Œuvres complètes (page 62)
1 Rom., XIII, 4.
60
mal disposés à y correspondre : de là tant de plaintes, tant de fausses idées et de malignes interprétations; ce qui est zèle et zèle le plus pur, nous le traitons de caprice, de prévention, d'imprudence, d'excès ; si, pour nous redresser, un supérieur nous fait une juste et sage réprimande, nous nous excusons, nous disputons avec lui ; s'il est forcé d'en venir à quelque punition qui nous humilie et qui nous mortifie, nous nous révoltons, non pas toujours d'effet et d'action, mais de cœur, mais de paroles ; quoique ce soit une charité toute paternelle qui l'anime, nous nous mettons dans l'esprit que c'est une mauvaise volonté, et cette persuasion dont nous ne pouvons revenir, combien fait-elle naître de dépits, d'animosités, de desseins même et d'intrigues secrètes? Autrefois nous agissions simplement avec ce supérieur, et nous lui marquions de la confiance ; mais maintenant ce n'est plus pour lui, de notre part, qu'indifférence et que froideur ; autrefois nous nous comportions avec lui comme avec un père, mais maintenant nous ne l'envisageons plus que comme un censeur incommode ; nous nous retirons de lui, nous nous en défions ; et si nous gardons quelques mesures pour ne le pas offenser ouvertement, ce ne sont que des dehors affectés et de trompeuses apparences. Lui cependant, témoin de notre conduite, ne peut plus se confier en nous ; et c'est, de part et d'autre, une défiance mutuelle: or, dans cet état, est-il possible qu'il y ait entre lui et nous de l'intelligence et de la concorde?
Quel remède? Vous le savez, mes chères Sœurs : l'esprit de régularité. Soyons fidèles à nos règles, nous serons soumis à nos supérieurs, et nos supérieurs, touchés de notre soumission, s'uniront à nous et ne penseront qu'à nous contenter : voilà le nœud qui nous rapprochera d'eux et qui les rapprochera de nous; toute autre liaison que nous aurions ensemble ne pourrait être que l'effet d'une politique humaine et de la prudence de la chair. Entrons dans leur cœur par la voie de la sainteté : quand ils nous verront aussi zélés pour la règle qu'ils le sont eux-mêmes, ils nous estimeront et ils honoreront notre vertu. Nous ne devons rechercher ni cette estime, ni ces éloges; mais, sans que nous les recherchions, ce sera nécessairement le fruit de notre assiduité et de notre vigilance. Je dis nécessairement : car, prenez-y garde, à peine verrez-vous jamais une fille régulière être mal avec sa supérieure, et à peine voit-on jamais une supérieure être bien avec une fille qui se dérange, et qui ne vit pas selon la règle : vous voyez néanmoins de quelle conséquence cela nous doit être devant Dieu. Pour moi, disait un saint religieux de notre compagnie (c'est le bienheureux Louis de Gonzague), j'aimerais mieux encourir la disgrâce de tous les hommes, et m'entretenir dans un parfait accord avec mon supérieur, que de m'en séparer, et de m'attacher par là tout ce qu'il y a d'hommes au monde : pourquoi ? parce qu'un supérieur et Dieu, ajoutait-il, ne sont à mon égard qu'une même chose : or, pourvu que je sois bien avec Dieu, que m'importe tout le reste? Ainsi en jugeait, dès la fleur de son âge, et ainsi parlait ce jeune serviteur de Dieu, encore plus illustre par sa rare piété que par la noblesse de son sang et l'éclat de sa naissance.
Mais moi, mes chères Sœurs, je vais même plus loin, et je soutiens que sans l'observation des règles, outre qu'on ne peut avoir la paix avec ses supérieurs, on ne peut non plus la faire subsister entre les particuliers et les divers membres qui composent une maison religieuse. Ecoutez-en la preuve : car il n'est rien, dit saint Bernard, de plus efficace et de plus puissant, pour lier les hommes ensemble, que la pratique d'une même règle. Aussi voyons-nous dans l'état religieux tant de personnes qui ne se connaissaient point, dès qu'elles ont embrassé le même institut et les mêmes observances, s'affectionner comme frères ou comme sœurs, et contracter une alliance spirituelle, plus forte que toutes les alliances de la nature. Qui fait cela? demande saint Bernard. C'est l'engagement au même genre de vie et aux mêmes exercices. Nous combattons sous les mêmes étendards, et nous avons tous les mêmes intérêts. Chaque règle a son esprit propre, et cet esprit de la règle est le même dans tous les sujets qu'elle dirige et qu'elle conduit. Tel est le principe de notre union. Mais que ce fondement soit renversé, que ce lien soit rompu par l'infraction de la règle ; comme les contraires doivent avoir des conséquences toutes contraires, ce qui s'ensuit infailliblement alors, c'est que les cœurs se divisent, et que le trouble bannit la tranquillité.
En effet, supposons une communauté semblable à la vôtre, mes très-chères Sœurs ; je veux dire une communauté où la règle se soit conservée jusqu'à présent dans toute sa force et dans toute son intégrité : est-il rien de plus paisible? n'est-ce pas une Jérusalem, n'est ce pas sur la terre un paradis et un jardin de délices? Mais si c'était une maison où il n'y eût ni ordre, ni règle, permettez-moi de le
61
dire, ne serait-ce pas bientôt une Babylone? ne serait-ce pas un lieu de confusion, plus exposé que le monde même aux schismes et aux partialités? Car ce que saint Chrysostome a remarqué de l'homme en général, nous peut bien être appliqué en particulier. Rien de plus sociable que l'homme, dit ce saint docteur, quand il use de sa raison ; mais, dès qu'il l'oublie, rien de plus opposé à la paix, ni de plus sujet aux dissensions et aux discordes. Il en est de même des personnes religieuses, et nous ne devons point craindre de le reconnaître ici pour notre instruction. Point de liaison plus étroite ni plus constante que celle qui les attache les unes aux autres, tant qu'elles persévèrent dans la règle : mais qu'elles viennent a eu sortir, rien de plus irréconciliable, de plus opiniâtre, de plus scandaleux que les factions qui se forment entre elles, et que produit la diversité des partis. Vérité qui n'est que trop connue: et plût au ciel que dans l'Eglise du Dieu de la paix on n'en eût pas eu des témoignages si fréquents et si éclatants !
Ah ! mes chères Sœurs, souvenons-nous de ce que nous sommes, souvenons-nous que nous avons succédé à ces premiers chrétiens dont on nous raconte tant de merveilles, et que nous représentons dans la religion l'état florissant de l'Eglise naissante. A quoi reconnaissait-on ces fidèles des premiers siècles ? à la charité. Ils n'avaient entre eux qu'un cœur et qu'une âme : Multitudinis credentium erat cor unum et anima una (1). Et sur quoi était fondée leur charité? Sur ce qu'ils observaient une même règle de vie. Car du moment qu'ils se relâchèrent là-dessus , on vit croître parmi ce bon grain la zizanie; et quels désordres suivirent la triste désunion qui se fit des cœurs ! C'est par votre infinie miséricorde, ô mon Dieu ! que la paix jusqu'à ce jour, depuis son établissement, a régné dans cette sainte maison, parce que la règle n'y a jamais reçu nulle atteinte. Soutenez, Seigneur, ce que vous avez si heureusement commencé ; soutenez-le vous-mêmes, mes chères Sœurs , et ne laissez pas dépérir entre vos mains l'œuvre de Dieu. Secondez les pieuses intentions, et marchez sur les traces de tant de ferventes religieuses qui vous ont précédées, et dont on vous propose les exemples. Que loue-t-on en elles? la fidélité à la règle. Par où se sont-elles sanctifiées ? par l'accomplissement de la règle. Quelle a été dès ce monde leur récompense? la paix avec Dieu, la paix avec elles-mêmes, la paix avec le prochain , fruits ordinaires de la règle. Et qu'ont-elles enfin trouvé après la mort ? cette paix éternelle, où nous conduise, etc.
1 Act., IV, 32.
COMMUNAUTÉS RELIGIEUSES II
COMMUNAUTÉS RELIGIEUSES II
EXHORTATION SUR LE RENOUVELLEMENT DES VOEUX DE RELIGION.
ANALYSE.
Sujet. Renouvelez-vous en esprit.
C’est Jésus-Christ même qui nous parle par la bouche de son apôtre, et qui nous demande un parfait renouvellement d'esprit et de coeur.
Division. Quatre choses à considérer, savoir : comment le renouvellement des vœux honore Dieu; comment il nous sanctifie nous-mêmes; comment Jésus-Christ surtout, présent aux yeux des personnes qui le font, a spécialement droit de l'exiger d'elles ; et comment enfin elles n'ont jamais été mieux disposées à le faire dignement.
I. Le renouvellement des vœux honore Dieu. Car renouveler ses vœux, c'est ratifier le premier sacrifice qu'on a fait de soi-même à Dieu, et donner à connaître combien le joug du Seigneur est doux; combien Dieu est un bon maître, un maître fidèle dans ses promesses et magnifique dans ses récompenses, un maître digne de nos services, puisqu'après une longue épreuve on veut bien tout de nouveau se dévouer à lui.
II. Le renouvellement des vœux nous sanctifie nous-mêmes. En effet, de la manière dont il le pratique, il entretient dans les esprits et dans les cœurs un souvenir salutaire des obligations qu'on a contractées devant Dieu. Or, ce souvenir est le plus excellent moyen pour se maintenir toujours dans une sainte ferveur.
III. Jésus-Christ, présent à ce renouvellement des vœux, a un droit spécial de l'exiger des personnes qui le font. C'est devant le sacrement de nos autels que se passe cette cérémonie. C'est donc en présence de Jésus-Christ sacrifié pour nous. Or, en cet état, n'a-t-il pas droit d'exiger de nous sacrifice pour sacrifice?
IV. Jamais les personnes qui font ce renouvellement de leurs vœux ne furent mieux disposées à le faire d'une manière digne de Dieu. Elles s'y sont préparées par la retraite, par la revue de leurs fautes, par des œuvres de pénitence; elles y sont encore animées par la solennité de la cérémonie et par les exemples les unes des autres.
63
Renovamini spiritu mentis vestrœ.
Renouvelez-vous en esprit. (Aux Ephésiens, chap. IV, 23.)
Ce n'est pas moi qui vous le dis, mes chères Sœurs, c'est Jésus-Christ lui-même (1), c'est votre Dieu que je vous présente, et qui se présente à vous pour honorer en personne la sainte et édifiante cérémonie du renouvellement de vos vœux. C'est lui qui, spectateur aussi bien que juge et rémunérateur fidèle de l'action que vous allez faire, vous dit à toutes en général et à chacune en particulier : Renouvelez-vous en esprit et de cœur. Ne vous contentez pas d'accomplir en apparence ce qui vous est ordonné, et ce que vous avez coutume de pratiquer dans ce saint jour : accomplissez-le en effet ; et par l'impression de ferveur que ce renouvellement produira en vous , rendez-le aussi solide et aussi complet qu'il le doit être : Renovamini spiritu mentis vestrœ. C'est, dis-je, Jésus-Christ qui vous parle; c'est le Dieu que vous adorez, c'est l'unique époux à qui , en qualité de vierges, vous êtes dévouées. Ecoutez-le non-seulement avec respect et comme ses humbles servantes, prêtes à lui obéir, mais avec un zèle affectueux, et comme ses chastes épouses, touchées du désir de lui plaire.
Car il s'agit de sa gloire, aussi bien que du plus essentiel de vos intérêts ; et prenez garde à quatre pensées, où je réduis tout le fond de cette courte exhortation. Je vous ferai voir comment et combien le renouvellement de vos vœux honore Dieu ; comment il vous sanctifie vous-mêmes, et à quel degré de perfection il vous élève; comment Jésus-Christ, présent à vos yeux, a spécialement droit dans cet état de l'exiger de vous, et comment enfin vous n'avez jamais été mieux disposées à le faire d'une manière digne de lui. Pensées infiniment propres à vous inspirer aujourd'hui une dévotion aussi fervente que solide. Méditez-les ; elles achèveront de vous mettre dans toute la préparation nécessaire pour l'important devoir dont vous avez à vous acquitter.
I. N'en doutez point, mes chères
Sœurs, ce renouvellement de vos vœux honore Dieu : comment cela ? parce qu'en renouvelant vos vœux, vous allez ratifier le sacrifice que vous avez fait à Dieu de vos personnes, en entrant dans la religion. Vous allez lui témoigner que vous ne vous repentez point de vous être données à lui, que vous ne vous lassez point de le servir : au contraire, que plus vous éprouvez
1 Le Père Bourdaloue, selon la coutume de la communauté où il parlait, prononça cette exhortation le Saint-Sacrement à la main.
son joug, plus il vous paraît aimable; que vous ne le trouvez ni dur, ni pesant ; que la suite des années ne sert qu'à vous l'adoucir et à vous le faire porter avec plus de joie ; que, bien loin de vouloir le rejeter, vous seriez encore disposées à le prendre tout de nouveau, et à vous en charger ; que bien loin de vous en plaindre, vous le regardez en cette vie comme votre bonheur ; que toute votre gloire enfin, dans le saint état que vous avez embrassé, est de pouvoir dire comme le grand Apôtre : Ego vinctus in Domino (1); Je suis dans les liens, mais j'y suis en Jésus-Christ, pour Jésus-Christ, avec Jésus-Christ. Car voilà ce qui est renfermé dans cette protestation publique et solennelle, que vous venez ici renouveler en sa présence. D'où il vous est aisé de conclure combien elle lui doit être glorieuse.
En effet, c'est par là que vous justifiez pleinement ce qu'il a dit dans son Evangile, que son joug est doux, et que son fardeau est léger : Jugum meum suave est, et onus meum leve (2) ; parla que vous lui servez dans le monde d'une preuve sensible, que c'est un Dieu sage et infaillible dans toutes ses paroles, puisque la parole de son Evangile la plus incroyable, selon les apparences, se vérifie parfaitement en vous : Jugum meum suave est. Car il n'y a point de servitude qui ne devienne, du moins avec le temps, onéreuse et fatigante : il n'y a que celle de Jésus-Christ qui soit toujours également agréable, où l'on trouve toujours le même goût, dont on ressente toujours la douceur; et n'est-ce pas ce que vous donnez hautement à entendre, en vous y engageant plus que jamais, et serrant encore, pour ainsi dire, les nœuds qui vous y attachent?
C'est par là que vous fait es connaître combien Dieu est un bon maître, et qu'il est même de tous les maîtres le meilleur et le plus digne d'être servi. Or est-il rien pour lui de plus glorieux que d'être reconnu tel? Est-il rien pour lui de plus honorable que de voir des âmes qui renoncent sans cesse à elles-mêmes, afin de se consacrer tout entières à lui ; qui se fassent une béatitude d'être à lui et de n'être qu'à lui ; de ne vivre que pour lui, de ne dépendre que de lui ? On sait assez combien à l'égard des hommes il est naturel de haïr la dépendance et de la fuir. Quels moyens n'imagine-t-on pas pour cela? de quelles violences n'use-t-on pas? à quelles révoltes et à quels excès n'en vient-on pas? Mais cette dépendance, si odieuse et si peu supportable par rapport aux hommes, vous est
1 Ephes., IV, 1. — 2 Matth., XI, 30.
63
plus chère, à l'égard de votre Dieu, que toute la liberté où vous étiez nées, et dont vous auriez pu jouir dans le monde. Vous ne croyez pas devoir être jamais plus libres que lorsque vous serez plus étroitement liées à ses ordres, et plus constamment dévouées à son souverain empire.
C'est par là que vous reconnaissez combien il est Adèle dans ses promesses et magnifique dans ses récompenses ; que ce centuple qu'il a promis à ceux qui le suivent, n'est point un bien imaginaire, puisque déjà vous le possédez ; que ce n'est point un bien de peu de valeur et incapable de vous contenter, puisque des maintenant vous y trouvez votre félicité; que dans l'attente des biens éternels où vous aspira, et qu'il vous destine, vous vous estimez dès à présent heureuses, et abondamment dédommagées de tout ce que vous avez quitté, et que vous ne voyez rien ta quoi vous ne préfériez le saint engagement que vous avez contrat le a\ee lui. Engagement qui vous tient lieu de toutes choses, et que vous mettez en ce momie au dessus de toutes choses. Engagement qui vous détache de toutes les grandeurs, de tous les établissements, de toutes les fortunes du siècle. Engagement au prix duquel vous ne considérez, aussi bien que le maître des Gentils, et selon son expression, tous les trésors de la terre que comme de la boue, et en vertu duquel vous n'enviez rien aux mondains de toutes leurs prospérités ni de tous leurs plaisirs. Engagement donc qui, dès cette vie, est pour vous le vrai centuple, et où vous fixez toutes vos prétentions. Or quel honneur doit revenir à Dieu de cette préférence que vous lui marques, et du temps même où vous la lui marquez?
Je dis du temps où vous la lui marquez, et observes bien ceci, mes chères Sœurs. Quand, pour la première fois, vous fîtes la profession de vos voeux, vous n'étiez pas encore en état de rendre à Dieu de si glorieux témoignages, parce que vous n'aviez presque nulle expérience de la vie religieuse. Vous suiviez la voix de Dieu qui vous appelait ; vous vous abandonniez a lui avec une foi pleine de mérite, avec une confiance généreuse, avec un amour ardent; mais après tout, vous ne pouviez encore, ni vous répondre à vous-mêmes, ni servir aux autres de témoins des avantages inestimables de la religion , et des miséricordes infinies du Seigneur qui vous y appelait. On vous en faisait des peintures qui vous touchaient; on vous en disait des choses dont vous étiez édifiées, dont vous étiez pénétrées, dont vous étiez charmées. Tout cela était vrai, et vous vous en laissiez aisément persuader : Gloriosa dicta sunt de te, civitas Dei (1). Mais aujourd'hui que vous renouvelez la cérémonie de votre première consécration, vous n'y êtes plus attirées par ce qu'on vous dit, mais par ce que vous avez vu, par ce que vous avez connu, par ce que vous avez vous-mêmes éprouvé et senti : Nunc cognovi (2). Ah ! Seigneur, ceux qui nous parlaient en votre nom ne nous ont point trompées, et vous ne nous avez point trompées vous-même. On ne nous a rien fait espérer que nous n'ayons trouvé , et l'effet répond pleinement à notre attente. Oui, mon Dieu, le plus doux repos d'une came est en vous; son bonheur le plus solide est de s'attacher à vous. Or, il faut, pour votre gloire, que le monde en soit instruit; et c'est pour cela qu'à la vue du monde nous venons ici le publier. On peut bien nous en croire, Seigneur, puisque nous ne nous en expliquons qu'avec la plus parfaite connaissance; et notre témoignage aura d'autant plus d'efficace, qu'il est fondé sur une expérience personnelle. Puissions-nous engager ainsi le monde à vous bénir comme nous, et puisse-t-il apprendre de nous à vous connaître et à vous glorifier!
II. Ce n'est pas là, mes chères
Sœurs, le seul avantage du renouvellement de vos vœux ; et s'il honore Dieu, il n'est pas moins propre ni ne contribue pas moins à vous sanctifier. En voici la preuve : c'est que par ce renouvellement, de la manière que vous le pratiquez, vous entretenez dans vous le salutaire et précieux souvenir de vos obligations. Au lieu que les chrétiens du siècle, dissipés et emportés par le torrent du monde, vivent dans un profond oubli de ce qu'ils doivent à Dieu comme chrétiens; au lieu qu'ils n'y pensent que très-rarement et que très-superficiellement, votre occupation continuelle, surtout aux approches de ce saint jour, est de rappeler dans vos esprits ce que vous devez à votre Dieu comme religieuses, de le repasser, de l'étudier, de le considérer, de vous en rafraîchir la mémoire, afin d'en remplir vos cœurs et de les y affectionner. Ainsi, dans le renouvellement de vos vœux, vous gardez à la lettre ce que Dieu, dans l'ancienne loi, recommandait si expressément aux Israélites, lorsque, après les avoir fait passer à la terre de promission, il leur disait, parla bouche de Moïse : Memento, Israël, et ne obliviscaris (3). Souvenez-vous-en, ô Israël, et ne
1 Psalm., LXXXVI, 3.— 2
Exod., XVIII, 11.— 3 Deut., IX, 7.
64
l'oubliez jamais. Souvenez-vous que je vous ai choisi, parce que je veux être votre Dieu, et parce que je veux que vous soyez mon peuple, et mon peuple particulier. Or c'est vous, mes chères Sœurs, qui accomplissez aujourd'hui cette figure, et qui allez dire à Dieu : Oui, Seigneur, je m'en souviens, et malheur à moi si, dans le cours de ma vie, je venais à l'oublier ! Car j'ai encore plus d'intérêt que David, et plus de sujet de m'écrier : Si oblitus fuero tut, oblivioni detur dextera mea ; adhœreat lingua mea faucibus meis, si non meminero tui (1) ; Si je vous oublie jamais, ô mon Dieu, que ma main droite s'oublie elle-même , que ma langue demeure attachée à mon palais, si je ne me souviens pas toujours du choix que vous avez fait de moi, et du choix que j'ai fait de vous. Mais tandis, Seigneur, que je renouvellerai ce sacrifice de la profession de mes vœux, je m'en souviendrai, et je ne l'oublierai pas, puisque c'en est pour moi comme un monument sensible et perpétuel.
Or ce souvenir, mes chères Sœurs, conservé de la sorte, et renouvelé, est le plus excellent moyen, le plus puissant et le plus sûr, pour ne pas tomber dans le désordre et le relâchement d'une vie tiède et languissante. Souvenez-vous, disait le Sage, de votre dernière heure, et vous ne pécherez plus. Mais moi, je me dis à moi-même, aussi bien qu'à vous : Souvenons-nous des promesses que nous avons faites à Dieu, et nous lui serons éternellement fidèles. Souvenons-nous-en dans toutes nos actions, et toutes nos actions seront parfaites. Souvenons-nous-en dans les occasions importantes où il s'agit de remplir les devoirs les plus pénibles de notre état, et nous les remplirons sans peine. Souvenons-nous-en dans les épreuves où Dieu de temps en temps nous expose, et ces épreuves ne serviront qu'à nous rendre encore plus fervents. Car avec un tel souvenir, comment pourrions-nous une fois nous relâcher dans l'observance de nos règles, dans l'amour de la pauvreté, dans le détachement de nous-mêmes, dans l'esprit de mortification, dans la pratique de la plus soumise et de la plus aveugle obéissance? J'en appelle à vous-mêmes, mes chères Sœurs, et à vos connaissances particulières. Ce souvenir, retracé et fortement imprimé dans vos âmes par le renouvellement de vos vœux, ne vous a-t-il pas cent fois relevées après certaines chutes presque inévitables? et ne vous a-t-il pas fait, si je puis parler ainsi, redoubler le pas pour vous avancer dans les voies de la sainteté?
1 Psal., CXXXVI, 5, 6.
Vous n'avez donc qu'à profiter d'un souvenir si utile, et de la religieuse cérémonie qui vous l'inspire, pour être assurées de conserver l'esprit de régularité et de piété. Ces deux paroles: J'ai choisi le Seigneur et le Seigneur m'a choisie, vous soutiendront et vous fortifieront. Avec cela, il n'y aura point de difficultés que vous ne surmontiez, point de tentation à quoi vous ne résistiez, point de chagrins ni de dégoûts au-dessus desquels vous ne vous éleviez. J'ai choisi le Seigneur, et le Seigneur, en acceptant mes vœux, a mis le sceau au choix que j'ai fait de lui; le Seigneur m'a choisie, et, par un libre consentement, j'ai agréé le choix qu'il a fait de moi : voilà, dis-je, ce qui vous fera goûter tout le bonheur de votre état, et travailler avec une constance infatigable à en acquérir toute la perfection.
Oui, mes chères Sœurs, par le renouvellement de vos vœux, vous vous affermirez de plus en plus dans la volonté de satisfaire à tout ce qu'ils vous imposent, et que vous vous êtes imposé vous-mêmes; c'est-à-dire dans la volonté et l'inviolable résolution de vous dépouiller de tout ce qui pourrait avoir quelque apparence de propriété ; de crucifier votre chair, qui ne peut être sans cela l'hostie vivante du Seigneur; d'être sans exception et sans réserve obéissantes jusqu'à la mort, et jusqu'à la mort de la croix : Usque ad mortem, mortem autem crucis (1). Par le renouvellement de vos vœux, vous vous maintiendrez dans la disposition la plus sainte où puissent être sur la terre des créatures mortelles, puisque, sans vous comparer avec l'Apôtre, vous pourrez dire comme lui : Qui nous séparera de la charité de Jésus-Christ? ce ne sont ni les richesses du siècle, ni ses plaisirs : Quis nos separabit a charitate Christi ? Par le renouvellement de vos vœux vous vous ferez dans la religion une heureuse habitude de persévérance; vous donnerez chaque fois à ces vœux mêmes un degré nouveau de stabilité; vous vous attacherez toujours plus étroitement à Dieu par ce triple lien dont il est dit : Funiculus triplex difficile rumpitur (3). Par le renouvellement de vos vœux, vous reprendrez des forces pour fournir toute la carrière où vous marchez ; et ce sera à votre égard comme le renouvellement de l'aigle, qui, selon le texte sacré, semble renaître et rajeunir. Quel redoublement de ferveur, quel feu, quelle émulation va-t-on apercevoir dans toute cette communauté ! quelle édification pour le public ! C'est la grâce visible que Dieu
1 Philip., II, 8. — 2 Rom., VIII, 35. — 3 Eccl., IV,
12.
65
dans tous les temps, depuis votre institution , a répandue sur l'ordre de Sainte-Marie, et qu'il ne cessera point d'y répandre : Renovabitur ut aquilœ juventus tua (1). Par le renouvellement de vos vœux, vous réparerez avec avantage jusqu'aux moindres brèches que l'ennemi peut avoir faites dans vos cœurs. Si le soin des commodités de la vie avait donné quelque atteinte à l'esprit de pauvreté; si le plus léger attachement à des objets créés avait terni tant soit peu l'éclat et le lustre d'une entière pureté; si l'abondance du propre sens, ou l'ennui de la dépendance, avait rendu le joug un peu plus incommode, et porté à quelque sentiment contre l'obéissance et son aveugle simplicité, vous allez tout régler et tout réformer, en réformant l'intérieur de vos âmes, tellement que vous sortirez de ce saint lieu comme des créatures toutes nouvelles en Jésus-Christ : In Christo nova creatura (2). Enfin par le renouvellement de vos vœux, vous imiterez l'Eglise dans l'usage qu'elle observe de célébrer chaque année la dédicace des temples consacrés à Dieu: car vous êtes, mes chères Soeurs, les vrais temples du Saint-Esprit; et la solennité de ce jour est la fête particulière de la dédicace ou de la consécration de vos personnes. Or, vous voyez combien tout cela doit contribuer à votre sanctification.
III. Ce renouvellement, il est vrai, mes chères Sœurs, vous coûtera : mais Dieu , dans l'état où je vous le présente, n'a-t-il pas droit d'exiger et d'attendre tout de vous? Le voilà sacrifié pour vous; le voilà, non pas en ligure, mais véritablement et réellement immolé pour vous : le voilà sous ces adorables espèces, qui renouvelle actuellement tout ce qu'il a fait pour vous sur la croix. Que vous demande-t-il? Sacrifice pour sacrifice, renouvellement pour renouvellement; c'est-à-dire qu'il vous invite a renouveler pour lui le sacrifice de vos vœux, connue il renouvelle ici pour vous le sacrifice de son humanité sainte. Jamais vous demanda-t-il rien de plus juste, et peut-il jamais vous rien demander qui lui soit de votre part plus légitimement dû?
Pour faire en esprit et en vérité ce renouvellement, il vous fallait un grand exemple qui vous animât, le voici : c'est Jésus-Christ, l'auteur et le consommateur de votre foi; c'est Jésus-Christ, l'époux de vos âmes et votre Sauveur. Il a les yeux actuellement attachés sur nous, et il est témoin des plus secrets sentiments de vos cœurs. Disons plutôt qu'il se
1 Psal., CII, 5. — 2 2 Cor., V, 17.
présente lui-même à vos yeux, et qu'il veut que je vous le montre dans l'état de victime où il s'est réduit sur son autel; dans cet état où il s'est offert, et où je viens moi-même de l'offrir en votre nom. Que vous dit-il, et qu'avez-vous à lui dire? Car il vous parle, mes chères Sœurs; et, sans les accents de la voix, par sa seule présence il se fait entendre. Il vous témoigne, dans le secret de la conscience, combien votre sacrifice lui est agréable ; mais en même temps il vous donne à juger s'il ne le mérite pas bien de vous. Vous lui dévouez vos personnes; et lui, il se livre tout entier à vous. Ce qu'il reçoit de vous lui appartenait déjà par un droit inaliénable comme au souverain Etre ; et ce que vous recevez de lui, son corps, son sang, son âme, sa divinité, contenus dans cette hostie, ce sont de purs dons de son amour. Vous consentez pour lui, et vous vous engagez à demeurer jusqu'à la mort cachées dans la retraite et sous le voile; et lui pour vous il s'engage à se tenir, jusqu'à la consommation des siècles , renfermé dans son tabernacle, et enseveli dans la plus sombre obscurité. Vous vous faites pour lui pauvres et soumises, et lui, pour vous, il se dépouille en quelque sorte de tout l'éclat de sa majesté, il se revêt des plus viles apparences, il se soumet, si je l'ose dire, à ses ministres, à des hommes qu'il a formés de sa main. En quittant pour lui le monde, vous avez voulu vivre avec lui dans sa sainte maison, et auprès de lui ; vous le voulez encore : et lui, sortante cette heure même de son sanctuaire, il vient à vous, non-seulement pour vivre avec vous, mais dans vous. Ah ! mes chères Sœurs, je vous laisse porter vous-mêmes cette comparaison aussi loin que vous pouvez l'étendre : que penserez-vous sur cela, et en quels termes vous expliquerez-vous? Compterez-vous pour beaucoup ce que vous rendez, voyant ce que vous avez tant de fois reçu et ce que vous allez recevoir? Je ne vous ai sacrifié qu'un monde, Seigneur, lui direz-vous chacune en particulier; et de ce monde je ne vous ai sacrifié qu'une faible partie, où toutes mes espérances étaient bornées. Mais que n'ai-je, ô mon Dieu, tous les trésors et toutes les grandeurs du monde ! que n'ai-je mille mondes en mon pouvoir, non point pour m'y attacher, mais afin d'y renoncer, et de vous faire, par ce renoncement, un sacrifice plus digne de vous! Que dis-je? Seigneur, quoi que je fasse, je ne vous ferai jamais un sacrifice tel que vous le méritez; mais ce serait au moins un sacrifice tel
66
que je le pourrais faire et que je le voudrais faire. Car, dans le fond, mon Dieu, je ne désire que vous, je n'aspire qu'à vous, je ne soupire qu'après vous; et si je souhaitais quelque chose hors de vous, ce n'est que pour avoir dans ce renouvellement de mes vœux une nouvelle offrande à vous présenter, et pour vous donner une preuve plus convaincante et plus éclatante que je ne veux rien que vous.
IV. Il n'est pas besoin, mes chères Sœurs, que vous présentiez rien à Dieu de nouveau. C'est assez que vous renouveliez dignement le sacrifice que vous lui avez déjà fait : or pouvez-vous être mieux disposées que vous ne l'êtes à ce saint renouvellement? Dernière pensée par où je finis, et qui doit être pour vous d'une grande consolation. Car si vous venez ici renouveler votre premier dévouement à Dieu , c'est après vous y être préparées par la retraite, où vous vous êtes éprouvées vous-mêmes , où Dieu vous a parlé au cœur , où-il vous a fait connaître ce qu'il voulait de vous , où vous avez pris avec lui toutes les mesures pour entrer dans une vie encore plus religieuse et plus exemplaire. Je ne vous dirai donc point ce que Samuel disait aux Israélites, quand il les exhortait à se mettre en état d'obéir au Seigneur, et de ne servir que lui seul : Prœparate corda vestra Domino, et servite illi soli (1) ; car il n'y en a pas une de vous qui ne soit déjà dans cette préparation , et qui ne puisse s'écrier comme David : Paratum cor meum, Dem;
paratum cor meum (2). Mon cœur est prêt, Seigneur; mon cœur est prêt. Voilà à quoi vous vous êtes appliquées dans les exercices de la solitude. Mais je dis plus : Si vous venez ici renouveler votre premier dévouement à Dieu, c'est après vous être purifiées par une revue générale de toutes vos actions et de toute votre conduite, par une confession exacte, par une déclaration sincère et douloureuse des plus légères taules qui ont pu échapper à votre fragilité; et cela dans le dessein que vous avez eu de ne vous offrir à Jésus-Christ que comme des hosties pures et sans tache. Je ne vous dirai donc point ce que Dieu, dans le Lévitique, disait à son peuple : Sanctificamini, et estote sancti (3); Sanctifiez-vous, ne souffrez rien dans vos âmes qui en puisse flétrir la pureté. Car je vous trouve déjà toutes sanctifiées, et c'est à quoi vous avez pourvu par l'amertume de vos regrets, par l'abondance de vos larmes, par les austérités de la pénitence.
J'ajoute encore , mes chères Sœurs, que si
1 1 Reg , VII, 3. — 2 Psal.,
LVI, 8. — 3 Levit., XX, 7.
vous renouvelez ici votre premier dévouement à Dieu, ce n'est point en secret, mais dans une cérémonie publique et aussi solennelle qu'elle le peut être parmi vous ; mais à la face des autels du Dieu vivant, mais au milieu du plus redoutable mystère de notre religion. Or toutes ces circonstances ont je ne sais quoi d'auguste et de vénérable qui doit encore plus ranimer votre foi, recueillir vos esprits, toucher vos cœurs. Dans tous les autres jours de l'année, vous pouvez saintement et utilement renouveler vos vœux à Dieu, et par là vous renouveler vous-mêmes ; car la maxime du grand Apôtre est universelle, et n'a point de temps limité : Renovamini spiritu mentis vestrœ (1). Mais aujourd'hui, c'est le temps favorable et privilégié ; c'est le jour spécialement destiné à chercher le Seigneur et à le trouver : Ecce nunc tempus acceptabile, ecce nunc dies salutis (2). Vous voilà toutes assemblées et toutes réunies. L'exemple de l'une soutient l'autre, le zèle de l'une se communique à l'autre, la prière de l'une seconde la prière de l'autre : de tous les cœurs, il ne s'en fait qu'un ; et que ne peut point auprès de Dieu ce concours unanime d'une communauté si nombreuse et si religieuse?
Approchez donc, mes chères Sœurs, approchez du trône de la grâce de votre. Dieu : Adeamus ergo ad thronum gratiœ (3). Car voici le trône de sa grâce : c'est l'adorable Eucharistie, où lui-même, auteur de la grâce, et grâce substantielle et incarnée , réside personnellement. Approchez-en avec toute la confiance et tout l'amour qui conviennent à ses chastes épouses, puisqu'il n'est ici que pour se donner à vous, après que vous aurez renouvelé le sacrifice et l'hommage qu'il va recevoir de vous. Approchez, et vous serez éclairées, et vous serez de plus en plus sanctifiées. Ce Dieu de gloire vous remplira de ses lumières, et ce Saint des saints vous fera part de sa sainteté. Approchez, mais ne venez pas les mains vides : Vovete et reddite Deo vestro, omnes qui in circuitu ejus affertis munera (4). Offrez-lui vos vœux, vous toutes qui êtes autour de lui, et qui environnez son sanctuaire pour y apporter vos présents. Il n'en veut point d'autres que vous-mêmes. Présentez-vous à lui dans le même esprit que Marie, la reine des vierges, lorsqu'elle fit à Dieu la première oblation de sa personne. C'est votre mère : adressez-vous à cette mère si miséricordieuse
1 Ephes., IV, 23. — 2 2 Cor., VI, 2. — 3 Hebr., IV, 16. — 4 Psalm , LXXV, 2.
67
et si tendre. Demandez-lui qu'elle vous présente elle-même, comme ses enfants et une des plus chères portions de son troupeau. Refusera-t-elle de s'employer en votre faveur? et par combien de titres est-elle engagée à vous accorder sa médiation? Son nom que vous portes, ce nom qui vous honore et que vous honorez, l'importance du sujet pour quoi vous la réclamerez, tout l'intéressera à vous écouter. Elle agira, elle parlera pour vous ; et selon le terme de l'Evangile, elle vous confessera hautement devant son Fils. Les trésors du ciel vous seront ouverts, et toute cette maison sera comblée des plus abondantes bénédictions. Ainsi soit-il.
COMMUNAUTÉS RELIGIEUSES III
COMMUNAUTÉS RELIGIEUSES III
EXHORTATION SUR L'OBÉISSANCE RELIGIEUSE.
ANALYSE.
Sujet. Obéissez à vos supérieurs et soyez-leur soumis.
Cette règle générale que l'Apôtre donnait à tous les fidèles, convient particulièrement aux religieux. L'obéissance est une des plus excellentes vertus de leur état.
Division. Obéissance de l'action : première partie ; obéissance de la volonté : deuxième partie; obéissance du jugement : troisième partie.
Première partie. Obéissance de l'action. Elle consiste à faire ce qui est ordonné. Obéissance nécessaire en vertu du vœu.
Mais de plus, obéissance qui doit être prompte et sans retardement.
Universelle et sans bornes.
Indépendante de toute considération humaine, et sans acception de personne.
Telle a été l'obéissance de Jésus-Christ; mais souvent ce n'est pas la nôtre. On obéit, mais lentement, mais imparfaitement mais trop humainement.
Deuxième partie. Obéissance de la volonté. Sans cette disposition du cœur et cette volonté, nous n'avons qu'une obéissance servile et d'esclave. Or, une obéissance servile et d'esclave n'est point une obéissance religieuse, ni une vertu. Tout le mérite d'une vraie obéissance est dans le sacrifice de la volonté.
De là trois conséquences : Que je dois trembler, quand un supérieur m'ordonne des choses selon mon inclination et selon mon goût, parce que je dois craindre alors que ma volonté ne soit pas sacrifiée.
Que je dois au contraire me réjouir selon Dieu et en Dieu, quand un supérieur m'emploie à des fonctions qui me mortifient et qui me gênent, parce qu'alors le sacrifice de ma volonté est plus certain et plus excellent.
Que c’est une erreur de croire pratiquer l'obéissance, quand, par des sollicitations et des poursuites, on amène les supérieurs à tout ce qu'on souhaite.
Ce n'est point ainsi que Jésus-Christ a obéi. Il a pleinement soumis sa volonté à la volonté de son Père. Mais, par un étrange renversement,quelle est quelquefois l'obéissance des personnes même religieuses? Une obéissance de respect humain, une obéissance de contrainte, une obéissance d'artifice ou d'une espèce de violence.
Troisième partie. Obéissance du jugement. C'est par là que nous achevons de soumettre tout l'homme à Dieu, en lui soumettant notre esprit et notre entendement. Soumission d'un prix inestimable, et sans laquelle toute notre obéissance, soit de l'action, soit de la volonté, ne peul se soutenir. Car comment ferai-je avec exactitude et avec promptitude ce que mon supérieur m'enjoint, et comment m'y affectionnerai-je,ai je le condamne dans ma pensée?
Mais l'obéissance doit-elle être aveugle? Oui Non pas qu'en certaines conjonctures elle ne puisse découvrir ce qu'elle pense et le représenter, pourvu que ce soit avec humilité et avec docilité. Du reste, dans son aveuglement elle est plus éclairée, plus droite, plus sûre, que tonte la sagesse de l'esprit humain. Le supérieur peut se tromper dans ce qu'il me commande et c'est à lui d’y prendre garde : mais moi je ne me trompe point en lui obéissant, puisque je fais ce que Dieu veut de moi
De plus, nous ne pouvons douter que Dieu n'éclaire les supérieurs; et en agissant selon leurs vues, nous agissons selon les lumières de Dieu. Enfin nous ne devons pas aisément juger d'eux : car souvent ils ont des raisons très-solides, mais qui nous sont inconnues.
Obedite praepositis vestris, et subjacete eis.
Obéissez à vos supérieurs, et soyez-leur soumis. (Epître aux Hébreux, chap. XIII, 17.)
C'était une règle générale que prescrivait l'Apôtre à tous les fidèles, d'obéir aux puissances, et de se soumettre sans distinction à toute personne établie de Dieu pour la conduite et le gouvernement du monde. Mais cette règle commune est pour nous, mes chères Sœurs, un devoir particulier à l'égard de ces supérieurs dont nous reconnaissons l'autorité légitime , et à qui nous nous sommes assujettis par un vœu authentique et solennel. De tous les vœux qui nous engagent à la religion, c'est sans doute le plus parfait ; et il en est en quelque manière, de l'obéissance par rapport à la pauvreté et à la chasteté religieuse, comme il en est, selon saint Paul, de la charité par rapport à la foi et à l'espérance. La charité est au-dessus de ces deux vertus, quoiqu'elles la
68
précèdent : Major autem horum est charitas (1); et malgré tous les avantages de cette pauvreté évangélique que le Fils de Dieu a béatifiée, malgré toutes les prérogatives de cette chasteté qui rend l'homme semblable aux anges, il faut convenir que l'obéissance est une vertu souveraine, et qu'elle tient dans l'estime de Dieu le premier rang. Il est donc d'une conséquence infinie que vous appreniez à la pratiquer; et, pour vous tracer en trois mots tout le plan de cet entretien , je m'arrête à l'observation de saint Bernard ; car il y a, remarque cet incomparable maître de la sainteté monastique et régulière , trois degrés, ou, pour parler plus juste, trois espèces d'obéissance : l'obéissance de l'action, l'obéissance delà volonté, et l'obéissance du jugement. Obéissance de l'action, qui nous fait exécuter ce qui nous est ordonné ; obéissance de la volonté, qui nous fait conformer notre volonté à ce qui nous est ordonné ; obéissance du jugement, qui nous fait approuver ce qui nous est ordonné. Trois sortes d'obéissances où le religieux sacrifie tout à la fois à Dieu ses œuvres, son cœur, son esprit. Par l'obéissance de l'action, il lui sacrifie ses œuvres; par l'obéissance de la volonté, il lui sacrifie son cœur; et par l'obéissance du jugement, il lui sacrifie son esprit. Voilà, mes chères Sœurs, ce que Dieu attend de nous, et à quoi je viens aujourd'hui vous exhorter.
PREMIÈRE PARTIE.
De tous les degrés d'obéissance, le premier et tout ensemble le dernier est ce que j'appelle après saint Bernard, l'obéissance de l'action. C'est le premier degré, puisque c'est par là que le religieux doit commencer, et qu'il ne peut être obéissant et soumis , s'il n'accomplit, autant qu'il lui est possible et selon qu'il lui est possible, l'ordre de son supérieur. Mais, dans un autre sens, c'est le dernier degré, je veux dire le moins parfait, puisque cette action, cette exécution pure et simple n'est encore proprement que le corps de l'obéissance , et qu'il y a, comme nous l'expliquerons dans la suite, un esprit qui doit l'animer et la vivifier.
Quoi qu'il en soit, mes chères Sœurs, cette première obéissance est absolument nécessaire et d'une obligation indispensable : comment cela? Vous l'entendez, ce me semble, assez. Car je sais bien, et je conviens avec vous, qu'antécédemment à l'état que vous avez embrassé, ces règles, ces observances, ces volontés
1 1 Cor., XIII, 13.
d'autrui à quoi vous êtes sujettes, n'étaient point des devoirs pour vous. Je sais de plus, et je reconnais à votre gloire, ou plutôt à la gloire de Dieu qui vous a inspirées et appelées, que si vous vous êtes assujetties à ce joug de l'obéissance religieuse, c'est de vous-mêmes et avec une pleine liberté. Mais aussi vous n'ignorez pas qu'en conséquence du choix que vous avez fait, qu'en conséquence du vœu que vous avez prononcé, ce qui vous était libre vous est devenu d'une nécessité rigoureuse ; que vous avez renoncé à tout droit sur vos personnes et sur votre conduite ; que vous l'avez cédé, déposé entre les; mains des ministres de l'Eglise , qui solennellement et à la face des autels, au nom de Dieu et au nom de la religion, ont reçu votre sacrifice. D'où il s'ensuit que vous n'êtes plus à vous, mais au saint ordre où vous vous êtes dévouées : Non estis vestri (1); que vous êtes liées par votre profession encore plus particulièrement et plus étroitement que ne l'est le reste des chrétiens par les promesses du baptême : Propria professione teneris (2); en un mot que vous êtes dépendantes : or dépendre, c'est, selon la plus claire notion et la plus évidente, être tenu d'obéir; et qu'est-ce qu'obéir, si ce n'est pas faire ce qui est légitimement ordonné? Donc, obéissance de l'action, obéissance si essentielle qu'il y va du salut, qu'il y va d'une éternelle damnation. Ce que je dis, mes chères Sœurs, et ces expressions dont je me sers, quelque fortes qu'elles soient, ne vous étonneront point clans la préparation de cœur où vous vous trouvez, et dans la disposition ou je ne puis douter que vous ne vous soyez toujours maintenues, d'exécuter à la lettre tout ce qui vous est prescrit, et de vous y conformer par la pratique la plus exacte et la plus fidèle.
Mais vous allez plus loin, et vous voulez savoir quelles sont les qualités de cette obéissance, qui consiste précisément à pratiquer et à faire. Car est-ce assez d'agir? Je prétends que ce doit être une obéissance prompte et sans retardement, universelle et sans bornes, indépendante de toute considération humaine, et sans acception de personne. Appliquez-vous à toutes ces circonstances. Il n'y en a pas une qui ne renferme une leçon particulière, et qui ne soit comprise dans le point que je traite.
Obéissance prompte et sans retardement : pourquoi? Parce que, dès que Dieu parle, ou par lui-même, ou par la bouche de ses ministres qu'il a constitués en sa place, il n'y a point
1 1 Cor., VI, 19. — 2 Bern.
69
à délibérer ni à différer : toute lenteur alors M lui peut être qu'injurieuse, et il est de l'honneur et de la grandeur du maître qui ordonne , d'être obéi sur l'heure, et de ne pas voir dans l'accomplissement de ses volontés le moindre délai. Et en effet, hésiter d'obéir, tarder à obéir, remettre à obéir, c'est faire l'œuvre de Mien avec négligence, c'est ne s'en acquitter que par une espèce de violence et de contrainte : or, suivant l'oracle et la menace du Saint-Esprit, malheur à quiconque fait négligemment l’œuvre du Seigneur : Maledictus qui facit opus Dei negligenter (1). Quel est donc le vrai obéissant? dit saint Bernard. Celui qui ne balance jamais, qui ne réplique jamais, qui ne demeure jamais, qui ne connaît point de lendemain, quand il peut satisfaire dans le jour présent ; qui n'attend pas même qu'on lui commande, mais prévient le commandement aussitôt qu'il l'a entrevu, et court au-devant ; enfin, qui, par une vigilance continuelle , et transporté d'une sainte ardeur, a toujours les yeux ouverts pour considérer, toujours les oreilles attentives pour écouter, toujours les pieds levés pour marcher, toujours les mains préparées pour travailler au gré des supérieurs qui le gouvernent, et qui peuvent disposer de lui comme il leur plaît. Que faut-il pour lui l'aire tout quitter, et pour l'appeler? Le son de la cloche, et le premier son, rien davantage. Ce son de la cloche, c'est pour lui la voix de Dieu : l'a-t-il entendue, il y répond dans le moment, et il la suit : Ut audivit, surgit cito, et venit (2): ce son de la cloche, c'est le signal qui lui annonce la venue de ce grand Maître auprès de qui il doit se ranger; il part dans l'instant, et lui va rendre ses devoirs : Hoc signum magnis Regis est, eamus (3). Obéit-on autrement dans li monde, et Surtout obéit-on autrement dans les cours des princes? qu'ils aient prononcé une parole, cela suffit, on use de toute la diligence possible, et l'on s'en fait un mérite; on s'empresse, on se précipite, on vole. Or, ne serait il pas bien honteux pour nous, mes chères Sœurs, de servir notre Dieu avec moins de zèle ? ne serait-ce pas le déshonorer lui-même? et comment pourrait-il agréer une sorte d'obéissance que les maîtres de la terre ne compteraient pour rien, et dont souvent ils se tiendraient offensés?
Obéissance universelle et sans bornes, c'est-à-dire obéissance qui s'étende à tout, soit grandes, soit petites choses, soit faciles, soit difficiles, soit commodes, soit incommodes,
29. — 3 Offic. Epiph.
soit praticables, et soit en quelque manière impraticables. Car le même motif de la volonté de Dieu intimée et déclarée par l'organe du supérieur, cette même raison se trouve partout; aussi bien, selon la belle réflexion d'un des plus savants et des plus saints directeurs des âmes religieuses, aussi bien lorsqu'il faut reposer que lorsqu'il faut veiller, aussi bien lorsqu'il faut parler, que lorsqu'il faut se taire; aussi bien lorsqu'il faut cesser, que lorsqu'il faut commencer; aussi bien lorsqu'il faut prendre quelque relâche et se récréer, que lorsqu'il est question de subir une pénitence et de se mortifier. Tout cela, dis-je, marqué du même sceau, est également du ressort de l'obéissance; et vouloir y faire le moindre retranchement, vouloir user sur tout cela de restrictions, d'exceptions, d'interprétations, c'est entreprendre sur les droits de Dieu, c'est s'attirer sa haine et s'exposer à ses châtiments, ainsi qu'il s'en est expliqué lui-même, quand il nous défend de rien dérober du sacrifice qui lui doit être offert tout entier et sans réserve : Odio habens rapinam in holocausto (1). Mais ce que je retranche n'est rien en effet. Non , si vous le voulez, ce n'est rien, à le regarder en lui-même et dans sa substance ; mais, des que vous le considérerez comme faisant partie de la loi qui vous est imposée, comme enfermé dans la règle que Dieu vous a tracée, comme matière et sujet de l'obéissance que vous avez vouée, ce rien vous deviendra respectable et sacré, et vous vous efforcerez de mériter l'éloge et la récompense de ce bon serviteur de l'Evangile, à qui le maître dira : Parce que vous avez été fidèle dans les plus légères occasions, et que vous n'avez pas négligé un seul point de tout ce qui vous était marqué, entrez dans la joie du Seigneur : Quia super pauca fuisti fidelis, intra in gaudium Domini tui (2). Mais cette suite de menues observances, qui se succèdent perpétuellement les unes aux autres, est bien gênante et d'une sujétion bien importune. Il est vrai, et c'est justement en cela qu'est le mérite : voilà le joug. Prenez chaque article en particulier, vous n'y trouverez nulle peine; il n'y a que cet assemblage, que cette totalité qui coûte; et autant que vous diminuerez de ce poids, autant devez-vous perdre du prix de votre obéissance. Mais ce qu'on exige de moi m'est insupportable, je ne le puis soutenir. Hé! mes chères Sœurs, nous sommes-nous donnés à Dieu pour ne rien souffrir, pour ne nous faire nulle violence, pour ne voir en aucune
1 Isa., LXI, 8. — 2 Matth., XXV, 21.
70
rencontre nos inclinations combattues et contredites? avons-nous promis une obéissance dont nous n'eussions jamais à sentir la pesanteur, et qui ne demandât de nous nul effort? Quelques difficultés que nous ayons à vaincre dans l'obéissance religieuse, y en a-t-il qui égalent celles qu'on surmonte tous les jours dans l'obéissance militaire? Quoi ! pour une couronne corruptible, pour une gloire mondaine, des gens obéissent jusqu'à l'effusion de leur sang, jusqu'au péril de leur vie 1 que leur exemple au moins nous instruise, et souvenons-nous à qui nous devons obéir et pourquoi nous devons obéir ; que c'est à Dieu que nous devons cette soumission, que le fruit de cette soumission doit être une couronne immortelle : du moment que nous aurons compris ces deux vérités, il n'y aura plus rien qui nous arrête ; car c'est ainsi que tout devient possible à l'homme obéissant : Et illi quidem ut corruptibilem coronam accipiant, nos autem incorruptam (1).
Obéissance indépendante de toute considération humaine et sans acception de personne. Je m'explique : les supérieurs qui nous conduisent peuvent être considérés en deux manières, ou comme hommes ou comme supérieurs. En tant qu'hommes, ils peuvent avoir des qualités toutes différentes : l'un peut être plus prudent, et l'autre moins éclairé ; l'un plus insinuant, et l'autre moins affable; l'un plus saint, et l'autre moins parfait. Mais en tant que supérieurs, ils ont tous le même pouvoir et la même autorité, parce qu'ils occupent tous la même place, qui est celle de Dieu. De là je puis bien, à ne les envisager que par leurs qualités personnelles, et les comparant comme hommes, estimer l'un plus que l'autre ; mais ce n'est point là ce que je dois avoir en vue quand il s'agit de leur obéir : je ne dois me les proposer alors que comme supérieurs, je ne dois avoir égard qu'à leur autorité ; et puisque cette autorité est en tous la même, je leur dois par conséquent à tous le même respect et la même obéissance. Règle admirable que nous donne le grand Apôtre : obéissez à vos maîtres ; mais prenez garde comment vous leur obéirez : car, en leur obéissant, vous ne devez pas les regarder comme des hommes, et votre principale attention doit être , au contraire, de ne chercher pas à leur plaire, ni à leur obéir comme à des hommes, mais comme à Dieu, le souverain Seigneur que vous reconnaissez dans eux, et qu'ils vous représentent : Non sicut hominibus
1 1 Cor., IX, 25.
placentes, sed ut Domino servientes (1). Suivant ce principe, à quels maîtres le christianisme nous oblige-t-il de rendre obéissance? Souvent à des maîtres vicieux, impies, libertins; à des maîtres durs, cruels,impitoyables, à des maîtres sans probité, sans équité, sans lumières, sans talents : fussent-ils mille fois encore plus déréglés et plus imparfaits, saint Paul veut qu'avec l'œil de la foi nous découvrions dans leurs personnes Jésus-Christ même et que dans leurs personnes, quels qu'ils puissent être, nous obéissions à Jésus-Christ même. Voilà, si nous sommes chrétiens, notre devoir : Domino Christo servite (2). Si donc, à plus forte raison, je suis religieux, que m'importe à qui j'obéis, et en quel examen ai-je droit là-dessus d'entrer? n'est-ce pas assez pour moi qu'un supérieur ait parlé ; et que reste-t-il autre chose que d'exécuter l'ordre que j'ai reçu, comme étant l'ordre du Seigneur? Domino servientes (3).
Telle doit être, mes très-chères Sœurs, cette obéissance d'exécution ; telle a été l'obéissance du divin Epoux que vous avez choisi. Il ne s'est pas contenté de vous faire des leçons sur une des vertus les plus nécessaires dans toutes les sociétés, il a voulu vous en donner l'exemple, et, pour renverser tous les prétextes de la nature indocile et ennemie de la gêne, pour lever tous les obstacles qu'elle formerait et qui pourraient étonner votre faiblesse, il a voulu, par son exemple, vous exciter et vous fortifier. Car, sans autre motif, il doit me suffire ici de vous mettre devant les yeux cet exemple d'un Homme-Dieu : tout Dieu qu'il était, il a obéi : et quels ont été les caractères de cette obéissance de mon Sauveur? voilà ce que je me demande à moi-même, ou pour m'instruire et m'édifier, ou pour me confondre et me condamner : reprenons, et suivez-moi.
Obéissance la plus prompte. Dès le moment de son incarnation, il s'est fait une loi inviolable d'accomplir la volonté de son Père : loi écrite pour lui à la tète du livre, c'est-à-dire loi qu'il a observée et à laquelle il s'est soumis dès le premier instant de sa vie mortelle ; se revêtant de notre chair pour obéir à la volonté de son Père, se chargeant de toutes nos infirmités pour obéir à la volonté de son Père, se faisant la victime de notre salut pour obéir à la volonté de son Père : car c'est ainsi qu'il s'en est expliqué par son prophète : In capite libri scriptum est de me ut facerem, Deus, voluntatem tuam (4). Obéissance la plus universelle et la plus
1 Ephes., VI, 6. — 2 Coloss., III, 24. — 3 Rom., XII, 11.
— 4 Psal., XXXIX, 8.
71
complète. Comme il était venu , non pour détruire la loi, mais pour l'établir, avec quelle exactitude ne l'a-t-il pas gardée? en a-t-il omis une lettre? Iota unum non prœteribit a lege (1). Mais encore quelle était à son égard cette loi qu'il a remplie dans toute son étendue ? à quoi rengageait-elle, et jusqu'à quel point s'est-il fait obéissant? Ah! met chères Sœurs, plaignons-nous de la rigueur de nos observances, et prévalons-nous de dispenses imaginaires et prétendues, lorsque nous voyons notre Dieu obéir jusques à prendre la forme d'un esclave, obéir jusqu'à la mort de la croix : Factus obediens usque ad mortem, mortem autem crucis (2). Enfin, obéissance sans distinction de personnes, et sans attention à leurs bonnes ou à leurs mauvaises qualités, à leurs perfections ou à leurs défauts, à leurs vertus ou à leurs vices. Il s'est soumis à Marie toute sainte, et il s'est soumis à Hérode, le plus impie et le plus barbare des hommes; il s'est soumis a Joseph, simple artisan, mais du reste plein de religion et de mérites; il s'est soumis a Auguste, empereur de Rome, mais idolâtre et païen ; que dis-je? n'a-t-il pas obéi aux juges qui li! condamnaient, aux soldats qui l'outrageaient, aux bourreaux qui le crucifiaient? Quel modèle pour nous, mes chères Sœurs! étudions-le, méditons-le souvent, et, par une utile comparaison, apprenons ce que nous devons faire, et humilions-nous de ne l'avoir pas encore assez fait jusqu'à présent.
Grâces à la Providence, qui veille spécialement sur cette maison, je sais que la règle y est en vigueur, et que l'obéissance s'y maintient. Je sais qu'il ne s'y trouve point de ces âmes inflexibles qu'on ne peut plier, et qui n'ont de l'état religieux que la clôture et que l'habit Je le sais, et vous ne pouvez trop bénir le ciel de n'avoir point au milieu de vous de ces scandales qui causent tant de désordres dans les communautés; esprits intraitables, que des supérieurs sont quelquefois obligés d'abandonner a eux-mêmes, parce qu'ils ne peuvent rien obtenir d'eux, ni les réduire à rien. Non, mes chères Sœurs, vous n'avez point de tels objets devant les yeux, et, si je l'ose dire, vous n'êtes point infectées de cette contagion. Mais après tout, dans les maisons mêmes où se conserve toujours un certain fonds de régularité, l'obéissance, en mille occasions et en mille sujets particuliers, ne laisse pas de recevoir bien des atteintes. On obéit, mais lentement : de tout ce qu'on fait et qu'on doit faire, on ne fait rien dans le temps précis, on ne fait
1 Matth., V, 18. — 2 Philip., II, 8.
rien qu'a l'extrémité, on ne fait rien que lorsqu'il n'y a plus à reculer ni à remettre. Une fille est la dernière à tout; et si l'on voulait se conformer à ses heures, il faudrait changer toute la discipline religieuse, et en former une nouvelle : encore ne s'y rendrait-elle pas plus assidue et plus diligente ; et c'est assez qu'une chose soit de la règle et du devoir de l'obéissance, pour qu'elle y apporte des retardements infinis, et qu'elle diffère toujours à s'en acquitter. On obéit, mais imparfaitement; on ne fait qu'à demi ce qui est prescrit. On veut bien s'assujettir à telle et telle pratique, maison néglige cette autre, parce qu'elle paraît trop légère, et qu'elle est bonne, dit-on, pour des commençantes et pour des novices. On veut bien accepter tel et tel emploi où l'on n'est pas destiné, et cet autre où l'obéissance nous destine, c'est justement celui dont on s'excuse, parce qu'on prétend qu'il est trop pénible et trop fatigant : parce qu'on se persuade que la santé y sera intéressée, et qu'on n'en pourra soutenir le travail; parce qu'on se figure, chacun selon son idée, mille causes de refus qu'on est éloquente exagérer et à faire voir. De là tant d'allées et de venues, tant de remontrances à une supérieure, qui se voit enfin comme obligée de se rendre, et de céder à l'importunité de ces longues et ennuyeuses représentations. On obéit, mais pourquoi ? C'est qu'on estime cette supérieure, c'est qu'on lui est plus étroitement attachée, c'est qu'on lui trouve un air et des manières qui la font goûter davantage, et qui plaisent; c'est qu'elle a des dispositions naturelles, une habileté, une sagesse, des talents qui préviennent en sa faveur, et qui lui attirent la confiance. Une autre n'est pas pourvue des mêmes dons, et l'on ne découvre dans elle qu'un mérite très-borné; on la méprise intérieurement, et ce mépris de la personne porte au mépris de ses ordres : comme si c'était aux personnes qu'on doit obéir, et non pas à Dieu dans les personnes, de quelques vertus qu'elles soient douées ou quelques défauts qu'on y puisse remarquer. Obéissons, mes chères Sœurs, mais obéissons religieusement,c'est-à-dire obéissons pour Dieu et en vue de Dieu. Dès que vous aurez cette vue de Dieu, il vous sera indifférent d'obéir à celle-ci ou à celle-là; et de même qu'en matière de foi nous ne devons être précisément, ni à Pierre, ni à Paul, mais à Jésus-Christ ; ainsi, en matière d'obéissance, vous ne ferez nul discernement des supérieures; vous les écouterez toutes avec la même docilité ; vous exécuterez ce qu'elles vous ordonneront avec
7 2 la même exactitude ; et, sans vous contenter de l'obéissance d'action, vous y ajouterez l'obéissance de volonté, dont j'ai à vous entretenir dans la seconde partie.
DEUXIÈME PARTIE.
C'était pour la consolation des apôtres, et pour leur inspirer des sentiments dignes de leur ministère et conformes à la sainteté de leur vocation, que le Fils de Dieu leur disait qu'il ne les regarderait point désormais comme des esclaves, ni comme des serviteurs, mais comme des amis : Jam non dicam vos servos, vos autem dixi amicos (1). Et c'est pour rechercher l'obéissance et pour la sanctifier que vous ne devez pas seulement, mes très-chères Sœurs, vous considérer comme servantes de Dieu, pas même seulement comme amies de Dieu, mais comme enfants de Dieu ; qualité commune à tous les chrétiens unis au corps mystique du Sauveur, et adoptés de Dieu par la grâce du baptême : mais qualité spécialement attribuée aux personnes religieuses, que des nœuds encore plus étroits attachent à Jésus-Christ, et qui n'ayant plus sur la terre, à proprement parler, ni pères, ni mères, ni parents, ni familles, puisqu'elles y ont renoncé, peuvent dire avec un droit particulier, et dans le même esprit que le séraphique François d'Assise : Notre Père, qui êtes dans les cieux : Pater noster, qui es in cœlis. Or, s'il est vrai que Dieu est singulièrement votre père, et que vous êtes singulièrement les enfants de Dieu, il s'ensuit que vous devez donc à Dieu une obéissance toute filiale, je veux dire une obéissance du cœur, une obéissance de la volonté, qui, jointe à l'obéissance de l'action et aux œuvres, les anime et les vivifie.
Car ne vous y trompez pas, je vous prie, et gardez-vous d'une des plus dangereuses illusions où vous puissiez tomber, en vous persuadant que d'agir, c'est obéir. Nous pouvons encore raisonner ici de l'obéissance comme de la foi. Si je me flatte d'avoir la foi dans le cœur, et que dans la pratique je n'en aie pas les œuvres, l'apôtre saint Jacques m'annonce que cette foi oisive et stérile n'est qu'une foi morte; et si je pense être obéissant dans la disposition intérieure de l'âme, et que dans l'effet je laisse des ordres que je reçois sans les accomplir, mon obéissance n'est qu'un fantôme qui s'évanouit de lui-même, et n'a rien de solide. Principe universellement reconnu parmi les Pères et les maîtres de la vie spirituelle. Mais, par une règle toute contraire et par un autre
1 Joan., XV, 15.
principe tout opposé, de même aussi que les œuvres ordonnées parla foi, mais faites sans l'esprit de la foi, ne sont plus dès lors des œuvres de foi, ni des vertus chrétiennes ; ainsi tout ce que je puis faire de conforme à l'obéissance, mais sans l'esprit d'obéissance et sans la soumission de ma volonté, ne doit point être réputé pour obéissance , et n'est devant Dieu de nulle valeur. C'est la lettre, c'est le corps de l'obéissance ; mais , selon saint Paul, la lettre tue : Littera occidit (1) ; et ce corps n'est qu'un cadavre , si l'âme ne lui donne la vie : Spiritus autem vivificat (2).
Disons autrement, mes chères Sœurs : c'est obéissance ,• si vous le voulez, mais une obéissance d'esclave. Or je vous ai déjà fait entendre, et ce serait bien dégénérer de la dignité de votre état si vous ne le compreniez pas, que l'obéissance religieuse est l'obéissance des enfants. Dans l'une, la volonté n'a point de part; et dès là ce n'est plus une vertu ; mais une servitude, mais un esclavage dont Dieu ne vous peut savoir aucun gré : et dans l'autre , c'est la volonté qui domine , non pas en s'élevant, mais en s'abaissant, mais en s'immolant et se sacrifiant : sacrifice plus agréable à Dieu que tous les sacrifices de l'ancienne loi : car, dans les sacrifices de l'ancienne loi, remarque saint Grégoire , on n'offrait à Dieu qu'une chair étrangère, au lieu que, par le sacrifice de l'obéissance religieuse, c'est ce qu'il y a dans l'homme de plus noble qu'on présente à Dieu, puisque c'est le cœur et la propre volonté : Per victimas aliena caro, per obedientiam voluntas propria mactatur.
Vérités importantes, mes très-chères Sœurs, vérités d'où je tire des conséquences qui demandent toutes vos réflexions, et qui sont autant de maximes fondamentales pour la conduite de votre vie. Les voici réduites en quelques articles plus essentiels. Ecoutez-les : vous n'y trouverez rien d'outré, et qui ne vous paraisse solidement établi.
De là donc, première conséquence , il s'ensuit que je dois trembler', quand un supérieur m'ordonne des choses selon mon inclination et selon mon goût: pourquoi? parce que je dois craindre alors que ma volonté ne soit pas sacrifiée, et que le fruit de mon obéissance ne soit perdu pour moi. Mais, dites-vous, ce qu'on me commande étant selon mon goût et mon inclination , je l'embrasse avec plaisir, je m'y porte avec plus d'ardeur, et j'ai certainement l'obéissance de volonté. Il est vrai ; mais ce
1 2 Cor., III, 6. — 2 Ibid.
73
n'est pas en ce sens que l'obéissance de volonté est une obéissance religieuse et méritoire : c'est dans un sens tout différent, et concevez, s'il vous plaît, ma pensée. Quand on me demande une obéissance de volonté, on me demande une obéissance où ma volonté acquiesce à la volonté de mon supérieur , et non pas à mes propres désirs ; on me demande une obéissance où ma volonté s'affectionne à ce que veut mon supérieur, précisément parce qu'il le veut, et non point parce que je le veux moi-même d'ailleurs, et que le commandement qu'il me fait s'accommode à mon penchant naturel et à mes desseins. Car, si ce penchant naturel, si cette inclination et ce goût étaient le principal motif de mon obéissance, ce ne sérail plus la volonté de mon supérieur ni la volonté de Dieu que je ferais, mais la mienne. Or vous voyez néanmoins combien il est aisé que ce soit ce penchant, que ce soit cette inclination , ce goût qui me détermine et qui m'engage, quand il se trouve en effet dans l'exercice auquel on m'applique, et dans l'observance particulière dont on me charge.
De là , seconde conséquence , il s'ensuit que je dois me réjouir selon Dieu et en Dieu, quand il arrive qu'un supérieur, sans examiner dans les vues qu'il a sur moi, si elles m'agréeront ou si elles ne m'agréeront pas, mais comptant sur mon obéissance et ma docilité , m'emploie à des fonctions qui me mortifient, qui me gênent, et à quoi répugnent tous les sentiments de la nature. La raison en est évidente. : car c'est alors que le sacrifice de ma volonté, si je me soumets intérieurement et de bonne lui, est beaucoup plus certain, beaucoup plus pur, beaucoup plus excellent : plus certain, parce qu'il ne peut être sujet à mille illusions de l'amour de moi-même, puisque je me renonce moi-même ; plus pur, parce qu'il n'y entre rien d'humain, et qu'au contraire tout ce qu'il y a d'humain dans mon cœur y est contredit ; plus excellent, parce qu'il me coûte davantage et que je me fais plus de violence. A chaque pas il faut un nouvel effort, et tout acte, tout effort nouveau ajoute sans cesse un nouveau mérite. Les martyrs n'ont donné leur vie qu'une fois, et la mort dans un moment a l'un leur peine et commencé leur éternelle béatitude : mais dans la conjoncture où je suppose Pâme religieuse et obéissante, son martyre est continuel. On ne vit plus longtemps que pour avoir à se combattre soi-même, et à se vaincre plus longtemps et plus souvent. Que de triomphes, et que de couronnes! Or est-il rien, mes chères Sœurs, que nous devions souhaiter avec plus d'ardeur, que d'avoir ainsi occasion de grossir notre trésor pour l'éternité? De sorte que, dans la comparaison et dans le choix un religieux qui n'aurait égard qu'à ses intérêts personnels, devrait préférer un supérieur qui le contrarie, un supérieur qui l'éprouve et qui l'exerce, un supérieur ferme et sévère, à un autre plus modéré et plus indulgent. Cette morale est bien parfaite, je l'avoue, mais elle est fondée sur les principes de la sagesse de l'Evangile ; et c'est cette sagesse que je dois prêcher à des âmes que leur état appelle à la plus haute perfection.
De là, troisième conséquence, il s'ensuit qu'une des plus grossières erreurs dans les personnes religieuses est de croire qu'elles pratiquent l'obéissance, lorsque, par elles-mêmes ou par d'autres, par des sollicitations et des poursuites ouvertes, ou par des intrigues secrètes et des ressorts cachés, elles travaillent à gagner une supérieure, et qu'après mille mouvements, elles l'amènent enfin à ce qu'elles veulent. Abus, dit saint Bernard : ce n'est pas vous, qui obéissez à cette supérieure, c'est cette supérieure qui vous obéit : comment cela? parce que ce n'est pas vous qui suivez la volonté de cette supérieure, mais cette supérieure qui suit la vôtre. Vous en répondrez l'une et l'autre à Dieu : vous, d'avoir si fortement pressé, et peut-être si adroitement engagé votre supérieure; et elle, de n'avoir pas eu plus de vigilance et plus de fermeté. Mais si je me suis procuré de sa part tel emploi, direz-vous, c'est que je m'y sentais plus de disposition, c'est que j'espérais y mieux réussir ; et en effet, le succès répond assez à mes espérances. Tant de succès qu'il vous plaira : ce n'est point ce que Dieu voulait de vous. Ce succès, dans le fond, lui importe peu et il ne le demande pas absolument ; mais ce qui lui importe, c'est que sa volonté soit faite, et que la vôtre lui soit en tout subordonnée : voilà ce qui l'honore, voilà l'hommage dont il est jaloux ; car voilà en quoi paraît son suprême domaine, et par où vous le devez glorifier comme souverain Maître. Du reste, que vous réussissiez ou que vous ne réussissiez pas, c'est un soin dont il vous décharge en quelque sorte, et qu'il faut abandonner à sa providence. Faites ce qui dépend de votre travail, de votre application, de votre fidélité; cela suffit. Mais ce que j'ai entrepris est une œuvre sainte. Point de sainteté qui ne soit réglée par la volonté de Dieu , et par la volonté de
74
ceux qui nous tiennent la place de Dieu : c'est une œuvre sainte ; mais il y aurait encore pour vous quelque chose de plus saint, et ce serait de renoncer à vos volontés même les plus saintes en apparence, dès qu'il s'agit de la volonté du Seigneur et de celle de vos supérieurs. Qu'y a-t-il de plus saint que le sacrifice? cependant sans l'obéissance, le sacrifice perd aux yeux de Dieu tout son mérite, et devient une abomination. Allez, répondit le Prophète à Saül, en le rejetant, toutes vos victimes sont réprouvées du ciel. Avant que de les offrir, et plutôt que de les offrir, il fallait obéir : Melior est obedientia quam victimœ (1).
Obéissance de volonté, dont nous avons le plus parfait modèle dans la personne de notre adorable Maître. S'il est descendu de sa gloire, et s'il a vécu parmi nous, c'est qu'il l'a voulu : Deus meus, volui (2); mais pourquoi l'a-t-il voulu? parce que son Père le voulait. Car je ne suis pas venu, disait-il, pour faire ma volonté, mais la volonté de mon Père qui m'a envoyé : Descendi de cœlo, non ut faciam voluntatem meam, sed voluntatem ejus qui misit me (3). Toutefois la volonté de cet Homme-Dieu était toute sainte ; mais c'est pour cela même qu'elle ne devait jamais être séparée de la volonté de son Père. Nous l'avons voulu comme lui, mes chères Sœurs ; c'est-à-dire nous avons dit, en entrant dans la religion, ce qu'il dit en entrant dans le monde : Deus meus volui : Ordonnez, mon Dieu, ou immédiatement par vous-même, ou par l'organe de vos ministres et de vos substituts ; je recevrai toujours vos ordres avec soumission, et j'y attacherai mon cœur. Oui, nous l'avons dit ; mais combien de vous l'ont peut-être bientôt oublié ? combien n'y ont plus pensé? combien clans la pratique l'ont rétracté ?
combien se sont accoutumées à faire leur volonté, et à vouloir qu'on fît leur volonté? Au lieu de dire à une supérieure, dans un plein abandonnement d'elles-mêmes : Que voulez-vous que je fasse ? Quid me vis facere (4)? combien l'ont réduite à leur dire, par une condescendance forcée : Puisque rien ne vous contente, expliquez-vous donc, et marquez-moi comment vous prétendez que je me comporte à votre égard? Quid tibi vis faciam (5) ?
Quoi qu'il en soit, mes chères Sœurs, comme il n'est rien de plus héroïque ni de plus grand devant Dieu qu'un entier assujettissement de la volonté, aussi n'est-il rien communément
1 1
Reg., XV, 22. — 2 Psal., XXXIX, 9. — 3 Joan., VI, 38. — 4 Act., IX, 6. — 5 Luc , XVIII, 41.
de plus rare. Car qu'est-ce souvent que notre obéissance ? faisons-en dans le fond de notre âme l'humble confession. Ce que c'est? une obéissance de politique, une obéissance de respect humain, une obéissance de contrainte, une obéissance d'habitude, une obéissance d'artifice, ou d'une espèce de violence. Vous me pardonnerez toutes ces expressions ; et, sans vous scandaliser des termes, vous vous arrêterez aux choses qu'ils expriment, et vous vous appliquerez ou à les corriger, ou à vous en préserver. Obéissance de politique : on veut être en grâce auprès des supérieurs et des supérieures; on veut par là s'établir dans un certain crédit ; on a ses vues pour l'avenir, on a ses intérêts à ménager : et c'est pour cela qu'on se rend si souple, si flexible, et que, passant même les bornes d'une dépendance raisonnable, on va jusqu'à la flatterie et à la servitude. Obéissance de respect humain : on ne veut pas se distinguer des autres, ni faire parler de soi clans une maison ; on est bien aise de s'y conserver la réputation de fille régulière et sage ; et dans cet esprit on garde tous les dehors de l'obéissance, sans en avoir les sentiments. Obéissance de contrainte : on n'aime pas à recevoir des avis, et l'on est sensible aux répréhensions, on les craint, et l'on se captive pour les éviter ; c'est-à-dire, mes chères Sœurs, qu'on se réduit à l'obéissance la plus indigne de vous, et selon le monde, et selon la religion. Selon le monde, (car je puis ici vous rappeler les idées mêmes du monde) : hé quoi ! étiez-vous donc nées pour vous avilir de la sorte, et pour vous abaisser jusqu'au rang des serviteurs que la crainte fait obéir? Selon la religion : malgré les engagements qui vous y attachent, n'est-ce pas un état de liberté, je dis de la sainte liberté de l'Evangile? et si vous êtes liées, n'est-ce pas, comme saint Paul, dans le Seigneur, et par amour pour le Seigneur? Vinctus in Domino (1). Obéissance d'artifice : on a des patrons qu'on interpose, on a des raisons ou des prétextes spécieux dont on s'autorise, on a des manières insinuantes, des déférences et des soumissions étudiées : tout cela, pourquoi? pour obéir, à ce qu'il paraît ; mais réellement et dans la vérité, pour faire tout ce qu'on veut, et ne rien faire de tout ce qu'on ne veut pas et qu'on devrait vouloir. Enfin, obéissance que je traite de violence, et qui l'est en effet : il y a quelquefois de ces esprits hauts et obstinés, sujets aux éclats dans une communauté, et devenus redoutables, si je l'ose dire, aux supérieurs,
1 Ephes., IV, 1.
75
qui, par sagesse, les épargnent et s'accommodent, pour ne les pas choquer, à toutes leurs idées. Ils sont disposés à obéir, ou ils se vantent de l'être ; mais à cette condition, qu'on ne leur imposera point d'autre loi que celle qu'ils auront eux-mêmes dictée.
Concevons mieux, mes chères Sœurs, le devoir de l'obéissance. Le Prophète disait : Si vous Cherchez le Seigneur, cherchez-le véritablement : Si quœritis, quœrite (1) ; et moi je vous dis : Si vous obéissez, obéissez religieusement. Que le Seigneur, qui vous a rassemblées dans sa sainte maison, vous donne à toutes un même esprit pour l'honorer, et pour exécuter ses ordres d'un grand cœur et d'une pleine volonté : Dei nobis cor unum ut colatis eum, et faciatis voluntatem ejus corde magno et animo volenti (2). Ayez la consolation de pouvoir vous rendre le même témoignage que Jésus-Christ se rendait : Je fais toujours ce qui plaît à mon Père et à mon Dieu : Quœ placita sunt ei, facio semper (3) ; il ne tient qu'a vous, et c'est un des plus grands avantages de la profession religieuse. Depuis le matin jusqu'au soir, toutes vos actions sont réglées par l'obéissance ; il n'y en a pas une qui ne soit marquée du sceau de la volonté de Dieu : de sorte que vous n'avez pas un moment dont vous puissiez disposer selon votre volonté propre. Si quelquefois elle se révolte, si elle murmure, répondez-vous à vous-mêmes: N'ai-je fait vœu d'obéir que pour vivre et pour agir en tout à mon gré? Fallait-il un vœu pour cela; et si mon vœu se bornait à cela, en quoi serait-il saint? Que la propre volonté cesse, dit saint Bernard, et qu'on y substitue ta volonté de Dieu, il n'y aura plus d'enfer, parce qu'il n'y aura plus de péché. Cette volonté propre, poursuit le même Père, est un mal bien pernicieux, puisqu'il enlève même à nos bonnes œuvres leur mérite et leur boute : Grande malum propria voluntas, qua fit ni bona tua non sint tibi bona. Au contraire, l'obéissance relève tout, sanctifie tout, perfectionne tout; j'entends une obéissance, non-seulement d'action et de volonté, mais de jugement, ainsi qu'il me reste à vous l'expliquer dans la troisième partie.
TROISIÈME PARTIE.
C'est la dernière ressource de la nature, Quand l'esprit de religion est assez puissant pour nous faire sacrifier notre volonté, de se réserver au moins le pouvoir de raisonner et d juger. La volonté embrasse avec respect
1 Isa., XXI, 12. — 2 2 Mach., 1, 3. — 3 Joan., VIII,
29.
les ordres qui nous sont légitimement et juridiquement intimés : elle les accepte et s'y soumet, et voilà son sacrifice. Mais la nature n'est pas encore, par ce sacrifice, quelque généreux qu'il puisse être, tout à fait détruite ; elle a comme un asile où elle se retranche, et c'est l'entendement. De là, de cette partie supérieure de l'âme, elle prononce ses arrêts et elle donne ses décisions. On examine la conduite des supérieurs ; et, selon les idées particulières qu'on s'en forme, on les approuve ou on les condamne. Si l'on se fait une prudence et un devoir de n'en rien témoigner au dehors, on n'en pense pas moins dans l'intérieur ; et si la langue se tait, l'esprit n'en devient que plus fécond en réflexions dont il aime à s'entretenir. Combien même ne peuvent se réduire à ce silence? on parle, on blâme, on murmure; on y trouve un vain soulagement : et, ce qu'il y a de plus déplorable, on croit souvent y trouver, du moins y chercher, la gloire de Dieu et l'intérêt de la communauté. Or, mes chères Sœurs, l'obéissance a un dernier sacrifice à faire, et c'est d'arrêter tous ces jugements de l'esprit, déteindre toutes ses lumières, et de lui ôter la faculté de voir; de ne lui permettre nul usage de sa raison, que pour se soumettre à la raison du supérieur, estimant que tout ce qu'il ordonne est bien ordonné, et que tout ce qu'il défend est bien défendu. Voilà jusqu'où cette obéissance, tant recommandée dans l'état religieux, doit monter, et sans cela elle ne peut être une obéissance parfaite.
Car, comme je vous l'ai déjà fait remarquer, la perfection de l'obéissance demande que tout l'homme soit soumis à Dieu. Or, ce qu'il y a dans l'homme de plus excellent, c'est la raison, c'est l'esprit. Par conséquent ne pas assujettir l'esprit, c'est ne pas assujettir tout l'homme, mais refuser à Dieu ce qu'il y a de meilleur dans la victime qui lui est offerte. Je conviens que le sacrifice de la volonté est un vrai sacrifice et un grand sacrifice ; mais après tout, si vous n'y ajoutez le sacrifice de l'entendement, qui en est la consommation, votre sacrifice ne peut être cet holocauste que Dieu attend de vous. Dans les sacrifices ordinaires de l'ancienne loi, une portion de l'hostie était consumée , et l'autre réservée aux prêtres ; mais dans l'holocauste, point de partage : tout passait par le feu, et la destruction était entière. Belle image de l'âme parfaitement obéissante ! Victime toute dévouée au Seigneur qui l’a choisie et qu'elle a choisi elle-même, elle
76
ne laisse rien échapper au sacré feu qui la brûle. Sa charité ne se prescrit point de terme ; et tant qu'il lui reste quelque nouvelle offrande à présenter, elle ne peut être contente qu'elle ne l'ait portée à l'autel.
Expliquons-nous, mes chères Sœurs, et parlons plus simplement : je prétends que cette soumission et cette obéissance du jugement est d'une telle nécessité, que sans cela toute autre obéissance, soit celle de l'action, soit celle de la volonté, ne peut se soutenir ; et la preuve en est sensible. Car je vous l'ai dit, l'obéissance de l'action doit être prompte, doit être exacte, doit être universelle. Or le moyen que j'obéisse avec cette promptitude, avec cette exactitude, avec cette plénitude, tandis que mon esprit se soulève contre le commandement qu'on me fait ; tandis que je désapprouve, et conséquemment que je méprise celui qui me le fait ; tandis que je demeure persuadé qu'il se trompe dans ses vues, et que ses mesures ne sont pas justes, que ses intentions ne sont pas droites, qu'il agit, ou par prévention, ou par passion, ou par défaut de connaissance et sans réflexion ? L'obéissance de la volonté doit être une obéissance filiale et affectueuse. Or, comment mon cœur s'affectionnera-t-il à ce qui me paraît mal conçu , mal imaginé, mal disposé ; à ce qui me blesse et qui me choque ; à ce que je traite secrètement d'injustice, de mauvaise foi, de témérité, d'imprudence, de faiblesse ; à ce qui excite ou mes plaintes, ou mes railleries ? Dès là donc que chacun dans une maison se donnera la liberté d'appeler en quelque manière les supérieurs à son tribunal, de leur demander compte de leur conduite, de dire, comme le serpent disait à Eve : Cur prœcepit (1) ? Pourquoi cet ordre? pourquoi cette défense? dès que chacun s'attribuera le droit de censurer tout ce qui ne lui plaira pas, et de s'attacher là-dessus à ses sentiments, il ne peut plus y avoir de véritable obéissance.
Mais quoi ! faut-il que l'obéissance soit aveugle? Appliquez-vous, mes chères Sœurs : je vais vous répondre, et vous développer un des plus beaux mystères de la vie spirituelle et de la sainteté religieuse : le voici. C'est qu'en effet la vraie obéissance est aveugle ; mais d'ailleurs qu'elle est dans son aveuglement plus éclairée, plus droite, plus sûre que toute la sagesse de l'esprit humain , quelque clairvoyant qu'il puisse être ou qu'il se flatte d'être. Je reprends, et je le répète : oui, elle est