Œuvres complètes (page 71)

Louis Bourdaloue · Doctrine

Texte français, domaine public · Source : bibliotheque-monastique.ch — Œuvres complètes de Bourdaloue, 4 volumes · 88 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

1 Luc., XI, 17. — 2 Psal., CXXXII, 1.

Le scandale se répand au dehors, et une communauté tombe dans le décri. Le monde, naturellement enclin à juger mal, se persuade, quoique très-injustement et très-faussement, qu'il en est de même de toutes les autres maisons religieuses ; et voilà par où l'état religieux a beaucoup perdu de son lustre et de son crédit dans une infinité d'esprits, prévenus et trompés par certains exemples dont ils ont tiré des conséquences trop générales.

VI. L'Apôtre conjurait les premiers chrétiens qu'il n'y eût point entre eux de schismes ni de partialités. Il en prévoyait les suites funestes pour le christianisme, et c'est pour cela qu'il s'appliquait avec tant de soins à en garantir l'Eglise de Dieu. Il représentait aux fidèles qu'ils avaient reçu le même baptême, qu'ils avaient été instruits dans la  même foi, qu'ils servaient le  même Dieu : d'où il concluait qu'ils ne devaient donc avoir, pour ainsi dire, qu'un  même cœur et qu'une même âme. Mais outre ces raisons communes et universelles, il y en a encore de particulières qui doivent nous lier plus étroitement dans la profession religieuse. Nous avons fait à Dieu les mêmes vœux, nous nous sommes soumis à la même règle, nous gardons depuis le matin jusqu'au soir les mêmes observances, nous dépendons des mêmes supérieurs, nous demeurons dans la même maison, nous portons le même habit, nous sommes membres de la  même société et du même ordre. L'unité en tout cela est parfaite : n'y aurait-il que nos cœurs entre lesquels elle ne se trouvera pas, lorsqu'elle y est néanmoins si nécessaire?

§ II. Les obstacles les plus ordinaires qui troublent la paix avec le prochain.

Malgré toutes les remontrances de saint Paul et ses plus fortes exhortations, la paix, du temps même de ce grand apôtre, ne laissa pas d'être troublée parmi les chrétiens. Ainsi, nous ne devons point être surpris qu'elle le soit encore aujourd'hui dans les communautés religieuses. Elles ne sont pas plus saintes que l'était cette Eglise naissante, que le Saint-Esprit venait de former, et qu'il avait comblée de ses dons les plus excellents. Mais c'est justement ce qui nous doit engager à prendre plus sur nous-mêmes, et à faire plus d'efforts pour nous préserver d'un malheur où il est si aisé de tomber, et dont toute la ferveur de la primitive Eglise n'a pas défendu des âmes si pures d'ailleurs, et comme toutes célestes. Voilà, dis-je, pourquoi nous devons redoubler

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nos soins, et apporter une extrême vigilance à prévenir et à écarter les moindres obstacles qui pourraient altérer la paix et la détruire. Or, entre ces obstacles, les plus communs sont: 1° la diversité des tempéraments et des humeurs ; 2° la diversité des intérêts et des prétentions ; 3° la diversité des opinions et des sentiments ; -4° la diversité des directions et des conduites ; 5° enfin, les liaisons et les amitiés particulières. Il y en a d'autres, mais qui la plupart sont compris dans ceux-ci et en dépendent. Je vais m'expliquer davantage sur chacun de ces cinq articles.

I.  Les tempéraments ne sont pas les mêmes, et rien n'est plus différent que les humeurs. Il y a des humeurs douces et paisibles, et il y en a de violentes et d'impétueuses ; il y a des humeurs agréables et enjouées, et il y en a de chagrines et de bizarres ; il y a des humeurs faciles et condescendantes, et il y en a d'opiniâtres et d'inflexibles. Dans une même communauté, les unes aiment à contredire, et les autres ne peuvent souffrir la plus légère contradiction ; les unes prennent plaisir à railler et à médire, et les autres sont délicates jusques à l'excès, et sensibles à la plus petite parole qui les touche. De tout cela, et de bien d'autres caractères tout opposés, naît une contrariété naturelle qui demande une attention infinie pour en arrêter les fâcheux effets. Si l’on ne vivait pas ensemble, ou qu'on ne se vît que très-rarement, cette contrariété serait moins à craindre ; mais quand des personnes ont tous les jours à se parler, à converser, à traiter les unes avec les autres; quand tous les jours elles se rencontrent dans les mêmes offices, les mêmes fonctions, et à côté l'une de l'autre, n'est-ce pas un miracle de la grâce, si elles se tiennent toujours dans un parfait accord, et s'il ne leur échappe rien qui les puisse déconcerter? Et certes, s'il y a quelque chose en quoi paraissent plus sensiblement la sagesse et la force de l'Esprit de Dieu, c'est de savoir assortir et concilier des cœurs à qui la nature avait donné des inclinations et des qualités qui semblaient les plus incompatibles.

II.  La diversité des intérêts et des prétentions ne cause pas moins de troubles que la diversité des humeurs et des tempéraments. Tous les sujets qui composent une communauté ne devraient proprement avoir qu'un seul intérêt : c'est celui de la communauté même. Si cela était, on y verrait une pleine correspondance et un concours général à s'aider mutuellement et à se prêter la main, parce qu'on n'aurait en vue que le bien commun. Mais ce bien commun n'est pas toujours ce qu'on se propose ; et il y a un bien particulier et personnel qui nous occupe beaucoup plus, et sur quoi l'on n'a souvent que trop de vivacité. Car quoiqu'on ait renoncé au monde, on ne laisse pas dans la profession religieuse de se faire mille intérêts propres, qui, pour être d'un autre genre, n'en attachent pas moins le cœur ; et si l'on n'y prend garde , on nourrit dans le cloître les mêmes passions qu'on aurait eues dans le siècle, et il n'y a de différence que dans les objets. On se met en tête d'avoir une telle charge, on veut obtenir une telle permission, on prétend que telle préférence nous est due, et l'on s'obstine à l'emporter. Il faut pour cela des patrons, il faut des suffrages. De là les intrigues pour réussir; delà les jalousies et les dépits si l'on ne réussit pas; de là les vains triomphes qui piquent les autres et qui les aigrissent, si l'on a l'avantage sur elles. C'est assez pour partager toute la maison. Les unes approuvent, les autres condamnent : les esprits s'échauffent, et de cette sorte l'on n'a que trop vu de fois des bagatelles et des affaires de néant devenir des affaires sérieuses et bouleverser des communautés entières.

III. Un autre obstacle à la paix, encore plus dangereux et plus pernicieux, c'est la diversité des sentiments et des opinions en matière de doctrine. Il n'est rien de plus étrange, ni rien de plus déplorable que de voir des filles religieuses, et souvent de jeunes filles sans expérience et sans connaissances, vouloir entrer dans des questions que non-seulement elles n'entendent pas, mais qu'elles n'entendront jamais et qu'elles ne peuvent entendre, parce qu'elles n'ont pas là-dessus les principes nécessaires. Cependant un esprit de présomption, un esprit de curiosité, un esprit de vanité et de singularité les préoccupe tellement, qu'elles veulent connaître de tout, parler de tout, juger de tout. S'élève-t-il des disputes dans l'Eglise sur des matières très-subtiles et très-abstraites, il faut qu'elles en soient instruites : et à peine en ont elles la teinture la plus faible et la plus superficielle, qu'elles se croient aussi éclairées que les plus habiles théologiens. Du moins s'expliquent-elles d'un ton plus assuré et plus décisif que les docteurs mêmes : et parce que tout ce qui est extraordinaire et nouveau donne un certain air de distinction, c'est là communément ce qui leur plaît, et à quoi elles s'attachent, se flattant en secret et se

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glorifiant de n'être pas de ces génies bornés qui ne pénètrent rien, et qui s'en tiennent purement et simplement aux premières idées dont on les a prévenus. Encore si elles en restaient là, et qu'elles se contentassent de ne pas penser comme les antres : mais elles vont plus loin, et voilà le plus grand désordre. Elles se mettent en tête de faire penser les autres comme elles pensent : elles étalent leur science, elles dogmatisent, à propos, ou mal à propos. Qu'arive-t-il de là? c'est que toute une communauté ne se trouvant pas assez docile pour recevoir leurs leçons, il y en a une partie qui se tourne contre elles , et une partie qui se joint à elles. Or, du moment qu'il commence à y avoir de la division entre les esprits , il est immanquable qu'il y en aura bientôt entre les cœurs Qu'a-t il fallu davantage pour allumer les guerres intestines dans les empires  mêmes et dans les royaumes?

IV.  De cet obstacle précédent, il en suit un de même espèce et tout semblable : c'est la diversité des directions et des conduites. Car chacune veut avoir un directeur qui soit dans les mêmes sentiments qu'elle, et qui l'y confirme. Souvent c'est ce directeur qui les lui a d'abord inspirés, et qui par là se l'est attachée. Connue donc parmi les premiers chrétiens, les uns étaient pour Apollo, les autres pour Pierre, d'autres pour Paul, et que c'était là ce qui les divisait : de même entre les personnes religieuses, les unes sont pour celui-ci, les autres pour celui-là ; et il n'est pas moralement possible que cette variété ne soit la source de mille discordes. Hé! mes Frères, disait saint Paul aux Corinthiens, n'est-ce pas un seul Dieu que nous servons, et un seul Jésus-Christ ? est-ce au nom de Pierre que vous avez été baptisés? est-ce Paul qui a été crucifié pour vous ? voilà l'exemple qu'on devrait s'appliquer, et ce qu'il faudrait se dire à soi-même. Pourquoi tant se mettre en peine d'un homme, quoique ministre de l'Eglise, et quelque saint qu'il paraisse, si la paix en est endommagée? Et quel malheur, si ceux qui devraient nous sanctifier par leur ministère, et être pour nous des anges de paix, servaient à nous désunir, et par là même à nous dérégler !

V.  Un dernier obstacle, ce sont les liaisons et les amitiés particulières que forment quelquefois certains esprits qui aiment à dominer, et a se faire dans une maison comme chefs de parti. Amitiés dont tout le fruit est de s'assembler en particulier, et cela pourquoi? Pour s'entretenir de la communauté; pour se rapporter de part et d'autre tout ce qui se passe, tout ce qui se fait, tout ce qui se dit ; pour s'épanchèrent de vaines railleries,en des plaintes amères, en des discours remplis de fiel; pour tenir conseil contre des supérieurs, ou contre d'autres, de qui l’on n'est pas content et dont on se croit maltraité. Amitiés que tous les saints instituteurs ont toujours étroitement défendues, parce qu'elles dégénèrent très-aisément en cabales, et qu'elles font dans une même communauté autant de communautés différentes qu'il y a de ces sortes d'unions et de ligues.

VI. Anathème sur ceux qui sèment ainsi la zizanie dans le champ du père de famille et dans la maison de Dieu ! Car ce sont des enfants d'iniquité. Saint Paul souhaitait qu'on les retranchât du corps des fidèles; mais sans porter la chose si loin, il est bien à souhaiter que, dans la juste crainte d'un si terrible anathème , ils prennent une conduite toute nouvelle, et qu'ils réparent tous les désordres dont ils ont été jusqu'à présent les auteurs. Bienheureux au contraire les pacifiques, ces enfants de Dieu qui gardent la paix avec tout le monde, qui du moins la désirent, qui y travaillent de tout leur pouvoir, et n'omettent pour cela aucun des moyens qu'ils jugent les plus convenables et les plus assurés, quelque gênants d'ailleurs et quelque mortifiants qu'ils puissent être. En voici quelques-uns.

§ III. Les moyens les plus propres à maintenir la paix avec le prochain.

I. S'accoutumer de bonne heure à vaincre son humeur. Ce n'est pas l'affaire d'un jour : mais si dès les premières années qu'on est entré dans la religion, on s'était fait certaines violences, on se serait peu â peu rendu plus maître de soi-même, et l'on aurait appris à se posséder davantage, et à mieux réprimer les saillies de son naturel. Or, cette victoire sur soi-même consiste en deux choses : l'une intérieure, et l'autre extérieure. La première et la plus parfaite, c'est de corriger tellement en soi le fond de l'humeur et d'acquérir un tel empire sur son tempérament, qu'on n'en ressente plus même dans l'âme les atteintes secrètes, et que le cœur n'en reçoive aucune altération. Cela demande une souveraine vertu ; et ce degré est si rare, qu'on ne le peut guère proposer pour règle. Les saints néanmoins y sont parvenus, et nous pourrions, aidés de la grâce, y parvenir comme eux, si nous voulions l'entreprendre

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avec la même résolution et le  même courage. Mais avant que nous soyons arrivés à ce point de perfection, l'autre chose à quoi nous devons nous étudier, et qu'il faut au moins gagner sur nous , regarde l'extérieur. C'est de savoir si bien renfermer au dedans tout ce qui s'élève de troubles et de mouvements involontaires dans le cœur, qu'il n'en paraisse rien au dehors ; et qu'on ne laisse pas échapper le moindre geste, le moindre signe, la moindre parole qui fasse connaître l'agitation où l'on est, et qui puisse choquer personne. Ce n'est là ni dissimulation ni hypocrisie, quand on n'y a en vue que le bien et la paix ; et l'effort qu'on est alors obligé de faire n'est pas devant Dieu d'un petit mérite. Ainsi , malgré l'orage dont l'âme est assaillie, la paix avec le prochain se maintient et ne court aucun danger, parce qu'on se comporte comme si l'on ne sentait rien, et qu'on fût dans l'assiette la plus tranquille. 0 que cela coûte dans la pratique ! mais que cela même attire aussi de bénédictions de la part du ciel, et qu'on en est bien récompensé dès cette vie, par la consolation qu'on a de pouvoir présenter à Dieu un sacrifice qui lui est si agréable !

II. Se désister volontairement de toutes ses prétentions, dès qu'il y va de la paix, et abandonner sans résistance tous ses droits, qui du reste sont si peu de chose dans l'état religieux. Car de quoi pour l'ordinaire s'agit-il dans les contestations qu'ont entre elles les épouses mêmes de Jésus-Christ ? d'un léger intérêt qu'on s'est fait, et sur lequel, ou par opiniâtreté , ou par une fausse gloire, on ne veut point se relâcher. Eu vérité, ne doit-on pas rougir de honte, quand on vient à considérer d'un sens rassis de quoi l'on s'inquiète tant et à quoi l'on s'arrête avec tant d'obstination ; et comment peut-on soutenir les reproches de sa conscience, lorsque malgré soi on se dit intérieurement : Si j'avais assez de vertu pour reculer d'un pas, et que je voulusse ne plus penser à cela, qui dans le fond n'est rien, la paix aussitôt serait rétablie? Il ne tient donc qu'à moi de pacifier tout, d'éteindre le feu de la division, qui n'est déjà que trop enflammé, et de calmer les esprits. Si je ne le fais pas, lorsque je le puis si aisément et à si peu de frais, ne serai-je pas bien condamnable, et qui me disculpera auprès de Dieu? Jésus-Christ a versé son sang pour la paix : à quoi ne dois-je pas préférer un bien que mon Sauveur a tant estimé, et qu'il a acheté si cher?

III. Ne s'attacher point trop   à son  propre sens. Car on ne se brouille souvent dans les communautés que parce qu'on s'entête, que parce qu'on suit certains préjugés dont on ne veut point revenir, que parce qu'on ne consulte que soi-même et qu'on ne s'en rapporte qu'à soi-même, ne prenant aucun conseil et ne déférant à aucun avis. Dans les affaires les plus importantes, les gens du monde choisissent un tiers, sage et désintéressé, et consentent, en vue de la paix, d'en passer par son jugement. Dans les communautés divisées, on n'écoute qui que ce soit. On se prévient contre ceux qui par zèle et par charité voudraient s'entremettre et ménager quelque accommodement. On se persuade que ce sont des gens gagnés, et dont on doit se défier. On les prend à partie eux-mêmes, à moins qu'ils n'entrent aveuglément dans nos pensées, et qu'ils ne se déclarent pour nous. Que la docilité serait alors d'un grand usage, et qu'elle épargnerait à toute une maison de démêlés et d'embarras!

IV.   Sacrifier même, s'il est nécessaire, sa propre raison. Il est vrai, vous n'avez pas tort, et la raison est certainement de votre côté; mais si vous ne cédez, vous n'aurez jamais la paix, et la guerre sera éternelle. Or, il vaut mieux, en de pareilles conjonctures, renoncer, pour parler de la sorte, à la raison, et retourner en arrière, que de tenir ferme et de vouloir aller plus avant. En mille rencontres, il est de la souveraine raison de condescendre, contre la raison même, aux faiblesses et aux imaginations de quelques esprits qui ne sont pas raisonnables. Mais, dites-vous, on agira mal à propos : il n'importe, le mal qui en pourra arriver sera moindre que le bruit et les ruptures où la maison se trouverait exposée par une inflexible fermeté. Cette règle, au reste, n'est pas générale; mais elle demande beaucoup de discernement, et ne peut être appliquée qu'aux choses qui ne blessent point la conscience, et où il n'y a point d'offense de Dieu.

V.  Préférer une sage et religieuse simplicité à une envie dangereuse et immodérée de savoir. On n'a que trop éprouvé dans les monastères de filles les pernicieux effets de cette malheureuse démangeaison d'apprendre, et de vouloir passer pour savante. Désordre plus commun dans ces derniers temps qu'il ne l'était autrefois. Les premières religieuses se contentaient d'être bien instruites des points les plus essentiels de l'Evangile et de la foi; de bien étudier leur règle, leurs observances, leurs devoirs, et de les bien remplir. De là, soumises à

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l'Eglise, elles s'en tenaient à ses décisions, sans raisonner, sans contester, et sans prétendre prononcer sur ce qu'elles voyaient assez n'être pas de leur compétence et de leur ressort. Elles montraient en cela leur humilité, leur prudence, leur droiture d'esprit et de cœur, et elles en goûtaient le fruit solide, qui était une sainte paix. D'où vient que les supérieures de communautés les plus habiles dans le gouvernement ont soin encore, autant qu'il leur est possible, d'écarter de leur maison, livres, écrits, directions, tout ce qui pourrait y faire naître des questions très-nuisibles, ou du moins très-inutiles.

VI.  Mais de tous les moyens, le plus efficace et le plus puissant est la sainte et fréquente communion; car le sacrement de nos autels est le sacrement de l'unité, le mystère de la charité, et par conséquent le nœud de la paix. Dans la communion, nous sommes tous nourris du même pain céleste, nous sommes assis à la même table de Jésus-Christ, nous lui sommes tous unis comme à notre chef : que de raisons pour nous lier étroitement ensemble ! Comment cet adorable sacrement sera-t-il pour nous le sacrement de l'unité, si nous nous séparons les uns des autres? comment sera-t-il le sacrement de la charité, si nous nous soulevons les uns contre les autres? et comment ne ferons-nous qu'un même corps avec Jésus-Christ et en Jésus-Christ, si nous ne demeurons attachés les uns aux autres?

VII.  Une des dispositions les plus essentielles a la communion est donc que nous conservions la paix entre nous. C'est pourquoi le Fils de Dieu, avant que d'instituer ce grand mystère et d'y admettre les apôtres, leur donna la paix. Sans cela, quoique purs d'ailleurs, il ne les eût pas jugés dignes de son sacrement : ainsi toutes les autres préparations que nous pouvons et que nous devons y apporter supposent celle-là, et c'est aussi par là que nous nous mettons en état d'accomplir le dessein du Sauveur du monde, qui a été, en nous incorporant avec lui, d'établir parmi nous la plus parfaite société, et de faire de nous un même troupeau et une même Eglise.

VIII.  Au contraire, un des plus grands obstacles à la communion, est que nous ne soyons pas en paix avec nos frères, ni nos frères avec nous : car alors Jésus-Christ veut que nous quittions l'autel et le sacrifice, beaucoup plus la communion, puisqu'il faut bien plus pour approcher de la communion que pour offrir simplement le sacrifice. Un pécheur, même en état de péché, peut assister à la messe, et, dans la vue d'apaiser Dieu, lui offrir le sacrifice; mais il ne peut communier, s'il ne s'est réconcilié et avec Dieu et avec le prochain. C'est donc à nous de nous éprouver là-dessus nous-mêmes avant que de recevoir le Saint des saints, et d'écouter notre cœur pour savoir s'il n'a rien à nous reprocher sur un point de cette conséquence.

IX.  Daigne le Seigneur, dans la participation de son corps et de son précieux sang, nous réunir tous ! C'est lui, selon le mot de l'Apôtre, qui est notre paix (1), et c'est dans la communion que cette parole se vérifie à la lettre, puisque c'est là qu'il veut être lui-même le médiateur de toutes nos réconciliations. Il a bien eu le pouvoir de réconcilier le ciel et la terre : notre réunion est-elle plus difficile? Dans les siècles passés, on a vu plus d'une fois des ennemis irréconciliables, à ce qu'il semblait, déposer toute leur haine à la sainte table, et en sortir dans une sincère et pleine intelligence. Aujourd'hui, et quelquefois dans les maisons religieuses, on voit des personnes divisées sortir de cette table de Jésus Christ, avec la même aigreur, et en remporter les mêmes animosités. Puissions-nous éviter ce malheur, et nous préserver d'une telle malédiction.

1 Ephes., II.

INSTRUCTION CHARITÉ

INSTRUCTION CHARITÉ

INSTRUCTION SUR LA CHARITÉ.

ANALYSE.

Deux choses à considérer dans la chanté : son précepte et sa pratique.

1° Le précepte et l'obligation de la charité. C'est le commandement de Jésus-Christ. C'est la marque Spécifique et certaine des vrais chrétiens;

C'est dans ce commandement que sont contenus tous les autres.

Sans l'observation de ce précepte, tontes les autres œuvres sont inutiles.

Sans la charité nous sommes dans un état de mort, c'est-à-dire dans l'état du péché mortel.

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Sans la charité nous marchons dans les ténèbres.

Sans la charité nous sommes homicides de nous-mêmes, de la charité et du prochain.

Rien au reste de plus exposé que la charité, non-seulement dans le monde, mais dans la profession religieuse.

2° La pratique et les caractères de la charité. Saint Paul nous les a marqués.

La charité est patiente.

Elle est pleine de bonté.

Elle n'est point jalouse.

Elle n'agit point mal à propos.

Elle ne s'enfle point.

Elle n'est point ambitieuse.

Elle ne cherche point ses intérêts.

Elle ne s'emporte point.

Elle ne pense point de mal.

Elle n'a point de joie de l'injustice, mais elle en a de la vérité.

Elle endure tout, elle croit tout, elle espère tout, elle supporte tout.

Elle ne sera pas sans récompense, et sans une récompense éternelle, puisqu'elle ne doit jamais finir.

Ce que vous avez particulièrement à considérer touchant la charité est compris dans son précepte et dans sa pratique. En vous expliquant ce qui regarde le précepte de la charité, je vous ferai voir la nécessité indispensable de cette vertu, et vous pourrez tirer de là de puissants motifs pour vous exciter à l'acquérir. Et en vous apprenant quelle en doit être la pratique, je vous en marquerai les divers caractères, qui pourront vous servir de règles pour vous juger vous  même, et pour connaître comment vous avez accompli jusques à présent un des devoirs les plus essentiels de la vie chrétienne.

§ I. Le précepte et l'obligation de la charité.

I. La charité n'est point seulement un conseil évangélique, mais un précepte; et le Sauveur du monde l'a eu tellement à cœur, qu'il en a fait son précepte particulier. Car voici mon commandement, disait-il à ses apôtres : c'est que vous vous aimiez les uns les autres (1). Motif admirable dont se servait saint Jean, le bien-aimé de Jésus-Christ et l'apôtre de la charité, lorsque parcourant les Eglises d'Asie, dont il était le patriarche et le fondateur, il répétait sans cesse dans les assemblées des fidèles ces paroles : Mes chers enfants, aimez vous les uns les autres (2). Sur quoi ses disciples lui ayant représenté qu'il hoir prêchait toujours la même chose, en lui demandant par quelle raison il réduisait toutes ses instructions et toutes ses exhortations à ce seul devoir, il leur fit cette réponse si remarquable : Parce que c'est le précepte de notre Maître ; et que si vous le gardez, il suffit pour vous rendre parfaits selon Dieu (3). Voilà, à l'exemple de ce grand apôtre, ce qu'on ne devrait jamais cesser de dire, non-seulement dans les assemblées chrétiennes, mais dans les communautés les

1 Joan., XV, 17. — 2 Hieron. — 3  Ibid.

plus religieuses ; je dis même dans les communautés les plus régulières, les plus austères, les plus éloignées du monde ; et si vous vous lassiez d'entendre toujours cette leçon, je vous répondrais : Plaignez-vous plutôt de ne l'entendre pas assez : pourquoi ? parce que c'est le commandement du Seigneur (1), qui vous doit être plus cher que tout le reste; parce que c'est un commandement pour lequel vous devez avoir une vénération, une soumission toute singulière, puisque Jésus-Christ a voulu lui-même se l'adapter et en être spécialement le législateur.

II. Aussi l'observation de ce précepte est-elle la marque spécifique et certaine des vrais chrétiens. Car c'est à cela, ajoutait le Fils de Dieu, que vous vous ferez reconnaître mes disciples (2). Ce ne sera point précisément par les dons sublimes d'oraison et de contemplation : sans ces faveurs extraordinaires, on peut être chrétien et solidement chrétien. Ce ne sera point non plus par de rudes pénitences et de rigoureuses austérités du corps : elles sont bonnes, elles sont louables, elles sont saintes; mais ce n'est point, après tout, ce qui nous distingue de ces sectes d'infidèles. où l'on voit pratiquer des macérations et des mortifications de la chair beaucoup plus étonnantes que dans le christianisme. Ce n'est donc point par là que nous serons avoués de Jésus Christ dans le jugement dernier, mais par la charité. Et n'est-ce pas par la charité que les païens eux-mêmes, ennemis déclarés de la religion chrétienne, distinguaient ceux qui la professaient? N'est-ce pas encore par la charité que nous jugeons si l'Esprit de Dieu règne dans une famille, dans une maison religieuse? Tout autre signe est équivoque ; mais quand nous y voyons la charité bien établie, et que nous n'y apercevons rien qui la puisse blesser, nous disons

1 Hieron. — 2 Joan., XIII, 35.

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avec assurance que c'est une maison de Dieu. Et en cela nous ne nous trompons pas : car il n'y a que Dieu et que l'Esprit de Jésus-Christ qui puissent former dans les cœurs une charité parfaite et l'y entretenir.

III. C'est dans le commandement de la charité que sont contenus tous les autres, et c'est à celui-là qu'ils se rapportent tous : tellement que saint Paul l'appelle la plénitude de la loi (1). En vain donc je prétendrais garder tous les autres préceptes, si je manquais à celui de la charité. Sans cette charité envers le prochain, je ne puis pas même avoir l'amour de Dieu, qui est néanmoins le premier et le plus grand de tous les commandements. Car aimer Dieu et aimer son prochain sont deux commandements inséparables, ou plutôt ce n'est qu'un même commandement qui nous oblige à aimer le prochain dans Dieu, et Dieu dans le prochain. Et en effet, c'est proprement dans le prochain que nous aimons Dieu d'un amour solide et pratique : hors de là, tout notre amour pour Dieu n'est qu'en spéculation et qu'en idée. Théologie divine que tout l'Evangile, que tous les écrits des apôtres, que tous les saints livres nous enseignent, et qui est comme le précis de tous nos devoirs.

IV.  Si je n'ai pas pour mon prochain la charité que Jésus-Christ me commande, quand je parlerais le langage des anges et des plus éclairés d'entre les hommes, je ne serais, selon les expressions figurées de saint Paul, qu'un airain sonnant et qu'une cymbale retentissante. Quoi que je pusse dire à Dieu pour lui témoigner les sentiments de mon cœur, il ne m'entendrait pas, et il ne voudrait pas même m'entendre. Quand je ferais des miracles, que je transporterais les montagnes, que je ressusciterais les morts, ou ce seraient de faux miracles, ou, malgré ces miracles, quoique vrais, je ne laisserais pas d'être réprouvé de Dieu : car Dieu peut, par le ministère même d'un réprouvé, opérer des miracles; mais ces miracles n'empêchent pas que celui par qui il les opère ne puisse absolument devenir et être actuellement à ses yeux un sujet de damnation. Quand je livrerais mon corps au fer et au feu, c'est-à-dire quand je m'exposerais au martyre le plus rigoureux, tout ce que je pourrais endurer de supplices et de tourments serait perdu pour moi, et ne me servirait de rien auprès de Dieu. Je serais, comme martyr, confesseur de la foi, mais indigne confesseur, parce que je serais en même temps apostat de la charité. Car, dans

1 Rom., XIII, 10.

une telle supposition, on peut être l'un et l'autre, et l'on en a vu des exemples. Témoin celui dont parle Eusèbe dans son Histoire de l'Eglise, qui, allant souffrir la mort à laquelle il avait été condamné pour la foi, ne voulut jamais pardonner à un autre chrétien son ennemi, quoique prosterné à ses pieds il lui demandât grâce, et le conjurât de vouloir bien se réconcilier avec lui. Mais, sans remonter si haut, ne voit-on pas tous les jours des âmes religieuses, martyres de leur règle, pour ainsi parler, n'avoir avec cela nulle charité pour ceux ou pour celles qui ont eu le malheur de s'attirer leur disgrâce et leur aversion? Ne voit-on pas dans le monde tant de personnes dévotes, martyres de la pénitence et de la mortification, être néanmoins les plus vives dans leurs ressentiments et leurs animosités? Appliquons-nous ceci, et disons-nous à nous-mêmes: Quand je m'immolerais comme une victime, et que je pratiquerais toutes sortes d'austérités; quand je passerais toute ma vie ou en oraisons, ou en d'autres saints exercices, tous mes exercices, toutes mes oraisons, toutes mes austérités, sans la charité, me deviendraient inutiles. Grande leçon pour nous, et capable de faire trembler une infinité de gens, soit dans le siècle, soit dans le cloître, qui, sévères à l'excès sur les autres points de la morale chrétienne, vivent dans un relâchement, ou, pour mieux dire, dans une licence extrême à l'égard de la charité.

V.  Si je n'aime pas mon prochain aussi parfaitement que Jésus-Christ me l'ordonne, il est de la foi que je n'ai pas la vie de la grâce : Celui qui n'aime pas son frère est dans un état de mort (1). Il est de la foi que je suis dans le plus déplorable aveuglement : Celui qui n'aime pas son frère marche dans les ténèbres (2). II est de la foi que je me rends coupable d'une espèce de meurtre : Celui qui n’aime pas son frère est homicide (3). Trois malédictions marquées par saint Jean, et d'autant plus à craindre qu'elles sont plus communes. En voici le sens et l'explication.

VI.  Si je n'aime pas mon frère, je suis dans un état de mort, c'est-à-dire dans l'état du péché mortel ; car il n'y a que le péché mortel qui puisse causer la mort à mon âme. Or le péché mortel où tombent plus aisément les personnes mêmes qui font profession de piété, et les âmes religieuses, c'est celui qui attaque et qui blesse la charité, puisque, pour pécher grièvement en ce point, il ne faut qu'un secret

1 Joan.,

III, 10. — 2 Ibid., II, 9. — 3 Ibid., III, 15.

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sentiment de haine ou de vengeance, volontairement conçu et entretenu. Péché qui se forme si promptement dans le cœur, que sans une grande précaution il est très-difficile de l'arrêter. Péché qui se tourne très-aisément en habitude, et où l’on demeure quelquefois des années entières. Il y a certaines conditions qui par elles-mêmes nous mettent assez à couvert des autres péchés, de l'ambition, de l'avarice, de l'impureté : mais il n'y a point de condition où l'on ne soit exposé à celui-ci. C'est souvent dans les plus saints états qu'il règne avec plus d'empire et plus d'impunité.

VII.  Si je n'aime pas mon frère, je marche dans les ténèbres. Mais pourquoi en commettant ce péché suis-je plutôt dans les ténèbres, qu'en commettant les autres? En voici la raison, qui est évidente : c'est que les péchés contre la charité sont ceux où il est plus ordinaire et plus facile de se faire une fausse conscience, une conscience peu exacte, une conscience selon ses vues, selon ses desseins, selon ses inclinations, selon ses antipathies: or rien n'est plus sujet à l'illusion que nos vues et nos idées particulières, que nos antipathies et nos inclinations naturelles. C'est que l'article de la charité est celui où l'on se flatte davantage, et où l'on trouve plus de spécieuses excuses pour se justifier, quelque criminel que l'on soit. C'est qu'il arrive même tous les jours qu'on érige en vertus les actions , les sentiments, les discours où la charité est le plus visiblement offensée. On appelle zèle de la gloire de Dieu, zèle du salut des âmes, zèle de la vérité et de la pure doctrine, ce qu'il y a dans la médisance de plus outrageux et de plus calomnieux. Bien loin d'en avoir quelque peine, on s'en fait un mérite devant Dieu, et l'on s'en glorifie devant les hommes.

VIII.  Si je n'aime pas mon frère , je suis homicide

: et de qui? de moi-même, de la charité et du prochain. De moi-même, puisque je tue mon âme par une des blessures les plus mortelles qu'elle puisse recevoir. De la charité, puisque j'éteins autant qu'il est en moi, ce principe de toute société : de la société humaine, de la société chrétienne, et surtout de la société religieuse. Du prochain, puisque je le fais mourir en quelque sorte dans mon cœur où il devrait vivre, et où je devrais le porter. Quiconque saura bien pénétrer toutes ces vérités, qu'il se trouvera redevable à la justice de Dieu, qui est l'auteur de la charité, et qui doit prendre un jour sa cause en main , et venger si hautement ses intérêts !

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