toutes choses avec force et avec douceur : avec force, changeant les obstacles en moyens,

1 Rom., IV, 8.

572

pour parvenir à vos fins ; et avec douceur, n'employant pour y réussir que le charme de votre grâce, victorieuse des esprits et des cœurs.

Ce prince, né dans l'hérésie, était celui par qui la vraie religion devait renaître, pour ainsi dire, et se reproduire dans son premier éclat. Il était suscité pour la rétablir, premièrement dans sa maison, et par là dans toute sa nation. Le malheur de ses pères avait été de s'en séparer, et c'était l'unique tache dont leur gloire avait pu être ternie : il fallait qu'il l'effaçât, il fallait que le petit-fils et le successeur de ces grands hommes fût le restaurateur de leur foi, et que de leurs cendres il sortît un digne vengeur des maux que leur zèle aveugle et trompé avait fait souffrir à l'Eglise, leur mère.

Dieu ne voulait pas que la maison de Condé dût à une autre qu'à elle-même l'accomplissement d'une si sainte obligation , ni qu'une autre qu'elle-même eût l'avantage de réparer ce qu'elle avait détruit. Elle seule en était capable, et tout le mérite lui en était réservé. Elle devait mettre au jour un autre Esdras, qui fît revivre parmi les siens la loi de Dieu ; un second Machabée, qui, animé du même esprit, purifiât et renouvelât le sanctuaire que ses ancêtres infidèles avaient les premiers profané. Ce Machabée, cet Esdras était notre Henri ; et en effet, c'est par lui que la maison de Condé, après trente années de désolation, retourna au culte des autels, et rentra dans la communion romaine, et par lui que la maison royale acheva d'être purifiée du levain de la nouveauté et de l’erreur. Mais voyons-en les circonstances, qui, sans fatiguer vos esprits, vont me servir d'autant de preuves de cette vérité.

Henri IV, monarque encore plus grand par ses vertus et par ses qualités royales que par son nom, élevé qu'il fut sur le trône, ne pensa dans la suite qu'à l'affermir en affaiblissant peu à peu l'hérésie, et donnant à la religion catholique , pour laquelle il s'était enfin déclaré , toutes les marques d'un véritable attachement. L'un et l'autre , quoique nécessaire, était difficile ; et, selon les maximes de la politique, l'un et l'autre, eu égard au temps, pouvait être dangereux. Mais il surmonta heureusement et les difficultés et les dangers de l'un et de l'autre, en ôtant aux hérétiques le seul appui qui leur restait, et retirant d'entre leurs mains le jeune prince de Condé, auquel il voulut désormais tenir lieu de père, et de l'éducation duquel il se chargea. Qui pourrait dire avec quel succès et avec quelle bénédiction ? Par là le calvinisme, de dominant et de fier qu'il avait été , se sentit consterné et abattu; et par là la vraie religion, de consternée et d'alarmée qu'elle était encore, acheva d'être pleinement et même tranquillement la dominante. Posséder le prince de Condé, fut pour elle une assurance et un gage de toutes les prospérités dont le ciel l’a depuis comblée ; et l'avoir perdu, fut pour le parti protestant le coup mortel qui l'atterra.

Ainsi l'avait prévu le sage et saint pape Clément VIII, dont la mémoire doit être à la France le sujet d'une éternelle vénération : ainsi, dis-je, l'avait-il prévu. Pressé de ce soin de toutes les Eglises, qui excitait sa vigilance et qui causait son inquiétude, il ne crut pas, dans l'état chancelant où étaient les choses, pouvoir rien faire, ni pour la France , ni pour l'Eglise, de plus important que de s'intéresser à faire élever le prince de Condé dans la profession de la foi orthodoxe. Il l'entreprit, il y travailla, il le demanda avec prières et avec larmes, et comme souverain pontife il fut exaucé pour le respect qui lui était dû. A cette condition, la grâce de l'absolution du roi et la ratification de sa réunion avec le Saint-Siège fut accordée. Mille raisons s'y opposaient ; et vous savez par combien d'artifices et d'intrigues ce grand œuvre fut traversé : mais le vicaire de Jésus-Christ, sous une telle caution, n'appréhenda rien ; sûr de tout, pourvu que le prince de Condé fût rendu à l'Eglise, et persuadé que d'assurer à l'Eglise le prince de Condé était l'épreuve la plus certaine qu'il pouvait faire des dispositions du roi, qu'après cela il ne lui était non plus permis de douter de la pureté de sa religion, que de son droit incontestable à la couronne. L'événement, saint Père, vous justifia, et l'applaudissement que tous les peuples donnèrent à votre conduite montra bien dès lors que c'était l'Esprit de Dieu qui vous animait, quand vous en jugeâtes ainsi.

Le roi, aussi sincère que généreux, et aussi religieux qu'invincible , se fit un honneur d'accomplir la condition ; et ce que je vous prie de remarquer, cette condition par lui accomplie fut la preuve authentique de sa conversion. Jusque-là, ou la malignité ou l'ignorance avaient tâché de la rendre suspecte ; et la défiance qui s'était répandue dans les esprits, sur un point aussi délicat et aussi essentiel que celui-là, soutenait encore un reste de faction que la diversité des intérêts avait excitée, et que le démon de discorde fomentait sous le

573

nom spécieux de sainte Union et de Ligue. Les uns à force de désirer que le roi dans le cœur fût converti, n'osaient absolument le croire ; les autres affectaient de ne le pas croire, parce qu'ils craignaient qu'il le lût, et qu'il était de leur intérêt qu'il ne le fût pas. La passion obstinait ceux-ci, et un dérèglement de zèle séduisait ceux-là.

Mais quand, malgré les soupçons et l'incrédulité, on vit le roi retirer de Saint-Jean-d'Angély le prince de Condé, et ne vouloir plus qu'il écoutât les ministres de l'hérésie ; quand on le vit s'appliquer lui-même à le faire instruire dans la religion catholique, et pour cela lui choisir des maîtres aussi distingués par l'intégrité de leur foi, qu'ils étaient d'ailleurs exemplaires et irrépréhensibles dans leurs mœurs; un Pisani, l'honneur de son siècle, un Le Fèvre, doublement illustre et par son érudition profonde et par sa rare piété, tous deux catholiques zélés, et tous deux unanimement attachés à l'éducation du prince, que le roi leur avait confiée, et dont chaque jour ils lui rendaient un compte exact; quand on vit, dis-je, le roi en user ainsi, ah ! mes chers auditeurs, on ne douta plus qu'il ne fût lui-même changé, et son retour à l'Eglise, que ses ennemis persistaient à décrier comme vain et apparent, fut par là justifié véritable et de bonne foi. La ligue prétendue sainte se dissipa ; la protestante, qui, quoique déchue, pensait toujours à se relever, en désespéra : la vraie religion, triomphante de l'une et de l'autre, respira et se ranima. Dénouement encore une fois, dont on peut bien dire que c'était le Seigneur qui l'avait fait : A Domino factum est istud ; mais dénouement qu'on n'aurait jamais dû attendre , si Dieu n'avait suscité le prince de Condé pour en être l'instrument principal.

Il n'avait pas encore neuf ans (ceci mérite d'être remarqué), et le roi, qui découvrait en lui une maturité de raison et même de religion anticipée, le députa pour recevoir Alexandre de Médicis, légat du pape, dans son entrée solennelle. Avec quelle grâce, quoique enfant, et avec quelle dignité s'acquitta-t-il d'une si importante commission? Le légat en pleura de joie, et l'admira comme un prodige. Mais de quelle consolation ceux qui avaient le cœur français et le cœur chrétien ne furent-ils pas pénétrés, voyant cet enfant, que le seul nom de Condé avait rendu peu auparavant redoutable au Saint-Siège, rendre lui-même au Saint-Siège dans la personne de son ministre, le devoir de l'obéissance filiale, et le rendre au nom de la France, dont il était l'organe et l'interprète !

Ce fut là, Chrétiens, comme le sceau de l'alliance étroite et sacrée que ce royaume chéri de Dieu renouvela pour lors avec l'Eglise. Le sacerdoce et l'empire, divisés depuis si longtemps, furent par là heureusement réunis ; et la France, qyi, pour user du terme de saint Jérôme, avait été comme effrayée de se voir malgré elle calviniste , se retrouva parfaitement catholique. Qui fut le lien, le garant, le répondant de tout cela? Le jeune prince de Condé. L'Esprit de Dieu, qui, selon la parole sainte, rend éloquentes les langues des enfants, exprima tout cela par la sienne dans le discours surprenant qu'il fit au légat. Le ciel et la terre y applaudirent, et l'hérésie seule en demeura confuse. Je ne me suis donc pas trompé quand j'ai dit que Dieu l'avait fait naître pour le rétablissement de la vraie religion.

Mais pouvait-il choisir un sujet plus propre, et qui eût avec plus d'avantage tout ce qui était nécessaire pour ce grand dessein? Celait un esprit éclairé, et en matière de religion, aussi bien qu'en toute autre chose, du discernement le plus juste et le plus exquis qui fut jamais. Il avait l'âme droite, et également incapable de libertinage et de superstition : qualités que Dieu lui donna, quand il le sépara, si j'ose ainsi dire, pour l'œuvre à laquelle il le destinait. Prenez garde, s'il vous plaît, Chrétiens : dans ce temps malheureux que nous déplorons, et que saint Paul (1), par un esprit prophétique, semblait nous avoir marqué, où l'hérésie, s'opposant à Dieu, s'éleva au-dessus de tout ce qui est appelé Dieu, et adoré comme Dieu ; j'entends le sacrement de Jésus-Christ, que l'erreur de Calvin anéantissait : en ce temps, dis-je, quoique déplorable, il y avait dans le monde des savants, mais c'étaient des savants superbes, pleins de cette science réprouvée qui entre et qui corrompt ; il y avait des humbles dans la foi, mais c'étaient des humbles ignorants, contents de la simplicité de la colombe, et absolument dépourvus de la prudence évangélique du serpent. Les premiers avaient attaqué la religion , et les seconds s'étaient trouvés trop faibles pour la soutenir : voilà ce qui l'avait perdue. Il fallait, pour la relever, des humbles clairvoyants et pénétrants, dont l'humilité fût selon la science, et dont la science fût sanctifiée par l'humilité ; des hommes dociles , mais

1 2 Thess., II.

574

pourtant spirituels, pour juger de tout ; des spirituels, mais pourtant dociles, pour ne se révolter sur rien ; et ce fut là proprement le caractère du prince de Condé.

Il étudia sa religion, chose si rare dans les grands du monde; et jamais prince ne fut catholique, ni avec tant de connaissance de cause, ni avec tant de conviction de ce qu'il croyait et de ce qu'il devait croire. Au lieu que les hommes mondains sont, communément, ou sensuels, ou impies ; sensuels, occupés de leurs passions, condamnant avec témérité tout ce qu'ils ignorent, et affectant d'ignorer tout ce qui les condamne ; impies, n'étudiant les choses de Dieu que pour les censurer, et ne les censurant que pour éviter, s'ils pouvaient, d'en être troublés : le prince de Condé, exempt de ces deux désordres, voulut s'instruire en sage et en chrétien de la religion à laquelle Dieu l'avait appelé ; mais il ne voulut s'en instruire que pour s'y soumettre, et il ne voulut s'y soumettre que pour la pratiquer. Il la posséda avec cette pureté de lumières que demandait saint Pierre (1), toujours prêt à en rendre raison , et toujours disposé à faire valoir les motifs qui l'avaient touché dans la comparaison des sociétés qui partagent le christianisme ; s'estimant, disait-il, responsable , et à Dieu, et aux hommes, et à soi-même, de la grâce qu'il avait reçue en quittant le parti de l'erreur, et s'attachant à celui de la vérité.

Un prince éclairé de la sorte n'était-il pas né pour faire refleurir la vraie religion ? Ajoutez-y ce cœur droit avec lequel il la professa ; ce cœur droit que le monde n'ébranla jamais, et qui , lui inspirant pour Dieu une sainte liberté dans l'exercice de son culte, sans être ni hypocrite, ni superstitieux, en fit un catholique fervent. Vous m'en demandez une marque? concevez celle-ci, et imitez-la. Il se crut obligé, comme catholique, à avoir et à témoigner une vénération particulière pour tout ce qui avait servi de sujet de contradiction à l'hérésie ; et s'appliquant l'instruction faite au grand Clovis dans la cérémonie de son baptême : Adora quod incendisti, Adorez ce que vous avez brûlé, il prit pour maxime de signaler sa religion, particulièrement dans les choses où l'hérésie l'avait combattue. Souffrez-en le détail, qui n'aura rien pour vous que d'édifiant.

L'aversion et la haine du Saint-Siège avait été l'un des entêtements de l'hérésie : l'une de

1 Petr., III, 15.

ses dévotions fut d'aimer le Saint-Siège et de l'honorer. Il savait sur cela tout ce que la critique et tout ce que la politique lui pouvaient apprendre, et il en aurait fait aux autres des leçons. Mais il ne savait pas moins se tenir dans les justes bornes que lui prescrivait sur ce point la vraie piété ; et persuadé de la sûreté de cette règle, il se lit une politique aussi solide que chrétienne d'avoir pour la chaire de saint Pierre, qui est le centre de l'unité, cet attachement inviolable que les saints ont toujours regardé comme une source de bénédictions. Quels exemples n'en donna-t-il pas pendant sa vie, et avec quels sentiments de ferveur le recommanda-t-il, à la mort, aux princes ses enfants? C'est l'héritage sacré qu'il leur laissa ; et l'une de ses dernières volontés fut de les conjurer avec tendresse d'être en ceci ses imitateurs, comme il l'avait été lui-même de tant de héros chrétiens. L'hérésie avait méprisé les cérémonies de l'Eglise : il ne lui en fallut pas davantage pour se faire un devoir de les révérer. Combien de fois l'a-t-on vu assister aux divins offices, avec ce même esprit de religion qui animait autrefois David, édifiant et excitant comme lui les peuples par sa présence, n'estimant point, non plus que lui, au-dessous de sa dignité de se joindre aux ministres du Seigneur, pour glorifier avec eux d'une voix commune l'arche vivante, du Testament, et devenant par là, aussi bien que David, un prince selon le cœur de Dieu.

Rien n'était plus odieux à l'hérésie que les ordres religieux : pour cela même il les respecta, il les chérit, il les protégea; et parce qu'entre les ordres religieux il en considéra un plus singulièrement dévoué à porter les intérêts de la vraie religion, et, par une conséquence nécessaire , plus infailliblement exposé à la malignité et à la censure des ennemis de la foi ; un ordre dont il vit qu'en effet Dieu s'était servi pour répandre cette foi jusqu'aux extrémités de la terre ; un ordre qu'il reconnut n'avoir été institué que pour servir dès son berceau de contre-poison au schisme naissant de Calvin et de Luther; un ordre qu'il envisagea, par une fatalité heureuse pour lui, persécuté dans tous les lieux où dominait l'hérésie ; c'est à celui-là que le prince de Condé s'unit plus intimement, qu'il fit sentir plus d'effets de sa protection , qu'il confia ce qu'il avait de plus cher, qu'il découvrit plus à fond les secrets de son âme, et qu'il donna son cœur en mourant.

C'est par là, mes Pères (car encore est-il

575

raisonnable que, parlant ici pour vous et pour moi, je rende à ce cœur une partie de la reconnaissance que nous lui devons) ; c'est par là, mes Pères, que nous eûmes part à son estime et à sa bienveillance : et malheur à nous, si nous dégénérons jamais de ce qui nous l'attira 1 Comme son amour pour sa religion en était le seul motif, il ne nous distingua entre les autres que par rengagement particulier où il supposa que nous étions, de tout entreprendre et de tout souffrir pour l'avancement de la religion catholique ; et nous ne lui fûmes chers que parce qu'il nous crut des hommes déterminés à sacrifier mille fois nos vies pour l'Eglise de Dieu. Nos combats pour la foi dans les pays barbares et infidèles, nos travaux , nos croix, nos souffrances dans l'ancien monde et dans le nouveau (ainsi lui-même s'en expliquait-il), voilà ce qui nous l'attacha. C'est donc à nous de remplir l'idée qu'il eut de nos personnes et de nos ministères. Ma consolation est que ce zèle de la foi ne nous a pas encore quittés, et que l'esprit même du martyre ne s'est pas retiré de nous. Ces glorieux confesseurs que l'Angleterre vient de donner à Jésus-Christ, le sang de nos frères immolés comme des victimes à la haine de l'infidélité, en sont encore les précieux restes. A ce prix, nous posséderions encore aujourd'hui et le cœur et les bonnes grâces du prince de Condé. Il ne fallait rien moins pour les mériter; et la vue de continuer à nous en rendre dignes est une des considérations les plus propres à exciter en nous le souvenir de nos obligations.

Mais revenons à lui. Je vous ai dit, et je l'ai prouvé, que Dieu l'avait choisi et l'avait fait naître pour le rétablissement de la vraie religion. Voyons de quelle manière il répondit à ce choix, et avec quel zèle il combattit toute sa vie pour la défense de cette même religion. C'est le sujet de la seconde partie.

DEUXIÈME PARTIE.

Comme l'un des caractères de la vraie religion a toujours été d'autoriser les princes de la terre ; aussi, par un retour de piété que la reconnaissance même semblait exiger, l'un des devoirs essentiels des princes de la terre a toujours été de maintenir et de défendre la vraie religion. Voilà, dit saint Augustin, l'ordre que Dieu a établi. Les princes sont les protecteurs nés de la religion, comme la religion, selon saint Paul, est la sauvegarde inviolable des princes. Or jamais homme n'a mieux compris cette vérité, et ne s'est acquitté plus dignement ni plus héroïquement de ce devoir, que le prince dont je poursuis l'éloge, puisqu'il semble n'avoir vécu que pour faire triompher la religion catholique, c'est-à-dire que pour combattre l'hérésie, que pour renverser ses desseins, que pour dompter sa rébellion, que pour confondre ses erreurs, et, par les différentes victoires qu'il a remportées sur elle , s'acquérir le juste titre que je lui donne, du plus zélé défenseur qu'ait eu la religion catholique dans notre siècle. Ecoutez-moi, et concevez-en bien l'idée.

Henri, prince de Condé, fut sans contestation l'un des plus sensés et des plus sages politiques qui entra jamais dans les conseils de nos rois. Ses gouvernements et ses emplois lui donnèrent dans le royaume une autorité proportionnée à sa naissance. Il était brave, et, dans les entreprises militaires, héritier de la valeur de ses ancêtres, aussi bien que de leur nom. Il avait au-dessus de sa condition une capacité acquise, qui dans la profession même des lettres l'aurait distingué. Mais il ne crut pas , ni pouvoir, ni devoir user d'aucun de ces avantages, sinon pour l'intérêt de Dieu ; et, loin des maximes profanes dont la plupart des princes, quoique chrétiens, se laissent malheureusement prévenir, en faisant servir la religion à leur grandeur, il se proposa de faire servir sa grandeur, et toutes les éminentes qualités dont Dieu l'avait pourvu, à l'accroissement de sa religion. En voulez-vous la preuve? la voici.

Il défendit la religion catholique par la sagesse de ses conseils, par la force de ses armes, et par la solidité de sa doctrine. Il la défendit en homme d'état, en général d'armée, en docteur et en maître, persuadant aussi bien que persuadé ; et par là il mérita le témoignage que lui rend aujourd'hui l'Eglise, en reconnaissant ce qu'il a fait pour elle, et ce qu'elle lui doit. Si vous avez ce zèle de Dieu dont les fervents Israélites étaient autrefois émus, c'est ici où votre attention me doit être favorable.

Il défendit la religion catholique par la sagesse de ses conseils. On sait de quel poids fut celui qu'il donna à Louis XIII, quand il le détermina à cette fameuse guerre qui réprima l'hérésie, et qui la réduisit enfin à l'obéissance et à la soumission. A Dieu ne plaise que j'aie la pensée de faire ici aucun reproche à ceux que l'erreur ni le schisme ne m'empêchent point de regarder comme mes frères, et pour le salut desquels je voudrais, au sens de saint Paul, être moi-même anathème ! Dieu, témoin

576

de mes intentions, sait combien je suis éloigné de ce qui les pourrait aigrir : et malheur à moi, si un autre esprit que celui de la douceur et de la charité pour leurs personnes se mêlait jamais dans ce qui est de mon ministère ! Mais je me croirais prévaricateur et de la vérité et de mon sujet, si je supprimais ce qui va vous faire connaître le génie de notre prince, et dont il ne tiendra qu'à eux de s'édifier.

L'assemblée de La Rochelle, je dis celle de 1934, si mémorable, et si funeste dans ses suites pour le parti protestant, avait été une espèce d'attentat (eux-mêmes n'en disconviennent pas) que nul prétexte de religion ne pouvait justifier ni soutenir. Assemblée non-seulement schismatique, mais séditieuse, puisque, malgré l’ordre, et contre la défense du souverain, elle avait été convoquée, et qu'au mépris de l'autorité royale, on y avait pris des résolutions dont la France, aussi bien que l'Eglise, devait craindre les derniers maux. Que fit le prince de Condé? Animé d'une juste indignation, il se mit en devoir de les prévenir; et, éclairé de cette haute prudence que lui donna toujours dans les affaires une supériorité de raison à laquelle rien ne résistait, il en vint heureusement à bout.

Il représenta dans le conseil du roi (1) (et ceci est la vérité pure de ses sentiments, auxquels je n'ajouterai rien), il représenta dans le conseil du roi que cette assemblée était une occasion avantageuse dont il fallait profiter pour désarmer l'hérésie, en lui ôtant non-seulement l'asile fatal qu'elle avait tant de fois trouvé dans La Rochelle, mais absolument toutes les places de sûreté que la faiblesse du gouvernement lui avait jusqu'alors souffertes, et dont on voyait les pernicieuses conséquences. Il remontra, mais avec force, que des places ainsi accordées à des sujets étaient le scandale de l'Etat ; que si ceux qui les occupaient étaient des sujets fidèles, ils ne devaient ni les désirer, ni en avoir besoin ; s'ils ne l'étaient pas, qu'on ne pouvait sans crime les leur confier ; que, dans le doute, ces villes de sûreté et de retraite leur étaient au moins des tentations dont il fallait les préserver, ou des obstacles à leur conversion qu'il était bon, et même de la charité chrétienne, de leur ôter; qu'il ne convenait point à la piété du plus chrétien de tous les rois de tolérer dans son royaume des places dont on savait bien que la prétendue sûreté était toute pour l'erreur, et où, tandis que la nouvelle religion jouissait d'une pleine

Tous les livres