Œuvres complètes (page 61)

Louis Bourdaloue · Doctrine

Texte français, domaine public · Source : bibliotheque-monastique.ch — Œuvres complètes de Bourdaloue, 4 volumes · 88 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

1 Joan.,  X, 16.

il y en a peu qui le soient pleinement et parfaitement; pourquoi? parce qu'il y en a peu en qui la foi ne soit encore bien faible, et dont on ne doive craindre de scandaleuses rechutes. Il est donc d'une extrême conséquence de les fortifier, et de nous les attacher si étroitement que rien ne puisse les rengager dans leurs anciennes erreurs, ni les détourner du droit chemin où la miséricorde du Seigneur les a conduits. Que faut-il pour cela? Gagner leur esprit et leur cœur : leur esprit, en leur persuadant toujours de plus en plus la vérité de notre religion ; leur cœur, en les affectionnant à cette même religion et la leur faisant aimer. Or l'un et l'autre, Mesdames, dépend de vous, et sera le fruit de votre zèle pour eux et pour tout ce qui les concerne. Voici comment : écoutez-le, s'il vous plaît.

Car je soutiens d'abord que vous ne leur ferez jamais mieux connaître la vérité de notre religion que par la charité qui s'y pratique, puisque la charité est la marque la plus certaine de la sainteté, et que la sainteté est un des plus favorables préjugés de la vérité. Je ne prétends pas néanmoins que ce soit là le seul motif de leur créance. On sait assez que toutes les hérésies ont affecté l'éclat des bonnes œuvres et d'une charité fastueuse. On sait que saint Augustin, pour cela, voulait qu'on jugeât des personnes par la foi, et non de la foi par les personnes. Mais quant aux autres motifs la charité se joint, une charité bienfaisante, une charité prévenante, une charité toujours vigilante et constante, c'est ce qui achève de déterminer les esprits et de les fixer. Aussi est-ce cette charité envers les pauvres, qui si longtemps a donné du crédit à la religion prétendue réformée. Ce n'était pas une preuve suffisante pour elle, parce que ce n'était pas une preuve entière et complète ; mais enfin cette preuve, quoique suspecte de sa part, ne laissait pas de faire impression, et de lui attirer une infinité de sectateurs. C'était un faux métal, mais qui frappait les yeux; et ces pauvres, dont vous êtes présentement chargées, n'étaient la plupart retenus que par là, et n'avaient point de plus puissante raison qui les convainquît.

Ainsi, Mesdames, pour vous conformer à leurs dispositions, il faut maintenant que vous les détrompiez de la fausse opinion où l'on s'étudiait à les élever : que de toutes les religions, il n'y avait que la protestante qui s'intéressât pour les pauvres. Il faut que vous leur fassiez voir qu'entre les autres prérogatives de la religion catholique, elle a encore celle-ci, d'être la plu

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compatissante et la plus miséricordieuse. On prépare des missions pour leur instruction, et je ne puis assez louer un dessein si digne du zèle apostolique. Mais du reste, il faut avant toutes choses, que vous soyez vous-mêmes leurs missionnaires: par où? par vos libéralités. Car, pour appliquer ici la parole de saint Paul : Prius quod animale, deinde quod spiritale (1), Je temporel ouvre la voie au spirituel, et c'est un dis préparatifs les plus efficaces. Voilà ce qui conciliera aux ministres du Seigneur l'attention de ces nouveaux disciples; voilà ce qui donnera de la force à leurs paroles, et ce qui appuiera leurs prédications. Quand ces pauvres, que l'Eglise a recueillis dans son sein, verront «les dames de qualité les rechercher elles-mêmes, lis visiter, les encourager, les aider, c'est ce qui les touchera. Ils concluront qu'une religion qui inspire une charité si pure, n'est point aussi affreuse que leurs ministres la leur dépeignaient.  Ils reviendront des fausses idées qu'ils en avaient conçues, et ils en prendront de plus justes et de plus vraies. Sans cela, les prédicateurs auront beau parler, toutes nos exhortations seront inutiles, et tout ce que nous dirons ne produira rien. Car, comment recevront nos discours des gens à qui nous refuserons le pain et la vie, et qui, comparant ce qu'ils sont avec ce qu'ils étaient, se trouveront parmi nous assaillis de toutes sortes de calamités, et sans espérance d'aucun soutien? Ne croiront-ils pas que leur misère est une punition du ciel; que Dieu condamne leur changement, el qu'il les en châtie? et ne penseront-ils pas à retourner en arrière, et à rompre l'engagement qu'ils avaient contracté avec nous? Dangereuse tentation contre laquelle il ne tient qu'à vous, Mesdames, de les prémunir, et illusion subtile dont vos charités les détromperont.

Il y a plus : en persuadant leurs esprits, vous gagneras leurs cœurs : car rien ne gagne plus le cœur que l'affection qu'on nous témoigne, et que le bien qu'on nous fait. Ils trouveront de la douceur dans la foi catholique, et par là ils la goûteront; elle leur deviendra chère et aimable. Tel est le moyen dont se servait le Sauveur même du monde : pour sauver les âmes, il guérissait les corps, et à peine a-t-il opéré l'un de ces miracles sans l'autre. Cela parait intéressé; mais Dieu, dont la providence est adorable, emploie tout à la vocation et au salut de ses élus. Les riches et les pauvres se

gagnent différemment: ceux-là d'une certaine manière, et ceux-ci par les dons. Mais qu'

1 1 Cor., XV, 46 importe, pourvu qu'en effet on les gagne tous, et qu'à l'exemple de notre divin Maître nous profitions des besoins des pauvres pour les acquérir à l'Eglise, et nous prévalions de leur indigence pour la gloire et les intérêts de Dieu? Moyen le plus proportionné à leur faiblesse : convertis ou non convertis, ce sont les membres de Jésus-Christ, mais les membres souffrants et languissants, qu'il faut, par conséquent ménager, et mettre en état de bien digérer la sainte nourriture qu'on leur destine. Comme pauvres, ils doivent être évangélisés : Pauperes evangelizantur (1); mais il est nécessaire, à leur égard, que l'Evangile soit accompagné d'amples largesses et d'utiles secours : moyen que vous avez entre les mains, vous, Mesdames, que Dieu a pourvues des biens de ce monde, et qui aurez là-dessus plus de comptes à lui rendre. D'où s'ensuit une décision qui vous étonnera peut-être, et qui pourra troubler vos consciences, mais dont vous serez obligées de convenir, pour peu que vous y fassiez d'attention, et que vous compreniez les principes les plus communs et les plus indubitables de la morale chrétienne. C'est par là que je finis, et c'est dans cette conclusion que je renferme tout ce qui me reste à vous représenter sur un sujet si important.

Voici donc comment je raisonne. Il est certain que les œuvres de miséricorde ne sont pas seulement de conseil, mais de précepte, dans le christianisme, puisque c'est particulièrement sur ces œuvres de miséricorde que nous devons être jugés un jour, et récompensés ou réprouvés éternellement. Il est certain que ces œuvres de miséricorde, ordonnées sous de si grièves peines, ne regardent pas seulement les besoins du corps, mais les besoins de l'âme; et même les besoins de l'âme encore plus que ceux du corps, puisque l'âme est bien plus noble que le corps. De là je conclus que ce qui suffirait pour être coupable d'un péché mortel par rapport aux besoins du corps, suffit à plus forte raison pour être également criminel par rapport aux besoins de l'âme. Si donc, comme il est évident et comme vous le reconnaissez toutes, ce serait un péché digne de la damnation, d'abandonner le pauvre dans le danger prochain de perdre la vie du corps, faute d'un secours qu'on peut lui fournir, c'est une conséquence incontestable, que ce ne  sera pas un moindre crime (je devrais dire que ce sera un crime mille fois plus grand) de l'abandonner dans le prochain danger de perdre la vie

1 Matth., XI, 5.

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de l'âme et de se pervertir, lorsqu'on peut, par une assistance salutaire, le mettre à couvert de ce malheur et l'en préserver. Or ne savez-vous pas, Mesdames, que c'est là le péril où se trouvent une infinité de pauvres à demi convertis? Je dis à demi convertis ; car, malgré toutes les démonstrations extérieures et toutes les paroles qu'ils ont données, nous ne devons pas supposer qu'à leur égard tout soit déjà fait, et nous devons plutôt supposer que tout est encore à faire. En effet, les uns, ainsi que je vous l'ai d'abord marqué, quoique convertis de bonne foi, ne sont pas néanmoins bien établis dans la grâce de leur conversion. D'autres sont dans le trouble et dans l'agitation qu'a dû leur causer un changement qui les éloigne de tout ce qu'ils avaient de plus cher, et qui les engage à une créance et à des pratiques où ils n'ont point été élevés. Quelques-uns demeurent dans une indifférence et une froideur qui ne les attache à rien ; et plusieurs enfin ne se sont soumis que par force, et catholiques au dehors, ne le sont guère dans le cœur. Jugez ce qu'il doit arriver de tous ces gens-là, si votre charité n'y remédie. Jugez si l'on peut raisonnablement espérer qu'ils aient assez de persévérance pour tenir ferme dans l'affliction et dans la disette. Ce sont des arbres transplantés : s'il n'y a point de suc dans la terre pour les nourrir, si c'est pour eux une terre sèche, y prendront-ils racine, et dès le premier orage ne seront-ils pas renversés ?

Reprenons, Mesdames : il est donc vrai que cette nombreuse multitude de nouveaux catholiques est exposée à retomber dans l'hérésie, à renoncer la foi et à se damner. Il n'est pas moins vrai que vous pouvez les arrêter sur le bord du précipice et les sauver en les cultivant, en les consolant, en les soulageant, en subvenant à leur infortune. Si vous ne le faites pas, vous en croirez-vous quittes devant Dieu ?

Hé ! Mesdames, qu'on vînt actuellement vous dire qu'à la porte de cette maison un pauvre est sur le point d'expirer par la faim qui le consume, y en a-t-il une de vous qui ne courût à l'aide et qui s'en tînt dispensée ? Or je vous avertis, moi, et vous ne pouvez l'ignorer, que des milliers de pauvres sont prêts à périr spirituellement, parce que vous les laissez périr temporellement ; et sur cela, vous vivrez tranquilles et sans scrupules ? vous penserez n'en être point comptables à Dieu ? vous ne craindrez point cette formidable menace qu'il vous fait dans l'Ecriture, aussi bien qu'à ces prêtres qu'il avait choisis pour la conduite de son peuple ? Sanquinem autem ejus de manu tua requiram (1) : Voilà des âmes dont le salut dépendait de vous. Elles m'étaient bien précieuses , puisque je les avais rachetées de mon sang ; mais les voilà perdues par votre faute. Je vous les redemande ; et si vous ne pouvez me les rendre, il faut que la vôtre m'en réponde : Sanguinem autem ejus de manu tua requiram. Oui, Mesdames, la vôtre en répondra : mais ce qui doit être aussi pour vous d'une consolation infinie, c'est qu'autant d'âmes que vous conserverez à Dieu, autant mettrez-vous le salut de la vôtre en sûreté : autant Dieu la comblera-t-il de grâces en cette vie, et de gloire dans l'éternité bienheureuse que je vous souhaite, etc,

1 Ezech., III, 20.

EXHORTATIONS CHARITÉ VI

EXHORTATIONS CHARITÉ VI

PREMIÈRE EXHORTATION SUR LA CHARITÉ ENVERS UN SÉMINAIRE.

ANALYSE

Sujet. Marie-Madeleine prit une livre d'huile de senteur, d'un nard excellent et de grand prix, et elle en arrosa les pieds de Jésus.

Ce que fit Madeleine pour Jésus-Christ, c'est ce que nous devons faire pour ses ministres assemblés dans cette maison, en répandant sur eux nos charités.

Division. Notre charité aura ces trois avantages, qu'elle sera d'un plus grand mérite auprès de Jésus-Christ que l'action même de Madeleine : première partie ; qu'elle sera d'une utilité si évidente, qu'il n'y aura point d'esprits assez critiques pour ne la pas approuver : deuxième partie ; que le fruit s'en répandra dans toute l'Eglise : troisième partie.

Première partie. Charité d'un plus grand mérite auprès de Jésus-Christ que l'action même de Madeleine. L'action de Madeleine ne fut que l'ombre, que la figure de l'aumône et de la charité chrétienne. Or, la seule ligure ayant été d'un si grand mérite auprès du Sauveur des hommes, combien plus est-il glorifié de la vérité même et de l'effet?

Madeleine ne se contenta pas de répandre ce parfum sur les pieds de Jésus-Christ : clic le répandit encore sur sa tète. Image de ce que nous faisons en assistant les ministres de l'Eglise. Les autres pauvres sont comme les pieds de Jésus-Christ; mais ceux-ci en sont comme la tète. On a du zèle pour l'ornement des autels : les tabernacles et les autels vivants du Dieu de gloire, ce sont les prêtres.

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Deuxième partie. Charité d'une utilité si évidente, qu'il ne peut y avoir d'esprits assez critiques pour ne la pas approuver. On jupe de l'utilité d'une entreprise par la fin et par les moyens. Or, la fin qu'on se propose ici, c'est la sanctification de l'Eglise ; et les moyens qu'on y veut employer, c'est de former de dignes ministres et d'habiles ouvriers dans la vigne du Seigneur.

Il y en a assez d'autres : mais d'habiles, de zélés, de laborieux, il y en a peu; et, c'est pour en élever qu'on travaille à l'établissement de ce séminaire, qui ne peut être fondé que sur les libéralités des fidèles.

Troisième partie. Charité dont le fruit se répandra partout. De cette maison sortiront des troupes entières de prédicateurs, de directeurs, de docteurs vertueux et savants, qui se distribueront dans toute la France, et y porteront la parole du salut et la bonne odeur de Jésus-Christ.

Il ne faut point dire qu'on a d'autres pauvres à assister : si l'on veut bien mesurer ses charités, on trouvera de quoi pourvoir aux uns et aux autres.

Il ne faut point ajouter qu'il y a d'autres séminaires dans tous les diocèses : ce sont des séminaires particuliers, mais celui-ci est comme un séminaire général. Si notre foi nous est chère, nous ne manquerons aucune occasion de l'étendre et de lui soumettre les cœurs.

Maria ergo accepit libram unguenti nardi pistici, pretiosi, et unxit pedes Jesu.

Marie-Madeleine prit une livre d'huile de senteur, d'un nard excellent et de grand prix, et elle en arrosa les pieds de Jésus. (Saint Jean, chap. XII, 3.)

C'est le témoignage que Madeleine, l'une des plus illustres pénitentes de l'Eglise de Dieu, et, si j'ose user de cette expression, l'une des plus saintes amantes de Jésus-Christ, donne à ce divin Maître des sentiments de son cœur, et de rattachement le plus pur et le plus sacré. Le parfum le plus précieux ne l'est point encore assez pour satisfaire son zèle, et il n'y a rien qu'elle voulût épargner, dès qu'il s'agît de ce Sauveur adorable dont elle a embrassé la loi, et à qui elle s'est dévouée sans réserve. Beau modèle que vous propose, Mesdames, l’Evangile de ce jour, et qui m'a paru convenir admirablement à ce que vous venez faire dans cette assemblée. C'est la charité qui vous y amène, et une charité d'autant plus relevée et plus parfaite, qu'elle regarde les prêtres du Seigneur et ses ministres. Je puis donc la comparer avec l'amour de Madeleine, et avec tout ce qu'il lui inspire aujourd'hui pour honorer le l'ils de Dieu et pour lui marquer son inviolable fidélité. Je dis plus, et je prétends même que votre charité a des avantages qui la distinguent, et voici dans une comparaison suivie tout le fonds et tout le partage de cet entretien. Jésus-Christ témoigna que l'action de Madeleine lui était agréable : Sinite illam (1) ; mais votre charité doit être encore devant lui d'un plus grand mérite : c'est la première partie. Judas et la plupart des apôtres traitèrent de prodigalité l'action de Madeleine,et en murmurèrent: Ut quid  perditio hœc (2)? mais votre charité doit être d'une utilité si évidente, qu'il ne peut y avoir d'esprits assez critiques pour ne la pas approuver : c'est la seconde partie. Enfin, toute la maison fut remplie de l'odeur du parfum que Madeleine versa sur les pieds du Sauveur du monde : Et domus impleta est ex odore

1 Joan., XII, 7. — 2 Matth., XXVI, 8.

unguenti (1) ; et le fruit de votre charité se répandra dans toute l'Eglise : c'est la dernière partie. Donnez-moi, s'il vous plaît, votre attention.

PREMIÈRE PARTIE.

C'est une témérité de vouloir faire comparaison du mérite des saints ; et saint Jérôme traite d'indiscrets et d'esprits peu sensés ceux qui entreprendraient d'examiner si de deux saints, l'un est plus grand devant Dieu que l'autre, et s'il le surpasse dans l'état de la gloire : Qui sanctorum merita stulte comparant. Mais on peut, sans imprudence, et même avec sagesse,  faire comparaison des bonnes œuvres et des actions des saints, en jugeant les unes   plus méritoires,   plus  louables,   plus agréables à Dieu que les autres, parce que Dieu nous a donné dans l'Ecriture des règles pour les discerner de la sorte, et les connaître. Il ne nous a pas révélé lequel des bienheureux dans le ciel est plus élevé et plus glorieux ; mais il nous a révélé, par exemple, que l'obéissance vaut mieux que le sacrifice, et qu'il faut quitter l'autel pour aller se réconcilier avec son frère. Il m'est donc ici permis de comparer la charité que vous exercez envers les prêtres de Jésus- Christ, avec l'action que fait Madeleine en répandant un parfum précieux sur les pieds du  même Sauveur ; et je ne crois point manquer au respect dû à cette sainte pénitente, ni diminuer sa gloire, quand je dis que de contribuer par vos aumônes à la subsistance des ministres de l'Eglise, c'est quelque chose encore de plus excellent dans l'estime de Dieu,  et dont il se tient infiniment plus honoré. Jésus-Christ disait bien, en parlant de sa propre personne, que celui qui croirait en lui, ferait de plus grands miracles que lui-même : Qui credit in me, opera quœ ego facio et ipse faciet, et majora horum facieti. Pourquoi  ne pourrions-nous pas dire, sans rien

1 Joan., XII, 3. — 2 Ibid., XIV, 12.

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perdre de l’humilité  chrétienne, qu'avec la grâce de Dieu, et par la grâce de Dieu nous sommes capables d'être employés à une œuvre plus importante en elle-même et plus relevée que celle de Madeleine convertie ? Non, Mesdames, ni Jésus-Christ, ni Madeleine n'en seront point offensés, pourvu que cette comparaison serve à exciter votre zèle pour la charité la plus parfaite que vous puissiez pratiquer. Or c'est là que je rapporte tout le parallèle que je vais faire de Madeleine et de vous, ou plutôt de l'action de Madeleine et de la vôtre : appliquez-vous. Jésus-Christ était dans la   maison de Marthe, et Madeleine, prenant un vase plein de parfum, le vint répandre sur les pieds de son adorable Maître ; elle les baigna de ses larmes et les essuya de ses cheveux. Tout cela, disent les Pères, était la figure de l'aumône, qui, selon toutes les Ecritures, est le précieux parfum que la charité répand sur le corps mystique de Jésus-Christ, et sur ses membres, qui sont les pauvres. Ces cheveux, dont les pieds du Fils de Dieu furent essuyés, nous représentent, dans la pensée de saint Augustin, les biens superflus qui servent ou qui doivent servir à l'entretien des pauvres. Si donc ce qui n'était encore que l'ombre, que la figure, fut néanmoins d'un tel mérite auprès du Sauveur des hommes, combien plus est-il glorifié de la vérité même et de l'effet?

Je vais plus avant, et j'ajoute que Jésus-Christ n'agréa l'action de Madeleine, que parce que c'était la figure de l'aumône et de la charité chrétienne. Car, dans le fond, cette action n'avait rien par elle-même qui dût lui plaire, ni qui répondît aux inclinations de son cœur. Il put être sensible à la piété de Madeleine, et au zèle qu'elle eut de lui en donner quelque marque : mais cette marque, de répandre sur lui des parfums, ne convenait nullement à la morale et à l'esprit de ce divin législateur, puisqu'il était venu prêcher le renoncement aux délices de la vie, et enseigner, soit par sa doctrine, soit par son exemple, l'austérité et la mortification. Pourquoi donc loua-t-il non-seulement l'intention, mais l'action de Madeleine? Parce  que l'action de Madeleine devait être pour  nous  non-seulement   la  figure,   mais l'exemplaire et le modèle d'une des plus essentielles vertus du christianisme. Or jugez par là de quel œil et avec quels sentiments cet Homme-Dieu vous voit accomplir aujourd'hui, dans un exercice réel et véritable, ce qui, de la part de Madeleine, n'était qu'une image et qu'une disposition. Jugez si vous devez envier le service qu'elle eut le bonheur de rendre à Jésus-Christ. Que dis-je? jugez si vous n'avez pas de quoi vous féliciter devant Dieu, de quoi le bénir et le remercier, de quoi lui témoigner la plus vive reconnaissance, lorsqu'il vous met en pouvoir et qu'il vous fournit les moyens et l'occasion d'agir plus selon ses affections et son gré. que cette femme si vantée toutefois dans l'Evangile, et dont l'amour fut si promptement et si abondamment récompensé par l'entière rémission de ses péchés.

Prenez garde, je vous prie : Madeleine ne se contenta pas de répandre ce parfum sur les pieds de Jésus-Christ, elle le répandit encore sur la tête de ce divin Sauveur : Et super caput ipsius recumbentis (1). Circonstance que l'évangéliste a remarquée, circonstance qui ne fut pas sans un mystère particulier, et bien propre à redoubler votre ardeur pour l'œuvre sainte à laquelle je ne puis trop fortement vous exhorter ; car entre les pauvres, qui sont les membres de Jésus-Christ, et qui composent son corps mystique,  il y en a de différents ordres. Les uns, dit saint Augustin, en sont comme les pieds, et les autres comme la tête. Ceux-là, ce sont les pauvres ordinaires, qui, quoique chers à Jésus-Christ, ne tiennent après tout dans son Eglise que le dernier rang. Mais ceux-ci, ce sont les ministres du Seigneur, ses prêtres, par qui l'Eglise est gouvernée, est conduite, est dirigée, et dont la pauvreté n'avilit ni le caractère, ni la dignité. Que fit donc Madeleine quand elle versa ce parfum sur la tête du Fils de Dieu ? Elle nous donna la première idée du devoir de charité dont vous venez vous acquitter; elle nous traça le premier plan de cet établissement que nous voyons enfin commencer, et qui ne peut être achevé que par votre secours et par vos soins; elle vous apprit à honorer et à soulager, non-seulement les pieds, mais la tête de ce grand et sacré corps, où nous sommes tous attachés en qualité de chrétiens.

Ainsi j'ai droit de vous dire en vous la montrant : Inspice, et fac secundum exemplar (2). Considérez, Mesdames, examinez, et formez-vous sur ce que l'Evangile vous met devant les yeux. Voilà votre règle, voilà votre instruction, voilà le sujet de votre imitation, et le digne sujet. Ce parfum que Madeleine répand sur les pieds de Jésus-Christ, vous fait connaître à quel usage vous devez destiner tous ces agréments de la vanité humaine, dont le sexe est si curieux, et dont le prix, quelquefois

1 Matth., XXVI, 7. — 2 Exod., XXV, 40.

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excessif, serait bien mieux employé en faveur des pauvres. Ces larmes que Madeleine verse sur les pieds de Jésus-Christ, vous apprennent i compatir aux maux du prochain, et de quels sentiments vous devez être touchées en voyant les misères des pauvres. Ces cheveux avec lesquels Madeleine essuie les pieds de Jésus-Christ, vous donnent à entendre où doit aller tout le superflu de vos biens, et qu'au lieu de se dissiper en d'inutiles dépenses, il ne doit sortir de vos mains que pour passer dans celles des pauvres.

Leçons générales; mais en voici une particulière : Inspice, et fac secundum exemplar. Madeleine ne s'en tient pas aux pieds de Jésus-Christ; et parmi les pauvres, il y en a qui sont comme les chefs du peuple de Dieu. Ce sont les pauvres, mais des pauvres respectables par leur ministère, mais des pauvres tout apostoliques , mais des pauvres spécialement chéris de Mien, qui les a établis pour être les gardiens des âmes et les pasteurs de son troupeau. C'est de ceux-là qu'il disait par le prophète Zacharie : Quiconque s'attaque à vous et vous blesse, s'attaque à moi-même, et me blesse dans la prunelle de l'œil : Qui tetigerit vos, tangit pupillam oculi mei (1). Expression qui nous marque qu'après les avoir honorés de son sacerdoce, il les honore d'une protection toute singulière ; que sa providence veille particulièrement sur eux, et que c'est surtout pour eux et pour leur subsistance qu'il vous ordonne de vous intéresser.

Ne doutez donc point, Mesdames, que votre charité envers ces oints du Seigneur, pour parler le langage de l'Ecriture : Christos meos (2) ; ne doutez point, dis-je, que votre empressement a les secourir et à les seconder ne soit une des oeuvres les plus glorieuses à Jésus-Christ, et que Jésus-Christ ne vous en tienne un compte exact. C'est répandre, non plus sur ses pieds, mais sur sa tête, le parfum le plus exquis ; car s'il a dit à ses prêtres : Celui qui vous méprise, me méprise : Qui vos spernit, me spernit (3) ; n'était-ce pas aussi leur dire conséquemment : Celui qui vous respecte, me respecte; celui qui prend soin de vous, prend loin de moi; et tout ce que vous en recevez d'assistance, je le reçois comme si j'en profitais moi-même. Ainsi, pour ne plus parler en figure, et pour vous taire comprendre plus simplement vos obligations, ainsi en usèrent cet saintes femmes qui, dans le cours de ses voyages, lui fournissaient et a ses apôtres les

1 Zach.,

II, 8. — 2 Psal., CIV, 15. — 3 Luc, X, 16.

choses nécessaires, et y consacraient leurs revenus : Quœ ministrabant ei de facultatibus suis (1). Madeleine était de ce nombre , et cette troupe dévote suivait pour cela ce divin maître. Maintenant qu'il est monté au ciel, et qu'il n'est plus visible sur la terre, c'est dans la personne de ses ministres que vous pouvez et que vous devez lui rendre les mêmes devoirs. Il n'est pas besoin de les suivre et de les accompagner dans leurs travaux évangéliques : il ne faut point les chercher loin de vous, puisqu'ils sont au milieu de vous et auprès de vous. Quand vous contribuerez, non pas à les entretenir dans une abondance sensuelle, mais à leur procurer une nourriture frugale et mesurée; non pas à leur bâtir de superbes et de vastes édifices, mais à les loger modestement et dans une demeure convenable à leurs fonctions ; non pas à les vêtir, à les meubler en ecclésiastiques mondains (car il y en a de mondains et de très-mondains), mais en ecclésiastiques sages, humbles, retenus, ennemis d'une propreté affectée, et ne voulant que la pure décence de leur état : quand vous leur assurerez, non pas d'amples héritages plus propres à les relâcher qu'à les aider dans les exercices de leur ministère, mais assez de fonds pour n'être pas détournés par les inquiétudes et les embarras de la vie ; alors vous imiterez ces âmes pieuses dont saint Luc a fait l'éloge, et vous aurez le même mérite de servir chacune Jésus-Christ selon l'étendue de vos facultés : Ministrabant ei de facultatibus suis.

Ah ! Mesdames, on a quelquefois du zèle pour l'ornement des autels ; on met sa piété à embellir et à parer les tabernacles où repose le corps de Jésus-Christ, on n'y épargne rien de tout ce que l'art peut imaginer de plus riche et de plus grand. Veux-je condamner une dévotion si solide, si ancienne, et si digne de l'esprit chrétien ? à Dieu ne plaise ! dès qu'il est question du temple de Dieu, du sanctuaire de Dieu, de la demeure de Dieu, rien ne doit coûter à des hommes formés de sa main et comblés de ses dons, rien ne doit coûter à des enfants de Dieu. Mais ces tabernacles, après tout, ces autels, ne sont que des autels, que des tabernacles inanimés : et pouvez-vous ignorer que les prêtres sont les tabernacles et les autels vivants de ce Dieu de gloire ; que c'est dans leurs mains qu'il s'incarne tout de nouveau ; dans leurs mains qu'il s'immole et se sacrifie tout de nouveau; que c'est dans leur sein qu'il habile réellement, corporellement, substantiellement,

1 Luc, VIII, 3.

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et dans leur cœur qu'il a posé son trône ? 0 excellence du sacerdoce, s'écrie là-dessus saint Augustin, dans un sentiment d'admiration ! O veneranda sacerdotam dignitas ! Quelle honte serait-ce donc, quelle indignité, que des ministres revêtus de ce sacerdoce si vénérable fussent négligés et abandonnés ! Avançons : tout agréable qu'était à Jésus-Christ l'action de Madeleine, les apôtres en murmurèrent, et la traitèrent de profusion : et l'œuvre sainte que je viens vous recommander est d'une utilité si évidente, qu'il n'y a personne qui puisse lui refuser son suffrage et se défendre de l'approuver. Vous l'allez voir dans la seconde partie.

DEUXIÈME PARTIE.

C'est par la fin et par la convenance ou le rapport des moyens qu'on emploie pour y parvenir, qu'il faut juger de l'utilité d'une entreprise. Car de travailler pour une fin peu importante, ou de n'user pas des moyens qui y sont propres, c'est un zèle mal entendu, et que la charité même ne peut justifier. Or, suivant ce principe, je prétends que, de toutes les œuvres qui se pratiquent dans le christianisme, une des plus utiles et des plus nécessaires est celle dont j'ai présentement à vous faire connaître les avantages. Quelle en est la fin, et quels en sont les moyens ? voilà ce qui demande une attention toute nouvelle.

La fin, Mesdames, c'est la sanctification de l'Eglise, et cette sanctification de l'Eglise consiste à en arrêter les désordres, à en retrancher les scandales, à en réformer les mœurs, à en faire observer les lois, à en rétablir la discipline. La fin est de remédier à la perte d'une infinité d’âmes, qui périssent tous les jours, soit par l'ignorance des vérités de la foi et l'oubli de leurs devoirs, soit par la contagion des vices qui se répandent avec plus d'impunité que jamais, et portent partout avec eux la licence et la corruption : dommage infini et perte inestimable. 0 abîme des conseils et des jugements de Dieu ) pouvons-nous être témoins de tant de chutes et de tant de malheurs, et n'en pas sécher de douleur comme le Prophète : Tabescere me fecit zelus meus (1). La fin est de taire cesser la profanation des choses saintes, l'abus des sacrements, les relâchements de la pénitence, les sacrilèges dans l'usage de la communion. La fin est de relever le culte du Seigneur, d'inspirer aux peuples du respect pour nos redoutables mystères, de les rendre plus assidus à nos prédications, à nos instructions,

1 Psal., CXVIII, 139.

à nos offices, à nos cérémonies ; de rallumer l'ardeur de leur dévotion presque entièrement éteinte, et de renouveler ainsi tout le troupeau de Jésus-Christ. En un mot, Mesdames, imaginez-vous tout ce qu'il y a dans le ministère apostolique, de plus parfait et de plus divin, c'est ce qu'ont eu en vue des hommes de Dieu, de fervents zélateurs de sa gloire, et de dignes ministres de sa parole.

C'eût été peu néanmoins qu'une fin si noble, s'ils n'eussent sagement pensé aux moyens. Ils ont donc cru que le moyen le plus court, le moyen le plus efficace, le plus infaillible, était de former de bons prêtres, qui, comme le sel de la terre, selon la figure de Jésus-Christ, et comme la lumière du monde, éclairassent l'Eglise et en conservassent la pureté. Ils ont considéré que ce sel de la terre étant une fois corrompu, et cette lumière du monde obscurcie, c'était une conséquence immanquable que les esprits devaient tomber dans les plus épaisses ténèbres, et les cœurs se pervertir; que la désolation du christianisme était venue, dans tous les temps, beaucoup moins des peuples que de ceux qui les devaient conduire ; et que, pour aller à la source du mal, il fallait avoir des prêtres savants, des prêtres vigilants, des prêtres laborieux et appliqués, des prêtres d'une vie régulière et sans reproche, d'habiles prédicateurs, de sages confesseurs, de fidèles et de zélés pasteurs : qu'il était pour cela nécessaire qu'il y eût des maisons où ils fussent élevés et perfectionnés, des maisons qui servissent aux ecclésiastisques de noviciat, comme il y en a pour les religieux ; et que de même que les ordres religieux ne se sont maintenus dans l'esprit de leur institut que parce qu'ils ont eu de ces maisons d'épreuve où l'on instruisait et l'on disposait des sujets, en leur faisant pratiquer toutes les observances de leur état, aussi l'on ne pouvait se promettre que jamais le clergé fût florissant, je dis florissant en vertu, si de bonne heure dans des séminaires l'on ne préparait à la vie cléricale ceux qui se proposaient de l'embrasser, et qui s'y sentaient appelés de Dieu : que ces séminaires, au reste, devaient bien être d'une autre conséquence par rapport aux ecclésiastiques qu'aux simples religieux, parce que les simples religieux, en se relâchant, ne nuisent qu'à eux-mêmes, au lieu que le dérèglement des ecclésiastiques et des prêtres est préjudiciable à tout le monde chrétien, dont ils doivent être les guides et les conducteurs : que l'on n'eût pas vu si souvent le clergé réduit dans la plus déplorable décadence, s'il y avait

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eu de ces séminaires, et si l'on n'eût pas admis aux fonctions les plus sacrées des hommes sans capacité, sans régularité, et même sans piété ; des hommes qui ne connaissaient ni la sainteté de leur vocation, ni la grandeur de leurs obligations ; qui ne savaient ni ce que Dieu demandait d'eux, ni comment ils le devaient accomplir; des hommes qui  prenaient aveuglément des fardeaux qu'ils ne pouvaient porter, et sous  lesquels   ils étaient obligés  de succomber; des hommes qui, sans nulle préparation et nul examen, commençaient par ce qu'il y a de plus difficile et de plus terrible; des hommes que la nécessité, que la cupidité, que L'ambition, que des vues tout humaines et toutes profanes faisaient entrer dans l'Eglise contre les desseins de Dieu, et pour de sordides intérêts : qu'afin de tirer plus d'avantagé de ces séminaires, il convenait d'y recevoir les pauvres gratuitement, et de  ne rien exiger d'eux, parce qu'autrement les meilleurs sujets se trouveraient exclus ; parce que les pauvres ont communément plus d'application et plus de talent; parce qu'il n'était pas juste que de la dépendît un aussi grand bien que celui qu'on attendait de leur éducation. Voilà, dis-je, Mesdames, les réflexions qu'ils ont faites, et le plan qu'ils se sont tracé. Mais peuvent-ils l'exécuter, si vous n'y coopérez? Or c'est pourquoi ils ont recours à vous. C'est par ma bouche qu'ils vous parlent, et qu'ils vous exposent leurs saintes intentions et leurs pressants besoins. C'est en leur nom et de leur part que je vous dis, selon les règles et les belles maximes du grand Apôtre, que votre abondance doit suppléer a leur indigence : Vestra abundantia illorum inopiam suppleat (1); que travaillant à tous communiquer les biens spirituels, il est raisonnable qu'ils recueillent quelque chose de vos Mens temporels : Si nos vobis spiritualia seminavimus, magnum est si nos carnalia vestra metamus (2).

Mais que fais-je, et pourquoi vous citer l'Apôtre, lorsque le Maître s'est expliqué? Car il s'agit d'obéir à l'ordre de Dieu, qui vous dit aujourd'hui ce que le Sauveur du monde disait autrefois à ses disciples : Messis quidem multa, operarii autem paucis ; Levez les yeux, et voyez; la moisson est abondante, mais il y a peu d'ouvriers pour faire la récolte. Adressez-vous donc au maître de la moisson ; priez-le d'appeler des ouvriers et d'en envoyer : Rogate ergo Dominum messis, ut mittat operarios (4).

14. — 2 1 Cor., IX. 11. — 3 Luc, X, 2. — 4 Ibid.

Il y est déjà disposé; mais c'est de vous qu'il veut se servir pour les envoyer. Vous me direz que jamais il n'y eut tant de ministres de l'Eglise qu'il y en a présentement ; et moi je vous réponds deux choses : premièrement, que plus il y en a, plus il faut de fonds pour les entretenir ; secondement, que s'il y a plus d'ouvriers que jamais, c'est ce qui vous montre évidemment l'importance et l'utilité des séminaires. Car voilà ce qu'ils ont produit. Avant qu'ils fussent érigés, il n'y avait qu'un petit nombre de prêtres, la plupart ignorants et méprisés du public : l'hérésie en triomphait, le libertinage s'en prévalait. Mais dans la suite, la face des choses a bien changé, et cela par les séminaires. Si l'on voit encore quelques prêtres scandaleux qui déshonorent leur caractère, du moins y en a-t-il d'autres qui les confondent par leur conduite, et qui nous édifient par leurs exemples.

Cependant, Mesdames, nous en pouvons toujours revenir à la parole de Jésus-Christ : Messis multa, operarii pauci ; Grande moisson, et peu d'ouvriers ; ou, si vous voulez, beaucoup d'ouvriers, mais peu par rapport à l'ouvrage et aux soins qu'il demande. Beaucoup d'ouvriers ; mais peu qui réunissent dans leurs personnes toutes les qualités requises : la doctrine, la piété, le zèle , la discrétion, la patience, l'amour du travail. Beaucoup d'ouvriers, mais peu qui, pourvus de tous les dons nécessaires, veuillent soutenir les fatigues du sacerdoce, y consumer leur vie, s'y dévouer et s'y sacrifier. Beaucoup d'ouvriers pour remplir certaines places, pour posséder certaines dignités, pour en avoir l'honneur, les privilèges, les revenus, mais peu pour en porter la charge et le fardeau. Beaucoup d'ouvriers pour les ministères éclatants, mais peu pour les emplois obscurs ; beaucoup pour les villes, mais peu pour les campagnes; beaucoup pour Paris, mais peu pour les provinces. Et je ne m'en étonne pas ; car, pour se confiner dans les provinces, surtout pour travailler dans les campagnes, il faut se résoudre à tout ce qu'il y a de plus pénible, de plus mortifiant, de plus ennuyeux et de plus rebutant : il faut être préparé à la plus triste solitude, vivre avec des hommes qui n'ont presque de l'homme que la figure, se familiariser avec eux, s'accommoder à leurs manières barbares, essuyer leurs grossièretés, leur répéter cent fois les mêmes instructions pour les leur faire comprendre, et s'épuiser de voix et de forces pour leur donner quelque teinture de la religion.

Or l'établissement de ce séminaire regarde

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aussi bien les campagnes que les villes, aussi bien   les provinces que Paris, aussi bien les emplois obscurs que les ministères les plus éclatants. On n'y envisage que la gloire de Dieu et le salut du prochain. Partout où l'un et l'autre peut se rencontrer, on est résolu de l'y chercher sans distinction de lieux et d'états. Tels sont les sentiments qu'on inspire à de jeunes ecclésiastiques, et qu'ils remportent de cette maison après s'y être quelque temps exercés. A quoi leur zèle ne les porte-t-il point? je l'ai vu, Mesdames, et j'en puis rendre témoignage. Honoré des ordres de notre incomparable monarque, et envoyé pour annoncer l'Evangile à des peuples éloignés, j'ai vu sur ma route de ces missionnaires et de ces dignes pasteurs du troupeau de Jésus-Christ. Mais avec quelle consolation les ai-je vus ! avec quelle admiration ! J'en ai encore le souvenir vivement imprimé dans la mémoire, et je ne le perdrai jamais. J'ai vu des hommes toujours prêts dès qu'il s'agissait de l'avancement des âmes ; des hommes occupés sans relâche à cultiver des terres sèches et arides, je veux dire à ramener des esprils égarés, à détromper des esprits prévenus, à gagner des esprits opiniâtres, à éclairer des esprits plongés dans le plus profond aveuglement, à se les concilier pour les réconcilier avec l'Eglise. Je les ai vus, et j'ai béni mille fois la maison d'où ils sont sortis, comme les apôtres sortirent du cénacle : c'est celle-ci. J'ai souhaité mille fois qu'ils pussent assez se multiplier, pour faire part de leurs travaux à toute notre France. Quelle réforme suivrait de là, et dans le clergé, et dans tout le corps des fidèles ! Si donc, Mesdames, vous n'êtes pas tout à fait insensibles à l'honneur de Dieu et au bien spirituel de vos frères ; si vous n'êtes pas insensibles à vos propres intérêts, et si vous voulez pleinement et solidement réparer tous les scandales que peut-être vous avez donnés, les uns avec connaissance, et les autres sans le remarquer ni le savoir, est-il rien que vous deviez ménager, et rien que vous puissiez refuser pour maintenir un séminaire où se forment de tels ministres ? Combien d'âmes gagnerez-vous à Jésus-Christ par vos aumônes, en leur procurant de si habiles maîtres et de si zélés prédicateurs? Toute la maison où était Madeleine fut remplie de la bonne odeur du  parfum qu'elle versa sur les pieds de Jésus-Christ; et pour achever le parallèle que j'ai commencé, le fruit de votre charité se répandra dans toute l'Eglise : c'est la troisième partie.

TROISIÈME   PARTIE.

Quelque grâce qu'eût reçue saint Paul pour reprendre, pour menacer, pour presser et pour exhorter ; pour reprendre les pécheurs, pour menacer les endurcis, pour presser les lâches, pour exhorter les tièdes et les négligents : Argue, obsecra,increpa in omni potientia et doctrina (1) il ne laissait pas de mêler, parmi ses menaces et ses réprimandes, des consolations et même des louanges, pour encourager les fidèles. Après leur avoir fortement représenté leurs devoirs, il les félicitait quelquefois de leurs bonnes œuvres, il s'en réjouissait avec eux, il en rendait grâces au ciel, étant persuadé que cela servait beaucoup à exciter leur zèle, et que rien n'était plus capable d'augmenter la ferveur de leur charité, que de leur mettre devant les yeux les fruits qu'elle produisait actuellement dans l'Eglise de Dieu.

Ainsi, Mesdames, écrivant aux chrétiens de Thessalonique, leur témoignait-il sa joie de ce que, par leur moyen, la parole divine s'était fait écouter et respecter, non-seulement dans la Macédoine et l'Achaïe, mais dans tous les lieux du monde où la foi était devenue célèbre: A vobis diffamatus est sermo (2). Sur quoi je vous prie d'observer que cette foi des Thessaloniciens ne s'était pas moins étendue dans toute l'Asie par les effets d'une charité bienfaisante, que par l'édification et le bon exemple. Car tel était leur esprit, tel était leur caractère. Une Eglise particulière faisait ressentir à toutes les autres le zèle qui l'animait, et n'aspirait qu'à leur communiquer les dons célestes et les grâces dont elle avait été favorisée.

Ainsi le même apôtre, sans prétendre enfler les Corinthiens d'un vain orgueil, leur inspirait-il une sainte confiance, fondée d'un côté sur le succès, et de l'autre sur l'ardeur du zèle dont ils étaient remplis. Je ne puis assez louer Dieu, mes Frères, leur disait-il, ni assez le remercier de ce qu'il répand par vous, en tous lieux, l'odeur et la gloire de son nom : Deo autem gratias, qui odorem notitiœ suœ manifestat per nos in omni loco (3). Car nous sommes, leur ajoutait-il, la bonne odeur de Jésus-Christ, soit à l'égard de ceux qui se sauvent, soit à l'égard de ceux qui se perdent : à l'égard de ceux qui se sauvent, parce que c'est nous qui, par nos soins, leur procurons les secours du salut; à l'égard de ceux qui se perdent, parce que, s'ils abusent de ces moyens et de ces secours, nous servirons un jour de témoins contre eux, et nous justifierons la Providence, dont ils ne

1 2

Tim., IV 2. — 2 Thessal., I, 8. — 3 2 Cor., II, 14.

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pourront se plaindre : Quia Christi bonus odor sumus Deo, in iis qui salvi fiunt et in eis qui pereunt (1). C'est ainsi, dis-je, que ce Docteur des nations consolait les fidèles, et que, piqués d'une émulation toute chrétienne, ils faisaient chaque joui de nouveaux efforts pour la propagation de la foi, et pour y contribuer par leurs aumônes. Voilà comment le christianisme a commencé.

Or il ne tient qu'avons, Mesdames, que je puisse aujourd'hui vous donner la même consolation et la partager avec vous. Il n'est pas juste que je sois continuellement employé à faire la censure de vos actions et de vos mœurs. Il n'est pas juste que vous n'entendiez jamais de moi que des reproches. Vous pouvez me mettre dans  l'heureuse obligation de vous faire les mêmes conjouissances que saint Paul faisait à ceux de Thessalonique ; car c'est par vous que la parole du Seigneur peut être prêchée, par vous que la grâce de ses sacrements. peut être sagement et utilement dispensée, par nous que les peuples peuvent être instruits, convertis, sanctifiés, non-seulement dans ce diocèse, mais dans tous les diocèses du royaume, mais, si je l'ose dire, dans tout l'univers. Et c'est ce qui arrivera, quand vous aiderez de vos soins et de vos largesses ce séminaire institue pour fournir à toutes les Eglises des docteurs de la vérité et des directeurs dans les voies de Dieu : A vobis diffamatus est sermo. Partout où iront et agiront ces ministres évangéliques, il y sera parlé de votre foi et de votre charité : Sed et in omni loco fides vestra, quœ est ad Deum, profecta est (2). Ils publieront l'une et l'autre, ils les exalteront, et, de toutes les personnes ici présentes dont ils auront en quelque sorte reçu leur mission, il n'y en aura pas une dont il ne soit vrai, par proportion, comme de Madeleine, que dans toutes les contrées et chez tous les peuples où l'Evangile sera annoncé, on annoncera ce qu'elle a fait pour ceux qui en étaient les prédicateurs : Ubicumque prœdicatum fuerit Evangelium istud in universo mundo, et quod fecit hœc narrabitur in memoriam ejus (3).

Il ne tient qu'à vous que la connaissance de Dieu ne soit répandue aussi loin, et même plus loin qu'elle ne se répandit par la charité des chrétiens de Corinthe. Car vous devez être comme eux la bonne odeur de Jésus-Christ, selon l'expression de l'Apôtre; et malheur à vous, si vous ne pouviez pas dire dans le même sens qu'eux: Christus bonus odor sumus in omni

Cor., II, 45. —2 1 Thessal., I, 8. — 3 Marc, XIV, 9.

loco. Or le propre de l'odeur est de s'étendre, et de remplir toute la capacité du lieu où elle est contenue. Combien de pays, je ne dis pas parmi les idolâtres et les sauvages, mais jusque dans la chrétienté, où Dieu n'est point encore connu, du moins n'est connu que très-obscurément et très-imparfaitement? combien de villages en France où l'on n'a presque nulle idée des articles les plus essentiels de la religion? Quel bonheur pour moi si je pouvais rendre ici par avance à Dieu d'humbles actions de grâces, et le bénir de ce que vous y allez pourvoir, et de ce que l'odeur de votre charité pénétrera dans ces régions incultes et abandonnées ! Deo autem gratias qui odorem notitiœ suœ manifestat per nos in omni loco (1). Vous imiterez en cela le zèle des premiers chrétiens, dont vous devez professer la foi. Comme les apôtres étaient chargés de parcourir le monde et d'instruire toutes les nations, les fidèles se croyaient obligés de penser à leurs besoins, tandis qu'ils travaillaient à l'accroissement de l'Eglise. Lisez les Epîtres de saint Paul ; vous y verrez comment on recueillait pour cela tous les jours les aumônes, et avec quelle ardeur chacun s'intéressait à l'établissement du christianisme.

Vous me direz : J'ai des pauvres dans mes terres, que j'assiste. Il est vrai, Mesdames, et à Dieu ne plaise que je blâme cette charité ! elle est solide, elle est nécessaire, et j'avoue même que c'est par là que vous devez commencer : Operemur bonum ad omnes, maxime autem ad domesticos fidei (2) : Faisons du bien à tous, mais surtout aux domestiques de la foi, à ceux dont la conduite nous a été spécialement confiée, et qui nous appartiennent de plus près. Rien de plus raisonnable ni rien de plus juste que cette règle. Suivez-la , j'y consens ; mais suivez-la tout entière, et ne vous contentez pas d'en prendre une partie et de laisser l'autre. Car elle renferme deux points : l'un particulier, c'est de soulager d'abord les nécessités de ceux qui relèvent de vous et qui vous sont soumis : Maxime ad domesticos; l'autre général, et c'est d'être charitables et bienfaisants envers tout le monde : Operemur bonum ad omnes. Si donc de ces deux devoirs vous vous en tenez au second, et vous abandonnez le premier, vous n'accomplissez qu'à demi la loi ; et pécher dans un article de la loi, c'est, selon la parole du Saint-Esprit, violer la loi.

Et qui êtes-vous, pour prescrire ainsi des bornes à la providence du Seigneur et à sa

1  2 Cor., II,

14.— 2 Gal.,  VI, 10.

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miséricorde ? Et qui estis, vos qui tentatis Dominum (1) ? Je dis à sa providence et à sa miséricorde, qui doivent être le modèle de notre charité, et qui, étant infinies, exigent de nous une charité sans limites. Ce n'est pas que j'ignore qu'elle peut être resserrée dans ses effets par la médiocrité de la fortune et des biens : mais hors de là, c'est-à-dire dans la disposition du cœur, elle doit être immense et embrasser tout. Car c'est en ce sens que nous sommes catholiques, et il ne suffit pas d'en porter le nom, si nous n'en remplissons la signification. Je m'explique, et observez cette pensée. Il ne suffit pas que ce nom de catholique convienne à notre foi, il faut encore qu'il convienne à notre charité. Je veux dire que, comme notre foi est la foi de tous les temps, de tous les pays, de toutes les nations du monde, et que c'est pour cela qu'elle est appelée catholique ou universelle : aussi notre charité, du moins dans le désir et la préparation de l'âme, ne doit avoir ni terme, ni mesure. Or, Mesdames, quand ce désir est bien allumé et bien sincère, il passe à la pratique autant qu'il le peut et selon qu'il le peut; et en vérité, ne pouvez-vous pas, sans rien retrancher des aumônes que vous distribuez dans tous les lieux de votre dépendance, trouver encore de quoi soutenir ce séminaire, et de quoi rétablir par là tant d'églises désolées?

Peut-être ajouterez-vous qu'il y a d'autres séminaires dans tous les diocèses du royaume, ou presque dans tous, je le sais; mais là-dessus voici ce que j'ai à répondre. Car premièrement , c'est de là même que je tire la preuve de ce que j'ai avancé. Et en effet, d'où sont venus tant de séminaires institués depuis quelques années à la gloire de Dieu et à l'avantage du public? n'est-ce pas sur le modèle de celui-ci qu'ils ont été formés, et celui-ci n'en a-t-il pas été l'origine? ne sont-ce pas les fruits qu'on en a retirés qui ont excité la vigilance et le zèle des prélats, pour procurer à leurs Eglises le même bien? la plupart ne s'en sont-ils pas expliqués de la sorte? ne l'ont-ils pas reconnu, et ne le reconnaissent-ils pas? Vous voyez donc comment la bonne odeur de cette maison et de la piété de toutes les personnes qui se sont intéressées en sa faveur s'est déjà fait sentir jusqu'aux extrémités de la France, et quelles bénédictions elle y a portées : Et domus impleta est ex odore (2). Mais, en second lieu, je soutiens que les séminaires particuliers n'empêchent pas que celui-ci ne soit nécessaire,

1 Judith., VIII, 11. — 2 1 Joan., XII, 3.

et qu'ils ont besoin que celui-ci subsiste comme le séminaire universel : pourquoi ? afin d'entretenir l'uniformité d'esprit dans toutes les Eglises, en y entretenant l'uniformité de doctrine, de discipline, de cérémonies et de culte, d'observance et de lois. Car puisque ce séminaire est la règle des autres, et qu'il l'a été jusqu'à présent, le même esprit qui règne en celui-ci doit régner dans tous les autres, et voilà le sûr moyen de maintenir partout l'unité de la foi.

Si cette foi vous est chère , Mesdames, comme elle le doit être, vous ne manquerez aucune occasion d'en étendre l'empire et de lui soumettre les cœurs. Tant d'ennemis en attaquent la pureté et en profanent la sainteté ! verrez-vous d'un œil tranquille les atteintes mortelles qu'elle reçoit tous les jours, et la laisserez-vous en proie à l'erreur qui la détruit et au péché qui la corrompt? Il lui faut des défenseurs, des propagateurs, et c'est ce qu'elle vous demande. Prenez garde : elle ne vous demande pas que vous entrepreniez vous-mêmes de combattre ; elle se contente que vous y soyez disposées quand la nécessité le requiert. Elle ne demande pas que vous quittiez vos familles , et que vous alliez travailler vous-mêmes à l'établir dans des terres éloignées : elle a d'autres ministres que vous qu'elle y appelle ; mais ces ministres ne peuvent rien sans vous. Quelle excuse vous justifierait un jour devant Dieu, lorsque dans son jugement il vous reprocherait votre indifférence pour l'honneur et le progrès d'une foi qui vous devait être plus précieuse que la vie ; de cette foi que vous deviez défendre, non-seulement au péril de tous vos biens, mais au prix de votre sang ? Vous vous plaignez quelquefois qu'elle s'affaiblit dans le christianisme, et cette plainte n'est que trop juste et que trop véritable : mais que ne servez-vous donc, autant qu'il vous est possible et qu'on vous en présente les moyens, à la réveiller et à la fortifier? Vous vous plaignez même de temps en temps qu'elle est bien languissante dans vos cœurs, et qu'il vous semble, à certains moments, qu'elle y est morte; mais que ne travaillez-vous donc à la ressusciter dans vous-mêmes, en contribuant à la ressusciter dans les autres ? Car, selon que vous donnerez, on vous donnera; c'est-à-dire que, plus vous contribuerez à répandre au dehors ce don de la foi, plus Dieu le fera croître en vous. Telle sera dès cette vie la récompense de votre zèle, jusqu'à ce que vous receviez dans le séjour des bienheureux une gloire éternelle et la souveraine félicité, que je vous souhaite, etc.

EXHORTATION CHARITÉ VII

EXHORTATION CHARITÉ VII

DEUXIÈME EXHORTATION SUR LA CHARITÉ ENVERS UN SÉMINAIRE.

ANALYSE.

Sujet. Le zèle de votre maison me dévore.

Nous pouvons regarder ce séminaire comme la maison de Dieu, et nous devons être là-dessus animés du même zèle que le Prophète.

Division. Dans cette maison de Dieu nous avons deux choses à considérer : qui sont ceux que nous devons assister : première partie; et pourquoi nous les devons assister : deuxième partie.

Première partie. Qui sont ceux que nous devons assister? Ce sont de véritables pauvres, ce sont de saints pauvres, ce sont des pauvres qui ont choisi Jésus-Christ, en embrassant l'état ecclésiastique, et que Jésus-Christ a choisis en les y appelant.

Ce sont de pauvres étrangers, bannis de leur patrie en haine de leur religion. Ce sont des pauvres envers qui nous pratiquerons tout a la fois l'aumône corporelle, en contribuant a leur subsistance; et l'aumône spirituelle, en les affermissant dans leur attachement à la vraie foi, et en leur associant de zélés ouvriers qui les secondent.

Enta, ce sont des pauvres qui, par leurs prières, nous rendront au centuple ce qu'ils auront reçu de nous. En est-il donc qui méritent plus nos soins et notre assistance?

Deuxième partie. Pourquoi particulièrement les devons-nous assister? Parce qu'ils sont destinés à combattre l'erreur et à maintenir, autant qu'il leur sera possible, la religion dans des royaumes hérétiques, où l'Eglise est persécutée et opprimée. Avant que d'agir, il faut qu'ils se disposent et qu'ils se forment. Voilà pourquoi on les retire dans ce séminaire, établi selon l'idée du concile de Trente : mais de quoi y seront-ils entretenus, si les chantés viennent à leur manquer? C'est donc à nous qu'ils s’adressent, comme l'ange de la Macédoine s'adressa à saint Paul.

La charité, dit-on, ne peut fournir à tout. Faux prétexte : on trouve bien de quoi fournir à tant de dépenses inutiles. Ayons plus de foi et plus de confiance en Dieu. Mais, ajoute-t-on, il faudrait pour cela se retrancher bien des choses : hé bien! peut-on se les retrancher pour une œuvre plus importante?

Zelus domus tuœ comedit me.

Le zèle de votre maison me dévore. (Psaume LXVIII, 10.)

C'est un prophète qui parle, Mesdames; et sans être inspirées comme lui de l'esprit prophétique, j'ose dire que vous devez être animées du même zèle. C'était l'honneur de la maison de Dieu qui le touchait; et à quoi devez-vous être plus sensibles qu'aux besoins de ce séminaire, où Dieu habite d'une façon d'autant plus particulière, que c'est la demeure de ses ministres, et leur refuge dans la tribulation dont ils ont été affligés? Ils n'en ressentent encore que trop les effets; et si la charité ne s'intéresse pour eux et pour leur soulagement, ils ne doivent s'attendre désormais qu'à une ruine totale et à une entière désolation. La laisserez-vous tomber, cette maison de Dieu ? Faudra-t-il qu'une œuvre si saintement entreprise soit tout à coup arrêtée par défaut de secours, lorsqu'il ne tient qu'à vous de la soutenir, de l'avancer, de la consommer? Non, Mesdames, vous ne l'abandonnerez point. Le zèle dont le Prophète était consumé s'allumera dans vos cœurs, ou s'y réveillera ; et c'est pour l'exciter que je veux vous faire voir deux choses : qui sont ceux que vous devez ici assister : ce sera la première partie ; pourquoi vous les devez assister : ce sera la seconde. Fasse le ciel que vous sortiez de cette assemblée aussi ardentes pour la maison du Seigneur , que l'était ce saint roi, qui s'écriait dans le transport de son âme : Zelus domus tuœ comedit me ! Fasse le ciel que, sans vous borner ni à des désirs, ni à des paroles, vous en prouviez la sincérité et la solidité par une prompte et constante pratique ! Voilà tout le sujet et tout le fruit de cette exhortation.

PREMIÈRE   PARTIE.

Il est vrai, Mesdames, et c'est une maxime de l'Apôtre, dont vous êtes pleinement instruites : la charité , pour être chrétienne, doit être universelle, et faire , autant qu'il lui est possible, du bien à tout le monde. Mais sans déroger en aucune sorte à ce grand principe, ni l'affaiblir , il faut après tout reconnaître qu'il y a des pauvres plus dignes de nos soins les uns que les autres, et que vous êtes par là même plus fortement engagées à les soulager : or tels sont les pauvres dont je parle ; car qui sont-ils? apprenez, s'il vous plaît, à les connaître et suivez-moi.

Ce sont de véritables pauvres, associés en cette qualité de pauvres, et réunis dans une communauté spécialement formée pour les pauvres ; qui n'y sont admis qu'après un examen de leurs personnes, de leur état, et surtout de leur pauvreté; par conséquent qui n'imposent

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point par des misères feintes et apparentes, et dans le discernement desquels vous ne pouvez être trompées.

Je sais que la charité n'est point défiante ni soupçonneuse ; je sais même qu'elle doit être, au contraire , facile à croire. Omnia credit (1) ; qu'elle doit plutôt courir le hasard de se tromper en assistant le prochain , que de manquer au moindre de ses devoirs : mais, du reste, elle a des mesures à garder et des extrémités à éviter; elle doit être éclairée, sage, circonspecte, pour préférer les vrais pauvres à ceux qui ne le sont pas , les plus pauvres à ceux qui le sont moins, les pauvres certains et déclarés aux pauvres suspects et douteux. Une crédulité trop prompte pourrait dégénérer en imprudence, comme aussi une défiance extrême et trop vigilante serait souvent inhumanité et dureté. Mais de ces deux écueils, vous n'avez à craindre, Mesdames, ni l'un ni l'autre, dans la charité que vous exercerez à l'égard de cette maison. Vous y trouverez des pauvres de bonne foi, des pauvres éprouvés; tout ce qu'ils recevront de vous et tout ce que vous leur mettrez dans les mains sera sûrement employé, parce qu'il sera employé avec connaissance. Je pourrais donc en demeurer là, et m'en tenir précisément à la raison générale du précepte de l'aumône ,  et de l'indispensable commandement que Dieu vous a fait de prêter secours à l'indigent dans sa nécessité : commandement d'autant plus absolu et moins sujet aux excuses et aux prétextes , que cette indigence vous est plus connue , et que vous en avez de plus évidents témoignages.

Mais il y a quelque chose ici, Mesdames, de plus particulier et de plus touchant encore pour vous. Car ce ne sont pas seulement de véritables pauvres ; ce sont de saints pauvres, des pauvres qui vivent dans l'ordre, qui servent Dieu , qui édifient le public, qui ne scandalisent point par une pauvreté déréglée, à qui la licence et le libertinage ne tiennent point lieu de richesses ; des pauvres qui observent une discipline exacte, qui joignent à la disette où les réduit leur condition l'assujettissement de l'esprit, l'obéissance à leur supérieur, la pureté des mœurs et une parfaite régularité ; des pauvres qui pratiquent la vie la plus austère, et toute la mortification, toute la perfection du christianisme : tellement que ce séminaire peut passer pour le modèle d'une pauvreté évangélique, d'une pauvreté contente du pur nécessaire, d'une pauvreté ennemie par

1 1 Cor., XIII, 5.

profession de tout ce qui peut flatter les sens, et tant soit peu fomenter la mollesse et la délicatesse du corps. Or par là c'est une pauvreté plus conforme à celle du Sauveur, plus spirituelle , plus intérieure , plus du caractère de cette pauvreté que Jésus-Christ a érigée en béatitude, et à qui le royaume du ciel appartient : Beati pauperes spiritu.

Il y a des pauvres en qui la pauvreté n'est nullement une vertu, parce qu'elle n'est pas dans leur cœur, et qu'au contraire la cupidité y règne, l'avarice, l'injustice, un désir presque insatiable d'amasser,  par quelque voie et à quelque prix que ce soit. Mais celle-ci, bornée à une simple subsistance , et ne voulant rien de plus, n'a ni vues, ni desseins, ni intrigues, ni sentiments qui puissent la corrompre en aucune sorte et en altérer l'innocence. De là même , pauvreté respectable. La pauvreté par elle-même inspire la compassion sans inspirer le respect ; bien loin de relever les sujets sur qui elle tombe, et qu'elle afflige de ces calamités temporelles , elle les rabaisse , elle les avilit, elle les dégrade dans l'estime des hommes :  mais la pauvreté qui se présente ici à vos yeux , tout obscure et toute dépouillée qu'elle est, doit attirer le respect et non la compassion. Si nous sommes chrétiens, nous devons plutôt lui porter envie, ou du moins nous ne pouvons lui refuser l'honneur qui lui est du et les éloges qu'elle mérite;   mais encore moins pouvons-nous l'oublier et la délaisser. Ce sont des pauvres qui ont choisi Jésus-Christ , et  que Jésus-Christ a  choisis.   Car quoique Dieu , à parler en général, ait choisi les pauvres pour les enrichir des dons de sa grâce, et pour les faire héritiers de son royaume céleste : Nonne Deus elegit pauperes in hoc mundo , divites in fide et hœredes regni (1) ? il ne les a pas  néanmoins tous choisis également, et tous ne l'ont pas également choisi. Il y en a qu'il rejette et qu'il réprouve, parce qu'ils sont criminels ; il y en a sur qui il n'a nulle vue particulière, et qu'il ne destine à rien autre chose dans le monde qu'à y tenir le dernier rang que sa providence leur a marqué : mais il n'en est pas de même de ceux-ci. Ce sont des pauvres dont Dieu a fait un choix spécial, des pauvres qu'il a distingués entre les pauvres, en les appelant à lui, et les prédestinant pour son service par une vocation qui leur est propre ; des pauvres qui, répondant à cette vocation, ont eux-mêmes fait choix de Dieu, ont embrassé pour cela l'état ecclésiastique,

1 Jac., II, 7.

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et ont ainsi consacré leur pauvreté même et leur personne au ministère des autels. Il n'y a point de pauvre dans la vie qui n'ait droit de dire comme le Prophète : Dominus pars hœreditatis meœ (1); Le Seigneur est ma portion et mon héritage : mais qui le peut dire avec un titre mieux établi que ces pauvres, qui là-dessus ont rengagement le plus solennel?

C'est donc à vous, Mesdames, de prendre garde que ce titre ne leur manque pas; car Dieu vous en commet le soin, et vous ne pouvez, sans contrevenir à ses ordres, le négliger. Dans l'ancienne loi il y avait des terres, des villes même, assignées aux lévites: mais ces lévites de la loi de grâce, si je puis ainsi les nommer, Dieu veut qu'ils n'aient pour entretien et pour appui que votre charité. D'autres ont des bénéfices, ont des pensions, ont des revenus: ceux-ci n'ont de revenus, n'ont de pensions, n'ont de bénéfices que vos libéralités, dont ils n'abuseront jamais. Si ces aumônes et ces libéralités, si ces sources tiennent à tarir pour eux, que feront-ils? à qui s'adresseront-ils? et ne pourront-ils pas se plaindre à Dieu qu'il les abandonne; qu'il les avait choisis pour leur tenir lieu de tout, et pour ne les attacher qu'à lui; que dans cette vue ils ont renoncé à toutes les affaires humaines, et n'ont voulu s'occuper que de lui; qu'ils se sont séparés du monde et retirés dans ce séminaire, comptant sur sa providence et se confiant en lui; mais que cette providence ne leur fournit rien, et qu'ils demeurent les mains vides, sans fonds et sans assistance? plaintes qui retomberaient sur vous, Mesdames, et dont vous vous exposeriez à porter un jour toute la peine.

Que dirai-je encore? Ah ! voici, ce me semble, ce qui doit faire sur vos cœurs une impression toute nouvelle et plus sensible: ce sont des pauvres étrangers, bannis de leur patrie, en haine de leur religion et de leur foi; des pauvres persécutés, qui souffrent pour la cause de Dieu; des pauvres à qui le lieu de leur naissance n'est interdit que parce qu'ils sont prêtres, ou qu'ils se disposent à l'être, que parce qu'ils sont catholiques et qu'ils défendent les intérêts de l'Eglise. Dans les premiers siècles du christianisme, on les eût mis au nombre des martyrs et des confesseurs de Jésus-Christ; car, dans le temps des persécutions, c'était une espèce de martyre d'être exilé pour la foi, d'être prisonnier et captif pour la foi. Or voilà l'état et la situation de ces pauvres. La foi qu'ils

1 Psal., XV, 5.

professent leur a suscité autant d'ennemis que l'erreur a formé d'hérétiques parmi des peuples indociles et rebelles à la lumière. Ils ont enduré pour cette foi les traitements les plus rigoureux: Angustiati, afflicti (1). Ils ont été proscrits, poursuivis, emprisonnés : Insuper et vincida et carceres. Ils ont été obligés de se cacher dans des déserts et dans des cavernes ; et ce n'est qu'après avoir essuyé mille périls, qu'ils ont pu parvenir jusqu'à nous, et chercher en ce royaume un asile : In solitudinibus errantes, in montibus et cavernis terrœ (2).

Mais quel asile y trouvent-ils, s'ils n'y peuvent subsister? et que leur sert d'être échappés aux traits de leurs persécuteurs et aux attentats de l'hérésie, si nous les laissons languir dans la misère au milieu de la catholicité? Comprenez, Mesdames, comprenez bien qu'il ne s'agit point seulement ici de la charité et de la miséricorde chrétienne, qui vous oblige à secourir les pauvres ; mais qu'il s'agit de votre religion, laquelle vous engage, par un devoir encore plus inviolable, à secourir des pauvres qui ne sont pauvres que parce que leur constance à soutenir sa gloire les a réduits dans cette pauvreté. Quand les martyrs autrefois étaient arrêtés dans les fers, tout le corps des fidèles s'employait à leur soulagement. On les allait trouver dans les prisons; on imaginait mille moyens de leur adoucir leur captivité et leurs peines; on s'exposait pour cela soi-même au martyre : tant on les honorait, et tant on prenait de part à tous leurs besoins. Il n'y a plus présentement le même danger : ces ministres du Dieu vivant, ces généreux confesseurs de la foi, vous pouvez sans obstacle les aider; et s'il vous reste quelque zèle pour cette Eglise dont vous êtes comme eux les membres et les enfants, combien vous doivent être chers et vénérables des hommes préparés à lui faire le sacrifice de leur sang, après lui avoir déjà sacrifié toutes leurs espérances temporelles et leur repos?

Ce sont des pauvres envers qui vous pratiquerez tout à la fois et l'aumône corporelle et l'aumône spirituelle, c'est-à-dire envers qui vous pratiquerez toute la perfection de la charité. Car prenez garde, je vous prie : la charité, qui est la reine des vertus, ne se rend pas seulement attentive aux besoins corporels du prochain ; et je puis dire même que ces besoins qui regardent la vie présente sont les moindres sujets de sa vigilance et de ses soins. Contribuer à l'instruction, à l'éducation, à

1 Hebr., XI, 37. — 2 Ibid., 38.

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la sanctification du prochain; lui procurer les secours du salut, et non-seulement de son salut, mais du salut d'autrui, auquel il peut travailler : voilà l'objet principal de la charité. A l'égard des pauvres vagabonds, on n'exerce que cette charité commune qui soulage le corps. Il est vrai que Dieu l'ordonne et qu'il la récompense; mais ce n'est du reste qu'une charité du dernier ordre, et bien inférieure à celle qui va jusqu'à l'âme, puisque l'âme est infiniment plus noble que le corps. Dans les hôpitaux on joint l'un et l'autre, et l'on ajoute au soulagement du corps la conduite de l'âme; mais, après tout, la fin immédiate et directe de ces maisons de charité, et, si j'ose ainsi m'exprimer, de ces infirmeries publiques, c'est la santé du corps. Tout ce qui concerne l'âme n'en est que l'accessoire; au lieu que l'aumône corporelle ne se fait ici qu'en vue de l'aumône spirituelle ; qu'en vue d'affermir des hommes apostoliques dans leur attachement à la vraie créance, et de leur associer de zélés ouvriers qui puissent les seconder dans leurs saintes entreprises.

Enfin, Mesdames, ce sont des pauvres qui, par leurs prières, vous rendront au centuple ce qu'ils auront reçu de vous; et qui sans cesse feront monter en votre faveur, vers le trône de Dieu, les vœux les plus ardents et les plus puissants. Deux choses qu'il ne faut point séparer, et que vous devez bien remarquer : les vœux les plus sincères et les plus ardents, et les vœux auprès de Dieu les plus efficaces et les plus puissants. Car ce ne sont point de ces pauvres grossiers et mal nés, tels que nous en voyons dans le monde, qui ne pensent qu'à leurs personnes, et dont vous ne pouvez attendre aucun retour. Ce ne sont point de ces pauvres tout matériels qui ne sentent que leurs misères, sans être touchés de leurs obligations envers les riches, et sans en avoir aucun sentiment. Ce ne sont point de ces pauvres libertins qui souvent n'ont aucun usage des exercices de la religion, et ne prient presque jamais pour eux-mêmes , bien loin de prier pour ceux qui les assistent. Ce sont des pauvres reconnaissants, des pauvres sensibles aux bienfaits, des pauvres qui, par christianisme et par piété, encore plus que par une gratitude naturelle, se tiendront obligés de lever pour vous les mains au ciel et de lui offrir leurs sacrifices.

Oui, Mesdames, pendant que vous êtes dans le tumulte et l'agitation du monde, recueillis devant Dieu, ils imploreront pour vous sa miséricorde, et lui représenteront, pour la fléchir, vos aumônes et vos charités. Pendant que vous êtes au milieu de mille dangers , et dans des occasions si fréquentes de tomber et de vous perdre, prosternés au pied des autels, ils demanderont à Dieu pour vous des grâces de salut, et les grâces les plus fortes et les plus précieuses. Pendant que vous êtes peut-être hors des voies de Dieu et dans le désordre du péché , humiliés en la présence du Seigneur, ils solliciteront auprès de lui votre conversion, ils arrêteront les coups de sa justice, et l'engageront à jeter sur vous un regard favorable. Car, si leurs vœux sont sincères et ardents, ils ne seront pas moins efficaces ni moins puissants.

Nous savons de quel poids sont les prières des pauvres; nous savons, et l'Ecriture nous apprend que Dieu exauce jusqu'à leurs simples désirs : Desiderium pauperum exaudivit Dominus (1); mais il y a des pauvres néanmoins plus en état d'obtenir, et cela par leur mérite personnel et par leur sainteté. Quand le pauvre prie, dit saint Augustin, si c'est un pécheur, ce n'est pas lui que Dieu écoute en faveur du riche, mais c'est l'aumône même du riche, qui, mise comme un dépôt dans le sein de ce pauvre, se fait entendre, et a son langage pour s'exprimer : au lieu que si c'est un juste, si c'est un homme de Dieu, agréable à Dieu et uni avec Dieu, ce n'est plus seulement l'aumône qui touche le cœur de Dieu, mais le pauvre et L'aumône tout ensemble ; de sorte que Dieu se trouve doublement engagé à ouvrir ses trésors et à les répandre. Que ne devez-vous donc pas attendre de la médiation et des prières de ces pauvres, qui vous exposent aujourd'hui leurs besoins? Par le commerce de l'aumône, vous entrerez en société de tous les biens spirituels qu'ils acquièrent dans la retraite, comme ils entreront en société des biens temporels que vous possédez dans la vie. Ce sont de fidèles serviteurs de Dieu, qui, selon l'expresse doctrine de saint Paul, suppléeront à votre pauvreté, comme vous suppléerez à leur indigence. Il faut, disait ce grand apôtre écrivant aux Corinthiens et leur recommandant la miséricorde et la charité, il faut que votre abondance soit le supplément de l'indigence de vos frères, afin que dans votre pauvreté vous soyez vous-mêmes soulagés par leur abondance. Ce maître des nations supposait que les pauvres étaient riches devant Dieu en mérites et en vertus ; c'est pourquoi cette règle ne peut pas être appliquée à tous les pauvres, mais seulement à ceux qui

1 Psal., IX, 17.

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se sanctifient par la pauvreté, à ceux qui sont pauvres de cœur et d'esprit, à ceux qui vivent dans un détachement parfait des biens de la terre ; et ce même docteur des Gentils supposait au contraire que les riches sont communément très-pauvres en bonnes œuvres et en sainteté; d'où il concluait que, par une communication mutuelle et utile aux uns et aux autres, ils devaient se prêter secours et s'entr'aider.

Or voilà, Mesdames, la condition avantageuse que Dieu vous offre, ou que je vous offre moi-même de sa part. Autant que ces pauvres pour qui je m'emploie auprès de vous sont pauvres selon le monde, autant sont-ils riches selon Dieu, et autant peuvent-ils vous enrichir, non pas de biens passagers et périssables, mais de biens éternels et incorruptibles. Voilà les amis que vous devez vous faire suivant la parole de l'Evangile, et que vous devez, pour user de cette expression, acheter au poids de l'or : Facite vobis amicos de mammona iniquitatis (1) ; des amis agréables à Dieu, chéris de Dieu, spécialement élus de Dieu, des amis qui, dans leurs longues oraisons , dans leurs austérités et leurs mortifications, dans leurs saints exercices, se souviendront de vous, et ne cesseront point d'intercéder pour vous ; des amis qui, comme les anges de la terre, se présenteront devant le trône du Très-Haut; je dis plus, qui, revêtus du plus sacré caractère, et célébrant chaque jour le redoutable mystère de nos autels, immoleront pour le salut de vos âmes l'Agneau sans tache et la victime de propitiation. Ah! Mesdames, quand, au sang de ce divin Agneau , ils joindront vos aumônes et leurs humbles demandes, le ciel se tiendra-t-il formel et que faudra-t-il davantage pour vous mettre a couvert de tous ses foudres, et pour attirer sur vous toutes ses bénédictions ? De là nous voyez qui sont ceux que vous devez assister, et je vais encore vous faire voir plus particulièrement pourquoi vous les devez assister. C’est la seconde partie.

DEUXIÈME  PARTIE.

Il est difficile, Mesdames , que vous ignoriez l'état déplorable où se trouve réduit un royaume jusqu'à présent si fidèle à l'Eglise, et si catholique. L'erreur a prévalu , non par la force de la persuasion , mais par la violence des armes. L'hérésie, après avoir désolé l'Angleterre et l'Ecosse, pour comble de ses prétendus triomphes , a pénétré dans l'Irlande , et y a porté ses

1 Luc, XVI, 9.

ravages. Il n'est permis à nul prêtre d'y entrer ; tous les évoques en sont chassés, tous les missionnaires exilés. Si on y tolère encore quelques pasteurs, c'est seulement jusqu'à leur mort, et sans espérance de succession. Voilà donc le troupeau de Jésus-Christ abandonné ; voilà son héritage détruit ; voilà dans cette terre si longtemps éclairée des plus pures lumières de la foi, et si fertile en saints, la religion éteinte, à moins que Dieu , par son aimable providence, ne daigne y pourvoir. Or il y pourvoit par l'établissement de ce séminaire, à quoi vous devez contribuer.

Car, dans cet établissement, qu'est-ce qu'on se propose ? D'élever des sujets qui puissent un jour servir cette Eglise affligée, et en réparer les ruines ; qui, malgré l'injustice des lois et la rigueur des arrêts, aillent remplacer les pasteurs qu'elle aura perdus, et dont elle est sur le point de se voir entièrement destituée ; qui osent hasarder pour cela leur liberté , leur vie, et que nul péril, que nulle crainte ne soit capable d'arrêter ; des sujets qui consolent, qui rassurent, qui maintiennent le troupeau , non pas encore absolument dispersé, mais à la veille de l'être; qui confirment les faibles dans la foi, qui ramènent ceux que l'orage aurait entraînés; qui inspirent un courage tout nouveau à ceux que la persécution n'aura pu ébranler. Car, du moment qu'ils manqueront de ce soutien , que doit-on se promettre d'eux, et quels fonds y a-t-il à faire sur des peuples intimidés, troublés, déconcertés? Tel est, dis-je, le dessein que ce sont tracé les zélés instituteurs de cette maison. Ils ont eu en vue d'établir un séminaire conçu et formé selon l'idée du concile de Trente, c'est-à-dire de celui de tous les conciles qui s'est appliqué avec plus de soin à la réformation du clergé, qui nous a donné là-dessus de plus solides et de plus saintes règles, et en particulier celle qui regarde l'érection des séminaires : dessein qui n'a pu être que l'œuvre de Dieu, et de cet Esprit de vérité, lequel dispose tout avec autant d'efficace que de douceur et de sagesse.

Animés d'un vrai zèle pour la gloire du Seigneur, de vertueux ministres ont entrepris d'accomplir à la lettre tout ce que les Pères du concile ont prescrit, et de le suivre de point en point. Ils l'ont entrepris, et c'est ce qui s'exécute heureusement en cette sainte communauté. C'est là qu'on cultive des jeunes gens, comme de jeunes plantes dans la maison de Dieu; de jeunes hommes qui déjà ont assez de raison pour connaître leur état et ses devoirs,

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mais qui n'ont point encore assez d'usage, ni assez d'expérience pour en exercer les fonctions. C'est là qu'on dresse de jeunes clercs, dont on éprouve le mérite, dont on démêle les bonnes et les mauvaises qualités, les unes pour les faire croître, et les autres pour les retrancher et les corriger ; dont on étudie le naturel, le génie, les forces, les talents, afin de les appliquer chacun à ce qui leur convient, et de leur partager utilement leurs emplois. C'est là qu'on forme de jeunes ecclésiastiques à servir l'Eglise dans l'esprit d'humilité , de pauvreté, de patience, de renoncement à soi-même. Les gens de qualité entrent dans l'Eglise pour s'y agrandir, pour s'y enrichir, pour en posséder les honneurs, pour en percevoir les revenus ; et selon la fausse opinion du monde, dont ils ne se laissent que trop prévenir, ce serait une honte pour eux d'être ecclésiastiques, et de n'avoir nul autre titre qui les distinguât. Mais on fait entendre à ceux-ci que le plus grand honneur où ils puissent prétendre, est de rendre à l'Eglise les services qu'elle leur demande ; qu'ils  ne   doivent avoir,  en la servant,  ni d'autres vues, ni d'autre ambition; qu'ils la doivent servir pour les fruits qu'elle en peut retirer, et non pour les avantages temporels qu'ils en peuvent espérer; et que, bien loin de vouloir profiter de ses dépouilles,  ils doivent eux-mêmes se dépouiller de toutes choses, ou du moins consentir à en être dépouillés. C'est là que, dans un certain cours d'études, on leur fait acquérir toutes les connaissances nécessaires : sciences humaines, sciences divines , rien n'est omis, et rien n'échappe à leur application ; car le zèle doit être éclairé, et, sans les lumières de la doctrine, il ne peut se conduire lui-même, ni conduire les autres. C'est là que, par une pratique ordinaire et journalière de l'oraison, ils s'instruisent des voies de Dieu et des plus secrets mystères de la vie intérieure; qu'ils se nourrissent d'utiles lectures, qu'ils y puisent de salutaires enseignements, et qu'ils se disposent à être un jour d'habiles directeurs des âmes. Enfin, c'est là que, par avance et en des exercices particuliers, ils font une espèce d'apprentissage des différents ministères où dans la suite ils doivent être employés, qu'ils s'accoutument à chanter l'office divin, à en observer toutes les cérémonies, à enseigner, à catéchiser, à exhorter, à prêcher. Quelle ressource pour cette Eglise où ils sont destinés !  et sans cette ressource,  en quelle décadence va-t-elle tomber ,  et que pourra-t-on  recueillir de tant d'ouailles livrées  au pouvoir et à la fureur du   loup ravissant?

Or le moyen, Mesdames, de leur procurer ce secours, et de l'entretenir, si la charité n'y contribue ? Comment cette maison subsistera-t-elle sans fonds? et quel autre fonds a-t-elle présentement que la Providence, et que les aumônes des fidèles? C'est donc à vous que s'adresse toute une Eglise autrefois si florissante, mais maintenant plongée dans l'amertume, et accablée sous l'oppression de ses ennemis. C'est vers vous qu'un nombre infini de catholiques tendent les bras, et c'est sur vous qu'ils appuient toute leur espérance. Il est rapporté aux Actes des Apôtres que saint Paul vit en songe un homme de Macédoine (c'était l'ange tutélaire de cette province), qui l'invitait à y venir annoncer l'Evangile : Transiens in Macedoniam, adjuva nos (1) ; Aidez-nous, lui disait-il, et pensez à nous. Après cette vision, ajoute l'historien sacré, Paul ne tarda pas à partir : Nous nous mîmes promptement en chemin, assurés que Dieu nous appelait pour instruire les Macédoniens : Ut autem visum vidit, statim quœsivimus proficisci in Macedoniam, certi facti quod vocasset nos Deus evangelizare eis (2). Ce n'est point l'ange protecteur de l'Irlande qui vous parle ici, Mesdames; mais c'est le ministre du Seigneur envoyé de sa part, et chargé de vous recommander une des plus chères portions  de  son   troupeau.

Ce n'est point pour des idolâtres et des infidèles que je viens intercéder; ce n'est point pour des schismatiques et des hérétiques ; c'est pour des enfants de la même Eglise que vous, c'est pour vos frères. Je ne vous demande point que vous couriez après ces brebis errantes, ni que vous alliez les chercher sur leurs montagnes. Je ne vous dis point en leur nom : Transiens adjuva nos : Passez les mers, hâtez-vous de nous apporter vous-mêmes la consolation que nous attendons. Quand je vous le dirais, le même zèle qui brûlait le Maître des Gentils, et qui le pressait si vivement, devrait vous disposer à entreprendre les plus pénibles voyages ; et, retenues par de justes considérations , par des raisons de bienséance, de convenance d'état, du moins dans le sentiment du cœur, et par le désir, devriez-vous être préparées à surmonter, s'il le fallait, tous les obstacles, et à soutenir, malgré votre faiblesse, toutes les fatigues qu'il y aurait à supporter. Mais on en exige pas tant de vous, et voici précisément où l'on se borne : Adjuva nos; c'est que vous fassiez par d'autres ce que vous ne pouvez faire par

1 Act., XVI, 9. — 2 Ibid., 10.

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vous-mêmes. Or vous le ferez, en fournissant par vos largesses de quoi assembler de dignes ministres, de quoi les nourrir, de quoi les vêtir, de quoi les envoyer comme une sainte milice qui combatte pour l'Eglise , et qui achevé, par l'efficace de la parole de Dieu, ce que vous aurez commencé par l'abondance de vos charités.

Mais on ne peut pas fournir à tout : vous le dites, Mesdames, et c'est un langage spécieux dont on se prévaut dans le monde : mais écoulez ce que j'ai à y opposer. Car je soutiens d'abord qu'il n'y a communément rien à quoi la charité chrétienne ne puisse satisfaire, lorsqu'elle agit par l'esprit de la foi, et qu'elle est secondée la confiance en Dieu. Cette foi et cette confiance en Dieu rendent tout possible. Avec, l'une et l'autre on est capable défaire des miracles ; et c'est ce qui se vérifie tous les juins, surtout an sujet de l'aumône. Confiez-vous en Dieu, et il n'y aura point d'occasion d'exercer la charité, que vous n'embrassiez : ce que vous croyez aujourd'hui ne pas pouvoir vous deviendra praticable, et peut-être facile. Mais je vais plus loin, et je prétends que celles qui s'autorisent de cette excuse sont justement celles qui devraient moins l'alléguer : pourquoi? parce que ce sont ordinairement celles qui pratiquent moins les œuvres de miséricorde , celles qui donnent moins aux pauvres, celles qui, possédées du monde et remplies des maximes du monde ont moins d'attention et moins de zèle pour le soulagement du prochain ; et par conséquent qui , bien loin d'être justifiées par l'impossibilité imaginaire de fournir à tout, devraient rougir et se confondre devant Dieu de ne contribuer et de ne fournir à rien. Je prétends que cette excuse cesserait, s'il était question de toute autre chose que de la charité et de l'aumône, s'il s'agissait de fournira vos divertissements, de fournir à votre jeu, de fournir à votre luxe et a votre faste.

Mais pour cela on se retrancherait d'ailleurs : oui, Mesdames, on se retrancherait pour cela; et que ne se retranche-t-on aussi pour une des œuvres les plus importantes, qui est celle que je vous propose? Vous savez ce qui se passa parmi les Israélites, lorsque, Moïse étant sur la montagne où il s'entretenait avec Dieu, il leur vint dans la pensée de construire un veau d'or et de l'adorer. Quel empressement, quelle ardeur de tout le peuple ! il n'y en eut pas un qui ne s'employât à l'exécution de ce détestable dessein ; et toutes les femmes, pour y concourir, se défirent de leurs plus précieux ornements. Voilà ce que leur inspira l'esprit d'idolâtrie; et que ne doit pas à plus juste titre vous inspirer l'esprit de religion ? Ne remontons pas si haut, ne nous éloignons point des temps où nous vivons, et des affaires présentes : vous savez par quelle triste révolution trois couronnes ont été enlevées à l'un des plus saints et des plus déclarés protecteurs de l'Eglise. Providence de mon Dieu, vous l'avez permis par un de ces conseils impénétrables que toute la raison de l'homme ne peut approfondir! Quoi qu'il en soit, vous savez, Mesdames, qu'elles ont été, je ne dirai pas les contributions, mais les profusions du parti hérétique pour susciter une guerre où la justice a succombé, où tous les droits ont été violés, où l'usurpateur a détrôné le prince légitime, et où l'Eglise, par la chute de ce prince, a perdu de si belles espérances. Hé quoi ! à cet exemple , si toutefois c'est proprement un exemple , et non pas un sujet d'horreur ; à cette vue ne vous sentez-vous point piquées d'une pieuse et généreuse émulation ? Quoi ! l'hérésie n'aura rien épargné contre la foi que vous professez, elle aura travaillé de tout son pouvoir à en arrêter les progrès et à la détruire ; et vous, pour la rétablir, pour en sauver au moins les débris, vous ne prendrez rien sur vous : tout vous coûtera, tout vous paraîtra excéder vos forces ! Sur cela je vous renvoie au témoignage de cette foi même, qui vit encore assez dans votre cœur pour se faire entendre. Rendez-vous attentives ta sa voix, à ses cris , à ses reproches. Que dis-je , Mesdames ? Soyez toujours de plus en plus sensibles à ses intérêts, comme je dois croire que vous l'avez été jusqu'à présent, et que vous l'êtes. Agissez pour sa cause et pour sa gloire en ce monde, et elle agira pour votre défense devant le tribunal de Dieu, et vous élèvera dans l'éternité à une gloire immortelle, que je vous souhaite, etc.

COMMUNAUTÉS RELIGIEUSES I

COMMUNAUTÉS RELIGIEUSES I

EXHORTATIONS POUR DES COMMUNAUTÉS RELIGIEUSES.

EXHORTATION SUR L'OBSERVATION DES RÈGLES.

ANALYSE.

Sujet. Paix et miséricorde à tous ceux qui observeront cette règle !

Rien de plus important que de maintenir la règle dans une communauté religieuse.

Division. Dans la profession religieuse nous ne pouvons, sans l'observation de nos règles, conserver la paix, ni avec Dieu : première partie ; ni avec nous-mêmes : deuxième partie; ni avec le prochain : troisième partie.

Première partie. Dans la profession religieuse nous ne pouvons, sans l'observation de nos règles, conserver la paix avec Dieu. Qu'est-ce que la règle qui nous est prescrite dans la religion? C'est une volonté spéciale de Dieu par rapport à nous et pour nous. Quand donc je m'attache à observer cette règle, je m'unis de volonté avec Dieu, et dès-là je suis en paix avec lui. Mais, par un effet tout contraire, quand je désobéis à ma règle, je me sépare en quelque sorte de Dieu; par conséquent je romps la paix entre lui et moi.

Si je ne la romps pas absolument, cette paix, parce que la transgression de ma règle ne va pas jusqu'au péché mortel, du moins je la trouble, et j'arrête ainsi le cours des communications et des grâces de Dieu.

Mais, dira-t-on, la transgression de la règle n'est pas même une offense de Dieu vénielle : à quoi je réponds que l'infraction de la règle peut n'être pas un péché, prise en elle-même, et l'être dans ses circonstances. Quoi qu'il en soit, il suffit que ce soit une imperfection, pour m'empêcher d'avoir avec Dieu une union aussi étroite que je dois la souhaiter.

Deuxième partie. Dans la profession religieuse nous ne pouvons, sans l'observation de nos règles, conserver la paix avec nous-mêmes. La raison en est que nous avons alors dans nous-mêmes deux esprits tout opposés qui se combattent sans cesse : savoir, l'esprit de la règle et l'esprit de la liberté : l'esprit de la règle qui nous inspire la soumission, et l'esprit de la liberté qui nous porte à l'indépendance. Or, dans cette contrariété, comment une âme religieuse aura-t-elle la paix ? quelles douceurs goûtera-t-elle? Les douceurs du monde lui sont interdites, et elle se prive des douceurs de la religion.

Aussi l'expérience nous apprend-elle que des personnes religieuses qui se trouvent mal contentes dans leur état, la plupart ne le sont que parce qu'elles ne remplissent pas assez fidèlement leurs devoirs.

Troisième partie. Dans la profession religieuse nous ne pouvons, sans l'observation de nos règles, conserver la paix avec le prochain, c'est-à-dire avec nos supérieurs et avec nos frères. Qu'est-ce, dans une communauté religieuse, que le supérieur? c'est le protecteur et le tuteur de la règle. Le moyen donc de la violer et d'être en paix avec lui? Il est obligé d'agir contre les transgresseurs, et d'en venir à des punitions ; ces punitions aigrissent les esprits, et de là les mécontentements mutuels et les divisions. Une sainte régularité entretiendrait entre le chef et les membres une parfaite intelligence.

La paix même ne peut longtemps subsister entre les inférieurs et les particuliers qui composent une maison, dès que la règle n'y est pas gardée. Il n'y a plus d'ordre alors; et sans l'ordre, tout est en trouble. Vérité qui n'est confirmée que par trop d'exemples.

Et quicumque hanc regulam secuti fuerint, pax super illos et misericordia.

Paix et miséricorde à tous ceux qui observeront cette règle. (Aux Galates, chap. VI, 16.)

C'est la promesse que l'apôtre saint Paul faisait aux Galates, en leur proposant l'excellente règle du renouvellement intérieur qu'ils devaient faire d'eux-mêmes en Jésus-Christ, et sans quoi il leur déclarait que toutes les observances et toutes les cérémonies de la loi leur étaient absolument inutiles. Je me sers aujourd'hui des mêmes  paroles ,  mes très-chères Sœurs ; et à l'occasion du saint renouvellement de vos vœux, auquel vous vous préparez suivant l'usage de cette communauté, je ne crois pas pouvoir vous entretenir d'une matière plus importante que de l'observation de vos règles. Il y a deux choses à maintenir dans la religion : le vœu et la règle. L'un et l'autre sont sujets à déchoir ; et par là même nous devons, autant qu'il nous est possible, nous renouveler dans la pratique de l'un et de l'autre. Le vœu est comme le corps de cette forteresse mystérieuse où nous nous sommes retranchés en quittant le monde : Urbs fortitudinis nostrœ (1) ; et la règle lui tient lieu de rempart, de défense, de dehors : Ponetur in ea murus et antemurale (2). Je ne vous  parlerai point ici du vœu. Je ne puis douter que, parmi des âmes si religieuses, il ne se soit toujours conservé et ne se conserve dans toute son intégrité ; mais à l'égard de la règle, nous confessons tous, chacun dans notre état, que,

1 Isa., XXVI, 1. — 2 Ibid.

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comme elle est plus exposée aux atteintes de noire faiblesse naturelle, il nous est beaucoup plus commun aussi d'y l'aire des brèches d'une conséquence même dangereuse, et qui demandent tous nos soins pour les réparer, si nous voulons être fidèles à la grâce de notre vocation. Saint Paul assurait les premiers chrétiens que quiconque suivrait exactement la même règle que lui, faisant profession du christianisme, jouirait d'une heureuse paix : Et quicumque hanc regulam secuti fuerint, pax super illos ; et moi, réduisant la proposition de ce Maître des Gentils à la règle particulière que nous avons embrassée en entrant dans l'état religieux ( car ceci me regarde aussi bien que vous, mes chères Sœurs), je dis, par une juste opposition, que si nous venons à nous relâcher dans l'accomplissement de nos règles, a les négliger, à en secouer le joug et a nous faire une criminelle habitude de les violer, nous ne pouvons alors conserver la paix, ni avec Dieu, ni avec nous-mêmes, ni gfec le prochain; c'est-à-dire avec nos supérieurs et toutes les personnes qui vivent sous le même habit et dans la même maison que nous; ni avec Dieu, qui nous en demandera compte; ni avec nous-mêmes, qui sans cesse en ressentirons au fond de nos consciences le reproche; ni avec le prochain, puisque le lien qui nous unit tous dans une parfaite société, c'est la règle, et que ce lien se trouve rompu par le désordre d'une vie peu exacte et peu régulière. Trois points auxquels je me borne, cl qui feront le sujet de votre attention.

PREMIÈRE  PARTIE.

A prendre la chose dans son principe, Dieu seul est la règle primitive et essentielle de toutes nos actions ; et nous pouvons dire que comme il n'y a point de puissance qui ne vienne de Dieu, il n'y a point aussi de règle, de constitution, de loi qui ne soit une participation de la loi de Dieu, et qui ne parte originairement de cette source divine. Q'est-ce que la règle qui nous est prescrite dans la religion ? est ce une simple production de la sagesse des hommes? Non, mes chères Sœurs : du moment que les hommes ont été suscités de Dieu pour l'établir; du moment qu'il les a remplis de son esprit pour en être les fondateurs et les instituteurs, qu'il leur a donné pour cela un pouvoir légitime ; que la règle qu'il leur a dictée lui-même a été ensuite juridiquement approuvée, autorisée et scellée par l'Eglise, nous ne la devons plus considérer comme leur ouvrage, ni par rapport à eux ; et ils ne sont plus, selon le terme de l'Ecriture, que les ministres dont Dieu s'est servi en qualité de législateur et de souverain, pour nous déclarer ses desseins et nous intimer ses ordres.

Cette règle, conclut saint Thomas, est donc une volonté spéciale de Dieu, et les hommes, à notre égard, n'en sont que les interprètes. Volonté que saint Paul appelle de bon plaisir et de perfection, pour la distinguer d'une autre volonté plus absolue, et qui nous impose une plus rigoureuse obligation : Voluntas Dei bona, et beneplacens, et perfecta (1). Volonté par laquelle Dieu nous sanctifie, en nous marquant les voies où il veut que nous marchions, et nous préservant ainsi des égarements inévitables où notre conduite serait exposée, si nous étions abandonnés à nos propres lumières et même à la droiture de nos intentions. Volonté que Dieu n'a pas formée pour le commun des hommes, mais singulièrement pour nous, et que nous devons par conséquent envisager comme une grâce de choix. Enfin, volonté dont nous nous sommes fait un mérite d'être dépendants, et dont nous avons préféré la bienheureuse servitude à tous les avantages de la liberté du siècle. Voilà ce que c'est que notre règle, je dis celle que nous avons à suivre dans la profession religieuse.

Que fais-je donc, quand, par un esprit de soumission et de ferveur, je m'attache à l'observer? Prenez garde, s'il vous plaît : je m'unis à Dieu de la plus excellente manière dont une créature faible comme moi lui puisse être unie sur la terre : et comment cela? parce que j'applique cette volonté parfaite qui est en Dieu ; aux moindres actions de ma vie, ou que je conforme les moindres actions de ma vie à cette volonté parfaite qui est en Dieu ; parce que je me fais à chaque moment une loi de ce qui lui plaît, et qu'à chaque moment je rectifie mes sentiments et mes désirs par cette loi ; parce que j'agis en toutes choses selon sou cœur, et que, dans mes emplois, je ne dispose point, autrement que selon son gré, de tout mon temps et de toute ma personne. Or en cela consiste la paix que je suis capable d'entretenir avec lui, et dont je jouis tranquillement, tandis que je me tiens ainsi dans le devoir et dans une constante régularité. Mais, par un effet tout contraire, quand je désobéis à ma règle, je me sépare en quelque sorte de Dieu; je m'affranchis de cette aimable sujétion qui m'attachait à lui ; je ne veux plus que ce soit sa volonté qui

1 Rom., XII, 2.

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me gouverne, je veux que ce soit mon amour-propre. Comme si je lui disais : Cette volonté, Seigneur, sous laquelle vous voulez que je me captive, est trop gênante pour moi, elle contredit en trop de rencontres mes inclinations; et j'aime mieux renoncer aux biens inestimables qu'elle me pourrait procurer, que me réduire dans un pareil esclavage. Elle me trace une telle route : elle m'ordonne le silence, et je veux parler; elle m'appelle à la prière, et je veux travailler; elle m'engage à l'action, et je veux le repos. Car l'infraction de la règle, sans qu'on s'en déclare si expressément, dit tout cela; et dans cette contrariété qui se trouve alors entre Dieu et nous, le moyen que la paix subsiste ?

J'ai péché, mon Dieu, s'écriait le saint homme Job, pénétré du sentiment de ses misères, j'ai péché ; et quelle réparation puis-je vous faire de tant d'offenses ? Peccavi: quid faciam tibi, o custos hominum (1)? Mais permettez-moi, ajoutait-il, sans prétendre accuser votre justice, de me plaindre respectueusement et humblement de votre providence. Pourquoi m'avez-vous créé dans des dispositions si différentes de celles où je devrais être envers vous? Pourquoi, vous qui êtes mon souverain auteur, m'avez-vous donné une volonté si opposée à la vôtre? Quare posuisti me contrarium tibi (2)? Ainsi parlait-il à Dieu dans l'amertume de son âme. Mais Dieu, dit saint Grégoire, pape, aurait pu lui répondre : Non, je ne t'ai point créé avec cet esprit et ce cœur rebelle, et en vain voudrais-tu m'imputer cette opposition de ta volonté à la mienne. Ma providence n'y a point de part : c'est l'effet de ton péché. Quand je t'ai formé de mes mains, il n'y avait rien en toi qui ne fût réglé; et si tu n'étais pas sorti de la dépendance où te bornait ta condition et où ma grâce te contenait, il y aurait eu entre moi et toi une éternelle paix. Mais en péchant, tu l'as troublée, cette paix, et tu m'as donné lieu de tourner contre toi la même plainte que tu m'adressais : Quare posuisti te contrarium mihi? Pourquoi toi-même, détruisant l'œuvre de ma grâce, et abusant de ta liberté, t'es-tu perverti jusqu'à me refuser l'obéissance qui m'est due? Voilà, mes chères Sœurs, ce que Dieu peut dire par proportion à chacun de nous, et ce qu'il nous dit dans le secret de l'âme, lorsque nous craignons si peu de transgresser ces saintes règles qu'il nous a marquées, et auxquelles nous nous sommes volontairement assujettis: Quare posuisti te contrarium mihi ? Pourquoi,

1 Job., VII, 20. — 2 Ibid.

à force de vous émanciper des lois communes, vous faites-vous une conduite particulière qui renverse toutes mes vues sur vous? Pourquoi, par un dérèglement de vie où vous vous abandonnez, tombez-vous dans ce malheur, de vouloir presque toujours ce que je ne veux pas, et de ne vouloir presque jamais ce que je veux ? Pourquoi vous arrive-t-il en me servant, moi qui aime l'ordre, et qui n'ai rien fait que dans l'ordre, d'être si souvent hors de l'ordre?

Il n'y a qu'une chose dont les âmes imparfaites pourraient ici se prévaloir, et qui semble dans un sens leur être favorable ; savoir, que le péché seul trouble la paix de l'homme avec Dieu. Or la règle, ainsi qu'on nous l'a fait entendre, séparée du vœu et du précepte, n'oblige point sous peine de péché. On nous l'a dit, mes très-chères Sœurs, et il est vrai : mais vous savez, aussi bien que moi, le correctif important et nécessaire dont en même temps on a eu soin de nous prémunir, pour ne pas abuser de cette maxime. Je n'entre point dans l'examen d'un sentiment qui pourrait faire impression sur vos esprits, et que de savants théologiens ont soutenu : qu'un religieux, qui, de dessein formé et par état, viole ouvertement sa règle et la néglige, dès là tombe dans un péché grief; pourquoi ? parce que dès là, disent-ils, il n'est plus dans la voie de la perfection où il doit tendre ; parce que dès là il renonce à ce qu'il est, et qu'il déshonore son caractère : parce que dès là il se met dans une impuissance morale d'accomplir son vœu, et par conséquent dans un danger prochain de se damner et de se perdre. Mais, sans m'arrêter à cette question, ni vouloir la décider, je m'en tiens à la belle remarque de Hugues de Saint-Victor. Car, dit ce saint docteur, il y a ici deux choses à distinguer : une rupture entière de l'homme avec Dieu, et un simple refroidissement entre l'homme et Dieu. L'un est l'effet du péché, j'entends du péché mortel; et l'autre est la suite de certaines fautes moins grièves, de certaines imperfections qui ne vont pas jusqu'à ce divorce, mais qui ne laissent pas d'éloigner Dieu de l'homme. Or, pour troubler la paix avec Dieu, cet éloignement suffit. Je ne dis pas qu'il suffit pour la rompre absolument, mais pour la troubler : c'est-à-dire pour entretenir l'âme religieuse dans un état de contrariété avec Dieu ; pour interrompre le commerce intime et secret qu'elle avait, ou qu'elle pouvait avoir avec Dieu ; pour arrêter le cours des communications de Dieu, des grâces de Dieu, des lumières de Dieu ; et voilà ce que fait au

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moins la transgression de la règle. Dieu n'est pas content d'une telle âme, et ne doit pas L'être. Plus donc pour elle de ces faveurs particulières qu'il accorde aux âmes exactes, et qui sont la récompense de leur fidélité; plus de goût dans la prière, plus de vues dans l'oraison , plus de bons mouvements dans la communion, plus de ferveur dans tous les exercices de religion : aridité, sécheresse, insensibilité. L'âme de sa part, si je puis m'exprimer de la sorte, n'est pas contente de Dieu, parce qu'elle s'en trouve ainsi délaissée, et que souvent elle est assez aveugle pour ne pas voir qu'elle s'est elle-même attiré ce châtiment. Elle ose se plaindre que Dieu l'abandonne, qu'elle n'eu reçoit rien, qu'elle ne sent rien, que tout lui devient insipide, et que rien ne lui adoucit le fardeau. Ah ! vous vous en étonnez, âme négligente et infidèle ; mais en devez-vous être surprise? car dites-moi, pour qui est la paix de Dieu? Pour ceux qui aiment Dieu ; et c'est à proportion de leur amour, que Dieu leur fait goûter ses douceurs célestes : Pax multa diligentibus legem tuam (1). Or comment l'aimez-vous? Si vous n'avez pas encore perdu 06 tonds d'amour absolument nécessaire pour vous préserver de sa haine et vous maintenir M grâce avec lui, du reste avez-vous cet amour vigilant qui étudie toutes ses volontés, cet amour agissant qui se porte à tout ce qui lui peut plaire, cet amour prévenant qui n'attend pas même ses ordres, et qui les exécute, pour ainsi parler, ayant que de les avoir reçus? Avez-vous cet amour généreux à qui rien ne coûte, dès qu'il y va de sa gloire ; cet amour libéral qui ne ménage rien, dès qu'il est question de ses intérêts ; cet amour prompt, fervent, constant , que rien n'arrête et que rien ne lasse, dès qu'à faut, et dans les grandes occasions, et dans les plus petites choses, lui obéir ? L'avez-vous, dis-je, cet amour parfait, ou travaillez-vous à l'avoir ? Si cela était, n'auriez-vous pas Imite une autre exactitude dans la pratique de la règle, où Dieu vous déclare ce qu'il veut de vous, et de quelle manière il veut être servi? Sachant qu'il en est l'auteur et qu'elle vient de lui, ne la respecteriez-vous pas, et oseriez-vous en omettre un point? Est-il donc étonnant, lorsque vous la violez avec tant de liberté, qu'il vous traite comme vous le traitez lui-même , et qu'il laisse son amour se ralentir pour vous, comme à son égard vous avez laissé ralentir le vôtre? Or cet état est ce que j'appelle une espèce de guerre entre lui et vous;

1 Ps., CXVIII, 165.

et c'est alors que doit s'accomplir dans votre personne cette parole de l'Ecriture, que quiconque résiste à Dieu ne peut être en paix avec Dieu : Quis restitit ci, et pacem habuit (1) ?

Mais, dites-vous, de transgresser ma règle, ce n'est pas même une offense de Dieu vénielle. Je le veux : car je ne prétends point, mes chères Sœurs, vous rendre le joug plus pesant qu'il n'est, et en toutes choses je fais profession de m'en tenir à la plus exacte vérité. Il est donc certain, je le reconnais, que ni votre règle, ni la mienne, ne sont point en soi des sujets de péché, et pas même du moindre péché ; mais en même temps que je le dis comme vous, voici ce que j'ajoute, et de quoi vous devez convenir avec moi ; c'est que l'infraction de la règle peut n'être pas péché prise en elle-même, et l'être par rapport aux circonstances qui l'accompagnent. Ainsi, que ce ne soit point précisément un péché de parler, de s'entretenir, de converser à une heure et dans un lieu où la règle ordonne de se taire, j'y consens : mais le scandale que vous causez alors est un péché ; mais le mépris que vous faites alors de votre règle est un péché ; mais l'immortification, la dissipation, la curiosité, peut-être la passion, l'ani-mosité, l'esprit de censure, tous les sentiments du cœur qui vous font alors parler, sont des péchés. Or qui ne sait pas combien il est facile et ordinaire que ces circonstances, ou d'autres semblables, se rencontrent dans la transgression de nos règles? Ah ! mes chères Sœurs, rentrons en nous-mêmes, et faisons une sérieuse réflexion sur nous-mêmes ; nous nous trouverons beaucoup plus capables devant Dieu que nous ne l'avions cru jusqu'à présent. Quoi qu'il en soit, des âmes dévouées à Dieu doivent-elles donc compter si exactement avec Dieu? et pour me faire observer ma règle dans toute son étendue, pour m'engager à n'en pas omettre l'article le plus léger, ne doit-il pas me suffire, Seigneur, que ce soit au moins une imperfection de la violer; que ce soit m'opposer à l'exécution de vos desseins, et agir contre vos vues? Dans cet état de contradiction, d'opposition mutuelle et habituelle entre vous et moi, que puis-je attendre de vous? et par quel titre pourrais-je me promettre de conserver une sainte union avec vous? Ne serait-ce pas, si je m'en flattais, le dernier aveuglement? ne serait-ce pas la plus grossière et la plus dangereuse illusion? Il faut donc, si je veux avoir la paix de Dieu, comme parle saint Paul : Pax Dei (2); cette paix qui est au-dessus de tous les sens, cette paix plus

1 Job, IX, 4. — 2 Philip , IV, 7.

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précieuse que toutes les richesses, que toutes les grandeurs, que tous les plaisirs du monde; cette paix que j'ai dû chercher dans la retraite religieuse, et que j'y dois chérir comme mon unique trésor; il faut, dis-je, pour l'avoir, cette paix divine, que je me soumette à ma règle. La nature y répugnera, et cette condition lui paraîtra onéreuse ; mais le fruit que j'en retirerai, ce fruit de paix, et d'une telle paix, est un assez grand bien pour me dédommager de tout ce qu'il m'en coûtera de violence et d'efforts. Avançons : sans l'observation de la règle, point de paix avec Dieu, et point de paix avec nous-mêmes : c'est la seconde partie.

DEUXIÈME  PARTIE.

Comment une âme peut-elle être bien avec elle-même, lorsque dans elle-même elle est déréglée ; et le moyen qu'elle jouisse de la paix intérieure, tandis qu'elle entretient au milieu d'elle-même deux ennemis qui se combattent sans cesse et se livrent les plus rudes assauts ? Or voilà l'état d'une âme religieuse qui ne vit pas conformément à sa profession, et qui veut s'affranchir des observances de sa règle. Saint Bernard, parlant de lui-même, s'expliquait en des termes qui devraient nous surprendre, si nous ne savions pas quel esprit les lui inspirait, et qu'ils partaient du fond de son humilité. Vous me voyez, mes frères, disait-il à ses religieux; mais me connaissez-vous, et savez-vous qui je suis? Ah ! poursuivait cet humble serviteur de Dieu, j'aurais peine à le dire moi-même, et à me bien définir. Car de la manière que je vis, je ne suis ni du monde ni de la religion. Je ne suis pas du monde, puisque j'y ai renoncé ; et je ne suis pas proprement de la religion, puisque toute ma conduite est si peu religieuse. J'étais appelé de Dieu à la solitude, et il n’y a point d'homme si dissipé que moi. J'ai fait vœu de vivre dans le cloître, et toute ma vie se passe au dehors, dans les voyages, dans les cours des princes, dans les assemblées publiques. Mon emploi devait être de vaquer à la contemplation des choses du ciel, et je me trouve chargé de toutes les affaires de la terre. Qu'est-ce que tout cela, et, dans une telle disposition, ne dois-je pas me regarder comme un monstre? Ainsi le pensait ce grand Saint, ainsi le confessait-il ; et c était, encore une fois, son humilité seule qui lui inspirait ce sentiment et lui faisait tenir ce langage. Car il n'agissait en tout que par l'ordre de Dieu. S'il traitait avec les rois et les potentats du siècle, ce n'était que pour travailler à leur conversion. S'il se trouvait dans les plus célèbres assemblées, ce n'était que pour terminer les schismes et pour accommoder les différends. Occupations où la cause de Dieu l'engageait, et qui valaient mieux que le repos de sa solitude, outre qu'il la portait toujours dans son cœur, cette solitude si chère, qu'il l'y conservait au milieu de tous les embarras, et que s'il sortait de son monastère, c'était pour aller répandre dans le monde l'esprit de la religion, et non point pour apporter dans la religion l'esprit du monde.

Mais nous, mes chères Sœurs, quand nous négligeons notre règle et que nous en abandonnons la pratique, ne pouvons-nous pas dire, à notre confusion et avec vérité, ce que saint Bernard disait pour son instruction et pour s'humilier? Car qu'est-ce qu'une personne religieuse sans régularité? n'est-ce pas comme un fantôme et une chimère? Elle est du corps de la religion, et elle n'en est pas. Elle n'est pas du monde, et elle en est. Prenez garde : elle est du monde, puisqu'elle a l'esprit du monde, qui est de vivre sans règle; et elle n'est pas du monde, puisque son état l'en sépare. Elle est du corps de la religion, puisqu'elle a les engagements de la religion ; et néanmoins elle n'est pas membre de la religion, puisqu'elle n'est pas animée de l'esprit de la religion. Elle est l'un et l'autre tout à la fois, car elle tient quelque chose de l'un et de l'autre ; et elle n'est tout à la fois ni l'un ni l'autre, car elle ne veut pas être l'un, et elle ne peut pas être l'autre. Or, dans cette contrariété, je prétends qu'il est impossible qu'elle ait la paix : pourquoi? parce que de là doivent naître dans elle des affections, des désirs, des sentiments tout opposés, et que cette diversité de sentiments, de désirs, d'affections doit exciter dans son cœur une guerre perpétuelle.

Vous savez ce qui faisait gémir saint Paul. Malheureux que je suis! s'écriait ce grand apôtre, qui me délivrera de ce corps mortel, où j'ai tous les jours de si violents combats à soutenir? Je sens presque à chaque moment la chair s'élever contre l'esprit, et l'esprit contre la chair, tellement qu'ils ne s'accordent jamais, et que j'en porte toute la peine : Caro enim concupiscit adversus spiritum, spiritus autem adversus carnem ; hœc enim sibi invicem adversantur (1). Hélas ! mes chères Sœurs, ne sommes-nous pas encore dans un état plus fâcheux, quand deux esprits contraires et absolument incompatibles se trouvent tout ensemble au milieu de nous pour nous tourmenter, l'esprit

1 Galat., V, 17.

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de la règle, et l'esprit de la liberté ? l'esprit de la règle, que nous avons reçu dès notre enfance spirituelle, si je puis m'exprimer de la sorte, c'est-à-dire dès notre entrée dans la maison de Dieu ; et l'esprit de la liberté, qui dans la suite a repris sur nous son empire, et s'est emparé de notre cœur ; l'esprit de la règle, qui nous inspire la soumission ; et l'esprit de la liberté, qui nous porte à l'indépendance : l'esprit de la règle, qui nous captive, et par la nous devient insupportable ; et l'esprit de la liberté, qui nous flatte, et qui par là même nous corrompt. Car c'est bien alors que nous pouvons nous écrier, avec tout un autre sujet que le Docteur des nations : Infelix ego homo, quis me liberabit de corpore mortis hujus(1). Hé ! Seigneur, jusques à quand serai-je dans le trouble, et en de si cruelles agitations ? Je ne suis plus d'accord avec moi-même ; je suis combattu par mes propres sentiments. Je condamne ce que j'aime, et j'aime ce que je condamne. Je veux et je ne veux pas; et tant que je demeure ainsi partagé, puis-je avoir la paix et m'établir dans une situation tranquille?

Non, mes chères Sœurs, nous ne l'aurons jamais : et quelles douceurs pourrions-nous goûter? Les douceurs du monde nous sont interdites, et nous nous privons des douceurs de la religion. Nous n'avons pas les joies apparentes du monde, parce que nous ne le pouvons pas ; et nous n'avons pas les joies solides de la religion, parce que nous ne le voulons pas. Le monde a ses divertissements et ses plaisirs ; mais nous n'y pouvons prétendre, puisque nous l'avons quitté. La religion a ses- consolations toutes spirituelles et toutes saintes ; mais elles ne sont pas pour nous, puisque nous vivons sans règle : car de mépriser la règle et d'en ressentir l'onction, c'est ce qui ne fut jamais, et ce qui ne peut être. Or n'ayant plus ni consolations ni douceurs dans la vie religieuse, n'est-ce pas une conséquence nécessaire que nous n'ayons plus ni calme ni repos dans le cœur? De sorte, mes chères Sœurs (pardonnez-moi si j'applique ici ces paroles de saint Bernard, et si j'use de cette comparaison, dont vous pourriez justement être blessées, si je l'entendais à la lettre, et que je n'y misse pas toute la proportion convenable); de sorte que ce qui se passe à l'égard de l'âme réprouvée dans le lieu de son supplice éternel, se vérifie en quelque manière des maintenant à l'égard de l'âme religieuse

1 Nom., VII, 24.

dans le lieu même où le centuple lui était destiné, et où elle devait trouver son bonheur. Voulant se soustraire à sa règle, elle ne veut jamais ce qu'elle devrait vouloir, et elle veut toujours ce qui lui est défendu et ce qu'elle ne peut avoir. Elle voudrait vivre à sa discrétion, ordonner elle-même selon son gré de toutes ses actions, ne faire que ce qui lui plaît, que comme il lui plaît, que lorsqu'il lui plaît, et c'est ce qui ne lui peut être permis. Elle ne voudrait point dépendre, se captiver, se gêner; et c'est à quoi néanmoins elle est indispensablement obligée. Or, dit saint Bernard, qu'y a-t-il de plus pénible qu'une volonté réduite à cette double nécessité? n'est-ce pas là l'image de l'enfer? Qui tam pœnale, quam semper velle quodnunquam erit, et semper nolle quod nunquam non erit ? quid tam damnatum, quam voluntas addicta huic necessitati ?

Cependant que fait la conscience ? ne parle-t-elle point? n'agit-elle point?et dans ce désordre ne vient-elle pas ajouter peine sur peine, et percer une âme de ses pointes les plus douloureuses ? Ah ! mes chères Sœurs, il n'y a que Dieu et nous qui soyons témoins de ce qu'elle nous fait sentir quand nous sortons des voies que notre règle nous a tracées, et que nous nous abandonnons à nous-mêmes. Si peut-être, à certains moments où les objets nous dissipent et nous entraînent, nous ne sommes point touchés de ces remords secrets, que ces moments sont suivis de retours amers, de traits vifs et piquants, de pensées tristes et affligeantes ! Car, au milieu de tant de bons exemples qu'on a devant les yeux, au milieu de tout ce qu'on voit et de tout ce qu'on entend, dans la confession, dans la communion, dans l'oraison, dans tous les exercices dont on ne peut s'absenter, et où l'on assiste au moins de corps, si l'on n'y est pas de cœur, il n'est pas possible qu'il ne vienne à l'esprit mille réflexions qui l'inquiètent, et mille reproches qui le piquent: Je ne suis pas ce que je dois être, je ne vis pas en religieux, je n'en ai que l'habit. Pourquoi me distinguer ainsi des autres, et ne pas faire ce qu'ils font? Pourquoi m’exempter des lois communes? et qui m'autorise à prendre toutes les libertés que je me donne ? Que serait-ce si chacun en usait comme moi ? et quelle forme de religion y aurait-il dans une communauté? Mais enfin, à quoi se terminera la vie lâche que je mène, et que me servira d'avoir quitté le monde? Que deviendrais-je si Dieu m'appelait à lui, et quelle consolation aurais-je de mourir en cet état ? Est-ce un état

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de perfection ? est-ce même, par rapport à moi et à mes engagements, un état de salut? Tout cela, mes chères Sœurs, ce sont autant de vues dont on ne peut se défendre, et qui nous causent malgré nous les plus mortelles alarmes. Car vous l'avez sagement ordonné, mon Dieu, disait saint Augustin ; et c'est un effet de votre miséricorde aussi bien que de votre justice, que tout esprit hors de la règle trouve dans soi-même son châtiment et sa peine : Jussisti, Domine, et sic est, ut omnis inordinatus animus paena sit ipsi sibi.

N'en cherchons point d'autre témoignage que l'expérience, elle suffit ici pour vous convaincre ; et souffrez qu'outre les connaissances propres que vous pouvez avoir, je vous fasse encore part des miennes, et de ce qu'un long usage doit m'avoir appris. La Providence qui m'a honoré du saint ministère où je m'emploie par ses ordres, et dont je tache à m'acquitter, cette Providence divine m'a conduit en bien des lieux différents; elle m'a fait connaître l'intérieur de bien des maisons religieuses ; elle m'a confié bien des âmes, qui n'ont pas dédaigné de m'accepter pour leur servir de conseil et pour être le dépositaire de leurs plus secrets sentiments. J'en ai été édifié, j'en ai été touché, j'ai eu mille fois occasion de me confondre moi-même, et malheur à moi si je n'en ai pas profité ! Mais au milieu de tant d'exemples édifiants et touchants, on trouve quelquefois de ces personnes malcontentes et chagrines, à qui tout déplaît dans leur profession, et dont la vie, par là même, n'est qu'amertume et que dégoût. Il y en a beaucoup moins que le monde ne veut se le persuader ; et c'est une injustice qu'il fait à notre état, de croire que ce soit là le grand nombre; mais enfin il y en a eu de tout temps, et il y en a encore. Or voici, mes chères Sœurs, ce que vous pouvez observer avec moi : c'est que de ces âmes ainsi rebutées et affligées, la plupart ne le sont que parce que ce sont des âmes paresseuses et négligentes, que parce que ce sont des âmes immortifiées et indociles, que parce que ce sont des âmes ennemies de toute contrainte, et qui n'ont jamais su se faire quelque violence pour se former à l'ordre d'une communauté et pour s'y accoutumer. Car tout ce qu'il y a de religieuses ferventes et fidèles à leurs devoirs, bien loin de trouver le joug pesant et de se plaindre, ne cessent point au contraire de rendre gloire à Dieu, et de le bénir de ses miséricordes envers elles : tout leur devient praticable, tout leur devient aisé ; elles se plaisent à tous les exercices de la religion, parce qu'elles les aiment ; et elles les aiment, parce qu'elles aiment la règle, et que ce sont des exercices que la règle ordonne. Mais ces âmes tièdes, volages, dissipées, répandues au dehors, sans exactitude et sans fidélité à leurs pratiques et aux fonctions de leurs emplois, voilà celles à qui les moindres observances paraissent insoutenables, et qui s'épanchent là-dessus en de si fréquents murmures.

D'autant plus aveugles que, par une erreur dont on ne peut presque les détromper, elles se persuadent que ce sera en se mettant plus au large, si je puis parler ainsi, en se rendant moins sujettes aux pratiques d'une maison, et en s'attribuant comme de plein droit des privilèges particuliers, qu'elles se procureront du soulagement et qu'elles diminueront leurs peines : illusion la plus spécieuse dans l'apparence, mais, dans le fond, la plus fausse et la plus trompeuse. Car je dis, moi, que plus elles chercheront à s'émanciper et à se licencier, plus elles seront exposées aux mécontentements et aux ennuis : la raison en est que tout ce qu'elles voudront avoir de commodités et de vaines satisfactions aux dépens de leurs devoirs, ne servira qu'à les rendre encore plus sensibles, plus délicates ; et que plus leur délicatesse, plus leur sensibilité augmentera, plus elles sentiront augmenter pour elles le poids de la règle. Il est vrai qu'elles se déchargeront d'une partie de cette règle ; mais quoi qu'elles fassent, il y aura toujours mille exercices dont elles ne pourront se dispenser; il faudra toujours garder certains dehors, il faudra toujours suivre un certain plan de vie; et, n'agissant alors que par nécessité et par contrainte, vous jugez assez ce que chaque pas, dans une voie si difficile et si contraire à leurs inclinations, leur doit coûter. Ce n'est donc point un paradoxe, de dire que dans l'état religieux plus on ôte de la charge qu'on a à porter, plus elle pèse ; que plus on élargit la route où l'on marche, plus on rétrécit; et que, moins on veut se mortifier, plus on s'attire de mortifications. Et c'est en ce sens que nous devons entendre cette belle et consolante parole du Sauveur du monde : Tollite jugum meum super vos ; et invenietis requiem animabus vestris (1). Voulez-vous vous établir dans un repos solide et véritable ? en voici le moyen et L'unique moyen ; c'est de prendre sur vous mon joug, et de n'en rien retrancher. Maxime que vous ne pouvez trop méditer, mes très-chères Sœurs, et qui mérite toutes vos réflexions. Il y

1 Matth., XI, 29.

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en a parmi vous qui depuis longues années en ont fait L'épreuve, et la font tous les jours; il ne tient qu'au autres d'en connaître la vérité par elles-mêmes, et par la pratique encore plus que par les raisonnements : puissiez-vous toutes eu profiter, et bien comprendre enfin de quelle importance il est que vous vous attachiez a l'observation de la règle, pour avoir la pan avec le prochain. Je conclus par cette troisième partie.

TROISIÈME PARTIE.

Tous les hommes, de quelque condition qu'il! soient, nous tiennent lieu de prochain ; et quand ce docteur de la loi, dont il est parlé dans L'Evangile, vint demander à Jésus-Christ qui il devait regarder comme son prochain : Et quis est meus proximus (1) ? que lui répondit ce divin Maître? Il lui représenta le prochain sous l'idée d'un pauvre inconnu, d'un voyageur, d’un passant trouvé par hasard dans le chemin de Jéricho, d'un homme sans nom : Homo quidam (2); voulant par là nous apprendre, remarque saint Jérôme, que la charité ne faisait aucune distinction, et qu'il n'y avait point d'homme sur la terre à qui elle ne dût s'étendre, parce qu'il n'y en a point qui ne soit notre prochain. Mais il faut après tout convenir que, dans la profession religieuse, il y a deux sortes de personnes qui nous appartiennent et auxquelles nous appartenons plus particulièrement, vous et moi, en qualité de prochain : savoir, nos livres ou nos sœurs qui vivent avec nous sous le même habit, et nos supérieurs, que Dieu a revêtus de son autorité pour nous conduire. Or je prétends que, sans une fidélité parfaite et une sainte soumission à la règle, nous ne pouvons bien conserver la paix ni avec les uns, ni avec les autres; et que, dès l'instant que la règle est négligée, la paix en doit être nécessairement altérée. Encore un moment d'attention.

Et d'abord, violer la règle et être en paix avec les supérieurs, n'est-ce pas une contradiction? car qu'est-ce, dans une communauté religieuse, qu'un supérieur? c'est le protecteur et le tuteur de la règle, qui, par une obligation propre et spéciale, doit la soutenir, doit l'autoriser, doit la défendre et la venger; qui doit, dis-je, la défendre, et contre qui ? contre ceux qui voudraient entreprendre sur elle et la transgresser; qui doit la venger, et de quoi? de ses transgressions et des transgresseurs. Voilà pourquoi Dieu l'a choisi; et, comme dit saint

29. — 2 Ibid., 30.

Paul, ce n'est pas sans cause qu'il a le pouvoir en main : Non sine causa gladium portat (1). Il a droit de me commander, il a droit de me punir, et je dois obéir à ses ordres, je dois subir telle peine qu'il lui plaît sagement et utilement de m'imposer : tout cela fondé sur la commission qu'il a reçue de maintenir cette règle, qui lui a été confiée et dont il est responsable. Si donc je ne la garde pas, et surtout si je m'obstine à ne pas la garder, il doit s'élever contre moi; il doit s'opposer à l'injuste possession où je voudrais m'établir de l'enfreindre impunément; il doit me déclarer une espèce de guerre, m'avertir, me reprendre, et user d'une salutaire correction : car c'est à quoi l'engage indispensablement son ministère ; et s'il manquait là-dessus de fermeté, il serait encore plus criminel que moi, parce qu'il nuirait plus à la règle par sa molle condescendance, que je ne puis nuire par ma désobéissance. Or il ne peut me contredire de la sorte sans qu'il y ait de la division entre lui et moi; ainsi je le mets dans la nécessité, ou de m'être contraire, ou de se rendre coupable : s'il me souffre dans mon irrégularité et qu'il la tolère, le voilà prévaricateur; s'il parle, s'il agit, et qu'il veuille me réduire, le voilà mon adversaire et ma partie; et parce qu'il doit toujours préférer la règle, qui est de l'ordre de Dieu, à toutes mes volontés et à tous mes intérêts, il se trouve obligé en mille rencontres de me traverser, jusqu'au péril même de me voir moins uni que je ne l'étais et moins attaché à sa personne : c'est ce que saint Bernard témoigne avoir éprouvé lui-même dans le gouvernement de ses religieux, et ce qui lui faisait déplorer la condition des supérieurs.

Ce n'est pas que leur exactitude et leur sévérité à tenir la règle dans sa première vigueur, et à ne la pas laisser déchoir, dût jamais nous aliéner d'eux et nous causer à leur égard la moindre altération. Je dis plus, et je prétends que c'est même par là qu'ils nous devraient être plus respectables et plus chers, puisqu'on cela ils ne travaillent que pour notre avancement et pour notre bien. Mais qu'arrive-t-il? Ah ! mes chères Sœurs, ce que nous n'avons peut-être reconnu et expérimenté que trop de fois : c’est que notre imperfection nous fait prendre, pour ainsi dire, ce zèle des supérieurs à contre-sens, et qu'au lieu de l'approuver et de l'aimer comme moyen de sanctification par rapport à nous, nous le condamnons et nous nous en choquons, parce que nous sommes

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