Œuvres complètes (page 65)
1 Matth., V, 39.
le monde, autant par la force de son exemple que par l'efficace de sa prédication ; comme si ce n'était pas dans cette vue qu'il s'est fait semblable à nous et de même nature que nous, afin que nous pussions aussi nous-mêmes nous conformer à lui, et que son exemple fit plus d'impression sur nous; comme si en particulier cet exemple d'un Dieu supportant la plus griève offense n'était pas le plus pressant reproche et la plus haute condamnation de nos délicatesses infinies, de nos sensibilités extrêmes sur tout ce qui concerne le faux honneur du siècle, de nos impatiences et de nos vivacités que rien ne modère, que rien n'apaise, que rien ne peut satisfaire.
Car voilà, mes chers auditeurs, le désordre où nous sommes tombés, et qui croît tous les jours ; voilà ce que tous les prédicateurs de l'Evangile, avec tout leur zèle et toute leur éloquence, n'ont pu corriger ; voilà de tous les vices, le dernier dont nous travaillons à nous défaire et dont nous croyons devoir nous défaire. Il y a des sages dans le monde qui, par raison et même par christianisme, mènent une vie assez réglée : point d'intrigues ni d'habitudes criminelles, point d'excès de débauches, de scandales; bonne foi, droiture, fidélité en tout : il y a des âmes pieuses et dévotes qui s'adonnent avec édification à toutes les pratiques saintes, qui visitent les autels, qui écoutent la parole de Dieu, qui vaquent à l'oraison, qui fréquentent les sacrements, qui exercent la charité envers les pauvres; il y a des âmes religieuses qui vont encore plus loin, et qui, en vue de s'élever et de parvenir à la plus sublime perfection, se dépouillent de tous les biens de la terre, renoncent à tous les plaisirs des sens, se renferment dans le cloître, et là passent leurs jours dans la pauvreté, dans l'obscurité, dans la sujétion et la dépendance, dans la pénitence et la mortification : effets de la grâce du Seigneur, qui se sont perpétués jusque dans ces derniers siècles, et dont nous ne pouvons trop le bénir. Mais, oserai-je le dire? parmi ces sages chrétiens, parmi ces âmes vertueuses, ou faisant profession d'une piété particulière, parmi ces âmes parfaites, ou voulant l'être, et pour cela retirées dans les solitudes et dans les monastères, à peine peut-être s'en trouvera-t-il un seul qui sache dissimuler une injure, qui sache l'oublier et la pardonner. On apprend tout le reste, on se forme à tout le reste, on s'exerce dans tout le reste ; on apprend à jeûner, on apprend à veiller, on apprend à prier, on apprend à méditer, on apprend à macérer sa
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chair et à la mortifier ; mais le silence, mais la patience, mais la charité, mais la modération, l'empire sur soi-même et sur les mouvements de son cœur, dans les occasions et sur les matières où l’on se croit offensé, c'est en toutes les conditions et en tous les états ce qu'on n'apprend presque jamais, et ce qu'on ne veut pas même apprendre. On se fait un point de conduite et de sagesse de n'être pas si bon, ni si endurant; on n'aime point à passer pour une personne que l’on puisse aisément attaquer, et qui ne sache pas se défendre ; on s'applaudit au contraire de s'être rendu comme invulnérable, et d'avoir accoutumé les gens à nous craindre et à nous ménager; on a là-dessus mille raisons de prudence, de bienséance, de justice, mais raisons qui, bien examinées et bien pesées, se réduisent toutes à une seule, savoir, qu'on ne veut rien souffrir.
Avec cela néanmoins, on est déclaré pour la plus étroite morale, on demeure les heures entières aux pieds du Seigneur ; on est dans un quartier, dans une société, dans une maison un modèle de vertu ; on a des ravissements et des extases ; c'est-à-dire qu'on est comme ces montagnes dont parle l'Écriture, qu'il suffit de toucher pour faire sortir de leur sein d'épaisses fumées et des flammes ardentes ; Tange montes, et fumigabunt (1). Ah ! ce sont des montagnes que ces âmes si pures et si saintes, ou prétendues telles ; ce sont de hautes montagnes, des montagnes élevées presque jusqu'au troisième ciel, par la sublimité de leurs sentiments et de leurs vues; mais allez tant soit peu heurter contre elles, qu'il vous échappe une parole, un geste, un air de mépris, une légère contradiction qui les choque, ce sont alors des montagnes fumantes et tout embrasées ; ou si elles se resserrent dans elles-mêmes, et ne produisent rien au dehors, c'est pour nourrir en secret un venin caché qui agit lentement, mais pour n'agir ensuite et selon les rencontres que plus efficacement et que plus malignement. Écueil fatal à l'innocence de tant d'âmes, du reste les plus irréprochables ; écueil capable de les perdre, et de les perdre partout, parce qu'on n'en est nulle part à couvert, et que c'est souvent dans les assemblées les plus régulières d'ailleurs qu'il est plus à craindre.
Quoi qu'il en soit, mon cher auditeur, et qui que vous soyez, j'en reviens à l'exemple que notre mystère nous présente : c'est celui de Jésus-Christ. Car ce que le Prophète disait à
1 Psal., CXLIII, 5.
Dieu, je ne ferai point difficulté de vous l'appliquer ici, et de vous dire à vous-même : Respice in faciem Christi tui (1). Vous êtes touché, mon cher Frère, de la manière dont on a parlé de vous, dont on s'est comporté envers vous, et vous avez bien de la peine à modérer là-dessus votre chagrin et à le digérer. Mille considérations devraient vous retenir, et je pourrais les produire et les employer pour adoucir l'amertume de votre cœur ; mais il ne m'en faut qu'une : envisagez votre Christ ; voyez cette face respectable et adorable aux anges mêmes, couverte d'un soufflet : Respice in faciem Christi tui : c'est votre Christ, puisque c'est pour vous qu'il a reçu l'onction divine; votre Christ puisque c'est à vous qu'il s'est donné, et pour vous qu'il s'est livré et immolé: Christi tui ; mais je dis plus, c'est votre Dieu. Or comparez personne à personne, injure à injure; la personne sacrée d'un Homme-Dieu et la vôtre, faible et vile créature ; un soufflet, et l'offense peut-être assez peu remarquable par elle-même, que vous relevez néanmoins avec tant de bruit, et dont vous vous plaignez avec tant d'exagération et tant de chaleur. Il y va de votre honneur, dites-vous; mais votre honneur est-il plus précieux que celui du Fils de Dieu , et que celui de Dieu même? il y va de votre intérêt, ajoutez-vous ; mais votre intérêt est-il plus important que celui de toute la religion, intéressée dans l'injure faite à son chef et à son divin auteur? On vous a traité indignement, et sans nul respect de votre rang, de votre nom, de votre naissance; mais l'indignité est-elle plus grande à votre égard qu'elle ne l'était à l'égard de la souveraine majesté? Imaginez tout ce qu'il vous plaira ; l'exemple que je vous mets devant les yeux aura toujours la même force; et quoi que vous puissiez alléguer, j'aurai toujours droit de vous répondre : Respice in faciem Christi tui. Oui, regardez-le ce Christ, et apprenez de lui non-seulement à supporter les injures avec patience, mais avec joie ; et même, selon les conjonctures et les besoins, à vous y exposer et à les aimer : c'est la seconde partie.
DEUXIÈME PARTIE.
Non, Chrétiens, ce n'est point assez que l'exemple du Fils de Dieu fasse mourir dans nos cœurs tout sentiment de vengeance; je prétends qu'il y doit produire quelque Gnose encore de plus; je prétends qu'il doit nous préparer aux affronts, aux mépris, à tout ce
1 Psal., LXXXIII, 10.
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qu'il va de plus sensible en matière d'honneur. Et pour vous mieux déclarer ma pensée, qu'est-ce , dans le sens où je l'entends, que de nous préparer à tout cela? est-ce nous mettre dans la disposition d'endurer généreusement tout cela? c'est trop peu ; d'accepter de la main de Dieu et volontairement tout cela? ce n'est point encore à quoi je me borne ; d'agréer tout cela, de l'honorer, d'en faire gloire et de le rechercher? voilà le point où nous devons tendre, et que j'ose ici vous proposer comme un point essentiel et souvent indispensable. On ne peut, ce semble , porter la perfection à un plus sublime degré; mais après tout, la loi chrétienne va jusque-là, et cette perfection qui nous parait si relevée est, en je ne sais combien d'occasions qui se présentent tous les jours, un précepte évangélique et une. obligation. Développons cet article important, et donnons-lui but l'éclaircissement nécessaire, afin que vous le puissiez bien comprendre.
Ainsi, par exemple, pour être déterminé, comme je le dois être, à pardonner de bonne foi, et à m'interdire toute vengeance ; pour être prêt, en mille rencontres, à soutenir la cause de Dieu, et à la défendre; pour m'opposer à des scandales que je vois naître à toute heure dans le commerce du monde, et que ma charge, que ma dignité, que mon ministère m'engagent à réprimer, autant qu'il est en moi et qu'il dépend de moi ; pour me dégager de tant de considérations particulières, qui pourraient m'arrêter lorsqu'il s'agit de l'honneur de la religion et de ses intérêt? ; en un mot, pour être dans une résolution inébranlable, quoi qu'il arrive, et quoi qu'on en puisse dire, de me comporter en chrétien, et de n'en pas démentir une fois la glorieuse qualité : pour cela, dis-je, et pour bien d'autres devoirs dont le détail serait infini, combien y a t-il de contradictions , de chagrins, de retours fâcheux, de faux jugements, de railleries, de médisances, de paroles aigres, de reproches, enfin d'outrages à essuyer? Or le moyen de n’en être point ébranlé, si l'on n'est dans la disposition de les aimer pour Dieu, de les agréer pour Dieu, de les honorer, de s'en glorifier pour Dieu ? Car voilà comment la foi que nous professons exige de nous les mêmes sentiments que témoignaient les apôtres lorsqu'on les calomniait, qu'on les insultait dans les places publiques, et qu'ils se tenaient heureux d'endurer toutes sortes d'opprobres pour le nom de Jésus-Christ : Ibant gaudentes a conspectu concilii, quoniam digni habiti sunt pro nomine Jesu coutumeliam pati (1). Il est vrai, Chrétiens, et je l'ai reconnu d'abord, que pour en venir là, il faut une vertu bien pure et bien généreuse, et c'est néanmoins une vertu nécessaire. Mais si la religion nous impose une loi si difficile et si contraire aux sens et à la nature, elle a bien aussi de quoi nous en faciliter la pratique ; et, sans parler des autres motifs qu'elle nous fournit, en est-il un plus puissant et plus capable de nous consoler dans les humiliations de la vie et de nous animer, que le soufflet donné au Sauveur du monde, et, malgré toute l'ignominie qui y était attachée , désiré et recherché par cet Homme-Dieu ? Prenez garde, en effet, qu'il ne l'a reçu que parce qu'il l'a voulu recevoir : car il ne tenait qu'à lui d'arrêter le bras sacrilège de l'insolent qui le frappa. Non-seulement il n'a point voulu se défendre de cet outrage, mais il l'a souhaité, mais il s'y est disposé, mais il en a fait le sujet de ses vœux les plus ardents, et comme ses délices. D'où vient que le prophète Jérémie, parlant de ce divin Sauveur et de ses souffrances, se servait d'une expression bien propre et bien énergique, savoir, qu'il serait rassasié d'opprobres : Saturabitur opprobriis (2). Une viande dont nous avons horreur, nous la rejetons, ou si le besoin nous force d'en user, du moins n'en prenons-nous qu'autant qu'il suffit selon la nécessité présente, et rien davantage : mais que ce soit une viande à notre goût, nous la mangeons avec appétit, et même avec avidité, jusqu'à nous en remplir et nous en rassasier. Voilà comment notre adorable Maître s'est, pour ainsi dire, nourri de la confusion ; voilà comment il en a contenté sa faim : Saturabitur.
Or, ce qui a été la nourriture d'un Dieu et l'objet de ses désirs, pour procurer la gloire de son Père et le salut des hommes, ne doit-il pas nous devenir respectable, nous devenir vénérable, nous devenir aimable, partout où la même gloire et le même salut se trouvent intéressés ?
C'est pour cela que les saints se sont réjouis d'être en butte aux persécutions et aux mépris du monde ; et que bien loin de s'en offenser, ils les regardaient comme des faveurs. C'est pour cela que saint Paul, qui sentait autant que personne, et qui connaissait le véritable honneur, puisqu'il était d'un sang noble et citoyen romain, se faisait néanmoins, ainsi qu'il l'a hautement et si souvent déclaré, un plaisir des affronts même les plus sanglants :
1 Act., V, 41. — 2 Lam., III, 30.
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Propter quod placeo mihi in contumeliis (1). Il ne disait pas seulement: Je me console, je me résigne, je me fortifie dans les outrages; mais : Je m'y plais ; pourquoi ? parce que mon Sauveur les a sanctifiés et me les a rendus précieux. C'est pour cela que David, tout roi qu'il était, dans la seule vue de ce mystère, je veux dire d'un Dieu si indignement et si violemment insulté, au lieu de fuir les opprobres, les attendait, les demandait, les recevait avec action de grâce et comme des bienfaits : Improperium expectavit cor meum (2). Séméi, l'un de ses sujets, le chargeait de malédictions et de reproches, mais ce prince en bénissait Dieu. Toute sa cour, justement irritée, voulait réprimer l'audace et la violence de cet emporté ; mais ce prince les retenait : Laissez-le, leur disait-il ; c'est une humiliation que Dieu m'envoie ; c'est un don de sa main, ne me l'enlevez pas. Qui pouvait inspirer à David un sentiment si peu ordinaire dans un roi, et même si opposé à toutes les raisons d'état? Ah ! Chrétiens, rien autre chose que la considération de son Dieu et de son Sauveur, qui se faisait déjà connaître à lui par les lumières de l'esprit prophétique, et qui en particulier lui révélait toutes les ignominies de sa passion. Il voyait ce Dieu de gloire, cette souveraine majesté, déshonoré par un soufflet ; et à ce spectacle, touché d'un saint zèle : Hé ! Seigneur, s'écriait-il, qui craindrait après cela toutes les injures du monde, et qui ne les souhaiterait pas, puisque vous les prenez pour vous-même, et que vous en faites les apanages de votre adorable humanité ? Voilà pourquoi, mon Dieu , je les reçois , non plus précisément comme une épreuve de ma patience, car je n'ai plus en quelque manière besoin de cette vertu ; mais comme l'accomplissement des vœux de mon âme, qui les attend et qui y aspire : Improperium expectavit cor meum. Prenez garde, Chrétiens, à la raison qu'il en apporte : elle contient en abrégé tout le précis de la doctrine évangélique : Quoniam opprobria exprobrantium tibi ceciderunt super me (3). C'est, mon Dieu, ajoutait-il, que tous les outrages qui vous ont été faits dans votre douloureuse passion, sont par avance retombés sur moi. C'est que j'y ai pensé attentivement, que je les ai considérés, et qu'en y pensant, qu'en les considérant, je les ai vivement ressentis moi-même. C'est qu'ils ont fait sur mon cœur une impression de grâce, et que cette grâce, que cette impression divine m'a porté
21. — 3 Ibid. 10.
à les aimer : je ne dis pas seulement (c'est saint Augustin qui développe ainsi les paroles de ce Prophète-roi, dans l'exposition du psaume soixantième), je ne dis pas seulement, Seigneur, à les aimer dans vous, mais dans moi. Car alors même que c'est à moi qu'on s'attaque, et que par là les injures me deviennent personnelles, je les regarde néanmoins comme les vôtres, et les envisageant de cette sorte, comment ne les aimerais-je pas ? Oui, Seigneur, ce sont les vôtres, puisque vous les avez fait passer de vous en moi, et qu'après les avoir éprouvées d'abord, vous les avez fait rejaillir sur moi : Quoniam opprobria exprobrantium tibi ceciderunt super me.
Il faut toujours convenir, mes chers auditeurs, qu'il n'y a que la religion, et que la religion la plus sainte, qui puisse établir une âme dans une telle disposition ; et ne nous en étonnons pas : car il n'y a que la religion qui puisse nous faire rendre hommage aux opprobres d'un Homme-Dieu. Il faut convenir que ce n'est ni la chair ni le sang qui nous révèle ces grandes maximes et cette haute morale, mais le Père qui est dans le ciel, mais le Fils qui est descendu sur la terre, mais le Saint-Esprit qui réside en nous. Il faut convenir que c'est là comme le chef-d'œuvre de la grâce toute-puissante du Seigneur. Mais persuadons-nous bien encore une fois, et convainquons-nous fortement de cette vérité fondamentale, que sans cela l'on ne peut avoir l'esprit de Jésus-Christ, et par conséquent que sans cela même on ne peut être véritablement chrétien. C'est ce que toute l'Ecriture nous annonce, et ce que chacun de nous doit s'appliquer à lui-même. Car voilà le point sur lequel je ne puis trop insister, et que nous ne pouvons trop méditer, qu'il est impossible d'être chrétien, et même simplement chrétien, si l'on n'est préparé de cœur à toutes les injures, puisqu'il y a mille occasions dans la vie où, sous peine de damnation, l'on est obligé de s'y exposer pour l'acquit de sa conscience et la sûreté de son salut ; qu'il est impossible que nous y soyons sincèrement préparés et de cœur, tandis que nous en conservons une aversion et une horreur volontaire ; et qu'il n'est pas enfin possible que nous n'en ayons toujours le même éloignement et la même horreur, à moins que nous n'en concevions la juste estime qui leur est due, et que nous ne les aimions selon Dieu et en Dieu. Tout cela est d'une suite et d'une liaison nécessaire ; pourquoi ? parce que nous fuyons naturellement ce que nous n'aimons
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pas, et que nous n'aimons pas ce que nous n'estimons pas, et que nous ne pouvons estimer ce que nous jugeons vil et méprisable. C'est donc par l'entendement qu'il faut commencer d'abord, afin de former ensuite dans le cœur les vrais sentiments que Dieu exige de nous. Selon l'estime que nous ferons de tout ce qui s'appelle dans le monde injures et outrages, nous apprendrons plus ou moins à les révérer et à les agréer.
Mais, dites-vous, comment estimerons-nous et comment aimerons-nous ce qui nous rabaisse dans l'opinion des hommes, ce qui nous humilie et ce qui nous perd d'honneur, ce qui passe dans la société civile pour une tache et mit' flétrissure? J'en conviens : tant que nous le remanierons en soi, et que nous ne porterons pas plus loin nos vues, nous ne le trouverons jamais estimable : mais ce n'est point en soi que nous le devons considérer, c'est en Jésus-Christ, et par rapport à Jésus-Christ. Je veux dire que nous le devons regarder comme une portion des opprobres de Jésus-Christ, comme un état de ressemblance avec Jésus-Christ, comme une matière de sacrifice à Jésus-Christ, et comme un sujet qu'il nous fournit de lui marquer notre attachement et notre constance. Or, sous ce regard, il n'y a rien de si outrageant et de si infamant, selon l'esprit du siècle, qui ne nous devienne glorieux selon l'esprit de la foi, et que nous n'embrassions comme un avantage pour nous et comme un bonheur.
Ceci néanmoins demande encore quelque explication, et cette doctrine que je vous prêche est si fort au-dessus de l'homme, que je ne puis trop vous la rendre intelligible, ni trop vous faire connaître où dans la pratique elle doit s'étendre, et où elle peut se borner. Car à quoi se réduit ce langage si inconnu au monde , et que signifient ces expressions si nouvelles peut-être pour vous, et dont votre faiblesse est étonnée : estimer les injures , aimer les injures, se réjouir dans les injures, recevoir de bon gré les injures, et même avec plaisir ? Je ne prétends pas vous faire entendre par la qu'il soit absolument nécessaire d'étouffer toutes les répugnances que nous y avons, je ne prétends pas que nous y devions être tout à fait insensibles, tellement qu'elles ne nous causent nulle altération, même involontaire, nul de ces retours intérieurs, nulle de ces peines presque inséparables de notre humanité ; je ne prétends pas que nous y trouvions un goût qui flatte le cœur, et qui soit conforme aux inclinations de la chair. Je sais que les saints ont été jusque-là ; qu'ils ont si bien réprimé en eux et fait mourir la nature, que toutes les insultes et tous les affronts n'étaient pas capables de troubler un moment la paix de leur âme ; qu'ils s'y étaient comme endurcis, ou pour mieux dire qu'ils les goûtaient aussi sensiblement, aussi agréablement, aussi délicieusement, qu'un esprit ambitieux goûte les vaines distinctions et les faux honneurs du siècle : je le sais, et combien d'exemples en pourrais-je produire? Mais je ne puis ignorer aussi que ces vertus extraordinaires et singulières, que ces miracles de l'humilité chrétienne, ne sont point d'une nécessité indispensable ; et puisque je m'en tiens ici à la nécessité, je dis qu'estimer en chrétien les injures, les aimer, s'y complaire, c'est dans un esprit de religion, malgré tous les raisonnements du monde et malgré toutes les révoltes des sens, se croire heureux de participer aux ignominies du Fils de Dieu, surtout lorsqu'il s'agit de la gloire de Dieu et de la défense de sa loi ; que c'est aimer mieux se voir méprisé, se voir moqué et raillé, se voir condamné et persécuté pour la justice, que d'être élevé et applaudi en commettant l'iniquité ; que c'est être dans la résolution, et dans une forte résolution , de ne se départir jamais de la plus exacte vertu, soit par l'espérance d'un éclat mondain, soit par le dégoût d'une vie cachée et d'une condition obscure.
Ce n'est pas que le cœur ne soit alors bien combattu ; qu'il ne se trouve exposé à de violentes agitations et à de grandes tentations ; que s'il s'écoutait lui-même , il ne franchît bientôt toutes les barrières qui l'arrêtent? ou qu'au moins il ne se laissât emporter aux reproches, aux dépits, aux saillies de la colère et à toutes ses vivacités. Ce n'est pas même qu'à des moments fâcheux et critiques, où toute sa force semble l'abandonner, il ne tombe dans rabattement, dans l'ennui, dans la désolation et une défaillance presque entière : car voilà, quelque résolu et quelque déterminé qu'il puisse être, ce que lui fait éprouver malgré lui la passion. Mais, au milieu de ces sentiments que la raison désavoue et où la volonté n'a point de part, au milieu de ces assauts, une âme demeure toujours fixe et comme immobile dans les mêmes principes, qui sont les principes évangéliques. Elle se dit toujours à elle-même que c'est un bien, et le souverain bien en cette vie, de pouvoir marquer à Dieu sa fidélité dans l'objection. Elle se soutient par
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les paroles du Sauveur du monde à ses apôtres: On vous accusera, on vous calomniera, on dira de vous toute sorte de mal ; mais pour cela ne vous relâchez point dans l'exercice de votre ministère, et ne vous affligez point, puisque au contraire vous devez vous en glorifier, et que vous en devez triompher de joie : Gaudete et exultate (1). Elle se nourrit de ces pensées si vraies et si consolantes, que la plus belle gloire d'un chrétien est de faire à Dieu le sacrifice de toute propre gloire; que si c'est le sacrifice le plus difficile, c'est aussi le plus méritoire pour l'éternité ; qu'une confusion soutenue pour une si bonne cause, et dans une vue si sainte, est un fonds qui profite au centuple devant le Seigneur; qu'on ne peut mieux lui témoigner que par là son dévouement inviolable, et la préférence qu'on donne à son devoir par-dessus toute autre considération ; que s'il y a quelque amertume à ressentir d'abord, cette amertume se change bientôt dans une douceur solide, et quelquefois même très-sensible, dès qu'on vient à ouvrir les yeux de la foi, ou à prendre la balance du sanctuaire, pour juger d'une injure qui nous est faite et de l'humiliation qui nous en reste. Tout cela, encore une fois, et mille autres réflexions que fournit à une âme, non l'aveugle prudence du siècle, mais une sagesse toute divine, la rassurent, la fortifient, la ramènent de ses premiers troubles et de ses premiers mouvements, la rétablissent dans le calme, et lui font goûter la paix au milieu de ce qui excite tant de guerres et tant de dissensions parmi les hommes.
Dieu, de sa part, ne lui manque pas ; et autant que cette âme lui est fidèle, autant et plus encore se montre-t-il libéral envers elle. Il fait couler sa grâce avec abondance; et qu'y a-t il de si désagréable et de si rebutant que cette grâce ne puisse adoucir ? Avec l'onction de cette grâce, on est en état, si je l'ose dire, d'affronter, pour l'honneur de Dieu, pour la défense de l'Eglise, pour le progrès de la religion, pour la pratique et l'observation de ses devoirs, tous les outrages et tous les opprobres. Plus il s'en présente, plus on s'écrie avec le Prophète royal : Bonum mihi quia humiliasti me (2) ; Soyez béni, Seigneur, d'avoir permis que je fusse ainsi humilié, puisque je le suis pour vous. On se rend intérieurement et devant Dieu le même témoignage que se rendait le grand Apôtre, et l'on dit avec la même confiance que lui : Maledicimur, et benedicimus (3). Nous sommes chargés de malédictions, et nous
1 Matth., V, 12. — 2 Psal., CXVIII , 71. — 3 1 Cor., IV,
12.
ne croyons pas devoir autrement y répondre que par des bénédictions et des actions de grâces : Blasphemamur, et obsecramus (1). On prononce contre nous mille blasphèmes, et nous ne faisons entendre au ciel que des prières en faveur de nos calomniateurs, et que des vœux : Tanquam purgamenta hujus mundi facti sumus (1). On nous regarde comme les derniers hommes du monde, et au lieu d'en concevoir de la peine, nous nous en félicitons nous-mêmes. Car nous savons pourquoi l'on nous traite de la sorte, que c'est parce que nous sommes à Dieu, et que nous y voulons toujours être ; parce que nous ne voulons jamais sortir de l'obéissance qui est due aux commandements de Dieu, ni nous détacher de sa loi ; parce que nous employons l'autorité que nous avons reçue de Dieu à maintenir le bon ordre et la règle, l'équité et le bon droit, et que nous n'avons là-dessus ni ménagements, ni égards ; parce que nous usons des talents que Dieu nous a donnés, et du zèle que sa grâce nous a inspiré pour attaquer le vice, pour combattre l'erreur, pour démasquer le mensonge, et le détruire en le dévoilant. Or être décrié pour cela, être pour cela noté dans le monde et marqué des plus noirs caractères, être exposé aux discours, aux satires, aux jugements les plus injurieux, aux traitements les plus iniques et les plus outrés, voilà notre consolation , voilà en quelque manière notre triomphe, voilà de quoi nous ne pouvons assez remercier le Seigneur qui nous éprouve, et sur quoi nous ne pouvons trop lui dire : Lœtati sumus pro diebus quibus nos humiliasti, annis quibus vidimus mala (3).
Plaise au ciel, mes chers auditeurs, que vous soyez animés de cet esprit ! S'il ne vous porte pas jusqu'à vous réjouir dans les injures, du moins vous aff'ermira-t-il contre une faiblesse bien ordinaire dans le christianisme, je veux dire contre ce respect humain qui arrête tant de bonnes œuvres, et qui cause tant de désordres et tant de maux. Parce qu'on craint une parole, une raillerie, on néglige tous les jours ses obligations les plus essentielles; et souvent même on se laisse entraîner au crime et à des dérèglements dont on a d'ailleurs horreur. On n'a pas la force de surmonter je ne sais quelle honte, et peut-être en avez-vous mille fois éprouvé les pernicieux effets. Mais voulons-nous nous affranchir de cette servitude, suivons le conseil de l'Apôtre, par où je finis, et revenons-en toujours à l'exemple de
1 1 Cor., IV, 13. — 2 Ibid. — 3 Psal., LXXXIX, 15.
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notre Sauveur : Aspicientes in auctorem fidei et consummatorem Jesum (1) : Attachons sans cesse nos regards sur ce Maître adorable, l'auteur et le consommateur de notre foi. Il en est l'auteur par sa sagesse, et le consommateur par son amour. Il en est l'auteur par sa doctrine toute sainte, et le consommateur par ses exemples tout divins. Il n'a point voulu séparer ces deux qualités, ni être l'auteur de notre loi sans en être le consommateur; non-seulement afin qu'il ne nous vînt pas en pensée qu'il lui avait été bien facile d'en ordonner ainsi, et d'établir des règles pour les faire garder aux autres sans les observer lui-même, mais surtout parce que la qualité de consommateur lui a paru aussi glorieuse et aussi digne de lui que celle d'auteur : de sorte qu'il n'a pas cru devoir nous la laisser, mais qu'il l'a prise par droit de préférence ; voulant bien que nous fussions les observateurs et les sectateurs de cette foi, mais se réservant la gloire d'en être le consommateur. Or en quoi particulièrement et par où l'a-t-il consommée? saint Paul nous l'apprend et nous le marque en
1 Hebr., XII, 22.
termes exprès : Qui, proposito sibi gaudio, sustinuit crucem, confusione contempta (1); c'a été en méprisant la confusion, en s'élevant au-dessus, et en la portant avec un courage et une constance inébranlables. Mais oserais-je, grand apôtre, ajouter quelque chose à cette parole, et ne pourrais-je pas dire, sans en altérer le sens, que ce n'a pas même seulement été par le mépris de la confusion, mais par l'amour de la confusion ? De là je ne dois point espérer d'avoir jamais une foi bien ferme, ni une piété bien solide, tant que je me laisserai dominer par le respect du monde, et par la crainte qu'il ne parle de moi, qu'il ne se tourne contre moi, qu'il ne lance ses traits sur moi. Mais du moment que je me serai dégagé de cet esclavage, du moment que je ne rougirai point de mon Dieu et de mon devoir, c'est alors que je commencerai à être chrétien, et que marchant, s'il le faut, par la voie de la confusion selon les fausses idées des hommes, je parviendrai à la vraie gloire, qui est la gloire éternelle, où nous conduise, etc.
1 Hebr., XII, 2.
EXHORTATIONS CAREME V
EXHORTATIONS CAREME V
EXHORTATION SUR LES FAUX TÉMOIGNAGES RENDUS CONTRE JÉSUS-CHRIST.
ANALYSE.
Sujet. Plusieurs rendaient de faux témoignages contre Jésus, et tous ces témoignages ne s'accordaient point.
Voilà ce qui nous arrive à nous-mêmes en tant de médisances que nous faisons du prochain.
Division. Désordre de la médisance en celui qui la fait, et qui souvent ne se rend pas moins coupable que ces faux accusateurs qui témoignent contre Jésus-Christ : première partie. Désordre, de la médisance en celui qui l'écoute, et qui souvent n'est pas moins condamnable que Caïphe et que tout son conseil, qui prêtent si volontiers l'oreille aux accusations formées contre Jésus-Christ : deuxième partie.
Première partie. Désordre de la médisance en celui qui la fait, et qui souvent ne se rend pas moins coupable que ces faux accusateurs qui témoignent contre Jésus-Christ. Ces accusateurs du Fils de Dieu avancent contre lui mille impostures : et rien ne nous est plus ordinaire dans nos médisances, que d'y mêler des faussetés : car il n'y a guère de médisances où la vérité ne soit blessée en quelque manière. Si ce n'est pas toujours a l'égard du fond des choses, c'est au moins à l'égard des circonstances.
Ces accusateurs du Fils de Dieu veulent le noircir dans l'esprit de ses juges et le faire condamner; et l'injustice de la médisance est de s'attaquer à la réputation d'autrui, et de la détruire dans l'estime publique. Injustice d'autant plus griève, qu'elle ravit au prochain, de tous les biens naturels, le plus précieux, le plus délicat, le plus difficile à conserver et à réparer, qui est l'honneur.
Ces accusateurs du Fils de Dieu n'agissaient que par passion; et le principe le plus commun de tant de médisances où l'on se porte, n'est-ce pas une secrète passion qui nous anime? C'est une vengeance outrée, une haine envenimée, une aveugle antipathie, une jalousie mortelle, un esprit d'intérêt, une humeur chagrine et critique, un zèle mal entendu, une envie démesurée de parler, une légèreté indiscrète et sans réflexion.
Deuxième partie. Désordre de la médisance en celui qui l'écoute, et qui souvent n'est pas moins condamnable que Caïphe et tout son conseil, qui prêtent si volontiers l'oreille aux accusations formées contre Jésus-Christ. Ecouter volontairement la médisance et sans nécessité, c'est y participer, c'est la favoriser et la fomenter. Or, participer à un péché, le favoriser et le fomenter, c'est sans contredit un péché. Si chacun faisait son devoir à l'égard du médisant, et qu'on refusât de l'entendre, il serait obligé de se taire.
Voilà néanmoins de quoi l'on ne se fait nul scrupule. Content de n'être point auteur de la médisance, on ne compte pour rien de l'écouter. On l'écoute avec indifférence, on l'écoute avec complaisance, on l'écoute par un respect humain et une lâche condescendance, on l'écoute par une vaine curiosité; et ce qu'il y a de plus criminel, on l'écoute par une secrète malignité.
Préservons-nous donc de la médisance, comme du poison le plus mortel, soit pour celui qui la fait, soit pour celui qui l'écoute. Quels maux ne cause-t-elle pas? Du reste, si elle nous attaque, imitons la patience de Jésus-Christ.
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Multi testimonium falsum dicebant adversus eum, et convenientia testimonia non erant.
Plusieurs rendaient de faux témoignages contre Jésus, et tous ces témoignages ne s'accordaient point. (Saint Marc, chap. XIV, 56.)
Le moyen que tous ces témoignages pussent convenir ensemble, puisqu'ils étaient contraires à la vérité, et qu'il n'y a que la vérité qui s'accorde bien avec elle-même, au lieu que l'imposture est tous les jours sujette à se contredire et à se démentir ? Mentita est iniquitas sibi (1). C'est ce que nous voyons dans ces faux témoins qui déposent contre Jésus-Christ, et qui se font ses accusateurs devant le tribunal de Caïphe, alors grand prêtre, et revêtu de l'autorité pontificale, pour connaître de toutes les causes qui concernaient la religion. Ils allèguent bien des faits, ils produisent bien des preuves, ils s'étendent en de longs discours ; mais rien ne se soutient, et ce que dit l'un, l'autre le détruit, parce qu'ils ne sont inspirés, les uns et les autres, que par l'esprit de mensonge et par la passion qui les aveugle. Cependant Caïphe les écoute, lui qui devait, en juge équitable, réprimer leur audace; et les scribes, les pharisiens, les princes des prêtres, les anciens de la Synagogue, tous assemblés pour délibérer avec le pontife, bien loin d'imposer silence à ces imposteurs et de les confondre, se déclarent en leur faveur, et deviennent les plus zélés à les exciter : Summi vero sacerdotes et omne concilium quœrebant adversus Jesum testimonium (1).
Voilà, Chrétiens, quoique d'une manière en apparence moins odieuse, ce qui arrive encore chaque jour dans la société humaine et dans les conversations du monde. Il est vrai qu'on ne se porte pas communément à des calomnies atroces, et qu'il est moins ordinaire de vouloir, en parlant du prochain , lui imputer des crimes dont on le croit innocent; mais, du reste, est-il rien de plus commun, dans le commerce des hommes, que de se déchirer mutuellement par de cruelles et d'injurieuses médisances? et toutes injustes, toutes criminelles qu'elles sont, en a-t-on quelque remords dans l’âme, et s'en fait-on quelque scrupule ? Avec quelle liberté les débite-t-on? avec quelle facilité les écoute-t-on? Deux désordres dignes de tout le zèle évangélique, et contre lesquels je ne puis ici m'élever avec trop de force. C'est aussi de quoi je prétends vous entretenir. Désordre de la médisance dans celui qui la fait, et désordre de la médisance dans celui qui l'écoute. Désordre de la médisance dans celui
1 Psal., XXVI, 12. — 2 Marc, XIV, 55.
qui la fait, et qui souvent ne se rend pas moins coupable que ces faux accusateurs, qui témoignent contre le Fils de Dieu : ce sera la première partie. Désordre de la médisance dans celui qui l'écoute , et qui souvent n'est pas moins condamnable que ce pontife et que tout son conseil, qui prêtent si volontiers l'oreille aux accusations formées contre le Fils de Dieu : ce sera la seconde partie. La matière est d'une extrême conséquence , et mérite toutes vos réflexions.
PREMIÈRE PARTIE.
C'est le caractère de l'iniquité, de se parer autant qu'elle le peut des dehors de la plus belle, de la plus exacte justice, et d'en affecter les plus belles apparences, lorsque dans le fond on en viole les règles les plus essentielles. Ainsi, quoique la mort du Fils de Dieu eût été déjà résolue dans un conseil secret des pharisiens et des pontifes, ils feignent néanmoins d'agir contre lui dans toutes les formes, et de ne manquer à aucune des procédures ordinaires. Il faut donc qu'il soit déféré au tribunal du grand prêtre, qu'il y soit accusé publiquement, et juridiquement examiné. C'est pour cela qu'on cherche des preuves ; et, dans ce jugement où la passion domine, on ne trouve que trop de délateurs et de prétendus témoins.
Que ne disent-ils point contre Jésus-Christ, et sous quels traits le dépeignent-ils? Cet homme dont toute la conduite fut toujours la plus droite et la plus irréprochable ; cet homme qui, dans ses paroles et dans ses actions, fut toujours la douceur même, la patience, la charité, l'humilité, la sainteté même; cet Homme-Dieu, pour qui le font-ils passer? pour le plus méchant des hommes, pour un perturbateur du repos public, qui veut changer le gouvernement et révolter toute la nation ; pour un usurpateur qui prétend se faire roi et ose attenter aux droits et à l'autorité du prince ; pour un impie qui blasphème la loi de Moïse, et qui parle même de renverser le temple de Dieu. Une parole qu'il a dite dans le sens le plus juste, et avec l'intention la plus pure et la plus innocente, ils la relèvent, ils l'empoisonnent, ils l'interprètent à leur gré, et lui en font un sujet de condamnation. Ne nous en étonnons pas; c'est que ce sont des gens prévenus; c'est qu'ils ont le cœur envenimé , et qu'ils sont remplis contre lui d'amertume. Pourvu qu'ils contentent leur haine , et qu'ils puissent venir à bout du dessein qu'ils ont formé de le perdre, rien .du reste ne les arrête, et ils ne suivent
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que leur animosité et leur ressentiment. C'est de quoi le Prophète, s'expliquant au nom de ce divin Sauveur, se plaignait avec tant de raison : Ils ont aiguisé leurs langues, ils les ont rendues aussi subtiles et aussi pénétrantes que le glaive le mieux affilé , pour me percer des coups les plus mortels : Lingua eorum gladius acutus (1).
Or, mes Frères, le même crime que commirent a l'égard de Jésus-Christ ces faux témoins, je dis que c'est, par proportion, celui dont tous les jours nous devenons coupables nous-mêmes dans les discours que nous tenons du prochain, et dans les médisances que nous en faisons avec si peu de retenue et si peu de modération. Car prenez garde, s'il vous plaît, et faites-en avec moi la comparaison, autant qu'elle nous peut convenir. Ces accusateurs du fils de Dieu avançaient contre lui mille impostures; et je soutiens que rien ne nous est plus ordinaire dans nos médisances que d'y un 1er des faussetés, que peut-être nous ne connaissons pas comme telles, mais qui le sont en effet, et dont nous aurions dû mieux nous instruire, pour en parler du moins avec plus d'exactitude, et pour n'y être pas trompés. Ces accusateurs du Fils de Dieu voulaient le noircir dans l'esprit de ses juges, et le faire condamner ; et vous savez que l'injustice de la médisance est de s'attaquer à la réputation d'autrui, de la détruire dans l'estime publique, et d'exposer le prochain aux mépris et aux jugements les plus désavantageux. Ces accusateurs du Fils de Dieu n'agissaient que par passion : et l'expérience de la vie nous apprend assez que le principe le plus commun dotant de médisances où l'on se porte si aisément et si impunément dans tous les états, même les plus saints, c'est une secrète passion qui nous anime et qui veut se satisfaire. Expliquons-nous, et considérons encore chacun de ces trois articles plus en détail.
Je sais combien la calomnie, je dis la calomnie délibérée et préméditée , nous paraît odieuse; et je ne puis ignorer que, pour peu qu'on ait de droiture d'âme et de probité, on ne voudrait pas imaginer des titres d'accusation contre le prochain, ni lui attribuer de pures fictions comme des faits réels et comme des vérités. Ce n'est pas que nous n'en ayons vu de nos jours, et que nous n'en voyions encore des exemples en certaines rencontres et sur certains sujets. Il n'y a rien qu'un faux zèle de religion n'ait employé et qu'il n'emploie pour
1 Psal., LVI, 3.
décréditer, non point seulement quelques particuliers, mais des sociétés entières qui s'opposent à ses progrès. Les plus évidentes suppositions ne lui coûtent plus alors à soutenir, et lui semblent suffisamment justifiées, dès là qu'elles peuvent servir à ses desseins et favoriser ses entreprises. Cependant, Chrétiens, je veux bien reconnaître que la médisance ne va pas toujours jusque-là, et que ce sont des excès dont nous avons naturellement horreur. Mais voici en même temps ce que j'ose avancer, et de quoi le seul usage du monde doit pleinement nous convaincre. C'est qu'il n'y a guère de médisances où la vérité même, outre la justice et la charité, ne soit au moins blessée en quelque manière ; où elle ne soit au moins altérée, déguisée, diminuée. Combien d'histoires se racontent dans les entretiens comme des choses certaines et avérées, et ne sont néanmoins que de faux bruits et de simples imaginations? On les croit comme on les entend, et on les répète de même. Elles deviennent communes par une démangeaison extrême qu'on a de les publier, et d'en informer toutes les personnes à qui elles ne sont point encore parvenues. S'il était question de les vérifier, quelle preuve en pourrait-on produire ? point d'autre que le récit qu'on nous en a fait à nous-mêmes ; récit aussi mal fondé que la créance que nous y avons donnée. Mais tout s'éclaircit enfin avec le temps, et l'on a la confusion d'apercevoir l'erreur dont on s'était laissé prévenir, et dont on a prévenu les autres. Je le pensais ainsi, dit-on, et j'en avais ouï parler de la sorte. Belle et solide excuse ! comme si c'était une raison suffisante pour former votre jugement et pour l'appuyer, que quelques rapports vagues et sans autorité ; comme si vous ne deviez pas savoir qu'il n'est rien de plus incertain ni de plus trompeur ; comme si la sagesse ne demandait pas d'autre examen, lorsqu'il s'agit de flétrir votre frère et de l'outrager. Ce qu'il y a de plus étrange, c'est que des gens, après y avoir été trompés cent fois, n'en sont dans la suite ni plus réservés, ni plus circonspects, et qu'on les trouve toujours également disposés à recevoir tous les mauvais discours qu'on leur tient, et à les répandre.
Accordons-leur néanmoins qu'ils ne disent rien qui dans le fond ne soit vrai : mais ce fond, qui peut être véritable, combien l'exagère-t-on ? quelles circonstances y ajoute-t-on ? sous quelles couleurs empruntées le représente-t-on ? de quels prétendus embellissements l'orne-t-on, ou plutôt le défigure-t-on ? On fait
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là-dessus mille raisonnements ; on en tire des conséquences ; on en veut pénétrer les motifs, les vues, les intentions, les principes les plus secrets : tout cela autant de fantômes qu'on se figure, et autant d'idées vaines et chimériques où l'esprit s'égare et se perd. Or n'est-ce pas là ce qui arrive presque sans cesse dans ces conversations où l'on met si volontiers en jeu le prochain? et n'est-ce pas ainsi que, sans vouloir être calomniateur, et sans croire l'être, on l'est toutefois, sinon absolument, du moins en partie et sur des points très-essentiels?
Mais sans aller plus loin, et à se renfermer précisément dans les bornes de la médisance, je n'ai, mes Frères, qu'à vous la faire considérer en elle-même, pour vous en faire connaître l'injustice; injustice la plus griève : pourquoi? parce qu'elle ravit au prochain, de tous les biens naturels, le plus précieux, le plus délicat, le plus difficile et à conserver et à réparer, qui est l'honneur. Et en effet, qui ne sait pas que l'honneur, dans l'opinion du monde, est un bien du premier ordre? Qu'est-ce qu'un homme sans honneur? tût-il tous les autres biens, fût-il comblé de richesses, pût-il goûter dans son état tous les plaisirs, si c'est un homme noté et déshonoré, on le regarde comme le dernier des hommes. Ainsi tout ce qu'un homme du siècle oppose à l'Evangile sur le pardon des injures, qu'il se le dise à lui-même sur la médisance, et qu'il mesure son péché par les maximes qu'il établit et qu'il suit en matière de point d'honneur. Il a horreur des concussions, des usurpations violentes ou frauduleuses, des vols, des assassinats, des meurtres ; mais tout cela n'attaque, après tout, que les biens de fortune ou que la vie. Or il préfère l'honneur à tous ces biens ; d'où il s'ensuit qu'il doit donc avoir encore plus d'horreur de la médisance, que de tout cela.
Est-il, mes chers auditeurs (souffrez que je m'exprime de la sorte), est-il une bizarrerie pareille à la nôtre? Nous mettons l'honneur à la tête de tous les autres biens ; nous sommes sur cet honneur sensibles à l'excès ; il n'y a rien, pour sauver cet honneur, à quoi nous ne fussions prêts de renoncer ; nous nous en déclarons hautement; nous le témoignons dans toutes les rencontres, et la moindre atteinte faite à cet honneur est capable d'exciter dans nos cœurs les ressentiments les plus amers : mais, par une contradiction qui ne se peut comprendre, et que nous ne justifierons jamais, nous traitons de péché léger ce qui enlève aux autres ce même honneur, ce qui le ternit, ce qui le détruit. Est-ce là raisonner conséquemment? Ou bien abandonnons ces grands principes auxquels nous paraissons si attachés, et que nous faisons tant valoir touchant l'honneur; ou bien reconnaissons notre injustice, lorsque nous le blessons si aisément dans autrui, et que nous en tenons si peu de compte.
Injustice d'autant plus condamnable, que l'honneur est un bien plus délicat, un bien plus difficile à acquérir, à maintenir, à rétablir. Il n'y a qu'à voir combien il en coûte pour se faire dans le monde une bonne réputation. On n'en vient à bout qu'après de longues années d'épreuves, et des épreuves les plus critiques et les plus rigoureuses. Est-elle faite, que ne faut-il point pour s'y conformer, et pour la défendre de tout ce qui en pourrait obscurcir l'éclat? Car cet éclat d'une réputation saine et heureusement établie, est comme la glace d'un miroir, à qui la plus faible haleine ôte dans un moment tout son lustre. Nous avons un tel penchant à croire le mal, nous sommes même si accoutumés à l'augmenter et à l'exagérer, qu'une parole suffit pour perdre un homme, une femme dans notre estime. Nous prenons cette parole dans tous les sens, et toujours dans les plus mauvais, parce que c'est la perversité naturelle de notre cœur qui nous la fait interpréter. De sorte que la meilleure réputation et la plus juste est tout d'un coup renversée, et que souvent il n'est presque plus possible de la relever. Pour peu que vous touchiez à certain fruit, il perd toute sa fleur, et ne la peut plus reprendre; et dès qu'une fois l'honneur est endommagé, la tache est presque ineffaçable et le dommage sans remède. Vous direz dans la suite tout ce qu'il vous plaira, vous prendrez tous les soins imaginables pour guérir le coup que vous avez porté, et pour en fermer la plaie ; malgré toutes vos réparations et tous vos soins, on se souviendra toujours de tel mot qui vous est échappé, on s'en tiendra là, et l'on traitera tout le reste de discours étudiés et de cérémonies.
Qu'est-ce donc que la médisance ? c'est comme une grêle, qui ruine dans un jour, et même en beaucoup moins de temps, l'ouvrage de vingt années de travaux, de précautions, de mesures. On regarde comme une cruauté de ravager des terres cultivées : que sera-ce de détruire une réputation achetée si cher et au prix de tant de peines? Mais vous ne la détruisez, dites-vous, que par une vérité, et la vérité ne peut être contre la justice. Erreur : car il
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ne vous est pas permis de faire connaître toute la vérité. Quoique ce soit une vérité, tant qu’elle demeure secrète, ma réputation est entière, et vous L'entamez ; j'ai droit à cette réputation, et vous m'en privez; je suis dans une possession actuelle de cette réputation, et vous m'en dépouillez; ce que j'ai fait est caché, et vous lu révélez. Voilà votre injustice, et envers Dieu et envers moi-même : envers Dieu, puisqu'il vous avait défendu de me ravir un bien dont j'étais le maître, et que vous violez sa loi; envers moi-même, puisque sans raison vous attentez sur ce qui m'appartenait le plus légitimement, et que par une espèce d'oppression vous me l'arrachez des mains et le dissipez.
Oui, Chrétiens, c'est sans raison que le médisant se porte à de pareils attentats contre la réputation de son frère, et c'est aussi ce qui met le comble à son crime. Car je n'ai garde d'appeler de véritables raisons une vengeance outrée, une haine envenimée, une aveugle antipathie, une jalousie mortelle, un esprit d'intérêt, une humeur chagrine et critique, un zèle mal entendu, une envie démesurée de parler, de railler, de plaisanter, une légèreté sans attention, sans réflexion, sans ménagement ni discrétion. Or, ne sont-ce pas là les principes de la médisance? Reprenons.
lue vengeance outrée : on se croit bien fondé à rendre médisance pour médisance. Il a dit ceci de moi, et je dis cela de lui ; il ne m'épargne pas, pourquoi l'épargnerais-je? Conduite en quelque sorte tolérable parmi des Juifs, parmi des idolâtres et des païens ; mais ri expressément réprouvée dans les. chrétiens, à qui Jésus Christ a donné cette grande règle de pardonner toute injure, et de bénir ceux qui les chargent d'imprécations, Du moins, si l'on y observait quelque proportion : mais pour une chose qu'on a dite de vous, et qu'on n'a dite qu'une fois, peut être même pour le seul soupçon que vous en avez, il y a des années entières que vous poursuivez sans relâche cette personne, et que vous la déchirez.
Une haine envenimée : c'est assez d'être mal ensemble, d'avoir ensemble quelque dispute, quelque contestation, quelque procès, pour conclure qu'on peut publier contre son ennemi tout ce qu'on en sait, ou tout ce qu'on en croit savoir. De là, dans la défense d'une cause, tant de laits scandaleux que l'on recueille et que l'on produit, sans autre sujet ni d'autre avantage que de contenter son animosité et de couvrir de confusion l'adverse partie.
Une aveugle antipathie : certaines gens ne nous plaisent pas, et dès lors on n'en peut dire du bien. Mais pourquoi ne nous plaisent-ils pas? il ne faut point nous demander pourquoi, car nous ne le voyons guère nous-mêmes, et nous aurions de la peine à le marquer. Quoi qu'il en soit, dès qu'ils ne nous reviennent pas, et que nous en avons je ne sais quel éloignement, on ne leur passe rien, on ne leur pardonne rien, on ne les ménage en rien. C'est un plaisir de les faire sans cesse paraître sur la scène, et d'en divertir les compagnies.
Une jalousie mortelle : on ne l'avoue pas, parce que de soi-même c'est un vice honteux et humiliant ; mais sans l'avouer, on ne la sent pas moins. Jalousie ingénieuse à déguiser la médisance sous les plus beaux dehors, et à lui donner les couleurs les plus spécieuses; jalousie du mérite d'autrui, de ses succès, de ses vertus et de ses perfections; jalousie entre des partis différents, surtout entre des personnes du sexe, plus susceptibles que les autres de cette passion, et par là même plus sujettes à médire, et plus piquantes dans leurs traits satiriques et médisants.
Un esprit d'intérêt : examinez bien pourquoi dans la même vocation, dans le même emploi, celui-ci s'étudie tant à rabaisser l'autre et à le décréditer : c'est qu'il voudrait tout attirer à soi, et profiter aux dépens de celui-là qui lui fait ombrage. Examinez bien pourquoi dans la cour d'un prince la médisance est si fort en règne, et pourquoi il s'y répand tant de mémoires injurieux : c'est que chacun pense à s'avancer, et que tous ne pouvant occuper telle et telle place, vous vous trouvez par conséquent intéressé à flétrir quiconque pourrait y aspirer préférablement à vous, et les obtenir. Examinez même, si je puis user ici de cet exemple, examinez bien pourquoi, dans le cours d'une intrigue criminelle, ce rival se déchaîne à toute occasion et avec tant de violence contre son rival : c'est qu'il travaille a l'écarter, et qu'il prétend posséder seul l'infâme et malheureux objet de ses désirs.
Que dirai-je encore? Une humeur chagrine et critique le monde est plein de ces censeurs par état, qui ne voient dans le prochain que ce qu'il y a de défectueux, ou ce qui en a l'apparence. Du moins est-ce à cela qu'ils s'attachent, sans égard à tout le reste : n'ayant, ce semble, d'autre occupation, ni d'autre satisfaction dans la vie, que de déclamer, tantôt contre l'un, tantôt contre l'autre ; cherchant en tout et y trouvant, selon leurs bizarres idées, de quoi exciter le fiel qui les dévore, et sur quoi le faire couler.
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Un zèle mal entendu : oh ! que de médisances parla sont justifiées, sont consacrées, sont sanctifiées ! un médisant dévot, un médisant zélé ou prétendu tel, est le plus à craindre. D'un air tranquille et composé, d'un ton pieux et modeste, il en dira plus que l'emportement le plus passionné et la plus ardente colère n'en peut inspirer. Encore se flattera-t-il d'avoir en cela rendu service à Dieu, et s'en fera-t-il un mérite auprès du Seigneur. Content de lui-même, il ira devant un autel ou au pied d'un oratoire épancher son âme, et croira pouvoir dire, comme David (1) : Dans un matin, ô mon Dieu ! sans autre glaive que celui de la langue ou que celui de la plume, je combattais tous les ennemis de votre loi, et j'exterminais tous les pécheurs de la terre.
Une envie démesurée de parler, de railler, de plaisanter : Je n'ai rien contre cet homme, dit-on, je ne lui veux point de mal ; et si j'en parle, ce n'est que pour me réjouir. Divertissement sans doute bien charitable et bien chrétien ! vous n'avez rien contre lui, et vous le frappez aussi rudement que s'il y avait entre lui et vous l'inimitié la plus déclarée ! vous ne lui voulez point de mal, et vous lui en faites ! Vous n'avez en vue que de vous réjouir : eh quoi ! de le noircir et de le diffamer, de le rendre au moins un sujet de risée, et de lui ôter par là toute la douceur de la société humaine, de lui causer mille chagrins et de lui aigrir le cœur contre vous, est-ce donc si peu de chose que vous en deviez faire un jeu ? Esprit railleur dont on s'applaudit, dont on tire une fausse gloire, dont on se laisse tellement posséder, qu'on n'est plus maître de le retenir. Esprit pernicieux qui trouble la paix, qui rompt les amitiés les plus étroites, qui suscite les querelles et les dissensions.
Enfin, une légèreté sans attention, sans réflexion, sans ménagement ni discrétion : on raisonne de tout, à propos et hors de propos ; on dit tout ce qu'on sait, et souvent tout ce qu'on ne sait pas ; on n'a rien de secret, et quoi que ce soit qui s'offre à la pensée, on le jette d'abord tel qu'il se présente. Ce n'est point dessein prémédité , j'en conviens : c'est vivacité ; mais cette vivacité, ne fallait-il pas la modérer? ne fallait-il pas vous en défier? ne fallait-il pas profiter de tant d'occasions, où vous avez reconnu vous-même qu'elle vous avait emporté au delà des bornes 1 En serez-vous quitte quand vous direz à Dieu : Je n'y pensais pas. Il vous répondra que vous deviez y penser.
1 Psal., C, 8.
Car que vous n'y ayez pas pensé, le prochain n'en souffre pas moins : et c'est à vous de voir par où vous pourrez le dédommagera Concluons, Chrétiens. Voilà les principes de la médisance ; or de tels principes, que peut-il venir que de mauvais et de corrompu ? Si donc nous voulons acquérir la vie éternelle, et nous garantir d'un des dangers les plus présents d'en être exclus pour jamais ; si même dès ce monde nous voulons couler d'heureux jours et couper la racine de mille peines, de mille disgrâces, de mille affaires désagréables, Qui vult diligere vitam, et dies videre bonos (1); que ferons-nous pour cela ? c'est de suivre l'important avis que nous donne le Prophète en ces courtes paroles : Prohibe linguam tuam a malo (2). C'est, dis-je, de veiller sur notre langue et de la régler ; d'y mettre un frein, et, si je puis m'exprimer de la sorte, un frein d'équité, un frein de charité, un frein de circonspection et de sagesse, qui en arrête l'intempérance et qui en réprime les saillies. Ainsi nous éviterons le désordre de celui qui fait la médisance, et vous allez encore apprendre à éviter le désordre de celui qui l'écoute : c'est la seconde partie.
DEUXIÈME PARTIE.
Qu'il se trouve des hommes assez perdus d'honneur et de conscience pour s'attaquer à l'innocence même, et pour imaginer contre elle des faits supposés et de prétendus sujets d'accusation, c'est une des iniquités les plus criantes et les plus dignes de toute la sévérité des lois. Mais que ceux encore que Dieu a établis et qu'il a revêtus de sa puissance pour réprimer cette audace, l'autorisent au contraire, l'appuient, et lui laissent la liberté d'inventer tout ce qui lui plaît, et de l'avancer impunément, c'est le comble et le dernier degré de l'injustice. Or voilà néanmoins ce que fait Caïphe dans la cause de Jésus-Christ, et à l'égard des faux témoins qu'on a subornés contre cet Homme-Dieu. Comme grand prêtre et souverain juge, Caïphe devait les rejeter et même les châtier. Il était évident que leurs témoignages se contredisaient, et par conséquent qu'il y avait dans leurs dépositions de l'imposture et du mensonge. Il n'ignorait pas au nom de qui ils parlaient, ni de qui ils étaient les ministres et les suppôts. Il savait qu'ils étaient gagnés par les ennemis du Fils de Dieu pour l'opprimer et le faire périr. Mais bien loin de s'opposer à une si damnable entreprise
1 1 Petr.,
III, 10. — 2 Psal., XXXIII, 14.
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et de confondre ces calomniateurs, il les reçoit favorablement, il les écoute, il se joint à eux, et tire de la bouche du Sauveur du monde un aveu touchant sa divinité, dont il lui fait un crime, et qu'il traite de blasphème : Quid adhuc desideramus testes? Audistis blasphemiam (1) ? Pourquoi tout cela ? C'est qu'il entrait dans toutes les passions des scribes et des docteurs de la Synagogue ; c'est qu'il était lui-même d'intelligence avec les Juifs , piqués contre Jésus-Christ; c'est qu'il était bien aise d'avoir, pour le condamner, des preuves au moins apparentes, s'il ne pouvait en avoir de réelles et de solides. Voilà ce qui le rend si facile à entendre tout, quelque peu de vraisemblance qu'il y découvre, et quelque persuadé qu'il soit que ce sont autant d'inventions et autant d'artifices de la plus injuste et de la plus violente cabale.
De là, Chrétiens, que viens-je vous enseigner, ou de quelle erreur voudrais-je aujourd'hui vous détromper ? Appliquez-vous à ce point de morale, dont on n'a pas dans le monde une idée assez juste, et sur lequel on suit sans scrupule des principes très-contraires néanmoins et à la raison et à la religion. D'être auteur de la médisance, de la faire et de la débiter, c'est ce que les âmes vraiment chrétiennes reconnaissent aisément pour une injustice et un désordre ; mais d'y prêter seulement l'oreille, de s'y rendre attentif, de ne l'arrêter pas, autant qu'il est possible, et de n'y former nulle opposition, c'est ce qu'on ne pense guère à se reprocher, et ce qu'on met au rang des fautes les plus légères et les plus pardonnables. Or je soutiens que, sans rien dire soi-même au désavantage du prochain, on peut toutefois , par la seule attention qu'on donne à la médisance, pécher très-grièvement. Je soutiens que si c'est un crime d'attaquer et de blesser l'honneur d'autrui, c'en est pareillement un de ne le défendre pas de tout son pouvoir, et de ne le pas maintenir. Je soutiens que Dieu, là dessus, nous a chargés de l'intérêt di! nos frères ; que c'est un devoir, sinon le justice, au moins de charité; et que de manquer à cette loi indispensable, c'est désobéir à un précepte divin, et par là même s'exposer à une éternelle damnation.
Je le soutiens, dis-je ; et voilà pourquoi saint Bernard disait de la médisance que c'est un étrange mal et bien funeste, puisque du même trait elle cause la mort à trois personnes : à celui qui médit, à celui dont on médit, à celui
1 Marc, XIV, 63, 64.
devant qui l'on médit; à celui qui médit, et qui perd la vie de l'âme en perdant la grâce de Dieu ; à celui dont on médit, et qui perd en quelque sorte la vie civile en perdant la réputation qui l'y entretenait; enfin, à celui devant qui l'on médit, et qui perd la charité, dès là qu'il en abandonne les intérêts et qu'il permet qu'elle soit violée en sa présence. Tout ceci ne souffre nulle contestation : mais il faut le développer encore davantage, afin que vous en ayez une intelligence plus parfaite, et que vous sachiez précisément à quelles règles vous pouvez dans la pratique et vous devez vous en tenir.
Je dis donc qu'il y a, selon la distinction commune, trois états différents, soit à l'égard de celui qui fait la médisance, ou à l'égard de celui qui l'écoute : un état de supériorité, un état d'égalité et un état de dépendance. Comme je ne veux rien outrer, je conviens que chaque état a ses obligations particulières, et que dans tous ce ne sont pas les mêmes. Suis-je dans un état supérieur à celui du médisant, je puis lui fermer la bouche, je puis user de mon autorité pour interrompre ses discours trop libres et trop mordants ; je puis hautement lui déclarer et lui faire entendre que ce n'est point par de tels entretiens qu'on me peut plaire, que le christianisme nous les interdit, et qu'étant chrétien, je ne suis pas dans une disposition à les tolérer ni à les agréer. Suis-je dans un état égal, ou même dans un état inférieur; je n'ai pas le même droit alors de résister en face à la médisance, ni de m'élever aussi ouvertement contre elle et avec la même force : mais je puis au moins me taire, et par mon silence la laisser tomber ; mais je puis, par un air grave et sérieux, donner à connaître que je n'entre point en tout ce qu'on me dit, et que je n'y prends point de part; mais je puis, par des propos éloignés, couper la conversation, et peu à peu, la tourner sur d'autres sujets ; mais je puis même, par quelques paroles d'excuse, couvrir les choses, les justifier ou les adoucir : car c'est ainsi que la charité le demande. Sans cela, que fais-je ? Je me rends responsable devant Dieu de la médisance qui se commet, et j'en fais retomber sur moi l'iniquité. Voulez-vous savoir comment ? vous n'aurez pas de peine à le comprendre.
En effet, c'est une illusion de penser que nous n'ayons à répondre que de nos propres péchés. Les péchés d'autrui, selon la part que nous y avons, doivent entrer dans le compte que Dieu exigera de nous, ou, pour mieux
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dire , les péchés d'autrui nous deviennent propres et personnels, dès là que nous y participons, que nous y coopérons, que nous les favorisons , et que nous les fomentons. Or, écouter la médisance, je dis l'écouter sans nécessité, sans contrainte, d'une volonté délibérée et d'un plein gré, quand on pourrait ou la repousser directement et la combattre, ou l'éluder adroitement et la détourner, c'est sans contredit y participer, c'est y coopérer, c'est la favoriser et la fomenter.
Pour vous en convaincre d'une manière sensible, supposons l'esprit de charité tellement répandu dans le christianisme, que la médisance y trouvât partout des contradictions ; que la plupart des chrétiens fussent prévenus de telle sorte et disposés contre elle ; que personne ou presque personne ne lui applaudît; que le pouvoir des maîtres fût employé à la bannir de devant eux et à la proscrire ; que la fermeté des égaux et même des inférieurs fût assez constante pour y témoigner toujours une certaine répugnance, pour y former toujours quelque obstacle, du moins pour n'y consentir jamais , pour ne l'approuver jamais, pour ne marquer jamais ni par aucun signe, ni par aucune parole, qu'on y fît réflexion, et que l'esprit y fût appliqué : ah ! mes Frères , dites-moi s'il y aurait alors beaucoup de médisants, et même dites-moi s'il y en aurait un seul? La médisance ne trouvant point d'auditeurs favorables , ne recevant point d'éloges capables de la flatter et de l'exciter, se voyant au contraire ou honteusement rebutée, ou reçue froidement et négligée, oserait-elle se produire? le chercherait-elle avec tant d'ardeur? serait-elle si hardie et si téméraire à s'expliquer? n'y garderait-elle pas plus de mesure? n'y apporterait-elle pas plus de réserve? Il est donc incontestable que ce qui l'entretient et ce qui lui donne dans le monde un empire si étendu , c'est le bon accueil qu'on lui fait, et l'accès facile qu'elle rencontre dans tous les lieux où elle se présente. D'où il s'ensuit que la malice n'en doit pas être seulement attribuée aux médisants, mais qu'elle doit rejaillir encore sur tous ceux qui contribuent à la médisance, en lui laissant une pleine liberté de lancer ses traits sur qui il lui plaît, et comme il lui plaît. C'est pour cela que saint Jérôme s'écriait : Heureuse la conscience qui ne s'attache ni à voir le mal, ni à l'entendre : Felix conscientia quœ nec audit, nec aspicit malum. Prenez garde, je vous prie : ce saint docteur ne se contente pas de dire qu'heureux est l'homme qui ne se porte
point à mal parler, mais qui ne s'arrête pas même à écouter le mal : pourquoi? parce qu'il se met par là à couvert d'un des péchés les plus griefs, et en même temps les plus ordinaires.
Non, mes chers auditeurs, rien de plus ordinaire que d'avoir les oreilles ouvertes à tous les mauvais contes qui se font, et à toutes les histoires scandaleuses qui se récitent. Je puis ajouter que c'est aussi l'un des plus dangereux écueils où l'innocence soit exposée dans le commerce du monde. Une âme chrétienne et prévenue des sentiments de la religion peut avec moins de difficulté s'abstenir de la médisance, et ne la prononcer jamais elle-même ; mais de ne la pas entendre, c'est de quoi il n'est pas possible de se garantir sans une vigilance continuelle sur soi-même , et sans une résolution à l'épreuve de toutes les occasions et de toutes les tentations. De là vient, pour peu qu'on ait la conscience timorée , qu'il est rare que nous allions parmi le monde, et que nous nous mêlions dans les conversations du monde, sans en revenir avec quelque scrupule dans le cœur sur ce qui s'est dit du prochain, et sur la manière dont nous l'avons reçu. Je me trompe. Chrétiens , et je devrais plutôt reconnaître, en le déplorant, qu'il est rare et très-rare que nous ayons là-dessus le moindre scrupule, parce que la plupart ne comptent pour rien d'écouter une médisance, et d'en raisonner avec celui qui la fait. On l'écoute avec indifférence, on l'écoute avec complaisance, on l'écoute par un respect humain et par une lâche condescendance , on l'écoute par une vaine curiosité; et ce qu'il y a de plus criminel enfin, on l'écoute par une secrète malignité. Autant de caractères ou autant de degrés à distinguer dans le péché dont on se charge devant Dieu. Suivez-moi.
On l'écoute avec indifférence. Comme on n'est guère touché des intérêts du prochain, et qu'on ne se croit nullement engagé dans sa cause, on laisse parler chacun ainsi qu'il le juge à propos. Ce n'est pas mon affaire, dit-on, et cela ne me regarde point ; ce n'est point moi qui ai entamé cette matière; et dans tout cet entretien, je n'ai été qu'auditeur et que témoin. Sur ce beau principe, on se rassure, et l'on se tient quitte de tout. Si, dans les visites qu'on rend et qu'on reçoit, si, dans les compagnies que l'on fréquente , la charité est fidèlement observée et l'honneur d'autrui ménagé] on en est bien aise, et l'on en bénit le Seigneur : mais du reste, que la médisance y vienne prendre place, que la réputation de
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celui-ci ou de celle-là y soit impitoyablement déchirée, on en est peu en peine : pourquoi? parce qu'on ne peut se figurer qu'on en soit complice ; parce qu'on ne peut se mettre dans l'esprit qu'on ait sur cela d'autre obligation que de se tenir neutre, et de ne se point déclarer : comme si voyant mon frère attaqué avec violence et sur le point de périr, je pouvais sans crime l'abandonner à l'ennemi qui le poursuit, et lui refuser mon secours, lorsque je suis en état de le sauver. Il n'est pas nécessaire, pour connaître l'indignité d'une telle conduite et pour la condamner, d'avoir recours à la religion ; il suffit de consulter la loi de la nature et la raison.
On l'écoute avec complaisance. De tout temps la médisance a été, et est encore plus que jamais l'assaisonnement des conversations. Tout languit sans elle, et rien ne pique. Les discours les plus raisonnables ennuient, et les sujets les plus solides causent bientôt du dégoût. Que faut il donc pour réveiller les esprits, et pour y répandre une gaieté qui leur rende le commerce de la vie agréable? Il faut que dans les assemblées le prochain soit joué, et donné en spectacle par des langues médisantes : il faut que par des narrations entrelacées des traits les plus vifs et les plus pénétrants, tout ce qui se passe de plus secret dans une ville, dans un quartier, soit représenté au naturel et avec toute sa difformité : il faut que toutes les nouvelles du jour viennent en leur rang et soient étalées successivement et par ordre. C'est alors que chacun sort de l'assoupissement où il était, que les cœurs s'épanouissent, que l'attention redouble, et que les plus distraits ne perdent pas une circonstance de tout ce qui se raconte. Les yeux se fixent sur celui qui parle ; et quoiqu'on ne lui marque pas expressément le plaisir qu'on a de l'entendre, il le voit assez par la joie qui paraît sur les visages, par les ris et les éclats qu'excitent ses bons mots, par les signes, les gestes, les coups de tête. Tout l'anime ; et se trouvant en pouvoir de tout dire, sans que personne l'arrête, où sa passion, où son imagination ne l'emporte-t-elle pas? On ne se relire point qu'il n'ait cessé, et l'on s'en revient enfin d'autant plus content de soi, que, sans blesser, à ce qu'on prétend, sa conscience, on a eu tout le divertissement de la conversation la plus spirituelle et la plus réjouissante. Voilà ce qu'on met au nombre des amusements permis, et de quoi l'on s'imagine être en droit de goûter toute la douceur, sans que l'innocence de l’âme en soit endommagée.
On l'écoute par un respect tout humain et par une lâche condescendance. C'est un ami qu'on craint de choquer, c'est un maître qu'on ménage et qu'on veut flatter, c'est même un inférieur qu'on n'a fias la force de reprendre, et dont on se laisse dominer. On sait bien ce qui serait du devoir de la charité, et l'on voudrait y satisfaire ; mais l'assurance et le courage manquent. On gémit intérieurement de la contrainte où l'on est, et l'on se reproche sa faiblesse, mais on ne peut venir à bout de la surmonter. De là ce consentement forcé, mais apparent, qu'on donne à la médisance. On la condamne dans le fond du cœur; mais, de la manière dont on y répond, il semble au dehors qu'on l'approuve ; il semble qu'on entre dans toutes les pensées du médisant, dans toutes ses idées et tous ses sentiments. Or, par là même on l'y confirme; et bien loin de le guérir, on le perd, et l'on se perd soi-même avec lui.
On l'écoute par une vaine curiosité. Combien de gens veulent être informés de tout et tout savoir ! Je dis tout ce qui ne les regarde point, et qui ne les intéresse en rien. Car voici ce qu'il y a souvent de plus étrange et de plus bizarre : c'est qu'on ignore ses propres affaires, qu'on n'a nul soin de les apprendre, ni d'examiner ce qui se fait dans sa propre maison; tandis qu'on veut avoir une connaissance exacte des affaires des autres, et qu'on tient en quelque sorte registre de tout ce qu'ils font et de tout ce qui se fait chez eux. Au lieu donc de rejeter mille rapports, non-seulement inutiles, mais très-injurieux et très-pernicieux, on en est avide, on les recherche, et l'on en recueille jusqu'aux moindres particularités. C'est ce qu'on appelle ouvertures de cœur, confidences; et moi, c'est ce que j'appelle perfidies et médisances. C'est ce qu'on tâche de justifier par le droit de l'amitié; et moi c'est ce que je réprouve par le droit de la charité. Et où est-elle cette charité évangélique? comment l'accorder avec ces tours d'adresse, avec ces perquisitions , ces questions subtiles et captieuses ; avec ces longs circuits pour amener une personne dans le piège, pour lui tirer ce qu'elle a de plus caché dans l'âme, pour l'engager insensiblement à vous le révéler, pour abuser de son ingénuité, ou plutôt de sa simplicité? Il faudrait lui enseigner à se taire, et l'on use de toutes les industries et de toutes les instances, pour lui arracher une parole qu'elle devrait retenir. Cependant on se sait bon gré d'avoir découvert telle chose qui n'est pas connue ; on en triomphe, on s'en fait un faux mérite ; et ce
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sera beaucoup si dans peu l’on ne la rend pas publique, et l'on ne produit pas au jour tout le mystère. Achevons.
On l'écoute par une secrète malignité. Un homme a des précautions à prendre et des mesures à garder ; il n'aurait pas bonne grâce de s'élever hautement contre cet autre, et de déclamer contre lui ; on ne l'en croirait pas, et tout ce qu'il dirait ne ferait nulle impression ; on l'attribuerait à chagrin, à ressentiment, à prévention, à mauvaise volonté, parce qu'ils sont mal ensemble, et qu'ils ne se voient point ; parce qu'ils sont liés à des partis tout contraires, et que le monde est instruit de leur division ; parce qu'ils sont actuellement en concurrence pour un emploi, pour une charge, pour quelque avantage que ce puisse être. Mais s'il ne peut s'expliquer lui-même et s'il ne lui convient pas, qu'il lui est doux de trouver quelqu'un qui prenne sa place et qui parle pour lui ! Peut-être par bienséance en fera-t-il paraître quelque peine ; peut-être même affectera-t-il d'excuser ce qu'il entend et d'y donner un bon sens. Mais que la malignité est artificieuse ! il en dira trop peu pour une solide justification, et assez pour animer l'entretien, et pour engager encore à de plus amples détails et à de nouvelles médisances. Voilà le fruit de cette prétendue modération. Autant et mieux vaudrait-il qu'il eût ouvert son cœur, qu'il en eût suivi tous les sentiments, et qu'il eût jeté au dehors tout le fiel dont il est rempli.
Quoi qu'il en soit, mes Frères, préservons-nous de la médisance comme du poison le plus contagieux et le plus mortel. C'est l'idée que nous en fait concevoir le Saint-Esprit, en comparant la langue du médisant avec la langue du serpent : Acuerunt linquas suas sicut serpentis (1). Le serpent pique; ce n'est qu'une morsure : mais de cette morsure le venin se communique dans toutes les parties du corps. Le médisant parle ; ce n'est qu'une parole : mais bientôt cette parole retentit partout ; on se la redit les uns aux autres, et, pour user de cette figure, comme un souffle empesté, elle infecte également et toutes les bouches d'où elle sort, et toutes les oreilles où elle entre. Ne nous arrêtons point tant à examiner ce que fait le prochain, et ce qu'il ne fait pas. Si Dieu nous en a confié la conduite, veillons-y avec toute l'attention nécessaire ; mais du reste, en y observant toutes les règles d'une correction charitable, c'est-à-dire en l'avertissant, en le reprenant de lui à nous, et non en publiant ses
1 Psal., CXXXIX, 4.
imperfections et ses vices, ni en le décriant. S'il ne dépend point de nous et que nous n'en soyons point responsables, qu'avons-nous affaire de rechercher ses actions ? de quelle autorité entreprenons-nous de le juger et de le censurer? Chacun devant Dieu portera son fardeau ; et c'est à chacun de penser à soi, sans vouloir étendre plus loin ses vues. Que de soins superflus dont on se délivrerait ! que de retours fâcheux qu'on s'épargnerait ! que de querelles et de démêlés qu'on préviendrait ! que de péchés qu'on éviterait ! Combien une médisance a-t-elle troublé de familles, de sociétés, de communautés ? combien a-t-elle blessé de consciences, et combien d'âmes a-t-elle damnées ? De toutes les tentations dont nous avons à nous garantir, on peut dire que celle-ci est non-seulement la plus universelle, mais la plus dangereuse et la plus difficile à vaincre. L'apôtre saint Jacques en était bien persuadé, et nous n'éprouvons que trop tous les jours la vérité du témoignage qu'il en a rendu, quand il nous dit que la langue est un feu qui ne cherche qu'à s'échapper et à consumer tout : Et lingua ignis est (1); que c'est un mal inquiet, qui n'a point de repos et qui n'en donne point : Inquietum malum ; qu'il n'y a aucune espèce de bêtes si sauvages et si farouches que l'homme n'ait su réduire ; mais que pour la langue, on ne la peut dompter : Linguam autem nullus hominum domare potest. Et n'est-ce pas elle, en effet, qui fait tomber les plus sages, et qui entraîne les plus vertueux? Il n'y a point d'état où elle n'ait causé des dommages infinis. Au reste, mes chers auditeurs, si nous nous sentons quelquefois atteints de ses coups, et si nous nous voyons en butte à la médisance, nous avons dans Jésus-Christ un beau modèle de patience. Imitons ce divin Maître, et ne soyons point plus jaloux de notre réputation qu'il ne l'a été de la sienne. Ou ce qu'on dit de nous est vrai : reconnaissons-le humblement devant Dieu, et consentons, puisqu'il le permet, à en porter devant les hommes toute la confusion. Ou c'est sans fondement et sans raison qu'on nous accuse : contentons-nous, pour notre défense, d'une simple exposition de la vérité, et laissons au Seigneur le soin dune plus entière justification ; il y pourvoira dès cette vie même, au moins dans l'autre. Quand le monde nous comblerait de ses malédictions, nous sommes heureux si nous pouvons à ce prix mériter les bénédictions du ciel, et obtenir la gloire éternelle, que je vous souhaite, etc.
1 Jac., III, 6.
EXHORTATIONS CAREME VI
EXHORTATIONS CAREME VI
EXHORTATION SUR LE JUGEMENT DU PEUPLE CONTRE JÉSUS-CHRIST.
EN FAVEUR DE BARABBAS.
ANALYSE.
Sujet. Pilate leur dit : Qui voulez-vous qu'on vous remette des deux? Barabbas, dirent-ils. Pilate leur répartit : Que ferai-je donc de Jésus qu'on appelle Christ? Tous lui répondirent : Qu'il soit crucifié!... Que son sang retombe sur nous et sur nos enfants !
Image naturelle du péché, et du pécheur qui le commet.
Division. Malice du péché : première partie. Peine du péché : deuxième partie. L'une et l'autre ne se trouvent ici que trop bien exprimées.
Première partie. Malice du péché. Les Juifs renoncent Jésus-Christ et lui préfèrent Barabbas, malgré toutes les instances et toutes les remontrances de Pilate.
Ainsi par le péché sacrifions-nous à nos passions tous les intérêts de Dieu. Car qu'est-ce que le péché? Une préférence refusée à Dieu et donnée à la créature. On dit comme les Juifs : Otez-moi ce Dieu dont la loi m'importune, et laissez-moi mon plaisir, dont j'ai fait ma divinité.
Et il ne faut point répondre qu'on n'y procède pas communément avec tant de délibération, et qu'on ne fait point ces réflexions. Car, 1° combien de pécheurs les font en effet, et pèchent d'une volonté délibérée? 2° Si d'autres pèchent avec moins d'attention, peuvent-ils tirer avantage de leur inadvertance et de leur légèreté dans un sujet qui demandait toute leur vigilance et toute leur précaution ?
De tout ceci concluons que l'énormité du péché est aussi grande par proportion, que Dieu est grand et au-dessus de tout être créé. Pour la comprendre tout entière, il faudrait être en état de comprendre ce que c'est que Dieu.
Deuxième partie. Peine du péché. En conséquence du crime des Juifs, lorsqu'ils renoncèrent Jésus-Christ et qu'ils lui préférèrent Barabbas, le sang de cet Homme-Dieu est retombé sur eux et sur toute leur postérité.
De là tous les maux dont cette malheureuse nation a été affligée, et l'est encore : 1° ruine temporelle; 2° aveuglement spirituel; 3° réprobation éternelle.
Voilà, dans une comparaison qui n'est que trop juste, à quelles vengeances de la part du ciel et à quels châtiments le péché nous expose. Pour nous en préserver, que nous reste-t-il? Contrition, réformation de vie, satisfaction.
Respondens autem prœses, ait illis : Quem vultis vobis de duobus dimitti ? At illi dixerunt : Barabham. Dixit illis Pilaius : Quid igitur faciam de Jesu, qui dicitur Christus ? Dicunt omnes : Crucifigatur... Sanguis ejus super nos et super filios nostros.
Pilate leur dit : Qui voulez-vous qu'on vous remette des deux ? Barabbas, dirent-ils. Pilate leur repartit : Que ferai-je donc de Jésus, qu’on appelle Christ? Tous lui répondirent : Qu'il soit crucifié... Que son sang retombe sur nous et sur nos enfants. (Saint Matthieu, chap. XXVII, 21-25)
S'il y a une image naturelle du péché, et du pécheur qui le commet, n'est-ce pas celle-ci, Chrétiens, où nous voyons tout un peuple, mimé de la plus aveugle passion, donner, sur le Fils même de Dieu, la préférence à un insigne voleur, et consentir à porter toute la malédiction que doit attirer sur leur tête le sang de ce Dieu-Homme si injustement répandu, et sa mort poursuivie avec tant de violence? Combien d'autres réflexions me fourniraient l'inconstance de cette nation, qui depuis deux jours avait recule Sauveur du monde avec tant d'applaudissements et de cris de joie, et l'avait comblé de bénédictions; l'obstination invincible et l'animosité des pharisiens, qui, non contents de. tout ce qu'ils avaient déjà entrepris contre Jésus-Christ, veulent achever de le perdre, et forment le détestable dessein de le faire crucifier ; la faiblesse de Pilate, qui n'a pas la force d'employer son autorité à défendre ce prétendu criminel , dont il connaît toute l'innocence , et qui, pour le tirer de leurs mains, use d'artifice et lui fait l'affront de le mettre en parallèle avec Barabbas; que ne pourrais-je pas, dis-je, vous représenter sur tout cela, et quel sujet de morale n'aurais-je pas à traiter? Mais je m'en tiens à la pensée de saint Chrysostome, et dans une juste application de la conduite des Juifs à la nôtre, quand nous nous élevons contre Dieu par de grièves transgressions de sa loi, il me suffit aujourd'hui de vous apprendre à craindre le péché, à le haïr et à le fuir, à le regarder comme le plus mortel ennemi de vos âmes, et à vous en préserver comme du plus grand de tous les maux. Nous avons deux choses à considérer dans le péché : premièrement la malice du péché, et secondement la peine du péché. Or l'une et l'autre ne se trouvent ici que trop bien exprimées, et ce sera le partage de cet entretien. Les Juifs, en renonçant Jésus-Christ, lui préfèrent
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Barabbas : voilà la malice du péché. Et par une si indigne préférence, ils se rendent devant Dieu responsables du sang de Jésus-Christ : voilà la peine du péché. Je dis la malice du péché, dont nous devenons nous-mêmes coupables, en sacrifiant à nos passions tous les intérêts de Dieu. Je dis la peine du péché, dont nous nous chargeons nous-mêmes, et à quoi nous nous exposons, en suscitant contre nous le sang de Jésus-Christ et toute la justice de Dieu. C'est tout le sujet de votre attention.
PREMIÈRE PARTIE.
Pilate était trop éclairé pour ne pas voir la fausseté des accusations que formaient les Juifs contre le Fils de Dieu. Après l'avoir interrogé lui-même, il ne trouvait rien qui lui parût digne de mort; et, selon -un reste d'équité que son cœur ne pouvait démentir, il pensait aux moyens de sauver le Juste opprimé parla calomnie, et de le délivrer des mains de ses persécuteurs. C'était une coutume depuis longtemps établie et constamment observée, qu'à la solennité de Pâques on élargît un prisonnier, et qu'on en laissât au peuple le choix. Or, entre les autres, il y en avait un plus connu par ses crimes : c'était Barabbas, homme convaincu de meurtre, de sédition, des attentats les plus noirs, et pour cela réservé au dernier supplice. Que l'occasion, ce semble, était favorable au dessein de Pilate ! Il ne la manqua pas. Il s'adresse en particulier aux princes des prêtres et aux anciens de la Synagogue ; il s'adresse en général à tout le peuple assemblé devant lui : Qui des deux, leur dit-il, mettrai-je en liberté à cette fête, et qui voulez-vous que je renvoie, ou de Barabbas, ou de Jésus : Quem vultis vobis de duobus dimitti (1) ? S'il eût eu à traiter avec des esprits moins prévenus et moins possédés de leur barbare envie contre le Sauveur des hommes, y avait-il lieu de douter qu'ils ne se déclarassent en sa faveur, et que dans une telle comparaison ils ne prissent au moins des sentiments assez équitables pour ne le pas rabaisser au-dessous d'un scélérat et d'un infâme ? Pilate l'espérait, il se l'était promis; mais que peut-on se promettre d'une populace émue, conjurée, furieuse, surtout quand de faux docteurs secondent ses emportements, et qu'elle se voit autorisée des mêmes chefs qui devaient l'arrêter et la réprimer? Ce n'est donc de toutes parts qu'une même voix, qu'un même cri pour demander le coupable et pour condamner l'innocent : Non hunc, sed
1 Matth., XXVII, 21.
Barabbam (1) ; Ne nous parlez point de cet homme , mais donnez-nous Barabbas : c'est celui que nous voulons, préférablement à l'autre.
Quelle surprise pour Pilate ! et une si étrange résolution ne dut-elle pas le troubler et le déconcerter? En vain, pour calmer cette émotion populaire, fait-il de fortes instances, et veut-il, pour les convaincre, entrer en raisonnement avec eux. Dans l'ardeur forcenée qui les transporte, ils sont incapables d'entendre aucune raison et de s'y rendre. S'il leur dit : Que prétendez-vous donc que je fasse de ce Jésus que vous m'avez amené, et qui porte la qualité de Christ? sans hésiter un moment et sans autre procédure, ils prononcent l'arrêt de sa mort, et concluent qu'il le faut crucifier : Défaites-nous-en, et crucifiez-le : Tolle, tolle, crucifige (1).
Si, prenant une seconde fois la parole, il exige d'eux qu'ils produisent ce qu'ils ont à déposer, et qu'ils eu viennent à la preuve de leurs dépositions : car quel mal a-t-il fait? Quid enim mali fecit (3) ? ils croient ce détail inutile, et ne daignent pas s'y engager, tant ils sont persuadés de la vérité de leur témoignage: Si ce n'était pas un méchant homme, nous ne l'aurions pas conduit à votre tribunal, ni ne vous l'aurions pas livré. Sur cela, nouveaux mouvements , nouvelles poursuites , nouvelles clameurs : Qu'on le mette en croix, et qu'il périsse : At illi magis clamabant, dicentes: Crucifigatur (4). Enfin, si Pilate ose leur remontrer que c'est le roi des Juifs, et que d'attenter à sa vie, c'est pour eux le crime le plus énorme, ils protestent hautement qu'ils ne le reconnaissent point, qu'ils n'en dépendent point, qu'ils n'ont point d'autre roi que César, et qu'ils ne souffriront jamais que celui-ci ait dans la Judée le moindre pouvoir : Non habemus regem, nisi Cœsarem (5).
Ah ! peuple indocile et rebelle, c'était en effet votre roi, et c'était en même temps le roi de gloire ; mais vous n'en avez point voulu, pourquoi ? parce qu'il vous apportait la lumière, et que vous aimiez les ténèbres; parce qu'il vous annonçait des vérités auxquelles vous refusiez de vous soumettre, et que par sa parole toute divine et ses œuvres merveilleuses il confondait votre incrédulité; parce qu'il vous prêchait une loi dont vous aviez peine à vous accommoder, et dont vous vous faisiez un scandale ; parce qu'il rabattait l'orgueil de vos pharisiens, et qu'il démasquait leur hypocrisie ;
23. — 4 Ibid. — 5 Joan., XIX, 15.
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parce qu'ils vous aigrissaient, qu'ils vous envenimaient, qu'ils vous soulevaient contre lui, et vous inspiraient toutes leurs passions. Voilà, dis-je, pourquoi vous l'avez rejeté, et vous lui avez fait le plus sanglant outrage qu'il ait reçu dans tout le cours de ses souffrances. Car jamais fut-il plus humilié que dans ce jugement, où vous l'avez couvert d'opprobre et d'ignominie? D'être comparé avec Barabbas, c'était déjà une des plus grandes humiliations; mais le dernier degré et le comble de l'humiliation, n'a-ce pas été de voir encore Barabbas obtenir sur lui l'avantage ? et le Fils unique de Dieu pouvait-il être traité avec plus d'indignité et plus de mépris?
Ne nous flattons point, mes chers auditeurs; et sans nous épancher en d'inutiles reproches contre les Juifs, tournons toute notre indignation contre nous-mêmes, et convenons que cette rebelle nation n'a point méprisé plus outrageusement Jésus-Christ, que nous méprisons notre Dieu sur tant de sujets et en tant d'occasions où nous nous laissons entraîner, et où nous nous abandonnons au désordre du péché. Quand Tertullien parle du péché de rechute après la pénitence, il en fait consister la grièveté et la malice en ce que l'homme, dit-il, après avoir éprouvé l'empire du démon et celui de Dieu, l'empire du démon lorsqu'il était dans l'étal de péché, et celui de Dieu, tandis qu'il vivait dans l'état de la grâce, se détermine enfin, et se livre au démon préférablement à Dieu ; de sorte que, faisant la comparaison de l'un et de l'autre, il semble conclure que le joug de Dieu est moins avantageux et moins souhaitable que celui du démon, puisque, après avoir secoué dans sa pénitence le joug du démon pour se convertir à Dieu, il quitte tout de nouveau le joug de Dieu, et se réduit sous l’esclavage et la servitude du démon. Ainsi raisonnait ce savant Africain.
Mais il n'est pas nécessaire, pour justifier ma pensée, de la renfermer dans cette espèce de péché. Je prétends que tout péché, je dis tout péché mortel, est une préférence refusée à Dieu et donnée à la créature. Je prétends que tout homme qui, par une offense griève, pèche contre Dieu, est aussi coupable envers Dieu que le furent les Juifs envers le Fils de Dieu dans le choix qu'ils firent de Barabbas, au préjudice et à la ruine de cet adorable Sauveur. le prétends que c'est la même injure de part et d'autre, que c'est le même jugement, le même crime. Comment cela? comprenez-en la preuve; elle est incontestable et sans réplique.
Car, selon toute la théologie, qu'est-ce que le péché? Un éloignement volontaire de Dieu, et un attachement libre et délibéré aux objets créés. Dès là que nous péchons, nous quittons Dieu, nous nous séparons de Dieu : et pourquoi? l'un pour une volupté sensuelle, l'autre pour un vil intérêt; celui-là pour un fantôme d'honneur, celui-ci pour un caprice, pour une vaine idée, pour un rien. Or n'est-ce pas là une vraie préférence, où des objets périssables et mortels, où d'indignes créatures, plus méprisables souvent et plus abominables que Barabbas, l'emportent sur tous les droits de Dieu?
En effet, je ne puis pécher que je ne connaisse le mal que je vais commettre. Je sais, en péchant, que telle action est criminelle, que telle liberté, que telle injustice, que telle médisance, que telle vengeance est défendue, et contre la loi de Dieu. Quand donc, indépendamment de la loi et malgré la loi qui condamne tout cela, je m'y porte néanmoins, c'est que j'aime mieux me contenter en tout cela, que d'obéir à cette loi : par conséquent, c'est qu'en vue de tout cela, je la méprise, cette loi divine, et le souverain auteur qui me l'a imposée. Sans me déclarer aussi ouvertement que les Juifs, ni m'en expliquer en des termes si formels, je dis comme eux dans mon cœur : Non hunc, sed Barabbam (1) ; c'est un maître trop exact et trop sévère qu'on me propose à servir. La voie de ses commandements est trop étroite pour moi, et il m'en faut une plus large. Le monde est mille fois plus commode ; et en le suivant, il n'y a point tant de gêne ni de contrainte. Il se conforme à mes inclinations, il seconde mes désirs, il me laisse une licence entière pour vivre à mon gré et selon mes volontés : voilà le Dieu qui me plaît, et que je demande. Tolle, tolle (2)
: Otez-moi ce Dieu si saint, qu'une œillade, qu'un geste, qu'une parole est capable de le blesser; ce Dieu si clairvoyant, qui ne pardonne rien. Tolle : Otez-moi cet Evangile, cette loi si rigoureuse, et si opposée à tous mes sentiments naturels. Non habemus regem, nisi Cœsarem (3): Je n'ai point d'autre loi que mon ambition, point d'autre loi que ma convoitise, point d'autre loi que mon amour-propre, point d'autre loi que toutes mes cupidités, et tout ce qui peut me rendre la vie plus douce et plus agréable. Ce sont là mes guides, mes docteurs, mes maîtres : Non habemus regem, nisi Cœsarem. Ces pensées, Chrétiens, font horreur ;
1 Joan., XVIII, 40. —2 Luc, XXIII,21.
— 3 Joan., XIX, 15.
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mais à bien considérer la nature du péché, voilà dans la pratique où il se réduit, en voilà le fond et le caractère le plus essentiel.
Vous me direz qu'on n'y procède pas communément avec tant de délibération, et qu'on n'y fait pas toutes ces réflexions. Ah ! mes Frères, c'est ici le prodige, et de la malice de l'homme pécheur, et de l'énormité de son péché. Car écoutez deux choses que j'ai à vous répondre. Je soutiens d'abord, et j'en prends à témoin la conscience d'un nombre infini de pécheurs, et même de plusieurs qui m'écoutent actuellement : encore une fois, je soutiens qu'il y en a qui pèchent avec toutes ces vues ; qui délibèrent, qui raisonnent, qui combattent en eux-mêmes et contre eux-mêmes, et qui ne s'abandonnent à leurs désordres que par cette conclusion formée : je le veux. Péchés d'un plein choix, d'une pleine résolution, et de la volonté la plus parfaite : mais en même temps, péchés les plus pernicieux par rapport au salut ; péchés qui conduisent le plus directement à la réprobation , ou qui sont déjà comme une réprobation anticipée; péchés que Dieu souvent ne remet ni en cette vie ni en l'autre, et qu'il punit dans la rigueur de sa justice. Quelle abomination, quelle désolation !
Du reste, et c'est l'autre réponse, je conviens aussi que tous ne vont pas jusqu'à cet excès, et n'embrassent pas de la sorte le péché. Je ne ferai pas même difficulté de reconnaître qu'une grande partie de ceux qu'il entraîne, s'y engagent plus légèrement : c'est-à-dire qu'ils s'y engagent avec moins d'advertance et moins d'attention ; qu'ils s'y engagent par un premier mouvement et par précipitation, soit parce que les objets présents les frappent tout à coup et les excitent, soit parce que le penchant les domine et que le poids de l'habitude les emporte. Tel est, je veux bien l'avouer, tel est l'état de la plupart des pécheurs du siècle. Mais cela même les excuse-t-il, et cela diminue-t-il l'injure que fait à Dieu le péché? Quoi ! je prétendrais tirer avantage de mon inadvertance et de ma légèreté dans un sujet qui demandait toute mon attention et toute ma précaution? Quoi! lorsqu'il s'est agi de perdre mon Dieu, et de le sacrifier aux sales appétits d'une sensualité brutale, je me croirai bien justifié de dire que je ne pensais guère à ce que je faisais ? Quand il était question d'immoler Jésus-Christ et de le crucifier dans mon cœur, je me tiendrai moins coupable, parce que je n'examinais rien là-dessus, et que je ne m'appliquais pas à en prévoir les affreuses conséquences ? Et où est-ce donc que j'emploierai toutes mes lumières, que j'apporterai toute ma vigilance, que j'userai de toute ma circonspection? La passion m'a entraîné : et voilà justement ce qui offense mon Dieu, et ce qui l'outrage. Car le respect d'un tel Maître, et l'honneur qui lui est dû par tant de titres, ne devait-il pas être plus puissant pour m'arrêter, que toute l'ardeur de la plus violente passion, pour me précipiter et m'emporter? Si les Juifs tumultuairement assemblés criaient à Pilate : Tolle hunc, et dimitte nobis Barabbam (1) ; faites-le mourir, et remettez-nous Barabbas, c'était dans un transport qui les aveuglait : mais en étaient-ils moins criminels? Ainsi j'ai commis ce péché par vivacité de tempérament, par inconsidération, et presque sans y prendre garde ; mais c'est ce qu'il y a de bien surprenant et de bien étrange, que j'aie pris si peu garde à ne faire aucune démarche qui pût être préjudiciable à la gloire et aux intérêts d'un Dieu, de qui j'ai tout reçu et à qui je dois tout. Mon devoir capital, n'était-ce pas d'étudier toutes ses volontés, et de me rendre continuellement attentif à les accomplir, et à ne m'en départir jamais? II fallait que j'y fusse bien peu attaché, pour en perdre si aisément le souvenir; et si je veux de bonne foi me consulter moi-même, si je veux sonder le fond de mon cœur et ses véritables dispositions, je trouverai que je n'ai franchi si précipitamment et si hardiment le pas, que parce que la loi de Dieu ne me touchait guère, et que j'étais beaucoup plus sensible à mes désirs déréglés, et aux sujets malheureux qui les allumaient.
De tout ceci donc, Chrétiens, vous comprenez l'énormité du péché, et le degré de malice qui lui est propre. Que dis-je ! et quel esprit humain la peut comprendre telle qu'elle est?Car, pour concevoir toute la grièveté de cette préférence donnée à la créature au-dessus de Dieu, il faudrait en même temps concevoir toute la grandeur de Dieu au-dessus de la créature : tellement que la malice du péché doit être aussi grande, par proportion, que Dieu est grand, que Dieu est juste, que Dieu est bon , que Dieu est parfait dans tous ses attributs : or tout cela est infini, et par conséquent hors de la portée d'une raison aussi faible et aussi bornée que la nôtre. Et comme il est de l'essence de Dieu que, quelque idée que je me forme de son souverain être, il passe toujours infiniment tout ce que j'en connais, il est de l'essence du péché que, quoi que j'en imagine,
1 Luc, XXIII, 18.
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il soit toujours plus difforme et plus odieux que tout ce que je m'en puis figurer. Quand je conçois qu'il a converti losanges en démons, qu'il a ruiné pour jamais l'état d'innocence où furent créés nos premiers parents, et qu'il les a perdus avec tonte leur postérité ; qu'il dépouille l'âme de tous ses mérites , en eût-elle amassé des trésors sans nombre, et qu'il l'expose à des supplices éternels ; quand je me représente tout cela, ce n'est rien encore, dit saint Augustin, parce que tout cela n'est rien en comparaison de ce que je ne puis me représenter, qui est la majesté du Créateur offensée et comme dégradée dans l'estime du pécheur. Ah! Chrétiens, que ne connaissons-nous mieux le péché, ou que n'en perdons-nous absolument toute la connaissance ! notre malheur est de le connaître, et de ne le pas connaître assez. Si nous ne le connaissions point du tout, nous ne serions plus en danger de le commettre; ou si nous le connaissions mieux et dans toute sa laideur, bien loin de le rechercher et de nous y plaire, nous ne penserions qu'à nous en préserver et à le fuir. Mais, hélas ! nous le connaissons autant qu'il faut pour pouvoir devenir coupables devant Dieu , et nous ne le connaissons pas autant qu'il serait nécessaire pour être en état de ne le pouvoir plus aimer et de n'y pouvoir plus tomber. Etat d’impeccabilité, état bienheureux ! Quand est-ce que nous y serons ? Ce sera quand nous verrons Dieu, et que nous le contemplerons dans toute sa gloire, parce qu'alors nous aurons une connaissance du péché beaucoup plus vive et plus étendue, puisque nous le connaîtrons dans Dieu même; et que d'ailleurs attachés à Dieu d'un lien désormais indissoluble, nous nous trouverons par là dans la sainte nécessité de haïr tout ce qui peut nous en éloigner et nous l'enlever. Cependant, mes Frères, sans être dès maintenant en cet état, il ne tient qu'à nous de quitter le péché, de nous retirer du péché et de ne plus retourner au péché, parce que la grâce ne nous manque pas pour cela, et qu'avec la grâce tout nous est possible. C’est ainsi qu'exempts de la malice du péché, nous nous mettrons encore à couvert de la peine qui le suit, et dont j'ai à vous entretenir dans la seconde partie.
DEUXIÈME PARTIE.
C'était une espèce d'imprécation parmi les Hébreux, de souhaiter à un homme que le sang d'un autre homme retombât sur lui. Nous en voyons l'usage dans le Lévitique; et si quelqu'un se la faisait à soi-même par forme de serment, et qu'il dît : Je veux que le sang de celui-ci ou de celui-là retombe sur moi, c'est comme s'il eût dit : Je veux que tout le crime qu'il peut y avoir en le répandant me soit imputé. S'il y a des peines et des malédictions qui y soient attachées, je veux m'en charger. Si ce sang est innocent, je m'en fais le coupable, et je m'engage à être la victime et l'anathème de son expiation. Voilà, Chrétiens, l'affreuse extrémité où la fureur des Juifs les porta; jusqu'à consentir , après l'indigne préférence qu'ils avaient donnée à Barabbas, que le sang de Jésus-Christ non-seulement retombât sur eux, mais sur leurs enfants : Sanguis ejus super nos et super filios nostros (1).
Imprécation dont le sens est plein d'horreur; car, c'est à dire si cet homme que vous appelez juste, et qui s'appelle Dieu, est aussi juste que vous le croyez, et qu'il soit, ainsi qu'il le prétend, égal à Dieu et Dieu lui-même, nous voulons bien, en vous demandant sa mort, devenir responsables de toute l'injustice qu'elle renferme, et nous consentons à être traités, nous et toute notre postérité, comme des déj-cides. Imprécations que je ne puis prononcer, et que vous ne pouvez entendre sans en être saisis d'effroi, puisqu'elle nous fait voir dans ce peuple le plus violent transport de haine, et qu'elle nous présage pour eux dans l'avenir et pour leurs descendants les plus terribles malheurs. Imprécations où Pilate, tout païen qu'il était, craignit d'avoir part, et dont il voulut se mettre à couvert, lorsqu'on présence de cette multitude, et au milieu des cris qu'ils redoublaient sans cesse et qu'ils lui adressaient, il se fit apporter de l'eau; qu'il se lava les mains et leur déclara hautement qu'il se tenait quitte de l'énorme attentat qu'ils allaient commettre, qu'il n'y contribuait en aucune sorte ; que c'était à eux d'en rendre compte, et que pour lui il s'en croyait innocent : Innocens ego sum a sangume justi hujus (2). Mais, enfin, imprécation dont l'effet, dans le cours des siècles, n'a été que trop réel et que trop visible. Nation réprouvée, race maudite et du ciel et de la terre, vous l'éprouvez encore maintenant. Ce n'était pas seulement un souhait que formaient vos pères, c'était une vérité qu'ils annonçaient. Ce sang qu'ils ont versé, en retombant sur eux, a rejailli sur vous; et, prophètes contre leur pensée et contre leur intention , ils n'ont rien prédit qui ne se soit accompli, et qui ne s'accomplisse tous les jours.
1 Matth., XXVIl, 25. — 2 Ibid. 24.
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Cependant, Chrétiens, voyons la chose plus en détail, quoique toujours en abrégé; et par l'application que j'en vais faire , apprenons quels sont les redoutables jugements de Dieu sur les pécheurs, et à quoi nous nous exposons en profanant par le péché le sang de Jésus-Christ, et en le suscitant contre nous. Car, prenez garde, s'il vous plaît : en vertu de ce sang divin si injustement répandu par les Juifs, et si justement retombé sur cette nation sacrilège, Dieu les a affligés de trois grands maux, ou plutôt Dieu les a affligés de tous les maux, que nous pouvons réduire à trois espèces : ruine temporelle, aveuglement spirituel, réprobation éternelle. Je m'explique, et ceci sans doute mérite bien nos réflexions, et doit bien nous faire connaître quelle vengeance le Seigneur sait tirer de ses ennemis, et comment il sait punir les offenses qu'il en reçoit.
Ruine temporelle. Jamais il n'en fut de plus entière ; et en pouvons-nous avoir une peinture plus vive, que celle même qu'en avait tracée le Fils de Dieu avant sa dernière entrée en Jérusalem? Car il vit dès lors tout ce qui devait arriver à Cette ville criminelle ; il en parut touche jusqu'aux larmes : et quelle désolation lui annonça-t-il? Qu'il viendrait un temps où les étrangers l'assiégeraient, qu'ils en seraient bientôt maîtres , qu ils la pilleraient, qu'ils la saccageraient, qu'ils la renverseraient de fond en comble ; qu'ils ne laisseraient pas pierre sur pierre ; que ces calamités s'étendraient sur toute la nation ; qu'elle serait séparée, dispersée, et qu'il ne lui resterait ni empire, ni demeure, ni temple. Or, personne n'ignore comment tout cela de point en point s'est vérifié. Nous en sommes témoins; et si nous voulons remonter à la cause, le même Sauveur a pris soin de la marquer : parce que ce peuple malheureux n'a pas connu la visite du Seigneur; parce que n'écoutant ni reproches intérieurs de la conscience , ni remontrances tant de fois réitérées de la part de Pilate, ni droit, ni équité, ils n'ont suivi que leur passion et que la haine qui les transportait, parce que, depuis tant de siècles qu'ils ont trempé leurs mains parricides dans le sang d'un Dieu, ce sang adorable n'a point cessé, ni jamais ne cessera, dans tous les siècles, de crier au ciel vengeance contre eux. De sorte que ce même sang, qui devait être la ressource de tout Israël et leur rédemption, est devenu, selon qu'ils s'y étaient eux-mêmes condamnés, leur perte et leur destruction : Sanguis ejus super nos et super filios nostros.
Aveuglement spirituel. C'est ce voile dont a parié saint Paul ; ce voile qu'ils ont sur les yeux, et qui jusques à présent les a empêchés d'apercevoir la lumière qui les environne de toutes parts, et se montre à eux dans toute sa clarté. Et n'est-il pas étrange qu'après tant de témoignages les plus sensibles et les plus évidents de la justice divine qui les poursuit, et qui voudrait leur faire enfin reconnaître la grièveté de leur crime , ils ne se rendent point encore ; que toujours également obstinés et endurcis, ils conservent le même ressentiment contre le vrai Messie qu'ils ont renoncé, et s'en promettent un autre qu'ils ne verront jamais; que, de génération en génération, cette inflexible dureté de cœur et cette impénitence se perpétue comme un héritage ; que par là ils irritent toujours de plus en plus la colère du Seigneur, et qu'ils achèvent, ainsi qu'il est dit dans l'Evangile, de remplir la mesure de leurs pères? A quoi devons-nous attribuer ce mortel assoupissement, et d'où a-t-il pu venir? C'est qu'ils se sont retires de Dieu , et que Dieu s est retiré d'eux ; c'est qu'ils ont abandonné Dieu, et que Dieu les a abandonnés. Car c'est en ce sens que le Seigneur disait a son prophète : Aveuglez-les, et rendez-les sourds , afin qu’ils voient comme s'ils ne voyaient point, et qu ils entendent comme s'ils n'entendaient point. Ils ont méconnu leur libérateur; et son sang, qu'ils ont fait couler, est encore tout fumant. Au lieu d'être pour eux une source inépuisable de grâces, comme il pourrait l'être, après tout, s'ils en voulaient profiter, c'est lui qui en détourne le cours et qui les arrête. Au lieu de servir à leur guérison, c'est lui qui aigrit leur plaies et qui les envenime. Suites funestes de cet arrêt qu'ils ont porté contre eux-mêmes, et qui s'exécute dans toute son étendue et toute sa force : Sanguis ejus super nos et super filios nostros.
Réprobation éternelle. Je ne dis pas que ce soit dès la vie une réprobation déjà parfaite et consommée : mais je veux dire que Dieu les ayant livrés à leur sens réprouvé, il arrive de là qu'ils marchent dans la voie de perdition, et qu'il est d'une difficulté extrême de les en foire jamais revenir. On gagnerait à Jésus-Christ des millions de païens et d'idolâtres, plutôt qu'on ne lui ramènerait un seul de ce peuple perverti, et marqué du plus visible caractère de la damnation. C'est le triste sort où ils sont réservés. Au jugement de Dieu, à ce jugement où Jésus-Christ présidera en personne, ils paraîtront devant lui tout couverts
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ou pour mieux dire, tout souillés de son sang. Il tache alors en sera ineffaçable : tous les feux de l'enfer ne la purifieront pas; sans cesse elle se présentera à leurs yeux, et sans cesse ils s'écrieront pendant toute l'éternité , non plus en insultant à ce Dieu Sauveur, mais en se désespérant : Sanguis ejus super n0s et super filios nostros.
Or, mes Frères, pour en venir à nous-mêmes, pour tirer de là une instruction qui nous retienne dans le devoir, ou qui nous engage fortement et promptement à y rentrer, il est certain, et c'est l'expresse doctrine du grand Apôtre, que par le péché nous faisons outrage au sang de Jésus-Christ, comme si nous le répandions tout de nouveau et nous le foulions aux pieds. D'où il s'ensuit que nous l'attirons contre nous-mêmes , ce sang précieux ; que nous le faisons retomber sur nous-mêmes, et que par proportion nous nous exposons aux Mêmes châtiments que les Juifs, et aux mêmes vengeances du ciel.
Je n'exagère point, et ce que j'avance ici n'est que trop vrai et que trop solidement fondé. Car, quoique nous ne soyons plus à ces temps où Dieu, gouvernant un peuple grossier et tout charnel, faisait plus communément éclater contre lui sa justice par des maux temporels, comme il le récompensait par des prospérités humaines , nous ne pouvons néanmoins douter qu'il ne punisse encore de la même sorte bien des pécheurs, et qu'il ne les afflige des mêmes misères. Tant de malheurs publics qui désolent les Etats, tant de fléaux qui y portent le ravage, guerres, pestes, famines, ne sont-ce pas souvent les effets de la licence des peuples et de la corruption de leurs mœurs ? Tant d'accidents particuliers et de revers qui renversent des familles, qui en dissipent les biens, qui en ternissent l'éclat, qui en troublent la paix, qui font échouer les desseins les mieux concertés , qui font évanouir les espérances les mieux établies, qui empêchent que rien n'avance, que rien ne réussisse et ne succède heureusement, ne sont-ce pas souvent de justes punitions, ou des injustices d'un père, de ses fraudes et de ses mauvais tours, de ses excès et de ses débauches; ou des mondanités d'une mère, de son faste et de son orgueil, de ses intrigues et de ses scandales ; ou de la conduite déréglée des enfants, les uns mal élevés et maîtres d'eux-mêmes, les autres rebelles à toutes les leçons qu'on leur fait, et emportés par le feu d'une jeunesse libertine et passionnée? Combien de décadences, de chutes, de disgrâces ; combien d'humiliations, d'afflictions, de chagrins; combien de contre-temps fâcheux, de traverses, de contradictions; combien d'infirmités, de maladies, de morts subites ; combien d'infortunes, et de toutes les espèces, que nous imputons, ou à la malice des hommes, ou aux caprices du hasard, sont des coups de Dieu et de secrètes malédictions dont il nous frappe.
On ne le voit pas, on n'y pense pas, parce qu'on s'accoutume à regarder toutes choses avec les yeux de la chair, sans ouvrir jamais les yeux de la foi. On prend bien des mesures, on imagine bien des moyens pour se rétablir dans un meilleur état ; mais le plus sûr, ce serait celui que donnait le Prophète à Jérusalem : Lavamini, mundi estote (1) : Purifiez-vous, et lavez-vous de tant d'iniquités ; Auferte malum cogitationum vestrarum ab oculis meis (2) : Bannissez de votre cœur le péché qui l'infecte, et qui blesse la vue de votre Dieu ; Quiescite agere perverse, discite bene facere (3) : Cessez de faire le mal, apprenez à faire le bien. Alors vous commencerez à jouir d'un sort plus heureux, même selon le monde. Dieu bénira vos entreprises, il adoucira vos peines, vous verrez votre maison se relever, vos affaires prospérer ; tout ira selon vos vœux, et vous connaîtrez de quel avantage il est, non-seulement par rapport au salut, mais par rapport à la vie présente, d'avoir pour vous le Seigneur, et de vivre dans sa grâce : Si volueritis et audieritis me, bona terrœ comedetis (4).
Je sais ce que vous médirez : Que cette règle n'est pas générale. J'en conviens ; on voit des pécheurs dans l'opulence, on en voit dans la splendeur, on en voit qui passent leurs jours dans le plaisir, et qui goûtent ou semblent goûter toutes les douceurs de la vie. Mais écoutez la réponse de saint Augustin : C'est que s'ils sont exempts de toute peine temporelle, ils n'en sont que plus rigoureusement punis, et que le plus grand de tous les châtiments est que Dieu maintenant les épargne, et ne prenne pas soin de les châtier : pourquoi? parce qu'il les laisse par là tomber dans un aveuglement d'esprit et un endurcissement de cœur qui leur ôtent presque toute espérance de retour, et qui les conduisent à l'impénitence finale. Si Dieu dès à présent envoyait à ce pécheur quelque adversité, il se dégoûterait du monde, il rentrerait en lui-même, il ferait des réflexions sérieuses sur la disposition de son âme, il comprendrait que c'est la main de Dieu qui s'est appesantie sur
1 Isa., 1, 16. — 2 Ibid. — 3
Ibid. — 4 Ibid. 19.
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lui, il reconnaîtrait ses égarements, et penserait à se remettre dans l'ordre, et à reprendre la bonne voie qu'il a quittée : mais parce que le monde a toujours pour lui les mêmes agréments, parce tout répond à ses désirs et que tout flatte ses inclinations, de là vient qu'il se plaît dans son péché, qu'il s'y attache sans cesse par de nouveaux liens, qu'il s'y endort si profondément, que, sans un miracle de la grâce on ne peut plus attendre qu'il se réveille de ce sommeil léthargique.
Vengeance de Dieu d'autant plus funeste, qu'on la ressent moins, et que, bien loin d'en être effrayé, on s'en applaudit, et on la prend pour un bonheur et une félicité. Les plus sages mêmes s'y laissent surprendre, et ont peine de voir des gens sans piété, sans règle, peut-être sans religion et sans foi ; des gens adonnés aux vices les plus honteux, et plongés en toutes sortes de désordres; des gens à qui rien ne coûte, ou pour leur fortune, ou pour leur plaisir, ni trahisons, ni mensonges, ni fourberies, ni chicanes, ni violences, ni concussions ; de les voir, dis-je, en effet s'élever, s'agrandir, s'enrichir, venir à bout de tous leurs projets, quoique les plus iniques ; et avoir tout à souhait. Dieu, dit-on quelquefois, est témoin de cela; et comment le souffre-t-il? Ah! mes Frères, comment il le souffre ? vous me le demandez, et moi je prétends que c'est par un des plus redoutables arrêts de sa justice. Car je m'imagine l'entendre prononcer, contre ces pécheurs enivrés de leur prospérité prétendue, le même anathème qu'il prononça contre les peuples d'Ephraïm : Vœ coronœ superbiœ, ebriis Ephraim (1) ; Malheur à ces ambitieux, qui ne font que monter de degrés en degrés ; malheur à ces voluptueux, qui ne font que passer de plaisirs en plaisirs ;
malheur à ces riches avares et intéressés, qui ne font qu'ajouter héritages à héritages, et qu'entasser trésors sur trésors ! pourquoi? parce que c'est ce qui les entretient dans leur ivresse, c'est-à-dire dans leur attachement à la terre, dans leur insensibilité pour le ciel, dans toutes leurs cupidités. Aussi rien ne les touche, je dis rien de tout ce qui regarde leur éternité ; et n'est-ce pas là l'état de tant de mondains et de mondaines ? On a beau leur représenter le péril où ils se trouvent exposés ; ils ont perdu là-dessus toute vue, tout sentiment. Ils marchent toujours du même pas sans s'alarmer, et suivent toujours le même train de vie, jusqu'à ce qu'ils se soient enfin précipités dans l'abîme.
1 Isa., XXVIII, 1.
Et en quel abîme? voilà, Chrétiens, le comble des vengeances divines contre le péché, et voilà le dernier coup de la justice du Seigneur qui le punit : une réprobation éternelle. Voilà le terme fatal où le pécheur se laisse entraîner, et ce qui lui est dû. Vérité incontestable dans la religion que nous professons. Il n'est point ici question de douter, de raisonner, de disputer. Nous sommes chrétiens, et nous ne pouvons l'être que nous ne reconnaissions cette éternité de peines comme le juste salaire du péché, comme la suite naturelle du péché, comme la fin malheureuse où mène par lui-même le péché. C'était pour nous délivrer de ce souverain malheur que Jésus-Christ avait donné son sang, et tout son sang : mais par l'abus criminel que le pécheur en a fait, ce sang, qui devait le laver, ne sert qu'à le rendre aux yeux de Dieu plus difforme ; ce sang, qui devait le réconcilier, ne sert qu'à le rendre devant Dieu plus coupable; ce sang, qui devait être son salut, devient la perle irréparable de son âme et sa damnation.
Ah! mes Frères, qui pourrait exprimer, je ne dis pas la douleur, mais le désespoir du réprouvé sur qui coule le sang de son Sauveur, non plus pour éteindre les flammes qui le dévorent, mais pour les allumer? Car ce sang divin descendra jusque dans l'enfer ; et c'est là que doit se vérifier dans toute son étendue cette parole de l'Ecriture , que le Seigneur, le Dieu tout-puissant, a fait distiller sa fureur sur ses ennemis, et sa plus grande fureur : Magnus enim furor Domini stillavit super nos (1). De vous expliquer quels sont les effets de cette colère du Seigneur, aigrie et irritée par cela même qui devait l'adoucir et l'apaiser, c'est ce qui me conduirait trop loin , et ce qu'on vous a fait mille fois entendre ; c'est ce qu'éprouvent tant de pécheurs déjà condamnés; et plaise au ciel que nous nous mettions en état de ne l'éprouver jamais!
Pour cela que nous reste-t-il, mes chers auditeurs? Contrition , réformation de vie , satisfaction. Contrition à la vue de tant de péchés qui nous ont éloignés de notre Dieu, de ce Dieu digne de tout notre amour, et dont nous n'avons payé les bienfaits que d'ingratitudes et d'offenses. Réformation : car il ne suffit pas de pleurer le passé, il faut penser à l'avenir; il faut le régler, il faut le sanctifier ; il faut rendre à Dieu toute la gloire que le péché lui a ravie ; il faut se dédommager de tous les mérites qu'on a perdus , ou qu'on n'a pas amassés :
1 2 Paral., XXXIV, 21.
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or on ne le peut que par une vie toute nouvelle, et d'autant plus remplie de bonnes œuvres, qu'elle a été plus souillée de crimes. Satisfaction : n'allons point, mes Frères, n'allons point chercher plus loin que dans ce saint temple le prix nécessaire pour nous acquitter auprès de la justice divine. C'est dans ce tabernacle qu'il est renfermé ; c'est là que repose ce sang qui seul a pu expier tous les péchés du monde, et qui peut, à plus forte raison, expier les nôtres. Prosternons-nous devant lui, et adressons-nous à lui. Sang adorable, relique vivante de mon Dieu, remède souverain et tout-puissant, c'est en vous que je me confie et que je mets toute mon espérance. Quand je serais mille fois encore plus chargé de dettes, il n'est rien que vous ne puissiez payer pour moi, et c'est ce que j'attends de vous. Aussi coupable que je le suis, je devrais, pour l'expiation de mes iniquités, répandre tout mon sang ; mais sans vous que servirait mon sang et le sang de tous les hommes? Vous êtes donc ma ressource, et c'est à vous que j'ai recours. Non pas que je veuille m'épargner moi-même : je suis pécheur, et par conséquent je veux désormais et je dois me traiter en pécheur. Mais ma pénitence tirera de vous toute sa vertu , et n'aura de mérite qu'autant qu'elle vous sera unie. Vous la sanctifierez, vous la consacrerez, vous me la rendrez salutaire pour l'éternité bienheureuse, où nous conduise, etc.
EXHORTATIONS CAREME VII
EXHORTATIONS CAREME VII
EXHORTATION SUR LA FLAGELLATION DE JÉSUS-CHRIST.
ANALYSE.
Sujet. Alors Pilate fit prendre Jésus et le fit flageller.
Pourquoi ce supplice, et comment fut-il exécuté?
Division. Flagellation la plus honteuse et la plus douloureuse. Cette honte que voulut subir Jésus-Christ nous apprendra à corriger les désordres d'une honte criminelle qui souvent nous arrête dans le service de Dieu, et à nous prémunir contre le péché, de la honte salutaire que nous en devons concevoir : première partie. Et cette douleur qu'il a voulu ressentir dans tous les membres de son corps, nous animera à retrancher en nous les délicatesses de la chair, et à nous armer contre nous-mêmes des saintes rigueurs de la pénitence chrétienne : deuxième partie.
Première partie. Flagellation la plus honteuse. Quelle confusion pour un Homme-Dieu, de paraître devant les Juifs dans l’état où il parut : Qu'a-t-il prétendu par là ? Corriger les désordres d'une mauvaise honte qui nous retient en mille rencontres où il s'agit des intérêts de Dieu, et nous enseigner l'usage que nous devons faire d'une honte raisonnable et utile pour nous garantir du péché.
En effet, d'où vint au Fils de Dieu cette confusion qui le jeta dans un si profond accablement? De nos péchés, dont il était chargé. Mais nous, par un sentiment tout contraire, nous n'avons nulle honte de commettre le mal, et nous en avons de pratiquer le bien : deux dispositions les plus funestes.
Pour les corriger, considérons toujours Jésus-Christ. Point de frein plus puissant pour nous arrêter et nous retirer du péché, que cette pensée : Ce péché, que je commets sans pudeur et sans honte, a fait rougir mon Dieu. Point de meilleur soutien contre le respect humain et la honte de pratiquer le bien, que cette réflexion : Toute la honte de la flagellation de mon Sauveur n'a pu ratant son zèle pour l'honneur de son Père.
Deuxième partie. Flagellation la plus douloureuse. Il fut livré à toute la barbarie d’une brutale soldatesque, qui lé déchira de coups; et c'est en cet état qu'il nous prêche la mortification de la chair.
La chair de Jésus-Christ était une chair innocente, au lieu que la nôtre est une chair criminelle. Combien donc mérite-t-elle plus d'être mortifiée que celle de ce Dieu Sauveur? Aussi saint Paul recommandait-il si souvent et si fortement aux premiers fidèles de mortifier leur chair. Et c'est dans cette mortification de la chair que tous les saints ont fait consister une partie de leur sainteté.
Mais nous raisonnons, ou du moins nous agissons bien autrement. La maxime la plus commune et la plus établie dans toutes les conditions, est d'avoir soin de son corps, et de lui procurer toutes ses aises. Ce qu'il y a de plus étrange, c'est qu'avec cela l'on prétend être pénitent, l'on prétend être dévot, l'on prétend s'ériger en réformateur du relâchement des moeurs et de la doctrine.
Tunc apprehendit Pilatus Jesum, et flagellavit.
Alors Pilate fit prendre Jésus, et le fit flageller . (Saint Jean, chap. XIX, 1.)
Quel nouveau spectacle, Chrétiens, et quelle sanglante scène ! on conduit notre divin Maître dans le prétoire de Pilate; on le dépouille de ses habits et on l'attache à une colonne ; outre une nombreuse multitude de peuple qui l'investit de toutes parts, une troupe de soldats s'assemble autour de lui ; ils sont armés de fouets, et ils se disposent à le déchirer de coups! Pourquoi ce supplice, et qui l'a ainsi ordonné? Comment s'y comportent les ministres du juge qui vient de rendre cet arrêt, et comment est-il exécuté? c'est ce que je me suis proposé de vous mettre aujourd'hui
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devant les yeux, et ce qui doit faire également le sujet de votre compassion et de votre instruction. Pour y procéder avec ordre, observez, s'il vous plaît, qu'un supplice devient surtout rigoureux et par la honte qui l'accompagne, et par l'excès de la douleur qu'il est capable de causer : en quoi l'esprit et le corps ont tout à la fois à souffrir; car la honte afflige l'esprit , et la douleur fait impression sur les sens et tourmente le corps. L'une et l'autre ne se trouvent pas toujours jointes ensemble. La honte d'un supplice peut être extrême, sans qu'il y ait nulle douleur à supporter; ou la douleur en peut être très-cuisante et très-violente, sans qu'il s'y rencontre nulle confusion à soutenir. Mais voici ce que je dis touchant cette cruelle flagellation, où le Sauveur des hommes se vit condamné : c'est que ce fut tout ensemble un des supplices de sa passion, et le plus honteux, et le plus douloureux. Cette honte qu'il a voulu subir, tout Dieu qu'il était, nous apprendra à corriger les désordres d'une honte criminelle, qui souvent nous arrête dans le service de Dieu, et à nous prémunir contre le péché de la honte salutaire que nous en devons concevoir. Et cette douleur, qu'il a voulu ressentir dans tous les membres de son corps nous animera à retrancher en nous les délicatesses de la chair, et à nous armer contre nous-mêmes des saintes rigueurs de la pénitence chrétienne. Voilà en deux mots tout le fond de cet entretien, et tout le fruit que vous en devez retirer.
PREMIÈRE PARTIE.
C'était une nécessité bien dure pour Pilate, que celle où l'obstination des Juifs semblait le réduire, de trahir ses propres sentiments et d'agir contre tous les reproches de son cœur, en livrant à la mort un homme dont il ne pouvait ignorer la bonne foi, la candeur, la sainteté, et en l'abandonnant à toute la violence de ses ennemis. Il est vrai que ce gouverneur, revêtu de l'autorité du prince, pouvait repousser la violence par la violence ; que, dans la place qu'il occupait, et dans le crédit que lui donnait son rang, il ne tenait qu'à lui de se déclarer le protecteur du Fils de Dieu, de l'enlever d'entre les mains de ses persécuteurs, et de le mettre à couvert de leurs poursuites. Il est même encore vrai que non-seulement il le pouvait, mais qu'il le devait; car il était juge, et, selon toutes les lois de la justice, il devait défendre le bon droit contre l'iniquité et l'oppression. Mais il craignait le bruit ; et, par un caractère de timidité si ordinaire jusque dans les plus grandes dignités, il ne voulait point faire d'éclat : mais il craignait les Juifs ; et, par une lâche prudence, il ne voulait pas s'exposer à une émeute populaire : mais il craignait l'empereur, dont on le menaçait ; et, par un vil intérêt, il ne voulait pas qu'on pût l'accuser devant lui et le citer à son tribunal.
Quelle est donc sa dernière ressource, et quel est enfin l'expédient qu'il imagine pour fléchir des cœurs que rien jusque-là n'avait pu toucher? Ah! mes Frères,
1 étrange moyen! et fut-il jamais une conduite plus bizarre, et plus opposée à toutes les règles de l'équité? C'est de condamner Jésus-Christ au fouet, dans l'espérance de calmer ainsi les esprits, et de leur inspirer des sentiments plus humains, en leur donnant une partie de la satisfaction qu'ils demandaient : car telle est la vue de Pilate. Quoi qu'il en soit, la sentence est à peine portée, qu'on en vient à la plus barbare exécution. Des mains sacrilèges saisissent cet adorable Sauveur, lui déchirent ses vêtements et les arrachent, le lient à un infâme poteau, et se préparent à lui faire éprouver le traitement le plus indigne et le plus sensible outrage. Que vous dirai-je, Chrétiens? et quelle horreur ! Ce corps virginal, ce corps formé par l'Esprit même de Dieu dans le sein de Marie, ce temple vivant de la divinité, est exposé aux yeux d'une populace insolente et à la risée d'une brutale soldatesque. Il l'avait prédit, ce Verbe éternel ; il nous l'avait annoncé par son prophète, lorsque parlant à son Père, il lui disait : Quoniam propter tesustinui opprobriam, operuit confnsio faciem meam (1) ; C'est pour vous, mon Père, c'est pour la gloire de votre nom, que j'ai voulu être comblé d'opprobre, et couvert de honte et de confusion.
Arrêtons-nous là, mes chers auditeurs, et sans nous retracer des images dont les âmes innocentes pourraient être blessées, considérons seulement et en général cette honte du Fils de Dieu, comme le modèle ou le correctif de la nôtre. Dieu nous a donné la honte, ou du moins il nous en a donné le principe, pour nous servir de préservatif contre le péché. La honte est une passion que la nature raisonnable excite en nous, et qui nous détourne, sans que nous remarquions même ni comment ni pourquoi, de tous les excès et de toutes les impuretés du vice. C'est une bonne passion en elle-même ; mais elle n'est que trop
1 Psal., LXVIII, 8.
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sujette à se dérégler dans l'usage que nous en faisons ; et il nous fallait un aussi grand exemple que celui de Jésus-Christ pour en corriger le désordre. Or je prétends que jamais cet Homme-Dieu ne nous a fait là-dessus de leçon plus solide ni plus touchante que dans le mystère que nous méditons.
En effet, Chrétiens, savez-vous d'où lui vient cette confusion, qui le jette dans le plus profond accablement? Ah ! mon Père, ajoute-t-il, comme il n'y a que vous qui connaissiez toute la mesure de mes humiliations, il n'y a que vous qui, par les lumières infinies de votre sagesse, en puissiez bien pénétrer le fond et découvrir le véritable sujet : Tu scis improperium meum et confusionem meam (1). Les hommes en ont été témoins, ils en ont vu les dehors, et rien de plus ; mais vous, Seigneur, sous ces apparences et ces dehors qui n'en représentaient que la plus faible partie, vous liez démêlé ce qu'il y avait de plus intérieur et de plus secret, et vous en avez eu une science parfaite : Tu scis confusionem meam. Or cette science des opprobres de Jésus-Christ, et de la Confusion qui lui a couvert le visage, c'est, mes Frères, ce qu'il a plu à Dieu de nous révéler. Qu'est-ce donc ici qui l'humilie, et de quoi a-t-il plus de honte? est-ce d'avoir à subir un châtiment qui ne convient qu'aux esclaves? en consentant à prendre la forme d'un esclave, il a consenti à en porter toute l'ignominie. Est-ce d'être fouetté publiquement comme un scélérat? il proteste lui-même qu'il y est tout disposé, et il est le premier à s'y offrir, parce que c'est pour obéir à son Père, parce que c’est pour honorer la majesté de son Père, et pour satisfaire à sa justice : Quoniam ego in flagella paratas sum (2). Est-ce même de l'état où il paraît devant tout un peuple qui l'insulte, et qui lance contre lui les traits de la plus piquante et de la plus maligne raillerie? voila, je l'avoue, voilà de quoi faire rougir le ciel, et de quoi confondre le Dieu de l'univers : mais j'ose dire après tout, et vous devez, mon cher auditeur, le reconnaître, que ce qui redouble sa confusion, que ce qui la lui fait sentir plus vivement, que ce qui la lui rend presque insoutenable, ce n'est point tant l'insolence des Juifs que la nôtre. Expliquons nous, et confondons-nous nous-mêmes.
Oui. Chrétiens, de quoi il rougit, ce Saint des saints et ce Dieu de pureté, c'est de vos discours licencieux, c'est de vos paroles dissolues, c'est de vos conversations impures, c'est
1 Psal. LXVIII, 20. — 2 Psal., XXXVII, 18.
de vos libertés scandaleuses, c'est de vos parures immodestes, c'est de vos regards lascifs, c'est de vos attachements sensuels, de vos intrigues, de vos rendez-vous, de vos débauches, de vos débordements, de toutes vos abominations. Car c'est la ce qu il se rappelle dans cet état de contusion où le texte sacre nous le propose : c'est de tout cela qu'il est charge, de tout cela qu'il est responsable a la justice divine, et de tout cela, encore une fois, qu il rougit, d'autant plus que, par l'affreuse corruption du siècle et par l'audace la plus effrénée du libertinage, vous en rougissez moins.
De là, mes Frères, j'ai dit que nous devions apprendre a réformer en nous les pernicieux effets de la honte, et a sanctifier même cette passion pour l’employer a notre salut. Quel en est te dérèglement et l'abus le plus ordinaire? Je le réduis à deux chefs : l’un, de nous porter sans houle ace qu il y a pour nous de plus honteux ; et l'autre de nous éloigner par honte de ce qui devrait faire noire gloire aussi bien que
notre bonheur. Voici ma pensée, qui n'est pas difficile à comprendre. Nous n'avons nulle honte de commettre le mal, et nous en avons de pratiquer le bien ; d'où il arrive que nous péchons le plus ouvertement, et que souvent même nous nous en glorifions : au lieu que, s'il s'agit d'un exercice de piété, de charité, de quelque bonne œuvre que ce puisse être, ou nous l'omettons lâchement, parce qu'un respect tout humain nous retient; ou nous ne nous en acquittons qu'en particulier et secrètement, parce que nous craignons la vue du public et les vains jugements du monde. Deux dispositions les plus dangereuses et les plus mortelles. Car il n'est pas possible que j'entre jamais dans la voie de Dieu, ou que je m'y établisse, si je ne me défais de cette honte mondaine, qui me retire de l'observation de mes devoirs et de la pratique des vertus chrétiennes ; et si je n'acquiers cette honte salutaire, qui nous sert de barrière contre le vice, et qui nous en détourne. Il faut donc que je bannisse l'une de mon cœur, et que j'y entretienne l'autre. La honte du bien, dit saint Bernard, est en nous la source de tout mal, et la honte du mal est le principe de tout bien. Par conséquent je dois apporter tous mes soins à maintenir celle-ci dans mon âme , et combattre celle-là de toutes mes forces. Sans la honte du péché, ajoute saint Chrysostome, bien loin de pouvoir me conserver dans l'innocence, je ne puis pas même, après ma chute, me relever par la pénitence : pourquoi? parce que la pénitence est fondée sur la honte du péché, ou
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plutôt parce que la pénitence n'est autre chose qu'une sainte honte, et qu'une horreur efficace du péché. D'où il s'ensuit que c'est par la honte du péché que je dois retourner à Dieu, que je dois me rapprocher de Dieu, que je dois commencer l'ouvrage de ma réconciliation avec Dieu.
Mais, du reste, en vain le commencerai-je par là, si, dans un assemblage monstrueux, je joins à la honte du péché une fausse et damnable honte de la vertu. C'est alors que ce que j'aurai commencé, je ne l'achèverai jamais, puisque cette honte de la vertu ruinera dans moi tout ce qu'aura produit la honte du péché. Ainsi, mes Frères, voulons-nous consommer l'œuvre de notre sanctification; outre la honte du péché, revêtons-nous des armes du salut, c'est-à-dire d'une fermeté, d'une intrépidité, d'une hardiesse, et, selon l'expression de saint Augustin, d'une sage et pieuse effronterie dans le culte de notre Dieu et dans l'accomplissement de tous les devoirs de la religion. Règles divines et admirables enseignements que nous recevons de Jésus-Christ même. Tournons encore vers lui les yeux, et formons-nous sur un modèle si parfait.
Le voilà, ce Sauveur adorable, dans la plus grande confusion ; et ce qui fait sa honte, ce sont les péchés d'autrui : comment n'en aurais-je pas de mes propres péchés ? Ah ! malheureuse, disait le Seigneur par la bouche de Jérémie à une âme pécheresse : où es-tu réduite? Je ne vois plus de ressource pour toi. Ton iniquité est montée à son dernier terme, et je suis sur le point de l'abandonner : pourquoi? parce que tu t'es fait un front de prostituée, et que tu ne sais plus ce que c'est que de rougir : Frons meretricis facta est tibi; noluisti erubescere (1). Tandis que tu n'étais pas tout à fait insensible à la honte que devaient te causer tes crimes et tes dissolutions, j'espérais de toi quelque chose, car cette honte était encore un reste de grâce, et un moyen de conversion : mais maintenant que tu l'as perdue, qui sera capable de te ramener de tes égarements, et qui pourra te rappeler à ton devoir?La crainte de mes jugements est bien forte; mais elle s'efface en même temps que la honte du péché. La vue de l'éternité est bien terrible; mais on n'y pense guère dès qu'une fois on a déposé toute honte du péché. Ma grâce est toute-puissante; mais elle ne l'est que pour inspirer la honte et la douleur du péché. De là, tant que tu demeureras sans honte et sans pudeur dans
1 Jerem., III, 3.
ton péché, il n'y a rien à attendre de ta part, et tes plaies deviennent incurables : Frons meretricis facta est tibi ; noluisti erubescere.
En effet, Chrétiens, s'il y a en celle vie un état de perdition et presque sans remède, c'est celui d'un pécheur qui ne rougit plus de son péché; et la raison qu'en apporte saint Bernard devrait faire trembler tout ce qui se rencontre ici de pécheurs disposés à tomber en ce fatal endurcissement. C'est, dit-il, que la honte du péché est la dernière de toutes les grâces que Dieu nous donne ; et qu'après cette grâce, il n'y a presque plus de ces grâces de salut, de ces grâces spéciales et de choix, qui font impression sur une âme criminelle, et qui, par une espèce de miracle, la retirent de l'abîme où elle est plongée. L'expérience nous le fait assez connaître, et la chose ne se vérifie que trop par la nature même des grâces. Si donc, reprend saint Bernard, je ne ressens plus cette grâce de honte et cette confusion qui me troublait autrefois à la présence du péché, et qui m'en éloignait, j'ai lieu de craindre que je ne sois bien près de ma ruine, et que Dieu ne me laisse dans un funeste abandonnement.
Mais le moyen de réveiller en moi cette grâce si précieuse, et d'y exciter cette confusion? Jésus-Christ, mes Frères, Jésus-Christ: c'est celui qui la ranimera, qui la ressuscitera, qui la fera renaître, quand elle serait pleinement éteinte. Il nous suffit de le contempler dans le mystère de sa flagellation. Nous l'y verrons chargé d'opprobres pour nos péchés; mais beaucoup moins confus de ses opprobres que de nos péchés. Hé ! mon Frère, s'écrie saint Chrysostome, si tu ne rougis pas de ton crime, rougis au moins de la honte qui retombe sur ton Sauveur ! si tu ne rougis pas de pécher, rougis au moins de ne pas rougir en péchant. Car le plus grand sujet de honte pour toi, c'est de n'en avoir point ; et peut-être cette honte ne te sera pas inutile, puisqu'elle servira à faire revivre en toi la honte du péché même, et qu'à force d'avoir honte de n'en point avoir, tu pourras en avoir dans la suite et la reprendre.
Qui doute, Chrétiens, que cette pensée ne pût être un frein pour le plus déterminé pécheur, s'il faisait dans son péché cette réflexion: Ce péché que je commets a fait rougir mon Dieu. Il en a porté la tache, et cette tache, avec laquelle il s'est présenté aux yeux de son Père, lui fut, tout innocent qu'il était, plus ignominieuse que tous les coups de fouet dont l'accablèrent ses bourreaux. Combien plus encore doit-elle donc me défigurer devant
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Dieu ? Ce qui fut plus sensible à Jésus-Christ dans le prétoire, ce n'était pas d'être exposé à la vue des Juifs, ni d'être en butte à tous leurs traits, mais de paraître avec mon péché devant tous les esprits bienheureux et toute la cour céleste. Or n'ai-je pas actuellement moi-même tout le ciel pour témoin, et n'est-ce pas assez pour me confondre, et pour arrêter par cette utile confusion le cours de mon désordre ? Yetix-je me réserver à cette confusion universelle du jugement de Dieu, où ma honte éclatera aux yeux du monde entier? et ne vaut-il pas mieux en rougir présentement avec fruit dans le souvenir d'un Dieu Sauveur attaché à la colonne, que d'en rougir inutilement, et avec le plus cruel désespoir, aux pieds d'un Dieu vengeur assis sur le tribunal de sa justice?
Mais ce n'est pas tout. La même honte que nous n'avons pas pour le mal, ou que nous travaillons à étouffer, nous l'avons pour le bien, et nous manquons de courage pour la surmonter. Du moins en rougissant du péché, Dons rougissons également de la vertu. De soi le que, par l'alliance la plus réelle, quoique la plus bizarre et la plus injuste, c'est pour nous tout à la fois une confusion, et de mal faire, et de bien faire : de mal faire, parce qu'il nous reste toujours un certain fonds de conscience; de bien faire, parce que nous nous conduisons selon les idées du monde, et que nous en craignons la censure. Etat le plus ordinaire dans le christianisme. Les libertins déclarés n'ont honte que du bien qu'il faudrait faire, et qu'ils ne font pas ; les âmes vertueuses de profession et les vrais chrétiens n'ont honte que du vice, qui leur est odieux, et dont ils tâchent de se préserver; mais la plupart, ni libertins tout à fait, ni tout à fait chrétiens, marchent entre ces deux extrémités, et réunissent dans eux l'une et l'autre honte, la honte du péché et la honte de la piété.
En combien d'occasions où Dieu exige que nous fassions connaître ce que nous sommes, nous tenons-nous renfermés dans nous mêmes, et déguisons-nous nos sentiments, parce que nous avons de la peine a prendre parti contre telles personnes, et que nous ne voulons pas avoir a essuyer leurs raisonnements et leurs discours? Combien de fois parlons-nous et agissons-nous contre toutes nos lumières, et tous les reproches de notre cœur, parce que nous n'avons pas la force de parler et d'agir autrement que celui-ci ou que celui-là avec qui nous vivons, et que nous n'avons pas l'assurance de contredire? Un homme a de la religion, il a la crainte de Dieu, et il voudrait vivre régulièrement et chrétiennement; il voudrait assister au sacrifice de nos autels avec respect; il voudrait fréquenter les sacrements avec plus d'assiduité ; il voudrait accomplir avec fidélité tous les préceptes de l'Eglise ; il voudrait s'opposera certains scandales, abolir certaines coutumes, réformer certains abus; il voudrait s'absenter de certains lieux, rompre certaines liaisons, et s'engager en d'autres sociétés moins dangereuses et plus honnêtes; la grâce le presse, et il en voudrait suivre les mouvements ; il le voudrait, dis-je, et il se sent de l'attrait à tout cela : mais toutes ces bonnes volontés et tous ces bons désirs, que faut-il pour les déconcerter et les renverser? Une répugnance naturelle à se distinguer et à paraître plus religieux et plus scrupuleux qu'on ne l'est communément à son âge et dans sa condition.
Honte du service de Dieu, où n'es-tu pas répandue, et quels dommages ne causes-tu pas jusque dans les plus saintes assemblées? Combien de desseins fais-tu avorter? combien de vertus retiens-tu captives? en combien d’âmes détruis-tu l'esprit de la foi, et combien de gloire dérobes-tu à Dieu? Or il faut, Chrétiens, triompher de cet ennemi ; il faut, à quelque prix que ce puisse être, vaincre cette honte, non-seulement parce qu'elle est indigne du caractère que nous portons, mais parce qu'elle est absolument incompatible avec les maximes et les règles du salut. Et pour nous fortifier dans ce combat, quel exemple est plus puissant que celui de Jésus-Christ? Car si toute la honte, disons mieux, si toute l'infamie de sa flagellation n'a pu ralentir son zèle pour l'honneur de son Père, ne serais-je pas bien condamnable de trahir la cause de mon Dieu par la crainte d'une parole, d'un mépris que j'aurai à supporter de la part du monde? Si je dois rougir, ce n'est point des railleries du monde, ce n'est point des jugements et des rebuts du monde ; mais c'est de ma lâcheté, c'est de mon infidélité, c'est de mon ingratitude, quand un aussi vain respect que celui du monde me fait oublier tous les droits et tous les intérêts du Dieu que j'adore, d'un Dieu à qui j'appartiens par tant de titres, d'un Dieu à qui je suis redevable de tant de biens, d'un Dieu, le souverain auteur de mon être, et mon unique fin, mon unique béatitude dans l'éternité. N'insistons pas davantage sur un point si évident par lui-même, et passons à un autre, où nous devons considérer la flagellation du Fils de Dieu, non plus comme un des supplices les plus honteux,
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mais les plus douloureux, et apprendre de là à retrancher par la mortification évangélique toutes les délicatesses des sens et de la chair : c'est la seconde partie.
DEUXIÈME PARTIE.
C'était beaucoup pour le Sauveur des hommes d'avoir subi toute la honte d'un supplice aussi humiliant que celui de la flagellation ; mais il fallait encore qu'il en éprouvât toute la cruauté, et que sa chair, victime d'expiation pour tous les péchés du monde, fût immolée à la rage de ses bourreaux, et mise par là même en état d'être offerte à Dieu, comme une hostie précieuse, et de fléchir sa colère : c'est le triste objet que nous avons présentement à considérer. Quand les amis de Job, instruits de son infortune et de la déplorable misère où il se trouvait réduit, vinrent à lui pour le consoler, l'Ecriture dit que le voyant couché sur un fumier, tout défiguré et tout plein d'ulcères, ils furent saisis d'un tel étonnement qu'ils déchirèrent leurs habits, qu'ils se couvrirent la tète de cendres, et que, pour marquer la consternation où ils étaient, ils se tinrent là plusieurs jours dans un profond et morne silence. Il y aurait encore bien plus lieu, Chrétiens, de tomber ici dans la même désolation, de garder la même conduite et de demeurer sans parole à la vue du Fils unique de Dieu, accablé sous une grêle de coups, tout meurtri de blessures, et comme donné en proie à une troupe féroce et à toute leur inhumanité.
Que devait-on attendre de cette brutale soldatesque? C'étaient des hommes nourris dans le tumulte et la fureur des armes, et de là plus incapables de tout ménagement et de tout sentiment de compassion. C'étaient les ministres d'un juge timide et lâche, qui les abandonnait à eux-mêmes, et dont ils pouvaient impunément passer les ordres, s'il en eût porté quelques-uns, et qu'il leur eût prescrit des bornes. C'étaient des âmes vénales et mercenaires, des âmes intéressées, et d'intelligence avec les Juifs, dont ils avaient à contenter la haine, pour en recevoir la récompense qui leur était promise et qu'ils espéraient. C'étaient les suppôts de ce peuple ennemi de Jésus-Christ, c'est-à-dire du peuple le plus cruel et le plus barbare, le plus envenimé dans ses ressentiments et le plus insatiable dans ses vengeances. C'était toute une cohorte assemblée, afin de se relever les uns les autres, et que, reprenant tour à tour de nouvelles forces, ils pussent toujours frapper avec la même violence. Tout cela, autant de conjectures des excès où ils se portèrent contre cet innocent agneau qu'ils tenaient en leur pouvoir, et contre qui ils étaient maîtres de tout entreprendre.
Que ferai-je ici, mes chers auditeurs, et que vous dirai-je? m'arrêterai-je à vous dépeindre dans toute son étendue et toute son horreur une scène si sanglante? entrerai-je dans un détail où mille particularités nous sont cachées, et dont nous ne pouvons avoir qu'une connaissance obscure et générale? vous représenterai je l'acharnement des bourreaux, le feu dont leurs yeux sont allumés, leurs fouets grossis de nœuds et tout hérissés de pointes, dont leurs bras sont armés? compterai-je le nombre des coups qu'ils déchargent sur ce corps faible et déjà tout épuisé de forces, par l'abondance de sang qu'il a répandu dans le jardin ! Que de cris, que de nouvelles insultes de la part des prêtres, des pontifes, d'une populace infinie; témoins de tout ce qui se passe, et animant tout par leur présence ! Mais je vous laisse, mes Frères, à juger vous-mêmes de toutes ces circonstances , comme de mille autres , et à vous en retracer l'affreuse idée. C'est assez de vous dire que cette chair sacrée du Sauveur n'est plus bientôt qu'une plaie; que ce n'est plus partout que meurtrissures , que contusions, et qu'à peine y peut-on découvrir quelque apparence d'une forme humaine ; qu'au milieu de ce tourment, cet Homme de douleurs, après s'être soutenu d'abord, est enfin obligé de succomber; que , dans une défaillance entière, il tombe au pied de la colonne, qu'il y demeure couché par terre, perclus de tous ses membres et privé de l'usage de tous ses sens ; qu'il ne lui reste ni mouvement, ni action, ni voix, ni parole ; et que, bien loin de pouvoir s'expliquer et se plaindre, il conserve à peine un dernier souffle et une étincelle de vie.
Que dis-je , Chrétiens ? c'est en cet état qu'il s'explique à nous plus hautement et plus fortement qu'il ne s'est jamais expliqué. Il n'a qu'à se montrer à nos yeux : cela suffit. Il ne lui faut point d'autre voix que celle de son sang, pour nous instruire; il ne lui faut point d'autre organe que ses plaies ; ce sont autant de bouches ouvertes pour nous redire ce qu'il s'est tant efforcé de nous persuader en nous prêchant son Evangile, que quiconque aime son âme en ce monde, c'est-à-dire sa chair, que quiconque y est attaché, et veut l'épargner et la choyer, la perdra immanquablement; mais que pour la sauver dans l'éternité, c'est une nécessité indispensable de la haïr en cette vie, de réprimer
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ses sensualités, de lui refuser ses aises et si s commodités, de lui faire une guerre continuelle en la mortifiant, en l'assujettissant, en la domptant: Qui amat animam suam, perdet eam ; et qui odit animam suam in hoc mundo, in vitam œternam custodit eam (1). Maxime essentielle dans la morale de Jésus-Christ ; maxime la plus juste, et fondée sur les principes les plus solides, parce que cette chair que nous avons à combattre est une chair souillée de mille désordres, une chair de péché; et qu'étant criminelle elle doit être punie temporellement, si nous ne voulons pas qu'elle le soit éternellement ; parce que c'est une chair rebelle, et qu'il n'est pas possible de la tenir dans la soumission et dans l’ordre, si l'on ne prend soin de la réduire sous le joug, à force de la châtier et de la mater; parce que c'est une chair corrompue et la source de toute corruption, puisque c'est d'elle que vient tout ce que saint Paul appelle œuvres de la chair, les débauches et les impudicités , les querelles et les dissensions, les colères et les envies ; et que nous ne pouvons nous mettre à couvert de ses traits contagieux, ni les repousser, que par de salutaires violences; parce que c'est une chair conjurée contre Dieu et contre nous-mêmes : contre Dieu, dont elle rejette la loi; contre nous-mêmes, dont elle ruine le salut ; et que nous devons par conséquent la regarder et la traiter comme notre plus mortelle ennemie.
La chair du Fils de Dieu n'avait rien de tout nia. Celait une chair sainte et sanctifiante, une chair sans tache et toute pure, une chair pleinement soumise à l'esprit ; c'était la chair d'un Dieu, et toutefois nous voyons quels traitements elle a reçus: or c'est sur cela même que cet Homme-Dieu, baigné dans son sang, se lait entendre à nous du pied de la colonne, et qu'il nous reproche, tout muet qu'il est, nos délicatesses, et l'extrême attention que nous avons à flatter nos corps ; comme s'il nous disait : Jetez sur moi les yeux, et, par une double comparaison, confondez-vous. Idolâtres de votre chair, vous ne voulez pas que rien lui manque, que rien la blesse, que rien l'incommode, et moi me voici déchiré de fouets et tout ensanglanté. Mais encore qu'est-ce que cette chair dont vous prenez tant les intérêts, et qu'était-ce que la mienne, que j'ai si peu ménagée ? Reproche le plus touchant, et dont l'Apôtre avait senti toute la force, lorsqu'il traçait aux premiers fidèles ces grandes règles île la pénitence et de la mortification chrétienne :
1 Joan., XII, 25.
que si nous voulons être à Jésus-Christ, nous devons crucifier notre chair avec tous ses vices et toutes ses concupiscences : Qui sunt Christi carnem suam crucifixerunt cum vitiis et concupiscentiis (1) ; que nous ne devons nous conduire que selon l'esprit, sans écouter jamais la chair, ni avoir égard ou à ses répugnances ou à ses désirs : Spiritu ambulate, et desideria carnis non perficietis (2) ; qu'au lieu de la consulter et de la suivre, nous devons expressément y renoncer, et même en quelque sorte nous en dépouiller : Exspoliantes vos veterem hominem (3); que quelque effort qu'il y ait à faire pour cela, quelque sacrifice qu'il nous en puisse coûter, il ne doit être compté pour rien, et que nous ne devons jamais oublier, en considérant Jésus-Christ, que nous n'avons point encore comme lui répandu notre sang : Nondum enim usque ad sanguinem restitistis (4).
Quel langage , mes chers auditeurs ! et qui de vous l'entend? Ne sont-ce pas là des termes dont le monde ignore souvent jusques à la signification, ou que le monde au moins croit ne convenir qu'à des solitaires et à des religieux? Or, prenez garde néanmoins à qui saint Paul donnait ces divines leçons, et à qui il enseignait cette excellente morale ; car ce n'était ni à des religieux, ni à des solitaires qu'il parlait; c'était à des chrétiens comme vous, n'ayant au-dessus de vous d'autre avantage ni d'autre distinction , sinon qu'ils étaient de vrais chrétiens, et que vous ne l'êtes pas ; c'était à des hommes employés comme vous, selon leur profession, aux affaires du monde; à des femmes engagées comme vous, par leur état et leur condition, dans la société et le commerce du monde. Voilà ceux à qui il recommandait de mener une vie austère, non-seulement selon le cœur, mais selon les sens ; de mourir à eux-mêmes et à leur chair ; de se contenter du nécessaire, ou pour le logement, ou pour le vêtement, ou pour l'aliment, et de retrancher tout ce qui,est au delà comme superflu, comme dangereux, comme indécent dans la religion d'un Dieu, qui, par ses souffrances, est venu consacrer l'abnégation de soi-même et de tout soi-même. Ces expressions ne les étonnaient point, ces propositions ne leur semblaient point outrées ; ils les comprenaient, ils les goûtaient, ils se les appliquaient. Le christianisme a-t-il donc changé, et n'est-il plus le même? Ah ! mes Frères, le christianisme
1 Galat., V, 24.— 2 Ibid.
16.— 3 Coloss., III, 9. — 4 Hebr., XII, 4.
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a toujours subsisté, mais reconnaissons, à notre confusion, que ce ne sont plus les mêmes chrétiens : nous en avons retenu le nom et nous en avons laissé toute la substance et tout le fond.
Quoi qu'il en soit, c'est dans cette sainte mortification de la chair que les saints de tous les siècles et de tous les états ont fait consister une partie de leur sainteté. Parcourez leurs histoires, et trouvez-en un qui n'ait pas témoigné pour sa chair une haine particulière. Soit qu'ils eussent toujours vécu dans l'innocence, ou qu'après une vie mondaine ils se fussent convertis à Dieu; soit qu'ils eussent abandonné le siècle pour se retirer dans le désert et dans le cloître, ou qu'ils fussent restés au milieu du monde pour satisfaire à leurs engagements et à leurs devoirs ; en quelque situation qu'ils aient été, et par quelque voie qu'ils aient marché, du moment qu'ils ont commencé à embrasser le service de Dieu, ils ont commencé à se déclarer contre leurs corps, et en sont devenus les implacables ennemis. Leurs vocations étaient différentes, et leur sainteté avait, ce semble, des caractères tout opposés : c'était, dans les uns, une sainteté de silence et de retraite, et dans les autres, une sainteté de zèle et d'action ; dans les uns, une sainteté toute pour elle-même, et dans les autres, une sainteté presque toute pour le public; mais malgré cette diversité de vocations, ils sont convenus en ce point de haïr leur chair et de la traiter durement. La faiblesse du sexe, la complexion, le travail, les infirmités même, n'ont point été des excuses pour eux. Bien loin qu'il fallût les exciter, il fallait au contraire leur prescrire des bornes et les modérer, tant ils étaient, je ne dirai pas seulement sévères, mais saintement cruels envers eux-mêmes.
D'où leur venait cette haine si vive et si universelle dont ils étaient tous animés? De l'ardent désir qu'ils avaient conçu de conformer, autant qu'il était possible, leur chair à la chair de Jésus-Christ; de la forte persuasion où ils étaient que jamais leur chair ne participerait à la gloire de la résurrection de Jésus-Christ, si elle ne participait à sa mortification et aux douleurs de sa passion ; du souvenir qu'ils portaient profondément gravé dans leur cœur, que c'était pour notre chair et pour ses voluptés sensuelles, que la chair de Jésus-Christ avait été si violemment tourmentée ; d'où ils concluaient qu'une chair ennemie de Jésus-Christ, qu'une chair coupable de tous les maux qu'avait endurés la chair de Jésus-Christ, était indigne de toute compassion, et ne pouvait être trop affligée elle-même, ni trop maltraitée. C'est ainsi qu'ils en jugeaient ; mais pour nous, mes chers auditeurs, nous raisonnons, ou du moins nous agissons bien autrement : la maxime la plus commune et la plus établie dans toutes les conditions, est d'avoir soin de son corps, et de ne l'endommager en rien ; de ne le point fatiguer, de ne le point affaiblir, de l'entretenir toujours dans le même embonpoint ; d'en étudier les goûts, les appétits, et de lui fournir abondamment tout ce qui l'accommode : voilà notre principale, et souvent même notre unique occupation.
Ce qu'il y a de plus merveilleux et de plus étrange, c'est qu'avec cela l’on prétend être pénitent, l’on prétend être dévot, l'on prétend s'ériger en réformateur du relâchement des mœurs et de la doctrine. Appliquez-vous à ma pensée ; c'est un point de morale à quoi vous n'avez peut-être jamais fait assez d'attention. Que des impies déclarés, que des libertins de profession, que des mondains par état, se rendent esclaves de leurs corps, et lui accordent tout ce qu'il demande, je n'en suis point surpris : comme ils n'aspirent, ou du moins qu'ils ne pensent à nul autre bonheur qu'à celui de la vie présente , il est naturel qu'ils en recherchent toutes les douceurs. Dès là que ce sont des mondains, ils sont possédés du monde et de l'esprit du monde : or tout ce qui est dans le monde, dit saint Jean, n'est qu'orgueil de la vie, que concupiscence des yeux et que concupiscence de la chair ; il est donc moins étonnant qu'ils soient si attachés à leur chair, et qu'ils la laissent vivre à l'aise et au gré de tous ses désirs.
Mais ce qui doit bien nous surprendre, et ce que je déplore comme un des plus grands abus du christianisme, je l'ai dit et je le répète, c'est qu'on prétende être pénitent sans pratiquer aucune œuvre de pénitence. Un homme est revenu de ses criminelles habitudes, une femme a quitté le monde, après l'avoir aimé jusqu'au scandale : il y a sujet de bénir Dieu d'un tel changement, et je l'en bénis. Cène sont plus les mêmes intrigues, ni les mêmes désordres ; mais du reste, parlez à l'un et à l'autre de satisfaire à la justice de Dieu ; représentez-leur avec l'Apôtre que, comme ils ont fait servir leurs corps à l'iniquité , ils doivent le faire servir à la justice et à l'expiation de leurs péchés; dites-leur, avec saint Grégoire, qu'autant qu'ils se sont procuré de plaisirs même permis et innocents : c'est une langue
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étrangère pour eux, et toute leur pénitence ne va qu'à corriger certains excès et certains vices, sans en être moins amateurs d'eux-mêmes, ni moins occupés de leur personne.
Ce qui doit bien nous surprendre, c'est qu'on prétende être dévot, sans être chrétien ; je veux dire, sans marcher par la voie étroite du christianisme : car le christianisme est mie loi austère et mortifiante ; et cependant, tout dévot qu'on est, on ne veut rien avoir à souffrir ; on renonce au luxe, au faste, à la pompe ; mais d'ailleurs on veut être servi ponctuellement, nourri délicatement, couché mollement, vêtu et logé commodément. Rien que de modeste en tout; mais rien en tout que de propre, que de choisi, que d'agréable. Telle dans la dévotion mène une vie mille fois plus douée, et je pourrais ajouter, plus délicieuse, qu’une autre dans son dérèglement et son libertinage.
Ce qui doit bien nous surprendre , c'est qu'on prétende s'ériger en censeur des mœurs et m réformateur des relâchements du siècle, sans penser d'abord à réformer le relâchement où l'on vit soi-même à l'égard de la mortification des sens : n'est-ce pas là l'illusion de nos jours? Crier sans cesse contre des doctrines prétendues relâchées ; gémir à toute occasion et avec amertume de cœur sur le renversement de la morale évangélique ; s'élever avec zèle, ou plutôt avec emportement et avec aigreur, contre ceux qu'on veut faire passer pour destructeurs de cette sainte morale ; les regarder comme l'ivraie semée dans le champ de l'Eglise, et former de pieux desseins pour arracher ce mauvais grain : Vis, imus, et colligimus ea (1) ? ne parler que de sévérité, et en lever partout l'étendard , dans les discours publics, dans les entretiens particuliers, dans les tribunaux de la pénitence, dans les ouvrages de piété, voilà les beaux dehors et les spécieuses apparences dont une infinité d'âmes, ou simples, ou prévenues, se laissent fasciner les yeux. Mais quand, moins crédule et moins facile à confondre les apparences avec la vérité , on vient à percer au travers de ces dehors, et que, prenant la règle de Jésus-Christ, on juge des