Œuvres complètes (page 80)

Louis Bourdaloue · Doctrine

Texte français, domaine public · Source : bibliotheque-monastique.ch — Œuvres complètes de Bourdaloue, 4 volumes · 88 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

1 Psal., LXVIII, 10.

personnels et temporels, mais on l'est selon l'air contagieux du monde, que l'on respire sans cesse, c'est-à-dire qu'on l'est assez pour pouvoir en quelque manière se porter témoignage à soi-même de l'être, et pour en avoir devant le monde la réputation ; mais qu'on l'est trop peu pour avoir devant Dieu le mérite de l'être véritablement. Sainteté de cour, sainteté la plus éminente quand elle est véritable, parce qu'elle a plus d'obstacles à surmonter et plus de sacrifices à faire; mais que ces sacrifices sont rares ! et comme il faut pour cela s'immoler soi-même ! que l'esprit de la cour trouve d'accommodements et de raisons pour épargner la victime !

6° Dévotion douce, oisive, commode. On dit, en se retirant des affaires du monde, et se donnant à Dieu : Pourquoi tant de mouvements et tant de soins? Tout cela me lasse et m'importune ; je veux vivre désormais en repos. Erreur : ce n'est point là l'esprit de la piété; mais c'est un artifice de l'amour-propre, qui se cherche soi-même jusque dans les meilleurs desseins. Il veut partout avoir son compte, et être à son aise : en quoi il nous trompe. La sainteté de cette vie est dans le travail et dans la peine, comme celle de l'autre est dans la béatitude et dans la paix.

Que le libertinage, instruit, aussi bien que nous, de ces égarements dans la dévotion et des autres, les condamne, nous ne nous en plaindrons point, et nous ne l'accuserons point en cela d'injustice. Mais de quoi nous nous plaignons, et avec raison, c'est que le libertin abuse de quelques exemples particuliers , pour en tirer des conséquences générales au désavantage de toutes les personnes vertueuses et adonnées aux œuvres de piété. De quoi nous nous plaignons, c'est que le libertin prenne de là sujet de décrier la dévotion, de la traiter avec mépris, de l'exposer à la risée publique par de fades et de scandaleuses plaisanteries. De quoi nous nous plaignons, c'est que le libertin veuille de là se persuader qu'il n'y a de vraie dévotion qu'en idée, et que ce n'est dans la pratique qu'un dehors trompeur et un faux noni. De quoi nous nous plaignons , c'est que le libertin exagère tant les devoirs de la dévotion , et qu'il affecte de les porter au degré de perfection le plus éminent, afin que, ne voyant presque personne qui s'y élève, il puisse s'autoriser à conclure que tout ce qu'on appelle gens de bien ne valent pas mieux la plupart que le commun des hommes. De quoi nous nous plaignons, c'est que par là le libertin ôte

368

en quelque sorte aux prédicateurs, et à tous les ministres chargés de L'instruction des fidèles, la liberté de s'expliquer publiquement sur la dévotion , d'en prescrire les règles, d'en découvrir les illusions, de peur que les mondains n'empoisonnent ce qu'ils entendent sur cette matière, et que leur malignité ne s'en prévale.

Cependant le monde pensera tout ce qu'il lui plaira, et il raillera tant qu'il voudra ; nous parlerons avec discrétion , mais avec force, et nous ne déguiserons point la vérité dont nous sommes les dépositaires et les interprètes. Nous imiterons notre divin Maître, qui n'usa de nul ménagement à l'égard des scribes et des pharisiens, et qui tant de fois publia leurs hypocrisies et leurs vices les pins secrets ; nous exalterons la vertu, nous lui donnerons toute la louange qu'elle mérite, nous reconnaîtrons qu'elle n'est point bannie de la terre et qu'elle règne encore dans l'Eglise de Dieu ; mais en même temps, pour son honneur et pour la réformation de ceux mêmes qui la professent, nous ne craindrons point de marquer les altérations qu'on y fait : nous démêlerons dans cet or ce qu'il y a de pur, et tout ce qu'on y met d'alliage. Plaise au ciel que nos leçons soient bien reçues et qu'on en profite ! c'est notre intention : mais quiconque en sera scandalisé , qu'il s'impute à lui-même son scandale.

ALLIANCE   DE  LA  PIÉTÉ  ET DE  LA  GRANDEUR.

Quelque opposé que semble être au christianisme l'état des grands, il y a une merveilleuse alliance entre la piété et la grandeur. Bien loin qu'elles soient incompatibles, elles se soutiennent mutuellement l'une l'autre : de sorte que la piété sert à relever la grandeur, et que la grandeur sert à relever la piété.

I. La piété relève tout à la fois la grandeur, et devant Dieu , et devant les hommes : devant Dieu, parce que la piété rend la grandeur chrétienne et sainte ; devant les hommes, parce que la piété nous rend la grandeur singulièrement aimable et vénérable.

Grandeur chrétienne et sainte devant Dieu : par où? par la piété, ainsi que je viens de le dire ; car que fait la piété dans un grand, et comment le sanctifie-t-elle? Est-ce en le dépouillant de sa grandeur même? est-ce en le faisant renoncer à tous les titres d'honneur dont il est revêtu? L'oblige-t-elle à céder ses droits , à se démettre de son autorité et de son pouvoir, à descendre de son rang et à se dégrader, à mener une vie privée et à se réduire dans une retraite obscure, sans pompe, sans éclat, sans nom? Il est vrai qu'il y a eu tics grands du inonde , et même des princes et des rois, que l'esprit de Dieu a portés jusque-là. Ils se sont retirés dans les solitudes et dans les cloîtres, et, pour se mettre plus sûrement en garde contre la contagion du siècle, ou pour acquérir une ressemblance plus parfaite avec Jésus-Christ humilié et anéanti, ils se sont cachés et ensevelis dans les ténèbres. Mais si ces exemples sont dignes de notre admiration , ce n'est pas une conséquence que tous les grandi les doivent suivre , et qu'ils ne puissent autrement se sanctifier que par cette abdication volontaire et ce renoncement à l'état de distinction où la Providence les a élevés. S'il en était ainsi, il faudrait donc qu'il n'y eût dans le monde chrétien ni puissance séculière, indignité, ni magistrature, ni principauté, ni monarchie, puisqu'il serait nécessaire de quitter tout cela et de se défaire de tout cela, pour pratiquer le christianisme et pour s'y perfectionner. Système qui dérangerait tout le plan de la sagesse divine , et qui renverserait tout l'ordre qu'elle a établi. Ane point parler des saints législateurs et des saints rois qui ont vécu dans l'ancienne loi et gouverné le peuple de Dieu, combien de grands dans la loi nouvelle, combien de rois, sans déroger en rien de leur grandeur, sont parvenus, au milieu de la cour, à la plus sublime sainteté , et ont mérité d'être honorés d'un culte public par toute l'Eglise ?

De là il s'ensuit qu'on peut être grand selon le monde, demeurer dans la condition de grand , vivre en grand , et cependant marcher et s'avancer dans les voies de la perfection chrétienne. Or voilà l'ouvrage, ou plutôt le chef-d'œuvre de la piété; elle fait remonter un grand jusqu'au principe de sa grandeur et de toute grandeur humaine, qui est Dieu ; elle lui fait reconnaître avec l'Apôtre, et selon la maxime fondamentale de la foi, que toute puissance vient de Dieu, et par conséquent que tout ce qu'il est, il ne l'est que par la grâce de Dieu. D'où il conclut, par le raisonnement le plus juste et le plus sensible, que toute sa grandeur n'est donc qu'une grandeur subordonnée au souverain Maître de qui il l'a reçue; que c'est une grandeur dépendante, et que, bien loin qu'elle l'affranchisse des lois divines, elle lui impose une obligation particulière d'honorer d'un culte plus religieux, plus assidu, plus fervent, le suprême auteur à qui il

369

est redevable de son état et de tous les avantages temporels qui y sont attachés ; que ce n'est pas pour lui qu'elle lui a été donnée, celle grandeur, et qu'il n'en est que le dépositaire; mais que chaque chose devant retourner a sa source, c'est à Dieu que l'hommage en est dû, à ce Seigneur des seigneurs qu'elle doit être référée par un usage tel qu'il le demande il tel qu'il le mérite.

Toutes ces pensées, et bien d'autres que la piété ne manque point de suggérer, tiennent un grand dans une attention continuelle sur soi-même, pour ne se laisser point éblouir de l'éclat qui l'environne, et ne se point évanouir dans ses idées, pour se maintenir toujours devant Dieu et à l'égard de Dieu dans des sentiments humbles et soumis, dans une dépendance volontaire et entière, dans une obéissance pleine et parfaite; pour n'user jamais de sa puissance contre Dieu, en la faisant servir à satisfaire ses passions, son intérêt, son ambition, ses ressentiments et ses vengeances; mais, au contraire, pour l'employer toujours selon les vues et le gré de Dieu, consultant Dieu dans tout ce qu'il entreprend, n'y envisageant que Dieu, et ne s'y proposant autre chose que d'être l'exécuteur de ses ordres et le ministre de ses éternelles volontés ; pour s'attacher avec d'autant plus de fidélité et plus de zèle au service de Dieu, qu'il se voit comblé plus libéralement et plus abondamment de ses dons; pour lui rendre tous les devoirs de religion, d'adoration, de reconnaissance et de dévotion que l'Eglise de Dieu exige de chaque fidèle, ne manquant à nulle observance, ne se dispensant d'aucune pratique, y en ajoutant même de propres et de personnelles ; en un mot, remplissant toute justice, et n'écoutant là-dessus ni respect du monde, ni inclination ou répugnance de la nature. Qui peut douter qu'un grand de ce caractère ne soit spécialement agréable à Dieu ? c'est-à-dire, qui peut douter qu'il ne soit vraiment grand aux yeux de Dieu, puisque la vraie grandeur est de plaire à Dieu, et que rien ne doit plaire davantage à Dieu que la grandeur même temporelle, ainsi appliquée à le glorifier, et toute dévouée à son honneur? Voilà par où David devint un objet de complaisance pour Dieu, et un prince selon le cœur de Dieu : c'est ce qui consacra toutes ses entreprises et toutes ses victoires, c'est ce qui en fit tout le mérite et tout le prix.

Grandeur singulièrement aimable et vénérable devant les hommes : autre effet de la piété dans un grand. Il est certain que la vertu, en quelque sujet qu'elle se rencontre, est toujours digne de notre estime et de nos respects; mais il faut convenir, dit saint Bernard, que, par une grâce et un don particulier, elle plaît surtout dans les nobles. D'où vient cela ? on pourrait dire qu'étant beaucoup plus rare dans les grands, elle paraît par là même beaucoup plus estimable. On pourrait ajouter qu'ayant dans les grands beaucoup plus d'efforts à faire pour se soutenir, et plus de difficultés à vaincre, elle les rend aussi beaucoup plus recommandables par les obstacles mêmes qu'ils surmontent, et par les victoires qu'ils remportent. Mais, sans m'arrêter à ces raisons ni à toutes les autres, voici, ce me semble, la plus essentielle : c'est que la piété corrige dans un grand les défauts les plus ordinaires par où la grandeur devient communément odieuse et méprisable, et qu'au contraire elle lui donne les qualités les plus capables de gagner les cœurs et de les prévenir en sa faveur.

En effet, ce qui nous indispose à l'égard des grands, et ce qui nous porte le plus souvent contre eux aux murmures et aux mépris, ce sont leurs hauteurs et leurs fiertés, ce sont leurs airs dédaigneux et méprisants, ce sont leurs façons de parler, leurs termes, leurs gestes, leurs regards, toutes leurs manières, ou brusques ou rebutantes, ou trop impérieuses et trop dominantes ; ce sont encore bien plus leurs tyrannies et leurs duretés, quand, par l'abus le plus énorme du pouvoir dont ils ont été revêtus, ils tiennent dans l'oppression des hommes comme eux, et leur font sentir sans ménagement tout le poids de leur grandeur ; quand, par l'indifférence la plus mortelle, uniquement attentifs à ce qui les touche, et renonçant à tous les sentiments de la charité, ils voient d'un œil tranquille et sans nulle compassion des misères dont assez ordinairement ils sont eux-mêmes auteurs; quand, par une monstrueuse ingratitude, ils laissent sans récompense les services les plus importants, et oublient des gens qui se sont immolés et qui s'immolent sans cesse pour leurs intérêts : ce sont leurs injustices, leurs violences, leurs concussions, et, si je puis user de ce terme, leurs brigandages, soit connus et publics (car souvent même ils ne s'en cachent pas), soit particuliers et plus secrets, mais qui ne causent pas moins de dommage, et ne donnent pas moins à souffrir; ce sont les désordres de leur vie, leurs débauches, leurs excès, leur irréligion, tous les vices où ils s'abandonnent avec d'autant

370

plus de liberté que c'est avec plus d'impunité. Voilà, tout grands qu'ils sont, ou par la naissance ou par la faveur, ce qui les rabaisse infiniment dans les esprits et ce qui les avilit : on respecte dans eux leur caractère; on redoute leur puissance; on leur rend les hommages qu'on ne peut leur refuser, ni selon les lois du monde, si selon la loi de Dieu ; mais leurs personnes, comment les regarde-t-on ? et tandis qu'au dehors on les honore, quelle estime en fait-on dans le cœur, et quelles idées en conçoit-on ? S'ils en étaient instruits, il faudrait qu'ils fussent bien insensibles pour n'en être pas pénétrés jusque dans le fond de l’âme.

Or la piété retranche tout cela, réforme tout cela, change tout cela. En faisant de la grandeur une grandeur chrétienne, elle en fait une grandeur aimable et vénérable: comment? parce qu'elle en fait une grandeur modeste et humble qui, sans abandonner ses droits ni oublier ses prérogatives , du reste ne s'enorgueillit point, ne s'enfle point, ne se laisse point infatuer d'elle-même; qui n'offense personne, ne choque personne, ne s'éloigne de personne : qui tout au contraire se rend affable à l'égard de tout le monde , prévenante, honnête, douce, condescendante : parce qu'elle en fait une grandeur officieuse et charitable, qui se plaît à obliger ; qui volontiers s'emploie pour les petits, pour les pauvres, pour les affligés ; qui compatit à leurs maux, et prend soin, autant qu'il lui est possible, de les soulager ; qui se communique , se familiarise, pardonne aisément, récompense abondamment, répand libéralement ses dons, et pense [dus en quelque manière aux autres qu'à soi-même : parce qu'elle en fait une grandeur sage, droite et juste , vraie dans ses paroles, fidèle dans ses promesses, équitable dans ses jugements ; n'écoutant que la raison, et la suivant en tout sans nul égard ; prenant le parti de l'innocence, soutenant la veuve et l'orphelin, rendant à chacun ce qui lui appartient, et aimant mieux, en bien des rencontres, se relâcher de certains intérêts et de certaines prétentions, que de se mettre au hasard de faire tort à qui que ce soit, et de profiter de ses dépouilles : parce qu'elle en fait une grandeur réglée dans toute sa conduite et irréprochable dans ses mœurs ; tellement adonnée aux devoirs de la religion, qu'elle ne manque à aucun devoir du monde ; ennemie du libertinage , zélée pour le bon ordre, commençant par s'y soumettre elle-même, et donnant l'exemple à ceux qu'elle y veut réduire ou qu'elle travaille à y maintenir.

Supposons un grand en de telles dispositions, et agissant de telle sorte en toutes choses : est-il un homme plus respecté? du moins est-il un homme plus respectable? peut-on se défendre de l'estimer, de l'admirer, de l'aimer? Qu'il ait quelques ennemis secrets, qu'il ait des concurrents et des envieux, ses ennemi mêmes, ses envieux et ses concurrents seront forcés dans le cœur de lui rendre la justice qui lui est due. Quoi qu'il en soit et quoi qu'ils en pensent, tout le public se déclarera en sa faveur; et c'est à son égard que se vérifiera ce que le Saint-Esprit a dit en particulier d'un homme désintéressé .

Quel est celui-là? nous le comblerons d’éloges ;

car sa vie est un perpétuel miracle (1). Mais, dira-t-on, ne voit-on pas quelquefois de ces grands que la piété rend importuns, difficiles, chagrins, bizarres, farouches, et par là même insupportables et méprisables? Erreur. Je dis erreur : non pas que je ne convienne de toutes leurs bizarreries et de tous les travers où ils donnent; mais erreur, si l'on attribue tout cela à la piété. Car il faut bien distinguer ce qui vient d'eux-mêmes, et ce qui vient de la piété qu'ils professent. Une parfaite piété, bien loin de nous porter à tous ces écarts, nous en garantit ou nous en retire : et de là il faut conclure que le principe du mal, c'est qu'ils n'ont encore qu'une piété très-défectueuse. Autant qu'ils la perfectionneront, autant elle les perfectionnera eux-mêmes; et plus elle les perfectionnera en corrigeant les défauts personnels qu'on leur reproche, et leur faisant acquérir les vertus contraires, plus elle donnera de lustre à leur grandeur et les rendra recommandables.

II. Comme la piété relève la grandeur, on peut dire aussi que la grandeur, par un heureux retour, sert infiniment à relever la piété, et cela en plus d'une manière : parce que la grandeur met en crédit la piété; parce que la grandeur a plus de pouvoir pour bannir le vice, et que , par la force de ses exemples, elle engage plus de monde dans le parti de la piété; parce que la grandeur, par l'édification qu'elle donne, détruit le plus puissant obstacle que la piété ait à combattre, qui est le respect humain: parce que la grandeur fournit à la piété de plus importants sujets et des occasions plus éclatantes de s'exercer, et de signaler sa religion et son zèle.

La grandeur met en crédit la piété ; et la raison est qu'étant  prévenus naturellement,

1 Eccli., XXXI, 9.

371

comme nous le sommes, d'un certain respect pour les grands, nous sommes parla naturellement portés à juger des choses selon qu'ils en jugent, surtout si ce sont d'ailleurs de bonnes choses en elles-mêmes, ou des choses an moins qui ne paraissent pas évidemment mauvaises. Ainsi, quand on voit pratiquer les exercices du christianisme à un grand; quand on le voit fréquenter les sacrements, assister régulièrement et dévotement au sacrifice de l'autel, sanctifier les fêtes par son assiduité aux prières et aux offices ordinaires de l'Eglise, observer les abstinences, les jeûnes; écouter la parole divine, ne manquer à rien de tout ce qui concerne le culte de Dieu, on n'en a que plus d'estime pour ces mêmes exercices. On ne les compte plus seulement pour des pratiques du peuple et d'un petit nombre d’âmes pieuses, mais on les regarde comme des devoirs convenables à tous les états et aux plus hauts rangs. Les païens, selon le témoignage de saint Cyprien, respectaient jusqu'aux vices mêmes de leurs prétendues divinités, et il leur semblait que ces vices étaient consacrés dès que c'étaient les vices des dieux. De là nous devons juger à combien plus forte raison la vertu reçoit des grands un éclat particulier , et quel prix dans l'opinion commune y ajoute leur grandeur.

De ce premier avantage il en suit un autre : c'est que l'exemple des grands ayant autant d’efficace qu'il en a pour toucher les cœurs et pour les engager, il est par là même d'un secours infini à la piété pour s'établir et pour se répandre, ce sont des modèles sur lesquels on se forme beaucoup plus volontiers que sur le reste des hommes. Ce sont des lumières suivant la figure de l'Evangile, et des lumières, mais point cachées sous le boisseau, mais placées sur le chandelier, dont les rayons éclairent toute la maison (1), et dont la splendeur frappe vivement les yeux. L'édification que donne un particulier est renfermée dans un petit nombre de personnes qui le voient, et qui sont témoins de ses actions. Mais il n'en est pas de même d'un grand; plus il est élevé, plus il est connu et remarqué : d'où il arrive que la bonne odeur de sa piété s'étend bien plus loin, et que sa vie exemplaire devient bien plus édifiante. Edification aussi efficace qu'elle est générale : car les exemples d'un homme au-dessus de nous sont contre nous les titres les plus convaincants et les plus pressants reproches, quand nous refusons de faire ce qu'il fait, et que nous ne voulons pas tenir la même conduite que

1 Matth., V, 15.

lui, ni nous assujettir aux mêmes observances. Notre cœur nous applique À nous-mêmes ce témoignage, et le tourne à notre confusion. Tous les prétextes dont nos passions tâchent de se prévaloir s'évanouissent, parce qu'on se trouve forcé de reconnaître que ce ne sont en effet que des prétextes et que de fausses excuses. On est intérieurement excité, sollicité, attiré; et plusieurs enfin suivent l'attrait dont ils ressentent l'impression. Voilà comment dans une ville, dans une cour, il ne tiendrait souvent qu'à quelques personnes distinguées parleur naissance et par leurs dignités de bannir des abus, des coutumes, des modes, des scandales, mille désordres qui ruinent toute la piété, et qui déshonorent la religion. Si leur exemple ne suffisait pas, ils y emploieraient le pouvoir qu'ils ont en main, et, le mettant en œuvre à propos, selon les besoins et les rencontres, ils sauraient bien réprimer la licence, et maintenir l'honneur de Dieu et de son service.

De tout ceci, par une conséquence naturelle, qu'arriverait-il encore en faveur de la piété? c'est qu'elle prendrait l'ascendant sur l'ennemi le plus dangereux qui l'attaque et qui s'oppose à ses progrès, je veux dire sur le respect humain. Car il n'y aurait plus de honte à vivre selon les maximes de l'Evangile et selon les règles de la foi, si les grands se déclaraient hautement pour la piété. Les mondains et les libertins auraient beau parler et railler, cet exemple, sans de longs raisonnements, serait une réponse courte, et toujours présente à toutes leurs railleries et à tous leurs discours. S'il y avait même alors quelque chose à craindre, ce n'est pas que le respect du monde perverti et corrompu nous arrêtât, mais c'est qu'une autre sorte de respect humain tout contraire, et que la seule envie de plaire à un grand ne nous portât à une piété hypocrite, et ne nous fit affecter de faux dehors. Tant il est certain que tout cède à l'exemple des grands, et tant ils sont coupables quand ils ne font pas servir l'empire qu'ils ont sur les esprits à confondre le libertinage, et à mettre la piété en état d'agir ouvertement et de se montrer avec assurance.

Enfin, par une dernière prérogative et un privilège qui lui est propre, c'est la grandeur qui fournit à la piété plus d'occasions et de moyens d'entreprendre de grandes choses, et de les exécuter pour la gloire de Dieu, pour le bien du prochain et pour l'avancement de la religion. Car plus un homme est élevé selon le monde, plus il peut s'employer utilement selon

372

Dieu, et faire de bonnes œuvres. Par exemple, que ne peut point faire un seigneur dans toutes ses terres? Que ne peut point faire un chef de justice dans tout son ressort, ou un commandant dans tonte une province? Que ne peut point faire un roi dans toute l'étendue de ses Etats? Comment saint Louis fit-il de si beaux établissements, porta-t-il des lois si salutaires, donna-t-il de si saints édits, forma-t-il des armées et les conduisit-il contre les ennemis de la foi? C'est que dans sa personne la piété se trouvait soutenue de la grandeur. S'il eut été moins puissant, et qu'il se fût trouvé réduit à une condition médiocre, il n'eût pu dans la pratique et dans les effets porter si loin sa charité, son zèle, son détachement, son équité inviolable, sa générosité toute chrétienne, sa patience, son humilité, bien d'autres vertus. Heureux d'avoir su dans sa grandeur, et par sa grandeur même, s'élever à un si haut point de sainteté !

Voilà par proportion quel serait le bonheur de tous les grands, s'ils savaient user comme ils le doivent de leur grandeur. Mais leur malheur est de ne vouloir être grands que pour leur élévation temporelle, et de se persuader presque que la grandeur est un titre qui les affranchit des lois du christianisme. La louange que donne l'Ecriture à un grand, c'est d’avoir pu faire le mal et de ne l'avoir pas fait (1) : mais par une règle à peu près semblable, ce qui condamne la plupart des grands, et ce qui leur sera reproché au jugement de Dieu, c'est d'avoir pu faire le bien, et le plus grand bien, et d'avoir omis de le faire.

PENSÉES  DIVERSES  SUR  LA DÉVOTION.

Pourquoi la vraie dévotion est-elle si peu connue, et pourquoi, au contraire, connaît-on si bien la fausse? C'est que la vraie dévotion se cache, parce qu'elle est humble ; au lieu que la fausse aime à se montrer et à se distinguer. Je ne dis pas qu'elle aime à se montrer ni à se faire connaître comme fausse ; bien loin de cela, elle prend tous les dehors de la vraie : mais elle a beau faire, plus elle se montre, plus on en découvre la fausseté. Voilà d'où vient que le monde juge communément très-mal de la dévotion : car il n'en juge que par ceux qui en ont l'éclat, qui en ont le nom, la réputation : or, ce n'est pas toujours par ceux-là qu'on en peut former un jugement favorable et avantageux. Pour mettre la dévotion en crédit

1 Eccli., XXXI, 10.

dit, il faudrait que la fausse demeurât dans les ténèbres, et que la vraie, perçant le voile de son humilité, parât au grand jour.

Si les libertins pouvaient être témoins de ce qui se passe en certaines âmes solidement chrétiennes et pieuses ; s'ils voyaient la droiture de leurs intentions, la pureté de leurs sentiments, la délicatesse de leur conscience ; s'ils savaient quelle est leur charité, leur humilité, leur patience, leur mortification, leur désintéressement, ils auraient peine à le comprendre : ils en seraient étonnés, touchés , charmés; et. bien loin de s'attacher, comme ils font, à tourner la piété en ridicule, ils en respecteraient même jusque dans la fausse les apparences, de peur de se tromper dans la vraie.

Nous cherchons en tout le plaisir, et nous le voulons trouver jusque dans le service de Dieu et dans la piété. Ce sentiment, dit saint Chrysostome, est bien indigne d'un chrétien ; mais, tout indigne qu'il est, Dieu, par une admirable condescendance, n'a point refusé de s'accommoder à notre faiblesse, et c'est ce que nous montre l'exemple des saints. Dès cette vie, quelles douceurs, quelles délices intérieures les saints n'ont-ils pas goûtées ? Peut-être ne les concevons-nous pas, parce que nous ne nous sommes jamais mis en état de les goûter comme eux; mais les fréquentes épreuves qu'ils en ont faites, et que nous ne pouvons désavouer, sont sur cela des témoignages irréprochables et convaincants. Pendant que les réprouvés dans l'enfer, ainsi que l'Ecriture nous l'apprend, protestent et protesteront éternellement qu'ils se sont lassés dans le chemin de l’iniquité (1) ; pendant que tant de mondains sur la terre nous assurent encore tous les jours, et nous prennent à témoin qu'il n'y a pour eux dans le monde qu'amertume, que trouble et affliction d'esprit, que nous ont dit au contraire mille fois les serviteurs de Dieu ? que nous disent-ils sans cesse de leur état ? Ils n'ont tous là-dessus qu'une voix commune et qu'un même langage, pour nous faire entendre qu'ils ont trouvé dans Dieu une source inépuisable de consolations, et des consolations les plus sensibles : que Dieu leur tient lieu de toutes choses, et qu'un moment qu'ils liassent auprès de lui leur est incomparablement plus doux que des années entières au milieu de tous les divertissements et de toutes les joies apparentes du monde. Veulent-ils nous tromper ? mais quel intérêt les y porterait ? Se trompent-ils eux-mêmes ? mais on ne se trompe pas aisément sur ce qu'on sent.

1 Sap., V, 7.

373

Pourquoi donc nous obstinons-nous à ne les en pas croire ? ou, si nous les croyons , pourquoi nous obstinons-nous à vouloir être malheureux avec le monde, plutôt que de chercher en Dieu notre véritable bonheur ?

Dès que les Juifs commencèrent à manger des fruits de cette terre abondante où ils entrèrent en sortant du désert, la manne qui les avait jusque-là nourris ne tomba plus du ciel ; et tant qu'une âme est attachée aux plaisirs des sens et aux douceurs de la vie présente, en vain espère-t-elle goûter jamais les douceurs et les consolations divines. C'est une nécessité de renoncer à l'un ou à l'autre. Voulons-nous que Dieu nous soit comme une manne où nous trouvions toutes sortes de goûts, il faut que le monde nous soit comme un désert.

Trois ou quatre communions par semaine, et pas un point retranché ni de son extrême délicatesse et de l'amour de soi-même, ni de son intérêt propre, de son aigreur ou de sa hauteur d'esprit; deux heures d'oraison par jour, et pas un moment de réflexion sur ses défauts les plus grossiers ; enfin, beaucoup d'oeuvres saintes et de pure dévotion, mais en même temps une négligence affreuse de mille articles essentiels, ou par rapport à la religion et à la soumission qu'elle demande, ou par rapport à la justice et aux obligations qu'elle impose, ou par rapport à la charité et à ses devoirs les plus indispensables: voilà ce que je ne puis approuver, et ce que jamais nul homme comme moi n'approuvera. Mais les prières, les oraisons, les fréquentes communions ne sont-elles pas bonnes? Oui, sans doute, elles le sont ; et c'est justement ce qui nous condamne, qu'étant si bonnes par elles mêmes, elles ne nous rendent pas meilleurs.

Gardez toutes vos pratiques de dévotion, j'y consens, et je vous y exhorte même très-fortement ; mais avant que d'être dévot, je veux que vous soyez chrétien. Du christianisme à la dévotion, c'est l'ordre naturel ; mais le renversement et l'abus le plus monstrueux, c'est la dévotion sans le christianisme. Pour en donner un exemple : en matière d'inimitié, de vengeance, de médisance, si l'on n'y prend garde, on fait souvent par dévotion tout ce que les libertins et les plus mondains font par passion. Dans le cours d'une affaire ou dans la chaleur d'une dispute, on décrie les personnes, on les comble d'outrages, on les calomnie, et l'on croit rendre par là service à Dieu : si dans la suite il en vient quelque scrupule, on se contente, pour toute réparation, de dire dévotement : N'y pensons plus et n'en parlons plus ; je mets tout cela aux pieds du crucifix. Mais il y faudrait penser, mais il en faudrait parler, mais il y faudrait remédier ; et ce serait là non-seulement la perfection, mais le fond du christianisme et la religion.

Vouloir accorder tout le luxe et tout le badinage du monde avec la dévotion, cela n'est pas sans exemple; mais c'est l'aveuglement le plus déplorable. Hé ! ces parures peu modestes, ces manières si libres, si enjouées, si familières, les peut-on même accorder avec la réputation?

Beaucoup de directeurs des consciences, mais peu de personnes qui se laissent diriger. Ce n'est pas que toutes les Ames dévotes, ou presque toutes, ne veuillent avoir un directeur, mais un directeur à leur mode, et qui les conduise selon leur sens : c'est à dire un directeur dont elles soient d'abord elles-mêmes comme les directrices, touchant la manière dont il doit les diriger. Cela s'appelle, à bien parler, non pas vouloir être dirigé, mais vouloir par un directeur se diriger soi-même.

La dévotion doit être prudente, et on peut bien lui appliquer ce que saint Paul a dit de la foi : que votre service soit raisonnable (1). Ce n'est donc point l'esprit de l'Evangile, que par une dévotion outrée nous nous portions à des extrémités qui choquent le bon sens, ou à des singularités qui ne sont propres qu'à faire parler le monde. Mais le mal est que cette prudence, qui est un des caractères de la dévotion, n'est pas toujours le caractère des personnes dévotes. Elles ont, il est vrai, leurs directeurs ; mais ces directeurs, elles ne les écoutent pas toujours, et je puis dire avec quelque connaissance, que ce n'est pas pour ces directeurs une petite peine de voir souvent qu'on leur attribue des imprudences auxquelles ils n'ont nulle part, et sur quoi néanmoins ils ne peuvent guère se justifier, parce qu'il ne leur est pas permis de s'expliquer.

Aller sans cesse de directeur en directeur, et tour à tour vouloir tous les éprouver, c'est dans les uns inquiétude, et dans les autres curiosité. Quoi que ce soit, dans ces divers circuits on court beaucoup, mais on n'avance guère.

Etes-vous de la morale étroite, ou êtes-vous de la morale relâchée? Bizarre question qu'on fait quelquefois à un directeur, avant que de s'engager sous sa conduite. Je dis question ridicule et bizarre, dans le sens qu'on entend communément la chose ; car quand on

1 Rom., XII, 1.

374

demande à ce directeur s'il est de la morale étroite, on veut lui demander s'il est de ces directeurs sévères par profession, c'est-à-dire de ces directeurs déterminés à prendre toujours et en tout le parti le plus rigoureux, sans examiner si c'est le plus raisonnable et le plus conforme à l'esprit de l'Evangile, qui est la souveraine raison. Et quand au contraire on demande à ce même directeur s'il est de la morale relâchée, on prétend lui demander s'il est du nombre de ces autres directeurs qu'on accuse d'altérer la morale chrétienne, et d'en adoucir toute la rigueur par des tempéraments qui accommodent la nature corrompue, et qui flattent les sens et la cupidité. A de pareilles demandes que puis-je répondre, sinon que je ne suis par état ni de l'une ni de l'autre morale, ainsi qu'on les conçoit ; mais que je suis de la morale de Jésus-Christ, et que Jésus-Christ étant venu nous enseigner dans sa morale la vérité, je m'en tiens dans toutes mes décisions à ce que je juge de plus vrai, de plus juste, de plus convenable selon les conjonctures, et selon les maximes de ce divin législateur? Tellement que je ne fais point une obligation indispensable de ce qui n'est qu'une perfection ; comme aussi en ne faisant point un précepte de la pure perfection, j'exhorte du reste, autant qu'il m'est possible, de ne se borner pas dans la pratique à la simple obligation. Voilà ma morale. Qu'on m'en enseigne une meilleure, et je la suivrai.

Il y a dans saint Paul une expression bien forte. C'est au sujet de certains séducteurs qui prêchaient le judaïsme, et portaient les fidèles à se faire circoncire. Pourquoi veulent-ils qui vous soyez circoncis (1), disait sur cela le grand Apôtre écrivant aux Galates ; c'est afin de se glorifier dans votre chair. Comme s'il leur eût dit : Ce n'est pas le zèle de la loi de Moïse qui touche ces gens-là, et qui les intéresse. Ils s'en soucient fort peu , puisqu'eux-mêmes ils la violent en mille points. Que prétendent-ils donc? Ils voudraient pouvoir se vanter devons avoir engagés dans leur parti ; ils voudraient pouvoir vous compter au nombre de leurs disciples; ils voudraient s'en faire honneur; et c'est pour cela qu'à quelque prix que ce soit, et quoi qu'il vous en puisse coûter, ils exigent de vous que vous vous soumettiez à la circoncision. Voilà, selon le maître des Gentils, quel était l'esprit de ces faux docteurs et de ces dévots de la Synagogue. Oh ! qu'il est aisé de se taire dans le monde la réputation d'homme sévère, et de la soutenir aux dépens d'autrui !

1 Galat., VI, 12, 13.

DE LA PRIERE

DE LA PRIERE

DE LA PRIERE.

DE LA PRIERE.

PRÉCEPTE   DE   LA   PRIÈRE.

SÉCHERESSES  ET  ARIDITÉS  DANS LA  PRIÈRE. ESPRIT  DE PRIÈRE.

RECOURS  A LA   PRIÈRE DANS LES  AFFLICTIONS DE  LA   VIE.

PRIÈRE  MENTALE  OU PRATIQUE DE LA MÉDITATION, SON IMPORTANCE A L'ÉGARD DES GENS DU MONDE.

USAGE DES   ORAISONS  JACULATOIRES, OU DES FRÉQUENTES   ASPIRATIONS   VERS  DIEU.

PRÉCEPTE   DE   LA   PRIÈRE.

Saint Augustin s'étonnait que Dieu nous eût fait un commandement de l'aimer, puisque de lui-même il est souverainement aimable, et qu'indépendamment de toute loi, tout nous porte à ce divin amour et tout nous l'inspire. Conformément à cette pensée du saint docteur, n'y a-t-il pas lieu de nous étonner aussi nous-mêmes que Dieu nous ait lait un commandement de prier, puisque tout nous y engage, et que d'abandonner la prière, c'est abandonner tous nos intérêts qui en dépendent?

Commandement certain et indispensable; et sans insister sur tous les autres motifs qui regardent Dieu plus immédiatement, et le culte de religion que nous devons à cette majesté souveraine, commandement fondé, par une raison spéciale, sur la charité que nous nous devons à nous-mêmes. Car à quoi nous oblige étroitement et incontestablement cette charité propre? à prendre tous les moyens que nous jugeons nécessaires pour nous soutenir au milieu de tant de périls qui nous environnent, et pour échapper à tant d'écueils où sans cesse nous pouvons échouer et nous perdre. Or entre ces moyens il n'en est point de plus efficace ni de plus absolument requis que la prière : comment cela? parce que, dans l'impuissance naturelle et l'extrême faiblesse où nous sommes, nous ne pouvons nous suffire à nous-mêmes; c'est-à-dire que nous ne pouvons par nous-mêmes résister à toutes les tentations, nous préserver de tous les dangers, fournira tous les besoins qui, dans le cours des choses humaines, se succèdent sans interruption les uns aux autres; d'où il s'ensuit qu'il nous faut donc du secours, et un prompt secours, et un secours puissant, et un secours continuel, qui est le secours de Dieu et de sa grâce. Mais ce secours, par où l'obtiendrons-nous? par la prière. C'est ainsi que le Fils de Dieu nous l'a déclaré, et qu'il s'en est expliqué dans les termes les plus formels :  Si vous demandez

375

quelque chose à mon Père, et que vous le demandiez en mon nom, il vous le donnera (1). Ce qui nous fait entendre, par une règle toute contraire, que si nous ne demandons pas, Dieu ne nous donnera pas. Or, si Dieu ne nous donne pas. nous manquerons de secours; si nous manquons de secours, nous ne nous soutiendrons pas, nous succomberons; si nous succombons, nous périrons, et nous périrons par notre faute, puisqu'il ne tenait qu'à nous de prier, et par conséquent de ne pas périr. Dieu donc, qui ne veut pas qu'aucun périsse , et qui. par la loi de la charité que nous ne pouvons sans crime nous refuser à nous-mêmes, nous ordonne de n'ometlre aucun moyen nécessaire pour éviter notre perte, veut que nous ayons recours à la prière, et nous en fait un précepte.

Précepte qui nous marque deux choses les plus dignes de notre étonnement : l'une de la part de Dieu, l'autre de la part de l'homme. Quelle providence dans Dieu, quelle bonté, quel excès de miséricorde et de libéralité nous fait voir ce commandement ! Tout ce que nous pouvons attendre des maîtres de la terre, et en quoi consiste auprès d'eux notre plus haute faveur, c'est que, par une affection particulière et qui ne s'étend qu'à un petit nombre de favoris, ils soient disposés à écouter nos demandes et à nous les accorder. Mais ils s'en tiennent là, et ils ne nous font point une obligation étroite de leur demander quoi que ce soit : ils nous laissent là-dessus dans une liberté entière. Vous, mon Dieu, père tout-puissant et tout bon, vous ne vous contentez pas d'une telle disposition de votre cœur à notre égard. C'est trop peu pour vous, et vous ne nous dites pas seulement: Demandez, et vous recevrez (2); mais vous nous ordonnez de demander, mais vous nous faites un devoir de demander, mais vous nous reprochez comme un crime, et un crime capital, de ne pas demander. Hé ! que vous importent, Seigneur, tous les vœux que nous formons et que nous vous adressons? Que dis-je, ô mon Dieu ! vous nous aimez, et cela suffit. Votre amour veut se satisfaire; il veut s'exercer, et que nous nous mettions en état d'attirer sur nous vos dons, et d'en profiter. Point d'autre intérêt qui vous touche que le nôtre.

D'ailleurs, ce que nous découvre dans l'homme ce même précepte de la prière, n'est pas moins surprenant. C'est l'aveuglement le plus prodigieux, et la plus mortelle insensibilité pour nous-mêmes. Quoi ! nous avons

1 Joan., XIII, 13. — 2 Ibid., XVI, 24.

continuellement besoin du secours de Dieu; sans cette assistance et ce secours d'en-haut nous ne pouvons rien ; qu'il vienne un moment à nous manquer, nous sommes perdus : et cependant, pour exciter notre zèle et notre vigilance à l'implorer, ce secours du ciel dont nous ne pouvons nous passer, Dieu a jugé qu'il fallait un commandement exprès ! D'où nous devons conclure combien sur cela il nous a donc connus aveugles et insensibles. Or une telle insensibilité, un tel aveuglement ne tient-il pas du prodige?

Oui sans doute, c'est un prodige ; mais toute prodigieuse qu'est la chose, voici néanmoins, j'ose le dire, un autre prodige plus inconcevable : et quoi? c'est qu'après même et malgré le commandement de Dieu, nous recourions encore si peu à la prière, et que nous en fassions si peu d'usage.

S'il nous survient quelque affaire fâcheuse; si nous craignons quelque disgrâce temporelle dont nous sommes menacés ; si nous avons quelque intérêt à ménager dans le monde et quelque avantage à obtenir, que faisons-nous d'abord, et quelle est notre ressource? On pense à tous les moyens que peut suggérer l'industrie, l'intrigue, la prudence du siècle ; on cherche des patrons en qui l'on met sa confiance, et dont on tâche de s'appuyer; on intéresse, autant qu'il est possible, les hommes en sa faveur : mais de s'adresser à Dieu avant toutes choses; de lui recommander les desseins qu'on a formés, afin qu'il les bénisse; de lui représenter dans une fervente prière les dangers où l'on se trouve et les calamités dont on est affligé, c'est ce qui ne vient pas à l'esprit, et à quoi l'on ne fait nulle attention : comme si Dieu n'entrait point dans tous les événements humains; comme s'il n'y avait aucune part, et qu'il n'étendît pas jusque-là sa providence ; comme si nos soins, indépendamment de lui, pouvaient nous suffire, et qu'il y eût moins à compter sur les secours qu'il nous a promis, que ceux qu'on attend d'un ami, ou de quelque autre personne que ce soit, qui veut bien s'employer pour nous. Outrage dont Dieu se tient et doit se tenir grièvement offensé.

De là qu'arrive-t-il? le Saint-Esprit nous l'apprend : Malheur à celui qui se confie dans la créature aux dépens du Créateur, et qui prend pour son soutien un bras de chair (1) ! Dieu permet que nos projets échouent, que nos mesures deviennent inutiles, que nos espérances soient trompées, que tous les maux dont on voulait se garantir viennent fondre

1 Jerem., XVII, 5.

376

sur nous, que des parents, des amis, de prétendus protecteurs manquent, ou de pouvoir pour nous soutenir, ou de bonne volonté pour y travailler. Dieu, dis-je, le permet ; et c'est alors que, forcés par une dure nécessité, et n'ayant plus d'autre refuge, nous commençons à lever les mains vers lui, et à réclamer son

assistance.

Or, en de pareilles conjonctures, qu'aurait-il droit de nous répondre?  S'il pensait et s'il agissait en homme, il nous rejetterait de sa présence, il refuserait de nous écouter, il nous renverrait à ces faux dieux que nous lui avons préférés, il nous abandonnerait à nous-mêmes, il insulterait à notre misère et il s'en ferait un triomphe, bien loin d'y compatir en aucune sorte et de la soulager. Mais c'est ici le miracle elle comble de sa miséricorde. Miracle que nous ne pouvons assez admirer, et qui mérite toute notre reconnaissance. Quoiqu'il soit le dernier à qui nous allions, et que nous n'allions même à lui que par une espèce de contrainte, il veut bien néanmoins encore nous entendre; il veut bien nous ouvrir son sein et prêter l'oreille à nos prières ; il veut bien y condescendre, et devenir notre   appui, notre consolateur, notre restaurateur ; il veut bien, pour nous rétablir et nous relever, nous tendre les bras et répandre sur nous ses dons. Voilà ce qui n'appartient qu'à une  bonté   souveraine. C'est être miséricordieux et bienfaisant en Dieu.

SÉCHERESSES  ET  ARIDITÉS  DANS LA  PRIÈRE. ESPRIT  DE PRIÈRE.

Quelle misère, mon Dieu ! quelle contradiction ! Vous êtes pour moi la source de tous les biens: dans l'éternité vous serez toute ma béatitude, et dès cette vie je ne puis prétendre de plus solide bonheur que d'approcher de vous, que d'être en votre présence et devant vous, que de converser et de m'entretenir avec vous : je le sais, j'en suis instruit, la foi me l'enseigne, la raison me le donne à connaître, l'expérience me l'apprend et me le fait sentir. Toutefois, Seigneur, comment est-ce que je vais à la prière, où je dois vous parler, vous écouter, vous répondre ? Comment est-ce que je vais et que je demeure à l'oraison, qui ne doit être autre chose qu'un commerce intime entre vous et moi ? Je dis entre vous, tout grand que vous êtes, ô souverain Maître de l'univers! et moi, tout méprisable, tout néant que je suis, vile et abjecte créature.

A peine ai-je plié le genou, à peine suis-je resté quelques moments au pied d'un oratoire pour vous offrir mes hommages, que je pense à me retirer. Mon esprit

volage et sans arrêt m'abandonne, et se porte partout ailleurs. Mon cœur, comme une terre sans eau, ou comme une herbe fanée et sans suc, n'a ni goût, ni sentiment, ni mouvement. D'où il arrive que je tombe dans une indifférence et une langueur qui me rend un des plus saints exercices insipide et onéreux. J'en devrais faire mon plaisir le plus doux, mais il me devient un fardeau et une peine.

Voilà, Seigneur, le triste état où je me vois, et dont j'ai bien sujet de m'humilier. Quoi ! mon Dieu, vous daignez me recevoir auprès de vous ;   vous me permettez de vous exposer humblement et avec une espèce de familiarité mes pensées; vous trouvez bon que je vous adresse mes vœux ; vous prêtez l'oreille pour m'entendre, et mon âme stérile et aride ne m'inspire rien, ne produit rien, ne vous dit rien ! Si c'était par une crainte respectueuse, qui tout à coup me saisît à la vue de vos grandeurs, et qui m'interdît; si c'était parmi principe de religion, par une vive impression de votre adorable majesté, je ne laisserais pas de vous honorer alors, et mon silence même vous parlerait. Mais je dois à ma condamnation et à ma honte le confesser, c'est par une froideur mortelle, c'est par une lenteur oisive et paresseuse, c'est par un assoupissement que rien ne réveille. Ah ! Seigneur, ne finira-t-il point? Il y a longtemps que je me le reproche, et que je souhaite d'en sortir: mais ce ne sera qu'avec votre grâce, et de moi-même je ne le puis. Or cette grâce, je vous la demande. Je viens à vous pour cela, j'ai recours à vous; et dans la prière que je vous fais, tout le fruit que je me propose est d'obtenir de vous l'esprit de prière.

Don précieux que votre prophète nous a promis de votre part et en votre nom. C'est par sa bouche que vous avez dit : Je répandrai sur Jérusalem un esprit de prière  (1); et c'est-à-dire que vous répandrez sur l'âme fidèle un esprit d'intelligence , un esprit de recueillement, un esprit de piété. Un esprit de lumière et d'intelligence qui, dans la prière, lui découvrira vos éternelles vérités, les lui fera creuser et approfondir jusqu'à ce qu'elle en soit remplie et toute pénétrée. Un esprit de recueillement, qui, pendant la prière, effacera de son souvenir toute idée du monde, la dégagera de toute vue humaine, la détournera de tout objet étranger

1 Zach., XII, 10.

377

et profane; en sorte que des yeux de la foi elle ne voie que vous, et que toutes ses puissances intérieures ne soient occupées que de vous. Un esprit de piété, qui lui donnera un attrait particulier à la prière, qui l'y affectionnera, qui lui en facilitera la pratique ; tellement qu'elle en fasse sa nourriture, son repos, sa joie, ses plus chères délices.

Tel était l'esprit qui animait vos saints dans ces longues et ferventes oraisons où descendaient sur eux les plus purs rayons de votre clarté céleste, où vous les éleviez aux plus hautes connaissances de vos adorables et innombrables perfections, où ils vous contemplaient comme face à face, où ils s'abîmaient et se perdaient amoureusement en vous, où leurs cœurs s'embrasaient du feu le plus ardent, et où ils goûtaient des douceurs ineffables. Aussi avec quel empressement allaient-ils à la prière, avec quel zèle et quelle assiduité ! C'était leur entretien le plus ordinaire ; c'était, pour ainsi parler, leur pain de tous les jours , et leur délassement le plus agréable dans les fonctions laborieuses qui les occupaient.

Par votre grâce, ô mon Dieu ! cet esprit de prière ne s'est point retiré du christianisme. Il y est encore, et il agit parmi ce petit nombre de justes que vous vous êtes réservés sur la terre. C'est lui qui, selon le langage de votre Apôtre, soutient leur infirmité (1). C'est lui qui prie dans eux et pour eux, avec des gémissements qui ne se peuvent exprimer : et vous, Seigneur, qui sondez le fond des cœurs, vous savez ce qu'il leur inspire. Vous voyez leurs larmes, vous entendez leurs soupirs, vous êtes témoin de leurs secrets élancements vers vous, de leurs désirs enflammés, de leurs saints transports. Hélas ! malgré toute mon indignité, voilà où je pourrais aspirer et parvenir moi-même, si j'apportais à la prière plus de soin , plus de préparation, et si j'apprenais à me faire plus de violence pour recueillir mes sens, pour fixer l'attention de mon esprit, et pour exciter les affections de mon cœur.

Car quoiqu'il soit vrai que, sans égard aux dispositions d'une âme, quelque bien préparée qu'elle puisse être, vous l'éprouvez quelquefois par des sécheresses où sa volonté n'a point de part; il est certain néanmoins, suivant l'ordre commun de votre providence, qu'à proportion des efforts que nous faisons pour vous chercher dans l'oraison, nous vous y trouvons, et que c'est aux âmes les plus vigilantes, les plus attentives sur elles-mêmes, que vous vous

1 Rom., VIII, 26.

communiquez avec plus d'abondance. De là donc , aussi négligent et aussi lâche que je le suis et que je me connais, dois-je m'étonner que tout le temps de ma prière se passe en des tiédeurs et des égarements continuels, et n'est-ce pas à ma lâcheté et à mon extrême négligence que je dois les imputer.

Du moins, mon Dieu , n'ai-je point encore perdu l'estime de la prière ; du moins ai-je encore cet avantage d'en comprendre l'excellence, l'utilité, la nécessité. C'est une ressource pour en allumer tout de nouveau dans moi l'esprit, et pour le ressusciter. Je vois quel besoin nous avons tous de ce secours , et quel besoin j'en puis avoir plus que les autres. Je n'ignore pas ce que les disciples de votre Fils bien-aimé lui disaient : A qui irons-nous, Seigneur, si ce n’est à vous ? vous avez les paroles de la vie éternelle (1). Et je sais de plus que, pour aller à vous, il n'y a point de voie plus droite que la prière. Je sais que la prière est cette mystérieuse échelle que vit votre serviteur Jacob, laquelle touchait de la terre au ciel, et par où vos anges montaient et descendaient, pour nous marquer comment l'oraison porte vers vous nos vœux, et attire sur nous vos dons. Je suis persuadé de tout cela, et dans cette persuasion je regarde comme un des malheurs pour moi le plus funeste, et comme la ruine entière de mon âme, si, rebuté de la prière, je venais à l'abandonner. Vous ne l'avez point encore permis, et vous ne le permettrez point. Quelque éloignement que j'en puisse avoir par mon indolence naturelle et par ma faute, je ne l'ai point après tout quittée jusques à présent, et je ne la veux point quitter. Vous bénirez ma résolution, et vous aurez égard à ma persévérance. Vous m'aiderez à vaincre cette lenteur habituelle qui m'appesantit, et qui rend ma prière si languissante. Vous m'inspirerez vous-même, et vous m'animerez.

Je n'attends pas toutefois, Seigneur, que d'abord vous me traitiez comme tant d'âmes vertueuses, ni que vous me favorisiez des mêmes communications. Ce sont des grâces qu'il faut mériter, et dont vous récompensez notre fidélité et notre constance. Mais, du reste, ayez pitié, mon Dieu, de ma faiblesse; et pour seconder mes efforts, faites au moins couler sur moi de temps en temps quelques gouttes de cette rosée qui s'insinue dans les cœurs les plus endurcis, et qui les amollit. Sans cette onction divine, je me défie de ma fermeté et de mon courage. Cependant, qu'il en soit ainsi

1 Joan., VI, 69.

378

que vous l'ordonnerez : ce sera toujours le mieux, et pour votre gloire et pour mon bien. A quelques épreuves qu'il vous plaise de me mettre, je les accepte. Vous ne m'y délaisserez pas; mais vous me soutiendrez, afin que je puisse les soutenir.

Car je l'ai dit, mon Dieu, et souffrez que je m'explique encore devant vous sur un sujet dont il m'est si important de me bien convaincre. Il est vrai que les dégoûts de la prière où nous tombons à certains temps, que ces langueurs sensibles et ces désolations qui nous abattent et semblent nous faire perdre tout courage, sont quelquefois de simples épreuves dont se sert votre providence pour purifier vos élus et les perfectionner. Vous vous éloignez d'eux en apparence, lors même qu'ils vous cherchent avec l'intention la plus pure et le zèle le plus sincère. Ils vous parlent, et vous ne leur répondez point. Ils vous réclament, et vous êtes comme insensible à leurs vœux. Ils s'écrient sans cesse, et vous disent comme cet aveugle de l'Evangile : Seigneur, faites que je voie (1) ; mais vous les laissez en d'épaisses ténèbres, et dans une nuit obscure qu'ils ne peuvent percer : à peine leur reste-t-il quelque lueur pour se conduire. Situation affligeante et presque accablante : il n'y a que ceux qui passent ou qui ont passé par ce désert qui puissent bien connaître ce qu'il en coûte pour y marcher. Vous avez en cela, mon Dieu, vos desseins toujours adorables et toujours favorables, quoique rigoureux : vous voulez exercer vos élus par de rudes combats, afin de multiplier leurs couronnes par les victoires qu'ils remporteront ; vous voulez leur apprendre à vous servir pour vous-même, et par un pur esprit de foi et d'amour, et non point pour les consolations intérieures, ni toutes les douceurs spirituelles qui pourraient les attirer à vous et les y attacher ; vous voulez leur fournir de quoi vous prouver leur fidélité et leur constance, et par là même leur fournir des sujets de sanctification et de mérite. Voilà vos vues toutes salutaires et toutes miséricordieuses ; et dès qu'une âme y est bien entrée, qu'elle est bien instruite et bien persuadée de cette vérité, c'est un appui qui la soutient dans ses langueurs involontaires et ses attiédissements.

Que dis-je, mon Dieu ! et n'ai-je pas toujours lieu de me confondre là-dessus et de m'humilier? Ces délaissements apparenta et ces aridités dans la prière, j'en conviens, ce sont souvent

1 Luc., XVIII, 41.

des épreuves où vous mettez les âmes les plus fidèles; mais il n'est pas moins ordinaire que ce soient de justes châtiments dont vous punissez les âmes négligentes. Vous ne les écoutez point, ou vous semblez ne les point écouter, parce qu'en mille choses elles vous refusent ce que vous demandez d'elles, et qu'elles résistent à vos divines volontés; vous ne vous communiquez point à elles, parce qu'elles vont à vous sans préparation, e qu'elles demeurent auprès de vous sans réflexion et sans attention ; vous leur ferma votre sein ; parce qu'elles ne se sont pas fait la moindre violence pour se recueillir en vous, et pour se rappeler à elles-mêmes. Or, n'est-ce pas là mon état? et de quoi pourrais-je nie plaindre, quand je ne puis m'en prendre qu'à moi du peu de goût que je sens à la prière, et du peu de fruit que j'en retire? Mais, Seigneur, c'est déjà une heureuse disposition pour guérit le mal que d'en connaître le principe. Il s'agit d'y apporter le remède, et c'est pourquoi j'implore votre secours. Les apôtres demandaient autrefois à votre Fils, leur maître et le nôtre, qu'il leur enseignât à prier : voilà ce que je ne cesserai point de vous demander moi-même. Il y faut de ma part plus de soin, plus de vigilance, plus d'efforts pour fixer mon esprit et pour exciter mon cœur; il y faut plus de ferveur et plus d'assiduité à remplir tous mes devoirs : mais sans vous tous mes soins seraient inutiles. Jetez un regard sur moi du plus haut des cieux. Faites luire sur votre serviteur un rayon de votre lumière. Parlez-lui au cœur, et par cette parole intérieure que vous lui ferez entendre, daignez le former vous-même à converser utilement et saintement avec vous.

RECOURS  A LA   PRIÈRE DANS LES  AFFLICTIONS DE  LA   VIE.

Dans l'affliction où j'étais, je me suis souvenu de Dieu, et j'ai senti la joie se répandre dans mon cœur (1). C'est ce qu'éprouvait le Prophète royal, et c'est le témoignage qu'il en rend lui-même. Le sceptre ni la couronne qu'il portait ne l'exemptaient pas de peines; ou plutôt n'est-ce pas ce qui l'exposait aux plus grandes peines? Quoi qu'il en soit, à quoi, dans toutes ses peines, avait-il recours? à la prière. Il y trouvait son soutien, son repos, sa consolation. Ressource des âmes affligées, et ressource immanquable. Il faut en avoir fait l'expérience pour le connaître.

1 Psal., LXXVI, 41.

379

En effet, ce n'est jamais en vain qu'une âme s'adresse à Dieu dans la douleur qui la presse. Souvent elle ne sait pas, ni ne peut savoir par où Dieu la consolera. Souvent même, à n'en croire que les sens et que la raison humaine, il lui semble que son mal est sans remède, tant elle en est possédée et accablée. Mais qu'elle ne s'écoute point elle-même ; qu'elle se fasse violence pour surmonter un certain dégoût qui l'éloigné de la prière (car le chagrin dégoûte de tout) ; que dans un esprit de foi et de confiance elle aille à Dieu, elle se prosterne aux pieds de Dieu, elle se jette dans le sein de Dieu ; qu'elle lui dise comme David : Vous êtes, Seigneur, souverainement équitable dans vos jugements, mais vous n'êtes pas moins compatissant à nos maux, ni moins charitable; vous exercez sur moi votre justice en m'affligeant, exercez encore sur moi-même votre miséricorde en me consolant : qu'elle agisse et qu'elle parle de la sorte, Dieu se laissera toucher à cette prière; il y prêtera l'oreille, et elle opérera dans le temps.

Je dis dans le temps marqué de Dieu. Il a ses moments, et ce n'est pas toujours sur l'heure ni dès le jour même qu'il calme la tempête, et qu'il remet une âme dans sa première tranquillité. Mais au bout de quelques heures, de quelques jours, ou extérieurement il la console par quelque événement auquel elle ne s'attendait pas, et qui lui présente une scène toute nouvelle et plus agréable, ou il la fortifie intérieurement par quelque réflexion qui lui fait envisager les choses sous des idées moins tristes et moins fâcheuses. Car comme la plupart de nos chagrins ne viennent que d'une imagination blessée, il ne faut assez communément qu'une vue, qu'une réflexion, pour dissiper le nuage qui enveloppait l'esprit, et qui le plongeait dans une noire mélancolie. Dans un instant on ne se reconnaît plus, on n'est plus le même ; ce qui semblait un monstre ne paraît plus qu'un vain fantôme ; on a honte de sa faiblesse passée; et, de l'abattement où l'on est tombé, on se relève et on rentre dans la paix. Qui fait tout cela? c'est qu'on na pas oublié Dieu, et qu'on s'est tourné vers Dieu. De là cet important avis de l'apôtre saint toques : Si quelqu'un est dans la tristesse, qu'il prie (1). Peut-être Dieu tardera-t-il un peu à venir et à ramener la sérénité : mais ne cessons point de prier. La prière, comme la parole de Dieu, produit son fruit dans la patience (2).

1 Jac, V, 13. — 2 Fructum afferunt in patientia. (Luc, VIII, 15.)

C'est de quoi nous avons, sinon un exemple, du moins une figure, dans la personne de Jésus-Christ. Ce divin Sauveur se voyant à la veille de cette sanglante passion où la justice de son Père l'avait condamné, et sentant le trouble et les agitations de son âme, ne cherche point ailleurs de soulagement à sa peine que dans la prière (1). S'il eût suivi l'attrait et le sentiment naturel, il se fût arrêté avec ses apôtres, il leur eût déchargé son cœur, il leur eût représenté l'extrémité des maux qui lui pendaient sur la tête, et la rigueur du supplice qu'il allait subir. C'eût été pour lui une espèce d'adoucissement, de les entretenir, de les écouter, de recevoir les témoignages de leur zèle, de leur attachement à sa personne, de leur compassion. Mais il connaissait trop combien il y a peu de fond à faire sur les hommes, et combien peu l'on en peut attendre de solides secours dans les adversités de la vie. Il l'éprouvait même sur l'heure : à peine ses apôtres faisaient-ils quelque attention à ce qu'il leur disait, à peine l'écoutaient-ils; ils demeuraient plongés dans le sommeil, et ne lui répondaient pas une parole.

Que lui restait-il donc? la prière : mais une prière humble et soumise, mais une prière continue et prolongée pendant des heures entières, mais une prière fréquente et réitérée jusqu'à trois fois sur le même sujet et dans la même conjoncture. Et en quoi consistait-elle, cette prière? à quoi se réduisait-elle? elle ne consistait point en de longs discours ; mais, selon le rapport des évangélistes, elle se réduisait à quelques mots entrecoupés qu'il prononçait et qu'il répétait de temps en temps. Du reste, il se tenait prosterné devant son Père, il se soumettait à ses ordres, il acceptait ses arrêts, il attendait dans le silence que ce Père tout-puissant et tout miséricordieux jetât sur lui un regard favorable, qu'il le rassurât, qu'il le fortifiât, qu'il lui rendit la tranquillité et le calme.

Chose admirable, et merveilleux effet de la prière ! Il semblait que le ciel fût insensible aux gémissements et aux vœux redoublés de ce Dieu Sauveur. Il priait, il se remettait a prier ; et, sans se rebuter, il recommençait encore tout de nouveau ; mais ses inquiétudes, ses alarmes, ses ennuis, ses combats intérieurs, bien loin de lui donner quelque relâche, croissaient au contraire jusqu'à le faire tomber en défaillance, et à lui causer une sueur de sang. Tout cela est vrai : mais tout cela n'était point

1 Luc., XXII, 41.

380

une preuve de l'inutilité de sa prière. Elle devait agir dans peu, et le moment approchait où il en devait sentir l'efficace. Il vint, ce moment : la prière, ou, pour mieux dire, la grâce d'en-haut, fruit ordinaire de la prière, eut bientôt dissipé ses frayeurs, relevé son courage, et fait succéder dans son âme, aux plus violents orages, la sérénité la plus parfaite. Quelle heureuse et quelle subite révolution dans les sentiments et les dispositions de son cœur! Avant que de prier, et jusque dans l'exercice de la prière, il était tout interdit, tout abattu, tout désolé; mais sa prière finie, ce fut tout-à-coup, pour ainsi dire, comme un autre homme. Plus rien qui l'étonnât, plus rien qui le déconcertât, plus rien qui pût altérer sa fermeté désormais inébranlable, et cette nouvelle force dont il se trouve revêtu.

D'où nous pouvons juger quelle est l'illusion, non-seulement de tant de mondains, mais de tant de chrétiens même et de personnes pieuses qui, par l'aveuglement le plus déplorable, quittent le remède lorsqu'ils en ont un besoin plus pressant ; je veux dire qui, dans l'affliction, se retirent de la prière et la négligent, lorsque la prière leur est plus nécessaire et qu'ils en peuvent tirer plus d'avantage. Car voilà l'erreur : on est rempli d'amertume, on a dans l'esprit mille pensées qui l'attristent et qui le tourmentent, on a dans le cœur mille mouvements qui le saisissent, qui l'irritent, qui le soulèvent. Que faire en cette situation pénible et douloureuse? on se persuade pouvoir alors se distraire avec plus de liberté, on se croit en droit de s'émanciper, et de laisser ainsi pendant quelque temps mûrir la plaie et se fermer ; on retranche de ses pratiques journalières, on abrège ses prières les plus communes, bien loin d'en ajouter de nouvelles ; c'est-à-dire qu'on se prive de la plus sûre et même de Tunique ressource qu'on puisse avoir, et que, par un égarement pitoyable, on cherche sa consolation où elle n'est pas, sans la chercher où elle est, et où tant d'autres l'ont trouvée avant nous. On la trouverait à un autel, on la trouverait à un oratoire et au pied du crucifix ; on la trouverait dans une méditation, dans une communion ; on la trouverait partout, dès que l’âme s'élèverait à Dieu et le réclamerait en implorant son assistance.

On me dira : Mais le moyen de prier, lorsqu'on est sans cesse obsédé du sujet qui nous chagrine, et qu'on ne peut presque penser à autre chose, ni être touché d'autre chose? Dans ce renversement et ce bouleversement de l’âme, pour s'exprimer de la sorte, est-on maître de recueillir son esprit, et est-on maître d'affectionner son cœur? Ah ! j'en conviens, et telle est notre misère, il y a de ces temps orageux où l'on n'est proprement maître ni de son esprit par rapport à l'attention que demande la prière, ni de son cœur par rapport à une certaine affection. Mais prions au moins comme nous le pouvons : or nous le pouvons toujours, puisqu'au moins nous sommes toujours maîtres d'aller nous présenter devant Dieu, et de nous tenir auprès de Dieu. Cette seule présence parlera pour nous, et dira confusément tout ce que nous ne pourrons dire distinctement et en détail. Ainsi le prophète Jérémie, dans une posture de suppliant, et prosterné aux pieds du Seigneur, se contentait de lui représenter sa peine : Voyez, mon Dieu, considérez en quelle affliction je me trouve (1). Ce langage se fait entendre à Dieu : il en démêle tout le sens, et il est très-disposé à y répondre.

Mais j'ai prié, et je n'éprouve point que j'en sois mieux. Peut-être n'en êtes-vous pas mieux actuellement, ou peut-être avez-vous quelque lieu de le croire, parce que votre sensibilité est toujours la même ; mais retournez à la prière, persévérez dans la prière, demeurez-y et attendez le Seigneur. S'il diffère, il saura bien vous dédommager de ce délai. On ne perd rien avec lui, et il ne lui faut qu'un instant pour former le plus beau jour dans la plus épaisse nuit, et pour faire succéder la joie la plus pure aux plus amères douleurs. D'autres que vous en ont fait l'épreuve, et ils en ont tous rendu le même témoignage. Croyez-les, et mettez-vous en état de pouvoir bientôt vous-même en servir comme eux de témoin.

Mais je me sens bien : le chagrin qui me poursuit est plus fort que moi ; je n'eu reviendrai jamais. Jamais ! Hé ! qui êtes-vous, homme de peu de foi, pour mettre des bornes à la vertu de la grâce et à la douceur de son onction? est-il un cœur si serré qu'elle ne puisse ouvrir et où elle ne puisse pénétrer; et partout où elle s'insinue et elle pénètre, est-il une blessure si profonde, si envenimée, si cuisante, dont elle ne puisse amortir le sentiment? Vous avez mille voies, Seigneur, pour la répandre, cette onction sainte. Ces voies nous sont inconnues, mais c'est assez que vous les connaissiez. Votre esprit souffle où il veut, quand il veut, de la manière qu'il veut. Nous ne savons où il va, ni comment il y va; mais enfin il y va lorsqu'on a pris soin de l'y appeler, et il y porte

1 Thren., 1, 20.

381

l'abondance de la paix. Oh ! qu'il est doux, cet esprit du Seigneur ! et, selon la parole de votre prophète, qu'il est doux, mon Dieu, pour ceux qui vous craignent ! Qu'est-ce donc pour ceux qui espèrent en vous, qui vous aiment et qui vous invoquent?

PRIÈRE  MENTALE  OU PRATIQUE DE LA MÉDITATION, SON IMPORTANCE A L'ÉGARD DES GENS DU MONDE.

Dans le dernier entretien que nous eûmes il y a quelque temps, je me hasardai à vous parler de la méditation ; mais vous en parûtes surpris, et vous me répondîtes d'un ton assez décisif que cela ne convenait guère à un homme du monde, surtout à un homme aussi occupé que vous l’êtes, et qu'il fallait renvoyer ces sortes d'exercices aux solitaires, aux religieux, à un petit nombre de personnes dévotes qui passent leurs jours dans la retraite. Voila votre pensée; mais permettez-moi de vous déclarer ici plus expressément la mienne, et d'insister tout de nouveau sur la proposition que je vous ai faite.

A vous en croire, une courte méditation chaque jour n'est point une pratique qui vous soit propre dans votre état ; mais pour vous détromper de cette erreur, je vais vous faire quelques questions qui vous sembleront fort étranges, et qui ne seront pas néanmoins hors de propos. Car quand vous me dites : Me convient-il de m'adonner à la méditation? je vous dis, moi, et je vous demande :

Vous convient-il de vous sauver? Vous convient-il de conserver votre âme nette de tout péché capable de la perdre éternellement et de la damner ? vous convient-il, au milieu de tant de pièges, de tant d'écueils où votre condition vous expose par rapport à la conscience, de les découvrir tous et de les bien connaître , pour y prendre garde et pour les éviter? vous convient-il de savoir où vous en êtes avec Dieu, ce que vous devez à Dieu, comment vous vous en acquittez devant Dieu ; si, dans toute la conduite de votre vie, vous agissez selon les principes de l'Evangile et de la loi de Dieu? vous convient-il d'apprendre la religion que vous professez, d'en pénétrer les grandes vérités, et de vous en remplir; de n'oublier jamais les hautes espérances qu'elle vous donne, et les terribles menaces qu'elle vous fait ; de vous prémunir ainsi contre mille occasions, mille tentations, d'autant plus dangereuses qu'elle sont plus subtiles, et que peut-être vous ne le remarquez pas? Tout cela, dis-je, et le reste, vous convient-il dans le monde? Sans doute qu'étant chrétien comme vous prétendez l'être, vous n'hésiterez pas à reconnaître qu'il n'est rien de plus important pour vous, ni rien par conséquent de plus convenable , que tout ce que je viens de vous marquer : or tout ce que je viens de vous marquer dépend de la méditation ; et, par une suite incontestable, rien donc, en quelque état que vous soyez, ne vous convient mieux que la méditation.

Sans une sérieuse méditation sur le salut, comment travaillerez-vous solidement et efficacement à une affaire où les illusions sont si fréquentes et les égarements   si   communs? Comment vous maintiendrez-vous dans l'innocence chrétienne , si vous n'avez la crainte du péché dans le cœur? et comment vous imprimerez-vous dans l'âme cette crainte du péché, si vous ne vous appliquez souvent à considérer les puissants motifs qui vous en doivent inspirer de l'horreur? Comment, assailli de tant de passions également impétueuses et artificieuses, les réprimerez-vous et apercevrez-vous leurs déguisements et leurs surprises , si, par d'utiles retours sur vous-même, vous ne vous étudiez à démêler tous vos sentiments, et à rectifier toutes vos intentions ? Le moyen que, dans l'embarras et la diversité d'occupations qui vous répandent au dehors, vous ayez toujours présente la vue de vos devoirs, et que dans vos délibérations, dans vos résolutions, vous ne vous écartiez jamais des voies de la justice et de la charité, à moins que vous ne preniez sans cesse la balance du sanctuaire pour peser chaque chose devant Dieu , et pour examiner ce qu'il y a de bon et ce qu'il y a de défectueux? Le moyen qu'au milieu de tant de précipices dont vous êtes environné de toutes parts, n'ouvrant jamais les yeux pour mesurer vos démarches, et vous laissant aller au hasard, vous ne fassiez pas de tristes et  de funestes chutes? que, ne repassant jamais dans votre esprit la loi du Seigneur, vous en soyez assez instruit pour la pratiquer fidèlement et pleinement? que, ne vous retraçant jamais le souvenir des grandes vérités de la foi, des jugements de Dieu, de ses châtiments et de ses miséricordes, de votre fin dernière, d'une souveraine béatitude, d'un enfer, vous puissiez, sans être appuyé et comme armé de ces considérations, résister aux attaques de vos ennemis invisibles, et repousser leurs traits empoisonnés? Qu'en sera-t-il donc de vous? ce qu'il en est d'une multitude infinie de mondains qui manquent de réflexion, vivent dans des ignorances

383

criminelles , commettent des fautes très-grièves , négligent les plus essentielles obligations, portent le nom de chrétien, et n'ont presque nulle teinture , nulle idée du christianisme; se font des règles et une morale à leur mode, les suivent sans scrupule, et courent à la perdition avec aussi peu d'inquiétude que s'ils étaient dans le chemin le plus sûr et le plus droit.

En vérité , l'on ne vous comprend pas, vous autres gens du monde; et, quoique éclairés d'ailleurs, vous êtes , au regard du salut, bien aveugles dans vos raisonnements. Vous tombez en des contradictions monstrueuses ; nous êtes les premiers à dire que le salut est une affaire capitale, et vous ne voulez pas vous donner le loisir d'y penser ; vous dites que c'est une affaire difficile et incertaine , et vous ne voulez faire nulle attention aux moyens d'y réussir et de l'assurer; vous dites que c'est une affaire indispensable et d'une nécessité absolue, et vous vous croyez dispensés des exercices qu'on y juge les plus propres , et qui peuvent le plus y contribuer : ainsi de tous les autres points que je pourrais parcourir, où vous supposez dans la spéculation les mêmes principes que nous , et vous tirez néanmoins , dans la pratique, des conclusions toutes contraires.

Vous faites plus ; et pour ne point sortir du sujet dont il s'agit entre nous , vous vous prévalez, contre l'usage de la méditation, de cela même qui doit être pour vous une raison plus pressante et plus particulière de vous y rendre assidu ; car vous alléguez le bruit, le tumulte, les soins, les engagements, les agitations du monde : tout votre temps, dites-vous, s'y consume, et à peine pouvez-vous vous reconnaître. Or voilà justement pourquoi vous avez plus besoin d'une solide méditation, afin que ce tumulte et ce bruit du monde ne vous jette point dans un oubli entier de Dieu , et de ce qui lui est dû ; afin que ces soins du monde, comme des épines , n'étouffent point dans vous le bon grain de la parole de Dieu, et qu'ils ne vous détournent point du soin de votre âme et de sa perfection ; afin que ces engagements du monde ne deviennent point pour vous des engagements d'iniquité , et que ce ne soient point des pierres de scandale où votre vertu se démente; afin que ces agitations du monde ne vous troublent point, et, si j'ose m'exprimer de la sorte, ne vous étourdissent point jusqu'à vous endurcir le cœur, et à vous ôter tout sentiment de piété : car c'est ce qui arrive communément.

Le dirai-je? et quelle peine aurais-je à le dire, puisque ce n'est point un paradoxe, mais une vérité certaine et indubitable ? Un solitaire, un religieux, une personne de piété et séparée du monde, quoique vivant dans le monde, pourraient plus aisément se passer de la méditation ; et la preuve en est très-naturelle : parce que dans le silence du désert, dans l'obscurité du cloître, dans le repos d'une vie pieuse et retirée, il y a beaucoup moins d'objets qui les puissent distraire, et qu'après tout, au défaut de la méditation, ils ont bien d'autres observances qui les attachent à Dieu, qui leur eu renouvellent à toute heure la pensée, qui, en cent manières différentes, leur remettent devant les yeux les maximes éternelles, et qui par là leur servent de préservatifs contre la dissipation de l'esprit, et tous les relâchements où elle serait capable de les porter. Mais dans le train de vie où vous êtes, et dans la situation où il vous met, si vous rejetez la sainte méthode que je vous prescris, et si vous refusez de vous y assujettir, que vous restera-t-il pour y suppléer?

Peut-être est-ce le terme de méditation qui vous choque : car la faiblesse du mondain va quelquefois jusque-là. On est prévenu contre tout ce qui a quelque apparence de vie dévote; et c'est assez d'entendre nommer certaines pratiques, pour en concevoir du dégoût, et pour traiter ceux qui nous les proposent, d'esprits simples et de gens qui ne savent pas le monde. Eh bien ! si le nom ne vous plaît pas, laissez-le, j'y consens ; mais retenez la chose : il importe peu du reste comment vous l'appellerez. Et ne me dites pas que vous ne savez point méditer, et que vous n'en avez nul usage : car je dis moi, au contraire, qu'il n'est rien dont nous ayons plus d'usage que de la méditation, et que sans étude nous savons méditer sur tout. Nous savons méditer sur une affaire temporelle, sur un intérêt de fortune; méditer sur un procès ou à poursuivre, ou à soutenir, ou à décider; méditer sur une entreprise, sur un emploi, sur un parti, sur un établissement, sur un mariage; méditer sur une intrigue politique, sur une négociation, sur un traite, sur un commerce ; méditer sur un ouvrage d'esprit, sur un point de doctrine, sur une question, une opinion de l'école; et s'il faut l'ajouter, méditer même sur un crime que nous projetons : c'est-à-dire que sur tout cela et sur tout le reste, dont le détail serait infini, nous savons réfléchir, raisonner, chercher des moyens. prendre des précautions, démêler le bien et le

383

mal, le vrai et le faux ; ce qui convient et ce qui ne convient pas, ce qui peut profiter et ce qui peut nuire. C'est-à-dire que nous savons sur tout cela délibérer, examiner, peser les raisons, prévoir les obstacles, faire des arrangements, former des résolutions; c'est-à-dire nous savons penser à tout cela, en tous lieux, en tous temps, le matin, le soir, le jour, la nuit, et y penser sans ennui, sans distraction, avec l'attention la plus infatigable et la plus constante. Comment n'y aura-t-il que les choses de Dieu et que le salut à quoi nous ne puissions appliquer notre esprit, ni arrêter nos pensées? Comment sera-ce l'unique sujet sur quoi la méditation nous devienne ou nous semble impraticable? En deux mots, veillez, suivant l'importante leçon du Sauveur des hommes, et priez. Veillez et observez attentivement tous vos pas : pourquoi? parce que vous marchez dans un pays ennemi, et qu'à tout moment vous pouvez être surpris. Priez, et implorez humblement la grâce d'en-haut:

pourquoi? parce que vous êtes faible, et que sans l'assistance divine vous ne pouvez vous détendre. Veillez, et votre vigilance rendra votre prière plus efficace auprès de Dieu; priez, et votre prière secondera votre vigilance par les secours qu'elle vous attirera de la part de Dieu. Or, pour l'un et pour l'autre, le même Sauveur vous donne encore cet avis, qui est de vous retirer à l'écart et de rentrer en vous-même, examinant devant Dieu toute votre conduite, vous demandant compte de toutes vos actions, supputant et vos progrès et vos pertes, prenant des mesures pour réparer le passé et pour réformer l'avenir, vous excitant, vous encourageant, vous adressant au ciel et l'intéressant en votre faveur. Il n'est point question d'y employer beaucoup de temps, mais d'être exact et régulier à y donner tous les jours quelque temps. Vous saurez bien le ménager, ce temps, et le trouver, dès que vous le voudrez ; et vous le voudrez dès que vous comprendrez bien le prix de votre âme, et combien il vous importe de la sauver.

Mais c'est ce que vous n'avez point encore compris comme il faut; et de ce que vous ne le comprenez pas, voilà pourquoi vous y pensez si peu. Vous pensez à tout autre chose, vous vous occupez de tout autre chose : hé ! ne penserez- vous jamais à vous-même ? jamais ne vous occuperez-vous de vous-même ? Car ce que j'appelle vous-même, ce ne sont point ces biens, ces plaisirs, ces honneurs mondains qui passent si vite, et à qui vous êtes néanmoins si attentif. Ce ne sont point toutes ces affaires ou domestiques, ou étrangères, qui ne regardent que des intérêts temporels, et dont vous avez sans cesse la tête remplie. Tout cela n'est point vous-même, puisque tout cela peut être séparé de vous, et qu'indépendamment de tout cela vous pouvez subsister, et être ou éternellement heureux ou éternellement malheureux. Mais vous-même, vous dis-je, c'est cette âme immortelle qui fait la plus noble partie de votre être, et que Dieu vous a confiée ; cette âme dont la perte serait pour vous le souverain malheur, quand vous pourriez posséder tout le reste, et dont le salut au contraire doit être votre souveraine béatitude, quand il ne vous resterait rien d'ailleurs, et que tout vous serait enlevé. Voilà, encore une fois, et à proprement parler, ce que vous êtes; et voilà par conséquent ce qui demande toutes vos réflexions. Or ces réflexions ne se font que par la méditation, et de là vous jugez avec quelle raison on vous recommande une pratique si salutaire.

USAGE DES   ORAISONS  JACULATOIRES, OU DES FRÉQUENTES   ASPIRATIONS   VERS  DIEU.

On demande assez communément des pratiques pour se recueillir au dedans de soi-même dans les différentes occupations de la vie. On se plaint du peu de loisir qu'on a pour vaquer à la prière, et pour se réveiller souvent et se renouveler en esprit par ce saint exercice. D'où il arrive que, malgré toutes les résolutions qu'on a prises à certains temps , une multitude d'affaires qui se succèdent les unes aux autres nous fait perdra le souvenir de Dieu, et que, dans cet oubli de Dieu, on se dissipe, on se relâche, on revient tout languissant, ou du moins qu'on agit d'une façon tout humaine et sans mérite. Or le remède le plus aisé, le plus prompt, comme aussi le plus efficace et le plus puissant, c'est ce qu'on appelle, selon le langage ordinaire, prières jaculatoires et dévotes élévations de l’âme à Dieu.

Ce sont certaines paroles vives et affectueuses par où l’âme s'élance vers Dieu , tantôt pour lui marquer sa confiance, tantôt pour le remercier de ses dons, tantôt pour exalter ses grandeurs, tantôt pour s'anéantir devant ses yeux: quelquefois pour fléchir sa colère, pour implorer sa miséricorde , toujours pour lui adresser d'humbles demandes et pour réclamer son secours. Ces prières sont courtes, et ne consistent qu'en quelques mots; mais ce sont des mots pleins d'énergie, et, si je l'ose

384

dire, pleins de substance. De là vient qu'on les nomme prières jaculatoires, parce que ce sont comme des traits enflammés qui tout à coup partent de l'âme et percent le cœur de Dieu.

L'Ecriture et surtout les Psaumes nous fournissent une infinité de ces aspirations et c'est là particulièrement qu'on les peut choisir. Telle est, par exemple, celle-ci : Vous êtes le Dieu de mon cœur (1) ; ou cette autre : O mon Dieu et ma miséricorde (2) ; ou cette autre : Qui me donnera des ailes comme à la colombe , pour aller à vous, Seigneur, et me reposer en vous (3)? ou mille autres que je passe , et dont le détail serait trop long. Il y en a pareillement un très-grand nombre que Dieu avait inspirées aux saints, et qu'ils s'étaient rendues familières, comme celle de saint Augustin : Beauté si ancienne et toujours nouvelle : je vous ai aimée trop tard ; ou celle de saint François d'Assise : Mon Dieu et mon tout ; ou celle de sainte Thérèse : Souffrir ou mourir; ou celle de saint Ignace de Loyola : Que la terre est peu de chose pour moi, Seigneur, quand je regarde le ciel !

Quoique ces prières, quelles qu'elles soient, et quelques sentiments de piété qu'elles expriment , puissent être propres à tout le monde , dès là qu'elles nous élèvent et qu'elles nous portent à Dieu, il est vrai néanmoins qu'il y en a qui conviennent plus aux uns qu'aux autres. Car comme dans l'ordre de la nature les qualités et les talents sont différents, ainsi dans l'ordre de la grâce les dons du ciel ne sont pas les mêmes ; mais chacun a son attrait particulier qui le touche davantage, et qui fait sur son cœur une plus forte impression. Celui-là est plus susceptible d'une humilité et d'une crainte religieuse , et celui-ci d'un amour tendre et d'une confiance filiale. Or, c'est à nous, dans cette diversité, de prendre ce qui se trouve plus conforme à notre goût et à nos dispositions intérieures. L'expérience et la connaissance que nous avons de nous-mêmes doit nous le faire connaître.

Et il n'y a point à craindre que la continuité du même sentiment et une fervente répétition des mêmes paroles ne nous cause du dégoût et ne nous devienne ennuyeuse. Cela peut arriver et n'arrive en effet que trop dans les sentiments humains. Ils perdent, par l'habitude, toute leur pointe; ils se ralentissent, et n'ayant plus de quoi piquer une âme, ils viennent enfin à s'amortir tout à fait et à s'éteindre. De là ces vicissitudes et ces changements si ordinaires dans les amitiés et les sociétés du monde.

1 Psal., LXXII, 26. — 2

Ibid., LVIII. — 3 Ibid., LIV.

Ce ne sont que ruptures et que réconciliations perpétuelles, parce que le même objet ne plaît pas toujours également, et que d'un jour à l'autre le cœur prend de nouvelles vues et de nouvelles affections. Mais, selon la remarque de saint Grégoire, il y a dans les choses de Dieu cet avantage inestimable, que plus on les pratique, plus on les goûte; de même aussi que, par une suite bien naturelle, plus on les goûte, plus on les veut pratiquer. En sorte que le sentiment qu'elles ont une fois inspiré, au lieu de diminuer par l'usage, croît au contraire, et n'en a que plus d'onction.

Il n'est donc pas besoin de les interrompre, ni de les varier : le même exercice peut suffire dans tous les temps, et il n'y faut point d'autre assaisonnement que celui que la grâce y attache. A quoi se réduisait toute la prière de ce pieux solitaire, dont il est rapporté qu'il passait les journées et les nuits presque entières à dire seulement : Béni soit le Seigneur mon Dieu! Il le répétait sans cesse, et, après l'avoir dit mille fois, il se sentait encore plus excité aie redire. Car en ce peu de mots, il trouvait un fonds inépuisable de douceurs et de délices spirituelles. Il en était saintement ému et attendri ; il en était ravi, et comme transporté hors de lui-même. Ce n'est pas qu'il fût fort versé dans les méthodes d'oraison , ni qu'il en connût les règles : le mouvement de son cœur, joint à l'inspiration divine, voilà l'unique et la grande règle qu'il suivait. Avec cela le sujet le plus simple était pour lui la plus abondante matière et une source intarissable.

Il est vrai néanmoins qu'il y a des esprits à qui la variété plaît dans les pratiques mêmes de piété, et à qui elle est en effet nécessaire pour les soutenir, et pour les retirer de la langueur où autrement ils ne manquent point de tomber. Il est encore vrai que c'est là l'état le plus commun ; mais du reste, si c'est le notre, nous avons là-dessus de quoi pleinement nous satisfaire par l'infinie multitude de ces prières dont nous parlons, et qui sont répandues dans tous les livres saints. Est-on assailli de la tentation, et dans un danger prochain de succomber ; on peut dire alors comme les apôtres attaqués d'une rude tempête, et battus violemment de l'orage : Sauvez-nous, Seigneur; sans vous nous allons périr (1). Est-on dans le désordre du péché, et pense-t-on à en sortir; on peut dire, ou avec David pénitent : Tirez mon âme du fond de l’abîme, ô mon Dieu ! et souvenez-vous que c'est mon unique (2) ; ou avec

1 Matth., VIII. — 2 Psal., XXI.

le même prophète : Seigneur, vous ne mépriserez point un cœur contrit et humilié (1); ou avec le publicain prosterné à la porte du temple : Soyez-moi propice, mon Dieu : je suis un pécheur (2); ou avec l'enfant prodigue : Mon père, j’ai péché contre le ciel et contre vous (3). Est-on dans l'affliction et dans la peine ; on peut dire, soit en reconnaissant la volonté de Dieu qui nous éprouve : Tout vient de vous, Seigneur, et vous êtes le maître; soit en se résignant et en acceptant : Vous le voulez, mon Dieu, et parce que vous le voulez, je le veux; soit en offrant à Dieu ses souffrances : Vous voyez, Seigneur, ce que je souffre et pour qui je le souffre; soit en cherchant auprès de Dieu du secours et du soulagement : Il vous a plu de m’affliger, Seigneur, et il ne tient qu'à vous de me consoler. Si nous sentons notre foi s'affaiblir et chanceler, disons : Je crois, mon Dieu; mais fortifiez et augmentez ma foi (4). Si nous sommes dans le découragement et que nous manquions de confiance, disons : Qu'ai-je à craindre, Seigneur ? et tant que vous serez mec moi, que peut tout l'univers contre moi (5) ; ou : Je puis tout en celui et avec celui qui me soutient (6). Si notre amour commence à se refroidir, et qu'il n'ait plus la même vivacité ni la même ardeur, disons : Embrasez mon cœur de votre amour, ô mon Dieu! et si je ne vous aime point assez, faites que je vous aime encore plus. Dans la vue des bienfaits de Dieu, nous nous écrierons : Qu'est-ce que l’homme, Seigneur, et par où ai-je mérité tant de grâces (7) ? Dans le souvenir et le désir de l'éternelle béatitude où Dieu nous appelle, nous dirons : Quand viendra le moment, et quand sera-ce que j'entrerai dans la joie de mon Seigneur et de mon Dieu (8) ? Dans la sainte résolution de nous attacher plus étroitement à Dieu, et de le servir avec plus de zèle que jamais, nous lui ferons la même protestation que le Roi-prophète : Je lai dit, Seigneur, c'est maintenant que je vais commencer (9); et nous ajouterons : Cet heureux renouvellement, ô mon Dieu! ce sera l’ouvrage de votre droite. Enfin, selon les conjonctures, les temps, et selon que nous nous trouverons touchés intérieurement et diversement affectionnés, nous userons de ces prières, et de tant d'autres que je ne marque pas, mais qu'il nous est aisé de recueillir conformément à notre dévotion, et d'avoir toujours présentes à la mémoire.

19. — 2 Luc, XVIII, 13. — 3 Ibid., XV, 21. — 4 Matth., IX,

23.— 5 Psal., III, 7. — 6 Phil., IV, 13 — 7 Job., VII, 17. — 8 Matth., XXV, 21. — 9 Psal., LXXVI, 11.

Peut-être comptera-t-on pour peu des prières ainsi faites, et peut-être, à raison de leur brièveté, se persuadera-t-on qu'elles ne doivent pas être d'un grand poids devant Dieu. Mais le Sauveur des hommes nous a formellement avertis que le royaume de Dieu ne consiste point dans l'abondance des paroles. La droiture de l'intention, la force et l'ardeur du sentiment, voilà à quoi Dieu se rend attentif, voilà à quoi il se laisse fléchir ; et c'est en ce sens qu'on peut prendre ce qu'a dit le Sage : Qu'une courte prière pénètre les cieux. David dans un même péché avait commis un double crime, et le pardon de l'un et de l'autre ne devait être, ce semble, accordé qu'à de puissantes intercessions, longtemps et souvent réitérées ; mais dès qu'aux reproches que lui fait le prophète il s'est écrié : J'ai péché contre le Seigneur  (1) ; cette seule confession, que le repentir lui met dans la bouche, suffit pour apaiser sur l'heure la colère de Dieu. Bornons-nous à cet exemple, et ne parlons point de bien d'autres, non moins connus ni moins convaincants. On ne traite avec les grands du monde que par de fréquentes entrevues et de longues délibérations ; mais avec Dieu, tout peut se terminer dans un instant.

De tout ceci, concluons combien nous sommes  inexcusables, lorsque nous  négligeons une manière de prier qui nous doit coûter si peu, et qui nous peut être si salutaire. Car il n'est point ici question de profondes méditations ,  et il ne s'agit point d'employer des heures entières à l'oraison. Quand on le demanderait de nous, nous n'aurions communément, pour nous en dispenser, que de vains prétextes et de fausses raisons; mais ces raisons, après tout, quoique frivoles et mal fondées, ne laisseraient pas d'être spécieuses et d'avoir  quelque   apparence. Nous pourrions dire, et c'est en effet ce qu'on dit tous les jours, que nous manquons de temps, que nous sommes chargés de soins qui nous appellent ailleurs, que notreesprit, naturellement volage, nous échappe, et que nous avons peine à l'arrêter; que mille distractions viennent nous assaillir en foule et nous troubler, dès que nous nous mettons à l'oratoire, et que nous voulons rentrer en nous-mêmes; que d'avoir sans cesse à combattre pour les rejeter, c'est une étude, un travail, une espèce de tourment; en un mot, que nous ne sommes point faits à ces sortes d'exercices si relevés et si spirituels; et qu'ils ne nous conviennent en aucune façon.

1 2 Reg., XII, 13.

386

Voilà, dis-je, de quelles excuses nous pourrions nous prévaloir, quoique avec assez peu de sujet; mais de tout cela que pouvons-nous alléguer par rapport à ces dévotes aspirations qui nous devraient être si habituelles? Sont-ce nos occupations qui nous détournent de cette sainte pratique, et qui nous ôtent le temps d'y vaquer? mais il n'y faut que quelques moments. Craignons-nous que cet exercice ne nous devienne ennuyeux ? mais quel ennui nous peut causer un instant qui coule si vite, et qui se l'ait à peine sentir? Dirons-nous que nous sommes trop distraits ? mais pour un simple mouvement du cœur, et pour quelques paroles que la bouche prononce , il ne faut pas une grande contention d'esprit, et il n'est guère à croire qu'on n'y puisse pas donner l'attention suffisante. Tout est terminé avant qu'aucun autre objet ait pu s'offrir à l'imagination et la porter ailleurs. Enfin, nous retrancherons-nous sur le peu de commodité par rapport aux occasions , aux heures, aux lieux convenables ? mais en toute rencontre, à toute heure, partout, et en quelque lieu que ce soit, il n'est rien qui nous empêche de rappeler le souvenir de Dieu, de nous tourner intérieurement vers lui, et de lui adresser nos vœux. Il n'est point besoin de préparation pour cela, il n'est point nécessaire de se retirer à l'écart, d'être au pied d'un autel, de quitter un travail dont on est actuellement occupé, ni d'interrompre une conversation où la bienséance nous a engagés et où elle nous retient.

Qu'avons-nous donc, encore une fois , à opposer, et quel obstacle réel et véritable peut servir à notre justification ? Reconnaissons-le de bonne foi : la source du mal, c'est notre indifférence pour Dieu, et pour tout ce qui regarde la perfection et la sanctification de notre âme. Si nous aimions Dieu, je dis si nous l'aimions bien, notre cœur, aidé de la grâce et entraîné par le poids de son amour , se porterait de lui-même à Dieu : il ne faudrait point alors nous inspirer les sentiments que nous aurions à prendre, ni les chercher ailleurs que dans le fond de notre âme ; et comme la bouche parle de l'abondance du cœur, il ne faudrait point nous suggérer des termes pour exprimer ce que nous sentons : ces expressions viendraient assez, et, sans recherche, sans étude, elles naîtraient, si je l'ose dire , sur nos lèvres. Nous en pourrions juger par une comparaison, si elle était convenable à une matière aussi sainte que celle-ci. Qu'un homme soit possédé d'un fol amour, et qu'il soit épris d'un objet profane et mortel, faut-il l'exhorter beaucoup et le solliciter de penser à la personne dont il est épris ? que dis-je? peut-il même n'y penser pas et l'oublier ? Tout absente qu'elle est, il ne la perd en quelque manière jamais de vue, et elle lui est toujours présente. Hélas ! à quoi tient-il que nous ne soyons ainsi nous-mêmes dans une présence continuelle de Dieu, mais dans une présence toute sainte et toute sanctifiante ?

Cette présence de Dieu est un des exercices que tous les maîtres de la vie chrétienne et dévote nous ont le plus recommandé. Ils nous en ont tracé diverses méthodes , toutes bonnes, toutes utiles ; mais de toutes les méthodes, je ne fais point difficulté d'avancer qu'il n'en est aucune, ni plus solide, ni plus à la portée de tout le monde, que de s'accoutumer, ainsi que je viens de l'expliquer et que je l'entends, à parler à Dieu de temps en temps dans le cours de chaque journée. La plupart des autres méthodes consistent en des efforts d'imagination qu'il est difficile de soutenir, et dont les effets peuvent être nuisibles, au lieu que celle-ci se présente comme d'elle-même, et ne demande aucune violence.

Elle a encore cet avantage, que, sans nom détourner des affaires dont nous sommes chargés, ni des fonctions auxquelles nous sommes indispensablement obligés de nous employer selon notre profession, elle nous met en état de pratiquer presque à la lettre cette importante leçon du Sauveur du monde, qu’il faut toujours prier et ne point cesser. Car n'est-ce pu une prière continuelle ? depuis le réveil du matin jusqu'au sommeil de la nuit, d'heure en heure, ou même plus souvent, on pense a Dieu , on dit quelque chose à Dieu, on se tient étroitement et habituellement uni à Dieu. Ce n'est pas sans retour de la part de Dieu, ni même sans le retour quelquefois le plus sensible. Dieu ne manque guère de répondre, et de faire entendre secrètement sa voix. On l'écoute. et on se sent tout animé, tout excité, tout peintre. Il y a même des moments où l'on se connaît à peine soi-même ; et c'est bien là que se vérifie ce que nous lisons dans l'excellent livre de l'Imitation de Jésus-Christ : Le Seigneur se plait à visiter souvent un homme intérieur ; il s'entretient doucement avec lui : il le comble de consolation et de paix, et il en vient même à une familiarité qui va au delà de tout ce que nous en pouvons comprendre. Heureuse une âme qui, sans bien comprendre ce mystère de la grâce, se trouve toujours en disposition de l'éprouver !

ORAISON DOMINICALE

ORAISON DOMINICALE

ORAISON DOMINICALE.

ORAISON DOMINICALE.

COMMENT ELLE NOUS CONDAMNE; DE LA MANIÈRE  QUE NOUS LA RÉCITONS, ET DANS QUEL ESPRIT NOUS LA  DEVONS  RÉCITER.

PENSÉES DIVERSES SUR LA PRIÈRE.

COMMENT ELLE NOUS CONDAMNE; DE LA MANIÈRE  QUE NOUS LA RÉCITONS, ET DANS QUEL ESPRIT NOUS LA  DEVONS  RÉCITER.

Qu'est-ce que l'oraison dominicale? c'est le précis de toutes les demandes que nous devons faire à Dieu. Nous les lui faisons en effet chaque jour; nous récitons chaque jour cette sainte prière. Ce sont, dans les vues de Jésus-Christ, des demandes salutaires pour nous; mais dans la pratique et selon les dispositions de notre cœur, ce sont autant de condamnations que nous prononçons contre nous et voici comment :

Nous demandons à Dieu que son nom soit sanctifié, qu'il soit connu , béni, adoré par toute la terre ; et ce nom adorable du Seigneur, nous le profanons, nous le blasphémons. Ce souverain maître, ce créateur de toutes choses que nous reconnaissons digne des hommages de tout l'univers, nous le déshonorons par les désordres de notre vie, nous l'insultons jusques au pied de ses autels par nos scandales et nos irrévérences. Bien loin de nous employer à étendre sa gloire dans toutes les contrées du monde, nous ne prenons pas seulement soin de le faire servir et glorifier dans l'étroite enceinte d'une maison soumise à notre conduite; nous ne l'y glorifions ni ne l'y servons pas nous-mêmes : première condamnation.

Nous demandons à Dieu que son règne arrive: c'est-à-dire que, dès cette vie, il règne dans nous par sa grâce, et qu'en l'autre nous régnions avec lui  par la  possession de son royaume céleste. Mais ce règne de Dieu dans nous par la grâce, nous le détruisons par le péché. Sous l'empire de qui vivons-nous et voulons-nous vivre ? Sous l'empire du monde corrompu, sous celui de nos habitudes vicieuses, de nos passions déréglées. Voilà les maîtres qui nous gouvernent et dont nous aimons la domination, toute honteuse et tout injuste qu'elle est. Tellement qu'au lieu de soumettre notre cœur à Dieu, nous en bannissons Dieu, pour y établir en sa place ses plus déclarés ennemis. De là, nous ne pensons guère à ce royaume du ciel où Dieu nous appelle, et où il nous promit de nous faire régner éternellement avec lui et avec ses saints. Comme de vils animaux, nous avons toujours les yeux tournés vers la terre ; nous ne sommes occupés que de la vie présente, et c'est à cette vie terrestre et sensuelle que nous rapportons toutes nos vues, tous nos désirs, tous nos intérêts : seconde condamnation.

Nous demandons à Dieu que sa volonté se fasse sur la terre comme dans le ciel ; que toute sa loi soit observée, tous ses préceptes fidèlement gardés; que nous ayons là-dessus la même exactitude , la même diligence , la même pureté d'intention, la même ferveur et la même constance qu'ont ces esprits bienheureux dont il a fait ses anges et ses ministres : que, de quelque manière qu'il lui plaise disposer de nous en ce monde, il nous trouve toujours dociles, patients, résignés, et dans une parfaite conformité de cœur aux desseins de sa providence. C'est pour tous les hommes en général, mais spécialement pour chacun de nous en particulier, que nous lui faisons cette prière. Or , de bonne foi, comment pouvons-nous la faire, quand nous transgressons ses commandements avec tant de liberté et tant de facilité, quand nous résistons avec tant d'obstination à tous les mouvements intérieurs, à toutes les inspirations qu'il nous donne, et où il nous déclare ce qu'il veut de nous; quand nous n'accomplissons au moins qu'en partie et qu'avec des réserves et des négligences extrêmes ce qu'il nous prescrit, et ce que nous savons lui être agréable; quand, à la moindre disgrâce qui nous arrive, au moindre événement qui nous chagrine et qui nous mortifie, nous nous troublons, nous nous révoltons, nous éclatons en plaintes et en murmures ? Allons après cela lui faire des protestations d'obéissance et d'un sincère attachement à son bon plaisir ; toute notre conduite, tous nos sentiments démentent nos paroles : troisième condamnation.

Nous demandons à Dieu qu'il nous donne notre pain de chaque jour, et qu'il nous le donne dans le jour et pour le jour présent : rien davantage. Par où nous lui témoignons que nous nous contentons du nécessaire ; que nous ne voulons que le pain, et que notre pain; que nous ne prétendons point avoir le pain d'autrui, mais celui seulement qu'il nous a promis, et qui nous appartient comme un don de sa bonté paternelle ; que nous ne le voulons même

388

qu'autant qu'il peut suffire dans le cours de la journée à notre subsistance et à nos besoins. Cette demande, prise dans son vrai sens, est sans contredit une des plus raisonnables et des plus modérées. Mais en effet, nous bornons-nous à ce nécessaire ? Avons-nous jamais assez pour remplir l'insatiable convoitise qui nous dévore ? Fussions-nous dans l'état le plus opulent; nous voulons toujours acquérir, toujours amasser, toujours accumuler biens sur biens. Non contents que Dieu nous fournisse l'aliment et le pain , nous portons bien au delà nos prétentions. Il faut que nous ayons de quoi soutenir d'excessives dépenses en logements, en ameublements , en équipages , en jeux, en parties de plaisir. Il faut que nous ayons de quoi satisfaire tous nos sens, de quoi leur procurer toutes leurs commodités et toutes leurs aises, de quoi mener une vie molle et délicieuse. Il faut que nous soyons dans le faste , l'éclat, la splendeur. Il le faut, dis-je , selon nos désirs désordonnés, et si les revenus dont on jouit ne sont pas assez amples pour cela, à quelles injustices a-t-on recours? quelles voies prend-on , tantôt de violence ouverte, tantôt d'adresse et d'industrie, pour enlever aux autres le pain qu'ils ont reçu de Dieu , et pour se l'approprier? épargne-t-on le pauvre, l'orphelin , la veuve? Et jusqu'où n'étend-on point ses vues dans l'avenir? Il semble que nous nous croyions immortels, et que nous devions au moins passer de plusieurs siècles cet aujourd'hui que le Fils de Dieu nous a toutefois marqué comme l'unique objet de nos soins, et où il veut que nous les renfermions : quatrième condamnation.

Nous demandons à Dieu qu'il nous remette nos offenses, et qu'il nous pardonne comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés. Terrible condition , comme nous pardonnons! car nous ne pardonnons rien, ni ne voulons rien pardonner; ou si, peut-être après bien des difficultés et de longues négociations, nous consentons à quelque accommodement, du moins attendons-nous qu'on fasse toutes les avances. Et comment encore pardonnons-nous alors? nous ne pardonnons que de bouche et qu'en apparence, sans pardonner de cœur. Nous ne pardonnons qu'à demi, voulant bien nous relâcher jusqu'à certain point, mais sans aller plus loin. De sorte que, malgré nos retours affectés et imparfaits, il nous reste toujours dans le fond un venin secret et une indisposition habituelle qui ne se produit que trop dans les rencontres, et ne se fait que trop sentir. D'où s'ensuivent les plus affreuses conséquences, savoir, qu'en demandant à Dieu qu'il nous remette nos offenses, comme nous remettons celles qui nous ont été faites, nous lui demandons qu'il ne nous en remette aucune, puisque de toutes celles que nous pouvons recevoir, il n'y en a pas que nous voulions remettre. Nous lui demandons que s'il se trouve en quelque manière disposé à se réconcilier avec nous , il nous laisse faire vers lui toutes les démarches, sans nous prévenir et sans nous rechercher par sa grâce : ce qui nous rendrait cette réconciliation absolument impossible. Nous lui demandons que s'il daigne se rapprocher de nous , ce soit seulement une réunion apparente, et que son cœur à notre égard demeure toujours dans le même éloignement et le même ressentiment. Nous lui demandons que si, par l'entremise de ses ministres, il veut bien nous donner l'absolution de nos péchés, ce ne soit qu'une demi-absolution, une absolution limitée, laquelle ne l'empêche point d'agir contre nous à toute occasion, et de travailler secrètement à notre ruine. Quelles prières et quelles demandes! Qui n'en doit pas être effrayé , pour peu qu'on y pense?

Mais elles sont toutes néanmoins comprises dans cette règle : Pardonnez-nous comme noua pardonnons ; et c'est la cinquième condamnation.

Nous demandons à Dieu qu'il ne nous expose point à la tentation, surtout à certaines tentations que nous savons être plus dangereuses pour nous, et où notre faiblesse est plus en péril de succomber. Car quoique Dieu permette quelquefois que la tentation nous attaque malgré nous, et quoique nous devions alors en soutenir l'effort avec patience et avec courage, il veut du reste que nous la fuyions autant qu'il dépend de nous. et il trouve bon que nous lui adressions nos vœux pour en être délivrés. Mais voici l'énorme contradiction où nous tombons, et qui nous rend inexcusables: c'est que nous nous exposons aux tentations les plus violentes. On a cent fois éprouvé le danger prochain de telle ou telle occasion,et cependant on y demeure toujours; on ne peut ignorer combien cette liaison, combien ces conversations, ces entrevues, font d'impression sur le cœur, et à quels désordres elles sont capables de conduire, et cependant on n'y veut pas renoncer : on sait que le monde est plein de pièges et d'écueils ; on a l'exemple de mille autres qu'on y a vus et qu'on y voit sans cesse échouer malheureusement ; on a l'exemple de

389

ses propres chutes, dont peut-être on ne s'est encore jamais bien relevé, et cependant on veut être du monde et d'un certain monde, c'est-à-dire d'un monde particulier qui plaît davantage, et dont on se sent plus touché; d'un monde qui excite plus nos passions, qui flatte plus nos inclinations ; d'un monde où l'innocence des plus grands saints eût fait un triste naufrage, et où la vertu des anges serait à peine en sûreté. On veut vivre dans ce monde, parmi ce monde, avec ce monde ; on veut avoir part a ses divertissements, à ses assemblées, à ses entretiens , sans égard à tous les risques qu'il y a à courir, et sans profiter de la connaissance qu'on a de son extrême fragilité. Il en est de même d'une infinité d'autres engagements, où l'on se jette en aveugle, quoique d'une volonté pleine et délibérée : engagements de professions et d'états, engagements d'emplois et de commissions, engagements d'affaires et d'intérêts. N'avons-nous pas bonne grâce alors de dire à Dieu : Seigneur, détournez de nous les tentations où nous pourrions nous perdre , et ne nous y abandonnez pas ! Et Dieu n'a-t-il pas droit de nous répondre : Pourquoi donc y restez-vous habituellement? pourquoi donc ne prenez-vous aucune des mesures que je vous inspire pour vous en défendre? Avec cela ne comptez ni sur moi ni sur vous-même : sixième condamnation.

Nous demandons enfin à Dieu qu'il nous délivre du mal. Le plus grand mal qu'il y ait à craindre sur la terre, c'est sans doute le péché ; et de tous les maux, le plus grand que nous ayons à éviter dans l'autre vie, c'est la damnation éternelle, où le péché conduit comme la cause à son effet. C'est donc particulièrement de l'un et de 'l'autre que nous demandons d'être préservés. Mais voulons-nous, si j'ose parler de la sorte, nous jouer de Dieu; prétendons-nous l'outrager en le priant, et lui faire insulte? Seigneur, lui disons-nous, que votre grâce nous garde du péché ! mais ce péché, nous l'aimons; mais ce péché, nous l'entretenons dans nous et nous l'y nourrissons ; mais ce péché, nous en faisons le principe de toutes nos actions, le ressort de toutes nos entreprises, l’âme de tous nos plaisirs, la douceur et l'agrément de toute notre vie. Je dis plus : nous en faisons notre idole et notre divinité ; nous le favorisons, ce péché, nous nous familiarisons avec lui, nous prenons sa défense; et si l'on veut nous en donner de l'horreur, c'est contre ceux mêmes qui travaillent à nous en détacher, que nous tournons toute notre haine. Ainsi nous laissons-nous entraîner dans cet abîme de malheurs qui en est le terme, et où nous ressentirons éternellement les coups de la vengeance divine. C'est là, c'est dans cette fatale éternité, qu'il n'y aura plus à demander que Dieu nous délivre de ce lieu de tourments où l'arrêt de sa justice nous aura précipités. Il fallait le demander plus tôt, et le bien demander. Nous l'aurons demandé pendant la vie, il est vrai : mais nous l'aurons demandé comme ne le demandant pas. Car c'est ne le pas demander, que d'y apporter, en le demandant, des obstacles invincibles; et Dieu pourra toujours nous reprocher que nous ne l'aurons pas voulu, ou bien voulu : septième et dernière condamnation.

Où donc en sommes-nous, et que ne sera pas capable de corrompre la malice de notre cœur, quand elle peut de la sorte pervertir la prière même, et la plus excellente de toutes les prières ? Je ne dis pas, à Dieu ne plaise ! la pervertir en elle-même ; c'est une prière toute divine, et qui garde partout son caractère de divinité : mais je dis la pervertir par rapport à nous, et au fruit que nous en devons retirer. Le dessein du Fils de Dieu, en nous la traçant, a été que ce fût pour tous les fidèles une source de grâces et de bénédictions : mais, par l'abus qu'en font la plupart des chrétiens en la récitant, elle ne peut qu'irriter le ciel, et qu'attirer sur nous ses anathèmes et ses malédictions. Faut-il pour cela nous l'interdire absolument, et ne la prononcer jamais ? autre malheur non moins funeste ni moins terrible. Ce serait nous excommunier nous-mêmes ; ce serait nous retrancher du nombre des enfants de Dieu, en ne l'honorant plus comme notre père ; ce serait, en quelque manière, nous séparer du corps de l'Eglise, en ne priant plus avec elle ni comme elle. Nous ne pouvons donc trop user d'une prière qui nous a été si expressément recommandée par Jésus-Christ. Si nous sommes justes, cette prière, dite avec une foi vive et une humble confiance, servira à notre avancement et à notre perfection. Si nous sommes pécheurs, cette prière, accompagnée d'un sentiment de pénitence, servira à fléchir le cœur de Dieu, et à nous remettre en grâce auprès de lui par une sincère conversion. Si même nous ne nous sentons point encore touchés d'un repentir assez vif, cette prière, jointe à un vrai désir d'être plus fortement attirés, servira à nous obtenir une grâce de contrition. Mais adressons-nous, pour en profiter, au divin Sauveur qui nous l'a enseignée, et demandons-lui

390

que, comme il en est l'auteur, et qu'il nous l'a mise dans la bouche, il en soit, en nous animant de son esprit, le sanctificateur et le médiateur.

Il sera l'un et l'autre quand nous prierons selon les intentions que cet adorable Maître s'est proposées en nous apprenant lui-même à prier. Etudions-les, méditons-les, pénétrons-les ; et, pour y bien entrer, appliquons-nous chacun en particulier chaque demande , et disons à Dieu :

I. Notre Père qui êtes dans les cieux, que votre nom soit sanctifié. Dieu de majesté, Roi des rois et Seigneur des seigneurs, grand Dieu, ce ne sont point tous ces titres et tant d'autres que j'emploie pour vous intéresser en ma faveur et pour trouver accès auprès de vous. Vous êtes mon père, cela me suffit. Oui, vous l'êtes, Seigneur ; et tout ce que j'ai reçu de vous me le donne bien à connaître. Vous êtes le père de tous les hommes : mais j'ose dire que vous êtes encore plus particulièrement le mien que celui d'une infinité d'autres hommes, puisqu'il y a une multitude innombrable d'hommes et des peuples entiers que vous n'avez jamais prévenus des mêmes grâces que moi, ni favorisés des mêmes dons.

Cependant, mon Dieu, ce titre de père, qui m'est si cher et qui m'annonce vos miséricordes, ne me fait point oublier votre pouvoir suprême et votre souveraine grandeur; et s'il excite toute ma confiance, il ne m'inspire pas moins de respect et de vénération. Car vous êtes dans les cieux, ô Père tout-puissant ! et dans le plus haut des cieux. C'est là que vous avez établi le trône de votre gloire, là que vous faites briller toute votre splendeur, là que vous exercez votre empire au milieu de vos anges et de vos élus ; et quoique la lumière où vous habitez soit inaccessible, c'est la même néanmoins que vous nous ordonnez d'élever nos esprits, et de porter nos cœurs, d'adresser nos vœux. Recevez les miens, Seigneur, je vous les adresse. Ils sont sincères, et ils sont tels que vous le voulez. Par où puis-je mieux commencer que par vous-même ; et de toutes les demandes que j'ai à vous faire, quelle est la plus naturelle et la plus juste, si ce n'est que votre nom soit sanctifié?

Ce nom adorable, c'est votre essence divine, puisque vous vous appelez celui qui est ; ce sont vos infinies perfections, c'est tout ce que vous êtes. Or, que tout ce que vous êtes, ô mon Dieu, soit honoré comme il Je doit être, je veux dire du culte  le plus pur, le plus religieux, le plus saint. Que tout l'univers vous connaisse, vous glorifie, vous adore. Que tout ce qui est capable d'aimer s'attache inviolablement à vous, et ne s'attache qu'à vous. Tel est le désir le plus affectueux démon cœur, et le plus vif. Mais en vous le témoignant, touché d'une pieuse émulation que von? ne condamnerez point, Seigneur, j'ose ajouter que je voudrais, s'il était possible, moi seul vous aimer et vous glorifier autant que vous glorifient toutes vos créatures, et que vous aiment tous les esprits bienheureux et foutes les âmes justes.

Que dis-je, mon Dieu? ce ne sont là que des souhaits, toujours bons, puisque vous en êtes le principe, l'objet et la fin ; mais, au lieu de m'en tenir à des souhaits vagues et indéterminés, ce que je dois surtout vous demander et ce que je vous demande très-instamment, c'est qu'autant qu'il dépend de moi, selon ma disposition et mes forces présentes, je vous glorifie dans mon état; c'est que sur cela je ne me borne point à des paroles, mais que je passe à la pratique et aux effets ; c'est que par l'innocence de mon cœur, que par la ferveur de ma piété, que par la sainteté de mes œuvres,que par l'édification de mes mœurs, je vous présente chaque jour un sacrifice de louanges, et je vous rende jusqu'à la mort un hommage perpétuel.

II. Que votre règne arrive.

Ah! Seigneur, qu'il arrive dans moi, ce règne si favorable et si désirable pour moi ! Et comment n'y est-il point encore arrivé? comment, dis-je, ô mon Dieu, n'avez-vous pas plus tôt régné sur toutes les puissances de mon âme, sur tous mes sens, soit intérieurs, soit extérieurs, sur tout moi-même? Car qu'y a-t-il en moi qui ne soit à vous, et qui, par la plus juste conséquence et l'obligation la plus essentielle, ne vous doive être soumis?

Il est vrai, vous régnez dans moi et sur moi nécessairement, et par la souveraineté inséparable de votre être. Vous êtes mon Dieu; et puisque vous êtes mon Dieu, vous êtes mon Seigneur: et parce qu'il ne dépend point de moi que vous soyez mon Dieu ou que vous ne le soyez pas, il ne dépend point non plus de moi que vous soyez ou ne soyez pas mon Seigneur. Mais comme je ne contribue en rien à ce règne de nécessité, dès qu'il est indépendant de ma volonté, il ne sert aussi qu'à relever votre gloire, et ne contribue en rien à ma perfection et à mon mérite. Ce n'est donc point là le règne que je vous demande. Je ne vous prie point qu'il s'établisse,

391

puisqu'il est déjà tout établi. Mais, Seigneur, il y a un règne de grâce auquel je puis coopérer, et que vous avez fait dépendre de mon consentement et de mon choix. Je veux dire qu'il y a un règne tout spirituel où votre grâce prévient une âme, et où l'âme prévenue de cette grâce intérieure obéit volontairement et librement à toutes vos inspirations, se conforme en toutes choses et sans réserve à votre bon plaisir, exécute avec une pleine fidélité tous vos ordres, et n'a point d'autre règle de conduite que vos divins commandements, et votre loi. Je veux dire qu'il y a un règne d'amour où le cœur se donne lui-même à vous, et se met, pour ainsi parler, dans vos mains, afin que vous le possédiez tout entier, afin que vous le gouverniez selon votre gré, afin que vous lui imprimiez tel sentiment qu'il vous plaît, afin que vous le dégagiez de toute affection terrestre, de toute attache humaine, de tout objet qui n'est point vous ou qui ne le porte pas vers vous ; afin que vous le changiez en vous, et qu'il ne soit qu'un avec vous. Or voilà l'heureux et saint règne après lequel je soupire. Qu'il vienne, et qu'il détruise en moi le règne du péché, le règne du monde, le règne de l'amour-propre et de la cupidité, le règne de tous les désirs sensuels et de toutes les passions.

Je n'ai que trop longtemps vécu sous l'empire de ces injustes maîtres, et sous leur tyrannique domination. Je n'ai que trop longtemps gémi sous leur joug également honteux et pesant. En quel esclavage m'ont-ils réduit, et en quel abîme devaient-ils un jour me précipiter '.Béni soit le moment où vous daignez m'éclairer, Seigneur, et où je commence à ouvrir les yeux pour me reconnaître ! En rétablissant votre lègue au dedans de moi et en me conduisant, vous me remettrez dans la voie de ce royaume céleste, où vous m'avez préparé un trône de gloire et une couronne d'immortalité. C'est là que vous régnez sur tous les chœurs des anges et sur tous vos élus, que vous avez rassemblés dans votre sein pour être leur éternelle et souveraine béatitude; c'est là que vous m'attendez, c'est dans ce séjour bienheureux : ut quand y entrerai-je ?

Hélas ! mon Dieu, malgré la vue que la foi me donne de cette sainte patrie où je dois sans cesse aspirer, je sens néanmoins toujours le poids de la misère humaine qui me retient, qui m'appesantit, qui m'attache à ce monde visible et à mou exil, qui me fait craindre la mort et aimer la vie présente. Mais, Seigneur, ce sont les sentiments d'une nature faible et aveugle, que je désavoue. Qu'elle y répugne ou qu'elle y consente, tous mes vœux s'élèvent vers le ciel. Que votre règne arrive. Que mon âme, dégagée des liens de cette chair corruptible qui l'arrête, puisse elle-même arriver bientôt à la terre des vivants. Car ce n'est ici que la région des morts ; et je serais bien ennemi de moi-même si, pour une vie périssable et sujette à tant de calamités, je voulais prolonger mon bannissement, et retarder la jouissance démon unique et suprême bonheur.

III. Que votre volonté se fasse sur la terre comme dans le ciel. Ainsi soit-il, ô mon Dieu ! et est-il rien, Seigneur, de plus conforme à la droite raison et à la justice? est-il rien de meilleur pour moi que l'accomplissement de vos adorables volontés? Etre des êtres et Créateur du monde, c'est par votre volonté que tout subsiste, et par votre volonté que tout doit agir. Y contrevenir en quelque sujet que ce puisse être, c'est un attentat contre l'autorité la plus légitime et contre les droits les plus inviolables.

Or voilà les désordres dont je dois néanmoins m'accuser devant vous et me confondre. Vous m'avez donné votre loi, et tant de fois je l'ai violée! Vous m'avez assujetti aux ordonnances de votre Eglise, et tant de fois je les ai transgressées? Vous m'avez pressé intérieurement par les saintes inspirations de votre esprit, et tant de fois j'y ai résisté ! Vous m'avez exhorté par la voix de vos ministres, vous m'avez sollicité par leurs avertissements et leurs instructions, et tant de fois j'ai refusé de les entendre ! Si pour fléchir mon cœur rebelle, et pour me faire rentrer dans le devoir d'une obéissance filiale, vous m'avez châtié par des adversités et des souffrances, bien loin de me rendre, je n'ai cherché qu'à repousser vos coups; et si vous me les avez fait sentir malgré moi, ils n'ont point eu d'autre effet que d'exciter mes impatiences et mes plaintes.

Voilà, mon Dieu, comment j'ai passé toute ma vie dans une indocilité et une rébellion continuelle. J'en rougis, je m'en humilie en votre présence, je vous en témoigne mes regrets : mais ce n'est pas assez. Il faut, Seigneur, qu'une soumission entière et sans réserve répare toutes mes résistances et toutes mes révoltes. Parlez, mon cœur est ouvert pour vous écouter ; ordonnez, me voici prêt, pur votre grâce, à tout entreprendre et à tout exécuter. Vous plaît-il de m'abaisser ou de m'élever, de m'affliger ou de me consoler, de traverser mes desseins ou de les favoriser ? de

392

quelque manière que vous me traitiez, vous êtes le maître, et je n'ai plus d'autre sentiment à prendre que celui de Jésus-Christ même, lorsqu'il vous disait : Mon Père, que votre volonté s'accomplisse, et non la mienne.

Et en effet il est bien de mon intérêt, ô mon Dieu, que ce ne soit pas ma propre volonté qui me gouverne, mais la votre. Votre volonté est droite, et la droiture même ; elle est sage, et la sagesse même ; elle est sainte, et la sainteté même ; elle est bienfaisante, et la bonté même. Mais qu'est-ce que ma volonté propre ? une volonté aveugle et conduite par des guides aussi aveugles qu'elle, qui sont les sens et les passions ; une volonté libertine et indocile, qui ne peut s'accoutumer au joug, ni souffrir la gêne et la dépendance ; une volonté capricieuse et sujette à mille changements, selon le goût et les humeurs qui la gouvernent; une volonté criminelle et dépravée, que le péché a corrompue, et qui d'elle-même tend encore sans cesse vers le péché. Ah ! Seigneur, ne me livrez pas à ses égarements, ni à la fausse liberté dont elle est si jalouse. Ne me livrez pas à moi-même ; mais, par quelque voie que ce soit, daignez réduire cette volonté dure, et redoublez, s'il est nécessaire, vos plus rudes coups pour la dompter.

Car il faut que toute volonté humaine vous soit assujettie ; et, sans parler des autres hommes que vous n'avez point commis à mes soins, il faut que je n'aie plus d'autre volonté que la vôtre ; il faut que vous soyez obéi dans moi et par moi, comme vous l'êtes dans le ciel et par vos anges bienheureux : voilà le modèle que vous me proposez, et que je dois me proposer moi-même. C'est-à-dire, mon Dieu, que je dois avoir la même dépendance, pour ne rien faire que par vos ordres et selon votre bon plaisir; la même fidélité pour n'omettre rien de tout ce qui m'est prescrit, et de tout ce que je sais vous plaire, la même pureté d'intention, pour ne chercher que vous en toutes choses, et pour les rapporter toutes à votre gloire ; la même assiduité et la même persévérance, pour ne me point rebuter des difficultés, et ne me lasser jamais de votre service ; la même ferveur et le même zèle, pour agir toujours avec un amour prompt, vif et fervent. Vous servir autrement, Seigneur, ce ne serait plus vous servir en Dieu.

IV. Donnez-nous aujourd'hui notre pain de chaque jour. Oserai-je le dire? dès que vous êtes notre pore, Seigneur, et que vous êtes notre maître, cette double qualité vous engage, et comme père à nourrir vos enfants, et comme maître à entretenir vos serviteurs. Ainsi votre prophète nous l'a-t-il promis de votre part et en votre nom. Parmi les merveilles de votre divine providence et de votre miséricorde infinie, il compte le soin que vous prenez de fournir à la subsistance de ceux qui vous saignent. Mais il n'en dit point encore assez, ô mon Dieu ! et vous portez bien plus loin vos soins paternels. Non-seulement vous nourrissez vos enfants qui vous aiment et vos serviteurs qui vous craignent, mais vos ennemis mêmes qui vous renoncent et qui vous blasphèment, mais les plus vils animaux dont vous n'êtes point connu et jusqu'aux moindres insectes, mais tout ce qui a vie, ou dans les airs, ou dans les abîmes de la mer, ou dans toute l'étendue de la terre.

Je viens donc à vous comme à la source de tous les biens. Ce n'est point une avidité insatiable qui m'amène à vos pieds ; mais j'y viens comme un pauvre, vous demander le pain qui m'est nécessaire. Je viens, dis-je, Seigneur, vous exposer mon état, même temporel, puisque vous ne vous contentez pas de pourvoir aux nécessités de l’âme, et que votre vigilance vous rend encore attentif aux besoins du corps. Si vous n'y aviez pensé continuellement depuis le moment de ma naissance, aurais-je pu subsister jusqu'à ce jour? et si vous cessiez présentement d'y penser, en quelle indigence tomberais-je bientôt, et à quelles extrémités me trouverais-je réduit? Soyez béni de tout ce que j'ai déjà reçu de votre main secourable, et dans la suite ne la fermez pas jusqu'à me refuser l'aliment dont je ne puis me passer, et le pain qui me doit soutenir.

Car quand je viens vous représenter mon état, Seigneur, et mes besoins temporels, je ne prétends obtenir de vous autre chose que le pain ; je veux dire ce qui me suffit, non-seulement pour moi, mais pour tous ceux qu'il vous a plu me confier, et à qui je suis redevable d'un entretien honnête et conforme à leur condition. C'est là que je borne mes désirs, sans les étendre à un superflu qui me serait inutile, qui me deviendrait pernicieux et nuisible par l'abus que j'en ferais, qui allumerait mes passions, qui servirait de matière à mon orgueil pour s'enfler, et à ma sensualité pour satisfaire ses appétits les plus déréglés. Peut-être vous l'ai-je demandé jusqu'à présent, ce superflu; peut-être ai-je travaillé à l'acquérir, et l'ai-je acquis en effet : mais si c'est contre votre gré que je le possède, je ne vous prie

393

point de me le conserver, et je vous prierais plutôt de me l'enlever. Quoi qu'il en soit, et quoi que vous jugiez à propos d'ordonner là-dessus, une juste médiocrité pour moi et pour bus ceux dont vous m'avez chargé, voilà, mon Dieu, de quoi je dois être content, et pourquoi j'implore votre assistance. C'est la prière que vous fit autrefois le plus sage des rois d'Israël, et ce fut une prière selon votre cœur.

Ainsi je vous dis comme lui, et dans le même sentiment que lui : Ne me donnez ni la grande pauvreté, ni la grande richesse ; mais accordez-moi seulement ce qu'il me faut pour vivre (1), avec la décence et avec la modestie convenable à mon état. Encore, mon Dieu, ce que j'ose vous demander, ce n'est point absolument que je le demande, mais autant que vous verrez qu'il me peut être utile et salutaire; ce n'est point avec inquiétude sur l'avenir, ni par une trop longue prévoyance, mais c'est seulement pour aujourd'hui, et avec une confiance entière pour le jour suivant. Demain, je vous présenterai mes vœux tout de nouveau ; et il est bien juste que chaque jour je reconnaisse devant vous mon indigence, que chaque jour je rende hommage à votre pouvoir souverain, et que chaque jour je sois obligé de recourir à vous pour ce jour-là même. De cette sorte, ô Dieu infiniment libéral et magnifique dans vos dons, je puis me reposer sur vous pour toute la suite de mes jours, et compter sur les trésors de votre providence, qui sont inépuisables. Ce ne doit point être une confiance oisive et présomptueuse. Vous voulez que je fasse tout ce qui dépend de moi ; et quanti je l'aurai fait, et que je me confierai en vous, vous ne me manquerez point, comme vous ne m'avez encore jamais manqué.

V. Pardonnez-nous nos offenses, comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés. Hé quoi! Seigneur, malgré toutes ces qualités de créateur, de père, de maître, de conservateur, que je reconnais en vous et que j'y ai toujours reconnues, ai-je donc pu vous offenser ? ai-je pu m’élever contre vous? ai-je pu me séparer de vous et vous renoncer? Ah! Dieu de miséricorde, il n'est que trop vrai, et je m'en suis déjà confondu à vos pieds. Mais agréez encore l’humble confession que j'en fais, et que je ne paierai point de renouveler jusqu'au dernier moment de ma vie, dans l'absolue et affreuse incertitude où je suis si vous m'avez pardonné.

Je sais que je suis pécheur, non-seulement parce que je puis pécher, mais parce qu'en

1 Prov., XXX, 8.

effet j'ai péché et que je pèche tous les jours. Je sais que la multitude de mes péchés est sans nombre ; et si votre Prophète se croyait chargé de plus d'iniquités qu'il ne portait de cheveux sur sa tête, à combien plus forte raison puis-je dire de moi ce qu'il disait de lui-même en s'accusant et se condamnant? Je sais que tout péché est une dette dont le pécheur doit vous rendre un compte exact, et dont vous exigez, selon la loi de votre justice, une digne satisfaction : d'où il s'ensuit qu'ayant toujours jusqu'à présent accumulé péchés sur péchés, je n'ai fait dans tout le cours de mes années, qu'accumuler dettes sur dettes. Quel poids! quelles obligations ! quelle matière de jugement, et quels sujets de condamnation! Juge redoutable, il me semble que j'entends tous vos foudres gronder autour de moi ; et que ferai-je pour les conjurer? Il me semble que dans l'ardeur de votre courroux, je vous vois prendre le glaive, lever le bras, vous disposer à nie frapper ; et comment pourrai-je parer aux coups dont je suis menacé ? Toute mon âme en est saisie de frayeur, tous mes sens en sont troublés. Confus, interdit, tremblant, que vous dirai-je? Ah! je me trompe, ô mon Dieu! j'ai votre parole même à vous représenter. Parole authentique, solennelle, infaillible ; car vous avez dit : Pardonnez, et on vous pardonnera ; remettez aux autres leurs dettes, et ce que vous devez vous sera remis (1). C'est l'oracle le plus exprès ; et comme il est sorti de votre bouche, et que vous ne pouvez vous démentir, c'est la promesse la plus favorable pour moi et la plus immanquable.

De grand cœur, ô mon Dieu, j'accepte la condition. Elle m'est trop avantageuse pour la refuser. Si j'ai été offensé en quelque chose, de quelque part que ce soit et quoi que ce soit, je le pardonne, je le pardonne entièrement; je le pardonne, non point seulement de bouche, ni en apparence, mais sincèrement, mais affectueusement, mais cordialement ; je le pardonne pour vous, et par une pleine obéissance à votre divin commandement. Telle est, à ce qu'il me paraît, ma disposition intérieure, ou du moins je veux, avec votre aide et par votre aide, qu'elle soit telle. Ce n'est pas que, malgré moi, il ne puisse rester encore dans mon cœur quelque impression capable de l'aigrir; mais vous savez que je la désavoue, et pour l'heure présente , et pour toute la suite de ma vie ; vous savez que je veux la combattre en toute rencontre , vous savez que je veux en réprimer

1 Luc, VI, 37, 38.

394

tous les sentiments , et en effacer peu à peu jusqu'aux moindres vestiges. Avec cela, Seigneur, Dieu de charité, Dieu d'amour, vous me permettez de venir à vous, et de vous dire : Pardonnez-moi parce que je pardonne, et comme je pardonne. Je fais ce que vous m'avez ordonné , et j'ose me répondre , avec une humble confiance, que vous ferez ce que vous m'avez promis.

VI. Et ne nous exposez point à la tentation. Qu'est-ce, mon Dieu, que la vie de l'homme? c'est une guerre perpétuelle. D'être donc exempt de toute tentation , de n'avoir jamais ni efforts à faire, ni victoires à remporter; de vivre dans un calme inaltérable et dans une paix parfaite sur cette mer orageuse du monde où nous passons, c'est à quoi je ne puis m'attendre, et ce que je ne dois pas même vous demander, puisque ce serait un miracle, et qu'à un pécheur comme moi il n'appartient pas de vous demander des miracles et de les obtenir. Il est même de votre providence et de notre bien que nous ayons tous nos tentations, afin que nous ayons de quoi vous prouver notre fidélité, et que vous ayez de quoi nous récompenser. Aussi vos saints ont-ils été d'autant plus éprouvés qu'ils étaient plus saints, et sont-ils encore devenus dans la suite d'autant plus saints qu'ils étaient plus éprouvés. Il n'y a pas jusqu'à l'Homme-Dieu, votre Fils adorable et le Saint des saints, qui, dans les jours de sa vie mortelle, a voulu, pour notre exemple, être assailli de la tentation, et nous apprendre à la surmonter. Après cela, qui refuserait le combat refuserait la couronne; et qui ne voudrait avoir nulle part au travail ne voudrait avoir, ni n'aurait en effet, nulle part à la gloire.

Mais, mon Dieu, si la tentation me doit être salutaire, c'est par votre grâce ; car que suis-je de moi-même, qu'un faible roseau ou qu'un vase fragile, toujours en danger de se briser? A chaque pas je tomberais, à chaque occasion je rendrais les armes, et je céderais aux attaques de l'ennemi, à moins que le secours de votre bras tout-puissant ne me prévienne partout, ne m'accompagne partout, ne me suive et ne me soutienne partout. Or c'est ce secours, c'est cette grâce que je vous demande, quand je vous supplie de ne m'exposer point à la tentation, c'est-à-dire de ne m'y point abandonner à moi-même, de ne m'y laisser point succomber; de ne permettre point que je m'engage en certains périls où vous prévoyez que ma vertu me manquerait et que je me perdrais ; de redoubler à certains temps, en certaines occurrences plus dangereuses et plus fatales, votre attention sur moi pour veiller à mon salut, et votre divine protection pour me défendre et me garder. Dieu de mon âme et son Sauveur, souvenez-vous du prix qu'elle vous a coûté, et ne souffrez pas que le démon , que le monde, que la chair vous enlèvent ce que vous avez racheté de votre sang.

Mais que fais-je? cette âme si précieuse, je la recommande à vos soins; et de ma part je la néglige, je n'en prends nul soin, je la hasarde tous les jours, sans réflexion, sans précaution, comme si je n'en tenais aucun compte, ou qu'au milieu de tant d'écueils et de tant de pièges, il n'y eût rien à craindre pour elle. Ah! puissiez-vous, Seigneur, me faire la grâce tout entière ! puissiez-vous , en veillant vous-même à ma conservation , exciter encore ma vigilance pour y travailler avec vous ! Car vous voulez que j'y travaille, et si je ne seconde pas vos soins paternels, ils resteront sans effet. Vous voulez que j'use de cette armure céleste dont nous parle votre Apôtre, lorsqu'il nous dit, et qu'il nous le dit en votre nom : Revêtez-vous des armes de Dieu, afin de pouvoir résister dans le temps fâcheux. Tenez-vous toujours en état, ayant la vérité pour ceinture autour de vos reins, et la justice pour cuirasse. Prenez en toute rencontre le bouclier de la foi, le casque du salut et le glaive de l'esprit, qui ta la parole de Dieu (1). Tout cela, mon Dieu, m'enseigne à mettre en œuvre, pour me préserver , tous les moyens que me fournit la sainte religion que je professe. Tout cela m'apprend à me prémunir de la prière, de votre divine parole , de vos sacrements , de tous les exercices que votre Eglise nie prescrit, et que la piété chrétienne me suggère. Autrement je ne puis voir le monde, ni m'engager dans le monde sans m'exposer témérairement à la tentation. Or, m'y exposer par une aveugle témérité, ce serait me rendre indigne de votre assistance , ce serait courir à ma perte, et je ne l'ai déjà que trop connu par de funestes épreuves. Heureux au moins si, de mes malheurs et de mes égarements passés, je lire cet avantage, de savoir mieux désormais me tenir en garde et me précautionner!

Tous les livres