Œuvres complètes (page 66)
1 Matth., XIII, 28.
paroles par les œuvres : A fructibus eorum cognoscetis eos (1), que trouve-t-on ? des gens sévères, ou réputés tels, mais en même temps bien pourvus de toutes choses , et ayant grand soin de l'être; des gens sévères, mais en même temps répandus dans le monde, et dans le plus beau monde, pour en goûter tous les agréments ; des gens sévères, mais n'étant toutefois ennemis ni des divertissements profanes, ni des conversations plaisantes et enjouées, ni des bons repas ; disons en deux mots, des gens de la dernière sévérité dans leurs leçons, mais de la dernière indulgence dans leurs exemples ; anges dans leurs maximes , mais hommes, et très-hommes , dans leur conduite. Ce n'est pas qu'ils ne veuillent que cette sévérité, qu'ils prêchent avec tant d'emphase, soit mise en pratique, mais par d'autres, et non par eux : comme maîtres et comme docteurs, ils s'en tiennent à l'instruction, et se déchargent sur leurs disciples de l'exécution.
Ah ! mes chers auditeurs, ne nous trompons point, et mettons-nous bien en garde contre les artifices et les prestiges de notre chair; tout animale et toute matérielle qu'elle est, il n'est rien de plus subtil et de plus adroit à défendre ses intérêts : ne perdons jamais de vue le grand modèle que nous propose notre mystère, et faisons à notre égard ce que fit Pilate à l'égard des Juifs, lorsqu'après la flagellation de Jésus-Christ, il le leur présenta dans l'état le plus pitoyable, et qu'il leur dit : Voilà l'homme : Ecce homo (2) ; disons-le nous à nous-mêmes en le contemplant : Voilà l'homme, et voilà le Dieu de mon salut; voilà par où il m'a sauvé, et par où je me sauverai. Les Juifs, en le voyant, n'en devinrent que plus endurcis ; mais je puis me promettre que nous en serons touchés, que nous nous sentirons animés d'une ardeur et d'une résolution toute nouvelle, pour ruiner en nous l'empire de la chair, afin de ne plus vivre désormais que de cet esprit de grâce qui nous élèvera à Dieu, et qui, par les saintes rigueurs de la mortification évangélique, nous conduira à la béatitude éternelle , que je vous souhaite, etc.
1 Matth., VII, 16. — 2 Joan., XIX, 5.
EXHORTATIONS CAREME VIII
EXHORTATIONS CAREME VIII
EXHORTATION SUR LE COURONNEMENT DE JÉSUS-CHRIST.
ANALYSE.
Sujet. Alors les soldats du gouverneur ayant emmené Jésus dans le prétoire, rassemblèrent autour de lui toute la cohorte; et après l’avoir dépouillé, ils le couvrirent d'un manteau de pourpre : puis faisant une couronne d'épines, ils la lui mirent sur la tête. Ils lui mirent aussi un roseau à la main droite.
Voilà proprement le mystère de la royauté de Jésus-Christ.
Division. Royauté de Jésus-Christ méprisée et profanée par les indignités qu'exercèrent contre lui les soldats : première partie; mais en même temps royauté reconnue et solidement vérifiée par une secrète disposition de la Providence, qui se sert pour cela de l'insolence même des soldats et de leur impiété : deuxième partie.
Première partie. Royauté de Jésus-Christ méprisée et profanée par les indignités qu'exercèrent contre lui les soldats. Parla plus sanglante dérision, ils le revêtent d'une robe de pourpre, ils lui donnent pour sceptre un roseau, ils lui mettent sur la tête une couronne d'épines; et en le saluant comme roi des Juifs, ils lui crachent au visage et le meurtrissent de soufflets.
Or, n'est-ce pas ainsi que nous le traitons nous-mêmes ? Nous le couronnons en le reconnaissant pour notre roi; mais nous le couronnons d'épines. Ces épines, ce sont tant de désordres où nous nous abandonnons.
De plus, nous ne lui faisons porter pour sceptre, qu'un roseau : comment cela? par nos inconstances et nos légèretés perpétuelles dans son service.
Enfin, nous le couvrons d'une misérable robe de pourpre, c'est-à-dire de nos péchés, plus rouges que l'écarlate, selon la figure du Prophète, et qui le font rougir lui-même. Mais il aura son temps pour venger sa royauté flétrie et profanée. De quelle frayeur serons-nous saisis, quand, à son jugement universel, nous le verrons couronné de gloire?
Deuxième partie. Royauté de Jésus-Christ reconnue et solidement vérifiée, par une secrète disposition de la Providence, qui se sert pour cela de l'insolence même et de l'impiété des soldats. Les choses mêmes par où ils croyaient le déshonorer, ont été les marques les plus naturelles de sa souveraineté, et ont servi à nous en donner l'idée la plus juste. Ils l'ont couronné d'épines; or, à qui cette couronne pouvait-elle mieux convenir, qu'à celui qui devait être le roi surtout des âmes souffrantes?
Ils lui ont donné pour sceptre un roseau. Rien ne pouvait mieux représenter la nature de son pouvoir, qui n'a point éclaté par la force ni par la violence, mais par la faiblesse même et par l'infirmité. Avec ce roseau, il a soumis toutes les puissances du monde.
Ils l'ont couvert d'une robe de pourpre. Etait-il une couleur plus convenable à un roi qui devait former son royaume sur la terre et l'amplifier par l'effusion de son sang?
De là concluons ce que nous sommes, à qui nous sommes, pourquoi nous y sommes, et ce que nous devons enfin devenir, selon le caractère que nous portons et les sacrés rapports que nous avons, en qualité de chrétiens, avec Jésus-Christ.
Tunc milites prœsidis suscipientes Jesum in prœtorium, congregaverunt ad cum universam cohortem ; et exuentes eum, chlamydem coccineam circumdederunt ei ; et plectentes coronam de spinis, posuerunt super caput ejus, et arundinem in dextera ejus.
Alors les soldats du gouverneur ayant emmené Jésus dans le prétoire, rassemblèrent autour de lui toute la cohorte ; et après l'avoir dépouillé, ils le couvrirent d'un manteau de pourpre : puis faisant une couronne d'épines, ils la lui mirent sur la tête. Ils lui mirent aussi un roseau à la main droite. (Saint Matthieu, chap. XXVII, 28.)
N'était-ce donc pas assez de tant d'outrages déjà faits au Fils de Dieu ? et puisqu'il était enfin condamné à mourir, fallait-il ajouter, à l'injustice et à la rigueur de cet arrêt, de si amères insultes et de si barbares cruautés ? 11 semble, dit saint Chrysostome, que tout l'enfer en cette triste journée fût déchaîné , et eût donné le signal pour soulever tout le monde contre Jésus-Christ. Car ce ne sont plus même les Juifs, ce ne sont plus les princes des prêtres, ce ne sont plus les scribes et les pharisiens, qui pouvaient avoir des raisons cachées et des sujets particuliers de haine contre ce divin Sauveur ; ce ne sont plus là, dis-je, ceux qui le persécutent ; mais ce sont les soldats de Pilate, ce sont des Gentils et des étrangers, qui en font leur jouet, et qui le préparent au supplice et à l'ignominie de la croix par les plus sensibles dérisions, et par toutes les inhumanités que leur inspire une brutale férocité. Les paroles de mon texte nous les marquent en détail ; et voilà le mystère que nous méditerons, s'il vous plaît, aujourd'hui, et que je puis appeler le mystère de la royauté du Fils de Dieu. Car, à bien considérer toutes les circonstances qui s'y rencontrent, j'y trouve tout à la fois la royauté de ce Dieu-Homme méprisée et reconnue, avilie et déclarée, profanée et néanmoins établie et solidement vérifiée. Je dis méprisée, avilie, profanée, par les indignités qu'exercent contre lui les soldats ; mais je dis en même temps reconnue, établie, et solidement vérifiée, par une conduite supérieure et une secrète disposition de la Providence qui se sert pour cela de l'insolence même des soldats et de leur impiété. L'un et l'autre ne sera pas pour nous sans instruction. En voyant !
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la royauté de Jésus-Christ si outrageusement méprisée, nous nous confondrons de l'avoir tant de fois méprisé nous-mêmes, ce roi du ciel et de la terre ; et en la voyant si justement reconnue et si solidement vérifiée, nous apprendrons à quoi nous la devons nous-mêmes reconnaître, et en quoi nous la devons honorer. La suite vous développera ces deux pensées, qui comprennent tout le sujet et tout le partage de cette exhortation.
PREMIÈRE PARTIE.
Jamais la barbarie fut-elle plus ingénieuse que dans la passion de Jésus-Christ à satisfaire son aveugle fureur? et quelles lois si sévères ont jamais produit aucun exemple d'un supplice pareil à celui que vient d'imaginer une cohorte entière de soldats, et qu'ils mettent en œuvre contre cet adorable Maître? Ils avaient entendu dire qu'il prenait la qualité de roi; et pour se jouer de cette royauté prétendue, selon leur sens, le dessein qu'ils forment est de lui en déférer, avec une espèce de cérémonie et d'appareil, tous les honneurs, et d'observer à son égard tout ce que l’on a coutume de pratiquer envers les rois. On le conduit encore dans le prétoire de Pilate, on lui présente un liège qui lui doit servir de trône , on lui commande de s'asseoir, tous se rangent autour de lui : Congregaverunt ad eum universam cohortem (1) ; et chacun témoigne son empressement pour être admis au nombre de ses sujets.
Ce n'est pas assez : afin de le revêtir des marques de sa dignité, on le dépouille de ses habits collés sur son corps déchiré et tout ensanglanté par la cruelle flagellation qu'il a endurée. On lui jolie sur les épaules un manteau de pourpre, comme son manteau royal; on lui met un roseau à la main, qui lui tient lieu de sceptre, et qui représente son autorité et son pouvoir. On fait plus encore, et pour diadème on prend une couronne d'épines qu'on lui enfonce dans la tète. De -toutes les parties de ce corps sacré, il n'y avait que la tête qui fût restée saine, et qu'on n'eût point attaquée. Aussi dans les supplices des plus grands criminels, épargnait-on toujours la tète, parce que c'est, le chef où domine la raison, et où résident les plus nobles puissances de l'âme. Mais par rapport a Jésus-Christ, il n'y a plus de règles. Il faut qu'il soit couronné; mais que son couronnement lui coûte cher. Il faut que ce soit un couronnement de souffrances et un
1 matth., XXVIII, 27.
martyre. Les épines, appliquées avec force, le percent de toutes parts; autant de pointes, autant de plaies; le sang coule tout de nouveau, et, selon la parole du Prophète qui s'accomplit à la lettre, depuis la plante des pieds jusqu'au sommet de la tête, il n'y a plus rien en cet homme de douleurs qui n'ait eu sa peine et son tourment : A planta pedis usque ad verticem non est in eo sanitas (1).
Du moins si l'on en demeurait là ! mais tout cela ne peut suffire à des cœurs si durs et si impitoyables. Il faut qu'on lui rende dans cet état les hommages qui lui sont dus, c'est-à-dire des hommages proportionnés à la pourpre, au sceptre et à la couronne qu'il porte. Comment donc l'adorent-ils? En s'humiliant par raillerie devant lui, en lui disant, un genou en terre et d'un ton moqueur : Nous vous saluons, roi des Juifs : Ave, rex Judœorum (2). Quels tributs lui paient-ils? Ils lui crachent au visage, ils le meurtrissent de soufflets, ils lui ôtent la canne qu'il tient dans la main , et lui en déchargent mille coups sur la tète. Tout ce que je dis, c'est ce que les évangélistes nous ont rapporté, et je n'ajoute rien au témoignage qu'ils en ont rendu : Et expuentes in eum, acceperunt arundinem, et percutiebant caput ejus (3).
Voilà, Chrétiens, à quoi fut exposé le Roi des rois ; voilà, j'ose l'espérer de votre piété, voilà ce qui vous touche, ce qui vous pénètre , peut-être ce qui vous attendrit jusqu'aux larmes, ou ce qui vous anime au moins de la plus juste indignation. Mais du reste, n'allumons point inutilement notre zèle contre Tes ennemis de Jésus-Christ : réservons-le pour nous-mêmes, et tournons-le contre nous-mêmes. Car n'est-ce pas ainsi que nous avons cent fois traité ce roi de l'univers, et que nous le traitons tous les jours? Nous le couronnons, mais nous le couronnons d'épines, et d'épines mille fois plus piquantes que toutes celles dont il fut couronné par ses bourreaux. Je m'explique, et concevez ceci, je vous prie.
Nous sommes chrétiens, et en qualité de chrétiens, nous faisons profession d'appartenir à ce Dieu Sauveur, comme à notre roi. Nous savons, et la foi nous l'enseigne, que toute puissance lui a été donnée au-dessus de toutes les nations du monde, et même au-dessus de toute la cour céleste : Data est mihi omnis potestas in cœlo et in terra (4). Nous savons qu'il a été établi de son Père pour régner non-seulement
6. — 2 Matth., XXVII, 29.— 3 Ibid.,30.— 4 Ibid., XXVIII, 8.
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en Sion : Ego autem constitutus sum rex ab eo super Sion (1); mais pour étendre son empire jusqu'aux extrémités de la terre : Postula a me, et dabo tibi gentes hœreditatem tuam, et possessionem tuam terminos terrœ (2). Il est vrai qu'il dit à Pilate que son royaume n'était pas de ce monde; mais il ne prétendait point en cela lui faire entendre que ce monde ne fût pas soumis à sa domination. Il ne voulait lui dire autre chose, sinon qu'il n'était venu dans le monde que pour y exercer une domination spirituelle, et non point une domination temporelle : car voilà le sens de ces paroles : Regnum meum non est de hoc mundo (3). Domination qu'il n'a fait consister que dans l'Evangile qu'il nous a annoncé, que dans la loi qu'il nous a prêchée, que dans les préceptes, dans les conseils, dans les exemples et les règles de conduite qu'ils nous a donnés : Ego autem constitutus sum rex ab eo, prœdicans prœceptum ejus (4). Nous savons, dis-je, tout cela, mes Frères; et, prévenus de ces connaissances et de ces principes de religion, nous embrassons l'Evangile de cet envoyé de Dieu, nous acceptons la loi de ce souverain législateur, nous recevons sa morale, et nous révérons, ce semble, ses préceptes et ses maximes ; nous allons à ses autels lui offrir notre culte, et nous nous prosternons en sa présence pour l'adorer. Ainsi, pour m'exprimer de la sorte, le voilà proclamé roi par notre bouche, et couronné de nos propres mains : Et cœperunt salutare eum : Ave, rex (5).
Mais cette couronne que nous lui présentons, de quelles épines n'est-elle pas mêlée ; ou plutôt, de quelles épines n'est-elle pas toute composée? Carne nous trompons point, mes chers auditeurs, et ne nous arrêtons point à de spécieuses démonstrations. Quand, en même temps que nous couronnons Jésus-Christ, nous le renonçons du reste dans toute la conduite de notre vie; quand, après lui avoir rendu devant un autel ou au pied d'un oratoire, je ne sais quel culte d'un moment et de pure cérémonie, nous agissons ensuite d'une manière toute contraire à l'Evangile qu'il nous a prêché ; que nous violons impunément et habituellement la loi qu'il nous a annoncée; que nous suivons dans la pratique une tout autre morale que celle qu'il nous a enseignée; que nous abandonnons les règles, les maximes, les principes qu'il nous a tracés ; que nous traitons même de faiblesse , et que nous tournons en raillerie la fidélité
1 Psal., II,
6. — 2 Ibid., 8. — 3 Joan., XVIII, 36. — 4 Psal., II, 6. — 5 Marc, XV, 18.
de quelques âmes chrétiennes qui refusent de s'en départir, et font une profession ouverte de s'y conformer; quand nous ne prenons pour guides dans toutes nos démarches que le monde, que notre ambition, que notre plaisir, que notre intérêt, que nos ressentiments, que nos passions et tous nos désirs déréglés ; encore une fois, quand nous nous déclarons ses sujets, et que néanmoins nous en usons de la sorte et nous nous comportons en mondains et en païens, n'est-ce pas le couronner d'épines? et ne peut-on pas alors dire de nous ce que le texte sacré nous rapporte des soldats? Et plectentes coronam de spinis, posuerunt super caput ejus (1).
Car jamais les épines qui lui percèrent la tête lui furent-elles plus douloureuses et plus sensibles que tant de désordres, que tant d'injustices, que tant de vengeances , que tant de médisances, que tant d'impiétés, que tant d'excès et de débauches, où tous les jours l'on se porte jusque dans le christianisme, qui est proprement son royaume? Est-ce donc là le tribu que nous lui payons ? Les rois, dit saint Bernard, se font des couronnes de ce qui leur est offert par les peuples qui leur sont soumis; et comme l'or est le tribut qu'ils exigent de leurs sujets, de là vient aussi qu'ils ont des couronnes d'or : mais que reçoit de nous notre Dieu et que lui produisons-nous autre chose que des épines, c'est-à-dire que des négligences et des lâchetés, que des imperfections et des infidélités, que des habitudes vicieuses, que des attaches criminelles? tellement que notre âme est comme ce champ ou comme cette vigne dont a parlé le Sage, lorsqu'il disait : J'ai passé par le champ du paresseux, et j'ai considéré la vigne de l'insensé : Per agrum hominis pigri transivi, et per vineam viri stulti (2); mais qu'y ai-je aperçu ? tout était plein d'orties, et toute la surface était couverte d'épines : Et ecce totum repleverant urticœ, et operuerant superficiem ejus spinœ (3).
Il ne peut s'en taire, ce Roi digne de toutes nos adorations et de tout notre amour, mais dont nous profanons si indignement la souveraine majesté, et à qui nous causons tous les jours de si vives douleurs. Il nous adresse sur cela ses plaintes, et sa grâce nous les fait entendre au fond du cœur : mais où tombe sa parole? comme ce bon grain de l'Evangile, elle tombe au milieu des épines : Et aliud cecidit inter spinas (4); c'est-à-dire, qu'elle tombe dans
1 Matth., XXVII, 29. — 2 Prov., XXIV, 30. — 3 Ibid., 31. — 4Luc, VIII, 7.
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des cœurs sensuels et tout charnels, dans des cœurs vains et enflés d'orgueil, dans des cœurs possédés du monde et de ses biens périssables, dans des cœurs corrompus. Ces épines croissent toujours, elles s'étendent, elles se multiplient, jusqu'à ce qu'elles viennent à étouffer tous les sentiments de la grâce du Seigneur, et qu'elles arrêtent toute la vertu de sa divine parole : Et simul exortœ spinœ suffocaverunt illud (1).
Ce n'est pas tout, reprend saint Bernard, et nous déshonorons encore autrement la royauté du Fils de Dieu. Outre les épines dont nous le couronnons, nous ne lui faisons porter pour sceptre qu'un roseau : comment cela? Par nos inconstances et nos légèretés perpétuelles m tout ce qui concerne son service. Aujourd'hui nous sommes à lui, et demain nous n'y sommes plus. Aujourd'hui nous nous rangeons sous son obéissance pour exécuter fidèlement ses ordres, et demain nous les transgressons. Aujourd'hui nous lui jurons un attachement inviolable, et demain nous secouons le joug, et nous nous révoltons : tantôt pour. Dieu et tantôt pour le monde ; tantôt dans l'ardeur d'une dévotion tendre et affectueuse, et tantôt dans le relâchement d'une vie tiède et inutile. Or tout cela, qu'est-ce autre chose que lui mettre un roseau dans la main pour nous gouverner? Je veux dire que c'est ne lui donner sur nous qu'un empire passager, sans solidité et sans consistance.
Car son empire est dans nous-mêmes et au milieu de nous-mêmes : Regnum Dei intra vos est (2) ; et quelque absolu qu'il soit, il ne subsiste (ne vous offensez pas de cette proposition, je l'expliquerai), il ne subsiste qu'autant que nous le voulons et que nous nous y soumettons. Si nous le voulons toujours et si nous nous y soumettons toujours, il durera toujours : mais si nous ne le voulons et si nous ne nous y soumettons que par intervalles, ce ne sera plus un empire stable et permanent. Ce n'est pas que Jésus - Christ, vrai Dieu comme il est vrai homme, n'ait sur nous un empire indépendant de nous, un empire inaliénable, immuable, éternel, un empire que nous ne pouvons troubler, parce qu'il est au-dessus de tous nos caprices et de tous nos changements : mais outre ce premier empire, cet empire essentiel et nécessaire, il y en a un que nous pouvons lui donner ou lui refuser, parce qu'il l'a fait dépendre de nous-mêmes et de notre volonté. Ainsi, que nous lui soyons
1 Luc, VIII, 7. — 2 Luc, XVII, 21.
volontairement et librement soumis comme à notre roi ; que volontairement et de gré nous nous attachions à lui, nous observions ses commandements, nous lui rendions tous les devoirs que nous prescrit la religion, voilà l'empire que nous pouvons lui ôter. Je ne dis pas que nous pouvons lui en ôter le droit, mais l'effet, puisqu'il nous a laissé notre libre arbitre pour demeurer dans la sujétion qui lui est due, et pour satisfaire à tout ce qu'elle nous impose, ou pour nous en retirer malgré toutes nos obligations, et pour vivre selon nos appétits et nos aveugles convoitises.
Or c'est de cet empire, dont il est néanmoins si jaloux, que nous faisons comme un roseau qui plie au moindre souffle, et qui tourne de tous les côtés. Que ne lui disons-nous point à certains jours et à certaines heures, où l'esprit divin se communique plus abondamment à nous, et nous touche intérieurement? De quels regrets sommes-nous pénétrés à la vue de nos égarements, et que ne nous proposons-nous point pour l'avenir? Quelles résolutions, quels serments de ne nous détacher jamais de ses intérêts, et de garder de point en point toute sa loi? Rien donc, à ce qu'il semble, rien alors de mieux établi que son empire. Mais le voici bientôt détruit : il ne faut pour cela qu'une occasion qui se présente, qu'un exemple qui attire, qu'une difficulté qui naît, qu'un respect humain qui arrête, qu'un dégoût naturel qui survient, qu'une passion qui se réveille. On reprend ses premières voies, on se rengage dans ses mêmes habitudes, on oublie toutes ses promesses, on quitte toutes ses bonnes pratiques, on change de maître; et de l'empire de Jésus-Christ, on retourne sous la domination et la tyrannie de ses inclinations vicieuses. Peut-être en revient-on encore; mais pour y rentrer tout de nouveau. Ce ne sont que vicissitudes, que variations; et le plus fragile roseau n'est pas sujet à plus de mouvements opposés, ni à plus de dispositions toutes différentes.
Cependant, mes frères, l'iniquité se soutient jusqu'au bout ; et si les soldats couvrent enfin par dérision le Sauveur du monde d'une robe de pourpre, cela même, par rapport à nous, renferme un mystère bien étrange; je dis un mystère véritable, et que le Saint-Esprit, selon la remarque des Pères, a eu expressément intention de nous déclarer; car ce n'est pas sans raison, dit saint Augustin, que le prophète Isaïe, s'adressant à la personne du Sauveur, lui demande l'intelligence de ce mystère, et qu'il
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veut apprendre de lui ce que signifie cette pourpre : Quare ergo rubrum est indumentum tuum, et vestimenta tua sicut calcantium in torculari (1) ? Hé ! Seigneur, pourquoi votre robe est-elle toute rouge? et pourquoi vos vêtements sont-ils comme les habits de ceux qui foulent le vin dans le pressoir? Le voulez-vous savoir, chrétiens, la chose vous touche aussi bien que moi. Ecoutez ce que ce Sauveur lui-même répond à son prophète : Aspersus est sanguis eorum super vestimenta mea (2) : Leur sang a rejailli sur moi, et toute ma robe en a été tachée. Comme s'il disait : Ce sont les dérèglements de mon peuple qui m'ont fait rougir, et c'est de quoi je rougis encore tous les jours. La honte en est retombée sur moi; et ne pouvant faire nulle impression sur ma divinité, elle s'est attachée à l'humanité dont je me suis revêtu. Dans la splendeur de ma gloire, mes habits étaient aussi blancs que la neige; mais depuis que je me suis réduit sous une forme humaine, ils sont devenus rouges comme l'écarlate, parce que je me suis vu chargé de toutes les abominations du monde.
Quel reproche, mes frères, et quel sujet de confusion pour nous-mêmes! Car la confusion de notre roi doit retomber sur nous-mêmes, et doit encore de plus servir un jour à notre jugement et à notre condamnation. Il aura son temps pour venger l'honneur de sa royauté flétrie et profanée. Tout l'univers alors s'humiliera devant lui, tous les rois de la terre déposeront à ses pieds leurs couronnes; il n'y aura plus là d'autre roi que ce Roi de gloire ; et de quelle frayeur serons-nous saisis, quand nous le verrons assis sur son trône, armé du glaive de sa justice, et couronné de tout l'éclat de sa divine et suprême grandeur ! C'est à ce dernier jour qu'il fera le terrible discernement de ceux qui l'auront honoré, et de ceux qui l'auront méprisé ; qu'il mettra les uns à sa droite comme ses prédestinés et ses élus, et les autres à sa gauche comme des rebelles, des réprouvés ; qu'il dira aux uns, en les appelant à lui : Venez, possédez mon royaume, vous qui m'avez servi comme votre maître, et qui m'avez obéi comme à votre roi : Tunc dicet rex his, qui a dextris erunt : Venite, possidete paratum vobis regnum (3) ; et qu'il dira aux autres, en les rejetant : Allez, et retirez-vous de moi ; vous n'avez point été mon peuple, et vous n'avez point voulu vivre dans ma dépendance; je ne sais qui vous êtes, et je vous livre à ces puissances de ténèbres qui vous ont si longtemps
1 Isa., LXIII, 2. — 2 Ibid., 3. — 5 Matth., XXV, 34.
temps dominés, et qui vous attendent pour vous faire part de leur sort et de leur malheur éternel : Tunc dicet et his qui a sinistris erunt : Discedite a me in ignem œternum, qui paratus est diabolo et angelis ejus (1).
Ah ! chrétiens, que ferons-nous lorsqu'il nous frappera de ce redoutable anathème? En vain nous commencerons à craindre et à révérer son souverain pouvoir ; en vain nous lui crierons mille fois : Seigneur, Seigneur : Tunc respondebunt ei, Domine (2) ; en vain, prosternés devant son tribunal, nous lui dirons : Roi immortel, roi de tous les siècles, que toute louange, que toute gloire vous soit rendue : Regi sœculorum immortali honor et gloria (3) ; ce ne sera plus qu'un culte forcé et contraint, et il demandait un culte de piété et d'amour ; ce ne seront plus que des soumissions d'esclaves, et il voulait une obéissance d'enfants. Or, il n'y a que les enfants qui trouveront place dans son royaume, et les esclaves en seront éternellement bannis. Ce n'est pas qu'il ne retienne toujours sur ces malheureux son empire naturel, car c'est à lui que son Père a dit : Régnez au milieu même de vos ennemis : Dominare in medio inimicorum tuorum (4) ; mais comment? pour les gouverner avec un sceptre de fer, et pour leur faire sentir tout le poids de vos justes vengeances : Reges eos in virga ferrea (5). Je vais trop loin, mes chers auditeurs, et revenons. Comme il n'y a point de mystère où la royauté de Jésus-Christ ait été plus avilie et plus outragée que dans son couronnement, je prétends d'ailleurs qu'il n'y en a point où elle ait été plus solidement établie et plus justement vérifiée : c'est le sujet de la seconde partie.
DEUXIÈME PARTIE.
C'est le caractère particulier de la royauté de Jésus-Christ, d'avoir été reconnue au milieu même des opprobres et jusque dans le comble de l'humiliation. Au Calvaire et sur la croix, entre deux voleurs condamnés au même supplice que lui et mourant avec lui, il fut déclaré roi ; et malgré toutes les oppositions de la Synagogue, l'écriteau qu'on mit au-dessus de sa tête en le crucifiant portait ces mots : Jésus de Nazareth, roi des Juifs (6). Il est étonnant, chrétiens, que Pilate, après avoir accordé si lâchement aux Juifs tout ce qu'ils lui avaient demandé touchant la personne du Sauveur, jusqu'à la sacrifier à leur haine, ne voulût
1 Matth., XXV, 41. — 2 Ibid., 44. — 3 1 Tim., I, 17. — 4 Psal., CIX, 2. — 5 Ibid., II,9. — 6 Joan., XIX, 9.
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néanmoins jamais les entendre, ni rien relâcher, quand ils lui proposèrent d'effacer ces quatre paroles, ou d'y faire au moins quelque changement. Quelque mécontentement qu'ils pussent lui en témoigner, quelques instances qu'ils lui fissent, tous leurs efforts et toutes leurs remontrances furent inutiles. Non, leur répondit-il avec une fermeté inébranlable, il in a rien là à réformer : ce que j'ai écrit, est écrit : Quod scripsi, scripsi (1). Pourquoi cela, et d'où lui venait sur ce point une telle résolution? N'en soyons point surpris, dit saint Chrysostome : c'est qu'il agissait alors par le mouvement de l'esprit de Dieu qui le conduisait : et comme Caïphe, tout méchant et tout injuste qu'il était, avait prophétisé, par l'inspiration divine, sur la mort de Jésus-Christ, aussi Pilate, quoique païen, fut l'organe dont Dieu se servit pour relever solennellement et authentiquement la royauté de ce Messie. Jésus-Christ, parlant de lui-même, avait dit hautement : Je suis roi; et les Juifs soutenaient opiniâtrement qu'il ne l'était pas. Il fallait un juge qui terminât ce différend et un juge désintéressé. Pilate prononce; et après avoir ouï les parties, et mûrement examiné le fait, lui qui était étranger et Romain, il décide à l'avantage du Fils de Dieu, et le reconnaît roi : Jesus Nazarenus rex (2).
Mais que fais-je, Chrétiens? n'allons pas si loin : les soldats, en le couronnant, ne commencent-ils pas dès lors à le reconnaître pour ce qu'il est ; et tout ignominieux que paraît ce ronronnement, n'était-ce pas, selon les vues du ciel, une disposition secrète au jugement que devait rendre Pilate? ce n'était pas là l'intention de cette brutale et insolente milice; mais, remarque saint Ambroise, contre leur intention, ils contribuaient, sans le vouloir et sans le savoir, à l'accomplissement des desseins de Dieu. Dieu voulait que son Fils fût salué comme roi, fût couronné comme vainqueur, lut adoré comme Seigneur et comme Dieu. Or, voila justement ce qui s'exécute; et quoique ce ne lût pour ces soldats qu'un divertissement et qu'un jeu, c'était, pour la Providence et la Sagesse éternelle qui l'avait réglé de la sorte, un effet réel et une vérité : Et si corde non credunt, Christo tamen suus non defuit honor, qui salutatur ut rex, coronatur ut victor, Deus et Dommus adoratur; mystère profond et admirable, mes chers auditeurs ; mystère digne de toutes nos réflexions. Mettons-le dans un
1 Juan., XIX,22. — 2 Ibid., 19.
nouveau jour, et tâchons à en découvrir toutes les merveilles.
Car ce qu'il y a, ce me semble, de plus singulier, c'est que les mêmes choses par où les persécuteurs de notre divin Maître croyaient le déshonorer, ont été les marques les plus naturelles de sa souveraineté, et ont servi à nous en donner l'idée la plus convenable. Prenez garde, ils l'ont couronné d'épines ; à qui cette couronne pouvait-elle mieux convenir qu'à celui qui devait surtout être le roi des âmes souffrantes, et qui ne voulait à sa suite que des sujets préparés à la douleur, aux persécutions, au martyre? une couronne de fleurs lui eût-elle été propre, et ces épines n'exprimaient-elles pas le vrai caractère de sa dignité royale ? En effet, Chrétiens, c'est cette couronne d'épines que toute la terre a révérée ; c'est pour cette couronne d'épines que les princes et les plus grands monarques ont témoigné tant de zèle et tant de piété, armant des flottes entières, passant les mers, s'exposant à mille périls, et regardant comme une précieuse conquête de l'enlever à des peuples infidèles ; c'est cette couronne d'épines qu'ils ont rapportée dans leurs Etats, et qu'ils y ont conservée comme le plus riche trésor ; c'est cette couronne d'épines qui a fait les délices des saints, et toute leur gloire.
Quand le Sauveur des hommes se présenta à la bienheureuse Catherine de Sienne avec deux couronnes à la main, l'une d'épines et l'autre de roses, et qu'il lui en laissa le choix, délibéra-t-elle un moment ? Avec quelle ardeur et quelle tendresse, avec quels transports de joie prit-elle les épines et rejeta-t-elle les roses ! pourquoi? parce qu'elle savait à quel roi elle s'était dévouée ; que ce n'était point un roi de plaisir, mais un roi de souffrance ; que dans sa cour il ne permettait ni délicatesses, ni douceurs humaines, ni commodités de la vie. D'où elle concluait que, s'étant toute consacrée à son service, elle ne devait point souhaiter d'autre partage que les afflictions et les épines les plus aiguës. Nous n'en demanderons point d'autre nous-mêmes, dès que nous serons remplis du même esprit que cette fidèle épouse de Jésus-Christ, ou, pour mieux dire, dès que nous serons remplis comme elle du véritable esprit de la religion que nous professons.
Cependant, mes Frères, à ce roi couronné d'épines il fallait un sceptre, et les soldats y pourvoient. Le sceptre répond parfaitement à la couronne : car c'est un roseau qu'ils lui mettent dans la main. Or, selon la belle observation
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de saint Augustin, pouvaient-ils mieux représenter la nature de son pouvoir, qui n'a point éclaté par la force ni par la violence, mais par la faiblesse même et par l'infirmité? Les rois de la terre ont besoin de troupes, de légions, de corps d'armées, pour dompter leurs ennemis, et pour maintenir leurs sujets dans le devoir et l'obéissance. Ils portent le sceptre ; et ce sceptre, disait un ancien, est comme une main empruntée (1) ; pour signifier que si d'eux-mêmes ils n'ont pas le bras assez fort, ils ont de quoi l'affermir et le raidir, quand ils voudront l'étendre sur la tête des rebelles. Mais au roi que nous adorons, il ne faut, de la part des hommes, ni appui, ni secours. A le considérer selon le monde, on dirait qu'il n'est rien de plus faible, et qu'il n'a ni puissance, ni vertu ; c'est un roi pauvre, un roi humble et petit, un roi sans éclat, sans pompe, sans munitions, sans armes; mais comme il est le bras de Dieu, rien de tout cela ne lui est nécessaire ; et sans emprunter sa force d'ailleurs, il la trouve dans lui-même : de sorte qu'avec les moyens les plus impuissants, il peut tout et il vient à bout de tout. Pour opérer les plus grands miracles, un roseau lui a suffi : avec ce roseau qui fut, selon la remarque de saint Athanase, le symbole de la croix, il a subjugué plus de nations que les plus fameux conquérants ; avec ce roseau, il a confondu les démons et mis toutes les puissances infernales en déroute ; avec ce roseau, il a établi son royaume, qui est son Eglise ; il l'a élevée sur les ruines de l'infidélité, et répandue jusqu'aux extrémités du monde; avec ce roseau, il a brisé l'orgueil des potentats qui s'opposaient à sa sainte loi ; il a dissipé tous leurs projets, renversé toutes leurs entreprises, et les a réduits eux-mêmes sous son empire. 0 prodige le plus merveilleux ! ô faiblesse toute-puissante !
Sur quoi saint Bernard entrait dans un sentiment bien affectueux et bien touchant : Ah ! Seigneur, s'écriait-il en s'adressant à Jésus-Christ même, puisque les choses les plus faibles acquièrent dans votre main tant de pouvoir et tant de force, et qu'un roseau y a été comme un sceptre et une verge de fer pour régir les peuples, prenez mon cœur; ce n'est qu'un roseau fragile, qu'un roseau creux et vide de tout bien, vide de charité, vide de dévotion et de piété, vide de bonnes œuvres et de mérites ; qu'un roseau flexible et mobile, que son extrême légèreté fait tourner à tout vent, et que la moindre impression est capable d'ébranler :
1 Manus altera regum.
mais du moment qu'elle sera entre vos mains, vous le remplirez de voire grâce et de la force de votre divin esprit ; vous en ferez un cœur généreux , un cœur ferme , un cœur ardent et fervent ; un cœur prêt à surmonter toutes les difficultés, et à vaincre, par une persévérance infatigable, tous les obstacles. Ainsi parlait ce Père ; et ne nous persuadons pas, au reste, que ce roseau donné à Jésus-Christ, en forme de sceptre, fût de l'invention des soldats; il fut du choix même du Fils de Dieu, qui, selon le témoignage du grand Apôtre, a toujours pris ce qu'il y avait de plus infirme et de plus petit dans le monde pour abattre les forts ; ce qu'il y avait de plus vil et de plus bas , pour humilier les grandeurs ; ce qu'il y avait de plus méprisable ou ce qui le paraissait ; en un mot, ce qui n'était rien , pour confondre tout le faste humain et pour anéantir toute puissance mortelle : Infirma mundi elegit Deus, ut confundat fortia ; et ignobilia mundi et contemptibilia elegit Deus, et ea quœ non sunt, ut ea quœ sunt, destrueret (1).
Ce n'est pas non plus sans mystère qu'on le couvre enfin d'un manteau de pourpre, et il n'est pas difficile d'en apercevoir d'abord toute la convenance : car était-il une couleur plus sortable à un roi qui devait former son royaume sur la terre, et qui devait l'amplifier par l'effusion de son sang? Ah ! il devait être le prince et le roi des martyrs : il devait leur donner le signal de ces guerres sanglantes où leurs corps seraient livrés à tous les tourments, où ils seraient brisés, déchirés, immolés comme des victimes; et quel autre signal eût été plus propre à leur annoncer de tels combats , et à les animer, que la pourpre dont il est revêtu ! La pourpre fut toujours employée à l'investiture des rois ; mais jamais roi eut-il droit comme le Sauveur, de la porter, puisque jamais roi ne fut consacré comme lui, ni ne reçut l'onction royale dans son sang? Ce roi de nos cœurs ( belles paroles de saint Ambroise), ce roi de nos cœurs se montre à nous sous la pourpre et sous l'écarlate, pour nous désigner les victoires et les triomphes du martyre : Designans martyrum palmas, et regiœ protestatis insignia. Il veut nous faire entendre de quel sang son Eglise serait un jour tout empourprée, il veut nous faire connaître sur quoi son royaume sera fondé, à quel prix il le doit acheter, et que c'est par le sacrifice de sa vie et par toutes les douleurs de sa passion qu'il le doit conquérir : Quod caro ejus fusum pro toto terrarum orbe
1 1 Cor., I, 28.
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sanguinem esset susceptura pro nobis, et passio regnum paritura de nobis.
La pourpre des Césars était teinte de sang, dit saint Jérôme ; mais du sang des hommes qu'ils avaient versé, et souvent avec autant d'injustice que de fureur. Si elle éclatait, c'était du feu brûlant de leur ambition : et si elle rougissait, c'était bien moins de sa propre couleur que de leurs vices. Leur pourpre les faisait donc redouter, poursuit ce saint docteur; mais la pourpre de Jésus-Christ nous le fait également respecter et aimer : car qui ne l'aimerait pas, voyant dans cette pourpre, avec les marques de sa royauté, les plus sensibles témoignages de sa charité ?
Il n'y a dans tout cet appareil qu'une circonstance qui ne semble pas pouvoir s'accorder avec la majesté souveraine : ce sont les injures qu’il reçoit, les blasphèmes que profèrent contre lui les soldats, les reproches , les malédictions, les coups dont ils l'accablent. Quels hommages en effet pour un roi ! Je me trompe, Chrétiens, et saint Cyrille de Jérusalem corrige sur ce point mon erreur : c'est dans la douzième de ses Catéchèses. Il prétend, et avec raison, que ces hommages, quelque indignes qu'ils paraissent, n'ont rien eu que de très-conforme à la mission du Sauveur et à sa qualité de roi. Si son royaume, dit-il, eût été, comme les autres, un royaume temporel, il faut avouer qu'il n'y eût eu entre sa royauté et de pareils traitements nulle proportion : mais souvenons-nous, mes Frères, ajoute ce saint évoque, et n'oublions jamais que le royaume de notre maître ne consiste pas dans les honneurs mondains; ou plutôt, souvenons-nous que ce royaume de Jésus-Christ consiste expressément dans le mépris de tous les honneurs du monde, que c'en est là une des lois fondamentales, que c'en est une des maximes les plus essentielles. Or, un roi qui venait ériger en maxime et en loi le mépris des honneurs, pouvait-il être mieux reconnu que par les affronts et les opprobres? Voilà donc encore une fois la royauté du Fils de Dieu déclarée, publiée, manifestée dans toute la manière qu'elle devait l'être; et, malgré la malignité des Juifs, voilà les vues du ciel suivies avec toute l'exactitude possible, et ses ordres pleinement accomplis.
De là même, Chrétiens, devons-nous conclure ce que nous sommes, à qui nous sommes, pourquoi nous y sommes, et ce que nous devons enfin devenir, selon le caractère que nous portons, et selon les sacrés rapports que nous avons, en qualité de chrétiens, avec Jésus-Christ. Appliquez-vous, s'il vous plaît, à cette importante morale; c'est tout le fruit de cette seconde partie. Nous sommes les sujets d'un roi couronné d'épines ; nous appartenons à mi roi de souffrance, à un roi d'abjection et d'humiliation ; nous ne sommes à lui que pour vivre comme lui, que pour être animés du même esprit que lui, que pour nous rendre ses imitateurs, comme nous nous déclarons ses disciples et ses sectateurs. Vérités universellement reconnues dans le christianisme , mais bien peu suivies dans la pratique, et même, si je l'ose dire, généralement abandonnées et démenties.
Car de ces principes, que s'ensuit-il? Ah! mes Frères, que n'en avons-nous mieux compris jusqu'à présent les conséquences, ou du moins que ne commençons-nous à les bien comprendre, et à y conformer désormais tous nos sentiments et toute notre conduite! Prenez garde : nous sommes les sujets d'un roi couronné d'épines, nous ne devons donc plus tant rechercher les douceurs et les délices de la vie. Car, servir un roi qui n'a que des épines pour couronne et vouloir se couronner de roses, n'est-ce pas une contradiction? Tel est néanmoins le désordre le plus commun : et quel autre langage est plus ordinaire dans le monde, je dis dans le monde même prétendu chrétien, que celui de ces impies, qui se disent les uns aux autres chez le Sage : Venite, et fruamur bonis quae sunt (1); divertissons-nous, et jouissons des biens que nous avons : Coronemus nos rosis (2); Faisons-nous des couronnes de fleurs, et des fleurs les plus agréables et les plus douces : Ubique relinquamus signa lœtitiœ (3); Que la joie nous accompagne en tous lieux, et laissons-en partout des marques : Quoniam hœc est pars nostra, et hœc est sors (4); car voilà quel doit être notre partage et notre sort, voilà quelle doit être notre vie.
Il est vrai néanmoins que cette vie molle et délicieuse n'est pas la vie de tous les gens du monde, et qu'il s'en faut bien même qu'elle le soit. Mais si ce n'est pas là leur vie en effet, ce l'est au moins en désir. On y aspire sans cesse, à cette vie aisée et commode; on se la propose comme la fin de ses travaux; on y fait consister le bonheur et la sagesse ; on envie la destinée de ceux qui en goûtent la tranquillité, et l'on se plaint de ne pouvoir trouver dans sa condition cette félicité temporelle : comme si c'était un malheur à des sujets de n'être pas
1 Sap., II, 6. — 2 Ibid., 8. — 3 Ibid., 9. — 4 Ibid.
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mieux traités que leur roi, et qu'au lieu des épines qu'il a portées et consacrées, il ne dût leur fournir dans son service que des plaisirs. Nous appartenons à un roi de souffrances : nous ne pouvons donc participer aux avantages et aux prérogatives inestimables de sa royauté qu'autant que nous participerons à ses douleurs. C'est en cette vue que les saints ont témoigné tant d'ardeur pour les souffrances. Il n'est pas nécessaire que nous les cherchions comme eux, ni que nous les demandions à Dieu : sa providence prend assez soin d'y pourvoir ; et, par une miséricorde aussi favorable qu'elle nous semble sévère et rigoureuse, il ne nous laisse point manquer sur la terre de disgrâces et d'afflictions ; il n'est question pour nous que d'en bien user; tellement que cette robe de pourpre, dont nous consentirons à être revêtus, nous soit une robe d'honneur et un vêtement de sainteté à quoi il nous reconnaisse. Mais voici l'erreur la plus déplorable, et c'est celle où les disciples eux-mêmes tombèrent. Ils se persuadaient que Jésus-Christ dans la suite serait un roi temporel, et que sous son règne ils n'auraient rien à souffrir : Domine, si in tempore hoc restitues regnum Israël (1)? Ainsi nous nous imaginons faussement, et nous croyons, parce que nous sommes à Dieu, que nous devons être exempts de toutes peines et à couvert de toutes adversités. Nous nous étonnons de voir des gens de bien affligés et sujets aux calamités humaines ; et comme ce qui nous touche nous est encore beaucoup plus sensible, il ne faut que le plus léger accident qui nous arrive, pour nous troubler et nous déconcerter. D'où
1 Act., I, 6.
vient cela ? c'est que nous ne considérons pas que ce sont là justement les apanages du roi que nous servons, que c'est par là qu'il nous distingue, et qu'il nous fait entrer au nombre de ses élus.
Enfin, nous dépendons d'un roi ignoré du monde, abject et obscur selon le monde, regardé, si je puis m'exprimer de la sorte, comme un roseau dans le monde : comment donc sommes-nous si jaloux d'y paraître et de nous y élever? Je vous laisse, mes Frères, faire vous-mêmes cette monstrueuse opposition, d'un roi volontairement réduit dans le dernier mépris et dans l'humiliation la plus profonde, et d'un vil sujet qui ne pense qu'à s'agrandir, et qu'à tenir au-dessus des autres un rang qui le fasse craindre, qui le fasse honorer, qui lui attire des respects et de la considération parmi les hommes. Car n'est - ce pas là le terme où tendent tous les désirs, toutes les réflexions, tous les projets et toutes les démarches d'une multitude infinie de chrétiens adorateurs d'un Dieu abaissé, moqué, outragé? C'est à vous, mes chers auditeurs, à le dédommager de tant d'outrages qu'il a reçus de ses ennemis, et qu'il a si souvent reçus de nous-mêmes. Les Juifs n'en ont point voulu pour leur roi; mais nous l'avons choisi pour le nôtre. Allons lui offrir nos hommages, et des hommages dignes de lui; l'hommage d'une tendre componction, l'hommage d'une sainte mortification, l'hommage d'une sincère humilité de cœur et d'action. Voilà par où il veut être honoré, et par où nous parviendrons à régner un jour avec lui dans la gloire , que je vous souhaite, etc.
EXHORTATION CAREME IX
EXHORTATION CAREME IX
EXHORTATION SUR JÉSUS-CHRIST PORTANT SA CROIX.
ANALYSE.
Sujet. Alors ils prirent Jésus, et l'emmenèrent ; et Jésus, chargé de sa croix, sortit pour aller au lieu appelé Calvaire.
Apprenons de l'exemple de Jésus-Christ comment nous devons nous-mêmes porter la croix, c'est-à-dire toutes les souffrances dont nous sommes affligés dans la vie.
Division. Nécessité de porter la croix après Jésus-Christ : première partie. Facilité de porter la croix après Jésus-Christ: deuxième partie.
Première partie. Nécessité de porter la croix après Jésus-Christ. Il la porta depuis le prétoire jusqu'au Calvaire, comme Isaac porta lui-même sur la montagne le bûcher où il devait être immolé. Or, selon ce qu'il dit à ces femmes qui le suivaient : St l'on traite ainsi le bois vert, que fera-t-on au bois sec ? concluons que si Jésus-Christ notre modèle et notre médiateur a porté la croix, il n'y a donc nul homme qui ait droit de s'en exempter. Jésus-Christ ne l'a portée que parce qu'il l'a voulu ; mais nous, soit que nous le voulions ou que nous ne le voulions pas, nous sommes condamnés par l'arrêt de Dieu à la porter. Cependant nous pouvons nous la rendre volontaire en l'acceptant, et nous sommes bien à plaindre si nous ne la sanctifions pas au moins par notre soumission.
Ce n'est point assez de porter la croix : il faut la porter après Jésus-Christ, et c'est pour nous le faire entendre qu'il voulut que
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Simon le Cyrénéen la portât avec lui. Mais il y en a bien peu qui veuillent à ce prix suivre leur Sauveur. On verse assez de Linn.'s en considérant sa passion, mais il nous répond comme à ces femmes de Jérusalem : Pleurez sur vous-mêmes. Pleurez sur toutes vus sensualités.
Trois sentiments là-dessus à prendre : 1° d'une vive douleur; 2° d'une humble reconnaissance; 3° d'une ferme résolution.
Deuxième partie. Facilité de porter la croix après Jésus-Christ. Car son exemple est si puissant, qu'il doit nous aplanir toutes les difficultés, comme l'exemple du chef fait oublier au soldat tous les périls. Sans cet exemple de Jésus-Christ souffrant, que n'ont pas souffert les justes de l'ancienne loi, et que n'ont-ils pas voulu souffrir? il n'y a qu'à lire le détail qu'en a fait saint Paul. Quelle serait donc notre lâcheté, après un tel exemple, de fuir encore la croix?
D’autant plus que c'est la croix de Jésus-Christ que nous avons à porter, et non point précisément la nôtre; car il ne nous a pas dit : Prenez votre joug, mais mon joug. Si ce pauvre Cyrénéen qu'on força de porter la croix de cet Homme-Dieu eût su que c’était la croix de son Sauveur, avec quelle ardeur et quelle joie l'eût-il embrassée ?
Ajoutez que cette croix de Jésus-Christ nous ne la portons pas tout entière, mais qu'il en porte la plus grande partie; et que nous ne la portons pas seuls, mais qu'il la porte avec nous. Or, soutenus de son secours et de celui de la grâce, que ne pouvons-nous pas, et qu'y a-t-il de si pesant qui ne nous devienne léger et doux?
Susceperunt autem Jesum, et eduxerunt. Et bajulans sibi crucem, exivit in eum qui dicitur Calvariœ locum.
Alors ils prirent Jésus, et ils l'emmenèrent ; et Jésus, chargé de u croix, sortit pour aller au lieu appelé Calvaire. (Saint Jean, chap. XIX, 17.)
Vous voyez, chrétiens, quel doit être aujourd'hui le sujet de notre entretien : Jésus-Christ sortant du prétoire de Pilate, et marchant vers le Calvaire, chargé de sa croix. Voilà le triste objet que j'ai à vous représenter. Après tant le scènes différentes, et toutes également lugubres, nous approchons enfin de la funeste catastrophe d'une tragédie si sanglante. Il faut que le sacrifice soit consommé, et que la victime perde la vie. C'est pour cela qu'on le conduit au Calvaire, ce Juste, ce Saint des saints, tel Homme-Dieu condamné à la mort, et qu'on lui donne même à porter la croix qui lui est tartinée. Contemplons-le dans cette marche, mes chers auditeurs, et suivons-le nous-mêmes pas a pas. Que veux-je dire? mon dessein est de vous apprendre comment nous devons nous-mêmes dans le christianisme porter la croix, et la porter après Jésus-Christ. Car il y a pour nous des croix en ce monde; il y en a, vous le savez, de toutes les sortes, et nous avons chacun la nôtre. Or, il nous est d'une conséquence infinie de la bien porter, en la portant sur les traces de Jésus-Christ; et c'est de quoi je vais tout ensemble vous faire voir, et la nécessité, et la facilité. Nécessité de porter la croix après Jésus-Christ : ce sera la première partie ; facilité de porter la croix après Jésus-Christ: ce sera la seconde. Que ces deux points bien compris peuvent produire d'heureux effets, et qu'ils sont capables de nous rendre tant de souffrances où nous sommes tous les jours exposes, et plus salutaires qu'elles ne l'ont été jusqu'à présent, et plus supportables ! Appliquez-Nous.
PREMIÈRE PARTIE.
L'arrêt de mort était prononcé contre le Fils île Dieu, et toutes choses étaient préparées pour l'exécution. On lui signifie qu'il est temps d'aller au supplice, et on lui présente sa croix, dont on l'oblige à se charger jusqu'au Calvaire. Toutes ses forces sont épuisées, tout son corps est meurtri de coups et couvert de plaies ; il ne se soutient que par miracle, et à chaque moment il est sur le point de succomber; le chemin qui mène à la montagne est rude et difficile, et sa croix enfin est d'une pesanteur extraordinaire. Il n'importe : les Juifs n'ont nul égard à tout cela. C'est l'Isaac de la loi nouvelle : il faut qu'il porte lui-même le bois de son sacrifice. Car l'Isaac de l'ancienne loi n'était qu'une figure de celui-ci , et ne porta son propre bûcher que pour annoncer ce qui arriverait dans la plénitude des temps au vrai Messie.
Ce ne fut point, au reste, ses seuls ennemis qui lui imposèrent une obligation si rigoureuse : ce fut son Père qui l'avait ordonné de la sorte, et dont toutes les volontés étaient pour lui autant de préceptes inviolables. Ainsi Abraham prit-il le bois de l'holocauste, selon le terme de l'Ecriture ; et l'ayant mis sur les épaules de son fils, il lui commanda de marcher en cet état vers la montagne où il se disposait à l'immoler : Tulit quoque ligna holocausti, et imposuit super Isaac filium suum (1).
Le voilà donc, mes Frères, ce véritable Isaac, en qui toutes les nations doivent être bénies ; le voilà le Fils unique de Dieu, qui paraît portant le bois de son holocauste sur ses épaules sacrées, et dans son cœur le feu qui doit servir à le consumer; je veux dire, le feu de sa charité divine. Il est accompagné de deux infâmes voleurs, lui qui dans le séjour et les splendeurs de la gloire céleste est assis au-dessus de tous les chœurs des anges, et qui se fit voir avec tant d'éclat sur le Thabor, au milieu de Moïse ou d'Elie. Tout le ciel est attentif à ce spectacle, et jamais y en eut-il un plus digne en effet de ses regards? L'escorte qui l'environne et qui
1 Genes., XXII, 6.
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s'avance avec lui, ce sont les ministres de la justice; ce sont tous les prêtres, les pontifes, les princes de la Synagogue ; c'est toute la soldatesque et tout le peuple, dont l'innombrable multitude lui fait comme une pompe funèbre. On le presse, on redouble les invectives et les imprécations. Parmi ce tumulte et cette confusion, il traîne quelque temps sa croix, plutôt qu'il ne la porte : mais tous ses efforts ne suffisent pas au poids qui l'accable, et, sans un prompt secours, il n'y a pas lieu d'espérer qu'il poursuive plus loin sa route, ni qu'il ]misse parvenir au terme fatal où les Juifs souhaitent si ardemment de le voir. C'est donc par cette crainte, dit saint Jérôme, et non par compassion, qu'on pense à l'aider. On ne veut pas que, par une mort précipitée, il échappe à une mort mille fois plus douloureuse et plus ignominieuse. La haine de ses persécuteurs ne serait pas assouvie et pleinement rassasiée, s'ils n'étaient spectateurs de toute la honte et de toute la cruauté de son crucifiement, et s'ils ne repaissaient leurs yeux de ce plaisir barbare. Voilà pourquoi on arrête Simon le Cyrénéen. Il s'en défend, mais on l'engage par force; il résiste, mais on lui fait violence, et on le contraint de suivre Jésus et de le soulager : Et imposuerunt illi crucem portare post Jesum (1).
Quoi qu'il en soit de l'intention des Juifs, notre Maître, mes Frères, avait en cela même ses vues ; et rien ne se faisait qui ne dût, selon ses desseins, contribuer à notre édification. Cependant, à une peine où il reçoit quelque soulagement, une autre succède. Il aperçoit une troupe de femmes qu'une tendre piété attire après lui, pour compatir du moins à ses maux, s'il n'est pas en leur pouvoir de l'en délivrer. Leurs visages sont baignés de larmes, elles se frappent la poitrine, elles éclatent en gémissements. A cet aspect, que dut ressentir son cœur? De quelle pitié, dit saint Ambroise, paya-t-il lui-même toute la pitié qu'elles lui témoignaient ? Il ne veut pas qu'elles pleurent pour lui ; mais il les avertit de pleurer pour elles-mêmes. Il ne veut pas qu'elles s'arrêtent à déplorer sa misère; mais il leur fait entendre qu'elles doivent bien autrement déplorer les affreuses calamités et les misères extrêmes dont leurs enfants sont menacés. Il leur prédit le plus désolant avenir, et un avenir prochain ; qu'alors on dira d'elles : Bienheureuses les femmes qui sont demeurées stériles; bienheureuses les entrailles qui n'ont point conçu , et
1 Luc, XXIII, 21.
les mamelles qui n'ont point donné de lait : qu'alors elles s'adresseront aux montagnes et aux collines, et que, dans leur désespoir, elles s'écrieront : Montagnes, tombez sur nous ; collines, couvrez-nous. Car si l'on traite ainsi le bois vert, conclut-il, que fera-t-on au bois sec? C'est-à-dire , jugez parce que je souffre ce que vous devez un jour, à plus forte raison, souffrir vous-mêmes : Quia si in viridi ligno hœc faciunt, in arido quid fiet (1) ?
Raisonnement invincible, mes chers auditeurs , et preuve la plus convaincante pour nous-mêmes, si nous nous en faisons à nous-mêmes la juste application. Tout nous proche ici la nécessité indispensable de porter la croix, et la nécessité encore plus étroite de la porter après Jésus-Christ; car ces deux nécessités sont bien différentes , et l'une enchérit infiniment sur l'autre. Nécessité de porter la croix : pourquoi? parce qu'un Homme-Dieu, notre modèle et notre médiateur, l'a portée : d'où il s'ensuit que nul homme n'a droit de s'en exempter. Et en effet, c'est un Juste, et nous ne sommes que des pécheurs ; c'est un fils, et le Fils du Très-Haut, et nous ne sommes que des esclaves; c'est un Dieu, et nous ne sommes que de viles créatures. De là, les conséquences sont aisées à tirer, et se trouvent renfermées dans cette courte et divine parole du Sauveur, qui seule contient tout ce que pourraient exprimer les plus longs discours , et qui devrait être le sujet éternel de nos réflexions : Si in viridi ligno hœc faciunt, in arido quid fiet?
Jésus-Christ, remarque saint Augustin, n'a porté la croix que parce qu'il l'a voulu : mais la volonté qu'il a eue de la porter lui en a fait une nécessité ; et ce qui fut pour lui une nécessité d'engagement libre, est devenu pour nous une nécessité de devoir, une nécessité de loi, une nécessité de condition et d'état. Entre lui et nous , ajoute le même saint docteur, il y a une différence bien essentielle ; car on ne peut pas dire de nous que nous portons la croix, parce que nous le voulons. On peut bien dire que nous la voulons porter, on peut bien dire que nous la portons et que nous le voulons ; mais que nous ne la portions que parce que nous le voulons, c'est ce qui ne nous convient pas. Il n'appartient qu'au Sauveur du monde de la porter de la sorte, et il n'y a que lui dont il soit vrai, non-seulement qu'il l'a portée et qu'il l'a voulu , mais qu'il ne l'a portée que parce qu'il l'a voulu : Non
1 Luc, XXIII, 31.
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oblatus est et voluit (ce sont les paroles de saint Augustin), sed oblatus est quia voluit.
Or, c'est sur cela même que je dois former ma résolution ; car si Jésus-Christ a bien voulu porter la croix sans être obligé à le vouloir, que dois-je faire, moi qui ne puis refuser de la porter et ne le pas vouloir, sans me la rendre d'une part beaucoup plus pesante, et de l'autre absolument inutile? Quoi que je fasse, je la porterai ; et tous mes soins, toutes mes précautions ne m'en préserveront jamais. Quand je serais assis sur le trône, je ne l'éviterais pas ; au contraire, je l'y trouverais plus dure et plus accablante qu'en bien d'autres conditions. Dieu l'a ainsi réglé et arrêté : si c'était par la disposition des hommes que cela arrivât, peut-être pourrais-je prendre des mesures pour m'en garantir; mais c'est un arrêt du ciel, contre lequel il n'y a point de conseil ni de prudence : Non est prudentia, non est consilium contra Dominum (1). La grande prudence est de me conformer à ce souverain arrêt, puisqu'il est irrévocable, et qu'il n'y a point de tribunal où j'en puisse appeler. Le grand secret est de me rendre la croix volontaire ; et puisque je ne puis avoir la gloire de la porter parce que je le veux, le plus sage conseil est d'avoir au moins la gloire de l'accepter et de la vouloir quand je la porte : ne me contentant pas là-dessus d'une certaine persuasion Nantie et générale, qu'il faut porter sa croix dans le monde, car il n'y a personne qui n'en soit convaincu : mais m'appliquant en particulier ce principe universel, le réduisant aux occasions et aux points qui me sont propres, reconnaissant la croix dans les sujets où Dieu me la présente , et prenant bien garde à ne la pas considérer seulement en spéculation et en idée, ce qui fait Terreur de la plupart des chrétiens, mais la déterminant à ceci et à cela ; bénissant Dieu de cette affliction , me soumettant a telle disgrâce, souffrant avec patience celle douleur, cette incommodité, cette perte de biens, ce rebut et ce mépris de ma personne, parée que fout cela est véritablement la croix et ma croix qu'il faut porter, puisque la Providence me l'a préparée , et qu'elle me vient de la main du Seigneur.
Je n'en dis pas assez, mes Frères ; et s'il est nécessaire de la porter cette croix, combien plus l'est-il de la porter après Jésus-Christ? car de la porter simplement, c'est la chose en soi la plus indifférente. Les pécheurs la portent aussi bien que les saints, et tous les jours on
1 Prov., XXI, 30.
la porte pour se damner comme pour se sauver. Mais de la porter après le Fils de Dieu , c'est-à-dire dans le même esprit, avec les mêmes vues et par le même chemin que le Fils de Dieu, voilà le point capital et ce qui opère le salut.
Or, c'est à quoi il nous engage puissamment dans le mystère que nous méditons. Les Pères demandent pourquoi cet adorable Sauveur, allant au Calvaire , voulut qu'on le soulageât, et qu'on lui donnât quelqu'un pour porter la croix avec lui. Ne pouvait-il pas faire un miracle? Ne pouvait-il pas mettre en œuvre cette toute-puissante vertu qui porte le monde, et dans une telle conjoncture ce miracle n'eût-il pas servi à sa gloire? Ne pouvait-il pas ranimer toutes ses forces, quoique épuisées , et ne le fit-il pas ensuite, lorsqu'avant que de rendre son dernier soupir, il poussa vers le ciel un cri qui, selon tous les principes de la nature, n'était point d'un homme mourant? Ne pouvait-il pas appeler des millions d'anges, et le secours d'un seul n'eût-il pas été pour lui un soutien plus que suffisant? Ah ! mes Frères, répond saint Ambroise, il pouvait tout cela; mais tout cela n'était point de l'ordre de sa prédestination et de la nôtre. Il ne devait point appeler d'anges à son secours, parce que la croix n'était point pour les anges, il ne devait point faire de miracle pour la porter seul, parce que la croix n'était pas pour lui seul. C'était la croix des hommes et la sienne; il fallait donc qu'il la portât avec les hommes, ou que les hommes la portassent avec lui ; et c'est pourquoi il souffre que Simon, ce pauvre étranger, lui soit associé : Bonus ordo nostri profectus, ut prius crucis suœ jugum ipse humeris imponeret, deinde nobis tradiderit sublevandum : en cela il s'est proposé notre avancement et notre bien. Il a pris d'abord le joug de la croix et l’a chargé sur ses épaules, et puis il nous l'a donné, comme pour nous dire : Voilà désormais votre partage, n'en cherchez point d'autre ; c'est celui des élus de Dieu. Cette croix n'est pas moins pour vous que pour moi, et elle doit être même plus pour vous que pour moi, puisqu'elle n'a été pour, moi que parce qu'elle devait être pour vous.
C'est ainsi, dis-je, qu'il nous parle : et parce que la plupart des hommes n'entendent pas ce langage, et qu'ils ont peine à l'écouter; parce qu'au lieu de s'attacher à la pratique de cette grande maxime, ils se repaissent de vaines idées et de fausses apparences ; parce que tout
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le fruit qu'ils recueillent de la passion de Jésus-Christ est d'en concevoir, à certains moments, quelques sentiments tendres et affectueux; parce qu'en même temps que nous la pleurons, nous n'y voulons participer en aucune manière, versant des larmes de dévotion au souvenir et à la vue de la croix, mais du reste employant tous nos efforts à l'éloigner de nous autant qu'il nous est possible; enfin, parce que la considération des souffrances du Sauveur n'a pu encore nous mettre dans cette disposition chrétienne, de vouloir souffrir avec lui, que fait-il? Il s'adresse à nous pour nous faire la même leçon qu'il fit à ces femmes de Jérusalem : Nolite flere super me (1). Détrompez-vous, nous dit-il, et instruisez-vous. Pleurer ma passion, c'est sans doute un saint entretien, mais ce n'est point de cela seulement qu'il s'agit ; et si vous vous en tenez là, autant vaudrait de n'y point penser, et de ne la pleurer jamais : car il y a si longtemps que vous la pleurez, sans que vos pleurs aient produit en vous un changement solide et véritable. Super vos ipsos flete : commencez par pleurer sur vous-mêmes, et puis vous pourrez pleurer sur moi. Pleurez sur tant de désordres où vous vous laissez sans cesse entraîner; pleurez sur l'éternel malheur dont vous êtes menacés, et à quoi vous vous exposez ; pleurez de ce qu'après avoir cent fois médité le mystère de ma croix, vous n'en êtes pas moins sensuels, pas moins amateurs de vous-mêmes , pas moins ennemis de tout ce qui peut mortifier ou votre cœur, ou votre chair ; pleurez de ce que, malgré toutes vos larmes et toute votre compassion pour moi, vous n'en êtes pas plus déterminés à partager avec moi mes peines, ni à tenir la même route que moi ; pleurez de ce que vous n'avez point encore appris de mon exemple à faire chrétiennement ce que néanmoins vous ferez nécessairement jusqu'au dernier jour de votre vie , qui est de marcher dans la voie de la tribulation et de la croix : Nolite flere super me; sed super vos ipsos flete. A cela, mes Frères, que devons-nous répondre, et en quels sentiments devons-nous là-dessus entrer? Je les réduis à trois : le premier, d'une vive douleur; le second, d'une humble reconnaissance, et le troisième, d'une ferme résolution, Car ce que je dois d'abord témoigner à Dieu, et ce que je dois amèrement et véritablement ressentir devant Dieu, c'est un regret sincère d'avoir depuis tant d'années si mal porté ma croix; je veux dire, de l'avoir portée par contrainte
1 Luc., XXIII, 28.
et non par vertu ; de l'avoir portée en me défendant, en me révoltant, en me plaignant, en me désolant, en murmurant; de l'avoir portée pour le monde, pour les vains respects du monde, pour les fausses espérances du monde et jamais pour le ciel ni pour Dieu ; de l'avoir par conséquent portée sans mérite et même à ma condamnation, au lieu de la porter pour mon salut, et de m'en faire un moyen de sanctification.
Tels sont en effet, Chrétiens, les déplorables égarements où nous tombons à l'égard des souffrances et des afflictions de la vie. Nous portons la croix ; mais si j'ose user de cette expression, nous la portons comme des forçats qu'on tient enchaînés, et qu'on soumet au joug et au travail à force de coups. Ainsi la porta ce Simon de Cyrène ; il fallut le menacer, l'intimider, l'arrêter : Hunc angariaverunt ut tolleret crucem (1). Nous portons la croix, mais en faisant tous les efforts possibles pour la secouer et nous en décharger. De là tant de mesures qu'on prend, tant d'inquiétudes et d'agitations où l'on entre, tant de mouvements que l'on se donne ; et parce que tous ces mouvements, toutes ces agitations et ces inquiétudes, toutes ces mesures n'ont communément d'autre succès que de nous tourmenter davantage, bien loin d'apporter quelque soulagement au mal qui nous presse; de là les chagrins, les mélancolies, les amertumes de cœur, les emportements, quelquefois les plus violents désespoirs et les blasphèmes les plus impies contre le Seigneur et sa providence. Nous portons la croix, mais nous la portons pour nous avancer dans le monde et selon le monde : car y a-t-il une croix plus rude que celle d'un homme intéressé, qui, pour satisfaire son avare convoitise, se mine de soins et de fatigues ; que celle d'un homme vain et orgueilleux, qui, pour un honneur frivole, se consume d'études et de veilles ; que celle même d'un homme sensuel et voluptueux, que sa passion expose à mille dégoûts, et qu'elle dévore de soupçons et de jalousies ? Nous portons la croix ; et ne la portant pas comme nous le devons, nous nous la rendons infructueuse devant Dieu, et inutile pour le royaume de Dieu.
Encore si elle nous devenait seulement inutile ! mais nous la portons à notre ruine, et cette même croix par où Dieu voulait nous attirer à lui et nous assurer la possession de sa gloire sera éternellement contre nous un titre de réprobation, puisque ce sera une grâce dont
1 Matth., XXVII, 32.
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nous aurons abusé, et dont Dieu nous demandera compte. Voilà de quoi je dois m'humilier en la présence de Dieu. Ah! Seigneur, je ne sciai pas moins jugé selon les maux dont vous m'aurez affligé sur la terre, que selon les biens dont vous m'aurez comblé ; et votre justice ne me punira pas moins du mauvais usage des uns que des autres, car les uns et les autres imitaient également de votre miséricorde, et devaient contribuer à l'accomplissement de ses favorables desseins. Je vois, mon Dieu, toutes les pertes que j'ai faites, et j'en gémis. Heureux de n'y être pas insensible, et d'en concevoir actuellement le vrai repentir qu'il vous plaît de m'en inspirer 1
L'autre sentiment est celui d'une humble reconnaissance envers Dieu, qui nous a mis cette nécessité de porter la croix et de souffrir. Non-seulement je ne dois pas la regarder, cette nécessité inévitable, comme un malheur, mais je la dois considérer comme un des plus solides avantages de cette vie. Non-seulement j'y dois consentir, mais j'en dois être bien aise, mais j'en dois louer Dieu, mais je dois m'écrier avec saint Augustin : Felix necessitas ! O salutaire et précieuse nécessité 1 car puisque c'est la croix qui me doit sauver, n'est-ce pas un bien pour moi qu'elle me suive partout, et qu'il ne soit pas en mon pouvoir de l'éloigner de moi et de m'en préserver? Si Dieu me laissait sur cela le choix, je n'aurais pas le courage de la chercher, et il y a bien de l'apparence que je succomberais aux révoltes de la nature et aux répugnances de mes sens, qui se soulèvent contre, et qui ne peuvent s'en accommoder. Ainsi je passerais mes jours sans combats, sans victoires sur moi-même, sans mortification et sans pénitence. Or, une vie sans pénitence est une vie de damnation : mais grâce au Seigneur, dont la sagesse y a pourvu, il ne m'est pas libre de fuir la croix et de m'en garantir. Il n'y a que la manière de la porter qui dépend de moi; et dès qu'il ne s'agit plus que delà manière, mi a moins de peine à se résoudre, et à prendre le plus sage et le meilleur parti. Je serais bien Meugle et bien ennemi de moi-même, si, me trouvant attaché inséparablement à la croix, je ne la portais pas au moins de bonne grâce, et ne tâchais pas d'en profiter.
Quel est donc le dernier sentiment qui me reste a prendre? c'est une ferme résolution de bien porter ma croix jusqu'à ce que je sois arrive au sommet de la montagne, c'est-à-dire, Jusqu'à ce que je sois parvenu à la fin de ma vie et au terme de ma félicité éternelle où je suis appelé de Dieu. Car m'appliquant les paroles de l'ange au prophète Elie, je me dis à moi-même : Surge (1) ; Prends courage, mon âme, et ne te laisse point abattre. Tu n'es pas au bout de ta course. Il y a encore bien du chemin à faire pour y atteindre ; et puisque la voie qui nous y conduit est celle de la croix, il y a bien encore pour toi des croix à porter : Grandis enim tibi restat via (2). C'est ici qu'il faut de la fermeté et de la persévérance. On en voit qui portent assez bien la croix une partie du chemin, qui la portent bien pour un temps ; mais qui se relâchent ensuite et qui demeurent. Ce n'est point à eux que la couronne est promise, et ce n'est point ainsi qu'on emporte le prix. Il n'est réservé qu'au vainqueur, et on ne l'est qu'après avoir fourni toute la carrière. Mais il en doit coûter pour cela; vous le dites, mon cher auditeur : et moi je vais vous montrer, non plus la nécessité, mais la facilité de porter la croix après Jésus-Christ. Ceci demande une attention toute nouvelle, et ce sera la seconde partie.
DEUXIÈME PARTIE.
Je ne puis mieux entrer dans cette seconde partie que par une figure dont j'ai lieu de croire que vous serez touchés, et qui pourra faire une forte impression sur vos cœurs. Je m'imagine le Sauveur du monde chargé de sa croix, montant au Calvaire, et suivi non des Juifs qui sont ses ennemis, mais des chrétiens qui sont ses disciples. Je me le représente en cet état, nous adressant la parole et nous faisant cette même invitation qu'il a faite tant de fois à ses apôtres, et qui renferme en abrégé toute la doctrine évangélique : Si quis vult post me venire, tollat crucem suam et sequatur me (3). Chrétiens, vous qui professez ma loi, et qui vous flattez de m'appartenir, déclarez-vous ; ou plutôt, éprouvez-vous vous-mêmes, et voyez si vous voulez en effet venir après moi. Ah ! il le faut bien, Seigneur ; et à qui irions-nous, puisque c'est vous seul qui avez les promesses et les gages de la vie éternelle ? Ad quem ibimus ? verba vitœ œternœ habes (4). Vous y êtes donc résolus, reprend ce divin Maître, et vous m'en faites une sincère protestation. Or, si cela est, écoutez la condition que je vous propose : c'est que vous prendrez sur vous mon joug, qui est ma croix, et que vous la porterez avec moi : Tollite jugum meum super vos (5).
1 3
Reg., XIX, 7. — 2 Ibid.— 3 Matth.,XVI, 24. — 4 Joan. VI, 69. — 5 Matth., XI, 29.
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Voilà des paroles, mes chers auditeurs, qui de tout temps ont paru bien dures aux âmes mondaines, et dont notre mollesse et notre amour-propre a toujours témoigné une extrême horreur : pourquoi cela? parce que nous ne les avons jamais comprises dans toute la force de leur sens, et que nous n'en avons jamais eu une intelligence parfaite. Car en même temps que ces divines paroles nous imposent une obligation dont notre faiblesse est étonnée, et qui nous semble trop rigoureuse pour la pouvoir soutenir, elles nous présentent d'ailleurs tout ce qui peut nous en adoucir la rigueur et nous en faciliter la pratique. Appliquez-vous, je vous prie, et tâchez de vous en convaincre.
De quoi s'agit-il? Ce n'est pas seulement de porter la croix, mais de porter la croix de Jésus-Christ; ce n'est pas seulement de la porter seul et sans guide, mais de la porter après Jésus-Christ et avec Jésus-Christ ; ce n'est pas seulement de la porter volontairement et de gré, mais de la porter en vue de Jésus-Christ et pour Jésus-Christ. Or, dès que c'est la croix de Jésus-Christ, dès qu'il est question de la porter avec Jésus-Christ et après Jésus-Christ, pour Jésus-Christ et en vue de Jésus-Christ, un chrétien, frère et membre de Jésus-Christ, y peut-il alors trouver des difficultés ; ou quelques difficultés qu'il y puisse d'abord rencontrer, ne sont-elles pas bientôt levées par la douceur et l'abondance des consolations dont il est rempli? Du moment que le soldat voit avancer le capitaine, il marche, il court, il vole ; point de péril qui l'arrête, et qui même ne disparaisse à ses yeux ; tout lui devient aisé. S'il hésitait, s'il délibérait, s'il restait en arrière, ne serait-ce pas une honte et un opprobre dont la confusion lui ferait mille fois plus de peine que tous les dangers qu'il eût eu à essuyer ! Hé quoi ? mes Frères, ne sommes-nous pas encore plus étroitement engagés à Jésus-Christ? Le caractère dont nous sommes revêtus, la fidélité que nous lui avons jurée, le serment que nous lui avons fait, tout cela a-t-il moins de pouvoir pour nous animer à le suivre? Nous serait-il moins honteux de reculer; et, témoins de ses démarches, serions-nous moins piqués d'une généreuse et sainte émulation? Car il ne nous dit pas : Marchez devant moi; mais, après moi; il ne nous dit pas : Ouvrez-vous le chemin; mais : Entrez dans le chemin que je vous ai ouvert : il ne nous dit pas : Faites les premiers efforts et donnez les premières attaques ; mais : Venez me joindre dans le combat, et partager avec moi le travail. A cette proposition , tout notre zèle ne doit-il pas s'allumer, et y a-t-il obstacle qui nous puisse retenir?
Autrefois, dit saint Bernard, et dans l'ancienne loi, il n'en était pas de même à l'égard d'un juste. Quand Dieu lui offrait une croix à porter, il pouvait craindre, il pouvait se délier de lui-même; il pouvait, si j'ose parler ainsi, avant que de la prendre, en mesurer l'étendue et la comparer avec ses forces : pourquoi? parce qu'il n'avait point devant lui le chef visible qui le soutint par son exemple. Cependant ces justes de l'ancien Testament, sans être soutenus comme nous de l'exemple de Jésus-Christ, que n'ont-ils pas souffert, et que n'ont-ils pas voulu souffrir? Il n'y qu'à lire le détail qu'en a fait saint Paul, et qu'à jeter les yeux sur l'admirable peinture que ce grand apôtre nous en a tracée. Quelles misères ont-ils eu à supporter? la disette, la faim, la soif, tous les ennuis de l'exil et toute la violence des plus cruelles persécutions : Egentes, angustiati, afflicti, (1). Par quelles épreuves ont-ils passé? ils ont été exposés aux outrages, aux ignominies, aux coups; ils ont été arrêtés, chargés de fers, enfermés dans les prisons : Alii ludibria et verbera experti, insuper et vincula, et carecres (2). Quels tourments ont-ils endurés; on les tirait sur des chevalets, on les lapidait, on les sciait, on les faisait périr par le tranchant de l'épée : Alii autem distenti sunt, lapidati sunt, sceti sunt, in occisione gladii mortui sunt (3). Tout cela les ébranlait-il, leur paraissait-il insoutenable? Ah! ils n'en étaient que plus constants, que plus intrépides et plus forts : Convaluerunt de infirmitate, fortes in bello facti sunt (4). Or, voilà notre confusion. Avant Jésus-Christ, tout ce que la croix peut avoir de plus douloureux et de plus pesant, leur est devenu léger et doux parle seul zèle de l'honneur du Dieu d'Israël qu'ils adoraient: et nous, depuis Jésus-Christ, nous, excités non-seulement par l'intérêt et la gloire de ce même Dieu que nous adorons comme eux, mais par la présence d'un Homme-Dieu qui s'est montré à nous, et qu'ils n'ont pas vu comme nous, tout nous fait peine et tout nous abat ! O insensati, ante quorum oculos Jesus Christus prœscriptus est (5). ! C'était le reproche que faisait aux Calâtes le docteur des Gentils, et qu'on peut bien nous faire à nous-mêmes. Chrétiens aveugles et insensés, ou, pour mieux dire, chrétiens lâches et timides, levez les yeux, regardez devant vous,
1 Hebr., XI, 37. — 2 Ibid., 36. — 3 Ibid., 37, — 4 Ibid., 34. — 5 Galat., III, 1.
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et considérez quel est celui qui vous précède : c’est votre maître, c'est votre Sauveur, c'est votre Dieu. Avec cela y a-t-il rien qui ne doive l'aplanir pour vous? et si la route qu'il tient vous semble trop étroite et trop épineuse, êtes-vous dignes de son nom, et méritez-vous la glorieuse qualité dont il vous a honorés? O insensati, ante quorum oculos Jesus Christus prœscriptus est !
D'autant plus que c'est sa croix que nous devons porter, et non point précisément la nôtre. Oui, c'est la croix de Jésus-Christ ; et de là vient, Démarque saint Chrysostome, qu'en nous invitant à le suivre, il ne nous a pas dit : Prenez votre joug; mais: Prenez mon joug : Tollite jugum meum super vos (1) ; parce qu'il voulait nous engager par un puissant attrait à son service, et nous rendre la croix dont il nous chargeait aussi aimable que vénérable. S'il nous eût dit: Prenez votre joug et portez-le, il nous eût effrayés et rebutés : car qu'y a-t-il de plus dur à un homme et de moins supportable que son propre joug, que le joug de sa faiblesse naturelle, que le joug de ses passions, de ses appétits sensuels et de ses désirs déréglés? Mais non, nous dit-il, ce n'est point votre joug que je vous impose; au contraire, je vous permets de le rejeter, je vous y exhorte, je vous l'ordonne, puisque je vous ordonne de vous renoncer vous-mêmes et de vous dépouiller de Vous-mêmes. C'est donc, en la place du vôtre, le mien que je vous présente et que je vous enjoins de prendre. Je veux faire un échange avec vous. J'ai pris votre joug sur moi, en me revêtant de votre chair mortelle et de votre humanité: prenez maintenant le mien sur vous, en participant aux souffrances de ma passion et en portant ma croix. C'était une humiliation pour moi de porter votre joug, et ce ne peut être qu'une gloire pour vous de porter le mien. Je n'ai trouvé dans votre joug que de l'amertume, et j'en ai senti tout le poids ; mais vous goûterez dans le mien les douceurs les plus Bolides, et souvent les plus sensibles. J'ai été accable de votre joug, et j'y ai enfin succombé; mais le mien vous fortifiera, et, bien loin de vous fatiguer, il nous soulagera : Tollite jugum meum super vos, et invenietis requiem animabus vestris (2).
C'est ainsi, dis-je, que nous parle notre adorable Sauveur; et c'est par la même, mes chers auditeurs, qu'au lieu d'un joug d'esclaves et de malheureux, tel qu'est celui que nous portons communément dans le monde, il ne tient
1 Matth., XI, 29.— 2 Ibid.
qu'à nous de porter le joug d'un Dieu. Voilà ce que souhaitait si ardemment saint Bernard, et ce qu'il demandait à Jésus-Christ avec tant d'instance dans ses pieux colloques : Seigneur, déchargez-moi de mon joug, je ne le puis plus soutenir; et puisqu'il faut nécessairement en avoir un, donnez-moi le vôtre. Car dès que ce sera le vôtre, vous me le ferez porter avec une sainte allégresse, comme en triomphe.
Il le fera, chrétiens; et tout ce qu'éprouva saint Bernard, nous l'éprouverons nous-mêmes. Et en effet (c'est la belle réflexion de saint Chrysostome), si ce pauvre Cyrénéen, que les Juifs forcèrent de porter la croix de Jésus-Christ, eût su que c'était la croix du Sauveur des hommes, que c'était le trésor du monde, l'instrument et le gage de notre rédemption, que c'était la croix de son Dieu et du Dieu de l'univers; s'il en eût connu le prix infini et le mérite sans mesure; si Dieu, dans ce moment, lui eût ouvert les yeux pour voir tous les fruits de grâce et de salut que cette croix allait produire, de quel sentiment de joie eût-il été transporté? avec quelle ardeur l'eût-il embrassée? eût-il fallu le presser et le solliciter, eût-il fallu le contraindre? eût-il été besoin de lui promettre une récompense, et en eût-il voulu d'autre que l'avantage et l'honneur de toucher ce bois précieux et de l'appliquer sur lui? Ne s'y serait-il pas présenté de lui-même? n'aurait-il pas redoublé ses prières auprès des soldats, auprès des ministres de la justice, pour obtenir un bonheur qu'il eût plus estimé que toutes les richesses de la terre ? Cette seule pensée, ce n'est point la croix d'un criminel que je porte, mais c'est la croix de mon créateur et de mon rédempteur ; voilà ce qui l'eût enlevé, ce qui l'eût consolé, et, si je l'ose dire, ce qui l'eût béatifié. Nous sommes à sa place, Chrétiens; ce qu'il ne connaissait pas, nous le connaissons. Nous savons ce que c'est que la croix de Jésus-Christ, et quelle en est l'excellence et la valeur. La foi nous l'apprend : et ce qu'elle nous en découvre, ne doit-il pas être pour nous l'adoucissement de toutes ses rigueurs?
Surtout lorsque nous ne la portons pas tout entière; et voici ce qui nous rend encore plus inexcusables quand nous faisons si peu d'efforts pour vaincre notre délicatesse, et que nous en tirons tant de prétextes pour exagérer nos peines, et pour y chercher tous les soulagements que nous inspire un amour désordonné de nous-mêmes. Car que souffrons-nous qui puisse être en quelque sorte comparé avec tout ce qu'a souffert Jésus-Christ? Je pourrais
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vous dire : Que souffrons-nous en comparaison de ce que nous méritons après tant de péchés, dont un seul ne pourrait être dignement expié partons les supplices de l'enfer? Je pourrais vous dire : Que souffrons-nous en comparaison de tant de misérables sur la terre, que nous voyons dans la pauvreté, dans la nécessité, dans l'obscurité, manquant de tout, et ayant néanmoins besoin de tout dans les infirmités et les maladies qui les affligent, et dans les douleurs aiguës qui les tourmentent? En sommes-nous réduits là ; et au lieu des plaintes que nous formons, n'aurions-nous pas de quoi remercier Dieu , qui nous a mis à couvert de tous ces maux et de bien d'autres ?
Mais ceci n'est point de mon sujet, et je m'en tiens toujours au même exemple. Je vous le dis donc encore une fois, mon cher auditeur, et je le répète : que souffrons-nous en comparaison de Jésus-Christ? Voilà la grande mesure et la grande règle par où nous devons juger de notre état : oserions-nous le mettre en parallèle avec l'état d'un Dieu anéanti ; avec l'état d'un Dieu abandonné à toute l'envie et à tous les attentats d'un peuple ennemi et furieux ; avec l'état d'un Dieu traîné à tous les tribunaux, et là, accusé, calomnié, traité comme le plus abominable des hommes et le plus impie ; avec l'état d'un Dieu condamné à la mort, et à la mort la plus infâme ? Par conséquent, la croix que nous portons n'est qu'une partie de la croix de ce Dieu Sauveur, et n'en est même qu'une très-petite partie. Or, dans une si faible portion de cette croix, qu'y a-t-il qui doive tant nous coûter?
Vous me direz que la difficulté ne doit pas se mesurer par les choses, selon ce qu'elles sont en elles-mêmes, mais selon nos forces ; et qu'étant aussi fragiles que nous le sommes, le moindre fardeau est capable de nous abattre. Il est vrai, mes Frères, et j'en conviens, si nous nous trouvons abandonnés à nous-mêmes, si nous sommes seuls à porter la croix, et que nous soyons privés du secours d'en-haut. Mais ce qui doit achever de nous convaincre, c'est qu'en portant la croix de Jésus-Christ, nous la portons avec lui, ou qu'il la porte avec nous, comme il la portait avec le Cyrénéen. Principe incontestable dans la religion ; car il est de la foi que Jésus-Christ souffre dans nous, que Jésus-Christ est affligé et persécuté dans nous : tellement que, quelque adversité qui nous arrive, nous pouvons avec la même confiance que saint Paul, nous dire à nous-mêmes, en nous encourageant et nous animant : Non ego, sed gratia Dei mecum (1) : Ce coup est bien rude, ce calice bien amer, cpt accident bien triste et bien fâcheux ; mais le Seigneur ne me manquera pas au besoin : il sera auprès de moi, avec moi, dans moi, pour me seconder et me conforter. Or, avec le Seigneur et avec sa grâce toute puissante, que ne peut-on pus, et de quoi ne vient-on pas à bout? Omnia possum in eo qui me constat (2).
Le point essentiel est de se bien persuader cette importante vérité, et de se l'imprimer bien avant dans l'esprit : Jésus-Christ porte avec moi cette croix, ou du moins il est toujours prêt à la porter, si j'ai recours à lui, et que je veuille l'accepter comme m'étant présentée de sa main. Tant que je serai soutenu de cette pensée, et que dans cette pensée je me tiendrai soumis aux ordres de Dieu, quand tous les fléaux du ciel tomberaient sur moi, quand toute la terre se liguerait contre moi, quand je me verrais assailli de toutes les infortunes et de toutes les calamités de la vie, au milieu de tous les assauts je demeurerai inébranlable : pourquoi? parce que j'aurai pour appui Jésus-Christ, et que par une vertu supérieure il m'élèvera au-dessus de tout. Dans une humble et sainte assurance, je m'écrierai avec le Prophète : Que les armées entières conjurent ma perte : Si consistant adversum me castra (3); que de toutes parts les puissances des ténèbres viennent m'attaquer : Si exurgat adversum me prœlium (4) ; mon cœur n'en sera point ému, et mon âme, d'autant plus ferme qu'elle comptera moins sur elle-même, ne perdra rien de sa tranquillité et de son repos : Non timebit cor meum (5).
D'où partira cette force ? C'est que le Seigneur me favorisera de sa présence et qu'il m'aidera. Or, dès que je pourrai me répondre de l'assistance du Seigneur, tout s'aplanira sous mes pas, et tout me deviendra possible; c'est trop peu, tout me deviendra même aisé et facile : Omnia possum in eo qui me confortat (6). Mais, Chrétiens, du moment que nous ne pensons point à cette présence de Jésus-Christ, et que nous nous reposons sur nous-mêmes, nous sommes perdus; car, indépendamment de Jésus-Christ, que pouvons-nous attendre de nous-mêmes? et voilà par où les croix nous paraissent intolérables ; nous ne les regardons que par rapport à notre faiblesse, et alors il n'est pas surprenant qu'elles nous causent tant d'alarmes, et qu'elles nous jettent dans le
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Cor., XV, 10. —2 Philip., IV, 13. —3 Psal., XXVI,3. — 4 Ibid.— 5 Ibid. — 6 Philip., IV, 13.
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découragement et le désespoir. Si les saints les iraient ainsi envisagées, ils en auraient été effrayés comme nous : mais parce que dans toutes leurs souffrances ils avaient toujours en me Jésus-Christ, et qu'ils se tenaient inséparablement unis à lui ; parce qu'ils se souvenaient de la promesse qu'il nous a faite d'être avec nous jusqu'à la dernière consommation des siècles : Ecce ego vobiscum sum usque ad consummationem sœculi (1) ; voilà pourquoi ils s'estimaient heureux dans les plus grandes tribulations. Les apôtres se réjouissaient de tous les opprobres et de toutes les ignominies où ils se voyaient exposés dans les rues et dans les places publiques : Ibant gaudentes (2). Les martyrs se montraient devant les tyrans, et leur répondaient avec une constance dont ils étaient déconcertés. On les mettait entre les mains des bourreaux pour les tourmenter, pour les brûler, pour les crucifier ; et dans les plus violentes douleurs, ils se félicitaient eux-mêmes, et goûtaient les plus pures délices. C'étaient là, dites-vous, des miracles : oui, mes Frères; mais le même Dieu qui les opérait dans eux, ces miracles, ne peut-il pas, par proportion et selon les divers états de souffrance où nous nous trouvons, les opérer encore dans nous? ne le veut-il pas? n'est-ce pas
1 Matth., XXVIII, 20. — 2 Act., V, 41.
le même Jésus-Christ qui nous offre sa grâce, à cette seule condition que nous prendrons sa croix chrétiennement, et que nous nous joindrons à lui pour la porter? Est-ce trop nous demander que de nous dire : Venez à moi, et je vous soulagerai, et je répandrai sur vous toute l'onction céleste ? Venite ad me, et ego reficiam vos (1). Profitons, mes chers auditeurs, d'un secours si présent et si efficace. Bénissons mille fois ce Dieu Sauveur d'avoir voulu de la sorte nous adoucir lui-même, et par son exemple, et par l'impression de sa grâce, toutes les peines de cette vie. C'était bien assez de nous les rendre méritoires et salutaires : mais il ne s'est pas contenté de cela ; il veut que dès ce monde même notre tristesse, ainsi qu'il le disait à ses disciples, se tourne pour nous en joie : Tristitia vestra vertetur in gaudium (2). Il veut que nous éprouvions la vérité de sa parole, quand il nous a proposé comme une béatitude les pleurs, les disgrâces temporelles, les revers de fortune, les persécutions : Beau qui lugent3. Confions-nous en sa providence, lors même qu'elle nous semble moins favorable. Après nous avoir fait trouver dès maintenant notre félicité dans la croix, il veut enfin par la croix nous conduire au repos éternel, que je vous souhaite, etc.
1 Matth.,XI, 28. — 2 Joan., XVI,20. — 3 Matth., V, 5.
EXHORTATIONS CAREME X
EXHORTATIONS CAREME X
EXHORTATION SUR LE CRUCIFIEMENT ET LA MORT DE JÉSUS-CHRIST.
ANALYSE.
Sujet. Quand ils furent arrivés au lieu appelé Calvaire, on y crucifia Jésus.
C'est sur la croix et dans la personne de Jésus-Christ que s'est accomplie cette parole du Prophète : La justice et la miséricorde ont fait ensemble une alliance étroite.
Division. Jésus-Christ mourant sur la croix comme victime de la justice de Dieu : première partie; Jésus-Christ mourant sur la croix comme victime de la miséricorde de Dieu : deuxième partie.
Première partie. Jésus-Christ mourant sur la croix comme victime de la justice de Dieu. Après le péché de l'homme, il fallait que la justice de Dieu fût satisfaite. Nul autre qu'un Dieu ne pouvait satisfaire à un Dieu. Jésus-Christ vrai Dieu et vrai homme est donc venu, et s'est offert comme victime. Ce n'est pas pour ses péchés, mais pour les nôtres, qu'il a satisfait. Car il s'en était é, et voilà pourquoi la justice divine le regarde au Calvaire comme un objet digne de ses vengeances.
C'est donc cette redoutable justice qui préside au dernier supplice de ce Fils de Dieu couvert des péchés de tous les hommes. C'est elle qui veut qu'on le dépouille encore une fois de ses habits, qu'on l'étende sur la croix, qu'il obéisse à d'infâmes bourreaux, qu'il soit placé au milieu de deux voleurs, qu'on le comble de nouveaux opprobres, que dans sa soif on ne lui donne à boire que du vinaigre et du Bel, enfin qu'il meure comme abandonné même de son Père.
De là apprenons combien il est terrible de tomber dans les mains du Dieu vivant, et de sa justice. Car s'il n'a pas épargné son propre Fils, que fera-t-il de nous et contre nous? Nous devons ici reconnaître toute la puissance de cette suprême justice, toute ta sainteté, toute sa sévérité, toute sa droiture et son inflexible équité.
Quelles vérités! et de quelle frayeur doivent-elles saisir un pécheur qui vit dans l'impénitence? Mais surtout de quelle frayeur i-il saisi à la mort, en considérant même le crucifix qu'on lui présentera pour sa consolation?
Première partie. Jésus-Christ mourant sur la croix comme victime de la miséricorde de Dieu. Il est vrai qu'il devait souffrir et qu'il devait mourir; mais comment le devait-il? Dans cette supposition toute gratuite de sa part, savoir : qu'il voulût sauver le monde; car il pouvait ne le pas vouloir et nous abandonner. C'est donc par un effet de sa miséricorde qu'il a pris sur lui nos dettes, et qu'il s'est engagé à les acquitter en souffrant et en mourant. Solide théologie de l'apôtre saint Paul.
De là ne nous étonnons point des témoignages particuliers, ou plutôt des prodiges d'amour et de miséricorde qu'il fait paraître
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sur sa croix. Il prie, et c'est une prière de miséricorde; il promet, et c'est une promesse de miséricorde; il donne, et c'est un don de miséricorde : il témoigne sa soif, et cette soif qu'il souffre, quelque pressante qu'elle puisse être, n'est que l'image d'une soif mille fois encore plus ardente qui achève de le consumer, et qui est un sentiment de miséricorde.
Ainsi nous devons regarder la croix comme le siège delà grâce et le trône de la miséricorde divine. Ayons-y souvent recours. Solide dévotion dans le christianisme, que la dévotion au crucifix. Où sera notre ressource à la mort, où sera notre consolation? Dans le crucifix.
Postquam venerunt in locum qui vocatur Calvaria; ibi crucifixerunt eum.
Quand ils furent arrivés au lieu appelé Calvaire, on y crucifia Jésus. (Saint Luc, chap. XXIII, 33.)
Quel souvenir, chrétiens auditeurs nous rappellent ces paroles de mon texte! et si les historiens sacrés n'avaient pris soin de perpétuer dans le monde la mémoire d’un tel événement; si la religion que nous professons ne nous l'enseignait d'une manière à ne permettre pas le moindre doute, qui jamais eut pu se persuader que le Messie, le Saint des saints dût mourir sur le Calvaire, c'est-à-dire dans un lieu destiné au supplice des criminels; et qu'un Homme-Dieu dut terminer sa vie mortelle par le tourment et l'opprobre de la croix? Voilà toutefois ce que l'Evangile nous représente ; et sans m'arrêter à de terribles lamentations, si j'ose d'abord pénétrer dans ce profond mystère, il me semble que c est la que se fait cette merveilleuse alliance dont avait parle le Prophète royal, quand il disait que la justice et la miséricorde s'étaient réunies , et que par un heureux accord elles se trouvaient l’une et l'autre pleinement satisfaites : Justitia et pax osculatœ sunt (1). Du moment que l’homme en violant le commandement de Dieu, s était rendu pécheur, il y avait entre cette justice et cette miséricorde divine une espèce de combat. L'une était armée contre nous, et se disposait, par notre perte éternelle, à venger les intérêts du Seigneur et à réparer sa gloire ; mais l’autre sans oublier ni la gloire, ni les intérêts du Dieu tout-puissant, sensible néanmoins à notre malheur, retenait le glaive suspendu sur nos têtes, et arrêtait le coup dont nous étions menacés. Le moyen de les concilier? 0 secret inconnu à toute la prudence humaine! ô abîme de la sagesse et des conseils du Trè-Haut! le voici, mes Frères, ce grand moyen, ce moyen prévu de toute éternité et accompli dans la plénitude des siècles; c'est que Jésus-Christ, Fils de Dieu et Fils de l'homme, vrai Dieu et vrai homme lui-même, verse son sang, donne s vie ; qu’il meure, et que par sa mort il soit tout ensemble sacrifié et à la justice du Dieu des vengeances et à la miséricorde du Dieu de la paix. En deux mots, Jésus-Christ
1 Psal., LXXXIV, 11.
mourant sur la croix comme victime de la justice de Dieu, ce sera la première partie: comme victime de la miséricorde de Dieu, ce sera la seconde. Je ne puis mieux finir le cours de ces exhortations que j'avais à vous faire pendant ce saint temps. Puissiez-vous encore remporter de celle-ci tout le fruit que je m'en promets, avec le secours de la grâce, pour votre instruction et votre édification !
PREMIÈRE PARTIE.
Oui, Chrétiens, c'était depuis la naissance du monde, où l'homme rebelle et criminel osa se révolter contre Tordre de son créateur et de son Dieu ; c'était, dis-je, depuis ce premier péché que la justice du ciel attendait une victime capable de l'apaiser, et demandait un sacrifice digne de la majesté du Seigneur violée et outragée. Ce n'est pas que dans le cours de tant de siècles écoulés depuis cette chute fatale à toute la nature humaine, les hommes n'eussent offert à Dieu des hosties, et qu'ils ne lui eussent présenté divers sacrifices pour reconnaître sa souveraine grandeur et pour l'honorer ; mais ces hosties n'étaient ou que des fruits de la terre, ou que de vils animaux; et de tels sacrifices ne pouvaient être proportionnés à la dignité du Maître dont il s'agissait de réparer l'honneur et de venger les intérêts. Il n'y avait donc qu'une personne divine. il n'y avait que le sang d'un Dieu qui put effacer pleinement et laver l'offense faite à un Dieu. Or, voilà ce qui s'accomplit au Calvaire, et c'est là que cette justice si rigoureuse et si inflexible dans la défense de ses droits, trouve enfin toute la satisfaction qu'elle avait si longtemps exigée sans la recevoir, et qui lui était due par tant de titres.
Car quelle victime lui est immolée sur l'autel de la croix ? Un Homme-Dieu , le Fils éternel de Dieu , égal à son Père , et possédant comme lui toute la plénitude de la divinité : In ipso inhabitat omnis plenitudo divinitatis (1). Dès le moment de son incarnation, il avait déjà commencé ce grand sacrifice, puisqu'il n'était descendu sur la terre qu'en qualité de victime, et qu'il ne s'était revêtu d'un corps mortel que pour en faire hommage au Créateur de l'univers,
1 Coloss., II, 9.
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et pour le lui offrir en holocauste. Dans le temple de Jérusalem , il avait continué et comme perfectionné ce même sacrifice , lorsqu'il voulut être porté solennellement entre li s liras de Siméon , et présenté par les mains de Marie. Mais tout cela n'était encore que le sacrifice du matin, et nous voici présentement au sacrifice du soir; à ce sacrifice où la victime doit être consumée tout entière ; à ce sacrifice où tendaient depuis trente-trois ans toutes les mus , toutes les démarches, toutes les actions du Rédempteur des hommes ; à ce sacrifice par où toute la gloire du Seigneur devait être réparée, et tous les droits de sa justice rétablis.
Mais que dis-je , et quelle dette le soumettait a cette inexorable justice, cet agneau de Dieu, cet agneau sans tache ? de quelle offense pouvait-il être coupable, et qu'avait-il fait qui lui attirât la colère d'en-haut, et qui l'exposât à un tel opprobre et à une telle mort ? Ah ! chrétiens auditeurs, c'est un mystère que vous ne pouvez, ignorer, et c'est sur ce fondement qu'est établie et que roule toute la religion. Vous savez que de lui-même et de sa nature , ce Sauveur du monde est la sainteté par excellence ; que dans le céleste séjour et dans les splendeurs éternelles, il reçoit les adorations de tous les esprits bienheureux, et en fait tonte la félicité ; que même dans cette terre d'exil où il a paru , et que dans cette vallée de larmes où il a voulu converser avec nous, il ne connut jamais le mal que pour le combattre et pour le détruire ; enfin , que c'est à lui que fut rendu plus d'une fois cet éclatant témoignage qui retentit le long du Jourdain , et qui se fit entendre sur le Thabor : Voilà mon Fils bien aimé, l'objet de mes complaisances : Hic est Filius meus dilectus, in quo mihi bene complacui (1). Vous en êtes instruits, et ce sont autant d'articles de votre créance. Mais ce que vous enseigne aussi la même foi que vous professez, c'est que, pour l'expiation du péché, ce Sauveur, si saint en lui-même, a pris toutefois la forme du pécheur ; c'est que n'ayant jamais commis de péché et étant incapable d'en commettre, il a néanmoins voulu porter sur son corps tous nos péchés : Qui peccata nostra ipse pertulit in corpore suo (2) ; que son Père l'en a chargé , et qu'il en a été tout couvert : Posuit in eo iniquitatem omnium nostrum (3). Tellement que nous le pourrions comparer à cette nuée qui conduisait les Israélites dans le désert, et qui, toute lumineuse d'une part, était
1 Matth.,
XVII, 5. — 2 1 Petr., II, 24. — 3 Isa , LIII, 6.
de l'autre toute ténébreuse. Or, c'est justement sous cet aspect si difforme et si affreux, que le ciel aujourd'hui le considère, et c'est sous cette lèpre du péché que la justice de Dieu l'envisage comme un objet digne de toutes ses vengeances. Voilà pourquoi elle s'arme contre lui, pourquoi elle le poursuit le glaive à la main, pourquoi elle prononce l'arrêt de sa mort.
Comment donc , afin de vous tracer encore de tout ceci une figure plus naturelle et plus propre, comment paraît-il au Calvaire? Représentez-vous, mes chers auditeurs, cette malheureuse victime dont parlait saint Paul aux Hébreux, sur laquelle on mettait toutes les iniquités du peuple pour les expier, et qu'on jetait hors du camp pour la brûler. Ainsi Dieu l'avait ordonné dans l'ancienne loi : et qu'était-ce là , dit l'Apôtre , qu'une image sensible de ce qui devait s'accomplir dans la personne de Jésus-Christ? On le conduit hors de la ville, on le fait monter au Calvaire : c'est le dernier théâtre où il va paraître, et c'est là que l'attend la divine justice à qui il s'est rendu responsable, et qu'elle vient ordonner de son supplice et l'exécuter par les mains des bourreaux qu'elle a choisis pour ses ministres. Car souffrez, mes Frères, que je vous fasse part d'une pensée qui me touche, et qui doit vous remplir comme moi d'une horreur toute religieuse. Quand Dieu chassa le premier homme du paradis terrestre où il avait péché, l'ange du Seigneur se fit voir armé de l'épée, et ferma pour jamais l'entrée de ce jardin de délices. Ce fut encore par le ministère de l'ange exterminateur que Dieu frappa l'armée de Sennachérib, et que pour le salut de son peuple il fit éclater contre ce prince orgueilleux toute sa puissance. Mais quand pour le salut du monde entier il est question de consommer le sacrifice de ce divin médiateur, sur qui sont tombés tous les péchés des hommes et qui les doit effacer de son sang, je m'imagine que la suprême et souveraine justice descend elle-même, et que, sans se montrer, elle préside à tout ce qui se passe dans cette sanglante et terrible exécution.
Non, chrétiens, ne croyons pas que ce soit seulement ici la fureur des Juifs qui agisse, ni la cruauté des soldats : c'est la justice de Dieu. C'est elle, prenez garde, c'est elle qui veut que ce Dieu-Homme soit encore une fois dépouillé de ses habits, et qu'il ne lui reste pas même une robe qui le couvre : pourquoi? afin que, par ce dépouillement total et cette extrême pauvreté,
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il porte la peine de toutes les injustices où nous a engagés et où nous engage tous les jours une envie démesurée d'avoir, et un attachement excessif aux biens de la vie. C'est elle qui veut qu'on l'étende sur la croix, et qu'en l'y étendant on lui disloque tous les membres ; que pour l'y attacher, on se serve, non de liens, mais de clous ; qu'on lui en perce les pieds et les mains, et qu'on les y enfonce avec violence: pourquoi? afin que dans sa chair il expie tous les dérèglements de la nôtre, tant de sensualités, tant de commerces criminels, tant de sales plaisirs, tant d'excès et d'abominations. C'est elle qui veut qu'il obéisse à d'infâmes bourreaux, que sans résister un moment ni prononcer une parole, livré à leur pouvoir et soumis à leurs ordres, il se laisse remuer, traîner, tourmenter, selon qu'il leur plaît : pourquoi? afin que par une telle soumission il répare cette fatale désobéissance de nos premiers parents, qui nous a tous perdus, et que ce soit encore le châtiment de tant de transgressions de la loi du Seigneur, qui nous sont particulières et personnelles, de tant de résistances à ses adorables volontés, de tant de révoltes intérieures dans les afflictions qu'il nous envoie, et de tant de murmures et de plaintes. C'est elle qui veut qu'il soit placé au milieu de deux voleurs, et crucifié avec eux ; que dans cet état on l'élève, on le fasse voir, on l'expose aux yeux de Jérusalem, et que le ciel et la terre soient témoins de sa honte : pourquoi? afin que cette ignominie publique soit la juste punition de toutes les enflures de notre cœur, de toutes ses complaisances et ses vanités, de tous ses projets ambitieux et de tout son orgueil.
N'est-ce pas assez, justice de mon Dieu, et n'êtes-vous pas enfin satisfaite ? Sur quelle partie de ce corps sacré frapperez-vous encore, qui ne soit déjà toute couverte de plaies? Voyez et considérez : voyez ces yeux tout éteints, cette bouche toute livide, ce visage tout meurtri, ce sein tout déchiré et tout ouvert par le nombre des blessures qu'il a reçues : voyez ces pieds, ces mains, changées en des sources de sang. Quels nouveaux opprobres a-t-il à essuyer? Le voilà comme abîmé, comme anéanti dans la confusion : il en est rassasié, selon l'expression de votre prophète, et si je l'ose dire, il en est comme enivré. Il n'importe : cette implacable justice a néanmoins toujours le bras levé, et ne le retirera point que sa victime n'ait été détruite : Sed adhuc manus ejus extenta (1).
C'est donc elle, suivez-moi, c'est elle qui
1 Isa., V, 25.
veut qu'on s'assemble autour de ce Dieu souffrant, et que, bien loin de le plaindre, on vienne insulter à ses souffrances; qu'on lui reproche qu'il ne peut se sauver lui-même, après avoir sauvé les autres; qu'on le traite de profanateur et de destructeur du temple ; qu'on blasphème son saint nom, et qu'on profère contre lui mille anathèmes : pourquoi? parce que c'est à lui d'acquitter par là tant de discours injurieux, tant de railleries malignes et piquantes, tant de paroles outrageantes, de paroles licencieuses et dissolues, de paroles impies et scandaleuses, que nous met dans la bouche, et contre le prochain et contre Dieu même, ou la médisance, ou l'animosité et la colère, ou le libertinage et l'irréligion : Sed adhuc manus ejus extenta. C'est elle qui veut que dans la soif qui le presse, et que lui cause l'extrémité de sa faiblesse et le dernier épuisement où il est réduit, on ne lui présente à boire que du vinaigre et du fiel: pourquoi? parce que c'est dans l'aigreur et l'amertume de ce breuvage que doivent être lavées, si je puis m'exprimer de la sorte, les grossières débauches et les intempérances de tant de mondains, leur avidité insatiable, leurs délicatesses infinies à flatter leur goût et à contenter tous leurs appétits : Sed adhuc manus ejus extenta. C'est elle qui veut que dans un accablement si général toute ressource lui manque, même de la part de son Père; qu'il en soit comme abandonné; qu'il n'en reçoive nul secours, nul appui sensible ; que plus rigoureusement traité qu'il ne le fut au jardin, où le ciel au moins parut s'intéresser en sa faveur, et prit soin, par le ministère d'un ange, de le conforter, il soit désormais destitué de tout soutien ; c'est-à-dire que son humanité soit délaissée de sa divinité, et que livrée à elle-même, elle tombe dans la plus profonde et la plus mortelle désolation : pourquoi? parce qu'il ne peut mieux satisfaire que par cet abandonnement, pour toutes les fausses joies du monde dont nous sommes si enchantés, pour toutes les vaines consolations que nous cherchons dans les créatures, pour la confiance trompeuse que nous y avons, pour l'indigne préférence que nous leur donnons, et le prodigieux oubli de Dieu où nous vivons. Que puis-je encore ajouter ? Sed adhuc manus ejus extenta; c'est elle qui, sans se relâcher jusques au dernier souffle de vie qui lui reste, veut enfin qu'il expire entre les bras de la croix, et qu'avec ce grand cri qu'il pousse vers le ciel, il achève de rendre l'âme, et mette le sceau à l'œuvre de notre
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rédemption : pourquoi? parce que c'est par cette mort temporelle d'un Dieu que nous devons cire délivrés d'une mort éternelle : Jesus autem, emissa voce magna, expiravit (1).
Quelle terreur, Chrétiens, et quelle consternation ! la seule frayeur de ce lugubre spectacle et d'un tel acte de justice sur une personne divine, ne dut-elle pas suffire pour ébranler toute la nature et la déconcerter? aussi la terre en trembla, le voile du temple se déchira, le soleil s'éclipsa, les pierres se fendirent, et les tombeaux en furent ouverts. Or, si cet effroi a pu se communiquer aux êtres même inanimés, et agir sur eux, comment doit il se faire sentir a nous, et quels effets doit-il produire dans nos cœurs?
Car quoique le plus essentiel et le premier de tous les motifs qui doive nous attacher à Dieu et à la pratique de nos obligations soit la reconnaissance et l'amour, toutefois une crainte chrétienne de la justice de Dieu, des vengeances de Dieu et de ses redoutables châtiments, n'a rien que de louable, rien que de saint et de salutaire. Jésus-Christ lui-même, dans son Evangile, en a fait la matière de ses plus fortes instructions, et il y a employé les Impressions les plus vives et les menaces les plue effrayantes. Ce n'était pas seulement au peuple qu'il les faisait entendre, ni aux pécheurs engagés dans le monde, mais à ses disciples et apôtres, parce que cette crainte des jugements du Seigneur convient à tous les états du christianisme et à tous les degrés de perfection.
Je ne puis donc rien faire de plus important pour votre salut, que de la réveiller dans vos âmes, et de vous apprendre à tirer de la croix du Sauveur et de sa mort que nous méditons et que nous pleurons, une des conséquences les plus naturelles et les plus solides, quoique la moins ordinaire et la moins connue, savoir, que c'est une chose souverainement à craindre, de tomber dans les mains du Dieu vivant : Horrendum est incidere in manus Dei viventis (2). Je dis conséquence la moins ordinaire et la moins connue. En effet, nous sommes accoutumes à ne considérer le mystère d'un Dieu crucifié que par ce qu'il a de consolant pour nous, et nous n'en tirons presque jamais d'autre conclusion que de nous confier en Dieu et dans l'efficace de ses mérites. Confiance, mes chers auditeurs, trop bien fondée, pour entreprendre de l'affaiblir, et espérance que je suis bien éloigné de condamner, puisque je prétends
31. — 2 Hebr., X, 31.
au contraire vous l'inspirer dans la suite de ce discours, et vous y affermir. Mais ce que je voudrais d'abord vous faire comprendre, et ce qui demande toute l'attention de vos esprits, c'est que ce mystère de grâce est en même temps un mystère de justice, et de la justice la plus formidable ; c'est que, s'il a de quoi nous encourager et nous rassurer, il n'en a pas moins de quoi nous intimider et nous consterner : comment cela? faites-en avec moi la réflexion, et entrez dans ma pensée.
Quand le prince des apôtres, saint Pierre, écrivant aux premiers fidèles, voulait leur donner une idée de la justice de Dieu qui les retînt dans le devoir, ou qui les engageât promptement à s'y remettre, si le péché les en avait écartés, il leur proposait l'exemple des anges rebelles et leur condamnation. Craignez, mes Frères, disait-il, et n'oubliez jamais à quel Dieu vous avez affaire : on ne s'attaque point à lui impunément, et l'on n'échappe point au bras de sa justice et à ses coups. Il n'a pas même pardonné à ces esprits qu'il avait créés dans le ciel et enrichis des dons les plus excellents; mais dès qu'ils se sont révoltés, et dès le premier péché qu'ils ont commis, il les a liés avec les chaînes de l'enfer, il les a chassés de son royaume et précipités dans l'abîme, pour y être éternellement tourmentés : Deus angelis peccantibus non pepercit, sed rudentibus inferni detractos in tartarum tradidit cruciandos (1). Or, que devons-nous donc attendre de sa colère, si nous l'irritons contre nous? et puisque des anges bien supérieurs à nous, et en force et en puissance, ne peuvent néanmoins soutenir la rigueur du jugement qu'il a porté contre eux, et qui les a rendus autant de sujets d'exécration, que deviendrons-nous, fragiles créatures, qui ne sommes devant lui que de faibles roseaux qu'il peut renverser et briser du moindre souffle? Angeli fortitudine et virtute cum sint majores, non portant adversum se execrabile judicium (2). Tel était le raisonnement du saint apôtre ; mais sans oublier eu aucune sorte le respect que je dois a une si grande autorité, je ne fais point difficulté de dire que nous avons dans la mort de notre divin Maître une preuve mille lois encore plus touchante et un exemple plus convaincant. Car ce ne sont plus seulement des anges que Dieu, comme souverain juge, n'a pas épargnés, mais son propre Fils : Proprio Filio suo non pepercit (3). D'où nous devons connaître toute la puissance de cette adorable justice, toute sa sainteté
1 2
Petr., II, 4. — 2 Ibid., 11. — 3 Rom., VIII, 32.
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toute sa sévérité, toute sa droiture et son inflexible équité. Remarquez, je vous prie, tous ces traits : il n'y en a pas un qui ne soit capable de nous faire trembler, pour peu que nous soyons susceptibles d'une crainte raisonnable et sensibles à l'intérêt de notre salut.
Je dis toute la puissance de cette justice de Dieu, puisqu'elle a étendu son pouvoir jusque sur un Homme-Dieu. Apres cela, qui pourra nous arracher d'entre ses mains? qui pourra lui faire violence et l'arrêter? que lui opposerons-nous, et qui sera en état de prendre contre elle notre défense et de nous sauver? Je dis toute la sainteté de cette justice de Dieu, puisqu'elle n'a pu voir le péché sans le poursuivre, même dans un Homme-Dieu. Ce n'était dans cet Homme-Dieu que les péchés d'autrui ; ce n'était que des péchés dont il avait contracté la dette, sans être coupable de l'offense : comment en poursuivra-t-elle les auteurs, et à quel jugement doivent-ils être réservés? Je dis toute la sévérité de cette justice de Dieu, puisqu'il a fallu, pour l'apaiser, le sang et la mort d'un Homme-Dieu. Hommes vils et criminels, quoi qu'elle exerce sur vous de rigoureux, sera-ce assez pour elle? et quand elle décharge sur le juste ses plus rudes fléaux, que prépare-t-elle aux pécheurs, et peuvent-ils se promettre d'être ménagés? Je dis toute la droiture de cette justice de Dieu et son inflexible équité, puisqu'elle n'a point eu même égard à la dignité d'un Homme-Dieu. Qui que nous soyons et quelque intercesseur que nous ayons auprès d'elle, en vain compterons-nous de la fléchir sans une satisfaction convenable, et espérerons - nous qu'elle se relâche jamais sur cela de ses prétentions.
Ah! mes Frères, quelles vérités!
et quand un pécheur, j'entends un de ces pécheurs obstinés qui vieillissent dans leurs désordres, et que toute l'ardeur de notre zèle, que toutes nos remontrances et toutes nos sollicitations ne peuvent ramener de leurs voies corrompues; quand, dis-je, à la vue du crucifix, un pécheur de ce caractère vient à se retracer toutes ces idées, de quel tremblement et de quelle épouvante doit-il être saisi ? car il me semble que je puis bien lui appliquer ce que saint Léon pape a dit des Juifs, et que la comparaison n'est que trop juste. Il nous invite à contempler Jésus-Christ sur la croix : mais du reste, mes Frères, poursuit ce saint docteur, à Dieu ne plaise que nous le considérions comme les impies figurés par ces anciens Juifs à qui Moïse disait dans le désert, et au sujet du serpent d'airain : Vous aurez sans cesse votre vie suspendue devant vos yeux ; vous la verrez, et bien loin que cet objet, si consolant pour les autres, anime votre confiance et dissipe vos craintes, vous serez toujours, en la voyant, dans le même trouble, parce que vous ne croirez pas y devoir trouver votre salut : Et erit vita tua quasi pendens ante, te : timebis die et nocte, et non credes vitœ tuœ (1). Voilà, continue le même saint Léon, comment dans la suite des siècles les Juifs incrédules et déicides ont dû encore envisager le Messie qu'ils avaient crucifié. Ils n'apercevaient en lui, et dans sa croix, que leur crime ; et demeurant toujours dans leur infidélité, cette vue d'un Dieu livré à la mort devait les remplir non point de la crainte salutaire qui part d'une vraie foi, et qui sert à nous justifier par la foi, mais de la crainte servile et désespérante dont est agitée et cruellement tourmenté une mauvaise conscience : Isti enim nihil in crucifixo Domino prœter facinus suum cogitare potuerunt, habentes timorem, non quo fides vera justificatur, sed quo conscientia iniqua torquetur.
Triste image du pécheur ! Qu'est-ce à ses yeux que la croix de son Sauveur et de son Dieu ? Un monument visible, mais terrible, de la justice du ciel ; c'est-à-dire d'une justice dont il dépend mille fois plus encore que ce Dieu-Homme, à qui néanmoins elle a fait sentir son pouvoir d'une manière si éclatante et par un arrêt si absolu ; d'une justice dont il aura en personne à subir lui-même le jugement, et à recevoir sa condamnation; d'une justice qui n'oubliera rien,qui ne passera rien, qui ne lui pardonnera rien ; d'une justice qu'il se rend tous les jours plus ennemie, en accumulant péchés sur péchés, et négligeant tous les moyens de les effacer ; d'une justice devant laquelle tout ce que Jésus-Christ a fait et tout ce qu'il a souffert pour lui ne lui sera de nul profit, de nul avantage, de nul usage, et ne doit même servir qu'a sa réprobation , puisqu'il ne s'en sert pas pour sa sanctification; par conséquent, d'une justice dont il n'a rien de moins à craindre que la plus affreuse sentence et qu'un tourment éternel : Terribilis quœdam expectatio judicii (2). Si toute la religion n'est pas encore éteinte dans son cœur, peut-il n'être pas effrayé de ces réflexions; et pour n'en être point ému, ne faut-il pas qu’il soit tombé dans le plus mortel endurcissement?
Tout cela, dites-vous, ne l'inquiète guère,
1 Deut., XXVIII, 66. — 2 Hebr., X, 27.
parce qu'il n'y pense point. Il est Occupé de ses Maires, entêté de sa fortune, possédé de son plaisir, il bannit tout le reste de son esprit, et il sait bien éloigner dos pensées si sérieuses, et s'en délivrer. Oui, mes Frères, il le sait bien, et il ne le sait même que trop ; mais voilà justement ce que je déplore, et ce que je regarde comme le plus grand de tous les malheurs : car voilà ce qui l'entretient dans son impénitente, ce qui lui fait amasser contre lui un trésor décolère, ce qui le lui fait grossir chaque jour, jusqu'à ce qu'il en ait comblé la mesure, et que cette justice, dont il ne tenait nul compte, et qui l'attendait au jour marqué, agisse enfin , ouvre elle-même le trésor de ses vengeances, et le fasse fondre sur lui pour l'accabler.
Je dis plus, Chrétiens ; et s'il n'y pense point Maintenant, il y pensera à la mort. Etrange renversement! A cette dernière heure où tout l'abandonnera, où tous les secours humains lui Manqueront, du moins lui deviendront inutiles; où ces prétendues divinités qu'il adorait seront incapables de le soutenir, et où ces faux biens dont il jouissait sur la terre lui seront enlevés, et lui échapperont, c'était la croix de Jésus-Christ, ou plutôt c'était Jésus-Christ lui-même attaché à la croix et y mourant, qui levait être sa ressource, son refuge, sa force, et ce sera le sujet de ses plus vives frayeurs et le comble de sa désolation. Le prêtre, pour le toucher, pour l'encourager, pour le consoler, et pour satisfaire au devoir de son ministère, lui présentera le crucifix; il le fera souvenir que c'est son Dieu, l'auteur de son salut, qui lui tend les bras; il l'exhortera à se tourner vers lui, et a se confier en lui : mais tandis que la parole, du ministre lui frappera au dehors l'oreille sans pénétrer jusqu'au coeur, que lui dira intérieurement sa conscience? Que lui reprochera-t-elle? Sous quel aspect lui montrera-t-elle ce Rédempteur immole a la même justice, qui le cite actuellement à son tribunal, et dont il ne peut se promettre d'être plus épargné que ne l'a été un Dieu? Quelle peinture lui tracera-t-elle de ses désordres passés? et malgré toute la vertu et toute l'efficace d'un sang divin, quelle espérance lui donnera-t-elle pour l'avenir? Que fais je, après tout, mes chers auditeurs? est-ce que je prétends diminuer votre confiance dans la croix du Sauveur et dans sa grâce? à Dieu ne plaise ! mais je voudrais que ce lut une confiance solide, une confiance soutenue de vos œuvres et de votre correspondance; car il n’y a en a point d'autre que celle-là qui vous puisse sauver, ni sur laquelle il y ait quelque fond à faire. Aussi est-ce pour vous l'inspirer que je vais présentement vous proposer Jésus-Christ crucifié, comme victime, non plus de la justice, mais de la miséricorde de Dieu. Ce sera la seconde partie.
DEUXIÈME PARTIE.
C'est le caractère des œuvres de Dieu et de tous les desseins qu'il forme sur nous, d'être toujours accompagnés de sa miséricorde, et de tendre au salut de l'homme et à son éternelle prédestination : Universœ viœ Domini, misericordia (1) ; tellement, remarque le Prophète, qu'il n'oublie point cette infinie miséricorde jusque dans sa plus grande colère et dans les plus sévères châtiments de sa justice : Cum iratus fueris, misericordiœ recordaberis (2). Il n'y a que l'enfer d'où cette bonté divine se tienne éloignée, et où elle ne fasse point couler ses grâces, parce qu'elle n'y trouverait point de sujet en état de les recevoir et d'en profiter. Mais partout ailleurs, il lui est si naturel de se communiquer, que dans tous les ouvrages du Seigneur elle a toujours la meilleure part, et qu'à bien examiner même les plus rigoureux jugements de Dieu, ce sont moins des jugements de justice que de miséricorde ? Superexaltat misericordia judictum (3). Or, si jamais elle a paru , cette miséricorde souveraine et sans bornes, et si jamais elle a répandu ses richesses avec abondance, il est évident et incontestable que c'est dans ce mystère de Jésus-Christ crucifié et mort pour la rédemption du monde. Découvrez-en, mes Frères, autant que la faiblesse de nos esprits peut le permettre, et admirons-en l'ineffable et adorable conduite. Il fallait une victime à la justice de Dieu, et mu: réparation authentique du péché de l’homme ; je l'ai dit, et c'est ce que nous avons déjà médité. L'homme de lui-même et de son fonds n'avait rien, ni n'était capable de rien qui put en aucune sorte égaler l'injure faite à la majesté du Très Haut, et par conséquent il ne pouvait de son fonds ni de lui-même la réparer; c'est encore ce que j'ai tâché de vous faire comprendre. De là s'ensuivait, par une conséquence non moins nécessaire, que sans les mérites d'un Homme-Dieu, l'homme était immanquablement perdu, et qu'il ne pouvait être sauvé que par les souffrances et par la croix de ce puissant médiateur. Voilà pourquoi Jésus-Christ est venu, voilà quelle a été la fin de sa mission et le fruit de sa mort. Tout cela
10. — 2 Habac., VIII, 1. — 3 Jac., II, 13.
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est vrai, Chrétiens ; mais tout cela ne nous apprend point que Jésus-Christ, absolument et indispensablement ait dû souffrir, qu'il ait dû mourir. Parlons autrement, et mettons la chose dans un jour qui vous fasse mieux entendre ce point de religion.
Il devait venir ce Verbe de Dieu, et prendre une chair semblable à la nôtre. Dans cette chair passible et mortelle, il devait souffrir, il devait mourir : mais comment le devait-il ? concevez-le. Il devait, dis-je, souffrir, et il devait mourir : mais dans cette supposition toute gratuite de sa part, et toute de son choix, savoir, qu'il voulût sauver le monde. Car c'est de quoi il était pleinement le maître , et à quoi nulle obligation ne l'engageait. Il pouvait laisser l'homme dans l'abîme où il s'était précipité; il pouvait le livrer à son propre malheur, et par là s'épargner toutes les douleurs et toutes les ignominies de la croix. Oui, mes Frères, il le pouvait, selon toutes les lois de sa justice ; mais c'est ce que sa miséricorde n'a pu voir sans s'y opposer. Toutes ses entrailles en ont été émues, ces entrailles de charité et de compassion : Viscera misericordiae (1). Il en a suivi les mouvements, et il n'a pu, si je l'ose dire, résister à des sentiments si tendres et si affectueux. Ainsi, de deux partis qu'il avait à choisir, ou d'abandonner le salut de l'homme, ou de s'abandonner lui-même à toute l'infamie d'un supplice aussi cruel et aussi honteux que la croix, il a mieux aimé nous racheter à ce prix, au prix de son sang, au prix de sa vie, que de consentir à notre perte éternelle. Or, de là même n'ai-je pas droit de conclure qu'il s'est donc sacrifié sur l'autel de la croix comme une victime de miséricorde ?
Solide théologie que l'Apôtre nous a si bien exprimée en deux courtes paroles dont il était vivement touché, et qui, dans leur simplicité et leur brièveté, sont pleines d'onction et de consolation : Dilexit me, et tradidit semetipsum pro me (2) : Il m'a aimé, ce Dieu essentiellement et souverainement miséricordieux, disait le maître des Gentils ; et parce qu'il m'a aimé, il s'est donné pour moi. Prenez garde, s'il vous plaît, à l'ordre qu'observe le grand Apôtre, et à la liaison qu'il met entre ces deux choses. Il ne sépare point l'une de l'autre, comme si l'une était indépendante de l'autre; mais il les unit ensemble comme la cause et l'effet. Il m'a aimé, voilà le principe ; et il s'est donné pour moi, voilà l'effet et la suite. De sorte que c'est avant tout, et par-dessus tout, son amour qui
1 Lu, I, 78.
— 2 Galat., II, 20.
lui a fait accepter et boire le calice de sa passion : Dilexit me, et tradidit semeptisum pro me.
Aussi demandez au même saint Paul ce que faisait Jésus-Christ sur le Calvaire, où ses bourreaux l'avaient conduit, et où ils accomplissaient contre lui avec tant de barbarie les ordres qu'ils avaient reçus. Cette peinture est admirable, mes chers auditeurs, et voici sans doute des expressions dignes de l'Esprit de Dieu, dont le saint Apôtre était inspiré : écoutez-le. On l'attachait à la croix, ce médiateur des hommes, on l'y clouait : mais lui cependant, d'une main invisible et par un excès de miséricorde, il y attachait l'acte qui avait été écrit contre nous; l'arrêt qui nous condamnait comme pécheurs, il l'effaçait de son sang et il l'annulait : Delens quod adversus nos erat chirographum decreti et ipsum tulit de medio, affigens illud cruci (1). On lui donnait la mort; et lui, en mourant, il nous rendait la vie par la rémission et l'abolition de tous nos péchés : Et vos cum mortui essetis in delictis, convivificavit, donans vobis omnia delicta (2). Il succombait à la violence des coups qu'il avait reçus, et à la rigueur des tourments qu'il avait endurés; mais dans cette défaillance même, où la nature ne pouvait se soutenir, et était obligée de céder, plus fort néanmoins que toutes les principautés et toutes les puissances infernales, il défendait contre elles notre cause, il les combattait, il leur arrachait les dépouilles que ces esprits de ténèbres avaient enlevées et dont ils se glorifiaient ; il les confondait à la vue de tout l'univers, il les désarmait et il en triomphait, content de mourir dans ce combat, pourvu que sa victoire, qui lui coûtait si cher, fût auprès de son Père notre rançon et notre salut : Exspolians principalus et potestates, traduxit confidenter, palam triumphans illos in semetipso (3).
De là, Chrétiens, nous ne devons point nous étonner des témoignages particuliers, ou plutôt des prodiges d'amour et de miséricorde qu'il fait paraître à cette dernière heure, qui doit terminer sa course et consommer sa charité pour nous. Plus il avance vers la fin de sa carrière, plus son cœur s'attendrit. Il semble ne plus respirer que la miséricorde. Il prie, et c'est une prière de miséricorde ; il promet, et c'est une promesse de miséricorde ; il donne, et c'est un don de miséricorde ; il témoigne sa soif, et cette soif qu'il souffre, quelque pressante qu'elle puisse être, n'est après tout que