Œuvres complètes (page 87)

Louis Bourdaloue · Doctrine

Texte français, domaine public · Source : bibliotheque-monastique.ch — Œuvres complètes de Bourdaloue, 4 volumes · 88 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

1 Matth., XI, 29.

dominer? Est-il un meilleur maître? en est-il un plus sage et un plus éclairé? Il est la sagesse même de Dieu, et il a les paroles de la vie éternelle (1). Que me demande-t-il que de saint, que de raisonnable, que de conforme à la plus droite justice et à l'équité, que d'utile et de salutaire pour moi? Mais surtout que me demande-t-il, qu'il n'ait pratiqué avant moi? Ne serait-ce pas une indignité, que la condition me parût trop dure, d'aller après mon Sauveur, de me joindre à lui, d'agir avec lui et sous lui, d'aimer ce qu'il a aimé et de faire ce qu'il a fait?

SECOND POINT. — Il m'est d'autant moins permis de me soustraire à ce règne de Jésus-Christ dans moi, qu'il est plus solidement établi et mieux fondé. Le seul christianisme nous soumet tous au joug de cet Homme-Dieu, notre législateur et notre maître. Etre chrétien, ou plutôt se dire chrétien, et ne vouloir pas se laisser conduire par Jésus-Christ, ne vouloir pas entrer dans la voie qu'il nous a tracée, ni recevoir de lui l'ordre qui doit diriger toutes nos actions et régler toutes nos démarches, c'est une contradiction.

Pourquoi dans notre baptême avons-nous renoncé au démon, à la chair, au monde et à ses pompes? N'a-ce pas été pour faire entendre que nous ne voulions point nous assujettir à leur empire, ni nous asservir sous une si honteuse domination? Pourquoi avons-nous été en même temps marqués du sceau et du caractère de Jésus-Christ? N'a-ce pas été pour nous revêtir de ses livrées, et pour reconnaître à la face des autels, par une profession solennelle, que nous lui appartenions, et que nous lui étions spécialement dévoués? Qu'est-ce que son Evangile? n'est-ce pas sa loi? et pourquoi l'avons-nous embrassée, cette loi, si ce n'est pour dépendre du souverain Seigneur qui nous l'a imposée? Enfin, c'est la foi même qui nous enseigne que nous sommes les membres de Jésus-Christ, et qu'il est notre chef ; que nous sommes son troupeau, et qu'il est notre pasteur; que nous sommes son Eglise, et qu'il est notre pontife; que nous sommes son peuple, sa conquête, le prix de son sang, et que, nous ayant achetés de son sang, il s'est acquis un droit incontestable sur nous. Quand donc je n'aurais égard qu'à ces raisons communes et générales, je ne puis jamais, sans injustice, me départir de l'attachement inviolable et de l'entière obéissance que je dois à ce divin Sauveur. C'est à lui

1 1 Cor., I, 30 ; Joan., VI, 69.

de parler, et à moi de l'écouter. Or il parle en effet, il ordonne : l'Evangile qu'il nous a prêché subsiste toujours, et c'est sa parole, ce sont ses commandements et ses ordonnances. Refuser de m'y conformer, ne serait-ce pas une révolte ? ne serait-ce pas en quelque sorte renoncer à mon baptême ? ne serait-ce pas tomber dans une espèce d'apostasie ?

Ce serait plus encore par rapport à moi, puisque j'ai un engagement particulier qui me lie à Jésus-Christ, et qui lui donne un nouveau droit sur toute ma personne : c'est la qualité de religieux. Qu'ai-je fait en me consacrant à la religion : je me suis hautement et singulièrement déclaré disciple de Jésus-Christ, son imitateur en tout et son sujet, prêt à tout abandonner, à tout faire et à tout souffrir pour son service. J'ai considéré l'état religieux comme une sainte milice, où je m'enrôlais pour combattre sous l'étendard de Jésus-Christ, et pour agir sous ses ordres, comme un soldat agit sous ceux de son général. C'est pour cela que je me suis uni à lui par trois vœux, qui sont désormais trois liens indissolubles. Par ces trois vœux, je l'ai mis dans une pleine possession de moi-même, et je lui en ai fait un don absolu et irrévocable. Je lui ai sacrifié tous les biens du monde par le vœu de pauvreté, je lui ai soumis tous mes sens par le vœu de chasteté; et par le vœu d'obéissance je me suis dépouillé pour lui de ma propre volonté : tellement qu'il ne me reste rien qui ne soit à lui, et qu'il n'ait en sa disposition. Or, après m'être engagé de la sorte, puis-je me rétracter ? et ne serais-je pas un parjure, si je venais à lui manquer de fidélité après des serments si juridiques et si authentiques ?

De quelque manière donc qu'il dispose de moi : soit qu'il m'élève, ou qu'il m'abaisse; soit qu'il me console, ou qu'il m'afflige; soit qu'il me destine à cette place, ou à telle autre ; soit même, à l'égard de l'âme et des voies intérieures, qu'il me fasse marcher dans les ténèbres ou dans la lumière, dans les peines et les désolations, ou dans l'abondance des douceurs célestes : à tout cela qu'ai-je à dire autre chose, sinon qu'il est le maître, et que je suis entre ses mains ? Oui, il est le maître; il est le mien, et je n'en veux point d'autre. Je l'ai choisi, et à Dieu ne plaise que je m'en détache jamais ! S'il n'a pas eu jusques à présent dans mon cœur toute la place qu'il y devait occuper, je la lui rends tout entière. Je veux qu'il y règne seul, et qu'il y exerce tout son pouvoir. Je ne veux plus rien estimer que selon son estime, plus rien désirer que selon ses inclinations, plus rien rechercher que ce qu'il a recherché lui-même. Tout ce qu'il méprise, je le veux mépriser comme lui ; et tout ce qu'il condamne, je veux comme lui le condamner. C'est ainsi que je lui garderai la foi que je lui ai jurée, et qui doit être éternelle.

TROISIÈME POINT. — Ce n'est point, comme le monde se le figure, un fardeau pesant, ni un joug difficile à porter, que le règne de Jésus-Christ dans une âme religieuse. A n'en croire que les apparences, il semble que ce soit une dure servitude ; mais dès qu'on vient à en faire l'épreuve, on y goûte la plus heureuse liberté, qui est celle des enfants de Dieu, et l'on y jouit du repos le plus inaltérable. Non pas que ce ne soit toujours un fardeau et un joug; mais c'est le joug du Seigneur, auquel nous nous sommes voués, c'est son fardeau ; et, selon le témoignage qu'il en a rendu lui-même, son fardeau est léger et son joug est doux (1).

Aussi ce maître si libéral nous a-t-il promis un double centuple, c'est-à-dire une double félicité, l'une présente et pour cette vie même, l'autre future et pour l'éternité bienheureuse. Car c'est ainsi qu'il s'en est expliqué dans les termes les plus formels : Quiconque aura tout quitté pour moi, père, mère, frères, sœurs, maison, héritage, en recevra le centuple dès maintenant, et ensuite possédera la vie éternelle (2). Il ne dit pas seulement que nous recevrons ce centuple après la mort, mais que nous le recevrons dès maintenant. Le dégagement du cœur, l'affranchissement de tous les soins de la vie, le témoignage d'une bonne conscience, la paix intérieure, les impressions secrètes de l'esprit de Dieu, qui se communique à l'âme religieuse, et qui la remplit d'une joie toute pure et toute céleste : cela seul vaut mieux que tout ce que nous avons quitté dans le monde, et que tout ce que nous y aurions pu posséder.

J'en puis bien juger par moi-même. Quelque imparfait que je sois, il y a eu de temps en temps des jours de grâce et de ferveur, où, plut fidèle à mes devoirs et à toutes nies observances, je vivais plus régulièrement, et j'accomplissais avec plus de zèle et plus d'ardeur les obligations de mon état. Or n'étais-je pas alors beaucoup plus content ? trouvais-je le joug de Jésus-Christ trop fatigant pour moi, et ne sentais-je pas au contraire à le porter une certaine douceur, qui me dédommageait pleinement des violences qu'il fallait nie faire ? Je m'estimais

1 Matth., XI, 30. — 2 Marc, X, 29, 30.

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mais heureux et je l'étais en effet ; mais quand ai-je cessé de l'être ? c'est lorsque je me suis relâché, et que, me laissant entraîner par ma faiblesse naturelle, je me suis en quelque sorte soustrait à la conduite et à l'empire du maître qui me gouvernait. Mes passions se sont réveillées, mes inclinations ont pris le dessus, je les ai suivies; et n'ai-je pas mille fois éprouvé qu'il m'eût été sans comparaison plus doux et plus avantageux de suivre constamment les voies de mon Sauveur, et de ne m'écarter jamais de la sainte règle qu'il m'a prescrite et des exemples qu'il m'a donnés?

Si donc je veux retrouver ce centuple ou ce bonheur de la vie présente que j'ai perdu tant de fois par ma faute, je dois le chercher auprès de Jésus-Christ : c'est-à-dire que je dois tout de nouveau me dévouer à Jésus-Christ ; que je lui dois soumettre toutes mes puissances, toutes mes vues, toutes mes œuvres ; en sorte qu'il soit comme l'âme de mon âme, et que je ne vive plus que par lui et qu'en lui : vie d'autant plus précieuse, que c'est le gage certain dune autre vie et d'un autre centuple qui en doit être l'éternelle récompense ; car si Jésus-Christ m'appelle à sa suite, et s'il veut que je le fasse dès à présent régner dans mon cœur, c'est afin de me faire un jour régner avec lui et de me rendre participant de sa gloire. Les rois de la terre élèvent leurs favoris et récompensent la fidélité de leurs sujets, mais non pas jusqu'à leur faire part de leur royaume. Ce n'est qu'en servant ce Seigneur des seigneurs et ce Roi du ciel qu'on obtient une couronne d'immortalité. Quand je n'aurais rien à espérer de lui en ce monde, ne serait-ce pas assez de cette couronne immortelle pour payer abondamment tous mes services?

CONCLUSION. — Venez, Seigneur, venez prendre possession d'une âme qui vous appartient par tant de titres, et qui vous est encore plus acquise que jamais par le don qu'elle vous fait d'elle-même. Rentrez dans un cœur où vous devez seul régner, et bannissez-en tout ce qui m'éloignait de vous et qui vous éloigne de moi. Vous êtes un Dieu jaloux; vous ne voulez point de partage, et vous m'avez déclaré dans votre Evangile que je ne pouvais être à deux maîtres : quel autre puis-je choisir que vous, et à quel autre ne dois-je pas renoncer pour vous ?

Ainsi l'ai-je voulu, Seigneur, lorsque je me suis retiré dans votre sainte maison, qui est proprement votre royaume sur la terre, et que j'ai commencé à porter vos livrées en portant l'habit religieux. Que ce sentiment n'a-t-il été plus ferme et plus durable ? Mais il est encore temps de le renouveler et de le reprendre : Vous êtes mon Seigneur et mon Dieu (1) ; c'est l'hommage que vous rendit un de vos apôtres en revenant de son infidélité, et c'est celui que je vous rends dans une humble confusion et un repentir véritable de mes égarements passés. Commandez ; me voici prêt à tout pour vous obéir : en quelque état que vous vous présentiez à moi, soit dans la splendeur de votre gloire ou dans l'humiliation de votre croix, et quelque route qu'il vous plaise de me faire tenir avec vous et après vous, vous me trouverez toujours également soumis et toujours disposé à marcher. Vous m'appellerez , et je vous répondrai; vous m'inspirerez, et j'agirai; vous me ferez entendre vos divines volontés, et je m'y conformerai : tout cela par amour; car vous êtes un Dieu d'amour; et c'est par l'amour que vous régnez dans les âmes des fidèles, et que vous y exercez votre plus puissante domination.

1 Joan., XX, 28

TROISIÈME MÉDITATION.

DE L’HUMILITÉ DE  JÉSUS-CHRIST DANS L’INCARNATION.

Semetipsum exinanivit.

Il s'est anéanti lui-même. (Philip, chap. II, 7.)

PREMIER POINT. — C'est un mystère incompréhensible à l'esprit humain que le mystère de l'incarnation ; et il n'y avait que l'Esprit de Dieu qui pût nous en donner une juste idée, ni bien l'exprimer. Or il l'a fait dans cette seule parole, qui comprend tout le fond et toutes les merveilles de ce mystère adorable : Dieu s'est anéanti (1). Voilà le grand secret caché dans Dieu durant toute l'éternité, et révélé dans le temps.

Qu'est-ce que l'incarnation du Verbe? c'est l'anéantissement d'un Dieu : cela dit tout. Il s'est anéanti, ce Dieu de majesté : comment?

1 Philip., II, 7.

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parce qu'étant Dieu il s'est fait homme, et que de l'homme à Dieu, qui est le souverain Etre, ou de Dieu à l'homme, qui n'est qu'un néant, il y a une distance infinie. Après cela, je ne vois plus rien qui m'étonne dans tous les autres mystères de la vie de Jésus-Christ : car qu'un Dieu fait homme embrasse la pauvreté, les mépris, les souffrances, la croix, ce sont les suites et comme les engagements de l'humanité dont il s'est revêtu ; mais qu'un Dieu, tout Dieu qu'il est, ait voulu se faire homme, c'est à quoi il n'a pu être porté que par un excès d'amour, et à quoi il n'a pu avoir d'antre engagement qu'une charité sans bornes. Si un homme se réduisait à l'état d'un vil insecte, à l'état d'une fourmi, on dirait qu'il s'est détruit lui-même, et qu'il s'est mis dans une espèce d'anéantissement : mais que serait-ce là néanmoins en comparaison d'un Dieu incarné? car enfin, entre un homme et le plus petit insecte, il y a toujours quelque proportion ; au lieu qu'il n'y en eut jamais et que jamais il n'y en aura entre l'homme et Dieu.

Encore l'Ecriture ne se contente-t-elle pas de nous apprendre que ce Fils unique de Dieu s'est fait homme ; mais elle se sert d'un terme qui nous donne à connaître qu'il a choisi dans l'homme ce qu'il y a de plus grossier et de plus terrestre, qui est la chair : Le Verbe s'est fait chair (1). Cette chair si méprisable, cette chair sujette à tant de misères, cette chair qui nous est commune avec les bêtes , il se l'est associée et se l'est rendue commune avec nous. Mais ne devait-il pas au moins, en se faisant homme, se faire d'abord homme parfait, c'est-à-dire se délivrer des faiblesses de l'enfance, et venir tout à coup au monde tel que fut formé le premier homme? Non : il a voulu être conçu dans les entrailles d'une vierge ; il a voulu demeurer neuf mois dans le sein de sa mère, comme les autres enfants ; il a voulu naître enfant comme eux, et s'assujettir à toutes les humiliations et toutes les infirmités de cet âge.

Ce n'est pas tout : car quoiqu'il se fit enfant, il pouvait du reste se faire monarque, indépendant, souverain. Il le pouvait; mais c'est ce qu'il n'a pas voulu : il a voulu dépendre, et qui plus est, il a voulu se faire esclave (2). Il est vrai, selon le témoignage et l'expression de l'Apôtre, qu'il n'en a pris que la forme (3) et que , sous cette forme d'esclave , il était roi en effet, et roi de l'univers : mais c'est cela même qui doit bien nous surprendre, que lui qui était le maître et le roi du monde entier,

3 Ibid.

il se soit abaissé jusqu'à la forme d'un esclave pour s'humilier davantage et pour s'anéantir. O abaissements, ô anéantissements de mon Dieu, que vous êtes inconcevables!

Mais ne dois-je pas ajouter, pour ma confusion, qu'une chose est presque aussi difficile à concevoir et à croire : c'est qu'à la vue de ces abaissements d'un Dieu, je nourrisse dans mon cœur un orgueil qui ne se fait que trop sentir à moi, et qui ne se fait même que trop sentir aux autres dans les rencontres? Puis-je soutenir la moindre humiliation qui m'arrive? puis-je supporter la moindre parole qui me blesse? puis-je recevoir avec docilité et sans aigreur le moindre avis que me donnent ceux que Dieu a chargés de ma conduite? Combien suis-je délicat à la plus légère répréhension? combien suis-je jaloux de certaines préférences et de certaines distinctions? combien y suis-je sensible, soit lorsqu'on me les refuse, ou lorsqu'elles me sont accordées? Bien loin de vouloir descendre, comme mon  Sauveur,  je voudrais toujours monter ; et, de degré en degré, il n'y a rien dans mon état où je ne voulusse parvenir. Terre et cendre, pourquoi vous enogueillissez-vous, et de quoi (1) ? Ce reproche du Saint-Esprit convient à tout homme, puisque tout homme , de son fonds , n'est qu'un sujet de mépris : il convient encore plus à tout chrétien, puisque tout chrétien, par le caractère de sa foi, adore un Dieu anéanti. Mais à combien plus forte raison me convient-il à moi religieux, à moi spécialement obligé, comme religieux, de prendre tous les sentiments de Jésus-Christ? Hélas! sous un saint habit et sous un vêtement d'humilité, j'ai peut-être plus d'orgueil et plus d'envie de m'élever, que je n’en aurais eu dans le monde. N'est-ce pas démentir ma profession? n'est-ce pas me démentir moi-même?

SECOND POINT. — En même temps que le Verbe divin s'est humilié si profondément et jusqu'à s'anéantir, c'est de ce néant menu où l'humilité l'a réduit que Dieu a tiré sa plus grande gloire, et c'est par là que le Fils unique de Dieu, en réparant la gloire de son Père, a tout à la fois opéré le salut de l'homme. Combien de mérites, combien d'effets merveilleux de grâce et de sainteté ce néant a-t-il produits? Car c'est là-dessus qu'est fondée toute notre justification, et c'est ce qui nous a enrichis de tous les dons célestes et de tous les trésors de la miséricorde du Seigneur. De sorte que de

1 Eccles.,  X,

9.

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néant a été plus glorieux à Dieu, plus salutaire aux hommes, plus fécond dans ses fruits sacrés et ses admirables opérations, que tous les autres états de splendeur et de majesté où le Sauveur a paru, et où il eût pu paraître. O puissance infinie du Très-Haut ! ô abîme de sagesse! que vous êtes impénétrable, Seigneur, dans vos conseils, et que vous y êtes adorable ! Sur l'humiliation la plus étonnante vous savez établir votre plus sublime grandeur, et dans le plus prodigieux abaissement, vous trouvez de quoi vous élever, et de quoi nous sauver et nous sanctifier.

Voilà quelle est par rapport à moi-même et avec une juste proportion, la vertu et le pouvoir de l’humilité. Quels que soient sur moi les desseins de Dieu, je dois être persuadé qu'il ne fera jamais rien de grand dans moi qui n'ait le néant de mon humilité pour principe et pour fondement. Dès que je voudrai être quelque chose, je ne serai rien ; et du moment que je consentirai à n'être rien, je deviendrai devant Dieu capable de tout. Voilà par quelle voie les saints sont parvenus à une si haute perfection, et voilà par où j'y puis parvenir comme eux : sans l'humilité, point de véritable vertu , point d'œuvres vraiment saintes. Car. dans toutes nos œuvres et dans toutes nos vertus, il faut bien distinguer le corps et l'esprit : le corps, qui est la substance des choses que nous faisons ; et l'esprit, qui est la vue intérieure que nous nous proposons en les faisant. Or c'est cet esprit qui vivifie nos œuvres et qui anime nos vertus. Dès là donc qu'il vient à manquer, ou qu'il est infecté et gâté par l'orgueil, les œuvres les plus apparentes ne sont plus que des œuvres mortes, et les plus spécieuses vertus n'ont plus qu'une vaine lueur, qui brille à nos yeux et qui nous éblouit, mais qui s'éclipse et qui disparaît aux yeux de Dieu.

Et en effet, de quel prix peut être auprès de lui ce que je ne fais pas pour lui, mais ce que je fais pour satisfaire ma vanité, pour m'attirer l'estime des créatures, pour avoir, dans la communauté ou dans tout l'ordre dont je suis membre, une certaine considération ? Quand même je ne m'y chercherais pas si expressément moi-même, et que je croirais y chercher véritablement Dieu, ne serait-ce pas, non-seulement en rabaisser et en diminuer, mais en détruire toute la valeur, que d'en partager avec lui la gloire, en m'arrêtant à certains éloges qui me flattent, à certains retours sur moi-même, et à certaines complaisances d'autant plus dangereuses qu'elles sont plus subtiles, et que souvent elles se trouvent couvertes du voile de l'humilité? Dieu perce ce voile, il voit le fond de notre cœur; et d'ailleurs il est si jaloux de sa gloire, qu'il nous défend d'y toucher jamais et de lui en dérober la moindre partie. Il veut une gloire toute pure; et c'est l'altérer que d'y mêler la nôtre en quelque manière que ce soit.

Aussi voyons-nous qu'il a toujours fait choix des Ames les plus humbles, ou pour les porter à des degrés de sainteté extraordinaires, ou pour les employer à ses plus grands ouvrages. Ce fut la plus humble des vierges qu'il éleva jusqu'à la maternité divine ; ce fut par de pauvres pécheurs qu'il convertit toute la terre, et qu'il y répandit son Eglise.  Il n’a choisi pour cela, dit saint Paul, ni les sages, ni les puissants, ni les nobles du siècle, parce qu'ils sont communément orgueilleux et pleins d'eux-mêmes : mais il a pris ce qu'il y avait de plus faible pour confondre les forts, il a pris ce qu'il y avait de moins noble et de plus méprisable , les choses mêmes qui ne sont point, pour renverser celles qui sont. Et par quelle raison en a-t-il ainsi usé? afin que nul homme n’ait de quoi se glorifier devant lui (1).

Au contraire, quels jugements a-t-il exercés contre des âmes présomptueuses qui se sont laissées enfler de leurs prétendus mérites? Nous n'en avons que trop d'exemples dans des solitaires, dans des religieux, en des hommes qui passaient pour des saints et qui l'étaient du reste, mais dont il a permis les chutes malheureuses, pour les punir de leur orgueil. Si Dieu ne m'a pas encore puni avec tant d'éclat ni avec tant de sévérité, n'est-ce pas pour moi un mal assez déplorable, que tout ce que je puis avoir pratiqué jusqu'ici dans la religion de plus pénible et de plus saint en soi ait peut-être été perdu, parce que une secrète envie de paraître s'y est glissée, et qu'elle y a eu la meilleure part? Que sera-ce à la fin de mes jours si, comblé d'années et consumé de travaux, je me trouve néanmoins les mains vides, et que j'aie le malheur alors qu'une fausse et vaine gloire m'ait tout enlevé ?

TROISIÈME POINT. — Dans ce mystère d'un Dieu incarné, nous avons contracté avec lui une alliance toute particulière. Alliance en vertu de laquelle nous sommes les frères de Jésus-Christ, et Jésus-Christ est notre frère. Non-seulement même par cette alliance nous

1 1 Cor., I, 27-29.

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devenons ses frères, mais nous sommes ses membres, et nous ne faisons plus avec ce Dieu-Homme qu'un même corps. Le nœud qui forme entre lui et nous une union si parfaite, c'est l'état d'humiliation et d'anéantissement où il a bien voulu descendre pour nous. S'il ne fût point sorti de sa gloire, et qu'il eût refusé de prendre une chair semblable à la nôtre, ce serait toujours notre Dieu , et nous serions toujours ses créatures : mais nous n'aurions jamais eu l'avantage de lui être liés comme frères ni comme membres. Nous ne lui appartenons donc de si près que parce qu'il est venu à nous, et qu'il s'est fait petit comme nous.

De là combien nous doivent être chers ses abaissements, puisqu'ils nous ont ainsi élevés et qu'ils nous ont été si salutaires? Or n'est-il pas étrange que nous y soyons néanmoins si opposés, et que dans la pratique nous n'y voulions avoir aucune part? Quand il ne s'agit que de les adorer dans la personne de Jésus-Christ , et de m'en expliquer en des termes et avec des sentiments d'admiration, j'use sur cela des expressions les plus vives et les plus touchantes. Quand il n'est question que de les méditer et de m'en entretenir intérieurement dans la prière, j'y trouve du goût, et j'en suis même attendri quelquefois jusqu'aux larmes. Mais qu'il se présente une occasion de les Imiter et d'y participer, c'est là que toute l'onction que j'y trouvais s'évanouit, et que toute l'ardeur de mon zèle vient à s'éteindre. Un mépris, fût-ce le plus léger, et ne fût-il, comme il arrive souvent, qu'imaginaire, suffit pour me serrer le cœur et pour me remplir d'amertume. Ou j'éclate avec chaleur ; ou si je dissimule mon chagrin , j'en suis continuellement occupé, et je le porte partout.

Est-ce là l'honneur et la reconnaissance que je dois à un Dieu si profondément humilié pour moi? Afin de m'égaler en quelque sorte à lui, il n'a pas dédaigné de me ressembler dans toutes mes infirmités et toutes mes misères; et il n'est rien dont j'aie plus d'horreur que de lui ressembler en cela même qui l'a approché de moi, et qui m'a donné avec lui un rapport si avantageux et si glorieux. Il faut qu'il y ait de la proportion entre le chef et les membres : et quelle proportion, quelle alliance peut-il y avoir entre son humilité et mon orgueil ? Quelle indignité, disait saint Bernard , et quelle honte que, sous un chef couronné d'épines, les membres vivent dans le plaisir et dans les délices ? Je puis bien me dire de même : Quel renversement et quelle contradiction que, sous un chef qui s'est volontairement anéanti, moi qui me reconnais pour un de ses membres, et qui dois regarder comme un insigne bonheur de l'être, je me fasse toutefois un scandale de ses anéantissements , et que je les rejette si loin de moi ! N'est-ce pas le renoncer lui-même? n'est-ce pas m'en séparer? Or, dès que les membres ne communiquent plus avec le chef, ils n'en reçoivent plus de vertu, et ils tombent dans une mortelle défaillance : voilà ce que j'ai à craindre. Dieu laisse une âme vaine languir dans la tiédeur, et ne se remplir que de frivoles idées, qui l'amusent toute sa vie plutôt qu'elles ne l'occupent.

Encore est-ce un bien qu'il en demeure là, et qu'il ne l'abandonne pas en des rencontres et sur des points plus essentiels. Quoi qu'il en soit, le Seigneur résiste aux superbes, et c'est aux humbles qu’il  donne sa grâce (1). Sans l'humilité, point d'esprit chrétien; à plus forte raison , point d'esprit religieux ; et, par le même principe, point de progrès dans les voies de Dieu, point de commerce ni d'union ara Dieu. Je ne l'ai que trop éprouvé : veux-je l'éprouver encore? ou plutôt n'y dois-je pas et n'y veux-je pas apporter un prompt remède ?

CONCLUSION. — C'est vous, Seigneur, qui me l'enseignez ce moyen si nécessaire pour guérir les maux infinis que l'orgueil m'a causés jusques à présent, et pour arrêter les pernicieux effets qu'il produit tous les jours jusque dans les plus saints états. Le premier de tous les péchés a été l'orgueil, et c'est de cette source empoisonnée que sont venus dans la suite tant d'autres péchés. Il n'y avait que vos humiliations, Seigneur, qui pussent les réparer; et voilà pourquoi, entrant dans le monde, vous avez commencé par vous humilier.

Votre exemple est pour moi une leçon bien sensible et bien intelligible. Tout Dieu que vous êtes, vous voulez être renfermé, comme un enfant dans le sein d'une vierge ; vous y voulez demeurer obscur et inconnu ; et par là que m'apprenez-vous autre chose, sinon que je dois moi-même, par mon humilité, me rendre aussi petit qu'un enfant? puis-je l'ignorer, cette excellente et divine leçon? et par quel prétexte puis-je me défendre de la pratiquer? La gloire m'est-elle plus due qu'à vous, et mon nom sur la terre doit-il être plus connu que le vôtre?

Ah ! Seigneur, ces pensées me confondent, et j'y trouve toute ma condamnation. Maintenant

1 Jac., IV, 6.

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que je les ai présentes à l'esprit, j'en suis touché, el il me semble que je serais en disposition de soutenir tous les outrages et de vivre comme le dernier des hommes : mais que ces idées passent bientôt de mon souvenir, et qu'il faut peu de chose pour les effacer! De toutes les vertus, il n'en est point qui s'acquière plus difficilement qu'une sincère humilité, ni qui engage à de plus grands efforts et à de plus grands sacrifices. Du moins, mon Dieu, je sens là-dessus ma faiblesse, et je m'en humilie devant vous. Ma sensibilité est extrême, et je ne puis de moi-même la vaincre; mais aidez-moi, Seigneur ; fortifiez-moi dans le dessein que vous m'inspirez de travailler enfin à déraciner de mon cœur ce fonds d'orgueil qui m'est si naturel et qui se répand dans toutes mes actions et toute la conduite de ma vie.

CONSIDERATION

SUR L'EXERCICE DE LA PRÉSENCE DE DIEU

De tous les exercices de la vie chrétienne et religieuse, il n'en est point où les saints se soient plus adonnés, ni qu'ils aient plus recommandé, que celui de la présence de Dieu. Il est important d'en bien connaître l'obligation, l'utilité et la pratique.

PREMIER POINT. — L'obligation de cet exercice est fondée sur ces deux principes de foi : Dieu est partout, et Dieu voit tout. Dieu est partout : donc je lui dois partout le respect, donc je dois partout me souvenir de la prééminence de son être et de ma dépendance. En effet, il n'y a point de lieu dans l'univers qui ne soit consacré par la présence de la majesté de Dieu ; et quelque part que je me trouve, je puis dire aussi  bien que Jacob: Ce lieu est saint, et je ne le savais pas (1), ou plutôt je n'y pensais pas. Dieu est ici, et je l'oubliais, je n'y faisais nulle attention. Ainsi l'exercice de la présence de Dieu est l'hommage légitime et le cuite que je rends à l'immensité de Dieu. Saint Augustin se l'est figurée comme un vaste océan où toutes les créatures sont, pour ainsi dire, abîmées dans Dieu et pénétrées de l'essence |e Dieu, sans pouvoir jamais sortir hors de lui, ni se détacher de lui, parce qu'elles lui sont présentes par la nécessité de leur être. N'est-il donc pas juste que l'homme, qui est une créature intelligente et raisonnable, se fasse un devoir de religion de lui être encore présent d'esprit et de cœur; se considérant sans cesse dans Dieu, et considérant Dieu dans soi même, puisqu'il va des liaisons si essentielles entre Dieu et lui ?

En même temps que Dieu est partout, il voit tout, il observe tout : je dois donc, autant qu'il est en mon pouvoir, ne le perdre jamais de

1 Gen., XXVIII, 16.

vue, et marcher toujours comme l'ayant pour :  témoin, non-seulement de mes actions, mais de mes plus secrètes intentions, ce Dieu dont la pénétration est infinie, à qui malgré moi je sers comme d'un continuel spectacle, à la connaissance duquel rien ne peut se soustraire ni se dérober. Où irai-je, Seigneur, disait David, pour me cacher à votre entendement divin, et où fuirai-je de devant votre face ? Si je monte dans le ciel, je vous y rencontre; si je descends jusqu’aux enfers, vous y êtes présent ; si je prends des ailes pour voler aux extrémités de  la terre, c’est votre main qui m’y conduit. J'ai dit en moi-même : Peut-être que les ténèbres  me couvriront. Mais j'ai reconnu que la nuit même la plus profonde devient toute lumineuse pour me montrer à vous. Car les ténèbres, ô mon Dieu! ne sont point obscures pour vous, et la nuit pour vous est aussi claire que le plus grand jour (1). Voilà comment raisonnait ce saint roi, concluant de là l'obligation où il  était de se tenir toujours en la présence de son Dieu. Pourquoi ne le conclurai-je pas moi-même et pour moi-même ?

SECOND POINT. — L'utilité de ce même exercice de la présence de Dieu consiste en ce que c'est un souverain préservatif contre le péché, et de plus, une voie courte et abrégée pour arriver à la perfection.

Préservatif contre le péché: car rien n'est plus propre à me contenir dans l'ordre, que de penser que je suis devant Dieu. Rien de plus efficace pour réprimer les mouvements de mes passions, pour me faire triompher des plus violentes tentations, pour m'empêcher de succomber dans les plus dangereuses occasions, que de me dire : Je suis en présence de mon

1 Psal., CXXXVIII, 7-13.

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juge, en présence de celui qui va me condamner, et qui est tout prêt à prononcer contre moi l'arrêt, si je suis assez téméraire pour commettre ce péché. Il n'y a point, dis-je, de tentation que cette réflexion ne surmonte, point d'emportement qu'elle n'arrête, point de fragilité ni de chute dont elle me préserve. Nous ne péchons communément que parce que nous perdons la vue de Dieu ; et à peine pécherions-nous jamais, si nous avions toujours Dieu présent. Pécher contre Dieu, dit saint Augustin, c'est un crime; mais pécher contre Dieu à la vue même de Dieu, c'est un monstre; et il y aurait peu de pécheurs qui en vinssent jusque-là, s'ils étaient prévenus de ce sentiment : Dieu me regarde. Aussi est-ce le reproche que se fit à soi-même l'enfant prodigue, quand il dit, dans la douleur et dans l'amertume de son âme : Mon père, j'ai péché contre le ciel, et devant vous (1).

Voie courte et abrégée pour arriver à la perfection: c'est ce que Dieu lui-même enseignait à Abraham, lorsqu'il lui disait : Marchez en ma présence, et vous serez parfait (2). Car la vraie perfection de l'homme chrétien et du religieux est de bien faire toutes ses actions, de ne les point faire lâchement, de les faire avec application et avec ferveur. Or qu'y a-t-il qui puisse m'inspirer cette ferveur dans mes actions, plus m'animer, et corriger en moi le désordre d'une vie négligente et lâche, que la vue et la présence de Dieu? Dieu m'examine, et je l'ai continuellement pour spectateur. Avec cela puis-je être tiède et languissant dans son service, et en ce que je fais pour lui ? Ajoutez que cette présence de Dieu est une source de consolations pour les âmes justes, et un soutien dans les efforts et les violences que leur coûte le soin de leur perfection. Qu'y a-t-il de plus doux que cette pensée : Dieu est avec moi ; tout Dieu qu'il est, il s'applique à moi, et est occupé de moi? Cette pensée seule n'est-elle pas plus que suffisante pour adoucir toutes les peines qui peuvent se présenter, et pour affermir dans tous les combats qu'il y a à livrer? Tel est le fruit de la présence de Dieu : Que les justes, dit l'Ecriture, soient remplis d'une sainte joie ! et comment ne le seraient-ils pas, puisqu'ils envisagent toujours Dieu, et qu'ils sont toujours eux-mêmes sous les yeux de Dieu (3)?

TROISIÈME POINT. — Quant à la pratique, l'exercice de la présence de Dieu demande deux choses : l'une est d'éviter soigneusement tout

18. — 2 Gen., XVII, 1. — 5 Psal., LXVII, 4.

ce qui peut être un obstacle à la présence de Dieu, et l'autre de s'assujettir avec fidélité à tout ce qu'on sait être un moyen pour l'acquérir et pour la conserver.

En éviter les obstacles. Ce sont, par exemple, les vains amusements du siècle, certains divertissements où le cœur se répand trop au dehors, certaines joies déréglées qui dissipent l'esprit, certaines sociétés qui nous détournent de nos devoirs, certaines liaisons d'amitié qui nous attachent aux créatures, jusqu'à en être tout occupés; l'excès des désirs qui nous agitent et qui nous partagent, la véhémence des passions qui nous altèrent et qui nous troublent, les conversations inutiles qui nous remplissent l’imagination de bagatelles, les soins superflus qui nous embarrassent, les occupations trop grandes et trop fréquentes qui nous accablent, mille affaires où nous nous engageons, mille sujets de distractions que nous nous attirons. Il faut retrancher tout cela, parce que tout cela est incompatible avec la présence de Dieu. Et il est bien raisonnable, ô mon Dieu, que j'en use ainsi : car puisque votre divine présence est pour moi un trésor si précieux, il n'y a rien que je ne doive quitter pour le posséder, et je ne l'achèterai jamais trop cher. Heureux si par là je parviens à l'obtenir; et si, renonçante tout le reste, je me trouve uni à vous par cette bienheureuse présence, qui, dès cette vie, est une félicité anticipée !

S'assujettir aux moyens d'acquérir et de conserver la présence de Dieu; tels que sont, la prière : demandant tous les jours à Dieu ce riche don, et lui disant avec le Prophète royal, Seigneur, dirigez ma voie devant vos yeux (1), et faites que je ne m'éloigne jamais de votre présence. Le silence et la retraite : ayant chaque jour des heures réglées pour vaquer à Dieu, et pour se séparer du bruit et du tumulte du monde. L'ordre dans ses actions : n'en faisant aucune que par esprit d'obéissance à Dieu ; accomplissant en toutes la volonté et le bon plaisir de Dieu; cherchant Dieu jusque dans les  plus indifférentes, et se le proposant pour fin; ne considérant les créatures que comme elles doivent être considérées, c'est-à-dire que comme les images de Dieu, que comme des miroirs qui nous représentent les perfections de Dieu ; le ciel comme le palais de sa gloire, la terre comme l'escabeau de ses pieds, les hommes comme les ministres de sa providence; les prospérités comme les effets de sa libéralité, les adversités comme les châtiments de sa justice.

1 Psal., V, 9.

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Voilà le secret de ne perdre jamais la présence de Dieu; voilà par où saint Ignace de  Loyola s'élevait sans cesse à Dieu. Il ne lui fallait que la vue d'une fleur pour le ravir hors de lui-même, et pour lui donner la plus haute idée du souverain auteur de la nature. Puissions- nous de cette sorte, selon la maxime de l'Apôtre, trouver Dieu partout et en tout !

SIXIÈME JOUR

SIXIÈME JOUR

SIXIÈME  JOUR.

SIXIÈME  JOUR.

PREMIÈRE MÉDITATION.

DE  LA PAUVRETÉ DE JÉSUS-CHRIST DANS SA NATIVITÉ.

DEUXIÈME MEDITATION.

DE L'OBÉISSANCE  DE JÉSUS-CHRIST  DANS SA  FUITE EN EGYPTE.

TROISIÈME MÉDITATION.

DE LA VIE  CACHÉE  DE  JÉSUS-CHRIST  JUSQU'AU  TEMPS  DE  SA  PRÉDICATION.

CONSIDÉRATION

SUR LES  CONVERSATIONS  AVEC LE  PROCHAIN.

PREMIÈRE MÉDITATION.

DE  LA PAUVRETÉ DE JÉSUS-CHRIST DANS SA NATIVITÉ.

Scitis gratiam Domini nostri Jesu Christi, quoniam propter vos egenus factus est, cum esset dives.

Vous savez quelle a été la miséricorde de Notre-Seigneur Jésus-Christ, qui, de lui-même étant riche, s'est l'ait pauvre pour vous. (2 Cor., chap. VIII, 9.)

PREMIER POINT. — C'est dès sa naissance que Jésus-Christ commence à exécuter le dessein qu'il avait formé de vivre et de mourir pauvre. Ce Dieu de majesté, ce souverain auteur de toutes choses, et par conséquent à qui toutes choses appartenaient, pouvait naître au milieu des richesses et dans l'abondance. Il semblait même que cet état convenait davantage, non-seulement à la dignité de sa personne, mais à la fin de sa mission; car venant sur la terre pour attirer à lui tous les hommes et pour les soumettre à sa loi, pouvait-il mieux les engager à le suivre que par l'éclat et la pompe d'une condition opulente? du moins les Juifs avaient-ils conçu cette idée du Messie qu'ils attendaient, et croyaient-ils qu'il se ferait voir dans la splendeur, et qu'il les comblerait de biens temporels. Mais que les vues du Seigneur sont différentes des nôtres, et au-dessus des nôtres ! Ce Messie, ce désiré des nations, naît enfin, mais dans la pauvreté; et pourquoi? parce qu'il voulait d'abord, par son exemple, persuader au monde cette vérité, qu'il devait ensuite nous annoncer lui-même dans son Evangile : Bienheureux les pauvres (1) !

Voilà donc pourquoi il se fait pauvre dès sa sainte nativité; et comme la première leçon qu'il avait à nous donner était du bonheur des pauvres, voilà le premier état où il se montre à nos yeux, et où il nous représente son adorable humanité : exemple plus puissant que tous les discours ; exemple qui nous découvre sensiblement le mérite et le prix de la pauvreté, puisqu'elle a été digne du choix d'un

1 Matth., V, 3.

Dieu, et qu'il l'a préférée à toutes les richesses du siècle ; exemple le plus propre à nous en inspirer, non-seulement l'estime, mais l'amour et le goût, puisque nous la voyons consacrée dans la personne de ce Dieu Sauveur, qui ne s'y est réduit et ne l'a embrassée que pour nous.

C'est à cette pauvreté qu'il m'a spécialement appelé par sa grâce ; et un avantage singulier de la profession religieuse est d'y pouvoir imiter plus parfaitement la pauvreté de Jésus-Christ. Il y a des pauvres dans le monde; mais les uns ne sont pauvres que d'effet et que par la nécessité de leur condition, sans l'être de cœur et d'affection ; et les autres le sont d'affection et de cœur, sans l'être réellement et en effet. La pauvreté des premiers n'est qu'une pauvreté forcée, qu'ils déplorent, et dont ils se plaignent; d'où il s'ensuit que ce n'est point la pauvreté de Jésus-Christ, laquelle a été une pauvreté volontaire. La pauvreté des seconds est une pauvreté chrétienne et agréable à Dieu ; leur cœur est détaché des biens qu'ils ont dans les mains, et, selon la maxime de l'Apôtre, ils les possèdent comme s'ils ne les possédaient pas ; mais ce n'est pas là néanmoins toute la pauvreté de Jésus-Christ, lequel a voulu se dépouiller de toute propriété et de toute possession.

Il n'y a, à bien parler, que le religieux qui soit le vrai imitateur de la pauvreté de son Dieu. Il est pauvre en effet, et encore plus pauvre de volonté : pauvre en effet, car il a tout quitté; encore plus pauvre de volonté, car c'est lui-même qui, par le secours et l'inspiration d'en-haut, s'est déterminé à quitter tout, et qui serait prêt de renoncer au monde entier s'il en était maître. C'est donc en vertu de ce sacrifice que je puis dire à Jésus-Christ,

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comme les apôtres : Seigneur, j'ai tout abandonné pour vous suivre (1) ; et, si je suis toujours fidèle à ma vocation, c'est en récompense de ce même sacrifice que je puis attendre de la part de Jésus-Christ cette réponse si consolante et cette grande promesse : Vous serez assis sur des trônes de gloire (2). Avec une telle espérance, et soutenu de l'exemple de mon Sauveur, ai-je lieu de regretter ce que je lui ai sacrifié? Dois-je même le compter pour quelque chose? dois-je le regarder comme un don que j'aie fait à Dieu ; ou n'est-ce pas une grâce que Dieu m'a faite de l'agréer et de vouloir bien l'accepter? La pauvreté où je vis ne me devient-elle pas honorable, dès que c'est celle de Jésus-Christ? ne me devient-elle pas douce et aimable, dès qu'elle me lie si étroitement à Jésus-Christ? ne me devient-elle pas infiniment chère et précieuse, dès qu'elle me donne un droit particulier au royaume de Jésus-Christ et à une félicité éternelle ?

SECOND POINT. — Si, d'une part, la pauvreté de mon état est plus conforme à la pauvreté de Jésus-Christ, il s'en faut bien d'ailleurs qu'il n'y ait entre l'une et l'autre une ressemblance entière et une pleine égalité. Pour m'en convaincre, je n'ai qu'à ouvrir les yeux et qu'à contempler cet Enfant-Dieu dans l'étable où il est né. Cette étable, voilà sa demeure; cette crèche, voilà son berceau; cette paille où il est couché, voilà le lit de son repos ; ces misérables langes qui l'enveloppent, voilà tous ses vêtements. Est-ce qu'il n'eut besoin de rien autre chose pour se défendre du froid de la nuit, de l'extrême rigueur de la saison, de toutes les injures du temps? est-ce qu'il ne fut point sujet aux infirmités de l'enfance, et qu'il ne les ressentit point? 11 était homme comme nous, passible comme nous, encore même plus <jue nous, par la délicatesse de son corps ; et ses larmes, ses cris donnaient assez à entendre ce qu'il souffrait. Mais, du reste, la pauvreté n'a rien de si rigoureux qu'il n'ait voulu éprouver, et il est venu sur la terre pour en porter tout le fardeau et en soutenir toute la misère.

Saint Bernard s'adresse là-dessus aux riches du monde; et pour leur instruction ou leur condamnation, il les invite à écouter la voix de cette étable d'un Dieu naissant, de cette crèche, de ces langes. Quoique, dans ma profession, je ne puisse être mis au nombre des riches du siècle, je ne dois pas me rendre moins attentif à cette même voix, et ce qu'elle

1 Matth., XIX, 27. —  2 Ibid., 28.

m'annonce ne doit guère me donner moins de confusion. Elle me représente l'état pauvre de mon Sauveur, et, par un juste retour sur moi-même, elle m'engage à me comparer avec lui, c'est-à-dire à rougir en sa présence de ma faiblesse et à la reconnaître : car, il est vrai, je mène une vie pauvre ; mais, dans le fond, à quoi se réduit cette pauvreté? Puis-je la faire entrer en quelque comparaison avec l'étable, avec la crèche, avec ces langes usés et déchirés? Ai-je les mêmes incommodités à endurer? Me suis-je vu quelquefois dans les mêmes extrémités? Ai-je manqué en quelques rencontres des choses nécessaires? Tout pauvre que je suis, n'ai-je pas ce qui me suffit? La religion s'est chargée d'y pourvoir. Elle ne s'est pas chargée de pourvoir au superflu ni au délicieux : ce n'est point ce que j'en ai attendu, ni ce que j'en ai dû attendre ; et sans doute ce serait une étrange pauvreté que la mienne, si je prétendais l'accorder avec les délices et les superfluités. Mais quant à ce nécessaire dont de sages instituteurs ont jugé que je ne pouvais me passer, dont tant d'autres avant moi se sont contentés, et dont tant d'autres comme moi se contentent encore présentement, m'est-il refusé, et ne me le fournit-on pas?

En cela même j'ai cet avantage, que la religion me délivre de tous les soins temporels, qui occupent une infinité de gens du monde pour s'assurer ce nécessaire et pour se le procurer. N'est-ce pas assez pour moi? Eh ! c'était bien assez pour tout ce qu'il y a eu de saints et de fervents religieux, qui m'ont précédé dans la même observance et sous la même règle. Que dis-je? C'était trop pour eux; et leur pauvreté, à les en croire, était toujours trop aisée et trop commode. Bien loin de vouloir élargir ce nécessaire et l'étendre, ils ne pensaient qu'à le resserrer autant qu'il leur était permis, afin de le proportionner davantage à l'état de Jésus-Christ et de l'en approcher de plus près. Ils ne se plaignaient que d'en être encore si éloignés. Hélas ! j'en suis bien plus éloigné qu'eux : mais est-ce là le sujet de nies plaintes? Oh! que de murmures cesseraient, que de retours de l'amour-propre seraient tout d'un coup arrêtés, si je venais à mieux comprendre que je ne l'ai compris jusques à prisent, ce que c'est que d'être pauvre comme Jésus-Christ, ou plutôt si je comprenais mieux de quelle indignité il est, dans un religieux, de se dire pauvre de Jésus-Christ, et de ne vouloir pas être pauvre comme Jésus-Christ !

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TROISIÈME POINT. — Ou c'est Jésus-Christ qui s'est trompé dans le choix qu'il a fait d'un état pauvre, ou c'est le monde qui se trompe dans l'attachement qu'il a aux biens de la terre. Mais Jésus-Christ étant la sagesse incréée, il est incapable de se tromper en aucune chose ; d'où il faut conclure que c'est donc le monde qui est dans l'erreur et qui s'égare. Voilà comment raisonnait saint Bernard, et ce raisonnement regardait en général toutes les conditions; mais on peut bien l'appliquer en particulier à la profession religieuse.

Car, entre toutes les conditions, où est-ce qu'on se trompe le plus, si ce n'est dans la religion, dès qu'on y est attaché à ses commodités et qu'on y recherche les aises de la vie? Une âme religieuse tombe alors dans les plus grossières erreurs, et sa conduite en est toute pleine. 1° Elle se flatte de suivre Jésus-Christ pauvre, parce qu'elle marche dans la voie de la pauvreté : mais autre chose est de marcher dans la voie de la pauvreté, et d'y suivre Jésus-Christ. On l'y suit par une sainte conformité de sentiments avec lui; et quelle conformité y a-t-il entre les sentiments de ce Dieu volontairement dépouillé de tout, et ceux d'une âme qui, dans la pauvreté qu'elle professe, ne pense qu'à se ménager tout ce qu'elle peut d'accommodements et de douceurs ? 2° Elle croit avoir devant Dieu le mérite de la pauvreté évangélique, quoi qu'elle n'en ait pas le véritable esprit : car ce n'est pas l'avoir, cet esprit de pauvreté, que de ne vouloir manquer de rien, et de savoir si bien se dédommager d'un côté de ce qu'on ne peut recevoir de l'autre. 3° Comme il arrive souvent que, malgré toute son attention et toutes ses précautions, elle n'a pas, à beaucoup près, tout ce qu'elle souhaite, il s'ensuit de là qu'elle ressent tout l'effet et toute la peine de la pauvreté, sans en retirer aucun fruit ni en pouvoir espérer aucune récompense.  4° Après avoir abandonné peut-être de grands biens, ou du moins un honnête établissement dans le monde, elle se laisse occuper de bagatelles, et n'en est pas moins possédée que les mondains le sont d'une abondante fortune. 5° D'autant plus aveugle et plus dangereusement trompée qu'elle se persuade, en bien des occasions et sur bien des sujets où elle se donne certaines libertés, qu'il n'y va pas du salut, lorsque son vœu néanmoins s'y trouve violé et que la conscience y est grièvement blessée.

Point de matière où l’on ait plus à craindre, même dans la religion, de se faire une fausse conscience, qu'en ce qui concerne la pauvreté. Combien de fois ai-je eu sur cela moi-même des doutes, des inquiétudes, des remords ? et si je n'en ai point eu, combien ai-je eu lieu d'en avoir? Car me suis-je toujours appuyé sur de bons principes pour me rassurer? Combien peut-être ai-je fait valoir de mauvaises excuses que je prenais pour de bonnes raisons, parce qu'elles secondaient mes désirs? De combien de permissions me suis-je autorisé, ou extorquées, ou mal interprétées, ou trop étendues? Quoi donc? ai-je renoncé aux richesses du siècle en vue des périls qu'elles portent avec elles, pour me jeter en d'autres embarras et en d'autres dangers du côté même de la pauvreté religieuse? L'ai-je embrassée, cette sainte pauvreté , à condition de n'en éprouver dans la pratique aucun effet? Ai-je prétendu être de ces religieux qui, dans un sens bien opposé à celui de l'apôtre saint Paul, n'ont rien en apparence, mais réellement possèdent tout? En vérité, fallait-il pour cela sortir du monde; et, après avoir fait une fois le sacrifice de tous ses biens, si je veux encore user de certaines réserves, n'ai-je point peur d'attirer sur moi la malédiction dont Dieu a menacé quiconque déroberait quelque chose de l'holocauste qui lui est offert? L'expérience a souvent confirmé la menace. Malheur, si j'en devenais moi-même un exemple !

CONCLUSION. — Dieu créateur du ciel et de la terre, mais que j'adore sous la forme d'un enfant et que je vois dans la misère d'une étable et d'une crèche, Seigneur, agréez le sacrifice que je renouvelle en votre présence, de tout ce que le monde me destinait et de tout ce que j'y pouvais prétendre. Dans le sentiment qui me touche , il me semble que par votre grâce je serais actuellement disposé à vous sacrifier un royaume si je le possédais , et que je n'en voudrais être maître que pour vous l'offrir.

Hélas ! Seigneur, vous ne m'en demandez pas tant, et voilà l'illusion ordinaire qui nous séduit. Nous formons pour vous des souhaits que nous ne pouvons exécuter; et ce qui dépend de nous, nous vous le refusons. Car il ne s'agit point, mon Dieu, de renoncer à des royaumes ni à des empires, que je n'ai pas et que je n'aurai jamais : mais ce que vous voulez de moi, c'est que, par un esprit de pauvreté, je me défasse de ceci et de cela, où mon cœur est attaché , et dont je sens bien que je devrais apprendre à me passer. C'est peu de chose ; mais si je vous étais fidèle en ce peu de

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chose, que vous répandriez sur moi de grâces et de trésors spirituels! Et parce que j'ai toujours répugné jusques à présent à vous l'accorder, que ce peu de chose a causé de dommage à mon âme , et lui en peut causer dans la suite ! Voilà, Seigneur, ce que je dois vous donner, et de quoi je dois me dépouiller : voilà l'offrande que je dois porter à votre crèche. Ah ! si ce peu de chose m'arrête, que serait-ce, mon Dieu, s'il était question de grandes choses I En quelque dénuement que la pauvreté religieuse me réduise, il ne sera jamais tel que le vôtre, ni jamais il ne sera comparable aux dons célestes et à l'infinie récompense que vous avez promise aux pauvres évangéliques.

DEUXIÈME MEDITATION.

DE L'OBÉISSANCE  DE JÉSUS-CHRIST  DANS SA  FUITE EN EGYPTE.

Humiliavit semetipsum, factus obediens.

Il s'est abaissé lui-même, et s'est fait obéissant. (Phil., ch. II, 8.)

PREMIER POINT. — Quoique Tordre que reçut Joseph de la part du ciel et par le ministère d'un ange , de s'enfuir en Egypte avec Jésus et Marie, ne s'adressât pas immédiatement à Jésus-Christ, il le regardait néanmoins et ne regardait même que lui. Et parce que cet Enfant-Dieu avait une pleine connaissance de tout ce qui se passait, on peut considérer cette fuite si prompte et si peu préparée comme l'effet de son obéissance.

Ce fut dans son principe une obéissance toute sainte, puisqu'elle n'était fondée que sur une conformité parfaite de sa volonté avec la volonté de son Père, à qui seul il voulait plaire, et en qui il se confiait uniquement. Il l'envisageait non-seulement dans cet ange envoyé d'en haut, mais dans Joseph à qui l'ange avait parlé, et qui devait être lui-même en cette occasion l'agent et le ministre de Dieu. Ce divin Enfant se laissa donc conduire, et n'eut point d'autre sentiment que celui d'une soumission filiale, et d'un plein abandonnement de ses intérêts entre les mains de la Providence et de ceux qu'elle avait chargés du soin de sa personne. Or telle est l'obéissance religieuse. Rien de plus saint que les principes sur quoi elle est établie : car c'est sur l'acte de foi le plus héroïque , sur l'acte de confiance le plus excellent, et sur l'acte de charité le plus parfait.

Acte de foi le plus héroïque, puisque, pour obéir en religieux, je dois croire que l'autorité de Dieu réside dans mes supérieurs , et qu'elle leur a été communiquée par Jésus-Christ; non point à la vérité par Jésus-Christ en personne, mais par Jésus-Christ représenté dans son vicaire et dans toutes les puissances de l'Eglise légitimement ordonnées. De sorte que cette communication d'autorité me doit être aussi certaine que si elle s'était faite par une apparition visible de Jésus-Christ même, et qu'il s'en fût expliqué de vive voix. Je dois croire de plus que m'étant soumis volontairement et de gréa cette juridiction divine et humaine tout ensemble , c'est Dieu qui me gouverne par mes supérieurs, et que je suis obligé de leur rendre obéissance, non pas en tant que ce sont des hommes comme moi, mais en tant qu'ils me tiennent la place de Dieu , qui me déclare par leur bouche ses volontés. Et parce que cette vérité subsiste indépendamment des imperfections de ces supérieurs et de leurs faiblesses, indépendamment des contradictions de mon esprit et des répugnances de mon cœur, de là vient qu'avec tout cela le même acte de foi doit toujours subsister, et que, malgré tout ce que je découvre de défauts dans un supérieur, je dois toujours également le respecter, ou plutôt reconnaître et respecter Dieu dans lui.

Acte de confiance le plus excellent : car, à n'en juger que selon les lumières naturelles, souvent je pourrais craindre de m'égarer en suivant les vues de mes supérieurs. Mais j'obéis néanmoins, parce que j'espère que Dieu, touché de mon obéissance, leur inspirera ce qui me convient ; qu'il ne permettra pas que je me perde dans l'exercice , l'emploi, le lieu où ils m'auront destiné ; qu'il me délivrera de tous les dangers qui pourraient s'y rencontrer pour moi, et que, supposé même qu'ils se fussent trompés, il ne me demandera point compte de leur erreur ; enfin, qu'il agréera ce que j'aurai fait, dès que je l'aurai fait par un véritable esprit de dépendance, et qu'il m'en récompensera.

Acte de charité le plus parfait, parce que le plus grand sacrifice que je puisse faire à Dieu, c'est celui de ma volonté ; et qu'il n'y a que le plus pur amour de Dieu qui puisse me porter

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à me dépouiller ainsi de moi-même et de ce que j'ai de plus précieux parmi les biens naturels, qui est ma liberté. Quel fonds de consolation pour une âme religieuse et soumise ! quel mérite de l'obéissance ! Mais au contraire quand je me rends difficile aux ordres de mes supérieurs, et que je veux m'y soustraire, quel renversement et quel sujet de crainte pour moi ! Ce n'est point vous, disait Dieu à Samuel, parlant des Juifs, qui demandaient d'être gouvernés par un autre que ce prophète, ce n’est point vous qu'ils ont rejeté, c'est moi-même (1). Ainsi, en désobéissant à un supérieur, c'est à Dieu même que je désobéis, c'est contre Dieu même que je m'élève, c'est de Dieu même que je me sépare, et de volonté, et d'action. Or qu'est-ce que de désobéir à Dieu, de se révolter contre Dieu, de se séparer de Dieu ?

SECOND POINT. — Autant que l'obéissance de Jésus-Christ fut sainte dans son principe, autant devait-elle être pénible dans l'exécution. De quoi s'agissait-il ? De quitter dès les premiers jours de sa naissance son propre pays, et d'être transporté dans un pays étranger; de s'exposer, tout enfant et tout faible qu'il était, aux fatigues et aux périls d'un rude voyage ; de partir dès la nuit même où l'ordre est donné à Joseph, et de se mettre en chemin sans délai, sans préparatifs, sans provisions ; d'aller en Egypte, parmi un peuple infidèle et ennemi des Juifs ; d'y vivre obscur et inconnu, dans une pauvreté extrême et dans un besoin absolu de toutes choses; enfin, d'y demeurer jusqu'à ce que la Providence l'en retirât : car l'ange ne marque point pour cela d'autre temps, ni ne fixe point de terme. Quelle épreuve ! et jamais l'obéissance religieuse eut-elle de pareilles difficultés à surmonter?

Cependant le père, la mère, l'enfant, toute cette sainte famille obéit. Point de retardements. point d'excuses ni de représentations. Incontinent Joseph se leva, prit l'enfant, et s'enfuit en Egypte (2). A examiner la chose selon les vues humaines, par où il ne m'est que trop ordinaire de me conduire, mille raisons devaient arrêter une obéissance si prompte et si rigoureuse. Le moyen qu'un enfant, encore au berceau, pût soutenir une telle marche? Comment l'emporter au milieu des ténèbres, et de tant de risques qu'il y avait à courir sur la route? Où trouver de quoi fournir à sa subsistance, et Dieu ne pouvait-il pas autrement le sauver de la persécution d'Hérode? Voilà

1 1 Reg., VIII, 7.— 2 Matth., II, 13.

comment on raisonne jusque dans la religion, et n'est-ce pas ainsi que j'ai raisonné moi-même sur mille sujets, où il n'était pas question à beaucoup près, pour accomplir ma règle et pour satisfaire à ce qu'exigeaient des personnes supérieures, de prendre autant sur moi, ni de me faire la même violence? Le moindre effort m'étonne, le moindre obstacle me retient ; tout me devient impossible, et j'ai toujours des prétextes à alléguer, ou de faiblesse, d'incommodité, d'infirmité, ou d'opposition naturelle et d'aversion, ou de quelque sorte que ce soit. Que là-dessus un supérieur ne se rende pas à mes remontrances, et qu'il ne croie pas devoir m'écouter, c'est assez pour me jeter dans le trouble et pour m'indisposer contre lui. Je le regarde comme un homme intraitable, et sa fermeté, toute sage qu'elle peut être, me parait rigueur outrée et dureté. Ne m'en suis-je pas expliqué bien des fois en ces termes, ou du moins ne l'ai-je pas ainsi pensé ?

Ce qu'il y a de plus étrange, et ce que je ne puis trop de fois me reprocher à moi-même, ni trop reconnaître à ma condamnation, c'est que la plupart des choses sur lesquelles je murmure avec plus d'amertume, et contre lesquelles je me récrie plus hautement, ne me paraissent insoutenables que dès qu'elles me sont enjointes par l'obéissance. Du moment qu'on les laisserait à ma liberté, je ne les trouverais plus au-dessus de mes forces, et je n'en aurais plus tant d'éloignement. Si je veux me juger de bonne foi, tel est l'état de mon cœur, et c'est ce que j'ai pu remarquer dans une infinité de rencontres. Qu'un véritable esprit d'obéissance me faciliterait de devoirs, et qu'il me les adoucirait même ! Car voilà ce qui me manque. Avec cet esprit obéissant, il n'y a point de victoire, selon la parole de l'Ecriture, que je ne fusse en état de remporter : mais sans ce même esprit, il n'y a rien de si léger qui ne me semble un joug insupportable.

Quand le Fils de Dieu obéissait à son Père en s'éloignant de sa patrie et se retirant chez des idolâtres, il était dès lors, selon la préparation de son cœur, obéissant jusques à la mort de la croix (1) ; c'est-à-dire que dès lors il était disposé à être un jour crucifié, et à mourir par obéissance. Voilà, si mon obéissance est aussi parfaite qu'elle devrait l'être, la disposition où elle me doit mettre. Il ne s'agit point actuellement d'endurer la mort pour me soumettre à l'obéissance, puisque je n'en ai pas l'occasion. Mais ce que je ne puis faire

1 Phil., II,8.

maintenant, faute d'occasion, je dois toujours être prêt à le faire si elle se présentait. Or, ai-je lieu de croire que je sois ainsi préparé, lorsque l'obéissance dans les plus petites choses me fait tant de peine? J'ai bonne grâce de me plaindre des ordres qu'on me donne et des règles qu'on m'impose. Ai-je obéi jusqu'au prix de mon sang, jusqu'au sacrifice de ma vie?

TROISIÈME POINT. — L'obéissance de Jésus-Christ fut bien récompensée par les merveilleux effets qu'elle produisit. Jamais il n'en fut de plus salutaire. 1° Ce divin Sauveur porta avec lui ces grâces de salut qui sanctifièrent l'Egypte, et se répandirent dans la suite des années sur tant de solitaires et de pénitents dont les déserts furent remplis, et dont la vie angélique a fait l'édification et l'admiration de tout le monde chrétien. 2° Sa fuite le préserva de la fureur d'Hérode, et le déroba à la violence de ce persécuteur, qui cherchait à le perdre. Tellement que, malgré toutes les mesures de ce roi barbare et impie, il échappa par son obéissance à cet horrible massacre où Hérode, parmi tant d'innocents, prétendait l'envelopper.

Si je comprenais tous les avantages de l'obéissance religieuse, bien loin de regarder la sujétion où elle me réduit comme un joug pesant , et de m'en plaindre , je m'y soumettrais avec joie, et je ne voudrais rien faire qu'elle n'eût réglé et ordonné. C'est cette obéissance religieuse qui relève toutes nos actions, même les plus indifférentes. Quoi que je fasse, dès que je le fais par obéissance, fût-ce la chose la plus basse en elle-même et la plus servile, mon obéissance la consacre, et lui donne un caractère particulier de sainteté. C'est cette même obéissance religieuse qui attire sur nous les grâces de Dieu. Du moment que j'agis par l'ordre du Seigneur, ce que je fais est proprement son œuvre , et par là il se trouve engagé à m'accorder son secours et à récompenser ma fidélité. De là vient que les entreprises où nous sommes employés par l'obéissance sont communément celles que Dieu bénit davantage et qui réussissent le mieux, soit pour l'édification et le bien du prochain , soit pour notre propre avancement et notre propre consolation.

C'est encore cette obéissance religieuse qui nous préserve du plus dangereux ennemi que nous ayons à craindre dans la voie du salut et de la perfection, qui est notre volonté propre. Comme c'est une volonté aveugle, et portée par sa pente naturelle au relâchement, il lui faut un guide qui la conduise et un frein qui la retienne. Or l'obéissance lui sert de l'un et de l'autre, en la tenant étroitement liée à la volonté divine. Sous la conduite et la direction de cette volonté de Dieu, toujours droite et toujours sainte, je suis en sûreté, parce que je ne puis m'égarer tant que je marche dans le chemin où Dieu m'appelle, et qu'il m'a lui-même marqué. Aussi n'y a-t-il point de vertu moins suspecte ni plus solide, que celle qui est fondée sur l'obéissance : mais toute vertu qui s'en écarte n'est plus qu'une vertu apparente et qu'une illusion.

Sont-ce là les avantages dont je suis touché, et que je me propose dans l'obéissance que je rends à mes supérieurs, ou que je reconnais devoir leur rendre? S'ils disposent de moi d'une manière conforme à mes vues et à nies désirs, et si, dans les règlements qu'ils font et les ministères où ils m'emploient, je trouve de quoi flatter ma vanité et de quoi contenter mon amour-propre, voilà par où l'obéissance me plaît. Mais qu'elle n'ait point d'autre bien pour moi que de m'éprouver et de me perfectionner selon Dieu et selon mon état; que je n'aie point d'autre fruit à en retirer que d'acquérir devant Dieu de nouveaux mérites, et de me procurer de sa part une plus grande abondance de grâces toutes spirituelles ; que je n'y voie qu'une occasion favorable et un moyen très-efficace de rompre ma volonté, de l'assujettir et de me mettre en garde contre ses erreurs et ses égarements, c'est à quoi je suis peu sensible, et ce qui ne fait guère d'impression sur mon cœur. Qu'est-ce néanmoins que toute mon obéissance, si ce n'est pas là ce qui l'anime? Que me sert-il d'en avoir fait le vœu, et l'ai-je dû faire par d'autres motifs que ceux-là? Quand j'y chercherai de pareils avantages, je les y trouverai ; mais dès que j'y chercherai tout autre chose, par un juste châtiment de Dieu, je n'y trouverai point ce que je cherche; et souvent n'y trouverai-je que des sujets de peine et des occasions de péché, que je ne cherchais pas.

CONCLUSION. — C'est par une providence toute spéciale sur moi, mon Dieu, que vous voulez prendre soin de toute la disposition de ma vie , et me déclarer sur chaque chose, par l'organe de mes supérieurs, vos divines volontés. Soit que vous me parliez immédiatement ou que vous me parliez par eux, c'est toujours vous, Seigneur, qui me parlez, et vous qui me conduisez. Or qui peut mieux me conduire que

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vous, et à qui puis-je plus sûrement me confier qu'à vous-même?

C'est donc, mon Dieu, sous votre conduite que je viens me ranger tout de nouveau : mais pour me confirmer dans cette voie de l'obéissance où je veux désormais rentrer, et d'où je ne veux plus sortir, donnez-moi, Seigneur, toute la simplicité et toute la docilité des enfants : toute leur simplicité dans l'esprit, et toute leur docilité dans le cœur. Car voilà le modèle que vous nous avez proposé dans votre Evangile , et sur lequel nous devons nous former. Avec cette simplicité d'un enfant, je ne raisonnerai plus tant sur ce qui me sera commandé. J'obéirai, et je vous laisserai examiner les vues et les intentions des personnes à qui j'obéis. Avec cette docilité d'un enfant, je n'aurai plus tant de difficultés à opposer, ni tant de représentations à faire sur ce qu'on souhaitera de moi. Quand même, dans le secret de mon cœur, j'aurais peine à l'approuver, j'agirai toutefois sans murmure, et je me tiendrai dans le respect et dans le silence.

Peut-être la prudence de la chair me fera-t-elle entendre que de se rendre si dépendant, c'est s'exposer dans une maison à être chargé de tout ce qu'il y a de plus difficile et de plus pénible. Mais quoi que ce soit, Seigneur, que m'importe, pourvu que mon obéissance vous honore, qu'elle me maintienne dans une sainte paix, qu'elle contribue à la satisfaction de ceux que vous avez établis pour me gouverner en votre nom, qu'elle serve à l'édification et au bon ordre de la communauté, qu'elle me porte à vous et qu'elle m'y attache? A une âme obéissante et vraiment religieuse, tout est égal, ô mon Dieu, dès que vous l'agréez et que vous daignez nous en tenir compte.

TROISIÈME MÉDITATION.

DE LA VIE  CACHÉE  DE  JÉSUS-CHRIST  JUSQU'AU  TEMPS  DE  SA  PRÉDICATION.

Et descendit cum illis , et venit Nazareth , et erat subditus illis.

S'étant mis en chemin avec Marie et Joseph, il alla à Nazareth, et il leur était soumis. (Luc, chap. II, 5.)

PREMIER POINT. — Voici sans doute un des plus grands mystères de la vie de Jésus-Christ; et quelque obscur que ce mystère puisse être, je ne dois pas moins l'admirer que ceux qui ont le plus éclaté aux yeux des hommes. C'est la retraite où vécut ce divin Maître, jusqu'au temps de sa prédication. Cet Homme-Dieu, qui était rempli de tous les trésors de la sagesse et de la science, qui possédait dans un suprême degré tous les dons de la nature et de la grâce, qui pouvait briller dans le monde, et s'attirer l'estime et la vénération de tous les peuples; cet Homme-Dieu, qui, jusqu'à l'âge de trente ans, eût pu opérer tant d'oeuvres merveilleuses pour la gloire de son Père, s'il eût pris soin de se faire connaître; qui eût pu convertir tous les pécheurs, tous les idolâtres, et répandre l’Evangile par toute la terre; cet Homme-Dieu, qui n'était même envoyé que pour cela, et qui pour cela seul était descendu du ciel, s'est réduit toutefois à une vie cachée, et de trente-trois ans qu'il avait à demeurer parmi nous, en a passé trente dans le silence et la solitude, et n'en a réservé que trois pour se produire en public et pour annoncer le royaume de Dieu.

Qu'a-t-il fait durant ces trente ans d'une vie particulière et retirée? Il était soumis à Marie et à Joseph (1) : voilà ce qu'on nous en dit. Nous ne savons rien de tout le reste, et il a voulu l'ensevelir dans les ténèbres, en sorte qu'il n'y eût que Dieu qui en fût témoin. Conduite qui semble d'abord bien surprenante, mais dont le secret néanmoins n'est pas difficile à découvrir. Il a prétendu par là réprimer en nous ce désir de paraître, qui nous est si naturel, et qui cause tant de désordres dans les maisons religieuses. Il n'est pas possible qu'un religieux soit solidement à Dieu, si c'est un homme tout extérieur; et rien n'était plus capable de modérer cet empressement de se montrer au monde et de s'y distinguer, que l'exemple d'un Dieu solitaire et volontairement ignoré du monde.

Car cet exemple m'ôte tous les prétextes que je pourrais avoir, et que l'amour-propre sait si adroitement nous suggérer, en nous persuadant qu'il y va de la gloire de Dieu, et que le salut du prochain y est engagé; que c'est une nécessité en telles et telles conjonctures; que la bienséance le veut ainsi : que cela sert à entretenir la charité ; qu'il faut de la société dans la vie; qu'une si grande retraite nous rend inutiles, et nous empêche de faire valoir les talents que nous avons reçus. Spécieuses raisons, mais

1 Luc., II, 5.

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dont je voudrais en vain m'autoriser. Suis-je plus en état que Jésus-Christ de contribuer à la gloire de Dieu? Dois-je plus m'intéresser que lui au salut du prochain? Le monde a-t-il plus besoin de moi, et y suis-je plus nécessaire? Connais-je mieux ce qui contient et ce qui ne convient pas? Ai-je plus de zèle pour l'entretien de la société et de la charité? Ai-je des talents plus relevés, et dont il y ait plus de fruit à espérer? Ame vaine, apprends à te détromper et à te confondre. Au lieu de ces maximes que m'inspire, jusque dans la religion, un esprit mondain, mon Sauveur est venu m'enseigner une route toute contraire, et à laquelle je dois m'en tenir : c'est d'aimer à être inconnu, à être oublié, à être délaissé, et délaissé même, non-seulement du reste des hommes, mais de la communauté où je vis, n'y étant chargé d'aucun autre emploi que de l'observation de ma règle, et n'y entrant dans aucune affaire, bien loin de m'embarrasser et de m'intriguer dans les affaires du siècle.

Telle doit être ma disposition, sans préjudice néanmoins de l'obéissance que je dois à mes supérieurs. S'ils veulent se servir de moi, soit au dedans, soit au dehors, il faut leur obéir, et m'acquitter le plus parfaitement que je pourrai des ministères où ils me destineront. Mais quand j'agirai de la sorte, et quand surtout je ne me produirai au dehors que lorsque mes supérieurs me l'ordonneront et qu'autant qu'ils me l'ordonneront, j'y paraîtrai beaucoup moins; et y paraissant moins, Dieu n'en sera que plus glorifié, le monde que plus édifié, les bienséances de mon état que mieux gardées, et toutes mes fonctions que plus fidèlement et plus saintement exercées. Je n'ai donc qu'à attendre en paix les ordres de la Providence ; et tant qu'elle me permettra de rester dans l'obscurité, je dois m'en réjouir, chérir ma retraite, et dire comme le Prophète royal : J’ai choisi d'être abject, et le dernier dans la maison de mon Dieu (1).

SECOND POINT. — Quelles étaient les occupations de Jésus-Christ dans sa vie cachée? Si nous en jugeons par les apparences, ce n'étaient que des occupations basses en elles-mêmes, communes et serviles. Il travaillait avec Joseph; il partageait avec Marie les soins nécessaires pour le bon ordre de cette sainte famille; il exécutait ponctuellement ce que l'un et l'autre lui prescrivaient, sans rien omettre ni rien négliger des moindres offices. Qu'était-ce là pour

1 Psal., LXXXIII, 11.

le Messie, pour l'Envoyé de Dieu, pour le Fils unique de Dieu? Or Dieu cependant tirait autant de gloire de ces actions, que de tout ce que ce Sauveur des hommes devait faire dans la suite de plus grand. Dieu les agréait; et le voyant adonné à de tels exercices, il disait déjà de lui, quoique avec moins de solennité et moins d'éclat qu'au jour de son baptême: Voilà mon Fils bien-aimé, en qui j'ai mis mes complaisances (1). Pourquoi cela? parce qu'en toutes ces actions Jésus-Christ se conformait au bon plaisir de son Père ; parce que toutes ces actions étaient animées d'un esprit intérieur, et relevées par des vues toutes divines. De là vient qu'elles étaient si méritoires devant Dieu et si agréables à ses yeux.

Il y avait en ce temps-là des princes sur la terre et des empereurs. Il y avait de fameux conquérants qui remplissaient te monde de leur nom et du bruit de leurs actions héroïques. On parlait de leurs desseins, de leurs entreprises, de leurs faits mémorables. On les publiait partout, et on les exaltait : mais dans l'estime de Dieu ce n'était rien ; et n'en étant ni le principe, ni la fin, il n'y avait nul égard. Au contraire, on ne parlait point de Jésus-Christ, on ne le connaissait point, on ne savait ni son nom, ni sa naissance, ni sa demeure, ni comment il vivait, ni à quoi il s'employait. Il était dans un coin de la Judée comme s'il n'y eût point été; mais Dieu tenait ses regards sans cesse attachés sur lui, et n'en retirait pas un moment les yeux. C'était un objet digne de l'attention de tout le ciel, et il ne faisait pas une action qui ne fût d'un prix infini.

Quel soutien et quel sujet de confiance pour une personne religieuse, qui, dans son état, n'est employée qu'à des exercices dont le monde ne tient nul compte ! Souvent même sont-ce les dernières fonctions d'une maison, et les plus humiliantes. Mais ce qui la console, et ce qui est en effet bien consolant pour elle, c'est la parole de l'Apôtre qu'elle s'applique à elle-même : Vous êtes morts, et votre vie est cachée avec Jésus-Christ en Dieu (2). Car dès que c'est une vie cachée en Dieu, c'est une vie selon le gré de Dieu, par conséquent une vie toute sainte; et puisque c'est une vie cachée avec Jésus-Christ, c'est donc une vie toute conforme à la vie de Jésus-Christ, à son esprit et à ses sentiments. Or quelle vie est plus à souhaiter pour moi que celle qui m'unit de la sorte à mon Dieu, et qui me donne des rapports si étroits avec mon Sauveur et mon modèle? C'est là

1 Matth., III, 17. — 2 Coloss., III, 3.

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proprement la vie intérieure; et dans une telle vie y a-t-il rien de si vil en apparence et de si méprisable, que je ne doive estimer au-dessus de tout? Ce serait bien dégénérer de ma profession, si je réglais autrement l'estime que je fais des choses, que par la sainteté qui y est attachée, et par la volonté de Dieu que j'y accomplis. Avec l'un et l'autre, tout est d'une valeur inestimable, tout est grand.

TROISIÈME POINT. — De quel repos était accompagnée la retraite de Jésus-Christ, et quelle paix n'y goûtait-il pas? Inconnu au monde, il n'était point exposé à ses discours, ni sujet à ses contradictions. Dans l'étroite enceinte d'une maison pauvre où il se tenait renfermé, et où il se bornait à son travail, il n'avait point de part à tous les mouvements qui agitaient le reste des hommes, il jouissait tranquillement du silence et du calme de sa solitude; et s'il s'entretenait, c'était, dans le secret de son âme, avec son Père, dont il recevait les plus sensibles et les plus douces communications.

De tous les biens que nous pouvons désirer sur la terre, il est constant qu'un des plus précieux c'est la paix : mais il n'est pas moins certain que de tous les moyens pour acquérir cette paix, ou intérieure ou extérieure, un des plus assurés, c'est une vie retirée et cachée. Le monde est comme une mer orageuse ; au lieu «pie la retraite est comme un port et un asile, où l'on est à couvert de tous les orages. Voilà par où les gens du monde estiment eux-mêmes la profession religieuse ; et voilà ce qui leur fait dire en tant de rencontres qu'un bon religieux, une bonne religieuse, sont mille fois plus contents dans leur cellule, qu'on ne l'est dans le tumulte et les embarras du siècle.

Les plus mondains le disent, et en cela ils disent encore plus vrai que peut-être ils ne le pensent. Mais ils le diraient bien autrement, s'ils avaient en effet connu par quelque épreuve les douceurs solides que goûte une âme accoutumée à vivre seule, et qui sait se borner à cette vie particulière. Elle a ses occupations, qui lui ont été marquées par l'obéissance, ou qu'elle s'est tracées elle-même. Ce ne sont point des fonctions d'éclat; et c'est par là justement qu'elles lui plaisent davantage. Elle s'en acquitte avec fidélité, mais du reste sans vouloir s'ingérer en aucune autre chose. Ainsi elle est peu troublée de tout ce qui se passe dans le monde, et de mille événements qui sont pour tant d'autres une source d'inquiétudes et de chagrins. Souvent même n'en est-elle pas instruite, ni ne veut-elle pas s'en instruire. Et comment s'inquiéterait-elle de tout ce qui arrive au dehors, puisqu'à peine elle sait une partie de ce qui se fait auprès d'elle et dans l'intérieur de la communauté ? Dès que les choses ne la regardent point, et qu'il ne s'agit ni de la charité, ni ,du bien commun de la maison, elle ne s'informe de rien, ni ne s'entremet en rien : car la retraite religieuse va jusque-là.

Ah ! que de religieux auraient mené dans leur état et y mèneraient une vie paisible, s'ils avaient pris de bonne heure cet esprit de retraite, et s'ils savaient se renfermer dans eux-mêmes ! Mais il semble que nous nous soyons à charge à nous-mêmes, et que nous ne puissions demeurer avec nous-mêmes. On veut se mêler de tout. Pour cela il faut se trouver partout. Si l'on est arrêté, c'est une peine : et si l'on peut suivre son impétuosité naturelle et aller où elle nous emporte, c'est encore le principe d'un plus grand mal. Car il n'est pas possible que la diversité des objets, que les différents intérêts où l'on entre, n'excitent bien des désirs et bien des passions dont la paix du cœur est altérée. La clôture et la cellule s'adoucissent à mesure qu'on les garde : mais c'est en les quittant trop souvent et trop longtemps, qu'on se les rend insupportables. Il y faut néanmoins revenir, et voilà ce qui cause les dégoûts et les ennuis. N'est-ce pas peut-être ce qui m'en a causé une infinité à moi-même? Pourquoi sur la terre chercher si loin mon bonheur et hors de moi, lorsqu'avec Dieu et avec sa grâce, je puis le trouver dans moi et au milieu de moi?

CONCLUSION. — Soyez éternellement béni, Seigneur, de la miséricorde que vous m'avez faite, en me retirant dans votre sainte maison. Ce n'est pas seulement pour la vie future et pour mon salut un lieu de sûreté , mais c'est pour tout le cours de cette vie présente une demeure de paix. Il est vrai, Seigneur, qu'il y faut avoir un certain attrait et un certain goût ; et ce goût de la retraite n'est pas une des moindres grâces que puisse recevoir de vous une âme religieuse. Vous me l'accorderez, cette grâce, puisque je vous la demande, et que vous savez combien elle m'est nécessaire.

Détachez mon cœur de tous les vains amusements qui peuvent le distraire et le dissiper, et qui ne l'ont en effet que trop dissipé et que trop distrait jusqu'à cette heure. Faites-le rentrer au dedans de lui-même, et inspirez-lui

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cet esprit intérieur, qui seul est capable de le tenir dans le recueillement et dans le calme. Toute autre chose où je voudrais établir mon repos en ce monde peut me manquer ; mais ma retraite ne me manquera point, et ce sera toujours ma ressource et mon refuge.

Vous surtout, mon Dieu, vous ne me manquerez point dans la vie la plus obscure et la plus cachée. Je vous y trouverai, et qu'ai-je à souhaiter de plus ? C'est là que l'âme s'entretient avec vous, qu'elle vous parle et qu'elle vous entend, qu'elle vous possède et qu'elle vous goûte. Mais vous n'êtes point dans le bruit : du moins vous ne vous y laites guère connaître, ni guère sentir. 0 mon Dieu, on serais-je bien sans vous, et où puis-je être mal avec vous? Que m'importe d'être connu du monde, honoré dans le monde, ou de ne l'être pas, si je vous ai toujours pour témoin, et si vous m'honorez de votre présence? Vous seul me tiendrez lieu de toutes choses ; et dans mon obscurité et mes ténèbres, je serai plus en état de vous dire sans cesse, avec la même consolation que vous le disait un de vos plus fidèles serviteurs : Mon Dieu et mon tout.

CONSIDÉRATION

SUR LES  CONVERSATIONS  AVEC LE  PROCHAIN.

Il y a peu d'ordres religieux où tout commerce avec le prochain soit absolument interdit. Dans la profession religieuse comme ailleurs , on a certaines heures où l'on peut converser ensemble ; et il n'est point même défendu d'avoir quelques connaissances au dehors, ni de les entretenir. Mais il est vrai du reste que dans les conversations avec le prochain il se glisse bien des abus où nous tombons très-communément, et dont nous ne pouvons mieux nous garantir que par trois règles générales, qui sont pour nous d'une extrême conséquence. La première, que nos conversations soient toujours accompagnées d'une modestie religieuse et d'une sage retenue; la seconde qu'elles soient solides et utiles; et la troisième, que la charité y règne, et qu'elle en éloigne tout ce qui est contraire à l'esprit d'union et de paix.

PREMIER POINT. — Conversation accompagnée d'une sage retenue et d'une modestie religieuse : car, de même qu'il y a pour les personnes du monde des bienséances du monde , il y a, pour les religieux, des bienséances religieuses ; et par rapport à la manière de converser , il est constant que mille choses où l'on ne trouve point à dire dans un homme du monde deviennent peu séantes dans un religieux, et sont même tout à fait répréhensibles. C'est donc particulièrement aux religieux que convient l'avis de l'Apôtre, lorsqu'il disait aux premiers fidèles : Faites voir en tout votre modestie (1). Elle paraît dans l'air, dans le

1 Philip.,  IV,

5.

maintien, dans le geste, dans le ton de la voix, dans les termes et les expressions, dans tout l'extérieur. Ce n'est pas qu'elle ait rien d'affecté, ni de trop étudié : l'affectation n'est bonne nulle part; mais, sans aucune contrainte ni aucune gêne , elle évite certains airs trop évaporés , certains mouvements trop précipités, certains gestes trop peu mesurés, certains éclats de voix trop élevés, certaines paroles et certaines expressions trop familières, surtout avec des séculiers.

C'est une erreur dont se laissent prévenir bien des religieux, de se persuader que, par des conversations toujours enjouées et peu réservées , ils se rendent plus agréables au monde , et s'en attirent plus aisément l'estime et la confiance. Le monde est au contraire le censeur le plus éclairé et le plus sévère que les personnes religieuses aient à craindre. Il sait parfaitement quelles mesures elles doivent garder, et quels égards elles doivent avoir à la sainteté de leur profession : il y fait une réflexion particulière, et tout libertin, tout déréglé qu'il est, il exige de leur part une régularité et une circonspection qu'il porte même quelquefois jusques au scrupule.

Ainsi, dans les entretiens d'un religieux, le monde veut voir de la gravité, du recueillement, de la modération, de la discrétion, de la sagesse ; et s'il en rencontre quelqu'un où il remarque tous ces caractères , c'est de celui-là qu'il s'édifie et en celui-là qu'il se confie. Tout autre ne lui est bon que pour l'amusement. On peut dire même qu'il n'est presque bon à rien autre chose dans l'intérieur d'une communauté:

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on le laisse parler et discourir tant qu'il lui plaît, et comme il lui plaît; mais ses discours, souvent sans ordre et sans règle, font peu d'impression , et l'on n'y donne qu'une attention très-légère.

Selon la maxime ordinaire, la bouche parle de l'abondance du cœur; et c'est encore une vérité, que le cœur se répand par la bouche. De là donc on peut conclure d'une personne religieuse trop vive et trop mondaine dans ses façons de parler, qu'elle est déjà fort dissipée au dedans d'elle-même, et que dans la suite elle ne fera que se dissiper toujours davantage. Une Ame recueillie, et qui porte partout la présence et la vue de Dieu , ne s'abandonne point de la sorte à ses vivacités naturelles. Elle est honnête et affable, mais sans s'épancher tant au dehors, ni entrer en de si grandes agitations : elle n'est ni sauvage ni mélancolique ; mais au milieu de sa joie, et dans les démonstrations qu'elle en donne, elle ne perd rien de tout le sérieux qui la doit tempérer : elle ne demeure point dans un triste et morne silence, mais elle ne cherche point aussi à tenir seule la conversation, ni à maîtriser tous ceux avec qui elle traite : elle dit simplement ce qu'elle pense, et laisse à chacun le loisir de s'expliquer à son tour, n'interrompant jamais, et toujours plus prête à écouter qu'à se faire entendre. Qu'on éviterait de fautes dans la société, si l'on se formait sur ce modèle, et si l'on ne s'écartait jamais du respect chrétien et religieux qu'on se doit les uns aux autres !

SECOND POINT. — Conversations solides et utiles. Ce n'est pas à dire qu'elles doivent toujours rouler sur des matières spirituelles et de pure piété : cela serait à souhaiter parmi des religieux ; mais, après tout, comme la religion accorde quelques heures d'entretien pour récréer l'esprit et pour le relâcher, elle donne là-dessus un peu plus de liberté , et ne défend point de mêler dans la conversation des sujets moins relevés et moins importants : c'est une tolérance raisonnable et très-convenable.

Mais ce qui ne conviendrait en aucune sorte, ce serait, 1° qu'entre des personnes religieuses on ne s'entretint ordinairement que de bagatelles, et qu'on employât des temps considérables en de puérils et vains discours; 2° qu'on ne parlât que des affaires du monde , et de ce qui s'y passe ; qu'on ne s'assemblât que pour contenter sur tout cela sa curiosité, et pour entendre le récit de tous les bruits qui courent et de toutes les nouvelles qui se répandent; 3° qu'aux heures mêmes où le silence est ordonné, on se réunit plusieurs ensemble, en des lieux particuliers et contre la règle, pour se rapporter mutuellement tout ce qui se fait dans une communauté, et pour en raisonner fort inutilement; 4° que dans toutes ces conversations , soit particulières, soit publiques , on ne dit pas peut-être un mot de Dieu, ni qui pût porter à Dieu ; mais qu'on n'y débitât que des maximes toutes conformes à l'esprit du monde et à ses sentiments; 5° qu'on laissât tomber l'entretien dès que quelqu'un commencerait à le tourner sur les choses du ciel, et à y jeter quelques paroles d'édification; qu'on en conçût du dédain, et qu'on en témoignât du dégoût et de l'ennui. Voilà, encore une fois, ce qui ne peut s'accorder avec la sainteté de l'état religieux.

Quand, après une conversation où l'on ne s'est rempli l'esprit que d'idées frivoles , on se trouve devant Dieu et dans la prière sans goût, sans onction , sans attention, y a-t-il lieu d'en être surpris ? Une bonne réflexion qu'on eût entendue dans un entretien plus solide eût nourri l'âme , et eût allumé toute sa ferveur ; car souvent il n'en faut pas davantage. Ces deux disciples à qui Jésus-Christ ressuscité se joignit sur le chemin d'Emmaüs se sentaient tout brûlants de zèle, pendant qu'il conversait avec eux et qu'il leur expliquait les divines Ecritures. Mais que remporte-t-on de la plupart des conversations ? un cœur vide, une imagination égarée, beaucoup d'indifférence et de sécheresse dans le service de Dieu. Il n'y a que trop de personnes religieuses qui pourraient en rendre témoignage.

Ce qui paraît encore plus à déplorer, c'est que des religieux aient quelquefois de longs entretiens, même avec des séculiers, sans jamais leur rien dire des vérités du christianisme, ni qui regarde le salut. On craint de les rebuter par ces sortes de discours, et qu'ils n'en fussent bientôt fatigués. Il est vrai qu'il y faut de la prudence , et qu'on ne doit pas faire de la conversation une prédication perpétuelle. Mais d'ailleurs trois choses sont certaines : 1° Les séculiers ne se rebutent point si aisément qu'on le pense de ce que leur dit une personne religieuse pour les édifier et leur inspirer des sentiments chrétiens. Si c'était un homme engagé comme eux dans le monde qui leur tint de pareils discours, peut-être en seraient-ils étonnés et en feraient-ils quelques railleries : mais ils ne reçoivent pas de même ce qui vient

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de la bouche d'un religieux. Ils y font plus d'attention, et ils n'en ont que plus de respect pour lui, voyant qu'il parle conformément à son état, et qu'il s'acquitte en cela de son devoir. 2° Non-seulement ils ne s'en rebutent point, mais plusieurs même en sont touchés : ils s'y affectionnent et en profitent; et s'ils avaient à se scandaliser, ce serait plutôt qu'un homme aussi étroitement dévoué à Dieu que l'est un religieux par sa profession, ne les fît jamais souvenir de leurs obligations envers ce premier maître, et du soin qu'ils doivent prendre de le servir et de se sauver. 3° Enfin, supposé que de semblables conversations ne les accommodent pas, ce qui s'ensuivra de là, c'est qu'on les verra moins, et c'était l'excellent principe de saint Ignace de Loyola. Ou les gens du monde, disait-il, m'écouteront volontiers quand je leur parlerai sur des sujets édifiants, et alors Dieu en sera glorifié et j'aurai ce que je demande; ou, dégoûtés de telles matières, ils s'éloigneront de moi, et alors ils me feront moins perdre de temps, et j'en irai moins perdre avec eux.

Et qu'est-il nécessaire, en effet, d'être tant dans le monde et avec le monde, si toutes les visites qu'on lui rend ou qu'on en reçoit ne contribuent ni à sa sanctification ni à la nôtre? Est-ce à cela que des personnes religieuses doivent passer presque toutes leurs journées ? Autant et beaucoup mieux vaudrait-il demeurer dans la retraite, et, selon l'expression de Jésus-Christ, laisser les morts ensevelir leurs morts (1). Les apôtres parcouraient le monde, mais pour y enseigner, pour y catéchiser, pour y annoncer le royaume de Dieu. Voir autrement le monde, c'est, malgré le renoncement qu'on a fait au monde, être encore tout mondain, et plus peut-être qu'on ne l'eût été dans le monde même.

TROISIÈME POINT. — Conversations charitables et sans offense de personne. Le Sage a dit, en général, que celui qui ne pèche point dans ses paroles est un homme parfait : mais on peut dire en particulier au regard de la charité, que c'est une grande perfection et une vertu bien rare, de ne la blesser jamais dans les entretiens. Car voilà , dans les maisons même religieuses, le plus commun et le plus dangereux écueil qu'on ait à craindre. Elle s'y trouve altérée en diverses manières, dont les plus ordinaires sont :

1° Les impatiences naturelles et les chagrins de certains esprits colères et brusques, qui ne

1 Matth., VIII, 22.

savent s'exprimer sur rien en des termes de douceur. On ne peut presque leur parler, sans s'exposer à une réponse désagréable ; et l’on a beau prendre toutes les précautions possibles, il y a toujours de leur part quelque rebuta essuyer.

2° Les contestations qui naissent, et les disputes où l'on s'échauffe de part et d'autre. Cela vient surtout de deux sortes de caractères très-fâcheux dans le commerce de la vie. Les premiers sont contredisants, et les seconds sont opiniâtres. D'où il arrive que les uns, par un esprit de contradiction, formant toujours des difficultés sur ce qu'on leur dit, et les autres, par un esprit d'opiniâtreté, ne voulant jamais céder, ni reconnaître qu'ils se soient trompés, on s'échappe en bien des paroles dont les cœurs sont piqués et ulcérés.

3° Les railleries, soit qu'on soit trop libre à les faire, ou qu'on soit trop délicat à s'en offenser. Car il y a des esprits d'une telle faiblesse, qu'il ne faut qu'un mot pour les choquer: comme il y en a aussi qui se laissent tellement aller à une envie démesurée de railler de toutes choses et de quiconque, qu'ils le font sans ménagement et sans égard. Pourvu qu'ils se contentent, ils n'examinent rien davantage, et ne s'inquiètent guère si quelqu'un en a de la peine. Cette peine toutefois n'est que trop réelle ; et quoiqu'elle puisse être mal fondée, et que souvent dans celui qui la ressent ce ne soit que l'effet d'une trop grande sensibilité, il y faudrait néanmoins prendre garde ; et non-seulement la charité religieuse , mais la seule humanité le demanderait. Rien loin de cela, on prend plaisir à se jouer d'une personne. On en fait tout le sujet de l'entretien ; et à ses dépens, on se donne une récréation et un divertissement peu sortable.

4° Les jugements et les murmures, ou contre les supérieurs, ou contre ceux qui se trouvent chargés de quelque office dans la communauté, ou contre des particuliers. Dès qu'on n'approuve pas une chose (et combien y en a-t-il qui soient approuvées de tout le monde), quoi qu'il en soit, dès qu'une chose déplaît,on ne peut s'en taire. Du moins si l'on en parlait dans la vue de quelque utilité qui en dût revenir: mais on sait assez que tout ce qu'on dira ne produira rien. Pourquoi donc entre-t-on là-dessus en de si longues explications? par une maligne satisfaction qu'on goûte à déclarer ses sentiments, et par un secret penchant à condamner et à censurer.

5° Les médisances. Ce point est plus important,

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et les religieux n'ont pas moins à se précautionner là-dessus que les gens du monde. Sur tout autre article, on a communément dans la religion la conscience plus timorée et plus étroite ; mais sur l'article de la médisance, les plus réguliers et les plus sévères ont quelquefois une conduite et des principes bien larges. II y a peu de conversations où il ne soit parlé du prochain ; et par un malheureux enchaînement, quand une fois on a commencé, on ne cesse point qu'on n'ait dit tout ce qu'on prétend savoir, et qu'on devrait tenir secret.

La charité doit corriger tout cela, et bannir tout cela des conversations chrétiennes, à plus forte raison des conversations religieuses. Point d'amertume dans les paroles, ni de brusqueries. On n'est pas toujours maître d'empêcher que certains mouvements ne s'élèvent dans le cœur : mais au moins faut-il avoir assez d'empire sur soi pour les tenir cachés au dedans, et pour n'en rien faire paraître. Point de contradictions trop fortes, ni d'altercations. Chacun a sa pensée, et chacun peut la produire, quoique contraire à la pensée des autres. Mais du moment que la question commence à dégénérer dans une espèce de différend, et qu'on le remarque, il vaut incomparablement mieux se renfermer dans le silence et ne pas poursuivre, que de s'obstiner par une fausse gloire à remporter un vain avantage, et d'être par là un sujet de discorde. Point de traits railleurs et piquants. Un mot assaisonné d'un certain sel et dit agréablement n'est pas toujours condamnable, pourvu que personne n'y soit intéressé, ou que celui qui pourrait y avoir quelque intérêt prenne bien la chose, et n'en témoigne aucun déplaisir. Mais après tout une raillerie trop fréquente a souvent de fort mauvais effets. Et il ne faut point alléguer pour excuse qu'il n'y a rien en ce qu'on dit que d'indifférent et que d'innocent. Ce n'est plus une raillerie indifférente ni innocente, dès que la charité en souffre; or il n'est presque pas possible qu'elle n'en souffre par l'extrême délicatesse de la plupart des esprits, qui s'offensent aisément, et ressentent très-vivement les moindres atteintes. Point de murmures ni de plaintes, du moins dans les entretiens publics. Si l'on voit quelque chose à reprendre, on peut en secret s'en expliquer avec une personne de confiance, soit supérieure, ou autre : mais de s'en déclarer hautement et devant toute une assemblée, c'est une espèce de révolte, ou c'est en quelque manière vouloir l'exciter. Enfin, point de médisances : car si la médisance est un péché grief dans des séculiers, qu'est-ce dans des religieux? Parlons bien de tout le monde; ou si nous n'avons rien de bon à dire, taisons-nous. En gardant ces règles, on se préserve d'une infinité de désordres; on rend la société religieuse également édifiante et douce, et c'est ainsi que se vérifie la parole du Prophète royal : Quel avantage et quel bonheur pour des frères, de vivre ensemble et dans une sainte union (1) !

1 Psal., CXXXII, 1.

SEPTIÈME JOUR

SEPTIÈME JOUR

SEPTIÈME  JOUR.

SEPTIÈME  JOUR.

PREMIÈRE MÉDITATION.

DE  LA  CHARITÉ DE  JÉSUS-CHRIST DANS SA VIE  AGISSANTE.

DEUXIÈME MÉDITATION.

DES DOULEURS  INTÉRIEURES  DE JÉSUS-CHRIST DANS SA  PASSION.

TROISIÈME MÉDITATION.

DES DOULEURS  EXTÉRIEURES DE JÉSUS-CHRIST DANS SA PASSION.

CONSIDÉRATION SUR LA LECTURE.

PREMIÈRE MÉDITATION.

DE  LA  CHARITÉ DE  JÉSUS-CHRIST DANS SA VIE  AGISSANTE.

Hoc est prœceptum meum, ut diligatis invicem, sicut dilexi vos.

Voilà mon commandement : c'est que vous vous aimiez les uns les autres, comme je vous ai aimés. (Jean, chap XV, 12.)

PREMIER POINT. — Après avoir passé trente années dans l'obscurité de la retraite, Jésus-Christ enfin se montra au monde pour y prêcher son Evangile, et voilà ce que nous appelons sa vie agissante. Il eut à traiter avec toutes sortes de personnes, et c'est là sans doute qu'il trouva de quoi exercer toute sa charité. Car cette vertu est plus nécessaire qu'aucune autre pour converser avec les hommes, et sans elle il n'y a point de société qui puisse subsister. Or la charité de Jésus-Christ dans le cours de sa prédication eut surtout trois qualités, qui doivent me servir de modèle. Car ce fut une charité douce, une charité bienfaisante, et une charité universelle. Telle doit être la mienne

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envers le prochain, et s'il y manque un seul de ces caractères, ce n'est plus une charité chrétienne ni religieuse.

Ce fut donc d'abord une charité douce que celle de Jésus-Christ, et cette douceur parut en tout: dans ses manières extérieures, dans sa retenue et sa modération inaltérable. Que n'eut-il point à endurer de la part d'un peuple grossier et incrédule, à qui il annonçait ses divines vérités? Avec quelle condescendance ménageait-il tant d'esprits opposés, et s'y accommodait-il pour les persuader et pour les gagner? Combien de rebuts essuya-t-il sans se plaindre, combien de résistances et de contradictions? Qu'était-ce que ses apôtres ? de pauvres pêcheurs, des hommes sans nom, sans éducation, sans étude, sans intelligence. Que ne lui en coûta-t-il point pour les former? Souvent ils ne comprenaient pas ce qu'il leur disait, et pour se faire mieux entendre à eux il leur répétait plusieurs fois les mêmes choses, et les leur expliquait tout de nouveau. Souvent ils avaient ensemble des contestations et des disputes, et il s'employait à les apaiser : vivant avec eux malgré le dégoût qu'ils lui devaient causer, se communiquant à eux, et, bien loin de se tenir importuné de leur présence, voulant sans cesse les avoir auprès de lui.

Ainsi il a bien pu nous dire ce qu'il dit en effet dans son Evangile : Apprenez de moi combien je suis doux et pacifique (1) ; et en même temps apprenez comment vous devez l'être vous-mêmes. L'ai-je appris jusques à présent ? Ai-je appris à supporter les faiblesses des autres? Il faut bien qu'ils supportent les miennes; et n'est-ce pas une des plus grandes injustices, quand je veux qu'ils me fassent grâce sur une infinité de choses qui m'échappent, et que je ne leur fais grâce sur rien? Ce sont leurs mauvaises qualités qui doivent servir à perfectionner et à purifier ma charité, au lieu de l'affaiblir. Car si je n'étais obligé d'avoir de la charité et de la douceur que pour des gens accomplis et à qui rien ne manque, tout ce que j'en aurais ne serait de nul mérite : ou pour mieux dire, je n'en aurais pour personne, puisqu'il n'y a personne sans défaut. Si je n'avais à vivre qu'avec des anges ou avec des hommes impeccables, cette charité douce et patiente ne me serait pas nécessaire, parce qu'elle ne me serait de nul usage. Mais j'ai à vivre avec des esprits qui ont leurs idées particulières, comme nous avons chacun les nôtres; qui ont leurs humeurs, leurs caprices, leurs

1 Matth., XI, 29.

préjugés, leurs erreurs. D'entreprendre de les changer, c'est ce qui ne m'appartient pas, et de quoi je ne viendrais pas à bout. Il ne me reste donc, pour le bien de la paix et pour l'entretien de la charité; que de m'accommoder à eux autant qu'il est possible, et de les gagner par ma douceur.

Bienheureux les débonnaires, parce qu'ils posséderont toute la terre (1), c'est-à-dire qu'ils se concilieront tous les cœurs. Suis-je de ce nombre ; ou plutôt, combien là-dessus ai-je de reproches à me faire? Combien de fois, au lieu d'user envers le prochain d'une charitable indulgence, lui ai-je fait ressentir mes dédains et mes hauteurs? Combien à son égard m'est-il échappé et m'échappe-t-il sans cesse de paroles aigres, de manières brusques, de mépris? Souvent même je n'y fais nulle attention, et je ne crois pas qu'il y ait rien en tout cela dont on doive s'offenser. Ce serait bien pis si je venais, comme quelques-uns, à m'en applaudir et à m'en savoir bon gré. Voilà ce qui trouble toute une communauté; voilà ce qui fait naître les divisions, et ce qui y cause les différends et les démêlés. Un peu plus d'empire sur soi-même préviendrait tous ces maux, et qu'y a-t-il que je ne dusse sacrifier pour les arrêter?

SECOND POINT. — La même charité qui fit supporter à Jésus-Christ avec tant de douceur et tant de patience les imperfections de ceux avec qui il eut à converser et à traiter, lui fit encore employer son pouvoir tout divin à les combler de ses grâces. Car ce fut une charité bienfaisante. Il parcourait les villes et les bourgades en faisant du bien à tout le monde (1); chassant les démons, consolant les affligea, guérissant les malades, ressuscitant les morts, annonçant le royaume de Dieu, et travaillant sans relâche au salut des âmes.

Je ne suis pas en état de faire, comme Jésus-Christ, des miracles en faveur du prochain. Il ne dépend pas de moi de rendre, comme ce Dieu Sauveur, la vue aux aveugles, rouie aux sourds, la parole aux muets, la santé aux paralytiques et aux moribonds. Mais, du reste, il y a chaque jour, surtout dans une communauté, mille occasions de se rendre des services mutuels, de s'entr'obliger et de s'entr'aider. Or voilà ce que fait la charité chrétienne, à plus forte raison la charité religieuse. Ai-je là-dessus tout le zèle et toute l'ardeur nécessaire ? Ne suis-je point de ces âmes indifférentes, qui ne sont occupées que d'elles-mêmes, et qui ne

1 Matth , V, 4. — 2 Act., X, 38.

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veulent se gêner en rien pour faire plaisir aux autres ? Si par mon office je me trouve dans une obligation particulière de leur prêter secours et de pourvoir à leurs besoins, comment est-ce que je m'en acquitte? Le fais-je avec exactitude? le fais-je volontiers et avec affection ? Du moins suis-je assez charitable pour leur souhaiter le bien que je ne puis leur procurer ? le suis-je assez pour prendre part à celui qui leur arrive, et pour m'en réjouir? le suis-je assez pour compatir à leurs maux et pour entrer dans leurs peines, lorsqu'il leur survient quelque affliction et quelque disgrâce ? Car la charité exige tout cela de moi.

Mais n'est-ce pas en tout cela que je l'ai mille fois blessée et que je la blesse encore ? Je n'ai que trop de vivacité quand il s'agit de moi-même, et je ne porte que trop loin les devoirs de la charité, quand je demande qu'on l'exerce à mon égard et que je crois qu'on me la refuse. Je ne lui prescris point alors de bornes et je suis si touché de ne la trouver pas toujours disposée à me servir ! Est-ce ainsi que je la pratique envers les personnes à qui je la dois par tant de titres? Tout me coûte, dès qu'il est question d'autrui. Au lieu de leur faire tout le bien qui est en mon pouvoir, peut-être envié-je celui qu'on leur fait, et peut-être en certaines rencontres voudrais-je le traverser et y mettre obstacle. Au lieu de les prévenir sur les choses mêmes où nul devoir propre et personnel ne m'engage, combien peut-être dans mes fonctions et mes emplois me suis-je rendu difficile à leur accorder ce qui était de ma règle et de mon ministère ? Au lieu de m'intéresser dans leurs peines et de chercher à les adoucir, n'en ai-je point eu peut-être une joie maligne, et n'en ai-je point même été quelquefois le sujet ? Jésus-Christ nous a expressément avertis que nous serions traités de son Père comme nous aurions traité nos frères elles siens. Suivant cette mesure, qu'aurais-je à espérer de Dieu, et avec quelle assurance pourrais-je le prier de répandre sur moi l'abondance de ses grâces, si j'avais toujours un cœur aussi resserré que je l'ai eu à l'égard de ses membres et de ses enfants.

TROISIÈME POINT. — En quoi la charité de Jésus-Christ fut enfin plus admirable, c'est dans son étendue : car ce fut une charité universelle. Comme il avait été envoyé de son Père pour tous les hommes, et que c'était en vue de son Père qu'il les aimait, il se partageait également entre tous, et leur donnait à tous ses soins,

sans acception de personne. Juifs et Gentils recevaient de lui les mêmes instructions et les mêmes guérisons, tant de l'Ame que du corps. On ne le vit jamais, ni se rebuter delà misère et de la pauvreté des uns, ni se laisser préoccuper en faveur des autres par leur éclat et leur opulence. Ceux-là même qui se déclaraient le plus ouvertement et avec plus d'injustice contre lui, il était disposé à leur faire tout le bien qu'ils en pouvaient attendre, et il ne tenait qu'à eux, en recourant à ce divin Maître, d'en obtenir toutes les grâces dont il était le dispensateur. Non-seulement il y était disposé, mais pour cela il les appelait, il les invitait et les recherchait. Si je ne porte jusque-là ma charité pour le prochain, je n'ai qu'une charité imparfaite, ou je n'ai même qu'une fausse charité, parce que ce n'est point une charité chrétienne. Car la charité chrétienne nous fait aimer le prochain par rapport à Dieu et en vue de Dieu. Or ce motif n'est point limité ; et vouloir le restreindre à certains sujets, sans l'étendre aux autres, c'est le détruire absolument et l'anéantir.

Aussi le Fils de Dieu, et après lui les apôtres, en nous recommandant la pratique de la charité comme une de nos obligations les plus essentielles, se sont-ils servis d'un terme commun : Aimez vos frères, aimez votre prochain. Cette qualité de frère, de prochain, ne convient pas moins à l'un qu'à l'autre, et par conséquent elle ne nous oblige pas moins envers l'un qu'à l'égard de l'autre. Si vous ne faites du bien, ajoutait le Sauveur du monde, et si vous n'êtes préparés à en faire qu'à ceux qui vous plaisent, qu'à ceux avec qui vous êtes liés d'une société plus étroite, qu'à vos amis, par où différez-vous des païens? Car ils ont comme vous leurs connaissances, leurs amitiés, leurs liaisons. Or la charité évangélique doit avoir un caractère de distinction et de sainteté qui la relève au-dessus d'une charité purement humaine, telle qu'était celle du paganisme, et telle qu'est encore celle du monde. C'est pourquoi le Sauveur des hommes, dans le commandement qu'il nous fait de nous aimer les uns les autres, et qu'il appelle son précepte et sa loi, comprend même ceux qui se tournent contre nous et dont nous avons reçu les plus sensibles offenses : Bénissez ceux qui vous maudissent, souhaitez du bien à ceux qui vous veulent du mal, priez pour ceux qui vous persécutent (1). Que ce degré est éminent, mais qu'il est rare ! Tout rare néanmoins et tout éminent qu'il est, c'est un devoir nécessaire; et le christianisme, ni conséquemment

1 Luc, VI, 28.

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la religion, ne reconnaît point d'autre vraie charité que celle-là : Dieu n'en récompense point d'autre.

Où en suis-je donc, et comment est-ce que je satisfais à cette obligation? Car ce que Jésus-Christ nous a lui-même annoncé, qu'il viendrait des temps où la charité de plusieurs se refroidirait, ne s'accomplit pas seulement parmi les gens du monde, mais parmi les religieux. Elle ne s'y refroidit en effet que trop ; et autant qu'elle s'y refroidit, elle s'y rétrécit. On a ses inclinations et ses antipathies; et selon cette différence de sentiments, on tient une conduite toute différente. On a ses amis particuliers, pour qui l’on n'épargne rien ; mais on ne s'intéresse guère à ce qui regarde tout le reste de la communauté. Dans un office où l'on doit à chacun les mêmes soins, on a ses prédilections; et tandis qu'on est d'une attention et d'une vigilance infinie en faveur de quelques-uns, on est d'une négligence et d'une difficulté extrême envers les autres. Se sent-on blessé en quelque chose, on a ses ressentiments et ses peines dans le cœur; et au lieu que la charité devrait les étouffer, on sait bien dans l'occasion user de retour et les faire connaître.

Ce qui est encore très-ordinaire, et ce qui renverse tout l'ordre de la charité, c'est qu'on se montre plein de douceur et plein de zèle pour des étrangers, pour toutes les personnes du dehors; et qu'on n'a que de la froideur et quelquefois de l'amertume pour ses frères, avec qui néanmoins on est uni par des liens si intimes et si sacrés. Où est la charité de Jésus-Christ? car ce ne l'est pas là. Elle n'est qu'en certaines âmes, dont Dieu, pour notre édification, nous met les exemples devant les yeux. N'en ai-je pas vu moi-même, et n'en vois-je pas? Il semble que ce soit la charité même ; ou il semble que leur charité se déploie sans cesse et se multiplie, à mesure qu'il se présente des sujets sur qui l'exercer. On les admire : mais y en a-t-il beaucoup qui les imitent? Que me sert toutefois de les admirer, si je ne travaille pas à les imiter?

CONCLUSION. — Dieu de charité, Seigneur, c'est dans les maisons religieuses que vous avez voulu conserver l'esprit de votre Eglise naissante, et de ces premiers chrétiens qui la composaient. Or ils n'étaient tous qu'un cœur et qu'une âme ; et comment, sans la charité, puis-je donc être vraiment religieux ? Il n'est pas en mon pouvoir de concilier ainsi tous les cœurs, et de les réduire à cette conformité parfaite et à cette sainte unité ; mais j'y dois au moins disposer le mien, je l'y dois former, et ce sera l'effet de votre grâce.

Donnez-moi, mon Dieu , cette charité patiente qui ne s'altère de rien, cette charité bienfaisante qui ne refuse rien, cette charité universelle qui n'excepte rien. Ah ! Seigneur, quelque patiente que puisse être ma charité envers mes frères, jamais le sera-t-elle autant que la vôtre envers moi, et jamais aurai-je autant à supporter de leur part, que vous avez eu jusques à présent à supporter de moi ? Quoi que je fasse pour eux ou que je désire de faire en vue de vous, jamais égalera-t-il tout ce que j'ai reçu de votre infinie libéralité ? et dois-je enfin compter pour beaucoup d'étendre mon zèle sur tout ce qu'il y a de personnes avec qui j'ai à vivre et de sujets qui me sont présents, après que vous avez rempli de votre miséricorde toute la terre, et que vous avez étendu votre amour jusqu'à ceux mêmes qui vous ont crucifié ?

Si donc sur la charité que je dois à mon prochain, aussi bien que sur toutes les autres vertus, je vous envisage , Seigneur, comme mon modèle, j'ai bien à me confondre du peu de ressemblance qui se trouve entre vous et moi. Mais ce qui redouble ma confusion et ce qui doit y mettre le comble, c'est que je sois si froid et si lent aux exercices de la charité, quand vous voulez bien accepter tout ce qu'elle me lait faire, comme étant fait à vous-même; quand vous ne dédaignez pas d'en être le motif, que vous m'en savez gré, et que vous m'en faites un mérite auprès de vous. Eh ! mon Dieu, si je vous aime, comment puis-je ne pas aimer ceux que vous avez substitués en votre place ? Or ne sont-ce pas mes frères, et n'est-ce pas vous-même que j'aime dans eux ? n'est-ce pas à vous-même que je rends dans eux tous les bons offices que la charité m'inspire ? Que me faut-il autre chose pour m'engager ? Un cœur est bien peu sensible pour vous, Seigneur, si cette seule considération ne lui suffit pas.

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DEUXIÈME MÉDITATION.

DES DOULEURS  INTÉRIEURES  DE JÉSUS-CHRIST DANS SA  PASSION.

Tunc ait illis : Tristis est anima mea usque ad mortem.

Alors il leur dit : Je suis dans  une  tristesse  mortelle. (Matth., chap. XXVI, 38.)

PREMIER POINT.—Jésus-Christ devait être notre modèle en tout, et il a voulu, dans sa passion , nous apprendre comment nous devons nous compotier dans les peines et les afflictions de la vie. Il y en a de deux sortes : d'intérieures qui n'affligent que l'âme; et d'extérieures qui affligent les sens. Or les unes et les autres me fournissent la matière de deux importantes méditations : et quanta ce qui regarde d'abord les peines intérieures du Fils de Dieu , elles se réduisent à trois espèces, que les évangélistes nous ont marquées, et qui sont la tristesse , l'ennui, la crainte.

De quelle tristesse est-il tout à coup accablé, lorsqu'après la dernière cène qu'il avait faite avec ses apôtres, il va au jardin de Gethsémani ! A peine peut-il se soutenir lui-même, et, selon qu'il le déclare aux trois disciples qu'il a choisis pour l'accompagner, la douleur qui le presse est si violente, qu'elle serait seule capable de lui causer la mort : Mon âme est triste, leur dit-il, et c'est une tristesse à en mourir. Voilà par où a commencé cette sanglante passion qu'il a endurée pour moi. Ce n'était point assez qu'il livrât son sacré corps au supplice de la croix, il fallait que son âme fût livrée aux plus rudes combats, et qu'elle en ressentit les plus vives et les plus douloureuses atteintes. C'était une partie, et même la principale partie de la satisfaction qu'il devait faire à son Père pour les péchés des hommes, parce que c'est dans le cœur que le péché est conçu, et que c'est proprement l’âme qui, par le dérèglement de la volonté, le commet.

Quoiqu'il en soit, que fait-il dans cette tristesse qui l'abat, et qu'il ne pourrait porter sans un miracle ! A-t-il recours aux vaines consolations du monde ! Cherche-t-il au moins quelque soulagement et quelque appui auprès de ses apôtres ? Se laisse-t-il aller à l'impatience et aux plaintes; et, pour décharger son cœur du poids qui le presse, s'épanche-t-il en de longs discours ? Deux ou trois paroles, c'est tout ce qu'il dit de son état. Du reste, sans s'arrêter avec ses disciples, il se retire à l'écart, il va prier, il y passe trois heures entières ; le ciel est tout son refuge et tout son soutien ; et soit qu'il en soit écouté ou qu'il paraisse ne l'être pas, il y met toute sa confiance, et n'a point d'autre sentiment que d'une soumission parfaite et d'une pleine résignation : Mon Père, qu'il en soit comme vous l'ordonnez , et non comme je le veux (1).

Quelque exempte que semble la profession religieuse des chagrins de la vie, il y a dans la religion aussi bien qu'ailleurs des jours pénibles et des temps de tristesse. On a partout de mauvais moments, et j'ai les miens comme les autres. Nous sommes même tellement nés, que si nous n'avons pas de vrais sujets de chagrin, nous nous en faisons d'imaginaires. Sans examiner ce qui attrista le Fils de Dieu au point où il le fut et où il témoigna l'être , nous ne pouvons douter que sa douleur n'ait été aussi véritable dans son principe et aussi raisonnable, qu'elle était amère et sensible dans ses effets ; au lieu que ce qui fait en mille rencontres toute ma peine, ce n'est qu'une idée et qu'un fantôme; ce n'est que ma délicatesse extrême, que mon humeur inquiète, que mon orgueil, que mon amour-propre. Car si je veux bien rentrer en moi-même et sonder le fond de mon cœur, je trouverai que c'est là communément ce qui le remplit d'amertume. Pourquoi êtes-vous triste, ô mon âme ! et pourquoi vous troublez-vous (2) ? C'est que vous êtes ingénieuse à vous tourmenter, souvent sans raison, et même contre toute raison.

Mais soit que mes chagrins soient bien ou mal fondés, comment est-ce que je les supporte? Combien de réflexions également inutiles et affligeantes, dont je me ronge en secret! combien de vaines distractions que je tâche à me procurer, et au dedans et au dehors, sous le spécieux prétexte de guérir mon imagination, et de la détourner des objets dont elle est frappée? combien quelquefois de

1 Matth., XXVI, 39. — 2 Psal., XLI, 6.

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dépits et d'animosités contre les personnes à qui j'attribue ma peine et que j'en crois être les auteurs? A l'égard même de ceux qui, constamment et de ma propre connaissance, n'y ont eu nulle part, combien m'échappe-t-il d'impatiences et de termes offensants, comme si je m'en prenais à eux, et que je fusse en droit, parce que je; souffre, de les faire souffrir ?

Oh! que ne suis-je soumis comme Jésus-Christ ! Si je savais me taire, et me tenir dans un silence chrétien et religieux; si je me retirais dans l'intérieur de mon âme, et si j'y renfermais toutes mes peines; si, pour répandre mon cœur, je n'allais qu'à Dieu, et je ne voulais point d'autre consolation que celle qu'on goûte dans la prière et avec Dieu : que de fautes j'éviterais 1 que d'inquiétudes et d'agitations je m'épargnerais ! L'ange du Seigneur viendrait, et il me conforterait; ou plutôt le Seigneur descendrait lui-même avec toute l'onction de sa grâce. Il me servirait de conseil, d'ami, de confident. Il appliquerait le remède à mon mal; et s'il ne lui plaisait pas de m'en accorder l'entière guérison, du moins il l'adoucirait, et me le rendrait, non-seulement plus tolérable, mais salutaire et profitable. J'étais dans le dernier abattement, disait le Prophète royal, et je croyais que rien ne pouvait me consoler; mais je me suis souvenu de Dieu, et tout à coup cette vue de Dieu m'a remis dans le calme et la joie (1). Voilà ce que ce saint roi avait plus d'une fois éprouvé : pourquoi ne l'éprouverais-je pas de même?

SECOND POINT. — Une autre peine intérieure dont le Sauveur des hommes se sentit atteint, ce fut l'ennui. Il commença à s'ennuyer (2), dit l'évangéliste. C'était une suite naturelle de la tristesse qui l'accablait. Tout lui devint insipide, et il ne prit plus de goût à rien. Ces grands motifs qui l'avaient auparavant animé et si sensiblement touché, sans rien perdre pour lui de leur première force, perdirent du reste toute leur pointe. Ils le soutenaient toujours, mais sans aucun de ces sentiments, ni aucune de ces impressions secrètes qui excitent une âme et l'encouragent. Tellement qu'il se trouvait comme abandonné à lui-même et à la désolation de son cœur. Etat mille fois plus difficile à porter que toute autre peine, quelque violente d'ailleurs qu'elle puisse être : état où se trouvent encore de temps en temps une infinité de personnes dévotes et religieuses.

Il y a des temps où l'on tombe dans le dégoût

1 Psal., LXXVI, 4.— 2 Marc, XIV, 33.

de tous les exercices de piété et de religion. Rien n'affectionne, rien ne plaît. On est rebuté de l'oraison, de la confession, de la communion, des lectures spirituelles, de toutes ses observances et de toutes ses pratiques; peu s'en faut qu'on n'en vienne quelquefois jusqu'à se dégoûter même de sa vocation, et à concevoir certains regrets de ce qu'on a quitté dans le monde. N'ai-je point été bien des fois en de pareilles dispositions, et n'y suis-je point encore assez souvent ? Si ce n'est point moi qui me suis réduit là par un relâchement volontaire, je ne dois point m'en affliger : ce sont alors des tentations qui me peuvent être très-salutaires, et dont il ne tient qu'à moi de profiter au centuple, en donnant à Dieu, par ma constance, la preuve la plus certaine de ma fidélité. Mais le mal est que ce dégoût et cet ennui  ne  vient communément que de moi-même, que de ma négligence et de ma tiédeur. Je ne voudrais pas me faire la moindre violence pour me réveiller et m'élever à Dieu. Est-il surprenant alors que le poids de la nature m'entraîne; et dois-je m'étonner que Dieu ne se communiquant plus à moi, parce que je m'attache si peu à lui, je ne fasse que languir dans sa maison, et que le temps que je passe auprès de lui me semble si long? Ah! les heures me paraissent bien plus courtes, partout où je satisfais mon inclination.

Il est vrai, néanmoins, et il peut arriver quelquefois que ce ne soit pas par ma faute que je tombe dans cette langueur et que je sente cet éloignement des choses de Dieu. Mais sais-je me rendre cette épreuve aussi utile qu'elle le peut être ? Je pourrais sanctifier mon ennui même et mon dégoût; je pourrais m'en faire un moyen de pratiquer les plus excellentes vertus, la patience, la pénitence, la persévérance. Ce n'est pas un petit mérite devant Dieu que de savoir s'ennuyer pour Dieu, ce n'est pas une petite perfection que d'avancer toujours, malgré l'ennui, dans la voie de la perfection. C'a été le don des saints, et ce n'est guère le mien. Dès qu'un exercice commence à me déplaire, ou je le laisse absolument ou je ne m'en acquitte que très-imparfaitement ; je me fais du dégoût où je suis une raison de me relâcher; au lieu que je devrais, avec la grâce de Dieu , qui m'éprouve dans ce dégoût et parce dégoût, recueillir toute ma force et m'élever au-dessus de moi-même. Jamais David ne glorifia plus Dieu qu'en lui disant: Vous vous êtes retiré de moi, Seigneur, et moi je ne me suis point retiré de vous, ni de

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vos commandements (1). C'est là que je donnerais à Dieu plus de gloire, c'est là que j'amasserais des trésors infinis de mérites.

TROISIÈME POINT. — Un troisième sentiment dont le cœur de Jésus-Christ fut pressé et serré, c'est la crainte et la plus vive répugnance. Au milieu des ténèbres de la nuit qui l'environnaient, et dans ce lieu désert où il s'était retiré, toute l'idée de sa passion lui vint à l'esprit, et se trouvant à la veille d'une mort si ignominieuse et si douloureuse, il s'en fit une image qui le saisit de frayeur. L'impression fut telle que tous ses sens en furent troublés ; et l'extrême répugnance qu'il sentit le porta même à demander de ne point boire un calice aussi amer que celui qui lui était préparé : Mon Père, s'il est possible, détournez de moi ce calice (2). Et sans doute il n'est pas étonnant qu’à la vue de tant d'opprobres où il allait être exposé, et de tant de souffrances où son corps devait être livré, toute la nature se révoltât. Jamais combat intérieur ne dut être plus violent, ni ne le fut en effet. Il en tomba dans une mortelle agonie, et il en fut tout couvert, depuis la tête jusqu'aux pieds, d'une sueur de sang. Mais cela ne se passait, après tout, que dans l'appétit sensible; et, sans égard aux révoltes de la nature, la volonté demeurait toujours également ferme et constante. Aussi dès le moment qu'il fallut en venir à l'exécution, et que ses ennemis approchèrent pour le prendre, il ne pensa point à fuir ni à se cacher : au contraire, il s'avança lui-même vers eux, il leur déclara qui il était : C’est moi, leur dit-il, que vous cherchez (3); voici votre heure et l'empire des ténèbres (4). Vous pouvez faire de ma personne tout ce qui vous est ordonné. Quel effroi tout ensemble et quel courage dans cet Homme-Dieu! quelle consternation,  et quelle résolution!

Quand il se présente une occasion où j'ai à me vaincre moi même, je ne puis d'abord arrêter certains sentiments naturels qui s'élèvent dans mon cœur, et certaines répugnances involontaires. N'est-ce pas surtout ce que l'on éprouve dans une retraite? Il n'y a point d'âme si tiède et si endormie, qui ne se réveille en ce saint temps et ne se ranime. Dieu parle au cœur, la grâce éclaire l'esprit; on se reproche ses égarements , et l'on en découvre les principes. De là même on voit de quels remèdes on devrait user, et ce qu'il y aurait à faire; on

1 Psal., CXVIII. — 2 Matth., XXVI, 39. — 3 Joan.,

XVIII, 8. — 4 Luc., XXII, 52.

sent qu'on n'est pas, à beaucoup près, ce qu'on devrait être, et l'on reconnaît à quoi il tient qu'on ne le soit : mais on craint de s'y engager et de l'entreprendre; on s'y propose des difficultés infinies, et l'on se défie sur cela de ses forces; on dispute avec soi-même : mais tout le fruit de ces longs raisonnements est une incertitude où l'on ne conclut rien et l'on ne se détermine à rien.

N'est-ce pas là peut-être l'état où je me trouve présentement? En vain je voudrais me tromper et m'aveugler : Dieu, malgré moi, ne me fait que trop connaître ce qu'il faudrait changer et réformer dans ma vie pour la rendre plus religieuse. Certains exemples que j'ai devant les yeux, les remords secrets de ma conscience,  les avis de mes supérieurs,  les réflexions que j'ai faites dans le cours de ma retraite, et que je fais encore, tout cela ne me permet pas d'ignorer à quoi je devrais mettre ordre, et tout cela m'inspire assez de bonnes vues et de bons sentiments. Mais qu'est-ce qui m'arrête? ce qui m'a  cent fois arrêté : une vaine peur et une timidité que je n'ai pas la force de surmonter, et qui me représente les choses comme insoutenables pour  moi,  et comme impraticables. Ces fausses terreurs dont je me laisse préoccuper vont même jusqu'à me faire imaginer mille raisons apparentes de différer, de ne point aller tout d'un coup si avant, ni si vite. Jésus-Christ ne différa ni ne délibéra point de la sorte.  Etait-il toutefois, au fond de son cœur, moins agité que moi? avait-il moins sujet de l'être? Cette passion, qu'il envisageait de si près, et dont il s'était si vivement retracé dans l'esprit toute l'horreur, devait-elle moins lui coûter, et avait-elle moins de quoi l'étonner? Ah ! me laisserai-je toujours intimider et déconcerter aux moindres obstacles que ma faiblesse fait naître, et qu'elle augmente dans mon idée? ou si la crainte me prévient, n'apprendrai-je jamais à me raffermir contre ses premiers mouvements, et jamais ne me dirai-je aussi résolument et aussi efficacement que le dit Jésus-Christ à ses disciples : Levons-nous et marchons  (1) ?

CONCLUSION. — Aimable Sauveur, c'est par votre sagesse et votre miséricorde infinie que vous avez voulu paraître faible comme moi et être sujet aux mêmes révoltes intérieures que moi, afin que votre exemple m'instruisît et qu'il me fortifiât. Sans cela, ô mon Dieu , sans cette règle et ce soutien que je trouve en  vous,

1 Matth., XXVI, 46.

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où en serais-je à certains moments, et que deviendrais-je? Vous voyez combien je suis différent de moi-même d'une heure à une autre , et de quelles vicissitudes je suis continuellement agité. Un jour mon âme est en paix, et même dans une sainte allégresse ; mes devoirs me plaisent, et je goûte le bonheur de mon état ; rien ne me fait peine, et il me semble qu'il n'y a point de victoire que je ne sois en disposition de remporter sur moi-même et sur toutes les passions de mon cœur : mais, dès le jour suivant, ce n'est plus moi ; mes exercices me sont à charge ; je m'en fais une fatigue, et j'y sens une opposition qui me les rend non-seulement insipides, mais très-pénibles. Ainsi toute ma vie n'est qu'un combat perpétuel et qu'une variation , où il semble que tour à tour deux esprits tout contraires me gouvernent.

Pourquoi, Seigneur, le permettez-vous? Vous avez en cela, comme en tout le reste, vos desseins ; vous avez vos vues, et des vues de salut pour moi et de sanctification. Vous voulez que je sois éprouvé comme vous l'avez été ; vous voulez que je pratiqué dans mon état les mêmes vertus, et que j'acquière par proportion les mêmes mérites ; vous voulez que j'endure le même martyre du cœur, et que je fasse le même sacrifice de toutes les douceurs de l'esprit et de toutes les consolations. Ainsi soit-il, ô mon Dieu, puisque c'est votre volonté. Il me serait trop aisé et trop doux de vous suivre, si j'y sentais toujours le même attrait. Vous cependant, Seigneur, ne cessez point de me soutenir, non-seulement de votre exemple , mais de la grâce qui l'accompagne : que l'un et l'autre m'affermissent tellement dans vos voies, qu'il n'y ait ni tristesses, ni ennuis, ni craintes, qui puissent m'en détourner ; que j'y marche toujours du même pas, quoique ce ne soit pas toujours avec le même goût. Plus j'aurai à prendre sur moi pour y avancer, plus ma persévérance vous sera glorieuse, et plus vous lui préparerez de couronnes pour la récompenser.

TROISIÈME MÉDITATION.

DES DOULEURS  EXTÉRIEURES DE JÉSUS-CHRIST DANS SA PASSION.

Ipse autem vulneratus est propter iniquitates nostras, attritus est propter scelera nostra.

Il a été couvert de blessures pour nos péchés, et c'est pour nos crimes qu'il a été brisé de coups. (Isaïe, chap. LIII, 5.)

PREMIER POINT. — Outre que l'âme de Jésus-Christ devait servir à l'expiation de nos péchés, et, par ses peines intérieures, satisfaire à la justice divine, Dieu, qui lui avait donné un corps capable de souffrir, voulait encore que ce sacré corps fût livré aux plus cruels tourments. C'est pour cela que le Sauveur des hommes endura une si rigoureuse passion , et qu'après avoir répandu tout son sang, il expira enfin sur la croix. Leçon bien sensible pour moi, et admirable modèle d'une des vertus les plus propres du christianisme, et surtout de la profession religieuse, qui est la mortification des sens.

Ce que j'ai premièrement à considérer, c'est ce que mon Sauveur a souffert, et pour m'en former quelque idée, il me suffit de prendre le crucifix, d'attacher mes regards sur ce corps adorable , tout ensanglanté et tout couvert de plaies ; de le contempler à loisir, et d'entendre au fond de mon âme les paroles que m'adresse par son prophète ce Dieu mourant : O vous tous, qui passez par le chemin de cette vie mortelle , faites attention , et voyez si jamais il y eut des souffrances pareilles aux miennes (1). Je n'ai qu'à parcourir des yeux ce visage meurtri de soufflets et tout livide, cette tète couronnée d'épines, cette bouche abreuvée de fiel, ces mains et ces pieds percés de clous, ce côté ouvert d'une lance, tous ces membres déchirés et disloqués. Voilà l'état où l'ont mis ses bourreaux, et où il est mort : que puis-je répondre à cet exemple, et que me dit mon cœur à ce spectacle ?

Quand on me parle de pénitence, et qu'on m'exhorte, selon le langage de l'apôtre saint Paul, à porter sur mon corps la mortification de Jésus-Christ  (2), s'agit-il pour moi de tout cela, et me demande-t-on tout cela? On exige de moi une vie austère ; mais à quoi se réduit cette austérité de vie? aux observances de ma règle : car il n'y a point, par rapport à moi, de plus solide mortification, et c'est là, suivant les nies de Dieu, que toute ma pénitence est renfermée. Ne donner de nourriture à mon corps qu'autant que la règle lui en accorde, et que celle que la règle lui accorde ; ne prendre de repos

1 Thren., I, 12. — 2 2 Cor., IV, 10.

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que dans le temps prescrit par la règle, et que selon la mesure du temps que la règle y a destiné ; n'avoir ni pour mon vêtement, ni pour ma demeure, ni pour toutes les autres choses qui servent à mon entretien, que ce qui est conforme à la règle et à la plus étroite rigueur de la règle ; vaincre Là-dessus toutes les révoltes de la nature , et n'écouter aucun des prétextes dont l'amour-propre a coutume de s'autoriser ; du reste, soutenir avec courage et sans m'épargner tout le poids de la règle , dans les exercices laborieux où elle m'applique, dans les veilles delà nuit, dans le chant du chœur, dans le travail des mains, dans les fonctions et les fatigues de mon emploi, dans tout ce qui regarde mon ministère; vivre de la sorte, non pas pour un jour, ni pour une semaine, ni pour une année, mais sans interruption et sans relâche jusques à la mort, voilà de ma part tout ce que Dieu attend , et de quoi il se contente ; voilà où je puis me fixer. Il est vrai que cela est mortifiant, et il est surtout vrai que cette continuité est bien pénible et bien pesante : mais, après tout, qu'y a-t-il là qui soit comparable aux douleurs et à la passion de Jésus-Christ?

Cependant ne suis-je pas obligé de reconnaître ici devant Dieu, et à ma confusion, que ma principale étude dans la vie et mon soin le plus ordinaire est de m'adoucir, le plus qu'il m'est possible, toutes ces mortifications de mon état? Combien en retranche-t-on, et combien de soulagements cherche-t-on à se procurer d'ailleurs? Les raisons en apparence ne manquent pas pour cela, et l'on sait bien s'en prévaloir. Je l'ai bien su moi-même jusques à présent. C'est-à-dire, pour ne me point flatter, et pour me juger de bonne foi, que j'ai bien su me tromper, et que je prends encore plaisir à demeurer dans mes erreurs, parce qu'elles me sont commodes et qu'elles favorisent ma lâcheté. Que je changerais bientôt de sentiment et de conduite, si les souffrances de Jésus-Christ étaient bien gravées dans mon cœur, et si je les avais plus fortement imprimées dans mon souvenir ! Tout me deviendrait léger; tout me deviendrait au moins soutenable. Quoi que pût dire la nature, je lui répondrais que je ne soutire rien en comparaison de mon Sauveur, et que s'il m'en coûte quelque chose, ce n'est pas, comme à lui, jusqu'à verser du sang. Je me dirais, et je dois en effet me le dire sans cesse, que si je ne puis vivre sur la croix, j'y puis mourir; et qu'il vaut mieux y mourir, que de vivre et de mourir sans pénitence.

SECOND POINT. — Pourquoi Jésus-Christ a-t-il tant souffert? Autre considération non moins solide ni moins touchante. Il a souffert, parce qu'il s'y était engagé pour la gloire de son Père et pour le salut des hommes. C'était un engagement libre dans son principe, et pleinement volontaire. Il pouvait ne pas accepter la condition qui lui avait été prescrite, de souffrir et de mourir, s'il voulait sauver le monde et réparer l'injure faite à Dieu. Mais l'honneur de son Père lui était trop cher, et il s'intéressait trop à notre salut, pour ne sacrifier pas à l'un et à l'autre son sang et sa vie. Voilà de quelle manière il avait contracté de lui-même une obligation si rigoureuse. En conséquence du consentement qu'il y avait donné, cette loi à laquelle il eût pu ne se pas soumettre était devenue pour lui comme un devoir indispensable, et c'est ainsi qu'il s'est fait obéissant jusques à la mort, et à la mort de la croix (1).

Quand il n'y aurait que la qualité de chrétien dont je suis revêtu, elle suffirait pour n'engager à vivre dans une continuelle pratique de la mortification de mes sens. En nous appelant au christianisme, Jésus-Christ nous a dit à tous sans exception : Quiconque veut venir après moi, qu'il se renonce soi-même, et qu'il porte sa croix tous les jours : sans cela Von ne peut être mon disciple (2). Or si c'est là la vie d'un simple chrétien, que doit être la vie d'un religieux? Car outre l'engagement commun et général que nous avons tous, comme chrétiens, à une vie pénitente et mortifiée, j'en ai un particulier comme religieux, et je n'y puis manquer sans démentir ma profession. Mon état est essentiellement un état de pénitence; et en l'embrassant, j'ai voulu, ou j'ai dû vouloir embrasser tout ce qui s'y trouve inséparablement attaché. En prononçant mes vœux, j'ai spécialement promis de suivre Jésus-Christ, et par conséquent de marcher dans la même voie que lui, qui est une voie de souffrance et de renoncement aux aises de la vie. J'y marche en effet et je ne puis plus me dispenser désormais d'y marcher, ou volontairement, ou malgré moi. Ma parole est donnée; et, de force ou de gré, il faut vivre comme les autres, observer la même règle et pratiquer les mêmes austérités.

Peut-être par ma lâcheté, et parla recherche de certaines commodités, puis-je, non pas absolument secouer le joug de la mortification religieuse, mais le diminuer; et c'est ce que je n'ai que trop fait depuis bien des années.  Mais

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