Œuvres complètes (page 70)

Louis Bourdaloue · Doctrine

Texte français, domaine public · Source : bibliotheque-monastique.ch — Œuvres complètes de Bourdaloue, 4 volumes · 88 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

17. — 4 Philip , I, 23.

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tous les vrais chrétiens; mais, à la honte de la vraie religion, la plupart meurent comme des païens qui n'ont ni foi, ni espérance, ou du moins comme des hommes en qui l'espérance des biens éternels est infiniment affaiblie et presque entièrement étouffée par l'amour des biens visibles et présents. Désordre que nous déplorons tous les jours dans les autres, mais dont peut-être nous ne pensons pas à nous garantir nous-mêmes. Faisons-nous donc un capital de nous disposer par de fréquents désirs à cette mort sainte, après laquelle les justes et les amis de Dieu ont soupiré; et que ce ne soit pas seulement de bouche , mais sincèrement et de cœur ; que nous disions chaque jour à Dieu : Que votre règne arrive pour nous (1) ! Car il n'y a que la mort par où nous puissions parvenir au royaume de Dieu , et nous sommes incapables de faire à Dieu cette prière, si nous ne regardons la mort comme l'a regardée la Mère de Dieu.

§ II. Comment Marie nous apprend sur quoi doit être fondé le bonheur des saints.

I. La Sainte Vierge, immédiatement après sa mort, est entrée en possession de sa béatitude et de sa gloire : c'est le mystère que nous célébrons, et c'est proprement ce que nous appelons son Assomption. Mais pourquoi pensons-nous qu'elle ait été élevée au plus haut des deux, et comment croyons-nous qu'elle soit montée à un degré si éminent ? Dieu, en la couronnant, n'a-t-il eu en vue que sa maternité divine? Reconnaissons plutôt que ce n'est point précisément sa maternité divine qu'il a prétendu couronner, mais sa sainteté et ses bonnes œuvres. Combien d'ancêtres de Jésus-Christ ont été réprouvés de Dieu, parce qu'avec cette qualité d'ancêtres de Jésus-Christ, ils n'ont pas laissé d'être des impies et des infidèles?

II.  Importante leçon qui doit tout à la fois nous instruire, nous confondre, nous consoler. Nous instruire : car il est donc vrai, et si nous ne l'avons pas assez bien compris jusques à présent, l'exemple de Marie doit achever de nous en convaincre : il est, dis-je, certain et indubitable que nous ne serons glorifiés dans le ciel qu'autant que nous aurons travaillé sur la terre. Quoiqu'on ne parvienne communément à rien dans le monde sans travail, et que le monde même nous vende bien cher les vains avantages que nous y obtenons, cette règle n'est pas néanmoins si universelle qu'elle n'ait

1 Matth., VI, 10.

ses exceptions ; et nous avons souvent la douleur de voir au-dessus de nos têtes, et dans les premières places, des gens qui n'ont pas fait à beaucoup près ce que nous faisons, et sur qui nous devrions l'emporter, si les récompenses étaient partagées et mesurées selon les services. Mais quel est ce serviteur fidèle qui entrera dans la joie du Seigneur, et que le Seigneur placera dans le séjour des bienheureux et des élus? C'est celui qui aura fait valoir le talent qu'on lui avait confié; c'est celui qui se sera conservé dans une sainte innocence, ou qui aura réparé ses désordres passés, et satisfait à Dieu par la pénitence. Ce juste vigilant, appliqué, laborieux, qui, sans se contenter d'éviter le mal, aura pratiqué le bien, et l'aura pratiqué chrétiennement, l'aura pratiqué pleinement , l'aura pratiqué constamment ; c'est à celui-là que les bénédictions divines sont réservées, et que l'héritage céleste est promis. Tout autre en est exclu, c'est-à-dire que quiconque n'aurait pas ce fonds de richesses spirituelles et de bonnes œuvres ne pourrait espérer d'y être admis ; et cela par une loi si absolue et si générale, que la Mère de Dieu n'en a pas elle-même été dispensée.

III. Cette vérité, en nous instruisant, doit en même temps nous confondre. Le monde, frappé d'un certain éclat qui nous environne et qui nous éblouit, nous honore peut-être, et nous rend de faux hommages. Une grande naissance, un grand nom, une grande réputation, de grands biens, et une grande fortune; autorité, crédit, dignifés, titres d'honneur, qualités éminentes de l'esprit, habileté, savoir, tout cela nous attire de la part des hommes des respects et des adorations qui flattent notre vanité, et qui nous enflent le cœur. Il semble qu'il n'y ait rien au-dessus de nous, et que nous soyons des divinités. Mais si nous sommes encore assez heureux pour ne nous être pas laissé aveugler jusques à perdre la foi, et qu'il nous en reste quelque rayon, que faut-il pour rabattre ces hautes idées , et pour nous faire rentrer dans notre néant? Une seule pensée suffit : c'est que tout cela pris en soi-même ne nous donne pas devant Dieu le moindre degré de mérite, ni ne peut par conséquent nous être de la moindre valeur dans l'estime de Dieu. C'est que bien loin que Dieu , dans le choix qu'il fera de ses prédestinés, en les séparant et les recueillant dans son royaume, ait égard à tout cela, il ne les y recevra au contraire, et ne les y élèvera, qu'autant qu'ils auront méprisé tout cela, qu'ils se seront détachés de tout cela,

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qu'ils auront renoncé d'affection et de volonté à tout cela. C'est qu'avec tout cela nous pouvons encourir la disgrâce de Dieu, la malédiction de Dieu, la réprobation éternelle de Dieu ; et qu'en effet des millions d'autres avec tout cela, et même avec des avantages encore plus éclatants, selon l'opinion humaine, ont été rejetés de Dieu, et seront à jamais l'objet de sa haine et de ses vengeances.

IV.  Mais cette même vérité doit aussi nous consoler ; e't en est-il un sujet plus solide que cette réflexion : Il ne tient qu'à moi de gagner le ciel, parce qu'il ne tient qu'à moi de me sanctifier par l'observation de mes devoirs, et que c'est là l'unique voie qui conduit à cette souveraine béatitude? La différence des conditions, des dons naturels, des conjonctures et des événements, peut bien faire les heureux du siècle et les malheureux ; mais elle ne fait rien auprès de Dieu ; et devant lui tout est renfermé dans ce seul point, qui dépend de moi avec le secours de la grâce , et qui est de répondre , selon mon état, quel qu'il soit, aux desseins de Dieu, de lui obéir en toutes choses, et d'accomplir exactement ses saintes et adorables volontés. Je n'ai donc qu'à laisser le monde juger, parler, agir, distribuer ses faveurs comme il lui plaira. Il aura beau me dire qu'heureux sont les riches et les grands de la terre, je n'aurai qu'une maxime à lui opposer, mais une maxime fondamentale et inébranlable ; c'est celle de Jésus-Christ : plus heureux mille fois, et  même heureux uniquement ceux qui sont soumis à Dieu, et qui dans leur condition exécutent fidèlement les ordres de Dieu, puisque ce n'est qu'à ceux-là que Dieu destine une gloire immortelle !

V.  Entre les vertus de Marie, il y en a trois principales qui l'ont sanctifiée, et que Dieu a aussi singulièrement glorifiées dans cette sainte mère, savoir : sa pureté, son humilité, sa charité. Son inviolable pureté a sanctifié son corps, sa profonde humilité a sanctifié son esprit, et son ardente charité a sanctifié son cœur. Or, cette pureté virginale est glorifiée par l'incorruptibilité de ce même corps, qui jamais ne fut flétri de la moindre tache. Au lieu que nous sommes tous condamnés par l'arrêt de Dieu à retourner en poussière, Marie, par un privilège particulier de sa mort, fut exempte de la corruption du tombeau , de même que , par une prérogative extraordinaire de sa conception, elle avait été exemple de la corruption du péché. Cette humilité est glorifiée par le plus haut point d'élévation où puisse atteindre une créature auprès du trône de Dieu. Différence admirable qui se rencontre entre la gloire du monde et celle des élus du Seigneur. L'orgueil est pour l'ordinaire le fondement de la gloire du monde, et la gloire du monde ne manque guère d'inspirer l'orgueil ; mais la gloire des élus de Dieu n'est fondée que sur l'humilité, n'inspire que l'humilité, est d'un merveilleux accord avec l'humilité, en est même inséparable, et ne peut subsister sans l'humilité. Enfin, cette charité ardente est glorifiée par la plus intime union avec Dieu et la plus parfaite possession de Dieu. Tant que Marie a vécu sur la terre, elle a toujours aimé Dieu, et elle en a toujours été aimée : mais on peut dire du reste que son amour faisait en quelque sorte son martyre. Elle était surtout depuis l'ascension de Jésus-Christ, comme cette Epouse des Cantiques , qui, saintement passionnée pour son époux, mais ne le voyant pas et ne le possédant pas selon toute l'étendue de ses désirs, le cherchait avec des empressements extrêmes, et ne cessait point de gémir qu'elle ne l'eût trouvé. Le moment fortuné qu'elle attendait est venu et c'est celui de cette assomption glorieuse qui la met en état de goûter éternellement la présence de son bien-aimé , et de pouvoir, comme la même Epouse des Cantiques, s'écrier dans le ravissement de son âme : J'ai trouvé celui que j’aime ; je le tiens, et jamé rien ne sera capable de me l'enlever (1).

VI. Voilà sur quoi il est d'une extrême conséquence pour nous de nous examiner à fond pour connaître nos véritables dispositions, et pour y remédier, supposé qu'elles ne soient pas telles qu'elles doivent être. Souvenons-nous que rien de souillé et d'impur n'entrera dans le royaume de Dieu, qui est la pureté même, et ne pensons pas qu'il suffise de nous préserver de certaines taches grossières ; mais défions-nous des plus légers sentiments de notre cœur, et ne craignons point d'avoir là-dessus trop de délicatesse. Marie se trouble à la seule vue d'un ange, et l'Ecriture nous témoigne que lis cieux mêmes ne sont pas purs aux yeux de Dieu : que sera-ce de nous? Si Dieu nous a donné quelque distinction dans le monde, soyons persuadés que ce qui nous élève et nous distingue clans le monde, non-seulement n'est rien devant Dieu, mais qu'il est réprouvé de Dieu, quoi que ce puisse être, s'il n'est sanctifié par l'humilité. Ce n'est point assez que nous ayons de la modestie : les païens en ont eu, et souvent cette modestie n'est pas même une

1 Cant., III, 4.

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vertu. Il faut, pour nous garantir de la contagion du monde, que nous ayons l'humilité chrétienne dans le cœur. Car Dieu n'a de récompenses que pour les humbles de cœur; et si l'humilité de cœur n'a part dans notre modestie, il réprouve notre modestie comme une vertu chimérique, qui, sous les apparences de l’humilité, cache peut-être tous les désordres de la plus subtile vanité. Etre humble à proportion des avantages que nous avons reçus de Dieu, c'est la perfection où Dieu nous appelle. Cela demande une grande fidélité et une grande attention sur nous-mêmes , il est vrai ; mais la chose le mérite bien. Car à quoi nous rendrons-nous donc attentifs, si ce n'est à nous défendre du poison le plus dangereux et le plus mortel, qui est l'orgueil du monde? Marie, avec la dignité de Mère de Dieu, a bien su conserver un cœur et un esprit humbles : pourquoi, parmi de vaines grandeurs, ne conserverions-nous pas l'un et l'autre ? Quoi qu'il en soit, nous ne trouverons jamais grâce auprès de Dieu, si nous ne sommes humbles, et qu'autant que nous serons humbles. Ajoutons à cette sincère humilité une charité toute divine. Cet amour de Dieu est la consommation de toutes les vertus et de tous les mérites ; et comme il doit faire dans la vie future notre bonheur, il faut qu'il fasse dans la vie présente notre sanctification.

§ III. En quoi consiste la vraie dévotion envers Marie.

1. Le vrai culte de la Sainte

Vierge est celui qui nous porte, avant toutes choses, à la prendre pour notre modèle, et à régler toute la conduite de notre vie sur ses exemples. Car en vain, dit saint Bernard, faisons-nous profession de l'honorer, si nous ne sommes touchés en même temps du désir de nous y conformer. Cette obligation regarde tous les chrétiens , à qui la vie de Marie doit être un tableau raccourci de tous leurs devoirs et de toutes leurs perfections. Ils doivent continuellement apprendre de cette Vierge ce qu'ils ont à éviter, à retrancher, à réformer, et ce qu'ils ont à observer et à pratiquer. En un mot, le dessein de Dieu a été de leur proposer dans la personne de Marie une image sensible et vivante, dont ils étudiassent tous les traits pour les exprimer en eux et se les appliquer. Or nous n'avons qu'à lire les divers endroits de l'Evangile où il est parlé de la Mère de Dieu. Car, sans chercher ailleurs un plus grand détail de l'histoire de Marie, nous trouverons dans ce que l'Evangile en a rapporté les exemples les plus touchants des plus héroïques vertus; et il ne nous en faudra pas davantage pour avoir le précis et l'abrégé de toute la sainteté de notre état. Faisons-nous, s'il est nécessaire, un recueil de ses principales actions; méditons souvent ce qu'elle a fait, et la manière dont elle l'a fait ; retraçons-nous-en le souvenir dans les occasions ; nous éprouverons combien son exemple est efficace et engageant. Non-seulement il nous servira d'une règle sûre pour nous bien conduire, mais il nous fortifiera et nous animera par une certaine onction de grâce qui lui est propre.

II. Ce que nous pourrons particulièrement remarquer dans l'Evangile au sujet de la Sainte Vierge, c'est, outre sa pureté, outre son humilité et son amour, la reconnaissance envers Dieu, le zèle pour l'honneur de Dieu, la foi et la confiance en Dieu, la préparation aux souffrances qui sont les épreuves de Dieu. La reconnaissance envers Dieu : jusqu'à quel point n'en fut-elle pas pénétrée, quand elle chanta dans la maison d'Elisabeth ce merveilleux cantique : Mon âme, glorifie le Seigneur (1) ! Récitons-le tous les jours comme elle, et dans le même esprit qu'elle. Il y a des sentiments fort affectueux et fort tendres, et il est difficile que nous n'en ressentions pas l'impression. Le zèle pour Dieu : avec quelle ferveur n'offrit-elle pas à Dieu le sacrifice de son fils, dans le temple de Jérusalem ! Est-ce ainsi que nous sommes résolus de sacrifier tout à Dieu, et même ce que nous avons de plus cher? La foi et la confiance en Dieu : c'est par là qu'elle obtint de Jésus-Christ tout ce qu'elle lui demanda. Pourquoi désespérons-nous de mille choses à quoi Dieu veut que nous travaillions, et qu'il accordera peut-être à la persévérance de nos prières et de notre foi? La préparation aux souffrances: avec quel courage n'entendit-elle pas la prédiction de Siméon, qui lui annonçait que son âme serait transpercée d'un glaive de douleur! Sommes-nous disposés de la sorte aux afflictions et aux adversités? Quand Dieu nous enverra des croix, représentons-nous Marie au pied de la croix de son Fils; car elle ne l'abandonna pas comme les disciples. Voilà l'usage que nous pouvons faire de ses exemples : il en est de même de toutes les autres vertus.

III. Une autre partie du culte que nous devons à la Sainte Vierge est de nous adresser à elle dans nos besoins, et de la reconnaître pour notre protectrice et notre avocate. Après la médiation de Jésus-Christ, nous n'en pouvons

1 Luc., I, 46.

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avoir de plus puissante que celle de Marie. Aussi toute l'Eglise a-t-elle sans cesse recours à cette mère du Sauveur. Prions-la comme l'Eglise la prie. Recommandons-lui nos intérêts auprès de Dieu, comme l'Eglise lui recommande les siens. N'employons pas seulement son intercession pour nous-mêmes, mais pour tous ceux dont le salut nous est cher. Si nous sommes à la tête d'une maison, d'une famille, mettons sous sa protection toute cette famille, toute cette maison. Ne nous déterminons à aucun parti sans la consulter, ne nous engageons dans aucune affaire sans l'y appeler. Excellente pratique, dont les effets ont été si salutaires à une infinité de pères chrétiens et de mères chrétiennes. Ils ont vu par là toutes leurs entreprises réussir, leurs vœux accomplis, et leurs familles comblées de toutes les bénédictions temporelles et spirituelles. Aimons au reste toutes les dévotions instituées en l'honneur de Marie. Du moment que l'Eglise les a établies, ou qu'elle les approuve, elles nous doivent être vénérables. Autorisons-les par notre exemple, et soutenons-les par notre piété. Pratiquons celles qui sont plus utiles, et qui nous paraissent plus solides. Honorons au moins celles que nous ne pratiquons pas. Ne condamnons pas aisément celles qui ne sont pas de notre goût. Quoique ce soient des dévotions populaires, respectons-les, puisqu'en sanctifiant les peuples elles contribuent à la gloire de Dieu. Par esprit d'opposition à l'hérésie, déclarons-nous pour ce culte public et solennel, qui est rendu à la mère de Dieu dans toute la terre. Joignons-y le nôtre en particulier. Gardons-nous de tomber dans la froideur et l'indifférence qu'ont sur cela de lâches chrétiens, ou de prétendus esprits forts, dont la foi est tiède et languissante. Pleins de la foi de l'Eglise, glorifions-nous de notre zèle pour Marie ; et comme Jésus-Christ lui-même n'a pas dédaigné d'être son Fils, tenons à l'honneur d'être du nombre de ses fidèles serviteurs.

IV. Vous nous recevrez, Vierge sainte ; vous agréerez la résolution que nous formons en ce jour, de nous dévouer plus que jamais à vous et à votre culte. L'éclat de votre gloire ne vous éblouira point jusqu'à nous oublier; et dans votre souveraine béatitude, vous vous souviendrez de nos misères : elles sont grandes, elles sont innombrables, et vous les connaissez mieux que nous ne pouvons vous les représenter. Or voilà, mère de miséricorde, ce qui vous intéressera en notre faveur, et ce qui excitera toute votre compassion. Tandis que nous ferons monter vers vous nos vœux, vous ferez descendre sur nous les grâces du ciel, et vous userez de tout votre pouvoir pour relever et pour fortifier notre faiblesse. Vous n'en pouvez faire, j'ose le dire, sainte Vierge, vous n'en pouvez faire un usage plus digne de vous, ni plus conforme aux desseins de Dieu sur vous, puisque c'est par vous qu'il a voulu nous donner le Rédempteur qui s'est revêtu de nos infirmités pour les guérir et pour être le salut du monde. En agissant pour nous, vous seconderez les vues de ce Fils adorable que vous avez porté dans votre sein, que vous avez accompagné au Calvaire, et qu'aujourd'hui vous revoyez au milieu de la cour céleste, tout rayonnant de gloire et couronné de toutes les splendeurs des saints. Que dis-je, ô mère secourable ! vous suivrez vos propres sentiments, et vous agira selon les inclinations de votre cœur. C'est donc de vous, ou plutôt c'est par votre entremise que nous attendons des grâces en quelque sorte semblables à celles que vous avez reçues, et qui vous ont conduite à ce bienheureux terme où vous aspiriez, et où nous devons adresser nous-mêmes toutes nos prétentions et toutes nos actions. Oui, Vierge sainte, ce que nous attendons et ce que nous demandons par votre secours, c'est la grâce d'une vie innocente et fervente, la grâce d'une mort chrétienne et d'une heureuse persévérance, la grâce d'une pureté inaltérable et de l'âme et du corps, la grâce d'une humilité sincère et d'un vrai mépris de nous-mêmes, la grâce d'un amour solide pour Dieu, d'un amour sensible, d'un amour libéral, généreux, constant; toutes les autres grâces qui vous ont sanctifiée, celle d'un vif ressentiment des bienfaits de Dieu, celle d'une ardeur empressée pour la gloire de Dieu, celle d'une foi pure, simple, soumise, et d'un plein abandonnement au bon plaisir de Dieu; celle d'une patience invincible en tout ce qui peut nous arriver de plus fâcheux, par la volonté ou par la permission de Dieu. Ce sont là les moyens qui ont servi à votre élévation, en servant à votre perfection ; et ce sont aussi les puissants moyens qui nous serviront à suivre vos traces et à marcher dans la même voie que vous, pour parvenir, sinon au même rang, du moins à la même terre des vivants et au même royaume. Ainsi soit-il.

INSTRUCTION MORT

INSTRUCTION MORT

INSTRUCTION SUR LA MORT (1)

ANALYSE

La pensée de se préparer à la mort est une grâce.

Cette pensée de la mort doit produire d'abord en nous le détachement du monde.

Le détachement du monde ne peut être parfait, si nous n'y joignons le détachement de nous-mêmes.

Ni l'un ni l'autre ne doit aller jusqu'à nous faire négliger les choses de la vie et les soins temporels dont la Providence nous a chargés.

Nous devons encore tirer de la pensée de la mort une autre conséquence, qui est de nous hâter de faire le bien que Dieu demande de nous.

Jésus-Christ ne nous a pas dit seulement : Préparez-vous quand la mort viendra; mais : Soyez prêts.

La pensée de la mort est un remède contre la tiédeur dans les exercices de la religion.

Enfin, elle nous doit servir pour résoudre toutes les difficultés que nous pouvons avoir dans la conduite de notre vie.

I. Vous devez établir pour principe, que la puisée qui vous est venue de vous préparer à la mort, et de faire désormais de cet exercice votre occupation principale,est non-seulement une grâce, mais la plus précieuse de toutes les grâces que vous pouviez recevoir de Dieu, et que Dieu, qui veille sur vous par un effet de sa miséricorde, vous a inspiré cette pensée pour vous engager plus que jamais à le servir en esprit et en vérité, et pour vous préserver par là de la corruption du monde, et en particulier des dangers de votre état ; car il est évident que le souvenir et la vue de la mort est le Doyen le plus efficace et le plus infaillible dont vous puissiez user pour conserver dans Votre état, et au milieu du monde, l'esprit de votre religion. Il est donc maintenant question que vous soyez fidèle à cette grâce, et que, répondant aux desseins de Dieu, vous en tiriez tout le fruit que vous en devez tirer pour la sanctification de votre vie, et pour l'accomplissement du grand ouvrage de votre concision.

II.  La première impression que doit faire en mus cette grâce ou cette pensée de vous préparer à la mort, est un solide et parfait détachement de toutes les choses du monde. Peut-être, dans les sentiments que Dieu vous donne, roua y croyez-vous déjà parvenue, et si cela était ainsi, j'en remercierais Dieu pour vous : mais quand vous aurez bien considéré ce que c'est qu'un détachement parfait et solide, peut-être aussi avouerez-vous que vous en êtes encore bien éloignée. Quoi qu'il en soit, il faut que vous en commenciez la pratique par la méditation fréquente de ces admirables paroles de saint Paul : Voici donc, mes Frères, ce que je vous dis : Le temps est court ; ainsi, que ceux qui possèdent des biens vivent comme ne les possédant pas ; ceux qui sont dans les honneurs comme n'y étant pas ; ceux qui usent de ce monde, comme n'en usant pas; car la figure de ce monde passe (1). Ces paroles ont quelque chose de divin qui se fait sentir. En effet, être élevé, honoré, heureux dans le monde, et devoir bientôt mourir, c'est comme être élevé et ne l'être pas, comme être honoré et ne l'être pas, comme être heureux et ne l'être pas. Ce terme de mourir efface, détruit tous les autres; et malgré nous-mêmes, pour peu que nous soyons raisonnables, il anéantit dans notre idée et dans notre estime ces prétendus biens et ces prétendus honneurs que nous sommes à la veille de quitter.

III. Soyez bien persuadée que ce détachement du monde ne peut être en vous, ni solide ni parfait, s'il ne renferme le détachement de vous-même ; et que c'est particulièrement dans vous-même qu'est ce monde corrompu, dont la pensée de la mort doit vous détacher; que hors de là, le détachement de tout le reste ne coûte rien ; qu'il n'y a que le détachement de soi-même qui soit difficile, et qui soit une vertu chrétienne, puisque tout autre détachement que celui-là s'est trouvé dans les païens ; qu'il ne s'agit donc pas de vous détacher des richesses ni des plaisirs du monde, dont peut-être vous vous souciez peu, mais de vous-même : c'est-à-dire, par exemple, qu'il s'agit

1 1 Cor., VII, 31.

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que vous soyez sincèrement préparée à tout ce qui pourrait vous arriver de plus mortifiant et de plus humiliant ; à voir paisiblement et sans trouble vos sentiments contredits, vos desseins traversés, vos inclinations choquées ; en un mot, à vous voir vous-même, si Dieu le permettait ainsi, méprisée, rebutée, déchue de l'état de prospérité où il lui a plu de vous élever : car voilà ce que j'appelle le bienheureux détachement où vous devez aspirer, et que la vue de la mort doit opérer en vous. Sans cela, quelque détachée que vous soyez du monde, ou que vous paraissiez l'être, vous ne devez jamais compter d'être parfaite selon Dieu. Cette réflexion pourra vous être d'une grande utilité pour le discernement de vos dispositions intérieures.

IV. Prenez bien garde que ce détachement du monde, causé par la vue de la mort, ne se tourne en ennui, et n'aille quelquefois jusqu'au dégoût des choses à quoi Dieu veut que vous soyez appliquée, et qui sont pour vous des devoirs dans l'ordre de la Providence : car, à force d'envisager la mort, de la voir présente, on peut tomber dans ce dégoût, et dans une certaine indifférence pour toutes les choses du monde, qui fait qu'on se ralentit dans ses devoirs mêmes, parce qu'on ne voit plus rien dans le monde qui vaille la peine pour ainsi dire, de s'y affectionner. Il faut donc alors monter plus haut, et regarder les choses du monde, non plus dans la simple vue de la mort, mais dans la vue de ce qui la suit; c'est-à-dire, du jugement de Dieu, où nos actions doivent être pesées selon la mesure de nos obligations. La pensée de la mort ne doit pas, sous prétexte de détachement, nous abattre le courage, et beaucoup moins doit-elle nous porter au relâchement ; elle doit retrancher l'excès, l'empressement, l'impatience et l'inquiétude de nos désirs trop impétueux et trop ardents ; mais elle ne doit pas refroidir les désirs louables et honnêtes , que le zèle de notre condition et de notre religion nous oblige d'avoir. Retenez bien ces deux maximes, qui, jointes ensemble , font un merveilleux tempérament dans l’âme chrétienne. Il faut vivre détaché de tout, parce qu'il faut être prêt à mourir bientôt; mais en même temps il faut s'appliquer, vaquer, pourvoir et satisfaire à tout, parce qu'il faut rendre compte à Dieu de notre vie. Si vous sépariez l'un de l'autre, le détachement même du monde ne serait plus une préparation à la mort, parce que ce serait un détachement mal entendu et mal réglé.

V.  Vous appliquant ces paroles de saint Paul: Le temps est court, tirez-en une autre conséquence , qui n'est pas moins essentielle que ce détachement du monde, savoir : combien il est donc nécessaire que vous vous hâtiez de faire le bien que Dieu demande" de vous et qu'il attend de vous ; car le plus grand de tous les malheurs qui pourrait vous arriver serait que vous fussiez prévenue de la mort, en laissant l'ouvrage de Dieu imparfait. Il faut, s'il est possible, que vous puissiez dire à Dieu, par proportion, ce que Jésus-Christ disait à son Père : J'ai achevé, Seigneur, l'ouvrage dont vous m'aviez chargé (1). Dans la condition où Dieu vous a appelée, vous savez à quoi cela s'étend, non-seulement par rapport à vous-même, mais peut-être encore davantage par rapport aux autres. Quelle consolation, si vous pouviez , en mourant, vous rendre le témoignage que Jésus-Christ se rendit sur la croix, en disant : Tout est accompli (2). Mais pour cela, encore une fois , il faut vous hâter et profiter du temps, dont tous les moments sont précieux ; ne remettant point au lendemain ce que vous pouvez faire aujourd'hui, ne couvrant point votre paresse du voile d'une fausse prudence, exécutant ponctuellement ce que Dieu vous inspire, en faisant le bien , comme dit saint Paul, pendant que vous le pouvez et que Dieu vous donne le temps de le faire. Agir de la sorte, c'est se préparer solidement à la mort.

VI.   Considérez bien que Notre - Seigneur, instruisant ses disciples sur cette importante matière, ne leur disait pas : Préparez-vous; mais : Soyez prêts (3) ; car il arrive tous les jours aux enfants du siècle ce qui arriva aux vierges folles. Elles se préparaient, et même avec empressement, pour aller au-devant de l'Epoux : cependant on leur ferma la porte. Combien ai-je connu dans le monde de personnes qui ont été surprises de la mort, dans le temps qu'elles formaient des desseins, qu'elles prenaient des mesures, qu'elles faisaient même déjà quelques démarches pour leur salut ? Tout cela était un commencement de préparation : mais parce qu'une préparation commencée ne suffit pas, et qu'il en faut une complète ; par un terrible jugement de Dieu, qui était peut-être le châtiment de leurs infidélités passées, malgré leur préparation même, Dieu les rejetait, parce qu'elles n'étaient pas entièrement préparées. Examinez donc les plis et les replis de votre cœur, pour vous rendre

1 Joan., XVII, 4. — 2 Ibid., XIX, 30.

— 3 Matth., XXIV, 44.

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cette vérité salutaire. Voyez s'il y a encore quelque chose en vous qui soit un obstacle à cette préparation consommée où vous devez être pour trouver grâce auprès de Dieu, quand il faudra paraître devant lui ; car ce serait assez d'un seul point pour vous faire éprouver le malheureux sort de ces vierges folles de l’Evangile.

VII. Mais le principal usage que vous devez faire de la pensée de la mort et de l'obligation de vous y préparer, est que cela même vous soit un remède contre le désordre que vous avez le plus à craindre, qui est la tiédeur et la lâcheté dans les exercices de la religion. Or, ce remède est non-seulement souverain, mais facile : car vous n'avez pour cela qu'à vous mettre dans la disposition où vous voudriez être si vous étiez sur le point de mourir : par exemple, ne vous approcher jamais du sacrement de pénitence qu'avec la même contrition que vous voudriez avoir à la mort; ne communier jamais qu'avec la même foi et le même zèle que vous communieriez à la mort. Et cela n’est-il pas juste, et même dans le bon sens ? Cette vue de la mort répandra dans vos actions un esprit de ferveur qui vous deviendra même sensible ; ces actions ainsi faites sanctifieront votre vie, et vous ne serez point exposée à la malédiction des âmes lâches qui font l'œuvre de Dieu négligemment ; une de ces actions vous attirera plus de grâces que cent autres : et voilà comment votre vie sera une préparation continuelle à une heureuse et précieuse mort.

VIII. Servez-vous de la pensée de la mort pour vous déterminer et pour vous résoudre sur toutes les difficultés que vous pourrez avoir dans la conduite de votre vie. Il n'y a point de règle plus sûre que celle-là : Que penserai-je à la mort de ce que j'entreprends aujourd'hui ? Cette vue de la mort vous servira de conseil et de lumière pour ne prendre jamais un mauvais parti, et pour ne vous repentir jamais de ce que vous aurez fait ; rien ne décidera mieux vos doutes, ni n'éclairera mieux les choses où il vous paraîtra de l'obscurité ; et au défaut de celui que vous avez choisi pour votre guide dans la voie du salut éternel, vous aurez toujours dans vous-même un conseiller fidèle, qui ne vous trompera point et qui ne vous flattera point. De cette manière vous vous préparerez encore efficacement à la mort, puisqu'à la mort votre conscience ne vous reprochera rien et ne vous objectera rien à quoi vous n'ayez déjà pourvu par une anticipation de la mort même : heureux état pour s'assurer tout à la fois, autant qu'on le peut, une vie sainte et une mort tranquille !

INSTRUCTION PAIX

INSTRUCTION PAIX

INSTRUCTION SUR LA PAIX AVEC LE PROCHAIN.

ANALYSE.

Cette matière regarde surtout les communautés religieuses, et elle se réduit à trois points, qui sont : 1° l'importance de la paix avec le prochain; 2° les obstacles les plus ordinaires qui la troublent; 3° les moyens les plus propres à la maintenir.

1° Importance de la paix avec le prochain. Jésus-Christ quittant ses disciples la leur laissa comme le plus précieux héritage. Aussi ne peut-on, sans cette paix, travailler solidement à s'avancer dans les voies de Dieu.

Dès que la paix n'est plus dans une communauté, combien s'y commet-il de péchés?

De la toute la discipline régulière vient à se renverser.

Mécontentements, troubles, scandales qui passent au dehors.

Tant de liens nous unissent ensemble : pourquoi nous divisons-nous?

2° Obstacles les plus ordinaires qui troublent la  paix avec le prochain. Ce sont : la diversité des tempéraments et des humeurs ;

La diversité des intérêts et des prétentions ;

La diversité des opinions et des sentiments en matière de doctrine;

La diversité des directions et des conduites;

Enfin, les liaisons et les amitiés particulières.

3° Moyens les plus propres à maintenir la paix avec le prochain. S'accoutumer de bonne heure à vaincre son humeur;

Se désister volontairement de toutes ses prétentions, dès qu'il y va de la paix;

Ne l'attacher point à son propre sens;

Sacrifier même, s'il est nécessaire, sa propre raison ;

Préférer une sage et religieuse simplicité à une envie dangereuse et immodérée de savoir.

Mais, de tous, le plus efficace et le plus puissant est la bonne et fréquente communion, puisque le sacrement de nos autels est le sacrement de l'unité.

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Je ne puis trop vous exhorter de contribuer, autant que vous le pourrez, à établir la paix dans votre maison, et à l'y conserver. J'ai cru  même devoir vous marquer sur cela quelques pensées; et quoique je l'aie fait sans beaucoup d'ordre, vous verrez néanmoins aisément qu'elles se rapportent à trois points, qui sont l'importance de cette paix dont je vous parle, les obstacles les plus ordinaires qui la troublent dans une communauté, et les moyens enfin les plus propres à l'y maintenir.

§ I. Importance de la paix avec le prochain.

I.  Jésus-Christ, en quittant ses disciples et les laissant sur la terre , ne leur recommanda rien plus expressément ni plus fortement que la paix. Dans un seul entretien qu'il eut avec eux, il leur répéta jusqu'à trois fois : Que la paix soit avec vous (1). Il ne se contenta pas même de la leur souhaiter, ni de la leur recommander, mais il la leur donna en effet : Je vous donne ma paix (2). Pourquoi l'appela-t-il sa paix? Pour la leur faire estimer davantage, et pour la distinguer de la fausse paix du monde : car la paix du monde n'est communément qu'une paix apparente, et n'a pour principe que l'intérêt propre, que le déguisement et l'artifice, au lieu que la paix de Jésus-Christ est toute sainte, toute divine, et n'est fondée que sur une charité sincère et une parfaite union des cœurs. Voilà quels ont été les sentiments de notre adorable Maître ; et puisque nous faisons une profession particulière de l'écouter et de le suivre , avec quel respect devons-nous recevoir ses enseignements sur un point qu'il a eu si fort à cœur, et avec quelle fidélité devons-nous accomplir ses ordres?

II.   Cette paix où nous devons vivre les uns avec les autres est un des plus grands biens que nous puissions désirer. C'est le plus précieux trésor de la vie, et sans elle tous les autres biens ne nous peuvent rendre heureux en ce monde. Ainsi raisonnerait un philosophe et un païen. Mais nous qui sommes chrétiens, et qui avons de plus embrassé l'état religieux, nous devons surtout envisager cette paix comme un des plus grands biens par rapport à notre perfection et à notre salut. Car, sans cette paix , il n'est pas possible que nous travaillions solidement à nous avancer dans les voies de Dieu. Et le moyen qu'ayant sans cesse l'esprit agité et le cœur ému contre le prochain , nous puissions avoir toute la vigilance nécessaire sur nous mêmes, et toute l'attention

1 Joan., XX, 21. — 2 Ibid., XIV, 27.

que demandent nos exercices spirituels , pour nous en bien acquitter? A quoi pense-t-on alors? de quoi s'occupe-t-on? D'une parole qu'on a entendue et qu'on ne peut digérer ; de la réponse qu'on y a faite, ou qu'on devait y faire et qu'on y fera à la première occasion qui se pourra présenter ; de la manière d'agir de celle-ci, d'un soupçon qu'on a conçu de celle-là, de telle injustice qu'on prétend avoir reçue, de telle affaire dont on veut venir à bout, malgré toutes les oppositions qu'on y rencontre ; de mille choses de cette nature, qui jettent dans une dissipation perpétuelle, et qui ôtent presque à une âme toute vue de Dieu. En de pareilles dispositions , quel recueillement, quelle dévotion, quel goût peut-on trouver à la prière et à toutes les observances religieuses? Et Dieu, d'ailleurs , qui est le Dieu de la paix, comment répandrait-il son esprit au milieu de ce trouble, et comment y ferait-il sentir son onction?

III.  Il y a plus ; car dès que la paix ne règne plus dans une communauté, et que les esprits y sont divisés, combien de péchés s'y commettent tous les jours? combien de plaintes et de murmures, combien de médisances y fait-on? combien d'aigreurs et d'animosités nourrit-on au fond de son cœur? quels desseins quelquefois y forme-ton, et même à quelles vengeances secrètes se porte-t-on ? Péchés d'autant plus fréquents, que les sujets en deviennent plus ordinaires par le commerce journalier et continuel qu'on a ensemble ; péchés d'autant plus dangereux, qu'ils n'ont point l'apparence de certains péchés grossiers, dont la honte en est comme le préservatif et le remède ; péchés où l'on se laisse aller avec d'autant plus de facilité , qu'on y est poussé parla passion, et que d'ailleurs on en voit moins la malice et la grièveté. Car chacun, au contraire, se croit très-justement et très-solidement autorisé en tout ce qu'il dit et en tout ce qu'il fait; et si dans les discordes et les dissensions on veut entendre les deux partis, on trouvera,à les croire, qu'ils ont de part et d'autre les meilleures raisons du monde, et que leur conduite est droite et irréprochable. Mais quoi qu'ils en puissent penser, péchés néanmoins réels, péchés souvent griefs et très-griefs : tellement qu'au lieu de se sanctifier dans la religion, on s'y rend par là devant Dieu très-criminel, et l'on se charge d'une multitude infinie de dettes dont il nous demandera un compte exact et rigoureux.

IV.  Il ne faut point s'étonner après cela que

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peu à peu toute la discipline régulière vienne se renverser ; car, suivant la parole de Jésus-Christ : Tout royaume où il y a de la division sera désolé, et l'on verra tomber maison sur maison (1). Les personnes qui gouvernent, ou qui devraient gouverner et tenir toutes choses dans l'ordre, ne sont plus obéies. On les l'ait entrer elles-mêmes dans les différends qui naissent. Pour peu qu'elles semblent pencher d'un côté, l'autre se tourne contre elles. D'où il arrive qu'elles n'osent presque parler ni agir, et que, pour ne pas allumer le feu davantage, elles sont obligées de dissimuler, et de tolérer les abus qui demanderaient toute leur fermeté. Ainsi le relâchement s'introduit, les fautes demeurent impunies; chaque jour ce sont de nouvelles brèches qu'on fait à la règle : plus d'unanimité, plus de concert. Une maison est alors comme un vaisseau abandonné aux vents, et prêt à donner dans tous les écueils où il sera emporté.

V. Avec la paix ce serait un paradis, et voilà ce que Dieu en voulait faire pour nous, lorsqu'il nous y a assemblés. Il voulait, en nous retirant du tumulte et des embarras du monde, feras faire éprouver la vérité de ce qu'avait dit le Prophète :  Qu’il est doux et qu'il est agréable à des frères ou à des sœurs en Jésus-Christ, de se voir renfermés dans un même lieu,  d'y être parfaitement unis par le lien d’une charité mutuelle (2) ; Mais sans la paix, cette Jérusalem, ce séjour de la tranquillité et de repos, n'est plus qu'un lieu de confusion. De là naissent les chagrins, les dégoûts de la vie religieuse. On n'y trouve pas ce qu'on y avait cherché. On s'était proposé d'y passer ses jours dans un saint calme et dans la pratique de la vertu : on s'était promis d'y être content, et l'on avait sujet de l'espérer ; mais comment le serait-on parmi des personnes avec qui l'on ne peut compatir, et au milieu d'une guerre domestique, où l'on n'a presque point de relâche par les divers incidents qui se succèdent sans cesse, et qui excitent les querelles et les combats? Ce qu'il y a encore de bien déplorable et de bien pernicieux pour la religion, c'est qu'on intéresse les gens du monde dans les dissensions, qu'il faudrait au moins cacher aux yeux du public et dérober à sa connaissance. Mais soit par indiscrétion, soit pour se donner une vaine consolation, soit pour se procurer de l'appui et de la protection, on s'explique de sa peine avec des amis, on en fait part à des parents, on émeute toute une famille.

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