Œuvres complètes (page 81)

Louis Bourdaloue · Doctrine

Texte français, domaine public · Source : bibliotheque-monastique.ch — Œuvres complètes de Bourdaloue, 4 volumes · 88 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

VII. Mais délivrez-nous du mal.

Vous ne me défendez pas, Seigneur, de vous demander la délivrance des maux temporels, de l’infirmité, de la pauvreté, de la douleur, de tous les revers et de tous les accidents qui peuvent survenir et troubler le repos de ma vie. Je vous dois

1 Ephes., VI, 13-17.

395

même de continuelles actions de grâces, et je ne puis assez vous témoigner ma reconnaissance de tous ceux dont il vous a plu jusques à présent me délivrer, sans que je l'aie su, et de ceux dont vous me délivrez encore tous les jours, sans que je le voie ni que j'en sois instruit. Car telle est l'efficace et la douceur de votre providence, ô mon Dieu ! par des voies secrètes, et qui nous sont inconnues, vous nous sauvez de mille dangers que nous n'apercevons pas, et dont il n'y a que vous qui puissiez nous garantir. Soyez-en loué, béni, glorifié.

Mais, Seigneur, outre ces maux qui ne regardent que le corps et que la vie présente, il m'est bien plus important d'être délivré de ces maux spirituels, de ces maux éternels, de ces maux extrêmes et essentiels, qui vont à la ruine totale de l'homme, et qui lui causent un dommage infini et irréparable. Tous les autres maux, en comparaison de ceux-ci, ne doivent plus être même comptés pour des maux : et comme il n'y a proprement qu'un seul bien, qui est le souverain bien, il n'y a proprement qu'un seul mal, qui est le souverain mal. Or ce souverain mal, c'est le péché, et, en conséquence du péché, la damnation. Si donc, pour me mettre à couvert de l'un et de l'autre, il est nécessaire que j'éprouve quelque autre mal que ce soit, ah ! mon Dieu, je ne demande plus que vous m'épargniez en ce monde. Frappez, s'il le faut, et autant qu'il le faut; renversez, brûlez, tourmentez; je m'offre moi-même, et je me présente à votre justice. Quelque douloureux et quelque sensibles que puissent être ses coups, je les recevrai comme des coups de grâce, pourvu qu'ils servent à détruire en moi le péché, à déraciner le péché, à punir le péché, à couper court au péché, à prévenir les rechutes dans le péché, à me faire enfin éviter par là cet affreuse réprobation qui doit être dans l'éternité tout entière le châtiment du péché.

Pour cela, Seigneur, daignez me délivrer du malin esprit, je veux dire de l'esprit d'intérêt et d'avarice, de l'esprit d'ambition et d'orgueil, de l'esprit d'impureté et d'intempérance, de l'esprit de colère, de vengeance, d'animosité; de l'esprit d'erreur, de tromperie, de mensonge; de toutes les habitudes du vice, de toutes les convoitises des sens, de toutes les passions de mon cœur, et de toutes leurs illusions : car voilà tout ce que je comprends sous ce terme de malin esprit, capable, en me portant incessamment au péché, de m’entraîner dans le précipice, et de me perdre sans ressource avec lui.

Dieu du ciel et de la terre, seul puissant et grand, seul juste et saint, seul bon et miséricordieux, vous écouterez les vœux que je viens de vous adresser. Si de moi-même je les avais conçus et formés, et si je ne vous les adressais qu'en mon nom, ah ! Seigneur, je me défierais de mon aveuglement, qui pourrait me tromper; je me défierais de ma bassesse et de mon néant, qui me rendraient indigne d'être exaucé. Mais c'est votre Fils unique, la sagesse incréée, qui de point en point m'a tracé lui-même tout ce que je devrais demander. C'est lui-même qui prie dans moi, qui prie avec moi et pour moi. Considérez votre Christ; jetez les yeux, non point sur une vile créature telle que je suis, non point sur un pécheur plus vil encore et plus méprisable, mais sur le divin Sauveur dont j'interpose auprès de vous la médiation, et dont j'emploie pour vous fléchir les mérites infinis. De toutes les demandes que je vous ai faites, il n'y en a pas une qui n'ait été selon son esprit et selon le vôtre. Je les ai faites avec confiance, et c'est avec le même sentiment que je les renouvelle, et que j'en attends de votre grâce l'heureux accomplissement.

PENSÉES DIVERSES SUR LA PRIÈRE.

Il en est de la prière comme de la piété. Elle est plus dans le cœur que dans l'esprit, et elle consiste plus dans le sentiment que dans le raisonnement. On a donné bien des règles de l'oraison, on en a tracé bien des méthodes; les livres en sont remplis, et on en a composé des volumes entiers. C'est à ce sujet que les maîtres de la vie spirituelle se sont surtout attachés, et là-dessus ils ont déployé toute leur doctrine. Rien de plus solide que leurs enseignements, rien de plus sage ni de plus saint. Etudions-les. respectons-les, suivons-les; mais du reste,sans rien rabattre de l'estime que nous leur devons, je ne feins point de dire que la grande méthode d'oraison, la méthode la plus efficace et la plus prompte, c'est d'aimer Dieu : non pas que j'entende ici un amour de Dieu, tel que l'ont conçu de nos jours de faux mystiques, justement condamnés et frappés des foudres de l'Eglise. Leurs principes font horreur, et les conséquences en sont affreuses ; mais j'entends un amour véritable, un amour chrétien, c'est-à-dire un amour ennemi de tout vice, un amour agissant et fervent dans la pratique de toutes les vertus, un amour toujours aspirant à la possession de Dieu, et se nourrissant des espérances éternelles.

396

Avec cet amour on est tout à coup homme d'oraison. Car faire oraison , c'est s'occuper de Dieu, c'est converser avec Dieu , c'est s'unir à Dieu dans le fond de l'âme : or tout cela suit de l'amour de Dieu. Aimons Dieu : dès que nous l'aimerons, nous irons à la prière avec joie, nous y resterons sans dégoût et même avec consolation ; quelque temps que nous y ayons employé , nous en sortirons avec peine, comme ce célèbre anachorète saint Antoine, qui le matin se plaignait que le soleil en se levant vînt troubler l'entretien qu'il avait eu a\ec Dieu pendant le cours de la nuit. Mais encore que dirons-nous à Dieu? Eh? que disons-nous à un ami ? nous faut-il beaucoup d'étude et de grands efforts d'imagination pour soutenir une conversation avec lui, et pour lui témoigner nos sentiments? Nous dirons à Dieu tout ce que le cœur nous dictera : le cœur, dès qu'il est touché, ne tarit point; réflexions, affections, résolutions ne lui manquent point. Rien ne le distrait de son objet, rien ne l'en détourne : d'un premier vol, et conduit par la grâce, il s'y porte , il s'y élève, il y demeure étroitement attaché. Ne cherchons point d'autre guide dans les voies de l'oraison, ne cherchons point d'autre maître que le cœur; nous apprendrons tout à son école, s'il est plein de l'amour de Dieu.

Quand nous prions , ce sont des grâces que nous demandons, et non des dettes que nous exigeons. Qu'avons-nous donc à nous plaindre, lorsqu'il ne .plaît pas à Dieu de nous écouter? n'est-il pas maître de ses grâces?

Etrange témérité de l'homme, quand nous trouvons mauvais que Dieu n'ait pas exaucé nos prières, et que nous nous en faisons une matière de scandale! Il est vrai : Jésus-Christ nous fait entendre que tout ce que nous demanderons en son nom, son Père nous raccordera; mais cette promesse, toute générale et tout absolue qu'elle parait, est néanmoins conditionnelle ; c'est-à-dire qu'elle suppose que nous demanderons ce qu'il convient de demander, et que nous le demanderons comme il convient de le demander. Je dis ce qu'il convient de demander, soit par rapport à la gloire de Dieu, soit par rapport aux vues delà providence de Dieu, soit par rapport à nous-mêmes et à notre propre salut. J'ajoute comme il convient de le demander: tellement que notre prière soit accompagnée de toutes les dispositions intérieures et extérieures de l'esprit et du cœur, d'où dépend son efficace et sa vertu. Qu'une de ces deux conditions vienne à manquer, la parole du Fils de Dieu n'est plus engagée pour nous ; elle ne nous regarde plus.

De là il nous est aisé de voir combien nos murmures sont téméraires, toutes les fois que nous nous élevons contre Dieu, parce qu'il semble ne pas avoir agréé nos demandes, et qu'il n'y a pas répondu selon que nous le souhaitons. Car, afin que nos plaintes sur cela aient quelque apparence de raison, et que nous puissions les croire en quelque sorte bien fondées , il faut que nous soyons persuadés de deux choses : 1° Que nous avons demandé ce qu'il convenait de demander ; et par conséquent que dans notre prière et dans la demande que nous avons faite , nous avons parfaitement connu ce qui était convenable à l'honneur de Dieu, convenable aux desseins de sa sagesse, convenable à notre souverain intérêt et à notre prédestination éternelle; que nous ne nous sommes point trompés là-dessus, mais que nous en avons su pénétrer tout le mystère et découvrir tout le secret. 2° Que nous avons demandé comme il convenait de demander, en sorte que nous y avons apporté toute la préparation absolument requise; c'est-à-dire que nous avons prié avec des sentiments assez humbles, avec une réflexion assez attentive, avec une foi assez ferme, avec une ardeur assez affectueuse, avec un respect assez religieux, avec une persévérance assez constante pour rendre notre prière digne de Dieu et propre à le fléchir : voilà, dis-je , de quoi nous devons être convaincus, si nous prétendons être en droit de murmurer et d'en appeler à la parole de Jésus-Christ. Or compter sur tout cela, n'est-ce pas une présomption insoutenable? n'est-ce pas un orgueil seul capable d'arrêter les grâces de Dieu?

Prions, et prions sans cesse, ainsi que l'ordonne l'Apôtre ; mais si notre prière demeure sans effet, gardons-nous de nous en prendre à Dieu, et de nous élever pour cela contre Dieu : disons qu'il a des vues supérieures aux nôtres, et qu'il sait ce qu'il nous faut beaucoup mieux que nous ne le pouvons savoir; disons qu'apparemment nous nous sommes trompés, en regardant comme un avantage la grâce que nous lui demandions; et que s'il nous la refuse, c'est qu'il en pense tout autrement que nous, et que, suivant les sages dispositions de sa providence, il ne voit pas que ce soit un bien pour nous ; disons que c'est à nous de demander, mais à Dieu de rectifier nos demandes en y répondant, non pas toujours selon nos désirs, qui communément sont très-aveugles, mais de

397

la manière et dans le temps qu'il juge plus convenable ; disons encore que si notre prière n'a pas été absolument défectueuse quant au fond, il est bien à craindre qu'elle ne l'ait été quant aux conditions; en un mot, disons et confessons de bonne foi que, quoi que nous fassions, nous sommes toujours indignes des faveurs divines. Nous ne pouvons mieux mériter l'accomplissement de nos vœux, qu'en reconnaissant que nous ne méritons rien.

Comme dans la vie humaine, et dans le commerce que nous avons entre nous, il y a des gens féconds en paroles, et qui nous font les plus longs discours sans rien dire, il y en a de même, par une espèce de comparaison, dans la vie chrétienne et dans le commerce que nous avons avec Dieu par la prière. Ils récitent de longs offices, ils y passent des heures entières, mais sans recueillement et sans dévotion. Qu'est-ce que cela? c'est parler beaucoup à Dieu, et ne le point prier.

Il y a une prière de l'esprit, du cœur, de la parole : de l'esprit par la réflexion, du cœur par l’affection, et de la parole par la prononciation. Mais outre ces trois sortes de prières, je puis encore ajouter qu'il y a une prière des livres par la pratique et l'action; et voici comment je l'entends. Saint Augustin disait: Celui-là sait bien vivre, qui sait bien prier ; et je dis, en renversant la proposition : Celui-là sait bien prier, qui sait bien vivre. La pensée de ce saint docteur est que dans la prière et par la prière nous nous instruisons de tous les devoirs d'une vie chrétienne, nous nous y affectionnons, et nous obtenons les grâces nécessaires pour les accomplir : et je veux dire, par un retour très-véritable, que d'accomplir fidèlement tous ses devoirs, que de s'occuper, de travailler, d'agir dans son état selon la volonté et le gré de Dieu, c'est prier : pourquoi? parce que c'est tout à la fois, et honorer Dieu, et l'engager, en l'honorant de la sorte, à nous favoriser de ses dons, qui sont les fruits de la prière. Observation importante, et bien consolante pour une infinité de personnes qui se plaignent de leur condition, parce qu'elle ne leur permet pas, disent-ils, de vaquer à la prière, et qu'elle ne leur en laisse pas le loisir. Outre qu'on peut prier partout, et que partout on en a le temps, puisque partout on est maître d'élever son âme à Dieu et de lui adresser les sentiments de son cœur, je prétends que ces mêmes occupations, qu'on regarde comme des obstacles au saint exercice de la prière, sont tout au contraire des prières elles-mêmes, et des prières très-efficaces auprès de Dieu, quand on les prend dans un esprit chrétien, et qu'on s'y adonne avec une intention pure et droite. Car le royaume de Dieu, et tout ce qui a quelque rapport avec ce royaume de Dieu, consiste, non dans les paroles, mais dans les effets. Dieu vous a chargé d'un emploi, et vous en remplissez avec assiduité les fonctions : en cela vous priez. La Providence vous a confié la conduite d'un ménage, et vous y donnez vos soins : en cela vous priez. Ainsi du reste. Quand vous ensevelissiez les morts, dit l'ange à Tobie, que vous les cachiez dans votre maison, et que la nuit vous les portiez en terre, je présentais au trône de Dieu ces œuvres de charité (1), et elles sollicitaient en votre faveur la divine miséricorde. Point d'intercession plus puissante auprès de ce souverain maître, que la soumission à ses ordres et l'accomplissement de ses adorables volontés.

Miracle de la prière! rien ne résiste à son pouvoir, et mille fois elle a changé l'ordre de la nature, et l'a, pour ainsi dire, forcée a lui obéir : que dis-je? elle a mille fois désarmé le ciel même, et en a conjuré les foudres. Que d'événements merveilleux ! que de prodiges ! Moïse prie, et Dieu retire son bras prêt à frapper. Josué prie, et le soleil s'arrête dans sa course. Daniel prie, et les lions perdent toute leur férocité à ses pieds. Judith prie, et une formidable armée est mise en déroute. Dès qu'Elie a prié, le feu céleste descend, les pluies les plus abondantes arrosent la terre, les malades sont guéris, les morts ressuscitent : car telle a été dans l'ancienne loi la vertu de la prière ; et ce serait une matière infinie que le détail de tout ce qu'elle a fait dans la nouvelle. Après cela, défions-nous de la promesse du Fils de Dieu, lorsqu'il nous dit : tout ce que vous demanderez à mon Père en mon nom, il vous raccordera (2). Que je me figure le plus puissant monarque du monde, et que je le suppose prévenu pour moi de la meilleure volonté, je ne puis néanmoins me répondre d'obtenir de lui tout ce que je lui demanderai, parce que son empire, quelque étendu qu'il soit, est limité, et que je lui demanderai peut-être au delà de ce qu'il peut. Mais tout ce que je demanderai à Dieu, Dieu peut me le donner: pourquoi? parce qu'il est Dieu, et qu'étant Dieu, tout lui est possible. Si donc, dans les prières que nous avons à lui faire, nous manquons de confiance, c'est que nous ne connaissons pas le maître que nous prions. Nous en

1 Tob., XII, 12. — 2 Joan., XIV,

13.

398

jugeons par notre faiblesse, au lieu d'en juger par l'indépendance absolue et la souveraineté de ce premier Etre. Ne bornons point nos espérances, quand nous savons qu'elles sont fondées sur la parole d'un Dieu dont la fidélité ne se peut démentir, et dont la puissance est sans bornes.

DE L'HUMILITÉ

DE L'HUMILITÉ

DE L'HUMILITÉ ET DE L'ORGUEIL.

DE L'HUMILITÉ ET DE L'ORGUEIL.

PARABOLE DU PHARISIEN ET DU PUBLICAIN, OU CARACTÈRE DE L'ORGUEIL ET DE L'HUMILITÉ, ET LES EFFETS DE L'UN ET DE L'AUTRE.

CARACTÈRE   DE   L’ORGUEIL ,   ET  SES PERNICIEUX EFFETS  DANS   LE  PHARISIEN.

CARACTÈRE   DE L'HUMILITÉ,   ET  SES EFFETS SALUTAIRES DANS LE PURLICAIN.

SOLIDE ET VÉRITABLE GRANDEUR DE L'HUMILITÉ CHRÉTIENNE.

ILLUSION ET DANGER D'UNE GRANDE RÉPUTATION.

PENSÉES  DIVERSES SUR L'HUMILITÉ ET  L'ORGUEIL.

PARABOLE DU PHARISIEN ET DU PUBLICAIN, OU CARACTÈRE DE L'ORGUEIL ET DE L'HUMILITÉ, ET LES EFFETS DE L'UN ET DE L'AUTRE.

Jésus proposa cette parabole au sujet de certaines gens qui se confiaient en eux-mêmes comme s'ils eussent été des saints, et qui ne regardaient les autres qu'avec mépris (1). L'Evangile nous l'ait d'abord connaître le dessein du Fils de Dieu, et quels sont ceux qu'il avait en  vue, lorsqu'il proposa cette parabole au peuple qui l'écoutait. Quoiqu'on général elle puisse  s'appliquer à toute  âme vaine et orgueilleuse, elle convient particulièrement, et selon l'intention de Jésus-Christ, à une espèce de faux dévots contre qui cet Homme-Dieu a toujours témoigné plus de zèle, et qu'il n'a point cessé d'attaquer pendant tout le cours de sa mission et dans ses divines  instructions, tiens remplis d'eux-mêmes et de leur prétendu mérite, qui seuls croyaient être, avec leurs disciples, les élus du Seigneur; qui parlaient, qui   décidaient, qui agissaient  comme  s'ils eussent été les seuls dépositaires de la loi et ses interprètes, les maîtres de la doctrine, les modèles vivants de la sainteté ; qui se disaient suscités   de   Dieu   pour la réformation   des mœurs, pour le rétablissement de la discipline, pour la défense de la plus pure morale ; qui, sous un masque de piété et de sévérité, cachaient leurs intrigues, leurs cabales, leurs médisances atroces et leurs calomnies, leurs envies, leurs haines, leurs vengeances, surtout une hauteur d'esprit que rien ne pouvait fléchir, et un orgueil insupportable; qui, par cette vaine apparence d'une vie régulière et austère, éblouissaient les yeux d'une troupe de lemmes, dont ils parcouraient les maisons, et dont ils recevaient de puissants secours pour soutenir leur secte et pour accréditer leur parti; qui n'estimaient personne, n'épargnaient personne, ne faisaient grâce à personne, damnant  tout le monde, et traitant avec un dédain extrême quiconque ne se déclarait pas en leur faveur et n'entrait pas dans leurs sentiments. Car il y

1 Luc, XVIII, 9.

avait des hommes de ce caractère dès la naissance de l'Eglise, et dès le temps même que Jésus-Christ parut sur la terre, il y en a eu dans toute la suite des siècles, et il n'y en a que trop encore dans le nôtre. De sorte que cette parabole n'est pas seulement une figure, mais qu'on peut la prendre pour une histoire commencée dans le judaïsme, continuée dans le christianisme, et, par une malheureuse succession, perpétuée d'âge en âge jusques à ces derniers jours. Quoiqu'il en soit, entrons dans les vues du Fils de Dieu, et profitons des enseignements qu'il veut ici nous donner.

Deux hommes allèrent au temple pour prier : l'un était pharisien, l'autre publicain. C'est au même temple qu'ils allèrent tous deux, c'est à la même heure et dans le même temps, c'est dans le même dessein , qui était de faire à Dieu leur prière : mais du reste, ce ne fut pas, à beaucoup près, dans la même disposition de l'âme , ni le même sentiment intérieur. De là vient que la prière de l'un eut un succès si favorable, au lieu que l'autre ne fut point écouté , et que sa prière devint un crime pour lui, et un sujet de condamnation. Car, avec la grâce, ce qui donne le prix à la prière, c'est la disposition intérieure de l’âme : c'est de là qu'elle tire toute sa vertu et tout son mérite. Ces deux hommes n'étant donc pas également disposés par rapport à l'esprit et au cœur, ils ne devaient pas être également reçus de Dieu, qui ne s'arrête point au dehors, et n'a égard ni aux rangs , ni aux qualités, ni aux conditions, ni aux avantages de la naissance ou de la fortune, ni aux lieux, ni aux conjonctures, nia quelque circonstance extérieure que ce soit; mais qui pèse le cœur, et qui ne juge de tout le reste que par le cœur. Voilà pourquoi le Saint-Esprit nous avertit que notre premier soin avant l'oraison, notre soin le plus nécessaire et le plus essentiel, est de préparer notre âme (1). Toute autre préparation, sans celle de l'âme, ne peut qu'être de nulle efficace auprès de Dieu : et s'il ne se rend pas alors propice à nos vœux , c'est à nous que nous devons l'imputer,

1 Eccli., XVIII, 23.

399

et dans nous que nous devons chercher le principe du mal, puisqu'en effet il est au dedans de nous-mêmes.

Mais ceci posé , il est question de savoir qui des deux (je dis du pharisien et du publicain), qui, dis-je, était dans la disposition convenable pour prier, et qui n'y était pas. A s'en tenir aux apparences, il semble qu'il n'y ait point là-dessus à hésiter, ni de comparaison à faire. Un pharisien d'une part, et de l'autre un publicain, quel  parallèle ! Un pharisien, un homme de bonnes œuvres, un homme exemplaire et d'une merveilleuse édification dans toute sa conduite, un homme exact jusques aux plus petites observances, et implacable ennemi des moindres relâchements ; un homme révéré, vanté, canonisé du peuple ; en un mot, un saint, selon la commune opinion. Au contraire, un publicain, un pécheur, et un pécheur par état, puisque son seul emploi de publicain le faisait regarder comme tel ; un homme noté et décrié pour ses injustices, ses fraudes , ses violences, ses concussions; déplus, un homme sujet à bien d'autres désordres que ceux de sa profession , et ayant vécu jusque-là dans le libertinage et le scandale. Encore une fois, suivant les vues ordinaires, peut-on balancer un moment entre deux hommes dont la différence est si sensible? et qui est-ce qui tout d'un coup ne prononce pas à l'avantage du premier, et ne conclut pas que l'autre doit être réprouvé de Dieu ? Mais les jugements du Seigneur sont bien au-dessus des nôtres, et l'événement n'est guère conforme à nos idées. Ce pharisien est condamné, et ce publicain justifié : pourquoi ? c'est que ce pharisien , que ce juste est un orgueilleux dans sa prétendue justice ; et que ce publicain, que ce pécheur pénitent est humble dans sa pénitence. De sorte qu'en deux portraits raccourcis et opposés l'un à l'autre, la parabole nous représente admirablement, et les pernicieux effets de l'orgueil dans le pharisien, et les salutaires effets de l'humilité dans le publicain. Instruisons-nous, et apprenons de là tout ensemble ce que nous devons éviter comme l’écueil le plus dangereux, et ce que nous devons nous efforcer d'acquérir et de pratiquer en toute rencontre comme une des plus excellentes et des plus solides vertus.

CARACTÈRE   DE   L’ORGUEIL ,   ET  SES PERNICIEUX EFFETS  DANS   LE  PHARISIEN.

Le pharisien se tenant debout. Il se tenait debout; et ce n'est pas sans une vue particulière que l'Evangile marque cette circonstance : car c'est par là qu'il commence à faire l'opposition du pharisien orgueilleux et de l'humble publicain. Au lieu que le publicain, à la porte du temple, ainsi qu'il est dit dans la suite de la parabole, se prosterne d'abord contre terre ; le pharisien entre, avance, laisse derrière lui tous les assistants, approche de l'autel, va prendre la première place; et là, sans plier un moment le genou, le visage assuré, la tête levée, il porte les yeux au ciel, et, par son regard fixe et arrêté, semble plutôt venir exiger du Seigneur une dette , que lui demander aucune grâce.

Il n'y a point de vice qu'il nous soit plus important, dans l'usage du monde, de tenir au moins caché, si nous en sommes atteints, que l'orgueil, parce qu'il n'y en a point qui nous rende plus odieux. On pardonne plus aisément tous les autres vices, on les tolère; mais l'orgueil est insupportable. Aussi Dieu n'a-t-il pu le souffrir dans le ciel, et dès qu'il le vit dans ses anges, il les précipita au fond de l'abîme. Cependant on peut ajouter que de tous les vices, c'est celui peut-être qui se produit plus naturellement au dehors, et qu'il est plus difficile de dissimuler. Tout le fait paraître : l'air, la contenance, la démarche , le geste, la composition du visage, le tour des yeux, le discours , la parole, le ton de la voix, le silence même, cent autres signes qui frappent la vue et dont on s'aperçoit tout d'un coup.

Un homme n'a donc qu'à se montrer, on le connaît bientôt, et son orgueil se répand dans toutes ses actions. S'il est dans une assemblée, il faut toujours qu'il soit placé aux premiers rangs : il ne balance pas là-dessus; et, sans attendre comme d'autres, et selon l'avis du Sauveur du monde, qu'on lui fasse honnêteté pour l'inviter à monter plus haut, il se croit affranchi de cette loi de bienséance , et prévient de lui-même cette cérémonie. S'il parle dans un entretien, c'est ou en maître qui ordonne avec empire, ou en juge qui décide avec autorité, ou en philosophe qui prononce des sentences et des oracles, ou en docteur qui enseigne et qui dogmatise. Il occupe seul toute la conversation , et ferme la bouche à quiconque voudrait l'interrompre pour quelque temps, et demander à son tour le loisir de s'expliquer. Si, par une disposition toute contraire, il se tait et prend le parti d'écouter, l'attention qu'il donne ne fait pas moins voir avec quelle hauteur d'esprit et quel dédain il reçoit ce que chacun dit. Ses réponses les plus ordinaires,

400

ce sont quelques coups de tète, quelques œillades , quelques souris moqueurs , quelques mots entrecoupés, quelques expressions enveloppées et mystérieuses , comme s'il était seul au fait des choses, comme s'il avait seul la clef des affaires , comme s'il en savait seul pénétrer le secret et démêler les ressorts, comme si tout ce qu'il entend n'était de nul poids et ne méritait nulle réflexion, comme s'il ne daignait pas y prêter l'oreille, et qu'il le regardât en pitié. Car dans la société humaine on ne rencontre que trop de ces présomptueux qui n'ont pas même soin de se déguiser, et se laissent emporter aux sentiments de leur orgueil. Orgueil grossier dont rougit pour eux toute personne sage et pourvue de raison : mais eux , ils ne rougissent de rien, tant ils sont infatués d'eux-mêmes et prévenus à leur avantage. Ainsi, sans qu'ils le remarquent, et par la plus dangereuse séduction, l'orgueil qui les possède , tout visible qu'il est, échappe à leurs yeux et se dérobe à leur connaissance, tandis qu'il se manifeste aux yeux du public et qu'il choque tous les esprits. A les en croire, toutes les prérogatives qu'ils s'attribuent, tout ce qu'ils disent, tout ce qu'ils font, n'est point orgueil, mais ingénuité et franchise, mais justice et vérité : du moins le pensent-ils de la sorte, et sont-ils bien persuadés qu'on le doit penser de même. Erreur déplorable, mais qui cause plus d'indignation qu'elle ne donne de compassion : et voilà comment, à force de s'estimer eux-mêmes et de vouloir être honorés et estimés, ils perdent toute l'estime qu'ils pourraient d'ailleurs avoir dans le monde.

Ce n'est pas , au reste , qu'il n'y ait un orgueil plus circonspect et plus délicat. On affecte une certaine modestie extérieure : on est honnête , prévenant, affable ; on a de la douceur, de la politesse, de la retenue , une conduite , selon les apparences , tout unie ; on ne s'enfle point, on ne s'élève point, on n'entreprend point de dominer ni de se distinguer. Mais , outre que tout cela n'est assez souvent qu'une modestie fastueuse, qui, pour user de cette figure, comme un voile transparent, laisse entrevoir l'orgueil même qu'elle couvre, il y a mille occasions où il trompe toute notre vigilance, et sort malgré nous des ténèbres où l'on tâchait de le tenir enseveli. En effet , quelque précaution qu'on prenne et quelque attention qu'on ait sur soi-même , il n'est pas moralement possible, dans le commerce de la vie, que mille sujets imprévus ne piquent notre cœur et ne blessent notre orgueil. Or du moment que l'orgueil se sent blessé, il se trouble, et, dans le trouble où il est, il éclate et ne garde plus de mesures. La raison en est bien naturelle : c'est que l'orgueil est l'endroit le plus vif du cœur, je dis d'un cœur vain : pour peu qu'on y touche, la douleur nous fait jeter de hauts cris. On voit un homme se déconcerter, s'aigrir, s'animer. Il répond sèchement, il parle durement, il s'exprime en des termes fiers et méprisants ; quelquefois la colère l'irrite jusques à l'emportement. On ne le reconnaît plus ; et dans la surprise où l'on se trouve, on demande si c'est là cet homme qu'on croyait si modéré, si patient, si humble.

Ce qui doit encore plus étonner, c'est lorsqu'on vient à découvrir cette sensibilité et cet orgueil dans des âmes pieuses et dévotes, dans des âmes religieuses et consacrées à Dieu, dans des ministres de l'Eglise et des pasteurs du peuple fidèle. Le prophète vit en esprit l'abomination de désolation dans le lieu saint; et n'est-ce pas ce qui s'accomplit réellement à nos yeux et de quoi nous sommes témoins, quand nous voyons l'orgueil dans les plus sacrés ministères, l'orgueil dans le sac et sous le ciliée, l'orgueil dans le sanctuaire de Jésus-Christ, sous les livrées de Jésus-Christ, à la table, à l'autel de Jésus-Christ ? C'est là qu'on le porte, et, au lieu de l'étouffer aux pieds d'un Dieu humilié et anéanti, c'est de là qu'on le rapporte aussi entier et aussi vivant qu'il était. Scandale qui confirme le monde dans ses préjugés contre la dévotion, et qui l'autorise à dire, quoique avec une malignité outrée, qu'il suffit d'être dévot pour être plus jaloux de son rang, plus intraitable sur ses privilèges et sur ses droits, plus sensible à la moindre offense, plus scrupuleux sur le point d'honneur, en un mot, plus orgueilleux.

II. Il faisait en lui-même cette prière. Pourquoi en lui-même, et qu'est-ce que cela signifie? Peut-être ce pharisien ne daignait-il pas se conformer à l'usage, ni s'assujettir comme les autres à prononcer les prières ordinaires. Peut-être aussi cette parole nous fait-elle entendre que, dans toute sa prière, il n'était occupé que de lui-même, et non point de Dieu; qu'il n'envisageait que lui-même et que ses prétendues perfections, dont il venait s'applaudir et se glorifier.

De quelque manière qu'on l'explique, une réflexion là-dessus se présente, et une vérité dont on aurait peine à convenir, si l'expérience n'en était pas une preuve convaincante : c'est que l'orgueil se mêle jusque dans l'exercice de

401

l'oraison, et voici comment. Car dans l'oraison il y a différentes voies : les unes plus communes et les autres plus relevées et plus particulières; les unes aisées, connues, à la portée de tout le monde, mais les autres plus secrètes et propres d'un petit nombre d’âmes que Dieu favorise de certaines communications, et à qui il fait contempler de plus près sa souveraine majesté. Selon ces voies différentes, Dieu dispense différemment les dons de son esprit, de cet esprit de sainteté qui, n'étant qu'un et étant toujours le même, se diversifie néanmoins en tant de manières dans ses divines opérations , et, suivant le langage de l'Apôtre, fait prendre à sa grâce toutes sortes de formes pour s'accommoder à tous les sujets où il lui plaît de la répandre. Cependant l'ordre naturel n'est pasque Dieu, dès le premier essai, élève une âme à ces sublimes degrés d'oraison et de contemplation où les saints sont parvenus. Il a ses règles que sa sagesse lui  prescrit, et qu'elle nous prescrit à nous-mêmes, afin que nous les observions. C'est-à-dire qu'il veut que nous commencions par les pratiques les  plus usitées; que nous nous y exercions assidûment et constamment ; que nous soyons contents d'en demeurer là, si l'esprit céleste, dont nous devons attendre l'impression, ne nous conduit pas plus avant; que de nous-mêmes nous ne nous ingérions point dans des mystères qui sont si fort au-dessus de nous : que nous nous estimions indignes de ces grâces singulières et de ces états qui ne conviennent qu'aux âmes choisies et aux fidèles serviteurs de Dieu; afin que nous comptions toujours pour beaucoup de pouvoir les suivre de loin, et de marcher par les routes les plus aplanies. Voilà ce que pense une piété humble ; voilà ce qui lui inspire un bas sentiment de soi-même.

Mais il s'en faut bien que ce ne soit assez pour l'orgueil d'une âme qui se croit appelée à quelque chose de plus grand ; car on en trouve ainsi disposées. Leur présomption les emporte d'abord, comme d'un plein vol, dans le sein de la Divinité ; et du moment qu'elles se sentent attirées à l'oraison , elles ne craignent point de dire ce que dit l'ange superbe dès l'instant de sa création : Je monterai , j’approcherai du Très-Haut (1) ; j'irai directement à lui, et je le verrai dans sa gloire. Qu'un directeur éclairé, et instruit des ruses de l'ennemi, qui se transforme en esprit de lumière , s'oppose à une illusion si dangereuse, et dont il prévoit les conséquences; qu'il entreprenne d'arrêter

1 Isa., XIV, 14.

cette ardeur précipitée, et de rabaisser ces vues trop abstraites et trop mystiques ; qu'il veuille les assujettir à une certaine méthode, leur tracer certains sujets, leur faire considérer certains points essentiels, et les maximes fondamentales de la perfection chrétienne : tout cela, à leur goût, n'est bon qu'aux âmes vulgaires , que Dieu laisse aller terre à terre, et marcher pas à pas. Si le directeur insiste, on lui fait son procès. On le traite d'homme peu versé dans la vie intérieure; on se détache de lui, et on l'abandonne. Quelle langue parle-t-on ? De s'exprimer simplement et clairement, ce serait descendre et se dégrader. On ne parle plus la langue des hommes, mais celle des anges. Belles expressions où l'on se perd, et qu'on a recueillies en de saints auteurs, qui comprenaient ce qu'ils disaient, parce qu'ils le disaient de cœur, et non par une puérile affectation. Un des éloges les plus solides que le Prophète royal donne au juste, est qu'il ne s'élève point au-dessus de lui-même. Allons à Dieu, et allons-y par la prière ; mais notre prière ne peut être agréable qu'autant qu'elle sera sanctifiée par notre humilité. Or l'humilité nous empêchera de nous émanciper si vite ; et plus elle nous tiendra renfermés dans nous-mêmes et dans la vue de nos misères, plus elle engagera Dieu à s'unir à nous, et à nous unir à lui par la connaissance et la vue de ses grandeurs. Tandis que Moïse priait sur la montagne, il était défendu à tout le peuple d'en approcher ; et quiconque eût osé même toucher le pied de cette montagne sainte eût été frappé de mort. Laissons les parfaits goûter les douceurs d'un commerce intime avec Dieu, et s'abîmer dans la contemplation de ses infinis attributs ; mais nous, mettons-nous au rang du peuple, et demeurons y jusqu'à ce que Dieu nous appelle. Autrement notre témérité trop empressée nous exposerait à de tristes retours, et il serait à craindre que la parole de l'Ecriture ne se vérifiât en nous : Le Seigneur a dissipé les projets que les orgueilleux formaient dans leur cœur, et il a confondu toutes leurs pensées (1). Plût au ciel qu'on en eût moins vu d'exemples ; et plaise au ciel que les exemples qu'on en a vus dans les siècles passés servent de leçons aux siècles à venir, et les préservent des mêmes égarements !

III. Mon Dieu, je vous rends grâces. Rendre à Dieu de continuelles actions de grâces, c'est entre les devoirs de  l'homme un des plus

1 Luc, I, 51.

402

justes et des plus indispensables. Aussi ce qu'il y a de répréhensible dans le pharisien , ce n'est pas de remercier Dieu, mais de ne le pas remercier par un véritable esprit de religion, ni avec les sentiments dont ce pieux exercice doit être accompagné. Car la reconnaissance que nous témoignons à Dieu doit être une reconnaissance toute religieuse ; or une reconnaissance vraiment religieuse, en quoi consiste-t-elle? 1° A donner à Dieu toute la gloire des grâces qu'on en a reçues, et à ne s'en point glorifier soi-même ; 2° à ne point abuser de ces grâces pour se préférer au prochain, et pour le mépriser; 3° à se confondre même du mauvais usage qu'on a fait de ces grâces, et qu'on en fait tous les jours, au lieu qu'en d'autres mains elles profiteraient au centuple ; 4° à trembler en vue de ces grâces et du compte rigoureux que Dieu nous en demandera, comme le maître de l'Evangile demanda compte à ses serviteurs des talents qu'il leur avait confiés ; 5° à ne se pas contenter de ces grâces, et à ne pas croire qu'on n'a plus besoin de rien, mais à reconnaître, malgré ces grâces, notre extrême indigence, et à implorer sans cesse la divine miséricorde pour en obtenir de nouvelles. Telles sont les dispositions d'une âme reconnaissante envers Dieu ; tel est l'esprit qui l'anime et qui la conduit.

Mais ce n'était pas là, à beaucoup près, l'esprit du pharisien. Il remercie Dieu, pourquoi ? non pas pour donner à Dieu la gloire de toutes les perfections dont il se flattait d'avoir été doué, mais pour se l'attribuer à soi-même, pour se retracer le souvenir de tant de bonnes qualités, pour se les remettre devant les yeux, et pour s'y complaire. De cette estime de lui-même, ainsi que la suite le fait voir, naît le mépris d'autrui. A son gré, il n'y a personne qui l'égale, ni qui puisse entrer avec lui en quelque comparaison. Bien loin de se reprocher aucun abus des dons excellents que lui a départis la main libérale du Seigneur, il s'applaudit au contraire d'en avoir toujours usé le plus saintement, par tout le bien qu'il a pratiqué et qu'il pratique. Bien loin de craindre le jugement de Dieu, et d'être en peine sur le compte qu'exigera de lui ce souverain juge, il semble qu'il veuille le prévenir, et que ce soit ce qui l'amène à l'autel. Il semble qu'il vienne lui-même se présenter pour répondre du bon emploi qu'il prétend avoir fait des rares talents dont il se croit pourvu par la grâce du ciel, et du profit qu'il en a retiré. Enfin, persuadé que rien ne lui manque, et que ce qu'il a lui suffit pleinement, il ne souhaite ni n'attend rien de plus ; et c'est pour cela même qu'il ne demande rien. Chose admirable ! remarque saint Augustin : il est venu dans le temple pour prier; mais examinez toutes ses paroles, et vous trouverez qu'elles ne tendent qu'à se louer. Seigneur, dit-il, je vous rends grâces ;mais il n'a garde d'ajouter: Mon Dieu, accordez-moi encore telle grâce. Il en a autant qu'il est nécessaire ; et il ne lui en faut pas davantage pour faire de lui un homme accompli.

La malignité de notre orgueil ne va pas jusqu'à refuser à Dieu la qualité de premier principe, et à ne vouloir pas l'honorer connue l'auteur de tous les biens : il y aurait du blasphème et de l'impiété. Nous nous faisons une religion et une obligation capitale de souscrire à cet oracle de l'Apôtre : Qu'avez-vous que vous n'avez point reçu?Mais l'orgueil de notre cœur ne s'accommode guère de ce qui suit : Or, si vous l'avez reçu, d'où vient que vous vous en glorifiez comme si vous ne l'aviez pas reçu (1) ? Il est vrai que sur cela nous gardons certaines apparences, que dans l'occasion nous publions assez hautement combien nous sommes redevables à Dieu ; que nous voulons qu'il en soit loué, qu'il en soit béni ; que nous le bénissons nous-mêmes et nous le remercions : mais que l'orgueil a de retraites cachées pour se sauver! qu'il sait bien ménager ses intérêts, lors même qu'il parait les abandonner et y renoncer?

Nous remercions Dieu ; mais dans le sentiment de notre reconnaissance , il y a toujours un retour vers nous-mêmes. Nous avons beau protester devant Dieu que la gloire de tout lui appartient : nous le disons des lèvres ; mais dans le fond nous en revenons toujours à nous-mêmes , et nous recueillons avec soin tous les rayons de cette gloire, qui peuvent rejaillir sur nous et nourrir notre complaisance.

Nous remercions Dieu, et nous voulons même que d'autres nous aident encore a le remercier. Gloire soit à Dieu ! dit-on modestement : joignez-vous à moi pour lui rendre grâces de la bonne issue qu'il a donnée à mes desseins, et des bénédictions qu'il a répandues sur mes travaux. Rien de plus chrétien, à ne s'en tenir qu'aux expressions et qu'aux dehors; mais que prétend-on par la ! On veut informer les gens de ce qu'ils pourraient peut-être ignorer, et qu'on est bien aise qu'ils n'ignorent pas. C'est un tour ingénieux et honnête pour

1  1 Cor., IV,

7.

403

leur faire savoir le succès qu'on a eu dans une affaire dont on était chargé , dans une entreprise qu'on avait formée, dans les fonctions d'un ministère où l'on a été employé.

Nous remercions Dieu ; mais aussi nous entendons bien qu'on respectera dans nous les dons de Dieu, qu'on aura pour nous des égards particuliers, qu'on ne nous confondra point avec la multitude, mais qu'on nous distinguera ; qu'on nous déférera tous les honneurs dus à notre mérite et à sa supériorité ; que s'il y a un choix à faire pour quelque place importante , c'est sur nous qu'il tombera, et qu'aucun n'osera nous en contester la préférence ; que nous aurons l'ascendant partout et sur tous; que tout se réglera par nos conseils, que tout passera par nos mains, n'y ayant personne que nous n'estimions au-dessous de nous, et que nous jugions capable de conduire les choses avec la même dextérité et la même sagesse que nous. Car voilà l'opinion où nous sommes ; et si la pudeur nous empêche de nous en déclarer ouvertement, elle ne nous empêche pas dans le secret du cœur de le penser.

Nous remercions Dieu ; mais du moins nous rendons-nous en même temps à nous-mêmes l'avantageux et consolant témoignage de répondre comme nous le devons aux vues de Dieu, et de faire un saint usage de ses bienfaits; de n'être point des serviteurs inutiles, mais de coopérer aux œuvres du Seigneur et à l'exécution de ses divines volontés par notre vigilance, notre application, notre habileté, notre industrie ; de ne nous point épargner pour cela, et d'y avoir toute l'assiduité et tout le zèle qui dépend de nous? D'où nous tirons, sans hésiter, cette conséquence favorable, que nous ne paraîtrons pas au tribunal de Dieu les mains vides, et que nous pouvons espérer d'être mis au nombre de ces fidèles serviteurs dont la bonne administration sera éternellement et si abondamment récompensée.

Nous remercions Dieu ; mais de quoi le remercions-nous plus volontiers? de certaines grâces extérieures, et de certaines qualités plus propres à nous relever dans le monde , à nous y faire connaître, à nous en attirer les applaudissements, à nous donner de l'éclat et de la réputation. Ainsi les apôtres eux-mêmes prenaient plaisir à raconter au Fils de Dieu les miracles qu'ils opéraient, comment ils guérissent les malades et comment ils chassaient les démons. Mais toutes les autres grâces qui, sans ce brillant et sans ce bruit, agissent intérieurement sur l'âme, et ne servent qu'à la

sanctifier, qu'à lui inspirer l'esprit de piété, de charité, d’humilité, de mortification, de renoncement à soi-même et aux vanités du siècle, ce sont des faveurs célestes, et des biens dont nous ne tenons point assez de compte pour en marquer à Dieu notre gratitude et pour lui en demander l'accroissement. Il n'y a que ce qui frappe la vue qui nous intéresse et qui pique notre envie : tout le reste nous est indifférent, parce qu'il l'est à l'orgueil qui nous domine, et que nous n'y trouvons rien qui le soutienne.

N'oublions jamais les dons du Seigneur, mais ne nous en souvenons que pour l'honorer. Ayons sans cesse, et dans le cœur et dans la bouche , les paroles du pharisien ; mais disons-les autrement que lui et dans un esprit chrétien : Seigneur, je vous rends grâces. Oui, mon Dieu, c'est à vous que je rends grâces, et à vous seul, persuadé que tout ce que j'ai et tout ce que je suis, je ne l'ai que de votre libéralité, et je ne le suis que par votre miséricorde. Or n'ayant rien que de vous et n'étant rien que par vous, c'est donc à vous que je dois l'hommage de tout, sans pouvoir rien prétendre à la gloire qui vous en revient. Qu'elle soit à vous tout entière ; et malheur à moi, vile créature, si je m'y attribuais quelque droit, et si je voulais en détourner sur moi la moindre partie ! Seigneur, je vous rends grâces, et d'autant plus que je me reconnais moins digne des soins qu'a pris de moi votre providence : car qui étais-je, et qui suis-je? Si donc vous m'avez spécialement choisi, si dans la distribution de vos dons vous m'avez préféré à tant d'autres, ce n'est point une raison de me mettre au-dessus d'eux dans mon estime, ni de m'enorgueillir. Combien valaient mieux que moi, étaient mieux disposés que moi, vous auraient mieux servi que moi et auraient mieux répondu à vos adorables desseins ! Seigneur, je vous rends grâces : mais, bien loin de m'élever au sujet de vos bontés infinies pour moi, c'est au contraire ce qui doit me confondre et m'humilier. Le peu d'usage que j'en ai fait et le peu d'usage que j'en fais, voilà, mon Dieu, mon humiliation, voilà ma confusion. Que de fruits je pouvais produire et que de gloire j'aurais dû vous procurer avec les talents que vous m'avez donnés, avec les moyens que vous m'avez fournis, dans le rang où vous m'avez place! Hélas ! j'ai tout dissipé, tout profané, tout perdu. Seigneur, je vous rends grâces : mais peut-être serait-il à souhaiter que vous eussiez été moins libéral envers moi. Plus je vous suis redevable, plus vos jugements me

404

sont redoutables. Je n'ai rien reçu de vous que je ne dusse employer pour vous et pour moi-même : pour vous, en vous glorifiant; pour moi-même, en me sanctifiant : et c'est ce qui me saisit de frayeur, quand je viens à réfléchir sur le trésor de colère que j'amasse, et sur les titres de condamnation que je vous mets en main contre moi par un énorme abus de vos bienfaits. Pensée terrible qui me retrace dans la mémoire le funeste sort de cet arbre infructueux qui fut coupé et jeté au feu ; pensée capable de rabaisser toutes les enflures du cœur le plus vain, de renverser toute la confiance de l’âme la plus présomptueuse. Frappé de cette pensée, c'est à vous, Seigneur, que je m'adresse. Tous les biens dont il vous a plu jusques à présent de me gratifier, et dont je vous rends grâces, me font encore tout espérer de votre miséricorde dans l'avenir. Moins j'ai profité de vos dons, plus j'ai besoin de votre secours pour réparer mes pertes passées et mes dissipations. Vous ne me le refuserez pas, Seigneur, et ce sera un nouvel effet de votre amour, qui renouvellera toute l'ardeur de mon zèle et toute la vivacité de ma reconnaissance. C'est ainsi qu'on remercie Dieu sans orgueil; et que d'humbles actions de grâces l'intéressent plus que jamais en notre faveur, et l'engagent tout de nouveau à répandre sur nous ses bénédictions les plus abondantes.

IV. Je ne suis pas comme le reste des hommes, lesquels sont voleurs, injustes, adultères, ni tel que ce publicain. C'est ici que l'orgueil se découvre dans toute son étendue; et par où? par un esprit de singularité, par un esprit de censure et d'une censure outrée, par un esprit de dureté envers les pécheurs, et de plus, par un aveuglement grossier à l'égard de soi-même. Esprit de singularité : Je ne suis pas comme le reste des hommes; esprit de censure, mais d'une censure outrée : lesquels sont voleurs, injustes, adultères ; esprit de dureté envers les pécheurs, ni tel que ce publicain ; aveuglement sur soi-même le plus grossier : Je ne suis pas. Reprenons tout ceci et expliquons-le.

Esprit de singularité. Le pharisien ne se regarde pas comme un homme du commun. Il prétend faire rang à part; et si l'on refuse de le distinguer, il sait assez se distinguer lui-même. Car de se confondre dans le grand nombre, d'agir de concert avec les autres et de se conformer à leurs exemples, ce serait enfouir son mérite et l'obscurcir. On ne le connaîtrait point, on ne le remarquerait point, on ne parlerait point de lui, et on ne lui rendrait point les honneurs qui lui sont dus. C'est pour cela qu'il commence par se séparer : Je ne suis pas comme le reste des hommes. On ne voit partout que trop de ces esprits particuliers à qui rien ne plaît, et qui ne peuvent rien goûter à moins qu'il ne soit extraordinaire, à moins qu'il ne soit nouveau, à moins qu'il ne leur soit propre. Ce qui les accommodait d'abord, et ce qui était le plus selon leur sens et selon leur gré, lorsqu'ils étaient seuls à le pratiqua leur paraît insipide, et perd pour eux tout son agrément et toute sa pointe, du moment qu'il vient à passer en coutume, et que l'usage s'en établit. Encore si l'on n'affectait cette singularité que dans les choses indifférentes, que dan la conduite du monde, que dans la société humaine et civile : mais on l'introduit dans les choses de Dieu, jusque dans la dévotion, la religion, jusque dans le sanctuaire et les divins mystères. C'est même ordinairement en cela qu'on se rend plus singulier, et c'a été de tout temps l'esprit des novateurs.

D'où sont venues tant de variations dans les pratiques de piété, dans les prières, dans la récitation des offices, dans la lecture des livres, dans les décisions de morale, dans les exercices de pénitence, dans l'approche des sacrements? Il était naturel, et il eût été mille fois plus convenable et plus sage de laisser les fidèles dans les bonnes pratiques qu'ils observaient, dans les dévotions louables en elles-mêmes, autorisées par la tradition de plusieurs siècles, répandues parmi tout le peuple chrétien. Ils eussent bien plus profité des livres qu'on leur mettait depuis longtemps dans les mains, qui, sans être si polis ni si ornés, édifiaient davantage par leur simplicité et leur solidité, et servaient beaucoup plus à leur éclairer l'esprit el à leur toucher le cœur. Ils eussent incomparablement plus avancé dans les voies de Dieu, si l'on n'eût point tant agité et troublé les consciences par des rigueurs extrêmes et de fausses terreurs sur la morale, sur la pénitence, sur la fréquentation des sacrements, et qu'on s'en fût tenu aux maximes et à la conduite des habiles maîtres qui avaient éclairci toutes ces matières. Mais le premier principe d'un novateur, c'est de n'être pas comme les autres hommes. Car il n'y aurait point assez de gloire pour lui à ne dire que ce que les autres ont dit, et à ne faire que ce que les autres ont fait. Il veut frapper autrement la vue, et pour cela il faut qu'il réforme tout, ou plutôt qu'il renverse tout. De là grand mouvement, grand bruit,  nouvelles observances, nouvelles

405

pratiques,  nouvelles   prières,  nouveaux   offices, nouveaux livres,  nouvelles questions sur la morale   évangélique,   et  nouvelles opinions, nouvelles  méthodes pour le  sacrifice de la messe, pour la confession, pour la satisfaction des péchés, pour la communion : comme s'il voulait s'appliquer ce que Dieu disait de lui-même : Voici que je renouvelle toutes choses (1). Il n'épargne pas même les saints, ni leurs reliques, ni leurs faits mémorables, ni les lieux fréquentés en leur honneur; déplaçant du ciel qui il juge à propos, se piquant là-dessus d'un discernement juste, et refusant de se soumettre à ce qu'il appelle idées populaires. Or qu'est-ce que tout cela? des singularités.  Singularités qui vont à changer presque tout le culte extérieur et toute la face de la religion. Singularités qui paraissent aux yeux du  public,   et qui attirent son attention.    Singularités   qui   ne manquent pas d'approbateurs,   d'admirateurs, de sectateurs, surtout parmi le sexe,  lequel se porte aisément à tout ce qui a l'air de distinction. En un mot, singularités par où l'on se fait un nom dont on est jaloux, et dont l'orgueil se repaît.

Esprit de censure, et d'une censure outrée. Il n'y en eut jamais d'exemple plus sensible que celui du pharisien. Par où débute-t-il? il fait d'abord le procès atout le genre humain ; Je ne suis pas comme le reste des hommes, lesquels sont voleurs, injustes, adultères. Voilà sans doute une accusation bien griève, mais en même temps bien générale. Du moins s'il disait : Je ne suis pas comme quelques-uns des hommes, comme plusieurs des hommes, comme le plus grand nombre des hommes : mais ce ne serait point assez pour son orgueilleuse et impitoyable critique. Il faut qu'il mette également tous les hommes, hors lui, dans la masse de perdition. Il faut, dans son idée, qu'il n'y ait que lui sur la terre qui soit homme de bien ; et, par un raffinement de vaine gloire que remarque saint Bernard, ce qui le flatte, ce n'est point précisément d'être aussi homme de bien qu'il croit l'être, mais de l'être seul. Il ne fait donc grâce à qui que ce soit, et il ne reconnaît de justice, d'équité, de probité, de vertu, que dans sa personne. Afin de ne rien exagérer, convenons, et il est vrai, qu'on ne va guère jusqu'à cette extrémité où le Fils de Dieu, dans une parabole, a voulu nous donner à connaître l'excès de l'orgueil. Nous ne voyons point que cela s'accomplisse à la lettre; et s'il se trouvait un homme parmi nous qui eût assez

1 Isa., XLIII, 19.

d'assurance et assez de front pour se vanter d'être dans toute la nature l'unique en qui réside la grâce du Seigneur, et qui soit droit, équitable, vertueux, on le traiterait d'extravagant et d'insensé. Mais du reste, l'expérience nous apprend combien il y a eu dans l'Eglise de Jésus-Christ, et combien il y a encore de ces prétendus saints qui volontiers, ou sans beaucoup de peine, damnent presque tout le monde. Prévenus à leur avantage et préoccupés de leurs maximes, ils se persuadent avoir seuls la science du salut, et être seuls instruits des voies de Dieu. Ne se pas joindre à eux et ne se pas conduire par eux, c'est, selon leur sens, se pervertir, s'égarer, se perdre.

Et parce que le nombre de ceux qui les suivent n'est pas tel après tout qu'ils voudraient, et que c'est le plus petit, en comparaison du reste des fidèles, voilà pourquoi ils s'élèvent avec tant de chaleur et tant de hauteur, ne prononçant que des anathèmes, lançant partout des malédictions, ne cessant point de déplorer l'affreux relâchement des mœurs, s'imaginant voir dans tous les états du christianisme une décadence entière, l'attribuant à des guides aveugles qui mènent d'autres aveugles; se regardant avec une pieuse complaisance, eux et leurs élus, comme d'heureux rejetons que la contagion a épargnés dans le champ du père de famille, bénissant Dieu de les avoir ainsi sauvés du naufrage et garantis de la corruption universelle. Il est certain que le monde est bien corrompu, et sur ce point leurs déclamations ne sont pas tout à fait mal fondées. Mais avec un peu plus de charité et moins d'orgueil, ils ne pousseraient pas si loin leur censure, ils ne donneraient pas des arrêts si vagues et si étendus, ils ne conclueraient pas si vite pour la perte de quiconque ne prend pas leurs leçons et n'entre pas dans leurs intérêts; ils ne se déchaîneraient pas avec tant de violence contre la société humaine en général, ni en particulier contre des gens de bien dont le mérite les incommode; ils feraient justice à la piété partout où elle se trouve, et ils ne se figureraient pas, comme le pharisien, qu'elle ne se trouve que chez eux, ou qu'elle ne peut être agréable à Dieu, quelque part qu'elle se rencontre, si elle n'est marquée de leur sceau : car c'est ainsi que l'orgueil, ou s'arroge tout, ou réprouve tout.

Esprit de dureté envers les pécheurs. Le publicain était un pécheur, mais c'était un pécheur pénitent; les marques publiques qu'il donnait d'une douleur sincère devaient exciter

406

la compassion du pharisien; mais l'orgueil pharisaïque est sans pitié; il n'est touché que de sa propre excellence, et il insulte à la misère d'autrui : Je ne suis pas comme ce publicain. S'il eût consulté l'esprit de Dieu, il eût fait réflexion que ce pécheur n'était plus en quelque sorte pécheur, dès là qu'il était contrit et repentant; et la religion lui eût dicté qu'il fallait condescendre aux faiblesses d'un homme nouvellement converti ; qu'il fallait l'aider, le relever, le recevoir à miséricorde. Mais un pharisien ne sait agir qu'en juge inexorable, et jamais en père; il ne sait parler qu'avec dédain et avec empire, et jamais avec douceur et avec bonté: C'est un malheureux, dit-il; je n'ai garde de lui ressembler. Que ces manières hautes et dédaigneuses, que ces paroles dures, dans la suite des temps, ont rebuté de pécheurs, dont il eût été bien plus à propos de seconder les bonnes dispositions par de sages et de salutaires ménagements ! On eût gagné cette âme en la traitant avec plus de circonspection et plus de modération ; on l'eût consolée, on l'eût encouragée, on lui eût inspiré de la confiance, au lieu qu'on l'a désolée et désespérée. Mais, dites-vous, c'est sa faute, et ce pécheur doit être préparé à tous les reproches qu'on lui peut faire, et à toute la sévérité dont on peut user à son égard : car il n'y a rien là qu'il ne mérite. J'en conviens, c'est sa faute, et dans le fond il doit se réputer digne des plus mauvais traitements et les accepter : mais de votre part n'est-ce pas en même temps une faute, et une faute très-condamnable, de ne pas respecter dans votre frère, tout criminel qu'il est, l'image de Dieu et le prix du sang de Jésus-Christ; de l'exposer à une ruine totale par l'ascendant trop impérieux que vous prenez sur lui, et dont vous lui faites sentir tout le poids, par l'amertume de vos expressions et par la terreur de vos menaces; de ne vouloir pas charitablement, quoique prudemment , vous rapprocher de lui, afin de le rapprocher de son devoir; mais, au contraire, de vous butter, de vous obstiner contre lui, et de ne tenir nul compte du triste abandonnement où votre inflexible raideur le précipite ; de vous croire quitte de son malheur en disant : C'est son affaire : que m'importe? s'il veut se damner, qu'il se damne! Il se damne en effet. Mais n'en êtes-vous pas coupable, lorsque vous pouviez, par des voies plus insinuantes, par des précautions plus mesurées, par un accueil plus engageant et plus modeste, le retirer de l'abîme et le remettre dans le bon chemin ?

Aveuglement par rapport à soi-même. L'orgueilleux est d'autant plus sujet à se tromper et à se laisser tromper sur ses qualités personnelles, que son erreur lui plaît, parce qu'elle lui est avantageuse : ce qui fait que souvent il est tout ce qu'il croit ne pas être , et qu'il n'est rien de tout ce qu'il croit être. Ce pharisien de l'Evangile se regarde comme un homme irréprochable et sans vice. Je ne suis pas; et quoi ? que n'est-il pas, ou que pense-t-il ne pas être? Il se vante de n'être pas semblable aux autres hommes, et surtout de n'être pas voleur comme eux, injuste comme eux, adultère comme eux. Mais, étrange aveuglement de l'orgueil! dit saint Augustin; non-seulement le pharisien est semblable aux autres hommes, mais il est pire que les autres hommes, puisqu'avec tous ses vices, qu'il se déguise à lui-même et qui égalent au moins ceux des antres hommes, il est encore le plus superbe des hommes. Semblable aux autres hommes : car on peut bien juger qu'il n'était pas différent de ces autres pharisiens contre qui le Fils de Dieu s'est tant de fois déclaré, et à qui il reprochait en des termes si forts leur obstination, leur envie, leur animosité, leur ambition, leur intérêt, leurs intrigues, leurs cabales, leurs violences, leur mauvaise foi, leur hypocrisie. Pire que les autres hommes, puisqu'à tous ces vices il ajoutait la présomption et l'orgueil, qui en est le comble : par où il tombait encore justement dans les mêmes vices qu'il imputait à tous les hommes, en les traitant de voleurs, d'injustes , d'adultères. Car, sans savoir si réellement et dans le sens littéral il était tout cela, on peut toujours dire , continue saint Augustin, qu'il l'était dans un sens plus spirituel et plus mauvais. Et en effet, c'était un voleur, puisqu'il dérobait à Dieu sa gloire; c'était un injuste, puisqu'en se glorifiant lui-même au préjudice de Dieu, il usurpait un bien qui ne lui appartenait pas, et dont Dieu est jaloux pardessus toute chose ; c'était un adultère, puisqu'il abusait des dons de Dieu, et qu'il les profanait, en les faisant servir à son amour-propre et à sa vanité. Or voilà ce qu'il n'apercevait pas, et sur quoi l'orgueil lui fermait les yeux : de sorte qu'avec toutes ses imperfections et tous ses défauts, il ne voyait rien en lui de répréhensible et de défectueux.

C'est ce qui nous arrive à nous-mêmes, et c'est le déplorable aveuglement où nous vivons. Nous avons des vices que nous ne connaissons pas : et pourquoi ne les connaissons-nous pas? parce que notre orgueil nous fascine tellement

407

la vue, que découvrant, selon la figure de Jésus Christ, jusqu'à un fétu dans l'œil d’autrui. nous ne remarquons pas dans le nôtre jusqu'à une poutre. Des vices que nous ne connaissons pas, parce que nous ne les voulons pas connaître : et pourquoi ne les voulons-nous pas connaître, pourquoi ne prenons-nous aucun soin de les connaître? pourquoi rejetons-nous même tous les moyens de les connaître? pourquoi n'écoutons-nous ni conseils, ni remontrances, ni remords intérieurs, ni réflexions capables de nous les faire connaître? c'est que cette connaissance nous tracerait de nous-mêmes une image désagréable ; c'est qu'elle nous détromperait de la bonne opinion que nous avons de nous-mêmes, et où nous aimons à nous entretenir; c'est qu'elle nous apprendrait ce que nous ne voulons point savoir, qui est de nous humilier. Des vices que nous ne connaissons pas, mais que le monde connaît, et qui donnent lieu à ses railleries et à ses discours. Car il n'est rien qui pique davantage le monde, ni qui excite plus son indignation et son mépris, que la confiance d'un homme et l'estime qu'il témoigne de lui-même, lorsque chacun voit ses faiblesses, et qu'il n'y a que lui à qui elles soient cachées. On demande s'il ne se trouvera personne qui l'éclairé, et l'on attend, pour son bien et pour son instruction, que quelque occasion mortifiante le désabuse, et le tire de l'ignorance où il est. Des vices que nous ne connaissons pas, parce que nous ne jugeons de nous-mêmes que par comparaison avec d'autres qui semblent plus vicieux que nous. Le pharisien se comparait avec le publicain, et nous nous comparons avec celui-ci ou avec celui-là, gens scandaleux et décriés. Or, dans cette comparaison, nos vices disparaissent : mais bientôt ils se montreraient à nous dans toute leur difformité et toute leur laideur, si nous venions à nous mettre en parallèle avec tels et tels dont les exemples nous confondraient. Des vices que nous ne connaissons pas, parce que nous ne comptons pour quelque chose que certains vices grossiers qui corrompent les sens, que certaines actions basses qui portent leur honte avec elles, et avec leur boule leur remède.

Mais outre ces vices dont peut-être on a eu le bonheur de se garantir, il y a des vices de l'esprit, des vices du cœur, des vices de l'imagination, des vices du naturel, des vices de l'humeur; il y a des passions, des inclinations, des entêtements, des caprices, des légèretés, des inconstances, des aversions, des haines, des

mensonges, des dissimulations, et le reste. Ce sont des vices ; mais parce que ce sont des vices secrets, ou parce qu'ils ont une apparence moins odieuse, on se les passe aisément, et l'on n'y fait qu'une attention très-légère. Ainsi ces vices ne diminuent rien de l'idée qu'on a de soi-même. Mais si l'on ne se laissait pas aveugler par l'orgueil, on se dirait : Il est vrai, je ne fais tort à personne, non plus que le pharisien; je ne suis point un usurpateur, je ne suis point dans le désordre et la débauche ; mais du reste j'ai un esprit difficile; mais j'ai une imagination bizarre, mais j'ai un cœur indifférent, mais j'ai un naturel colère et brusque, mais j'ai une humeur dure et intraitable; je suis obstiné dans mes pensées, violent .dans mes désirs, ambitieux dans mes projets, malin dans mes jugements, aigre dans mes ressentiments , piquant dans mes paroles, infidèle dans mes promesses, précipité dans mes résolutions , déguisé dans mes desseins, lâche et négligent dans la pratique de mes devoirs. Voilà ce qu'on se dirait et ce qu'on ne se dit pas, parce que notre orgueil en souffrirait, et qu'on ne veut rien voir en soi qui puisse lui donner la moindre atteinte. On se considère par le bon côté, et l'on s'arrête là, sans rien examiner de plus, ni tourner ailleurs ses regards. C'est pourquoi Dieu, par un trait de miséricorde, permet quelquefois qu'une âme s'oublie en certaines rencontres, et qu'elle s'abandonne à des fautes grièves, qui dans la suite lui deviennent plus utiles que l'étal où elle était, quoique moins criminelle, parce que ces chutes lui apprennent à se connaître, et en se connaissant mieux à ne plus tant présumer d'elle-même, mais à s'en défier.

V. Je jeune deux fois la semaine:

je donne la dîme de tous mes biens. Autre aveuglement de l'orgueilleux : il croit avoir des vertus qu'il n'a pas. Qu'entend le pharisien quand il dit qu'il jeûne deux fois la semaine, et qu'il donne la dîme de tous ses biens? il veut dire par là qu'il est fort mortifié et fort pénitent, qu'il est homme religieux et fidèle observateur de la loi. Mais avec tous les jeûnes qu'il pratiquait, et toutes les dîmes qu'il payait, il n'avait ni la vertu de pénitence ni la vertu de religion : comment cela? parce que la vertu ne consiste pas précisément dans les œuvres, mais dans l'esprit qui les anime et qui les sanctifie. Elle n'est vertu qu'autant qu'elle procède de Dieu et qu'elle tend à Dieu, qu'autant que Dieu en est le principe et que Dieu en est la fin, qu'autant que c'est un don de Dieu et un fruit de la

408

grâce de Dieu. Mais si c'est l'orgueil qui la produit, si c'est l'orgueil qui l'inspire, qui la soutient, qui la fait agir, la grâce alors n'y a plus de part; Dieu n'en est plus le motif, et par conséquent ce n'est plus qu'un fantôme et une ombre de vertu. Le pharisien pouvait donc jeûner, et n'avoir pas la vertu de pénitence; il pouvait donner la dîme de tous ses biens, et n'avoir pas la vertu de religion : pourquoi ? parce qu'il ne jeûnait et qu'il ne payait si abondamment la dîme que par orgueil.

Importante vérité dont nous pouvons et nous devons faire l'application à tant d'oeuvres chrétiennes que  l'orgueil empoisonne,  et qu'il dégrade aux yeux de Dieu. Ce sont de bonnes œuvres, à les regarder en elles-mêmes, et à n'en considérer que la substance : on prie, on passe les heures entières devant les autels ; on chante les louanges du Seigneur : on assiste à toutes les assemblées de piété, on y est le plus assidu, et l’on y paraît avec l'extérieur le plus composé et le plus dévot. Ce sont  des œuvres utiles au prochain : on s'intéresse pour les pauvres, on les soulage par les aumônes qu'on leur fait et par celles qu'on leur procure ; on visite les malades, on prend soin des hôpitaux, des prisons, de tout ce qu'il y a d'infirme et de nécessiteux dans un quartier ; on contribue à des établissements de charité, et l'on se retranche pour avoir de quoi y fournir. Ce sont des œuvres même tout apostoliques : on annonce la parole de Dieu, on instruit les peuples, on enseigne les ignorants, on dirige les consciences, on arrête les procès, on accommode les différends, on rapproche les cœurs et on les réconcilie. Ce sont des œuvres pénibles et laborieuses : on se consume de travaux dans une profession, dans un emploi, dans un ministère ; on s'éloigne du monde, et on se prive de toutes ses douceurs ; ou se réforme dans les habits, dans le train, dans les ameublements, et l'on se réduit à un état simple et sans faste;  on s'assujettit à un genre dévie austère et de la plus haute perfection. Mais tout cela, néanmoins, ce ne sont point des œuvres vraiment vertueuses, ni de quelque valeur auprès de Dieu , dès que l'orgueil s'y mêle , et qu'il y répand sa contagion. On fait le bien sans être homme de bien, et l’on pratique les devoirs du christianisme sans être chrétien. Car le bien qu'on fait, on le fait en mondain, et les devoirs qu'on  pratique, on les pratique en païen, puisque c'est pour une gloire tout humaine.

Ecueil de la vaine gloire, écueil le plus subtil et le plus dangereux. Il est à craindre pour toutes sortes de personnes, mais on peut dire qu'il l'est singulièrement pour ceux-là même ou celles qui vivent dans une plus grande régularité, et qui semblent s'avancer avec plus de progrès dans le chemin de la vertu. Aussi est-ce à eux que le Fils de Dieu s'adresse spécialement, quand il nous exhorte à nous préserver des atteintes de l'orgueil : Gardez-vous de faire vos bonnes actions devant les hommes, afin d'en être vus (1), et afin qu'ils conçoivent pour vous de l'estime. Il leur est plus aisé de se défendre du piège de l'intérêt et de toutes les convoitises qui corrompent les sens : mais le piège de la vaine gloire est si délicat, si imperceptible, et d'ailleurs si engageant et si touchant, qu'il est d'une extrême difficulté de l'éviter. Difficulté qui croît selon que les exercices et les fondions où l'on s'occupe ont plus d'apparence et plus d'éclat au dehors. Il est si doux de recevoir sans cesse des éloges et d'être honoré, respecté de tout le monde; si doux de s'entendre nommer un modèle de piété, de charité, de zèle, le refuge des pauvres , la consolation des affligés, la ressource de l'innocence, l'appui de la justice, le mobile et l'âme de toutes les œuvres saintes, l'exemple de la cour, l'édification d'une ville, l'apôtre d'un pays, le maître de l'éloquence et le premier entre les ministres évangéliques, l'honneur du clergé, le défenseur de la religion, le soutien même et le chef d'une secte ; tous ces noms, dis-je, sont si flatteurs, que les plus spirituels s'y laissent prendre , et qu'ils y trouvent un goût dont peut-être ils ne veulent pas s'apercevoir, mais qui ne se fait que trop sentir. Que ce goût, ou plutôt que cette fausse gloire qui le fait naître et qui les pique, vînt à leur manquer, c'est alors qu'ils seraient étrangement déconcertés : marque évidente qu'ils y étaient beaucoup plus sensibles qu'ils ne pensaient.  Cependant on s'imagine  amasser de grands trésors de mérites. On compte ses vertus, comme le pharisien : mais ce sont des vertus de pharisien ; Dieu ne les reconnaît point, et il ne les récompense point. Ces riches prétendus, ils se sont endormis ; toute leur vie se passe en des songes agréables et en de spécieuses illusions ; mais au moment de la mort, où ils commenceront à s'éveiller, quelle sera leur surprise de n'avoir rien dans les  mains (2), et de voir toutes leurs espérances s'évanouir ! Le remède à un mal si pernicieux, c'est une sincère et profonde humilité, et c'est aussi ce que

1 Matth., VI, 16-18. — 2 Psal., LXXV, 6

409

l'Evangile nous propose dans la pénitence du publicain.

CARACTÈRE   DE L'HUMILITÉ,   ET  SES EFFETS SALUTAIRES DANS LE PURLICAIN.

I. Le publicain se tenant éloigné. Voici une image bien différente de l'autre. C'est un publicain et un pécheur, mais un publicain, mais un pécheur humble : et saint Chrysostome ne craint point de dire que l'état même du péché avec l'humilité vaut mieux que l'état de justice avec l'orgueil, parce que l'orgueil détruit dans peu toute la piété du juste, au lieu que l'humilité efface le péché et sanctifie le pécheur par une parfaite conversion. Quoi qu'il en soit, le publicain commence d'abord à s'humilier par la place qu'il choisit; c'est la plus éloignée de l'autel, c'est la dernière, parce qu'il se regarde comme le dernier de tous. Il se connaît lui-même, et cette connaissance qu'il a de lui-même est le fondement de son humilité. Il sait de quelle manière il s'est comporté pendant de longues années ; il sait de combien d'injustices, de fraudes, de vexations, de crimes il s'est rendu coupable : il le sait, et c'est ce qui lui fait sentir toute son indignité. Or ce sentiment de son indignité, c'est en même temps ce qui le porte à se ravaler autant qu'il peut, et à se mettre au plus bas rang. Le pharisien s'était placé jusqu'auprès de l'autel, le peuple s'était avancé dans le temple; mais lui, il ne se juge pas digne d'y entrer, ni de prier avec eux. Il demeure a la porte, les genoux en terre, la tète penchée, le corps prosterné. Ce n'est pas assez : mais, selon la remarque de saint Chrysostome, dans cette disposition si humiliante , non-seulement il se méprise lui-même, mais consent qu'on le méprise. Le pharisien vient de l'insulter, et il ne répond rien à l'insulte qu'il a reçue. Il pouvait néanmoins user de récrimination, et de sa part il eût eu bien des reproches à faire à ce faux dévot qui l'outrageait si mal à propos, et qui le condamnait avec tant le témérité. Mais il ne se récrie point contre lui, il ne se plaint point, il se tait; et dans le silence, il est prêt d'accepter les traitements les plus injurieux. Sont-ce même des injures, il ne les prend point de la sorte; au contraire, il est persuadé que toutes les humiliations lui sont dues, et il ne lui faut pour l'en convaincre, qu'un retour sur soi-même, et que la vue des péchés dont il est chargé.

Nous ne nous connaissons pas nous-mêmes, et de là vient que nous avons tant de peine à nous humilier ; et parce que nous n'aimons pas à nous humilier, de là même encore il arrive que non-seulement nous ne nous connaissons pas, mais que nous ne voulons pas nous connaître. Il ne faudrait qu'un regard sur nous-mêmes pour découvrir le fond de notre misère, et c'est dans ce fond de misère , dans ce fumier, selon l'expression de saint Jérôme, que nous trouverions la perle précieuse , qui est l'humilité. Voilà pourquoi saint Augustin faisait si souvent à Dieu cette prière : Seigneur, que je vous connaisse, parce que plus je vous connaîtrai, plus je vous aimerai ; mais tout ensemble , ô mon Dieu ! que je me connaisse moi-même, parce que plus je me connaîtrai, plus je me mépriserai. Il souhaitait ardemment d'acquérir une vertu qu'il savait être la base de toutes les vertus; et d'ailleurs, entre les moyens de l'acquérir, il n'en comprenait point de plus solide et de plus puissant que de s'ôter à soi-même le voile de dessus les yeux, de se représenter de bonne foi tout ce qu'on est, et de creuser profondément dans l'abîme de ses faiblesses.

Et en effet, dès que nous nous mettons à creuser cet abîme , quelle idée concevons-nous de nous-mêmes, et quels sujets d'humiliation se présentent à nous? le détail en serait infini. Sans rien dire des infirmités du corps,et de tout ce qui a rapport à cette chair terrestre et matérielle, sortie de la poussière et destinée à y retourner, quel est l'état de notre âme? Que d'erreurs et d'ignorance dans l'esprit ! que de passions et de malignité dans le cœur ! que de corruption dans la volonté ! quel penchant au mal ! quelle inconstance dans le bien ! quels égarements dans toute la conduite ! Ceci est général : mais si chacun voulait en particulier se rendre compte de toutes ses pensées, de toutes ses vues, de tous ses sentiments, de toutes ses inclinations vicieuses , de toutes ses paroles, de toutes ses actions, de tout ce qu'il a commis de péchés et de tout ce qu'il en commet chaque jour, de ses fragilités sans nombre , de ses infidélités, de ses chutes et de ses rechutes continuelles, y a-t-il personne, même parmi les plus spirituels, qui d'un premier mouvement ne s'écriât avec le Prophète : Qu'est-ce que l'homme, Seigneur ? et pour ne parler que de moi, que suis-je, mon Dieu , que suis-je devant vous ? Mais que serais-je encore dans l'opinion du public, qui peut-être est prévenu de quelque estime pour moi, parce qu'il ne me connaît que par des dehors trompeurs, s'il pouvait me connaître,

410

Seigneur, comme vous me connaissez, et voir au dedans de moi ce qu'il y a de plus intime et de plus secret? Or une âme touchée de cette connaissance d'elle-même , et se jugeant avec les lumières de la grâce dans la droiture de la raison et de la religion, n'a garde d'ambitionner de vains honneurs , ni de chercher des prééminences qu'elle ne croit point lui appartenir. Que d'autres soient élevés au-dessus de sa tête; que dans une cour, dans une compagnie , on leur défère les premières dignités ; que d'eux-mêmes et de leur autorité propre, à l'exemple du pharisien, ils s'emparent de certains rangs et se donnent certaines distinctions : l'humble chrétien se tient à l'écart, reste volontairement en arrière , et se plaît dans son obscurité. Qui que ce soit qu'on lui préfère et qui passe devant lui, il n'en conçoit ni jalousie ni chagrin. On ne l'entend point se répandre là-dessus en murmures, ni s'épancher en termes amers. Bien loin de cela, il semble, à l'entendre parler, qu'on ne lui fait jamais de tort et qu'à son égard ce qui paraît oubli, délaissement, rebut, mépris, est moins une injure qu'une justice qui lui est rendue. Il ne lui faut donc point de consolations humaines, il ne lui faut point de réparations ni de satisfactions. Il consent à tout, quelque indifférence qu'on lui témoigne ; il est content de tout.

Quelle morale pour le monde, et quelle morale surtout pour les grands du monde ! quel étrange paradoxe ! car voilà ce que toute la philosophie païenne n'a jamais compris, et ce que le monde profane ne peut encore comprendre ; voilà ce qui le scandalise, et ce qu'il ose traiter de bassesse. Mais que ce qui est bas et méprisable selon le monde est sublime et relevé selon Dieu ! Le miracle de l'humilité évangélique , et en quoi consiste son excellence, c'est d'avoir pu former de la sorte des hommes supérieurs à toutes les vanités du siècle et à ses frivoles idées, des hommes incapables de se laisser éblouir par un faux lustre et par une grandeur imaginaire, des hommes assez éclairés pour savoir se priser au juste, et assez solides pour ne se point estimer et ne vouloir point être estimés plus qu'ils ne valent, et que ne vaut tout homme comme eux ; des hommes remplis de cette grande maxime de l'Apôtre, que quiconque se figure être quelque chose, quoiqu'il ne soit rien, se trompe lui-même (1) ; des hommes par conséquent ennemis de toute ostentation , île tout faste, et mettant leur gloire et leur bonheur en cette vie à participer

1 Galat., VI, 3.

aux opprobres de Jésus-Christ. Tels sont les humbles du christianisme, je dis les vrai? humbles. Ils sont rares , mais il yen a eu et il y en a. Plaise au ciel qu'il y en ait toujours dans l'Eglise de Dieu ! Or il y en aura tant que nous ne nous perdrons point nous-mêmes de vue, c'est-à-dire tant que nous ne perdrons point le souvenir de notre pauvreté, de notre insuffisance, et même de notre néant, soit dans l'ordre de la nature , soit dans l'ordre de la grâce. Nous ne chercherons plus alors à nous produire ni à dominer.

II. Il n’osait lever les yeux au ciel. Une sainte confusion lui faisait baisser les yeux. Tandis que le pharisien promenait avec audace ses regards dans toute l'assemblée, le publicain n'avait pas l'assurance de porter la vue ni vers le ciel, ni vers l'autel, ni vers aucun de ceux qui étaient présents. Touché des remonta de sa conscience, tremblant et interdit, il s'imaginait que tout lui reprochait ses iniquités et que tout se tournait contre lui : le ciel,dont il avait tant de fois allumé la colère, et de qui il ne pensait pas pouvoir mériter quelque grâce ; l'autel, où résidait le Dieu d'Israël, vengeur de la veuve et de l'orphelin qu'il avait opprimés , et de tous les droits qu'il avait violés ; ceux qui étaient présents et qui assistaient à cette prière publique, lesquels avaient été si souvent témoins de ses violences et de ses concussions, et dont plusieurs en avaient ressenti les effets. Il ne pouvait donc jeter nulle part les yeux, qu'il n'y trouvât des accusateurs qui le confondaient, ou des juges qui le condamnaient ; et il ne lui restait que de regarder humblement la terre, et de soutenir, sans entreprendre de se justifier, toute la honte de son état.

Quand l'humilité est dans le cœur, elle se se montre jusque sur le visage et paraît dans tout l'extérieur. Ce n'est pas qu'elle affecte de se montrer et de paraître : ce ne serait plus humilité, mais orgueil déguisé sous le masque de l'humilité. Un vrai humble est aussi soigneux de cacher son humilité que toutes ses autres vertus , ou plutôt il est humble sans savoir qu'il l'est, et il ne le serait pas du moment qu'il se flatterait de l'être. Néanmoins de même que la gloire, selon la parole de saint Jérôme, suit la vertu comme l'ombre suit le corps, de même y a-t-il des signes par où l'humilité se fait voir, tout attentive qu'elle est à se cacher; et c'est surtout par une pudeur modeste qui accompagne toutes les œillades, tous les gestes, tous les mouvements,

411

toutes les actions d'une personne. Elle ne s'en aperçoit pas ; mais on y fait réflexion sans qu'elle y pense, et on en est édifié. D'où lui vient cette modestie , cette pudeur si engageante et si aimable ? Il y en a deux principes : l’un est l'estime dont l'humilité nous prévient à l'égard du prochain, et l'autre est la défiance que l'humilité nous donne de nous-mêmes. Car de cette estime du prochain, il s'ensuit que si Ion parle, si l'on s'entretient, si l'on traite avec quelqu'un, on ne sort jamais des termes du respect qu'on croit lui devoir; et de cette nuance de soi-même naît une espèce de timidité qui nous sert de frein pour mesurer nos coeurs, et pour recueillir nos regards, pour régler toute notre contenance et composer toutes nos manières.

Mais où l'humilité devient encore plus respectueuse, et où elle inspire plus de retenue et plus de recueillement, c'est dans l'exercice delà pénitence, et dans les pratiques religieuses qui appellent l’âme fidèle en la présence du Seigneur, et devant les autels du Dieu vivant. Comment un pénitent, j'entends un pénitent tel qu'il doit être, c'est-à-dire couvert de la même confusion que le publicain, pénétré des mêmes sentiments de douleur et des mêmes regrets, rougissant de ses ingratitudes envers Dieu, ne se dissimulant rien, ni de la multitude, ni de la grièveté de ses offenses, se considérant comme un objet de haine, et se reconnaissant digne d'une damnation éternelle ; comment, dis-je, ce pénitent approche-t-il du saint tribunal? comment s'abaisse-t-il aux pieds du ministre de Jésus-Christ? Humilié et presque affaissé sous le poids de ses péchés, ose-t-il lever la tête, ose-t-il ouvrir la bouche ? et, tout disposé qu'il est à découvrir les plaies de son âme par une humble confession , oserait-il s'énoncer et s'expliquer, si le devoir ne l'y obligeait, et s'il n'était soutenu des exhortations paternelles et des consolations qu'il reçoit du prêtre à qui la Providence l'a adressé ? Pudeur et retenue qui, de tous les témoignages sensibles d'une sincère pénitence, est un des plus apparents et des plus certains ; au lieu que rien ne rend la pénitence plus suspecte que ces airs ou d'indifférence et de dissipation, ou même de hauteur et de présomption qu'apportent une infinité de mondains à un sacrement dont le caractère essentiel est d'humilier l'homme, et de le réduire au rang d'un criminel sans excuse et sans défense, mais qui réclame la bonté du souverain Juge et qui demande miséricorde.

De plus, comment l'âme fidèle entre-t-elle dans la maison de Dieu, et comment va-t elle s'acquitter de ses pratiques de religion ? Comment assiste-t-elle à l'adorable sacrifice? comment participe-t-elle aux sacrés mystères? comment prie t-elle dans le sanctuaire? Frappée de la majesté suprême du Tout-Puissant, et de la distance infinie qui relève le Créateur au-dessus d'une vile créature, que peut-elle faire autre chose que d'admirer, que d'adorer, que de s'anéantir autant qu'il lui est possible, et de trembler? Ces anges que vit le Prophète auprès du trône du Seigneur se voilaient la face de leurs ailes, ne pouvant contempler la gloire du Très-Haut, ni soutenir l'éclat de sa grandeur. Or la foi lui retrace toute cette gloire ; et à cette grandeur divine, l'humilité lui fait opposer toute sa petitesse. Dans cette comparaison, plus Dieu lui paraît grand, plus elle se voit petite et abjecte. Hé ! Seigneur, qu'êtes-vous et que suis-je? Qu'êtes-vous, Dieu de l'univers? et que suis-je, moi, ver de terre, moi cendre et poussière? De là cette frayeur qui la saisit ; et dans ce saisissement, dans cette sainte frayeur, laisse-t-elle un moment ses sens se distraire et s'égarer? Le respect le plus profond les retient tous ; et tandis qu'elle s'abîme intérieurement, et, pour ainsi parler, qu'elle se concentre tout entière au dedans d'elle-même, on dirait au dehors qu'elle est immobile et sans action.

III. Mais il se frappait la poitrine. Ce n'était pas en secret, mais publiquement. Il ne se contente pas de confesser à Dieu ses offenses ; mais pour lui en faire une réparation plus authentique et pour en lever le scandale, il les confesse devant une nombreuse assemblée. Car quand il se frappe la poitrine à la vue de tout le monde, c'est comme s'il disait : J'ai péché, et j'en fais hautement l'aveu. Que cet aveu coûte à l'orgueil , et que c'est un grand triomphe pour l'humilité !

Nous péchons tous, et nous sommes tous sujets à faire des fautes. Tel est le malheur de la condition humaine dans cette chair fragile dont nous sommes revêtus, et c'est de quoi les saints gémissaient, et ce qui leur faisait demandera sortir do cette vie. Mais si nous sommes tous pécheurs, c'est du reste un avantage qui n'est pas donné à tous de reconnaître les fautes où nous tombons, et d'en convenir de bonne foi, soit devant Dieu, dans le fond de la conscience, soit devant les hommes, selon les conjonctures et les occurrences. Il y a de ces esprits altiers, et tellement préoccupés de tout

412

ce qu'ils pensent, de tout ce qu'ils disent, de tout ce qu'ils font, qu'ils se croient en quelque sorte impeccables. Il semble qu'ils soient infaillibles dans toutes leurs paroles et irrépréhensibles dans toutes leurs actions. Du moins ont-ils toujours des prétextes pour se persuader que la raison est de leur côté, qu'ils jugent bien des choses, qu'ils parlent bien, qu'ils agissent bien, et que ce serait très-injustement qu'on voudrait les censurer et les blâmer. D'autres sont avec eux-mêmes de meilleure foi, et ne s'aveuglent point assez pour ne pas remarquer dans les rencontres en quoi ils manquent, et ce qu'il y a dans leur procédé de défectueux et de condamnable. Ils se rendent sur cela, à leur propre tribunal, toute la justice qu'ils méritent, et ils ne peuvent ignorer qu'ils se sont mépris en telle affaire, qu'ils se sont engagés mal à propos, qu'ils ont fait une fausse démarche, qu'il leur est échappé une proposition erronée, qu'ils ont embrassé un mauvais parti, en un mot, qu'ils ont tort. Ils le voient; mais de s'en déclarer, mais de dire avec ingénuité: Je me suis trompé, je suis en faute, je me rétracte ou je me repens, ce sont des termes que l'orgueil ne connaît point. Plutôt que de les prononcer, on s'obstine à se défendre: bien ou mal, il n'importe. On a mille subtilités toutes prêtes, et mille faux-fuyants; on ne passe condamnation sur rien, et en voulant se disculper et se tirer d'embarras, on ne fait que s'embarrasser davantage, et qu'ajouter à la faute qu'on a commise de nouvelles fautes, ou à l'erreur qu'on a avancée de nouvelles erreurs.

Or, un des plus heureux effets de l'humilité, c'est d'éclairer les uns, et de les guérir des préjugés avantageux dont ils sont prévenus en leur faveur ; et une de ses plus belles victoires, c'est de fléchir l'obstination des autres, et de leur faire surmonter le penchant naturel qu'ils ont à soutenir tout ce qui vient de leur part et à l'excuser. Car si l'humilité est clairvoyante, si elle est ingénieuse, c'est à découvrir dans nous jusques aux fautes les plus légères, et même à les grossir et à les exagérer, bien loin de les pallier à nos yeux et de nous les déguiser. Un homme humble n'a point de peine à porter la sentence contre lui-même, el n'a point de juge plus sévère qu'il l'est de lui-même. Tout ce qu'il fait, il croit ne le faire que d'une manière imparfaite; et jusque dans ses œuvres les plus saintes, il trouve toujours quelque chose à reprendre. Qu'est-ce donc toutes les fois qu'il lui arrive, comme il arrive aux plus justes, de manquer et de faillir véritablement en quelque point? Cherche-t-il à étouffer le remords qu'il en sent? dispute-t-il là-dessus avec sa conscience, et s'efforce-t-il de répondre aux reproches de son cœur par des justifications étudiées?

imagine-t-il des circonstances qui rendent sa chute moins griève? dit-il que c'est surprise et inadvertance, que c'est légèreté et une vivacité pardonnable, que c'est une bagatelle? L'humilité lui fait prendre bien d'autres sentiments. Tout ce qui est offense de Dieu ou offense du prochain, toute faute, de quelque nature qu'elle soit, est un crime dans sa personne. C'est une tache dont il se représente toute la laideur; et en la considérant, il n'est attentif qu'à ne passer pas un seul trait île sa difformité. Au lieu donc de pré tendre se disculper en aucune sorte, il est le premier et le plus zélé à s'accuser en la présence de Dieu: heureux, dans la douleur que lui causent la fautes dont il s'accuse, d'en tirer au moins cet avantage, d'avoir de quoi s'humilier de plus en plus, et de quoi concevoir pour lui-même un plus profond mépris !

Aussi est-ce par là que les saints sont parvenus à un tel degré d'humilité, que, tout saints et grands saints qu'ils étaient, ils s'estimaient les plus grands pécheurs du monde. Témoin saint François d'Assise, qui disait que sur la terre il ne connaissait point de plus méchant homme que lui. Témoin saint Bernard, qui s'appelait la chimère de son siècle, voulant faire entendre que dans la profession religieuse qu'il avait embrassée, il n'était rien moins que religieux. Témoin une infinité d’autres. Mais comment avaient-ils d'eux-mêmes de pareilles idées? N'était-ce point là de ces façons de parler qui ne sont que dans la bouche? Pensaient-ils comme ils s'exprimaient, el le pouvaient-ils? Leurs sentiments ne démentaient point leurs expressions : ils savaient quelles grâces ils avaient reçues de Dieu, et que ces grâces particulières et si abondantes étaient autant d'obligations de s'attacher à lui plus étroitement, et de le servir avec plus de fidélité et plus de zèle. Ils savaient que plus ils étaient redevables à Dieu, plus ils devenaient coupables, ou en négligeant d'accomplir une seule de ses volontés, fût-ce dans le sujet le moins important, ou en manquant d'acquérir un seul degré de la perfection à laquelle il les appelait. Ils se persuadaient que le plus grand pécheur, s'il eût été prévenu de Dieu comme eux, en eût beaucoup mieux profilé,et qu'il aurait mille fois plus glorifié Dieu qu'ils ne le glorifiaient. Ils étaient également

413

vaincus que d'eux-mêmes ils n'étaient que péché, et que si Dieu les eût livrés à la corruption de leur cœur, il n'y eût point eu de pécheurs plus perdus et plus abandonnés à tous les vices. De cette sorte, n'attribuant qu'à Dieu tout le bien qui était en eux, et s'attribuant à eux-mêmes tout le mal qu'ils avaient commis on qu'ils étaient capables de commettre, ils concluaient qu'il n'y avait personne à qui ils eussent droit de se préférer, ni personne au-dessous de qui ils ne dussent même s'abaisser.

L'humilité ne s'en tient pas encore là, mais elle va plus avant. Ce qu'elle nous fait penser de nous-mêmes, elle nous le fait avouer avec ingénuité, quoique toujours avec discrétion et avec prudence. Une mauvaise honte ne nous retient point alors; elle ne nous opiniâtre point à soutenir notre sens et notre conduite; elle ne nous engage point dans des contestations qui ne finissent jamais, et que notre docilité pourrait terminer dans un moment ; elle ne nous précipite point d'égarements en égarements, par une répugnance insurmontable et une inflexible résistance à céder et à se rendre. On se soumet sans difficulté, on souscrit à son arrêt, on le ratifie, et, par cette soumission droite, sage, chrétienne, on efface tout, on le répare, et l'on se remet dans la bonne voie.

C'est de là même que l'humilité est surtout une disposition si nécessaire pour la confession des péchés dans le tribunal de la pénitence. Combien de pécheurs et de pécheresses n'ont pas le courage de révéler leur état à un confesseur, et de lui faire connaître les désordres où la passion les a entraînés? Ils voudraient se vaincre là-dessus ; mais il semble qu'ils ne le puissent, tant ils sont dominés par la crainte qui les arrête. Ils laissent donc couler les années entières sans approcher du sacrement, ou si, malgré eux, ils en approchent par certaines considérations, ce n'est que pour le profaner par des confessions imparfaites et dissimulées. Avec plus d'humilité, qu'ils s'épargneraient de troubles, d'incertitudes, de combats, de remords, d'abus, de sacrilèges ! L'humilité leur ouvrirait le cœur, leur délierait la langue, leur ferait subir une confusion salutaire, et serait ainsi le principe de leur réconciliation avec Dieu et de leur justification. Quand elle n'aurait point d'autre avantage, ne nous suffirait-il pas pour la chérir singulièrement, et pour l'estimer comme une des vertus les plus importantes, non-seulement dans toutes les conditions du monde chrétien, mais dans le cloître même et la retraite religieuse ? Car dans la retraite religieuse et jusque dans le cloître, comme partout ailleurs , il peut arriver quelquefois qu'on ait à déclarer aux ministres de la pénitence d'étranges faiblesses, et qu'on se trouve obligé de former contre soi-même des accusations qui doivent coûter infiniment à notre orgueil.

IV. Mon Dieu, soyez-moi propice, à moi qui suis un pécheur. C'est ce que disait le publicain, et c'est toute la prière qu'il faisait. Prière courte, mais pleine de foi, et animée de cette confiance à laquelle Dieu ne refuse rien. Il sait, ce vrai pénitent, qu'il est un pécheur ; mais il sait aussi que Dieu est encore plus miséricordieux. Le souvenir de ses péchés le confond, mais il ne le décourage point, parce qu'il ne lui ôte point le souvenir des miséricordes divines. Dans la vue de ces miséricordes infinies : Ah ! s'écrie-t-il, soyez-moi propice, à moi qui suis un pécheur! Pour engager Dieu à lui être propice, comme il le demande, il devait, à ce qu'il paraît, omettre cette qualité de pécheur; mais, au contraire, c'est justement parce qu'il reconnaît, en qualité de pécheur, ne mériter aucun pardon de la part de Dieu, qu'il mérite que Dieu lui pardonne et lui pardonne tout.

Exemple d'une grande instruction et d'une grande consolation pour tout ce qu'il y a de pécheurs. Ils se sont retirés de Dieu, et Dieu les rappelle. Ils se sont tournés contre Dieu, et Dieu leur tend les bras pour les rapprocher de lui, et pour se rapprocher d'eux. Depuis longtemps ils se sont endurcis contre les saintes impressions de l'Esprit de Dieu, et Dieu néanmoins les attend encore, et est prêt à les recevoir. Qu'ont-ils donc à faire? c'est d'aller en effet à Dieu, et de lui dire avec la même confiance que le publicain, avec le même sentiment de contrition et la même humilité : Seigneur, soyez-moi propice ! Je me suis égaré, j'ai quitté vos voies, le penchant m'a entraîné et précipité d'abîme en abîme, le poids de mes habitudes m'accable, la multitude et la grièveté de mes offenses m'effraye ; mais, mon Dieu, c'est pour cela même que j'ai recours à vous, et que je vous conjure de m'être propice, à moi qui suis un pécheur. Oui, Seigneur, je le suis et je l'ai été jusqu'à présent, il n'est que trop vrai : mais plus je l'ai été, plus vous ferez éclater les richesses de votre miséricorde en l'exerçant sur moi. Tant de péchés pour lesquels vous pouviez me perdre, et que vous voudrez bien me remettre, serviront à faire voir combien vous êtes bon et indulgent. Vous

414

me sauverez, et dans ce salut dont je vous serai redevable, vous trouverez votre gloire au même temps que j'y trouverai mon plus précieux intérêt. Dans cette espérance, je me tiens à vos pieds, je lève les mains vers vous, je vous réclame, et je ne me lasse point de vous redire : Seigneur, soyez-moi propice, à moi qui suis un pécheur! je dis à moi qui suis un pécheur, mais qui ne veux plus l'être, mais qui ai horreur de l'être, mais qui gémis amèrement de l'avoir été, et qui dès là cesse de l'être. Car tel est le sentiment de mon cœur, et sans cette disposition je ne pourrais rien me promettre de vous: mais avec ce cœur contrit, avec ce cœur humilié, avec ce cœur déterminé à tout ce qu'il vous plaira de réordonner désormais, et à tout ce qui vous est dû pour une juste satisfaction , j'ai de quoi vous toucher, ô mon Dieu ! et j'ose compter que vous me serez propice, à moi qui suis un pécheur.

Au reste, ce serait un orgueil et une illusion de croire que cette prière ne convient qu'à des pécheurs scandaleux , qui, par état et par un libertinage habituel et déclaré, se sont abandonnés au vice, et ont mené une vie licencieuse et déréglée. Il n'y a point d’âme si sainte qui ne doive se l'appliquer, et ce sont même les plus saintes âmes qui en usent plus souvent et plus affectueusement, parce que ce sont les plus humbles. Quoi qu'il en soit, un des plus solides exercices du christianisme en toutes sortes de professions, et pour toutes sortes de personnes, est de s'exciter chaque jour à une vive douleur de ses péchés, et de la renouveler par de fréquents actes de repentir. On ne manqué point de matière pour cela, ou plutôt on n'en a que trop, c'est-à-dire on n'a que trop de péchés dont la conscience est chargée devant Dieu , et dont on ne peut s'assurer d'avoir obtenu la rémission. Péchés griefs qui ont donné la mort à l'âme, et péchés plus légers dans leur espèce, mais toujours très-dangereux ; péchés d'action, et péchés d'omission ; péchés d'ignorance, de négligence, de fi agilité, et péchés de malice et d'une pleine volonté ; péchés certains, et péchés douteux ; péchés personnels, et péchés d'autrui ; péchés de la jeunesse, et péchés actuels et présents : en voila plus qu il ne faut pour avoir lieu de s'écrier, à toutes les heures de la journée et à toute occasion : Mon Dieu, soyez-moi propice, à moi qui suis un pécheur! On le dit partout et en tout temps : le matin , le soir, avant le repos de la nuit, au réveil ; de cœur, de bouche, au pied de l'autel ; dans le secret de l'oratoire , en public, en particulier ; entrant, sortant, marchant, travaillant, agissant. Plus on a fait de progrès dans l'humilité, plus on le répète, parce qu'on se croit plus digne de la colère du ciel, et qu'on sent plus le besoin où l'on est de l'apaiser. On n'a point de sujet plus ordinaire de ses entretiens intérieurs avec Dieu, et, sans chercher toujours des points de méditation si relevés et si subtils, on emploie quelquefois tout le cours d'une oraison à repasser en soi-même ces paroles, à les pénétrer, à les goûter, à les prononcer : Mon Dieu, soyez-moi propice, à moi qui suis un pécheur !

V. Celui-ci s'en retourna justifié dans sa maison, tout au contraire de l’autre. Car quiconque s'élève sera humilié, et quiconque s'humilie sera élevé. Nous l'avons déjà remarqué avec saint Chrysostome, et dans un sens, c'est une maxime constante, qu'un pécheur humble vaut mieux, malgré tous les péchés dont il est coupable, qu'un juste orgueilleux avec toutes les vertus et toutes les bonnes œuvres qu'il pratique. Car l'humilité du pécheur lui attire des grâces qui le convertissent et relèvent à l'état de juste , et l'orgueil du juste l'expose, par un châtiment de Dieu , à des chutes qui le pervertissent et le réduisent à l'état de pécheur. Nous en voyons la preuve dans le pharisien condamné et le publicain justifié. L'un et l'autre vérifient parfaitement cet oracle du Saint-Esprit, que Dieu résiste aux superbes et qu’il se communique aux humbles, et leur fait part de ses plus riches dons (1). Dons célestes par où il les éclaire, il leur découvre ses voies, il les ramène de leurs égarements, il les perfectionne, il les sanctifie. Nous ne devons donc pas nous étonner, conclut saint Augustin, que Dieu ait pardonné au publicain, puisqu'il ne se pardonnait pas à lui-même , et qu'il s'humiliait en se reconnaissant pécheur. Il s'éloignait de l'autel; mais plus il semblait par humilité s'éloigner de Dieu, plus Dieu par sa miséricorde s'approchait de lui. Il n'osait lever les yeux, et voilà pourquoi Dieu attachait sur lui ses regards, et l'écoutait plus attentivement et plus favorablement. Il se frappait la poitrine , comme ayant mérité les plus rudes coups de la justice de Dieu et ses plus rigoureuses vengeances; et c'est pour cela même que Dieu le rassurait, le fortifiait, et répandait dans son âme les plus douces consolations.

Ainsi Dieu en a-t-il usé de tout temps : car il est maître de sa grâce , et il la donne d'autant plus volontiers aux humbles, qu'ils en retiennent seulement le fruit et lui en rendent

1 Jac., IV, 6.

415

toute la gloire ; au lieu que l'orgueilleux, voulant en retenir la gloire, en perd tout le finit et n en retire nul avantage. Ainsi Achab , ce mi sacrilège, impie, idolâtre, ce roi barbare et homicide , ce roi vendu au péché et l'objet de la haine de Dieu, dès qu'il s'humilia, devint un objet de complaisance aux yeux du Seigneur : si bien que Dieu, voulant en quelque sorte s'en glorifier, disait à son Prophète : N’avez-vous pas vu Achab couché par terre, suppliant et soumis? Or parce qu’il s'est abaissé devant moi, je l’épargnerai, et je ne ferai point tomber sur sa personne les maux dont il était menacé (1). Ainsi Nabuchodonosor avait abusé de sa puissance et s'était élevé contre Dieu ; Dieu l'humilie , le réduit à la condition des bêtes , l'oblige de manger l'herbe qui croît dans la campagne : mais enfin, sept ans écoulés dans un état si vil et si misérable , ce prince , profitant de son humiliation , revient à lui, rend hommage au Dieu du ciel, et Dieu le rétablit sur le trône, lui donne un règne plus florissant que jamais, et le remplit des sentiments les plus religieux. Ainsi le Sauveur des hommes a-t-il tant de fois opéré des miracles de miséricorde et de grâce en faveur de ceux qui se sont adressés à lui avec humilité. C'est par là que la Chananéenne obtint, non-seulement la guérison de sa fille, mais la guérison de son âme: c'est par là que ce seigneur de l'Evangile obtint, outre la sauté de son serviteur, sa concision à la foi et celle de toute sa maison ? c'est par là que Madeleine, cette fameuse pécheresse et cette pénitente aussi célèbre, obtint l'entière absolution de tous les dérèglements de sa vie, et qu'elle parvint à un degré si éminent de sainteté.

Heureux donc les humbles de cœur, parce que Dieu les comblera de ses bénédictions, et qu'il les élèvera ! mais, par une règle tout opposée, malheur aux âmes hautaines et présomptueuses, parce que Dieu les confondra, et qu'il In rejettera. Ce que le Fils de Dieu est venu particulièrement nous enseigner, c'est l'humilité; et en quoi par-dessus tout il s'est proposé à nous comme notre modèle, c'est dans la pratique de l'humilité. Il ne nous a pas dit : Apprêtiez de moi à faire des œuvres extraordinaires et toutes miraculeuses, à chasser les démons , à délivrer les possédés , à guérir les malades, à ressusciter les morts; mais apprenez, nous dit-il, que je suis doux et humble (2). Leçon générale : car l'humilité est une vertu propre de tous les états. Propre des grands,

1 3 Reg., XXI, 29. — 2 Matth., XI, 29.

afin qu'ils ne se laissent point infatuer de leur grandeur, et qu'ils n'oublient point Dieu en s'oubliant eux-mêmes; propre des petits, afin qu'ils se contentent d'une vie obscure, et qu'ils sachent se contenir et se sanctifier dans la dépendance où le ciel les a fait naître ; propre des pécheurs , afin qu'ils subissent avec moins de peine toutes les rigueurs de la pénitence, et qu'ils se soumettent plus aisément à toutes les réparations qu'elle exige d'eux, tant envers Dieu qu'ils ont déshonoré, qu'à l'égard du prochain qu'ils ont scandalisé; propre des justes, afin que leurs travaux ne leur soient pas inutiles, et qu'une vaine complaisance ne leur enlève pas le trésor de mérites qu'ils amassent. Mais cette vertu si nécessaire partout, où la trouve-t-on? On voit encore dans le christianisme de la religion, de la dévotion, de l'assiduité à la prière, de la régularité, de la charité, du désintéressement même et de la mortification; on y voit des confessions, des communions fréquentes, des aumônes, des visites des pauvres : mais où voit-on une vraie humilité? Formons-la dans nous avec le secours d'en-haut, et employons-y tous nos soins. La mesure de nos abaissements en ce monde sera la mesure de notre gloire dans l'autre.

SOLIDE ET VÉRITABLE GRANDEUR DE L'HUMILITÉ CHRÉTIENNE.

Vous êtes étrangement philosophe ; et quoique je ne doute en aucune manière du fond de votre christianisme, la proposition que vous me fîtes il y a quelque temps au sujet de l'humilité ne m'édifia pas, et me parut, s'il faut vous le dire, bien païenne. Nous parlions de l'ambition, surtout de l'ambition des gens de la cour, qui sacrifient tout à cette passion dont ils sont possédés, et qui se repaissent toute leur vie d'honneurs et de fausses grandeurs. Je tâchais de vous inspirer des sentiments plus modestes , et je vous trouvais un peu trop occupé du désir de vous avancer, et de faire une certaine figure dans le monde. Je ne condamnais pas absolument là-dessus une émulation raisonnable , et, vous accordant en apparence quelque chose , pour ne vous pas rebuter d'abord par une morale trop relevée, je m'appliquais à vous amener insensiblement aux principes de la religion et aux maximes de Jésus-Christ. Mais tout d'un coup vous prîtes feu, et, dans cette petite saillie, dont je n'eus pas de peine à m'apercevoir, il vous échappa de dire d'un air assez vif, et même d'un ton assez haut,

416

qu'après tout l'ambition était le caractère des aines nobles; qu'entre les passions c'était sans contredit la plus belle, ou du moins la plus excusable dans un homme de quelque naissance; qu'elle élevait le cœur, et que dans la vie il fallait un peu d'orgueil, pour savoir tenir son rang et se séparer du vulgaire : comme si vous eussiez voulu me faire entendre que l'humilité, quoique sainte du reste et très-respectable , ne convenait guère qu'à des âmes étroites, et qu'à des esprits faibles et peu propres aux grandes entreprises. Car j'ai lieu de croire que c'était là votre pensée.

Nous sommes là-dessus, vous et moi, dans des opinions bien différentes ; et quand j'examine à fond ce que c'est que la vertu d'humilité, en quoi elle consiste , sur quels principes elle est établie , par quelles règles elle se conduit, de quelles faiblesses elle nous guérit, quelle supériorité elle nous donne au-dessus des idées communes , à quoi elle dispose et quelles victoires elle remporte, enfin ce qu'elle nous fait entreprendre et ce qu'elle nous fait exécuter ; quand , dis-je , j'envisage tout cela, je conclus bien autrement que vous, et je prétends qu'entre les vertus, il n'en est point qui marque plus de solidité dans l'esprit ni plus de fermeté dans l'âme que l'humilité; que , bien loin de rétrécir le cœur, elle l'élargit ; que, bien loin d'abattre le courage, elle le rehausse ; que c'est un préservatif contre mille petitesses, contre mille indignités et mille lâchetés qui sont si ordinaires dans l'usage du monde ; que c'est une disposition aux plus grands desseins, et que , par une constance inébranlable , elle sait également les former et les accomplir. Voilà ce que j'appelle une vraie grandeur, et ce qui doit sans doute suffire pour vous détromper de l'erreur où vous semblez être.

Allons par ordre, s'il vous plaît, et, pour mieux éclaircir le point dont il est question entre nous, expliquons d'abord les termes, et donnons-en une notion juste. Car il est vrai qu'il y a une timidité naturelle qui nous rend doux, dociles, soumis; qui nous relient dans les rencontres, et nous empêche de nous ingérer dans aucune affaire ; qui nous ferme la bouche et qui nous lie en quelque sorte les mains, lorsqu'il conviendrait d'agir, de se déclarer, de se défendre. Ce n'est point là humilité, mais pusillanimité, mais excès de crainte et défiance outrée de soi-même, qui n'a pour principe que le tempérament. Souvent même, sous les dehors d'une humilité apparente, il y a dans cette pusillanimité beaucoup d'orgueil qui s'y mêle, et d'un orgueil puéril. Il faudrait parler dans l'occasion ; mais on se tait sans prononcer une parole : pourquoi? parce qu'on craint de répondre mal à propos, et de s'exposer à la raillerie. Il faudrait prendre une résolution et la soutenir; mais on se tient oisif et l'on demeure : pourquoi ? parce qu'on a peur de ne pas réussir, et d'avoir à essuyer la confusion d'un mauvais succès. Il faudrait résister et maintenir ses prétentions dès qu'elles sont raisonnables ; mais on cède, et l'on ne fait pas la moindre démarche : pourquoi ? par l'appréhension de succomber, et de donner ainsi plus d'avantage à un concurrent. De sorte qu'on est humble ou qu'on le paraît, non par vertu, mais par une imperfection de la nature, et quelquefois par une fausse gloire.

Traitez cette espèce   d'humilité  comme il vous plaira, j'y consens, puisque ce n'est point celle dont je prends ici la défense. Sous le nom d'humilité, j'entends une humilité purement évangélique et toute chrétienne, telle que le Fils de Dieu nous l'a enseignée, et telle que les saints, après ce divin Maître, l'ont pratiquée. Je veux dire une humilité qui, par les lumières de la raison et de la religion, nous découvre notre néant et le fond de notre misère ; qui nous remplit par là d'un saint mépris de nous-mêmes, et nous fait vivement comprendre que de nous-mêmes nous ne sommes rien ni ne pouvons rien, par conséquent que nous ne devons rien nous attribuer à nous-mêmes, hors le péché, mais que nous devons tout rapporter à  Dieu comme au souverain Auteur, et lui rendre gloire de tout; qui,selon le même sentiment et dans la même vue, nous fait regarder avec indifférence toutes les distinctions et tous les honneurs du siècle, parce qu'au travers de leur lustre le plus brillant, nous en découvrons l'illusion et la vanité, et que d'ailleurs nous savons qu'ils sont opposés à l'état de Jésus-Christ dans tout le cours de sa vie mortelle; qui, sans nous mesurer avec le prochain ,  nous porte à l'honorer,  à tenir volontiers au-dessous de lui le dernier rang et à rester dans l'oubli, tandis que d'autres sont dans une haute estime et dans la splendeur; enfin qui, ne comptant jamais sur elle-même, compte uniquement sur Dieu, mais avec une confiance d'autant plus ferme et plus assurée qu'elle a des témoignages plus certains qu'il prend plaisir à seconder les faibles, et qu'il aime à exercer sa miséricorde et sa toute-puissance en faveur des petits. Telle est, dis-je, l'humilité dont je parle, et que je conçois comme une des vertus la plus propre à former de grandes âmes et à les perfectionner. Peut-être serez-vous obligé d'en juger ainsi vous-même , si vous voulez peser mûrement la chose et entrer dans quelques réflexions.

I. Car prenez garde, je vous prie, et remarquez d'abord avec moi de quoi l'humilité nous délivre, ce qu'elle corrige dans nous, ou de quoi elle nous préserve. Personne n'ignore, et vous ne devez pas l'ignorer, quelles sont les petitesses, pour ne pas dire les bassesses, où l'ambition et l'orgueil nous réduisent. Je ne sais ce que vous en pensez : mais moi, je ne me figure point d'homme plus petit, ni d'âme plus vile, qu'un ambitieux qui se laisse dominer par la passion de s'agrandir, et qui veut, par quelque voie que ce soit, la satisfaire; ou qu'un orgueilleux qui s'infatue de ses prétendues bonnes qualités, et se laisse posséder d'une envie démesurée d'être applaudi et vanté dans le monde. Afin de vous en convaincre par vous-même, suivez-le en esprit, et comme pas à pas, cet ambitieux, dans la route qu'il s'est tracée, et qu'il se représente comme le chemin de la fortune. Est-il une démarche si humiliante où il ne s'abaisse, dès qu'il croit qu'elle peut le conduire à son terme? et, dans l'espérance de monter, à quoi ne descend-il point? Est-il une complaisance si servile où il ne s'assujettisse, pour s'insinuer auprès de celui-ci, et pour se concilier les bonnes grâces de celui-là? Est-il hauteurs, dédains, rebuts qu'il n'essuie, jusqu'à ce qu'il soit parvenu à engager l'un dans ses intérêts, et à se ménager la protection de l'autre? Que d'assiduités, que de souplesses, que de flatteries, et, si j'ose ainsi m'exprimer, que d'infamies ! il n'a honte de rien, pourvu qu'il puisse atteindre où il vise et réussir dans ses intrigues : et quelles intrigues? souvent les plus criminelles et les plus lâches, où sont violées toutes les lois de la bonne foi et de l'honneur, où sont employés l'artifice, la calomnie, la fraude, la trahison. Il en aurait horreur s'il n'était pas livré à la passion qui l'aveugle, et s'il en jugeait de sens rassis. On en est saisi d'étonnement et indigné, quand, malgré les soins extrêmes qu'il apporte à tenir cachés tant de mystères d'iniquité, on vient à connaître toutes ses menées, et à percer le voile qui les couvrait. Dites-moi comment vous trouvez là cette noblesse de sentiments d'où naît, à vous en croire, l'ambition?

Et d'ailleurs faites quelque attention à toute la conduite de l'orgueilleux. Ce n'est pas pour la première fois que j'en parle ; et, autant de fois qu'il y a lieu d'en parler, j'en ressens toujours un nouveau mépris. Tâchez à découvrir les différentes pensées qu'il roule dans son esprit, ou plutôt toutes ses imaginations également frivoles et folles ; examinez quel est le fond, ou de ses joies secrètes et de ses vains triomphes, ou de ses peines les plus vives et de ses déplaisirs les plus piquants. Est-il occupé d'autre chose que de lui-même, de son mérite, de ses talents? Est-il un avantage si léger dont il ne se prévale, et qui dans son idée ne lui donne sur les autres une prééminence où il n'est pas aisé de parvenir? Est-il rien de bien fait, si ce n'est pas lui qui l'a fait? et est-il rien de bien pensé, s'il n'est pas selon son sens? Ajoutez ces témoignages favorables qu'il se rend perpétuellement et hautement à soi-même, ces fades et ennuyeuses vanteries dont il fatigue quiconque veut bien l'écouter, cet amour de la louange, même la plus grossière, ce goût avec lequel il la reçoit, et ce gré qu'il en sait, en sorte qu'il suffit de le louer pour obtenir tout de lui : au contraire , cette vivacité et cette délicatesse sur un mot qui peut l'offenser, ces agitations où il entre, ces mélancolies où il tombe, ces jalousies, ces amertumes de cœur, ce fiel dont il se ronge, ces soupçons et ces ombrages qu'il prend d'un signe, d'une œillade, d'une parole jetée au hasard et sans dessein. En vérité, qu'est-ce que cela? et pour omettre cent autres articles, je vous demande si vous comprenez rien de plus mince et de plus étroit qu'une âme de cette trempe et un esprit disposé de la sorte?

Or, voilà de quoi l'humilité chrétienne est le correctif le plus efficace et le plus certain. De toutes ces faiblesses, il n'y en a pas une dont elle ne soit exempte, et qu'on puisse lui imputer. Qu'est-ce qu'un chrétien vraiment humble ? c'est un homme sage et réglé dans toutes ses vues, ou n'en ayant point d'autres que les vues de Dieu et de son adorable providence ; un homme droit dans toutes ses voies , et incapable de prendre aucunes mesures hors des lois de la fidélité la plus inviolable et de la plus exacte probité ; un homme désintéressé et religieux dans ses abaissements volontaires, ennemi de la flatterie et de toute sujétion mercenaire et forcée ; un homme équitable dans ses jugements, sans prévention, sans envie, reconnaissant le mérite partout où il est, et se faisant un devoir de le révérer et de l'exalter, même à son propre préjudice ; un homme

418

indépendant de tous les respects humains et des vaines opinions du monde, parce qu'il ne cherche point à plaire au monde, et qu'il le compte pour rien. De là, toujours égal dans l’humiliation comme dans l'élévation, dans le blâme et dans la louange, dans la bonne et la mauvaise réputation ; soutenant l'une et l'antre avec une tranquillité inaltérable; ne se laissant, ni éblouir par l'éclat d'une vie agissante et comblée d'éloges, ni contrister par l'obscurité d'une vie abjecte et inconnue. De la encore, et par la même conséquence, un homme patient dans les injures, les pardonnant de cœur, plutôt prêt à faire des avances et à prévenir qu'a exiger de justes satisfactions : du reste, plein de retenue, de modestie dans ses entretiens, dans toutes ses manières; ne disant rien de soi, si ce n'est pour se déprimer et pour s'avilir; honnête, affable , paisible, ne contestant avec personne, ne voulant jamais l'emporter sur personne; et tout cela par des motifs supérieurs et divins, malgré les révoltes de la nature et son extrême sensibilité, Observez bien tous ces traits , et j'ose me promettre que vous conclurez avec moi qu'un homme de ce caractère doit être incontestablement réputé pour un grand homme. Mais reprenons.

Un homme sage et réglé dans toutes ses vues : c'est-à-dire un homme qui s'en tient précisément à ce qu'il est selon l'ordre du ciel, et n'aspire point au delà ; qui ne s'abandonne point à une ardeur insensée de croître, mais se renferme dans les bornes qu'il a plu à Dieu de lui marquer; qui dit comme David : Seigneur, mon cœur ne s'est point élevé; je ne me suis point évanoui dans mes pensées ni dans mes désirs, et je n'ai point porté mes regards au-dessus de moi (1).  Ce n'est pas qu'il soit tout à fait à couvert des atteintes d'une secrète ambition. L'orgueil, qui nous est si naturel, veut toujours faire de nouveaux progrès, et d'un degré passer à un autre ; il y a même des temps, des conjonctures où la tentation est difficile à vaincre. Mais l'humble chrétien sait la réprimer, sait la surmonter, et par une sainte violence se rendre maître d'une passion dont l'empire néanmoins est si étendu. Il est ce que Dieu l'a fait naître, ce que Dieu veut qu'il soit : cela suffit, et que lui faut-il davantage? Si dans le cours des années la Providence l'appelle à quelque chose de plus, il la laisse agir, et attend en paix qu'elle se déclare. Jusque là nul empressement, nulle inquiétude :

1 Psal., CXXX, 1.

point d'autre soin que de vivre selon Dieu dans son état, et de fournir saintement si carrière. Dans une telle modération qu'il v a déjà de force, et pour s'y maintenir qu'il y a de combats à livrer et de victoires à remporter sur soi même !

Un homme droit dans lotîtes ses voies. C'est une suite immanquable de la disposition où il est de ne marcher que dans les voies de Dieu, et de ne s'en écarter jamais. Ne voulant rien être que selon le gré de Dieu, et de lui-même ne prétendant à rien autre chose, il n'a pour son avancement propre, ni projets à conduire, ni moyens à imaginer, ni ressorts à faire jouer! d'où il s'ensuit qu'il n'a besoin ni de partis, ni d'industrie, ni de surprise. Il suit toujours une même ligne, et va toujours son chemin, sans détours et sans déguisements. D'ailleurs, instruit des maximes de l'Evangile, qui est la vérité même, il n'a garde, en quelque rencontre que ce soit, d'avoir recours an mensonge, que l'Evangile condamne, et, libre de tout désir de se pousser qui pourrait le séduire et le corrompre, il est bien éloigné de mettre en œuvre de criminelles pratiques, dont il voit toute l'imposture et toute la honte.

Un homme religieux et désintéressé dans ses abaissements volontaires. Car il y a une humilité prétendue qui n'a de l'humilité que les apparences, il y a de feints abaissements qui ne consistent qu'en de fausses démonstrations et des dehors trompeurs. Souvent le mondain s'humilie, il s'abaisse : mais pourquoi? Je l'ai dit et je le répète : c'est par une fragile espérance, c'est par une flatterie basse, c'est par un vil et sordide esclavage. La religion inspire au chrétien humble, jusque dans ses soumissions les plus profondes, bien plus de générosité et plus de dignité. Il rend honneur au prochain. il a pour le prochain toute la déférence, tous les ménagements et tous les égards possibles; il ne refuserait pas, s'il le fallait, de ramper sur la poussière et sous les pieds du prochain : mais en cela qu'est-ce qu'il envisage? est-ce l'homme? Non certes, puisqu'il n'attend ni ne veut rien de l'homme : mais dans l'homme il n'envisage que Dieu. C'est à Dieu qu'il obéit en obéissant à l'homme ; c'est à Dieu qu'il offre son encens, en rendant hommage à l'homme; c'est devant Dieu qu'il se prosterne en s'inclinant devant l'homme : Dieu est le seul objet de son culte, comme il en doit être l'unique récompense.

Un homme équitable dans ses jugements: et voici, j'ose le dire, un des plus nobles efforts

419

de l'humilité. Parce que nous sommes ordinairement préoccupés, soit en notre faveur par notre amour-propre, soit contre le prochain par une maligne envie, on ne peut guère compter sur l'équité des jugements que nous portons, ou de nous-mêmes, ou des autres. Mais, par une règle tonte contraire, parce que l’humble chrétien est dégagé de ces préventions qui nous aveuglent, il est beaucoup plus en état déjuger sainement; et comme il ne sait point dissimuler ni trahir la vérité qu'il connaît, il parle selon qu'il pense, et communément il pense bien. Si donc il s'agit de lui-même, il ne cherche point à se faire valoir au delà de son prix; et s'il est question du prochain, il lui fait une justice entière, et, bien loin de vouloir le rabaisser ni obscurcir ses avantages, il est le premier à les publier.

Nous en avons dans l'Evangile un exemple des plus célèbres; et quiconque examinera bien la conduite de Jean-Baptiste à l'égard de Jésus-Christ y trouvera une bonne foi, et dans cette bonne loi un caractère de grandeur qu'on oe peut assez admirer. Jean prêchait aux peuples la pénitence; toutes les rives du Jourdain retentissaient du bruit de son nom ; on s'assemblait en foule autour de lui, et il s'était fait une nombreuse école, qui le suivait et recevait ses enseignements comme des oracles : jamais crédit ne fut à un plus haut point. Mais, après tout, Jean-Baptiste n'était que le précurseur du Messie, et il n'avait été envoyé qu'en cette qualité. Aussi est-ce à cette qualité seule que se borne toute l'idée qu'il a de lui-même, et qu'il en donne à ces députés qui, de la part de la Synagogue, viennent l'interroger pour savoir qui il est. Etes-vous le Christ? lui demandèrent-ils; êtes-vous Elie, êtes-vous prophète (1) ? Que l'occasion était délicate pour un homme qui eût été moins humble ! Mais à ces demandes il répond, simplement et sans hésiter, qu'il n'est ni le Christ, ni Elie, ni prophète. Qui êtes-vous donc ? répliquent ces envoyés : Je suis, leur dit-il, la voix de celui qui crie dans le désert : Préparez le chemin au Seigneur (2) ; voilà tout ce que je puis vous apprendre de moi.

Ce n'est point encore assez ; mais la même équité qui le fait juger si modestement de lui-même lui fait rendre à Jésus-Christ, en cette rencontre et en toutes les autres, le plus juste et le plus glorieux témoignage. Il annonce aux députés de Jérusalem la venue de ce Messie : Il est au milieu de vous; mais vous ne le

1 Joan., I,21. — 2 Ibid., 23.

connaissez point. C'est lui qui doit venir après moi, qui est avant moi, et dont je ne suis pas digne de délier les souliers (1). Il s'écrie en le voyant, et l'appelle le Sauveur des hommes : Voilà l'Agneau de Dieu, voilà celui qui efface les péchés du monde. Il fait plus : quand ses disciples , s'apercevant que l'école de leur maître commençait à déchoir, et que celle de Jésus-Christ s'établissait de jour en jour et s'accréditait, témoignent là-dessus quelque jalousie, il leur déclare que désormais ils doivent s'attacher à ce nouveau Maître, il les lui envoie : car c'est à lui de croître, conclut-il, et à moi de diminuer (2). Qu'on me dise s'il est rien de plus grand qu'un tel procédé, et si ce n'est pas ainsi que pensent les plus solides esprits et les cœurs les mieux placés?

De tout cela il est aisé de comprendre comment un chrétien humble est indépendant de tous les respects humains, et des vaines opinions du monde, dès là qu'il ne se soucie ni de l'estime du monde, ni de sa faveur, et qu'il peut dire comme l'Apôtre : Pour moi, il m'importe peu que vous méjugiez, vous, ou quelque autre homme que ce soit, je n'ai qu'un juge, à proprement parler, et ce juge c'est Dieu (3); comment il garde toujours la même égalité d'âme et la même paix au milieu de toutes les vicissitudes où il est exposé, puisque ni l'une ni l'autre fortune ne fait impression sur lui ; comment il endure les plus mauvais traitements avec une patience à l'épreuve de tout, parce qu'il n'y a point d'outrages dont il ne se croie digne, et que d'ailleurs il acquiert par là plus de ressemblance avec le sacré modèle qu'il fait gloire d'imiter, et qui lui est proposé dans la personne adorable de son Sauveur; comment on ne l'entend jamais faire parade de ses bonnes œuvres, vanter ses prétendus exploits, étaler en de longs récits, les affaires où il a eu part, et de quelle manière il s'y est comporté, censurer celui-ci, railler celui-là, entrer continuellement en dispute, et s'ériger en homme habile et important; comment au contraire on le voit à toute occasion se tenir, autant qu'il peut, à l'écart, user de réserve, donner à chacun une attention favorable, approuver, excuser, tourner les choses en bien, et devenir ainsi du meilleur commerce et de la société la plus aimable. Voilà, dis-je, ce qu'on ne doit point avoir de peine à comprendre, et voilà par où la même humilité qui nous abaisse sert à nous relever. Comme donc l'Ecclésiastique a dit : Plus vous êtes grand,

1 Joan., I, 27. — 2 Ibid., III, 30.— 3 1 Cor., IV, 4.

420

plus vous devez vous humilier (1), je ne fais nulle difficulté de renverser la proposition, et, sans altérer en aucune sorte cette divine parole, j'ajoute : Plus vous vous humilierez, plus vous serez grand.

II. Mais n'en demeurons pas là;

car il s'agit présentement de savoir si l'humilité n'est point un obstacle aux grandes actions, et à certaines entreprises où il faut de la magnanimité et une résolution que rien n'ébranle. La raison de douter est que l'humilité a pour fondement la connaissance de notre faiblesse, et une conviction actuelle et habituelle de notre insuffisance : d'où viennent les bas sentiments et la défiance que l'on conçoit de soi-même. Un homme véritablement humble est persuadé qu'il n'est rien, qu'il ne peut rien, et que de son fonds il n'est bon à rien : or, dans cette persuasion, il n'est pas naturel qu'il forme des projets au-dessus de lui, ni qu'il veuille s'engager en des ministères et des fonctions qui demandent des talents rares et singuliers. Cela ne paraît pas naturel : mais il n'en est pas moins vrai, selon le mot de saint Léon, que rien n'est difficile aux humbles ; qu'il n'y a point de si vaste dessein dont l'exécution les étonne ; qu'ils sont capables de tout oser, et d'affronter tous les périls avec l'assurance la plus ferme et l'intrépidité la plus héroïque ; que plus ils se croient faibles, plus en même temps ils s'estiment forts, et que plus ils se détient d'eux-mêmes, plus ils sentent redoubler leur zèle, et portent loin leurs vues. Sont-ce là des paradoxes ? sont-ce des vérités? Je prétends qu'il n'est rien de plus réel que ces merveilleux effets de l'humilité chrétienne, je prétends que c'est à quoi elle nous dispose, et ce qu'elle produit en nous. Je vais vous développer ce mystère, et voici comment nous devons l'entendre.

Car autant qu'un chrétien humble se défie de lui-même, autant il se confie en Dieu; moins il s'appuie sur lui-même, plus il s'appuie sur Dieu. Or il sait que rien n'est impossible à Dieu. Il sait que Dieu prend plaisir à faire éclater sa gloire dans notre infirmité, et que c'est aux plus petits, dès qu'ils ont recours à lui , qu'il communique sa grâce avec plus d'abondance. Muni de ces pensées, et comme revêtu du pouvoir tout-puissant de Dieu même, est-il rien désormais de si laborieux et de si pénible, rien de si pénible et de si grand, dont il craigne de se charger, et dont il désespère de venir à bout? Que Dieu l'appelle, il

1 Eccli., III, 20.

n'hésitera pas plus que le prophète Isaïe à lui répondre : Me voici, Seigneur, envoyez-moi (1). Que Dieu en effet l'envoie, il ira partout : il se présentera devant les puissances du siècle, il entrera dans les cours des princes et des rois, il leur annoncera les ordres du Dieu vivant, et ne sera touché ni de l'éclat de leur pourpre, ni de leurs menaces, ni de leurs promesses; il plantera, selon les expressions figurées de l'Ecriture, et il arrachera, il bâtira et il détruira, il amassera et il dissipera.

Quelle espèce de prodige, et quel admirable accord de deux choses aussi incompatibles, ce semble, que le sont tant de  défiance d'une part, et de l’autre tant de confiance et de force! Car, au milieu de tout cela, le même homme qui   agit si délibérément  et  si courageusement ne perd rien de son humilité ; c'est-à-dire qu'il conserve toujours le souvenir de sa faiblesse, qu'il se regarde toujours connue un serviteur inutile, comme Un enfant ; qu'il dit toujours à Dieu, dans le même sentiment que Jérémie : Ah! Seigneur, mon incapacité est telle que je ne puis pas même prononcer une parole (2). Non, il ne le peut de lui-même et par lui-même ; mais tandis qu'il en a fait la confession la plus affectueuse et la plus sincère, il n'oublie point d'ailleurs ce que lui apprend le Docteur des nations, qu'il peut tout en Celui qui le fortifie (3). De sorte qu'il ne balance pas un moment à se mettre en œuvre et à commencer, quel que soit l'ouvrage où la vocation de Dieu le destine Qu'il y voie mille traverses! essuyer, et mille oppositions à vaincre ; que le succès lui paraisse, non-seulement douteux, mais hors de vraisemblance, il espère contre l'espérance même. Ce n'est point par une témérité présomptueuse, puisque son espérance est fondée sur ce grand principe de saint Paul, que Dieu fait choix de ce qui paraît plein de folie selon le monde, pour confondre les sages; qu'il choisit ce qui est faible devant le monde, pour confondre les forts, et qu'il se sert enfin de ce qu'il y a de plus bas et de plus méprisable, même des choses qui ne sont point, pour détruire celles qui sont (4).

Ainsi, quand ce jeune berger qui d'un coup renversa Goliath vit approcher de lui ce Philistin d'une énorme stature : Tu viens à moi, lui dit-il, avec l'épée. la lance et le bouclier ; mais moi je viens à toi au nom du Seigneur, et, tout désarmé que je suis, je me tiens certain de la victoire (5). Car voici, ajoute-t-il, ce que je

13. — 1 Cor., I, 27-28. — 6 1 Reg., XVII, 46-47.

te déclare : Le Seigneur te livrera entre mes mains : je te donnerai la mort, et te confierai la tête, afin que toute la terre sache qu'il y a un Dieu en Israël, et que ce n'est ni par l’épée, ni par la lance qu'il sauve. Ainsi le même David se trouvant investi d'ennemis qui l'assaillaient de toutes parts, s'écriait avec une sainte hardiesse : Le Seigneur est notre ressource : nous combattrons, et il réduira en poudre tous ceux qui nous persécutent !

Tel est par proportion le langage des âmes humbles, d'autant plus assurées de la protection divine, qu'elles se répondent moins d'elles-mêmes; et du reste d'autant plus tranquilles sur la réussite de leurs entreprises, qu'étant humbles, elles craignent moins de subir la honte des fâcheux événements que Dieu quelquefois, pour les éprouver, peut permettre. Un homme du monde, suivant son orgueil, comme nous l'avons déjà remarqué, ne se hasarderait pas si aisément. Il ne voudrait pas exposer son honneur, et, pour se déterminer, il lui faudrait de sérieux examens et de longues délibérations. Mais dès qu'on a l'humilité dans le cœur , on n'est plus si jaloux d'un vain nom , ni si sensible aux reproches qu'on s'attirera , supposé qu'on vienne à échouer. On s'abandonne à la conduite de l'Esprit de Dieu , et du reste on se soumet à  tout ce qui en peut arriver pour notre humiliation devant les hommes.

Ce ne sont point là de simples spéculations ; on en a vu la pratique. Fut-il jamais une entreprise pareille à celle des apôtres, lorsqu'ils se partagèrent dans toutes les contrées de la terre pour travailler à la conversion du monde entier ? Les plus fameux conquérants dont l'histoire profane a vanté les faits mémorables ont porté leurs armes et étendu leurs conquêtes sur quelques nations ; mais ces saints conquérants, ou, pour mieux dire, ces saints et zélés propagateurs de la loi chrétienne, se proposèrent de soumettre généralement tous les peuples a l'empire de Jésus-Christ. Dans ce vaste projet, ils n'exceptèrent ni âge , ni sexe , ni rangs, ni qualités, ni états. A en juger selon la prudence du siècle, c'était un dessein chimérique; et l'on sait néanmoins avec quelle ardeur ils s'y employèrent, avec quelle constance ils le soutinrent, avec quel bonheur ils l'accomplirent.

Or qu'était-ce que ces apôtres? de pauvres pécheurs, petits selon le monde, et humbles selon l'Evangile. Leur humilité ne borna point leurs vues, elle ne leur resserra point le cœur, elle ne les affaiblit ni ne les arrêta point. Avec cette

421

humilité, ils ont passé les mers, ils ont parcouru les provinces et les royaumes, ils ont répondu aux juges et aux magistrats , ils ont résiste aux grands, ils ont confondu les savants, ils ont instruit les infidèles et les barbares, ils ont triomphé de l'idolâtrie et du paganisme ; et , dans la suite des temps, combien ont-ils eu d'imitateurs et de successeurs, humbles comme eux, et appliqués sans relâche à perpétuer les fruits de leur zèle ? combien en ont-ils encore de nos jours qui, par une sainte alliance, réunissent dans leurs personnes, et la même humilité et la même élévation de sentiments?

Pour en revenir aux apôtres, et pour dire en particulier quelque chose de saint Paul, on ne peut lire ses Epîtres, et ne pas voir que ce fut un des esprits les plus sublimes, et une des plus grandes âmes. Quel feu, quelle vivacité, et tout ensemble , quelle solidité ! Pense-t-on plus noblement? s'exprime-t-on plus éloquemment ? Que n'a-t-il pas fait? que n'a-t-il pas souffert ? supérieur à tout, aux dangers , aux embûches, aux persécutions, aux trahisons , aux calomnies , aux opprobres, aux fers , à la faim, à la soif, au glaive, à la mort ; car, disait-il, nous sommes au-dessus de tout cela (1). Saint Chrysostome en était ravi d'admiration, et n'avait point de termes pour faire entendre ce qu'il en concevait. Cependant ce vaisseau d'élection, ce grand apôtre, quel mépris faisait-il de lui-même, et comment en parlait-il ? Il se traitait de pécheur, de blasphémateur, de persécuteur de l'Eglise, d'homme indigne de l'apostolat, d'avorton; tant l'humilité lui représentait vivement ses misères, et tant elle le rabaissait dans son estime.

Que ne pourrions-nous pas ajouter de ces sociétés et de ces ordres religieux, qui sont pour l'un et l'autre sexe des écoles de perfection , et dont la sainteté est l'édification du monde chrétien? Que n'en a-t-il pas dû coûter pour former ces grands corps, pour en rassembler tous les membres , pour les assortir et les régler ? Que d'études et de soins ! que de méditations, de réflexions, de conseils ! mais aussi quels progrès surprenants ! Ces sociétés se sont multipliées, ces ordres religieux se sont répandus dans tous les lieux éclairés de la foi et soumis à l'Eglise de Jésus-Christ. Comme autant de républiques, ils ont leur forme de gouvernement, leurs lois, leurs statuts , leurs offices, leurs fonctions, leurs observances, qu'il a fallu ordonner avec une pénétration et une sagesse

1 Rom., VIII, 37.

422

qui descendît aux moindres détails , qui prévît toutes choses , et qui ne laissât rien échapper. Voilà par où ils se sont maintenus depuis des siècles, et ils se maintiennent. Or, après Dieu et la grâce de Dieu, je demande à qui nous sommes redevables de ces saints établissements. Est-ce à d'habiles politiques et à leurs intrigues? est-ce à des philosophes fiers de leur science et pleins d'eux-mêmes? Là-dessus je ne puis mieux répondre que par les paroles du Fils de Dieu à son Père : Seigneur, Père tout-puissant , je vous bénis et vous rends grâces d'avoir caché ces choses aux sages selon la chair, et aux savants ; mais de les avoir révélées aux petits (1); d'y avoir employé d'humbles instituteurs, un humble François d'Assise, un humble François de Paule, et d'autres. Parce qu'ils étaient humbles, ils n'en ont été que plus propres à entrer dans les grandes vues de la Providence sur eux , et que mieux préparés à les seconder.

Je finis, car peut-être n'en ai-je déjà que trop dit : mais, quoi qu'il en soit, apprenez à réformer vos idées touchant une des vertus les plus essentielles du christianisme , qui est l'humilité. Autant qu'elle nous porte à nous mépriser nous-mêmes, autant devons-nous l'estimer. Puissiez-vous en bien connaître le mérite, et plaise au ciel qu'au milieu de tous vos honneurs, vous travailliez désormais à l'acquérir?

ILLUSION ET DANGER D'UNE GRANDE RÉPUTATION.

Prenez soin de vous établir dans une bonne réputation, et de vous y maintenir (2). C'est l'avis que nous donne le Saint-Esprit ; et cette maxime , telle que nous devons l'entendre, est fondée sur de très-solides raisons. Car, suivant le sens de l'Ecriture, qu'est-ce qu'une bonne réputation , et en quoi consiste-t-elle? à être exempt de reproches, chacun dans notre état; je dis de certains reproches qui flétrissent un nom et qui éloignent de la personne ; à être réputé, dans l'opinion commune, homme de probité et de bonnes mœurs, homme équitable, droit, fidèle; homme sensé et judicieux, capable dans sa condition de remplir les devoirs de son emploi, de sa charge, de son ministère; en deux mots, honnête homme selon le monde, et homme chrétien selon Dieu. Or il nous est d'une extrême conséquence d'avoir sur tout cela une réputation saine et sans tache : pourquoi? parce qu'en mille rencontres il y va de la gloire de Dieu et de l'honneur de la religion

21. — 2 Eccli., XLI, 15.

que nous professons , parce qu'il y va de notre propre intérêt et de l'avantage personnel que nous y trouvons, parce qu'il n'y va pas moins de l'utilité du prochain, dont nous sommes chargés, et auprès de qui nous nous employons.

En effet, rien ne sert plus à glorifier Dieu et à relever l'honneur de son culte, que l'estime qu'on fait de ceux qui le servent, et l'édification qu'on tire de leurs exemples. C'est pour cela que le prince des apôtres, saint Pierre, recommandait tant aux fidèles de garder parmi les Gentils une conduite régulière, afin, disait-il, que, malgré leurs préjugés contre notre sainte loi, venant à examiner votre vie, et n'y voyant rien que d'édifiant, ils rendent gloire à Dieu , et que vous fermiez la bouche à ceux qui voudraient parler mal de vous. Déplus, à n'envisager que nous-mêmes, il est évident qu'une bonne réputation nous est très-avantageuse, et même nécessaire, pour notre établissement et notre avancement, soit dans l'Eglise, soit dans le monde : car on ne s'accommode nulle part d'un homme noté et décrié. Aussi, quand les apôtres proposèrent aux disciples de choisir entre eux des diacres, et de leur commettre le soin de distribuer les aumônes, la première condition qu'ils leur marquèrent fut qu'ils prendraient pour cette fonction des hommes d'une vertu reconnue (1). Enfin, considérant la chose par rapport au prochain, il est aisé de voir que, sans une réputation à couvert de la censure , il n'est guère possible que nous fassions aucun fruit auprès de lui, puisque nous ne le pouvons faire qu'autant que le prochain a de créance en nous , et qu'il n'en peut avoir quand il n'est pas bien prévenu en notre faveur. Comment un père, par exemple, inspirera-t-il à ses enfants l'horreur du vice, s'ils sont témoins de son libertinage et de ses désordres? comment un prédicateur prêchera-t-il l'humilité, en persuadera-t-il la pratique a ses auditeurs, s'ils le connaissent pour un homme vain et enflé d'orgueil? comment un directeur, un pasteur de l'Eglise ramènera-t-il les âmes égarées, et les fera-t-il rentrer dans les voies de la foi, si l'on sait qu'il est égaré lui-même, ou s'il est au moins d'une doctrine suspecte? Il en est de même d'une infinité d'autres sujets.

Il est donc non-seulement permis, mais à propos, surtout en certaines situations et en certaines places , de conserver sa réputation et de la défendre. Et c'est ce qui faisait dire à saint Augustin : Je me dois à moi-même et pour

Tous les livres