Œuvres complètes (page 86)
1 Psal., XXXVIII, 4.
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sont les consolations intérieures, et se dégoûtent ainsi de leur état. Par là elles demeurent livrées à toutes leurs passions, et à toutes les attaques de l'ennemi ; et l'on n'a vu que par trop d'épreuves où tout cela aboutit, et quelle en est la fin malheureuse.
SECOND POINT. — Défauts plus communs qui arrêtent le fruit de l'oraison. Premièrement, on y va sans préparation, contre la parole du Saint-Esprit : Préparez votre âme avant la prière, et ne soyez pas comme un homme qui tente Dieu (1). C'est demander à Dieu qu'il change la conduite ordinaire de sa providence, et par conséquent qu'il fasse un miracle en notre faveur, que d'attendre de lui qu'il se communique à nous dans la méditation, lorsque nous ne prenons nul soin de nous y disposer. Or il y a une préparation éloignée et une préparation prochaine. La préparation éloignée, c'est dans l'usage de la vie un recueillement habituel, et l'esprit de retraite, autant qu'il peut s'accorder avec notre condition et la situation présente où nous sommes. La préparation prochaine, c'est ce qui se fait quelque temps avant l'oraison, ou au temps qu'on la commence : par exemple prévoir la matière dont on doit s'occuper, l'arranger et la diviser, se mettre en la présence de Dieu, invoquer le Saint-Esprit, se rappeler à soi-même, et se dégager de toutes les pensées qui pourraient nous distraire. Il y en a qui récitent pour cela quelques courtes prières, et chacun peut suivre là-dessus ce que sa dévotion particulière lui inspire : mais en général il n'y a guère de fond à faire sur l'oraison, si nous n'y apportons de notre part les dispositions convenables.
Secondement, on y va sans nulle vue et nul dessein d'en profiter. Pourvu qu'on ait rempli l’heure marquée, qu'on se soit assemblé avec la communauté et qu'on y ait été présent beaucoup plus de corps que d'esprit; qu'on ait même fait quelques réflexions assez légères, et produit quelques actes qui ne tendent à rien, on est content. Mais la sagesse, cette sagesse céleste qui nous sanctifie, ne se découvre qu'à ceux qui la désirent et qui la cherchent (1).
Troisièmement, on se met à l'oraison sans m proposer aucun sujet, et l'on se laisse conduire, dit-on, à l'Esprit de Dieu. Mais cet Esprit, toujours réglé et mesuré dans ses diverses opérations, n'agit point au hasard. S'il y a des aines qu'il transporte tout à coup, c'est
1 Ecoles., XVIII, 23. — 2 Ibid., IV, 12.
une grâce sur laquelle on ne dort pas compter. Cette grâce même , ces âmes ne l'ont communément obtenue qu'après s'être longtemps exercées dans les sujets les plus ordinaires. Qu'arrive-t-il donc? c'est que l'imagination n'ayant rien qui la fixe, elle s'égare sans cesse; et que l'esprit embrassant tout, il se trouve à la fin tout aussi vide qu'il l'était d'abord.
En quatrième lieu, si l'on choisit quelque sujet, on donne dans un autre écueil, qui est de vouloir porter trop haut son premier vol, et de ne s'attacher dès les commencements qu'à certains sujets plus sublimes et plus relevés. Il y a là souvent beaucoup d'orgueil et de présomption ; du moins il y a bien de l'illusion. On se repaît de belles spéculations, mais dont on voit peu d'effets dans la pratique. Quand il plaît à Dieu de nous ravir, comme saint Paul, au troisième ciel, suivons le mouvement de sa grâce ; mais de nous-mêmes marchons pas à pas, et prenons les routes les plus battues : ce sont les plus sûres. La bonne oraison est celle qui nous rend plus réguliers, plus humbles, plus charitables, plus patients, plus mortifiés.
En cinquième lieu , dans les sujets du reste les plus propres et les plus solides, on s'arrête trop aux raisonnements, et l'on ne s'entretient point assez dans les affections et les sentiments. Il est nécessaire avant toutes choses de convaincre l'esprit; mais il est encore plus important d'exciter ensuite le cœur et de l'émouvoir. Car c'est dans le cœur que se forment les résolutions, et c'est par les résolutions qu'on passe à l'action.
En sixième lieu, à l'égard même de ces résolutions, il y a une erreur d'autant plus dangereuse, qu'elle est plus subtile et plus spécieuse : c'est de s'en tenir à des propositions universelles et indéterminées, au lieu de descendre au détail de notre vie et à certains points essentiels qui nous regardent personnellement, et qui demandent actuellement notre attention. Ce détail est d'une extrême utilité; et si l'on y entrait, on ne manquerait pas sitôt de matière dans l'oraison, et l'on aurait chaque lois un grand champ à parcourir.
En septième et dernier lieu, le défaut capital que nous avons à corriger dans l'exercice de l'oraison, et le principal obstacle au fruit que nous en pouvons retirer, c'est un fonds de paresse naturelle et de négligence à quoi l'on se livre, et qu'on ne s'efforce point de vaincre. Pour faire oraison, il faut s'appliquer, et toute
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application coûte : or c'est justement ce qu'on ne veut point. On voudrait qu'il n'en coûtât ni violence, ni combat, ni travail, pour se recueillir, pour s'animer, pour se réveiller de l'assoupissement et de la langueur où l'on est. Jacob n'obtint la bénédiction de l'ange qu'après avoir lutté contre lui pendant une nuit entière; et en vain espérons-nous que Dieu bénisse notre oraison, tandis que nous y demeurons dans une nonchalance et une oisiveté volontaire.
TROISIÈME POINT. — Faux prétextes qui détournent de l'exercice de l'oraison. Les uns allèguent pour excuse qu'ils ont trop d'affaires, et qu'ils n'ont pas le temps de s'adonner à l'oraison; les autres, qu'ils y sont trop distraits, et qu'ils ne peuvent retenir la vivacité de leur esprit; d'autres, qu'ils s'y trouvent en de continuelles aridités, et qu'ils tarissent dans un instant; plusieurs, qu'ils s'y ennuient, et que cet ennui les en dégoûte; enfin quelques-uns, que l'oraison est trop difficile pour eux, et qu'ils ne s'en jugent pas capables. Voilà ce que disent la plupart des gens du monde, et ce qu'on entend même dire à des personnes religieuses. Mais si l'on était de bonne foi avec soi-même, et qu'on ne cherchât point à se tromper, on reconnaîtrait bientôt la vanité de ces prétextes, dont on s'autorise pour se dispenser de l'oraison.
Et d'abord, bien loin que la multitude des affaires soit là-dessus une dispense légitime, c'est au contraire ce qui nous impose une obligation plus étroite de rentrer de temps en temps en nous-mêmes, et de nous servir de l'oraison comme d'un préservatif contre nos fréquentes occupations, et contre la dissipation qu'elles peuvent causer. Plus les saints étaient chargés de soins, et même de soins tout spirituels, plus ils pensaient devoir s'attacher à l'oraison. Ils savaient en trouver le temps : qui nous empêche de le trouver aussi bien qu'eux? De plus, il n'est point d'esprit si vif et si distrait qui ne puisse faire quelque réflexion. On en fait tant d'inutiles et de nuisibles : pourquoi n'en ferait-on pas de sérieuses et de salutaires?
Il est vrai que les uns ont sur cela plus de peine que les autres ; mais il n'y aurait qu'à la vouloir prendre, cette peine, et qu'à savoir un peu se surmonter et se contraindre. D'ailleurs, malgré toutes les distractions, l'oraison nous sera toujours utile, dès que ce ne sera pas des distractions volontaires, et que nous ferons effort pour les rejeter. Nous aurons devant Dieu le mérite de les avoir combattues et il nous restera toujours quelque teinture des saintes vérités que nous aurons taché de méditer.
Il en est de même des sécheresses et des aridités. Ne manquons à rien de tout ce qui dépend de nous, et confions-nous en Dieu. C'est de cette sorte qu'il éprouve notre fidélité et notre constance. Si nous nous rebutons, nous perdons tout ; mais si nous persévérons dans la prière, il a ses moments pour nous écouter et pour nous dédommager. Quoi qu'il en soit, humilions-nous en la présence du Seigneur, et imitons ce saint solitaire dont toute l'oraison consistait à redire sans cesse ces courtes paroles : Vous qui m'avez créé, ayez pitié de moi. Ce ne sera point là un temps perdu. Ajoutez que c'est une œuvre de mortification fort agréable à Dieu, que d'accepter en esprit de pénitence, et de soutenir l'ennui et le dégoût que donne quelquefois l'oraison. Jésus-Christ, la veille de sa passion, pria sans goût, et même dans une désolation entière : unissons-nous à lui ; et quand notre oraison ne nous serait bonne alors qu'à pratiquer la patience et toutes les vertus que la patience renferme, cela seul ne serait pas un petit gain pour nous, et nous devrions l'estimer comme un profit très-considérable.
Enfin, il ne faut point nous former une idée si parfaite de l'oraison, que nous désespérions d'y atteindre. Elle est à la portée de tout le monde, et la science humaine n'y est pas d'un grand secours. Car il ne s'agit point de discourir beaucoup ; mais avec une seule pensée, et une pensée très-commune, l'âme la plus simple peut se porter à Dieu de la manière la plus affectueuse et la plus ardente. Or c'est cette union intérieure de l'âme avec Dieu qui fait toute l'excellence et tout le prix de l'oraison. Il n'est question que d'une bonne volonté: apportons-la au pied de l'oratoire et tout nous deviendra praticable et profitable.
TROISIÈME JOUR
TROISIÈME JOUR
TROISIÈME JOUR.
TROISIÈME JOUR.
PREMIÈRE MÉDITATION
DE LA TIÉDEUR DANS LE SERVICE DE DIEU.
DEUXIEME MEDITATION.
DE L'ABUS DES GRACES.
TROISIÈME MÉDITATION.
DE LA PERTE DU TEMPS.
CONSIDÉRATION SUR L'OFFICE DIVIN.
PREMIÈRE MÉDITATION
DE LA TIÉDEUR DANS LE SERVICE DE DIEU.
Quia tepidus es, incipiam te emovere.
Parce que vous êtes tiède, je vais commencer à vous rejeter. (Apoc, chap. III, 10.)
PREMIER POINT. — En peu de paroles saint Bernard décrit admirablement l'état de tiédeur : Il n'y a guère de communautés religieuses où l’on ne trouve des âmes lâches et languissantes, qui portent le joug delà religion, mais qui le portent de mauvaise grâce ; qui tâchent, aillant qu'elles peuvent, ou de le secouer, ou d'en diminuer la charge; qui ont sans cesse besoin d'aiguillon pour les piquer, et de correction pour les redresser ; qui s'abandonnent à la raine joie, qui se laissent abattre à la tristesse, dont la componction dure peu, dont la conversation est toute mondaine ; qui n'ont que des pensées charnelles et animales, c'est-à-dire qui ne pensent qu'à elles-mêmes et à leurs commodités, qu'à ce qui peut leur plaire et les contenter; qui obéissent sans vertu, qui prient sans attention, qui parlent sans circonspection, qui lisent sans en tirer aucun fruit pour leur édification. On voyait dès le temps de saint Bernard des religieux de ce caractère : mais aussi dès lors comment les regardait-on ? comme des religieux de nom, sans l'être d'effet. Voilà le portrait qu'en faisait ce grand saint : n'est-ce pas le mien? Du moins est-ce à moi d'en bien considérer tous les traits, et d'examiner si je ne dois pas m'y reconnaître.
Or le désordre et le danger de cette tiédeur spirituelle consiste en ce que les tièdes ne sont pas même touchés de leur état. Ils ne s'estiment pas grands pécheurs : 1° parce qu'au lieu de penser au mal qu'ils font, et au bien qu'ils devraient faire et qu'ils ne font pas, ils ne pensent communément qu'au mal qu'ils font, et au peu de bien qu'ils font ; 2° parce qu'au lieu de se comparer avec ceux qui dans la religion sont plus fervents, plus réguliers qu'eux, ils ne se comparent qu'avec d'autres qui le paraissent moins; 3° parce que, dans cette comparaison qui les flatte et qui les trompe, ils se disent, avec la même confiance que le pharisien, qu'ils n'ont pas tels et tels défauts de celui-ci et de celui-là. D'où il arrive qu'en servant Dieu très-lâchement, ils se rendent encore des témoignages avantageux d'eux-mêmes, comme s'ils accomplissaient toute justice.
Etat bien funeste, puisque, selon la parole du Saint-Esprit, un état encore plus mauvais (c'est celui du péché) lui serait néanmoins préférable. Et en effet, il eût mieux valu pour certaines âmes qu'elles fussent tombées dans un péché grossier et grief, que dans cette vie tiède et relâchée, car elles n'auraient pas longtemps soutenu les remords de ce péché. Ce péché, en les humiliant, et en les effrayant par son énormité, les eût bientôt forcées à se convertir; au lieu qu'elles ne se font aucun reproche ni aucun scrupule de leur tiédeur. C'est de là que tous les maîtres de la vie chrétienne et religieuse ont conclu qu'il était plus difficile de sortir de l'état de tiédeur, que de l'état du vice et du libertinage; et entre les autres, Cassien témoigne qu'il avait vu un grand nombre de mondains devenir, par leur conversion, des hommes fervents et spirituels ; mais qu'il n'avait jamais vu le même changement dans des religieux tièdes. Cette expérience ne doit-elle pas me faire trembler?
Etat encore d'autant plus à plaindre, qu'il nous rend le joug du Seigneur plus pesant. Tandis que l'âme fervente le porte avec une sainte allégresse, parce que l'onction de la grâce lui adoucit tout, l'âme tiède en sent au contraire tout le poids, et n'y éprouve que de la peine. Châtiment visible de Dieu, qui dès ce monde punit la tiédeur par la tiédeur même. Mais il ne s'en tient pas là; et, selon qu'il s'en explique lui-même, la tiédeur lui devient si insupportable, qu'elle le provoque à une espèce de vomissement, dont la seule idée fait horreur. Il ne rejette pas encore absolument une âme tiède, mais il commence à la rejeter, en s'éloignant d'elle. Cette tiédeur est donc un
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commencement de réprobation; et que me faut-il davantage pour travailler à m'en retirer? Attendrai-je que je sois tout à fait réprouvé de Dieu ?
SECOND POINT. — Après avoir considéré le malheur et le désordre de l'état de tiédeur, si j'en veux connaître les causes, je dois les chercher dans moi-même; car cet état ne peut se former dans moi sans que j'en sois librement et volontairement le principe, in dois donc me l'imputer, et le comble de l'injustice serait de vouloir l'attribuer à Dieu. Dieu permet bien quelquefois qu'une âme sainte tombe dans des états de sécheresse ; mais ces états de sécheresse, suivant les vues de Dieu, ne servent qu'à la purifier, qu'à la détacher des consolations sensibles, qu'à la perfectionner dans son amour. Ainsi, il ne faut pas confondre ces sécheresses avec la tiédeur. L'âme sainte et fervente gémit de ses sécheresses; mais l'âme tiède et lâche ne gémit point de sa langueur. L'une est dans un état violent, dont elle est innocente; mais l'autre est dans un état qu'elle aime, et dont elle est coupable. Voici comment.
Une des causes de la tiédeur, c'est la facilité à omettre les exercices ordinaires de piété : l'oraison, la lecture, la communion, les examens de conscience, les œuvres de pénitence et de mortification. La moindre affaire en détourne; le moindre empêchement est un prétexte pour s'en exempter, du moins pour les interrompre, pour les différer et les remettre à un autre temps, c'est-à-dire pour ne les point faire du tout. Combien de fois cela m'est-il arrivé? combien de fois ai-je quitté Dieu pour le monde? combien de fois pour de vains sujets, et souvent sans nul sujet, ai-je abandonné mes pratiques? Dois-je m'étonner, après cela, si je suis tiède? et comment ne le serais-je pas? Quand un homme du monde se plaint d'avoir peu de foi : Le moyen que vous en ayez ! lui dit-on ; vous ne faites rien de tout ce qu'il faut pour la fortifier et pour l'animer. De même dois-je me dire : Le moyen que je ne perde pas l'esprit de dévotion et de ferveur, lorsque je ne m'assujettis à rien de tout ce qui peut le conserver?
On ne va pas néanmoins d'abord jusqu'à se dispenser de tous ses exercices et de tous ses devoirs; mais on ne s'en acquitte qu'avec négligence, et c'est une autre cause de la tiédeur. On vit, à ce qu'il paraît, comme les autres, et l'on se conforme à l'ordre d'une communauté, mais sans recueillement et sans esprit intérieur. On est dans une disposition habituelle à se répandre au dehors et a se dissiper. Or est-il possible que, dans ce trouble et dans cette diversité d'objets dont on se remplit, on ne laisse pas peu à peu s'éteindre le zèle do sa perfection; et qu'à mesure que ce zèle s'amortit, on ne vienne pas à se ralentir et à déchoir? Je n'en puis que trop bien juger, et mon exemple ne m'en convainc que trop sensiblement.
Mais ce n'est pas là encore la première source du mal, et il tire son origine de plus haut. La cause essentielle de la tiédeur, quoique la plus éloignée, c'est le mépris des petites choses. Voilà par où l'on commence à dégénérer. Au lieu de se souvenir qu'il n'y a rien de petit en ce qui concerne l'honneur de Dieu et le culte qui lui est dû, que la perfection ne consiste pas tant dans les grandes choses que dans les petites, que c'est même une grande chose que d'être fidèle dans les petites choses, et que c'est enfin par les petites choses que les grandes se maintiennent; au lieu d'envisager tout cela, on se lasse de ces menues observances, on ne les croit bonnes que pour les commençants, on n'y prend plus garde, et de ce degré l'on descend bientôt à un autre, jusqu'à ce qu'on en soit venu à un attiédisse ment parfait. Ah! si, depuis ces jeunes années où je suis entré au service de Dieu, j'avais toujours eu la même attention et la même vigilance sur les moindres manquements et les moindres infidélités, que j'aurais fait de progrès ! Hélas! bien loin d'avoir ainsi avancé, ce serait beaucoup pour moisi j'étais au moins tel présentement que je l'ai été dans ce premier temps d'épreuve et de noviciat !
TROISIÈME POINT. — La tiédeur n'est point, après tout, absolument irrémédiable. Il est difficile d'en guérir ; mais avec l'assistance divine, ce n'est point une guérison au delà de mon pouvoir. On en voit peu d'exemples; mais on en voit, et Dieu veut que je sois du nombre. Voilà pourquoi il m'a inspiré le désir de cette retraite : et quels sont les remèdes dont je puis user ? Ils se rapportent tous à deux chefs : l'un de pure réflexion, et l'autre de pratique.
Quant à la réflexion : 1° C'est de considérer souvent la grandeur du Dieu que je sers;ce qu'il m'est, et ce que je lui suis. Ce qu'il m'est: mon souverain, mon juge, mon créateur; comment mérite-t-il donc d'être servi? Ce que je lui suis: son sujet, son esclave, sa créature ;
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comment exige-t-il donc que je le serve? C'était le motif par où saint Paul excitait la ferveur des premiers chrétiens : Je vous conjure de marcher dans la voie de Dieu d'une manière digne de Dieu (1). Règle excellente, et remède infaillible contre la tiédeur : penser, parler, prier, s'occuper, vivre toujours d'une manière digne de Dieu. 2° C'est de considérer comment on sert les grands du monde. Car la conduite du monde est pour moi une leçon continuelle; et je dois rougir en me comparant avec tant de mondains que l'intérêt ou l'ambition attachent aux puissances du siècle. Je dois m'humilier et me confondre d'avoir si peu de zèle pour Dieu, tandis qu'ils témoignent tant d'ardeur pour des hommes et des maîtres mortels. 3° C'est de considérer dans chaque action religieuse son importance, et le bien inestimable qu'elle me peut procurer. Cette action que je fais ou que je vais faire, c'est l'œuvre de Dieu. Selon que je l'aurai faite plus ou moins saintement, j'en aurai une récompense plus ou moins abondante. Elle peut me mériter une gloire éternelle. Ce sont ces pensées et d'autres semblables, qui chaque jour et presque à chaque moment embrasaient d'un feu nouveau ces saints religieux du même ordre et de la même profession que moi, dont on m'a raconté les vertus, et que je dois me proposer pour modèles.
Quant à la pratique, le remède le plus efficace pour me réveiller de mon assoupissement et de ma tiédeur, c'est d'en détruire les causes, et «le leur opposer des principes tout contraires : car les contraires se guérissent par les contraires. Par exemple, c'est de reprendre tous les exercices dont l'omission m'a été si préjudiciable, et de m'y rendre désormais plus exact et plus assidu. C'est d'y apporter tout le soin et toute l'application qui dépend de moi, et dont je suis capable. C'est de ne manquer à rien , pas même aux plus petits devoirs et aux plus petites règles : surmontant toutes les difficultés, m'élevant au-dessus de toutes mes répugnances, consentant, s'il le faut, à servir Dieu toute ma vie sans consolation et sans onction : trop heureux qu'il daigne bien encore à ce prix me recevoir.
CONCLUSION. — Dans ce sentiment, ô mon Dieu, et dans cette préparation de mon cœur, je reviens à vous avec confiance. Malgré toutes mes lâchetés et toutes mes tiédeurs, j'ose encore me flatter que vous n'avez point retiré de moi votre miséricorde. Vous le pouviez, Seigneur, vous m'en aviez menacé, et je le méritais : mais vos menaces jusques à présent n'ont été que des avertissements pour moi ; et puisque vous m'appelez aujourd'hui tout de nouveau et plus fortement que jamais, je ne puis douter que vous ne vouliez me faire rentrer dans la voie de vos fidèles serviteurs, et me remettre dans la sainte ferveur que j'ai perdue. Qu'il en soit, mon Dieu, comme vous le souhaitez et comme vous l'ordonnez : et qu'il en soit comme je le veux moi-même et comme j'en forme devant vous le dessein.
Ce n'est pas, Seigneur, pour la première fois que j'ai pris de pareilles résolutions, ni pour la première fois que je vous ai fait de telles promesses. Celles-ci ne seront-elles point comme les autres? A consulter le passé, j'ai tout à craindre de ma faiblesse dans l'avenir : elle est extrême. Mais quoi, Seigneur, languirai-je donc toujours? N'est-il donc pas temps d'être à vous comme j'y dois être? n'est-il pas temps d'agir en religieux, puisque j'en porte l'habit, et que j'en ai contracté l'engagement solennel? Ne vous ai-je pas assez dérobé de mes années? ne m'en suis-je pas assez dérobé à moi-même ? Car c'est me les dérober à moi-même , que de les dérober à mon avancement et à la sanctification de mon âme. Faudra-t-il que je traîne jusqu'à la fin de mes jours une vie imparfaite, sans régularité, sans fruit, sans mérite? Vous me faites encore entendre sur cela votre voix, Seigneur, et les reproches de ma conscience : mais si je n'en profitais pas, si je ne prenais pas une bonne fois mon parti, où en viendrais-je peut-être? A tomber dans l'état de cette tiédeur complète et achevée, qui ne ressemble que trop à l'aveuglement et l'endurcissement où vous livrez certains pécheurs. Que dis-je , mon Dieu ? Vous ne le permettrez pas : vous m'aiderez à me relever, vous me donnerez la main, et vous me seconderez dans mon retour. C'est par votre grâce que je vais embrasser une vie toute nouvelle, et par votre grâce que je la soutiendrai.
1 Coloss., I, 10.
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DEUXIEME MEDITATION.
DE L'ABUS DES GRACES.
Hortamur vos ne in vacuum gratiam Dei recipiatis.
Nous vous exhortons de ne pas recevoir en vain la grâce de Dieu. (2. Cor., chap. VI, 1.)
PREMIER POINT. — Il est de la foi que Dieu me demandera compte de toutes les grâces que j'ai reçues et que je reçois continuellement de lui. Car ces grâces sont des talents qu'il me confie, mais qu'il veut que je fasse profiter. Ce ne sont point des grâces sans retour; mais des fonds d'obligation que je contracte avec Dieu, et cela s'entend de toutes sortes de grâces , de quelque nature qu'elles soient. Il est encore de la foi que plus j'en reçois, plus j'aurai de comptes à rendre ; car chaque grâce, par l'usage que je suis obligé d'en faire, doit fructifier en moi, et rapporter à Dieu un degré de gloire. Vous m'avez donné cinq talents, dit le bon serviteur à son maître ; en voilà cinq autres que j'y ai ajoutés et que j'ai gagnés (1).
De là il s'ensuit que plus Dieu me favorise de ses grâces, plus je dois être humble et fervent dans son service. Humble parce que je les reçois, et que j'en dois répondre à Dieu : car peut-on se glorifier d'un bien qu'on ne tient pas de soi, et dont on est comptable ? Fervent, parce que c'est uniquement par là que je puis m'acquitter envers Dieu des dettes immenses dont je suis chargé en conséquence des grâces infinies qu'il m'a faites. Or il est évident qu'en qualité de religieux j'ai reçu de Dieu plus de grâces, et des grâces plus abondantes, plus particulières, que les chrétiens du siècle. Je serais le plus aveugle et le plus ingrat des hommes, si je n'en convenais pas. Il est donc vrai que je suis beaucoup plus redevable à Dieu que les chrétiens du siècle, et qu'il attend beaucoup plus de moi.
Je tremble quelquefois pour ceux d'entre les gens du monde à qui Dieu donne de grands biens de fortune, et qu'il élève à de grands honneurs. Hélas ! je dois plutôt trembler pour moi-même, après tant de biens, non pas temporels mais spirituels et d'un plus grand prix, que Dieu m'a mis dans les mains, et sur quoi il me jugera. Pourquoi Jésus-Christ pleura-t-il sur Jérusalem ? Ce ne fut point en vue du supplice
1 Matth., XXV, 10.
qu'il y allait endurer, mais en vue de tant de grâces dont cette nation infidèle avait été pourvue, et dont elle avait abusé. Voilà ce qui le toucha de compassion, parce qu'il prévit de quelles calamités et de quels malheurs l'abus de ces grâces serait suivi. Ne lui ai-je pas donné plus de sujet encore de répandra sur moi des larmes? Les réprouvés dans l'enfer pleureront éternellement les grâces qu'ils auront perdues ; ils souhaiteront éternellement de pouvoir réparer cette perte, et leur désespoir sera de penser qu'elle est irréparable pour eux. Il faut que leur exemple m'instruise, et que leur désespoir même serve à ranimer mon espérance. Tandis que, par le bon emploi des grâces présentes, je puis réparer l'abus des grâces passées, il faut que mon espérance, soutenue de ma pénitence, soit ma ressource auprès de Dieu.
SECOND POINT. — Il y a plus d'une sorte de grâces. Il y en a d'extérieures, et il y en a I intérieures. Sans parler des dons naturels, les grâces extérieures, ce sont les moyens de salut que Dieu nous fournit. Ces moyens ne m ont jamais manqué, ou pour mieux dire Dieu me les a prodigués en quelque manière dans l'état religieux. A quoi m'ont-ils servi? à quoi m'ont servi tant d'oraisons, tant de lectures, tant de confessions, tant de communions, tant d'instructions, d'exhortations, de remontrances. d'avertissements charitables , tant de bons exemples? J'ai abusé de tout cela, et Dieu me reprochera cet abus. J'en ai abusé en nie rendant tout cela inutile, et me faisant peut-être de tout cela une matière de péché. Voilà ce que je ne puis assez déplorer en la présence de Dieu et dans l'amertume de mon âme.
Oui, Dieu me reprochera l'inutilité de tant de moyens les plus excellents et les plus propres à me sanctifier. Qu'on le coupe, dit le Maître de l'Evangile parlant du figuier infructueux, et qu'on l'arrache. Pourquoi occupe-t-il la terre inutilement (1) ? Ce figuier, n'est-ce pas moi-même? et cette parabole ne me fait-elle pas entendre de quoi je suis menacé, si je
1 Luc., XIII, 7.
continue à ne point profiter de tant de secours que la religion me donne , et malgré lesquels j'y demeure comme un arbre stérile? J'y remplis en vain une place qui serait bien mieux occupée par une âme fidèle.
En effet, tous ces moyens de salut et de perfection ont sanctifié des millions d'âmes religieuses; et moi, depuis tant d'années que j'en puis user, ils ne m'ont rendu ni plus exact, ni plus vigilant, ni plus mortifié, ni plus détaché du monde et de moi-même. Ces moyens auraient converti des peuples entiers d'idolâtres, et ils n'ont pas corrigé dans moi un seul défaut, ni ne m'ont pas fait acquérir une vertu. Malheur à vous, Corozaïn, parce que si Tyr et Sidon avaient vu les mêmes miracles que vous, il y a longtemps que ces villes criminelles se seraient reconnues et qu'elles auraient fait pénitence (1) . Cette malédiction me regarde, et l'application en est bien naturelle et bien juste. Non-seulement Dieu me reprochera l'inutilité de ces moyens si salutaires, mais l'abus formel que j'en fais, lorsque, par ma faute, ils me deviennent même une matière de péché. Car ces moyens, si fréquents et si présents dans ma profession, ne peuvent être des moyens indifférents. Du moment qu'ils me sont inutiles, j'en suis plus coupable et plus condamnable. Suivant cette mesure, quel trésor de colère ai-je amassé contre moi ; et ne dois-je pas craindre qu'il ne m'accable, si je ne prends soin de le diminuer? Hélas! bien loin de le diminuer, je ne fais que l'augmenter tous les jours.
TROISIÈME POINT. — Outre les grâces extérieures, il y en a d'intérieures ; et ces grâces intérieures, c'est tout ce que le Saint-Esprit opère en moi, pour me faire connaître les voies de Dieu, et pour me les faire aimer : tant de lumières dont il m'éclaire, tant de vues qu'il me donne de mes devoirs, tant d'inspirations secrètes, tant de bons désirs, tant de remords de ma conscience, tant de mouvements par où il me presse de tenir une autre conduite et de mener une vie plus religieuse. En résistant à toutes ces grâces, qu'ai-je fait? Selon le langage de l'apôtre saint Paul, j'ai résisté au Saint-Esprit même, qui est l'Esprit de grâce; je lui ai fait outrage, j'ai foulé aux pieds le sang de Jésus-Christ, j'ai anéanti par rapport à moi le mérite de sa croix, dont la moindre grâce a été le prix.
Abus que Dieu punit dès à présent par la soustraction de ces mêmes grâces. Je les néglige,
1 Luc, X, 13.
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et il me les ôte ; je les méprise, et il me les retire. N'est-il pas en cela, comme en tout le reste, souverainement équitable? Châtiment sans miséricorde, puisque cette soustraction de grâces est un mal pur, et sans mélange d'aucun bien. Châtiment que j'ai déjà peut-être éprouvé, et que j'éprouve : car n'est-ce pas de là que je n'ai plus certains sentiments de Dieu que j'avais autrefois, et que ma conscience ne me fait plus certains reproches qu'elle me faisait? Je suis dans un relâchement visible, et cependant j'y vis tranquille et en paix. Cette paix est pire que tous les troubles.
Mais châtiment à quoi surtout nous expose l'abus de certaines grâces d'élite, qui sont dans l'ordre du salut et de la sanctification de l'âme, comme une espèce de crise, semblable à celle qui arrive dans l'ordre de la nature et dans les maladies du corps. Car il y a des jours d'une bénédiction particulière de la part de Dieu, tels que peuvent être pour moi ces jours de solitude et de retraite.
Abuser de ces sortes de grâces, c'est la chose la plus dangereuse, et qui peut avoir les conséquences les plus funestes. Saint Augustin, et une infinité d'autres comme lui, étaient perdus, s'ils n'eussent profité des moments où, par une providence singulière, Dieu avait attaché la grâce de leur conversion. Et combien de religieux sont tombés dans les plus déplorables égarements, pour n'avoir pas, en certaines conjonctures, répondu à Dieu, qui les appelait, et qui les sollicitait de reprendre le soin de leur perfection, qu'ils avaient abandonné?
CONCLUSION. — Vous me parlez encore, Seigneur, et ce que j'entends au fond de mon cœur, ce que j'y ressens, ne peut être l'effet que de votre grâce. Heureux que vous ne m'ayez pas délaissé après tant de résistances, ni fermé le sein de votre miséricorde ! Mais pour cette fois ne me rendrai-je pas enfin, et m'obstinerai-je aveuglément à ma perte, lorsque vous travaillez si charitablement et si constamment à mon salut?
Soyez mille fois béni, mon Dieu, de tous les moyens que j'ai eus, par votre providence, dans mon état, pour m'y avancer, et pour en acquérir toute la sainteté. Je ne puis vous en glorifier assez, ni assez vous en témoigner ma reconnaissance très-sincère et très-affectueuse. Mais ce qui fait à votre égard le sujet de mes actions de grâces et des louanges éternelles que je vous dois, c'est par rapport à moi le sujet de ma douleur; et plaise à votre bonté infinie que ce
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ne soit pas dans l'éternité le sujet de ma confusion et de mon repentir!
Je croyais, Seigneur, n'avoir à craindre devant vous que mes péchés; mais je vois que vos grâces sont encore plus à craindre pour moi que mes péchés mêmes; ou plutôt que mes péchés ne sont à craindre pour moi qu'à cause de vos grâces. Car si je n'avais reçu de vous nulles grâces, mes péchés ne seraient plus péchés, et je serais à couvert de votre colère et de vos vengeances. Dois-je vous demander pour cela que vous me les enleviez, toutes ces grâces, et que vous en interrompiez le cours? Hé ! Seigneur, où en serais-je alors, et que ferais-je sans vous? Non, mon Dieu, ne m'en retranchez rien, et daignez au contraire les redoubler : c'est toute ma richesse et tout mon espoir. Mais voici ce que je dois conclure, et ce que je conclus en effet : de les faire tontes désormais valoir, autant qu'il dépendra de ma fidélité et d'une pleine correspondance; de n'en plus arrêter les divines impressions, et de ne leur plus prescrire de bornes dans les vues saintes et les desseins qu'elles m'inspireront; d'agir tout le reste de ma vie, et de vous servir selon toute l'étendue et toute l'efficace des moyens dont vous avez bien voulu me gratifier, et dont vous voulez bien ne me pas priver. Ainsi je le promets, ô mon Dieu ! et dans la même résolution que votre prophète, ainsi j'en fais entre vos mains le serment, et je le jure en votre présence.
TROISIÈME MÉDITATION.
DE LA PERTE DU TEMPS.
Dum tempus habemus, operemur bonum.
Faisons le bien, tandis que nous en avons le temps. (Galat., chap. VI, 10.)
PREMIER POINT. Il n'est rien de plus précieux que le temps, puisque c'est le prix de l'éternité. Selon que j'aurai bien ou mal usé du temps que Dieu me donne dans la vie, je serai après la mort, ou récompensé, ou condamné : car chacun recevra suivant ce qu’il aura fait dans le temps (1). Si bien que tout mon salut dépend du temps ; et comme Dieu, en nous créant et nous mettant sur la terre, nous impose à tous une obligation étroite de travailler à notre salut, il nous î'ait par là même à tous un commandement absolu de profiter du temps que nous avons, et de le passer utilement.
Ce n'est pas seulement pour nous, mais encore plus pour lui-même et pour sa gloire, que Dieu nous a donné le temps. Il veut que nous l'employions à le servir et à le glorifier, et que ce soit même là notre première vue dans l'emploi que nous en faisons. Ainsi, ne le pas rendre à Dieu par un saint usage, et le dérober à son service, c'est tomber à l'égard de Dieu dans le même désordre qu'un serviteur qui refuserait son temps à son maître. Suis-je eu effet moins coupable, quand je laisse vainement couler un temps que je dois à Dieu, et que je me dois à moi-même; et puis-je me tenir en assurance, parce que, dans tout le reste ma vie paraît assez unie, et qu'il ne m'échappe
1 2 Cor., V, 10.
aucune faute grossière ? Sans autre mal, la seule perte du temps n'est-elle pas un grand mal?
D'autant plus grand, que le temps une fois perdu ne revient plus. Où sont pour moi tant d'années déjà passées? Chaque jour, chaque heure, chaque moment pouvait avoir son mérite, et me rapporter au centuple; mais que m'en reste-t-il, et quel fonds ai-je amassé? Où seront à la mort les années que Dieu voudra bien dans la suite m'accorder? Si ce sont des années aussi stériles que les autres, qu'an» rai-je dans les mains, et qu'emporterai-je avec moi? Je les regretterai ; mais tous nies regrets les rappelleront-ils ? Je comprendrai toute la grandeur, et du gain que je pouvais faire, et de la perte que j'aurai faite ; j'en gémirai : mais, malgré mes gémissements, il en faudra toujours revenir à ce point essentiel et à cette triste réflexion, que ces années auront été, et qu'elles ne seront plus; que ce gain était en mon pouvoir, et qu'il n'y sera plus ; que j'aurais pu me garantir de cette perte, et que je ne le pourrai plus. Oh ! que ne suis-je assez heureux pour bien concevoir dès aujourd'hui amibien, dans un sujet aussi important que celui-là, ces deux paroles sont affreuses et désolantes : Je pouvais et je ne puis plus ! J'aurai recours a Dieu ; je lui protesterai mille fois que s'il lui plaisait encore de me donner quelque temps, j'en voudrais ménager jusqu'à la moindre partie. Belles résolutions ! Mais Dieu les écoulera-t-il ?
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Ah ! qu'il vaudrait bien mieux les prendre dès maintenant, lorsqu'elles me peuvent être salutaires, et que j'ai le temps de les mettre en pratique ?
SECOND POINT. On peut perdre le temps dans l'état religieux, comme on le perd dans le monde ; et communément même les personnes religieuses sont plus exposées à ce désordre, qu'on ne l'est dans le monde, parce qu'elles sont plus dégagées des affaires humaines et des soins temporels qui occupent les gens du monde.
Il y en a dont les observances et les fonctions sont très-bornées, et ne remplissent pas beaucoup de temps. Dès qu'elles y ont donné quelques heures prescrites par la règle, à quoi s'en vont presque toutes leurs journées? Souvent à ne rien faire. Fréquents entretiens, conversations toutes profanes, longues el inutiles visites de la part du monde, curiosité de savoir tout ce qui se passe au dehors et de s'en informer, voilà presque toute leur occupation. On fait tous les jours scrupule aux séculiers de leur oisiveté : mènent-ils une vie plus oisive que celle-là.
D'autres agissent davantage, et sont plus dans l'exercice. Toujours empressées, elles ne se donnent point de relâche. Mais quel est le principe de toutes ces agitations et de tous ces mouvements ? Est-ce l'esprit de leur vocation ? est-ce la volonté de Dieu et l'ordre de leurs supérieurs? Bien loin de cela, ce serait assez que l'ohéissance exigeât d'elles tout ce qu'elles l'ont, pour qu'il leur devînt ou qu'il leur parût insoutenable. Ce n'est donc que leur inquiétude et leur impétuosité naturelle qui les conduit. D'où il arrive qu'elles s'ingèrent en mille allaites, soit domestiques, soit étrangères, qui ne les regardent point. Elles voudraient être de tout et vaquer à tout, hors à leur devoir. Est-ce là employer le temps, ou n'est-ce pas le dissiper?
Enfin plusieurs ont suffisamment de quoi s'occuper dans l'observation de la discipline religieuse, et dans les emplois et le travail dont elles se trouvent chargées. Mais on peut dire encore que presque tout leur temps et tous leurs moments sont perdus, parce qu'elles ne s'acquittent de leurs obligations qu'avec une négligence extrême, ou que dans des vues tout humaines. Le temps n'est utile qu'autant qu'il est employé selon le bon plaisir de Dieu, et qu'il sert a notre profit spirituel : or ce qui se fait nonchalamment ou trop humainement peut-il être agréable à Dieu ; et dès qu'il ne peut plaire à Dieu, quel avantage devant Dieu en pouvons-nous retirer?
De tout ceci je dois apprendre : 1° Qu'après avoir satisfait à mes observances et à tout ce qui est de mon ministère, s'il me reste encore du temps, je n'en suis pas tellement le maître, qu'il me soit permis de le consumer en de vains amusements. Il n'y a point de loi particulière qui me détermine l'emploi que j'en dois faire ; mais il y a toujours une loi générale qui m'ordonne d'en faire un bon emploi. 2° Qu'une vie très-laborieuse me peut être très-infructueuse, parce que les soins dont elle est remplie ne sont point tant de ma profession que de mon choix, et que c'est moi qui volontairement , et aux dépens mêmes de la régularité, me les suis imposés. 3° Que pour un saint usage du temps, ce n'est point assez que toutes mes occupations soient saintes et religieuses dans leur substance, si elles ne le sont dans leurs circonstances ; et qu'en gardant ma règle, je puis perdre mon temps, dès que je n'en prends que le corps et que j'en laisse l'esprit. D'où il m'est aisé de voir, mais avec la plus sensible douleur, combien de temps j'ai perdu jusques à cette heure, et si je puis même faire fond sur un seul jour.
TROISIÈME POINT. — Quoique, dans un sens, le temps perdu soit irréparable, il ne l'est pas dans un autre ; car il ne tient qu'à moi de le racheter, selon cette parole expresse de l'Apôtre : Rachetez le temps (1). Ces ouvriers de l'Evangile qui vinrent les derniers et vers le milieu du jour, reçurent la même récompense que les premiers qui avaient travaillé dès le matin : pourquoi? parce que, dans le peu de temps qu'ils eurent, ils firent plus de diligence, et qu'ils redoublèrent d'autant plus leur activité, qu'ils étaient venus plus tard. Voilà comment il est encore dans mon pouvoir de regagner, par mon application et par ma ferveur, tout ce que mes dissipations et mes lâchetés m'ont enlevé.
Il faut que je répare tant de mauvais jours où je n'ai rien mérité auprès de Dieu, ni rien acquis pour le ciel. Ce sont là proprement mes mauvais jours ; car ce que je dois regarder comme de mauvais jours pour moi ne sont pas ceux où j'ai eu des croix à porter, ni des peines, des infirmités à endurer. Au contraire, ces jours pénibles et fâcheux selon les sens, ces jours d'épreuve, sont pour les âmes
1 Ephes., V, 16.
vraiment chrétiennes et religieuses de bons jours ; mais tant de jours d'une vie lente et paresseuse, d'une vie toute distraite, sans recueillement, sans réflexion, sans mortification , voilà encore une fois les mauvais jours que j'ai à racheter.
Heureux que Dieu m'en donne le temps ! C'est une grâce des plus précieuses ; mais, pour profiter de cette grâce, il n'y a point à différer: tout retardement serait à craindre, puisque je ne sais si cette ressource ne me manquera pas dans peu. Je sais bien qu'en usant comme je le dois du temps à venir, je puis suppléer au temps passé; mais je ne sais combien durera cet avenir, et rien n'est plus incertain. Je sais bien que Dieu m'accorde le présent que j'ai ; mais je ne sais s'il m'accordera l'avenir que je n'ai pas. Il est donc de la sagesse de faire valoir, autant qu'il me sera possible, ce présent que j'ai, et de me hâter là-dessus, parce qu'il n'y a que ce présent sur quoi je puisse compter. Quand même je me tiendrais assuré de cet avenir que je n'ai pas, serait-ce trop de le consacrer tout à Dieu , et en aurais-je plus qu'il ne faut pour me dédommager de toutes mes pertes? Marchons pendant que la lumière nous éclaire (1) : la nuit vient, cette nuit éternelle, où l'on n'est plus en état de travailler ni d'avancer (2).
CONCLUSION. — Dieu de miséricorde , Seigneur, vous me voyez à vos pieds, prosterné et humilié, comme ce serviteur insolvable qui, par sa prière, toucha le cœur de son maître et en fut favorablement écouté. Vous pouvez ordonner
1 Joan., XII, 35. — 2 Ibid., IX, 4.
de mon sort. C'est vous qui avez mesuré le nombre de mes jours, et il ne tient qu'à vous de les abréger tant qu'il vous plaira; mais encore un peu de patience, ô mon Dieu, et je vous rendrai tout (1). Encore quelque temps, et je n'oublierai rien pour vous satisfaire.
J'y suis assez intéressé pour moi-même, Seigneur ; et si vous me refusez le peu de délai que j'ose vous demander, que deviendrai-je? en quelle pauvreté et en quelle misère paraîtrai-je devant vous ! Les saints désiraient que le temps finît pour eux, et ne soupiraient qu'après l'éternité. Je ne m'en étonne pas : c'étaient des saints. Leurs années étaient des années pleines ; et, après s'être enrichis sur la terre, il ne leur restait plus que d'aller dans votre royaume goûter les fruits de leurs travaux. Mais moi, mon Dieu , je crains la fin du temps, et j'ai bien sujet de la craindre. Je crains que la mort ne vienne trop tôt, ut qu'elle ne me ravisse des jours qui nie sont si nécessaires, et qui seuls peuvent compenser en quelque sorte tous les autres jours de ma vie. Votre providence, Seigneur, ne m'abandonnera pas, et c'est en elle que je me confie ; mais, dans cette confiance, je ne veux pas perdre désormais un moment. Je n'attendrai point à commencer demain ; dès ce jour et dès cet instant je commence. C'est bien tard, ô mon Dieu ! mais après tout il est encore temps. Tous les temps ne sont pas propres au service du monde ; mais dans tous les temps on peut vous aimer, Seigneur, vous servir et se sanctifier.
1 Matth , XVIII, 29.
CONSIDÉRATION SUR L'OFFICE DIVIN.
L'office divin est un des plus communs et des plus saints exercices de l'état religieux, et il y a là-dessus quatre obligations principales qui me regardent, et qui demandent une sérieuse réflexion.
PREMIER POINT. — La première obligation, par rapport à l'office divin, est de le réciter. C'est un tribut de louanges que je dois à Dieu, et que Dieu exige de moi en vertu de ma profession , comme il l'exige des prêtres en vertu de leur caractère, et des bénéficiers, en vertu des titres ou des revenus qu'ils possèdent.
Manquer à l'office divin, ou en omettre quelque partie notable , c'est donc une offense griève, parce que c'est violer un précepte qui, selon tous les maîtres de la morale chrétienne. oblige sous peine de péché, et même de péché mortel. Ainsi je dois considérer l'office divin comme une des plus essentielles fonctions de mon état, comme une des plus importantes et des plus ordinaires occupations de ma vie, comme ce qui doit être particulièrement mon office (car de là vient qu'il est appelé office), et par conséquent comme un devoir que je dois préférer à toutes les affaires humaines. Malheur
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à moi si c'était celui qui me touchât le moins, et dont je fusse moins en peine de me bien acquitter !
Sainte obligation, qui m'engage à faire sur la terre ce que les bienheureux font dans le ciel, et ce que j'y ferai éternellement moi-même , si je parviens jamais a ce royaume. Sainte obligation, qui me fait entrer dans l'esprit de l'Eglise; car l'office divin est spécialement la prière de l'Eglise; et quand je la récite, je prie au nom de toute l'Eglise. C'est l'Eglise qui Oie fait prier, et qui m'apprend à prier; et il est vrai que cette seule prière, si je la faisais comme il faut, me suffirait pour me rendre parfait selon Dieu, et pour m'entretenir habituellement dans la présence de Dieu. Sainte obligation , qui me donne droit, quand j'y satisfais, de dire à Dieu, comme le Prophète royal : Je vous ai loué, Seigneur , sept fois le jour (1). David, tout chargé qu'il était du gouvernement d'un empire, avait pour louer Dieu, ses heures réglées, et il se faisait une loi de s'y assujettir : sera-ce une sujétion trop onéreuse pour moi de réciter l'office divin aux heures et aux temps prescrits par l'Eglise ; et si je n'ai sur ce point nulle régularité , si je n'y garde nul ordre, et que je ne suive que mon caprice, ou que je n'aie égard qu'à ma commodité, suis-je excusable devant Dieu , et n'est-ce pas un juste sujet de scrupule? l'Eglise a eu ses vues dans la distribution de son office, et dans le partage des heures et des temps qu'elle y assigne. Dois-je compter pour rien d'aller contre les vues de l'Eglise, et de ne vouloir pas me faire quelque violence pour m'y conformer?
SECOND POINT. — Une seconde obligation à l'égard de l'office divin est de le bien réciter; c'est-à-dire de le réciter respectueusement, attentivement, dévotement: trois circonstances indispensablement requises.
Respectueusement : les plus hautes puissances du ciel tremblent devant Dieu en le louant; de quelle frayeur et de quel tremblement ne dois-je pas être saisi, moi qui ne suis que cendre et que poussière? Si donc il m'arrive de réciter ces saintes prières de l'Eglise avec une précipitation que je ne voudrais pas avoir en toute autre chose ; avec un air de négligence dont je me suis fait, sans y penser, une mauvaise habitude; dans des postures indécentes, et peu convenables à un devoir de religion ; dès là, bien loin d'honorer Dieu, je lui perds le respect, et je l'offense.
1 Psal., CXVIII, 164.
Attentivement : car l'Eglise, en me commandant l'office divin, me commande un culte raisonnable. Or ce n'est plus un culte raisonnable, quand ma raison n'y a plus de part; et quelle b part ma raison y peut-elle avoir, lorsqu'elle n'y fait nulle attention ? Prier, c'est élever son esprit à Dieu : je cesse donc de prier, dès que l'élévation de mon esprit à Dieu vient de cesser ; et, par une suite naturelle , le même précepte , qui m'oblige à prononcer distinctement les louanges de Dieu , m'oblige à m'y appliquer ; d'où il faut enfin conclure que d'être volontairement distrait pendant l'office divin, ou, ce qui revient au même, que de ne faire nul effort pour me dégager des distractions qui m'y surviennent et que je remarque, c'est me rendre coupable du même péché que si je l'avais tout à fait omis.
Dévotement : dans cet hommage et ce sacrifice que je présente à Dieu, le cœur et l'esprit doivent agir de concert ; autrement, mon attention même ne serait plus qu'une pure spéculation. C'est dans le cœur que consiste le mérite de la prière; et si mon cœur n'est touché, je deviens semblable à ces Juifs que Jésus-Christ, dans l'Evangile , traitait d'hypocrites, et dont il disait: Ce peuple m'honore des lèvres, mais le cœur est éloigné de moi (1). Qu'une de ces trois conditions me manque, qu'ai-je alors à craindre? ce que déplorait saint Augustin , et ce qu'il se reprochait à lui-même. Hélas ! s'écriait-il, je deviens plus criminel par cela même qui devrait me rendre plus saint; et qui me justifiera devant Dieu, si mes prières mêmes servent à me condamner?
TROISIÈME POINT. — La troisième obligation qui concerne l'office divin, est d'assister au chœur, où on le récite solennellement. Puisque le chœur est un des engagements de l'état que j'ai embrassé, et de la communauté dont je suis membre, tous les sujets qui le composent y sont également obligés, et je ne suis pas plus autorisé que les autres à m'en dispenser. Par conséquent, si je m'absente du chœur sans raison et sans nécessité ; si je m'en absente sans en avoir demandé et en avoir obtenu la permission ; si je m'en absente sans en faire aucune réparation : tout cela, ce sont autant de péchés dont je charge ma conscience, et dont je répondrai à Dieu.
Rien de plus pernicieux que cette liberté de s'absenter du chœur. S'en absenter sans nécessité et sans une nécessité absolue, c'est la
1 Matth., XV, 8.
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marque visible d'une âme qui se refroidit, et qui perd sa première ferveur. S'en absenter de soi-même et sans permission, c'est la marque infaillible d'une âme qui se licencie, et qui secoue le joug de l'obéissance. S'en absenter impunément et sans être tenu à nulle réparation, c'est la marque évidente d'une communauté qui se dérègle, et qui dégénère de son ancienne discipline. En combien de maisons religieuses ce qui était dans son origine, et ce qui paraît encore perfection et austérité, devient-il l'occasion d'un véritable relâchement? Se lever, comme le Roi-prophète, au milieu de la nuit, pour louer en commun le Seigneur, rien de plus saint pour le petit nombre de ceux et de celles qui le pratiquent; mais rien en même temps de plus propre à favoriser la paresse du grand nombre, qui s'en exempte sous des prétextes de faiblesse, et de besoins plus imaginaires que réels.
Par une règle toute contraire, assister exactement au chœur, ne s'en dispenser jamais que pour de solides raisons, et qu'après les avoir soumises au jugement et à la décision des supérieurs; ne point écouter de frivoles excuses que la nature suggère, et les rejeter comme des illusions; se faire une pénitence et une mortification de son assiduité, et l'offrir dans cette vue à Dieu, c'est la marque indubitable d'une âme fidèle à ses devoirs, et qui aime sa profession. Et de même enfin, maintenir cette régularité dans toute sa vigueur, ne point tolérer sur cela les licences et les abus, en empêcher la prescription par le soin qu'on a de les punir, c'est la marque sensible et certaine d'une communauté fervente, et qui conserve l'esprit de Dieu.
Cette assistance au chœur m'est plus avantageuse qu'elle ne me doit être pénible. Outre les grâces particulières qui y sont attachées, selon la parole de Jésus-Christ, qui nous a dit expressément que là où plusieurs sont assemblés en son nom, il est au milieu d'eux (1) ; en assistant au chœur, il me sera beaucoup plus facile d'éviter toutes les fautes à quoi je suis sujet, et qui me sont si fréquentes, quand je récite en particulier mon office. L'émulation, l'exemple inspirent plus de retenue ; et la présence des autres, au lieu d'être une matière de distraction, contribue infiniment à recueillir l'âme, et à la remplir des sentiments de piété !es plus vifs et les plus ardents. Les premiers
1 Matth., XVIII, 10.
chrétiens allaient tous les jours au temple, et s'y réunissaient pour célébrer ensemble les grandeurs de Dieu, et pour lui rendre unanimement des actions de grâces. Ce n'était pas en vain : le Saint-Esprit descendait sur ces troupes dévotes, et c'était alors qu'il leur communiquait ses dons avec plus d'abondance.
Quatrième point. — Il y a une dernière obligation, qui est de chanter l'office divin. Car l'assistance au chœur qui m'est ordonnée n'est point une simple comparution, ni une vaine représentation de ma personne. J'y vais pour y faire mon devoir, et c'est un de mes devoirs que de soutenir le chant qui a été établi, et qui fait une partie du culte de Dieu. J'y vais pour partager avec les autres le travail, aussi bien que le mérite de ce pieux exercice. J'y vais pour former avec eux, par l'union de nos voix, ces harmonieux concerts, où l'Eglise militante et l'Eglise triomphante joignent mutuellement et si saintement leurs célestes accords en l'honneur de la majesté divine.
Comme David ne séparait point le chant de la psalmodie, je ne dois point non plus séparer l'un de l'autre, puisque l'obligation est égale pour l'un et pour l'autre. Seigneur, disait à Dieu ce saint roi, nous solenniserons vos merveilles, et en chantant, et en psalmodiant (1). Voilà à quoi m'engage la qualité de religieux ou de religieuse du chœur. Si j'en ai le titre, c'est pour en faire les fonctions, quelque fatigantes qu'elles me paraissent et qu'elles puissent être en effet. Quand donc je m'épargne au chœur, et que je me ménage ; quand, par un excès de délicatesse, et pour ne pas intéresser une santé dont j'ai trop de soin, je n'y chante que faiblement, ou je n'y chante point du tout; quand ma présence n'y est d'aucun soulagement pour les autres et de nul secours, je n'observe pas ce que l'Eglise et la religion veulent de moi. Je prétends avoir peu de santé, et si cela est, on ne me refuse point dans le besoin les dispenses nécessaires : mais du reste, quelque peu de santé que j'aie, à quoi puis-je mieux l'employer qu'à chanter les louanges de mon Dieu ? L'user de la sorte, c'est accomplir à la lettre ce que saint Paul nous a si fortement recommandé, de faire de notre corps une hostie vivante, et de l'immoler au Seigneur.
1 Psal., XX, 14.
QUATRIÈME JOUR
QUATRIÈME JOUR
QUATRIÈME JOUR.
QUATRIÈME JOUR.
PREMIÈRE MÉDITATION.
DE LA MORT.
DEUXIÈME MÉDITATION.
DU JUGEMENT DE DIEU.
TROISIÈME MÉDITATION.
DE L'ENFER.
CONSIDÉRATION
SUR LES VISITES DU SAINT-SACREMENT.
PREMIÈRE MÉDITATION.
DE LA MORT.
Statutum est hominibus semel mori.
C'est un arrêt porté contre les hommes, de mourir une fois. (Hébr., chap, IX, 27.)
PREMIER POINT. — Il n'est rien de plus certain que la mort, ni rien de plus inévitable. C'est un châtiment auquel la justice de Dieu a condamné tous les hommes, et c'est une loi générale où je suis moi-même compris comme les autres. Il faut mourir : parole terrible ! mais, après tout, ce qu'il y a de plus terrible dans la mort, ce n'est point précisément la mort même; ce sont ses suites.
La mort en elle-même est une séparation entière de toutes les choses du monde, des biens, des honneurs, des plaisirs, des emplois, des charges, des parents, des amis, des affaires, des négociations, des entretiens, de tout ce qui fait la vie temporelle de l'homme. C'est, par rapport à la société humaine, une espèce d'anéantissement : un mort n'a plus de part à rien sur la terre, n'entre plus en rien; on ne le voit plus, on ne l'entend plus, et bientôt on n'y pense plus. Tout cela effraye, dès qu'on s'arrête à le considérer selon les sens ; la nature y répugne, et de là vient qu'elle y résiste de toutes ses forces. Mais tout cela néanmoins, pris en soi et indépendamment des suites de la mort, n'est point si affreux que la nature et les sens se le représentent. Cette séparation, de quelque douleur qu'elle soit précédée ou accompagnée, se termine en un très-petit espace de temps; et, d'un moment à l'autre, tout ce qu'elle a pu causer de peines et de souffrances au mourant s'évanouit, sans qu'il en ressente désormais la moindre impression.
Mais ce qu'il y a de formidable dans les suites de la mort, c'est qu'elles sont éternelles : si bien que le moment qui sera pour moi la fin de cette vie présente, sera en même temps pour moi le commencement d'une éternité, ou bienheureuse, ou malheureuse. Du côté que l’arbre tombera, il y restera (1) ; et dans l'instant qu'on pourra dire de moi avec vérité : Il est
1 Eccles., XI, 3.
mort, on pourra ajouter avec la même certitude, voilà son sort décidé devant Dieu; le voilà pour jamais prédestiné ou réprouvé. Car on ne meurt qu'une fois, et après la mort il n'y a plus de grâces ni de bonnes œuvres. Par conséquent l'état où l'on se trouve alors est invariable; et si c'est un état de damnation, il est irréparable.
Ce qui doit encore redoubler ma frayeur, c'est que je ne sais quand se fera cette redoutable décision de ma destinée, ou pour un bonheur, ou pour un malheur éternel, parce que je ne sais quand je mourrai. Rien de plus évident ni de plus connu que la nécessité de la mort; mais rien de plus inconnu ni de plus caché que l'heure de la mort. Il n'y a point de jour qui ne puisse être mon dernier jour : il n'y a donc point de jour où je ne puisse recevoir mon arrêt, et être ou sauvé pour toujours, ou perdu sans ressource.
Solides pensées dont je devrais continuellement m'occuper, et que je ne saurais n'imprimer trop vivement dans l'esprit ; car elles sont propres des religieux comme des gens du monde. Religieux et séculiers, nous mourrons tous, et nous sommes tous également intéressés à nous assurer une bonne mort. Or qu'ai-je fait jusqu'à présent pour m'y disposer, et que fais-je encore maintenant? Suis-je actuellement en état de mourir, et voudrais-je actuellement mourir dans l'état où je suis? Je n'ai qu'à consulter là-dessus de bonne foi ma conscience. Que me dicte-t-elle? que me reproche-t-elle? à quoi me fait-elle entendre qu'il faut mettre ordre avant la mort? C'est à cela que je dois m'attacher, et sur cela que je dois prendre incessamment toutes les mesures nécessaires. Connaître l'importance infinie de bien mourir, savoir que je puis à toute heure mourir, ne nie sentir pas dans la disposition actuelle de mourir comme je voudrais mourir, n'est-ce pas assez pour me faire tout entreprendre, et pour n'y apporter pas le plus court délai?
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SECOND POINT. — La mort des pécheurs, selon la menace et l'expression du Saint-Esprit, n'est pas seulement mauvaise, mais très-mauvaise. Très-mauvaise par le trouble qui les agite, très-mauvaise par le désespoir de la divine miséricorde où ils tombent, très-mauvaise par les surprises de la mort et les coups subits qui les enlèvent, très-mauvaise et souverainement mauvaise par l’impénitence où ils meurent. Or la mort d'un religieux, après une vie imparfaite et négligente, n'a-t-elle pas par proportion tous ces caractères? Il est bien étrange et bien déplorable qu'on puisse faire une telle comparaison : mais si j'examine la chose à fond, et que je rappelle ce que j'ai su, ce que j'ai entendu, et ce que peut-être j'ai quelquefois vu, je trouverai que cette comparaison n'est ni chimérique ni outrée.
Quel sujet de trouble pour une personne religieuse à la mort, de n'avoir presque rien fait de tout ce qui était de sa règle et de son devoir ; d'avoir vécu dans la maison de Dieu, et de n'en être pas plus avancée dans les voies où Dieu voulait la conduire ; d'avoir quitté le monde, et d'être néanmoins à la fin de ses jours aussi vide de l'esprit de Dieu, aussi remplie des idées et de l'esprit du monde, que si elle avait passé toute sa vie dans le monde ! Elle est donc comme investie et assiégée des douleurs de la mort (1). Car les douleurs de la mort viennent de l'attache qu'on a à la vie, au monde, à soi-même ; et voilà son état. Elle aime la vie, elle aime le monde, elle s'aime encore plus elle-même. Qu'il en doit coûter pour rompre tous ces liens, et qu'il y a de rudes combats à soutenir! O mort, est-ce ainsi que tu nous sépares (2) ?
Aura-t-elle recours à Dieu ? mais c'est au contraire la vue de Dieu qui augmente ses inquiétudes et qui la désole. Elle sait avec quelle lâcheté elle l'a servi : mille péchés qu'elle traitait de scrupules dans une vie tiède et dissipée, mille doutes qu'elle ne voulait point éclaircir ou qu'elle décidait à son gré, lui reviennent à l'esprit. Si ce n'est pas en détail que tout cela se présente, c'est en général, et dans une confusion qui l'effraye d'autant plus qu'elle en peut moins démêler l'embarras. Tout lui devient suspect : ses confessions passées, ses communions; les sentiments de son cœur, qu'elle a suivis ; les liaisons qu'elle a entretenues; les faux principes qu'elle s'est faits sur des points capitaux et essentiels; les libertés qu'elle s'est données, au mépris de la règle, et souvent au
1 Psal., XVII, 5. — 2 1 Reg., XV, 32.
scandale de la communauté ; les dispensai qu'elle a demandées, et les voies dont elle a usé pour les obtenir. Autrefois rien de tout cela ne lui faisait peine; mais cette conscience, autrefois si large, est maintenant une conscience étroite, ou plutôt une conscience droite qui ne sert qu'à la tourmenter. On tache à lui inspirer de la confiance en Dieu et en sa miséricorde : mais, malgré tout ce qu'on lui peut dire, il lui reste toujours une obscurité dans l'âme, une incertitude, un souvenir de ses obligations et un reproche de ses perpétuelles transgressions, une crainte des jugements de Dieu capable de la consterner. Si elle ne va pas jusqu'au désespoir des pécheurs du siècle, le rayon d'espérance qu'elle conserve est bien faible, et n'a guère de force pour la relever.
Encore plus à plaindre quand elle est frappée d'une mort subite : car on n'est pas plus à couvert, dans la religion que dans le monde, de ces morts imprévues et précipitées, et comme Dieu a des châtiments secrets qu'il exerce dans le monde, il y en a qu'il exerce dans la religion. Toute une maison témoin d'un pareil accident, en est touchée. On juge charitablement de la personne, on prie, on espère pour elle ; mais du reste on ne peut se dissimulera soi-même la vie peu régulière et peu édifiante qu'elle menait. On est obligé d'en convenir, et l'on ne peut s'empêcher de dire, du moins de penser, qu'il eût été bien à souhaiter qu'elle eût eu du temps pour rentrer en elle-même et pour se préparer. Du temps ! Hé, n'en a-t-elle pas eu ; et que doit être autre chose toute la vie religieuse qu'une préparation habituelle à la mort ? Ce n'est donc point le temps qui lui a manqué ; mais elle n'a pas su en profiter lorsqu'elle l'avait, et comme on l'en avertissait. Le temps de Dieu est venu. Elle ne l'attendait pas : mais il avançait toujours; et elle s'y est enfin trouvée dans le moment qu'elle y songeait le moins.
Combien de religieux et de religieuses sont ainsi morts dans une espèce d'impénitence, qui ne ressemble que trop à l'impénitence des pécheurs? C'est-à-dire qu'ils sont morts dans leur relâchement, dans leur tiédeur, dans leurs habitudes, dans des dispositions d'esprit et de cœur très-dangereuses. Combien même de religieux et de religieuses, ayant à la mort tout le loisir de rentrer en eux-mêmes, et de se munir des sacrements de l'Eglise, ont fait voir, en les recevant pour la dernière fois, la même indifférence et la même froideur qu'ils avaient eue pendant la vie? C'est une maxime
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générale, qui se vérifie dans l'état religieux, aussi bien que dans tous les autres états, qu'on meurt comme on a vécu. Comment est-ce que je vis? comment est-ce que je veux vivre dans la suite? Voilà comment je mourrai.
TROISIÈME POINT. — Autant que la mort des pécheurs est mauvaise, autant l'Ecriture nous apprend que la mort des justes est précieuse devant Dieu. Précieuse, parce qu'ils meurent dans un saint détachement et sans regret ; précieuse, parce qu'ils meurent dans une confiance pleine de consolation et de douceur ; précieuse, parce qu'ils meurent dans une union intime avec Dieu, et dans l'exercice des plus excellentes vertus ; précieuse, parce qu'ils meurent dans une union intime avec Dieu, et avec le don inestimable de la persévérance. Or, entre ces justes, les âmes vraiment religieuses ne tiennent pas le dernier rang. Quelle est donc la mort d'un religieux fervent et fidèle? C'est là qu'il commence à goûter les fruits de son travail, et à en recevoir la récompense.
Il meurt en paix et sans douleur, parce qu'il meurt dans un parfait détachement de toutes les choses humaines. Il a le cœur libre, et dégagé de tout ce qui pourrait l'arrêter sur la terre ; et, au lieu de rien regretter en ce monde, il remercie Dieu, comme David, de ce qu'il achève de rompre ses liens. Il n'y a plus, Seigneur, que le lien de ce corps mortel, et vous m'en allez délivrer; j'y consens. Non-seulement il y consent, mais il le désire : Qu'y a-t-il, mon Dieu, que je puisse souhaiter hors vous (1) ? et que m'importe tout le reste, pourvu que je vous possède ? Il envisage la mort comme la fin de ses peines et le commencement de son souverain bonheur. Elle paraît aux impies une destruction totale de l'homme ; mais il la regarde comme un passage du lieu de son bannissement à sa bienheureuse patrie, et de cette sorte il n'en ressent point le tourment (2).
Il meurt dans une humble et vive confiance. Et que craindrait-il, lorsque, sans présumer de soi-même et rendant gloire de tout à Dieu, il se voit enrichi de trésors et de mérites qu'il a amassés dans la religion? Tous ces mérites, dispersés dans le cours d'une longue vie, se réunissent devant ses yeux, et le comblent d'une joie intérieure qui lui adoucit les rigueurs de la mort. Toutes ses pensées se tournent vers le ciel où il aspire, et dont la possession lui est déjà presque assurée. Dieu lui donne de cette félicité éternelle un avant-goût
1 Psal., LXXII, 32.— 2 Sap., III,
1.
qui le ravit et le transporte : tellement qu'il peut s'écrier, avec le premier martyr de l'Eglise, saint Etienne : Je vois les cieux ouverts, et Jésus qui m'attend à la droite de Dieu (1).
Il meurt dans la plus étroite union avec Dieu, et dans l'exercice de toutes les vertus qu'il a si longtemps et si souvent pratiquées. Il s'y est formé de bonne heure, et il recueille alors tout le fruit de la sainte habitude qu'il s'en est faite. Quoique mourant, et réduit par la violence de la maladie dans la dernière faiblesse, il n'a point de peine à s'élever à Dieu , à s'immoler à Dieu et à lui faire le sacrifice de sa vie. Accoutumé qu'il est à tous ces actes et à divers autres, il y entre d'abord et sans effort : et pour peu qu'on lui parle ou qu'on le fasse souvenir de Dieu, son cœur prend feu tout à coup et s'enflamme.
Enfin, par une grâce au-dessus de toutes les grâces, il meurt dans la persévérance finale, qui est la consommation de sa persévérance et de sa constance dans l'accomplissement des devoirs de la vie religieuse. Car la persévérance finale suppose une persévérance commencée, et c'est par celle-ci qu'on parvient à l'autre. Ainsi il meurt ami de Dieu, entre les bras de Dieu , dans le sein de Dieu , où son âme va se reposer. Il passe de l'état de sainteté à l'état d'impeccabilité; c'est-à-dire d'un état où, tout juste et tout attaché qu'il était à Dieu, il pouvait encore le perdre et l'offenser, à un état où il ne pourra plus que l'aimer et que le glorifier.
CONCLUSION. Y a-t-il, Seigneur, à délibérer pour moi, et une mort si heureuse ne doit-elle pas être l'objet de tous les vœux de mon cœur? Mais telle est, mon Dieu, notre misère, et la mienne en particulier : nous voulons une sainte mort, et nous vous la demandons ; mais pour cela, vous demandez de nous une vie sainte, et c'est ce que nous ne voulons pas. Hélas? Seigneur, c'est ce que je n'ai en effet jamais bien voulu. Cependant il faut vouloir l'un et l'autre tout ensemble : car, selon votre providence ordinaire, vous ne donnez point l'un sans l'autre : et se promettre de mourir comme vos plus zélés serviteurs sans vous avoir servi comme eux, c'est la plus fausse et la plus trompeuse illusion.
A quoi donc me suis-je exposé depuis tant d'années, et à quoi m'expose encore présentement ma langueur et ma nonchalance dans votre service ? Faites-le-moi comprendre, ô
1 Act., VII, 55.
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mon Dieu ! faites-moi ressentir pendant la vie toutes les frayeurs de la mort, afin que je ne les ressente pas à la mort même.
Je me trompe, Seigneur : on ne craint que trop la mort : mais on ne la craint pas comme on la doit craindre. Or apprenez-moi à la bien craindre. On craint la mort, parce qu'on aime la vie : c'est la craindre en homme, et non en chrétien ni en religieux. De cette crainte toute naturelle il arrive, ou qu' on ne pense point à la mort et qu'on en perd, autant qu'il est possible , la vue, afin de n'en être point affligé ; ou qu'on ne pense à la mort que pour s'en préserver le plus qu'on peut, que pour l'éloigner et pour y apporter des précautions qui flattent notre amour-propre, et qui fomentent notre paresse. Une telle crainte, bien loin de nous être utile, nous devient nuisible, puisqu'elle ne va qu'à nous inspirer le relâchement et à nous y entretenir. Ce n'est point ainsi, mon Dieu, que vos saints ont craint la mort, et ce n'est point là non plus la crainte que j'en dois avoir. Il m'importe peu de vivre, mais il m'importe infiniment de bien vivre, de vivre religieusement et saintement, pour mourir de même. Ce que je dois donc craindre, ce sont les terribles conséquences de la mort, afin de les prévenir. Ce que je dois craindre, c'est le danger affreux d'une mort qui me surprendrait, et que je n'aurais pas prévue. Heureuse l'âme que cette crainte tient dans une attention et une vigilance continuelle ! Plaise à votre miséricorde, ô mon Dieu, que j'en retire ce fruit de grâce et de sanctification !
DEUXIÈME MÉDITATION.
DU JUGEMENT DE DIEU.
Statutum est hominibus semel mori : post hoc autem judicium. C'est un arrêt porté contre les hommes, de mourir une fois : après quoi vient le jugement. (Hebr., chap. IX, 27.)
PREMIER POINT. — Après la mort suit le jugement de Dieu, c'est-à-dire que dès le moment même où mon âme se séparera de mon corps , elle paraîtra devant le tribunal de Dieu, et lui sera présentée comme à son juge. Il est vrai qu'il y aura à la fin des siècles un jugement général, où nous serons tous rassemblés, pour y recevoir une dernière sentence et un arrêt plus solennel : mais avant que ce grand jour arrive, et que tous les temps pour cela soient consommés, la foi m'enseigne, et c'est une vérité fondamentale, qu'il y a dès l'heure de la mort un premier jugement, que chacun des hommes doit subir en particulier, et qui se passe secrètement entre Dieu et l’âme.
Il ne faut point que cette âme fasse un long trajet, ni qu'elle se transporte bien loin, pour comparaître en la présence de Dieu. Quelque part que l'homme meure, Dieu se trouve là, pour y exercer sa souveraine justice : car il est partout, et il agit partout également et avec la même puissance. Ainsi, en quelque lieu que ce puisse être, je n'aurai pas plus tôt rendu mon dernier soupir et cessé de vivre, que je serai comme investi de la majesté de Dieu. Je ne l'apercevrai, ni ne le verrai point; mais,sans se montrer à mes yeux, il se fera sentir à moi, et m'imprimera une vive idée de sa grandeur. Tellement que la parole de Job s'accomplira à mon égard : J’ai craint le Dieu tout-puissant ; et, dans le juste effroi qu'il m’inspirait, je me le représentais comme une mer d'une étendue infinie, dont les flots grossis de tous côtés, et semblables à de hautes montagnes, venaient fondre sur ma tête et m’accabler (1). Voilà comment Dieu m'enveloppera, pour ainsi dire, et comment il se rendra maître de moi, sans qu'il ait besoin de nul autre que de lui-même pour me saisir et pour m'arrêter.
Que ferai-je, quelle sera ma ressource? En vain penserais-je à m'échapper, et voudrais-je m'enfuir de devant la face du Seigneur : il me tiendra en ses mains ; et dès qu'une fois on tombe dans les mains du Dieu vivant, on n'en peut plus sortir. En vain compterais-je sur les hommes et sur leur secours : à qui pourrais-je me faire entendre, étant seul avec Dieu ? et quand je serais en état d'appeler toutes les créatures à mon aide, que serviraient tous leurs efforts contre leur créateur et le mien? Peut-être des personnes charitables, des amis viendront-ils auprès de mon corps me rendre certains devoirs, et témoigner leurs regrets. Toute une communauté où j'ai vécu, tout un ordre m'accordera ses suffrages, et offrira des vœux en ma faveur : mais ces prières, ces vœux mettront-ils mon âme en assurance, si Dieu ne let écoute ; et les écoutera-t-il, si tout cela n'est
1 Job, XXXI, 23.
soutenu par les mérites et la sainteté de ma vie? Je me trouverai donc, en ce terrible moment, abandonné à Dieu et à moi-même : à Dieu, de qui dépendra ma destinée pour l'éternité tout entière, et qui sera sur le point d'en décider ; à moi-même, qui, dépourvu de tout le reste, et dans le dépouillement le plus universel, n'emporterai avec moi que mes œuvres, et n'aurai point d'autre soutien ni d'autre fonds, où en serai-je si ce fonds me manque, et par où pourrai-je y suppléer?
O ! que j'apprendrai bien alors à faire d'une vie sainte et religieuse l'estime qui lui est due ! Que je comprendrai le bonheur de ma vocation, si je l'ai fidèlement suivie, et si j'en ai rempli tous les devoirs ! Que me donneront de confiance une exacte régularité, une obéissance aveugle, une pauvreté dénuée de tout, la soumission de mon esprit, la mortification de mes sens, la retraite du monde, l'assiduité à la prière, le soin des plus petites choses, et toutes les observances de mon état ponctuellement et constamment gardées ! Que je me saurai bon gré de m'être fait là-dessus d'utiles violences; d'avoir combattu mes répugnances naturelles, et de les avoir surmontées ; de n'avoir eu égard, ni à certains exemples que j'avais devant les yeux et qui pouvaient me séduire, ni à certaines considérations et à de vains respects, qui m'auraient porté au relâchement et détourné de mes exercices, ni à tous les prétextes que ma délicatesse n'eût été que trop ingénieuse à me suggérer, pour peu que j'y eusse prêté l'oreille ! C'est cette vue et ce souvenir du passé qui fera toute ma force, et qui m'affermira contre la frayeur d'un jugement, où je n'aurai que moi pour prendre en main ma cause, et pour me défendre.
Mais au contraire, si de tout le passé il ne me reste rien sur quoi je puisse m'appuyer et m'assurer; si, me voyant au pouvoir d'un Dieu qui va me juger selon le bon ou le mauvais emploi de mes années, je n'y découvre que tiédeurs, que négligences, qu'infractions perpétuelles de mes règles, qu'un vide affreux et une inutilité tout infructueuse, pour ne pas dire toute criminelle, en quel accablement tomberai-je, et en quelle désolation ! J'en frémirai d'horreur. Ils viendront, dit le Sage parlant des pécheurs (et combien de religieux seront de ce nombre ! ) ils viendront tout tremblants et tout interdits (1). De retourner sur leurs pas et de rentrer dans la vie pour en faire un meilleur usage, c'est ce qu'ils ne pourront
1 Sap., XV.
obtenir. D'avancer vers Dieu, et d'approcher de son tribunal pour y rendre compte d'une vie perdue, c'est ce qui les consternera. Ah ! que n'y pensaient-ils et que n'y prenaient-ils garde, lorsqu'ils en avaient les moyens! Je les ai présentement, et bientôt peut-être ne les aurai-je plus. N'en négligeons aucun : il n'y a point de temps à perdre ; et le malheur dont je veux me garantir est assez grand, pour ne rien omettre de toute la vigilance et de toute la précaution que j'y puis apporter.
SECOND POINT. — Dans les jugements que rendent les hommes, le procès doit être instruit, et le juge ne prononce qu'après avoir éclairci les faits, et les avoir examinés avec toute l'attention nécessaire pour n'y être pas trompé. On interroge le criminel, on lui confronte les témoins, on écoute ses réponses; et il n'est point condamné, que la preuve ne soit entière et la conviction juridique. Dieu gardera envers moi la même forme de justice, et c'est pour cela que j'aurai à subir de sa part l'examen le plus général, mais en même temps le plus prompt et le plus convaincant.
Examen le plus général. Dans toute la suite de la plus longue vie et depuis le premier usage de ma raison, je n'aurai pas formé une pensée, pas conçu un désir, pas dit une parole, pas fait une action ni omis un devoir, où cet examen ne s'étende, et sur quoi je n'aie à me justifier. Et comme tout cela se trouve ordinairement accompagné de circonstances qui aggravent le péché ou qui le diminuent, il n'y aura, par rapport à chaque article, ni vue, ni intention, ni sentiment, en un mot pas un point si léger qui n'entre en compte, et qui ne soit mis dans la balance pour y être pesé. En qualité d'homme éclairé de la lumière naturelle, en qualité de chrétien soumis à la loi de l'Evangile, en qualité de religieux appelé à la perfection, j'avais des obligations différentes; et c'est de toutes ces obligations qu'il me faudra répondre. Mes œuvres les plus pieuses en apparence ne seront pas à couvert de cette recherche. La moindre imperfection qui s'y sera glissée, l'œil de Dieu la découvrira; et s'il ne laisse rien échapper de tout ce qui en aura fait le mérite, il ne laissera rien non plus passer de tout ce qui en aura pu avilir le prix et altérer la sainteté.
Examen le plus prompt. Une telle discussion me coûterait maintenant des soins infinis ; et encore avec tous mes soins et toutes mes réflexions n'y pourrais-je suffire, parce que je
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ne puis avoir une connaissance assez claire, ni assez présente de toute ma vie. S'il était même seulement question de me retracer une idée bien juste de tout ce que j'ai fait, dit et pensé dans l'espace d'une journée, je n'y réussirais pas, tant il y a eu de choses, ou que je n'ai pas d'abord remarquées, ou qui se sont évanouies de mon esprit. Mais il n'en est pas ainsi de Dieu, ni d'une âme dégagée des sens, et capable après la mort de connaître et de voir par elle-même. Car Dieu, depuis le premier instant de mon être, ne m'ayant jamais perdu de vue, et d'ailleurs n'étant sujet à nul oubli, il n'aura point besoin de temps pour rappeler et pour me remettre devant les yeux toute ma conduite, et tout ce qu'il y aura eu dans moi de plus intérieur. D'un seul trait de sa lumière divine, il rapprochera les objets les plus éloignés ; et, sans nulle confusion, il les réunira tous dans un même point, et me les présentera chacun aussi distinctement que s'il était séparé des autres, et que je n'eusse en particulier que celui-là à considérer. Je les verrai donc tous dans le même moment, et malgré leur innombrable variété, mon âme, d'un coup d'œil, les démêlera tous, parce qu'elle ne dépendra plus des organes qui l'arrêtaient, et qu'elle agira selon toute l'étendue de ses puissances et toute leur activité.
De là enfin, examen le plus convaincant. Il ne consistera ni en raisonnements ni en conjectures, mais dans une vue simple et nette. De sorte qu'il n'y aura point à contester avec Dieu, ni à dissimuler. Combien de péchés à quoi je ne pense plus, et dont je ne me souviens plus , se produiront tout de nouveau, et se montreront à moi ! Combien en apercevrai-je d'autres qui m'étaient absolument inconnus, et dont je ne me croyais pas capable ? De combien d'illusions, d'excuses et de prétendues justifications découvrirai-je la fausseté? Combien de difficultés et de questions que j'avais toujours résolues en ma faveur, seront décidées à ma condamnation ! Combien de vertus qui brillaient devant les hommes, perdront tout leur éclat, et ne paraîtront qu'intérêt, que vanité, qu'habitude, qu'inclination naturelle,que bienséance, peut-être même que déguisement et hypocrisie?
Quel spectacle sera-ce là pour moi, et qu'aurai-je à dire? Quoique je voulusse alléguer, ma conscience s'élèverait en témoignage, et me démentirait. Car elle concourra avec Dieu pour me convaincre, et malgré moi elle m'arrachera ce triste aveu, et cette courte mais cruelle confession : J'ai péché (1). Que ne le dis-je dès à présent! je le dirais avec fruit. Que ne vais-je le reconnaître aux pieds de Dieu dans le sentiment d'un humble repentir, afin de n'être pas obligé de le reconnaître au pied de son tribunal dans un mortel désespoir! Que ne suis-je plus attentif aux reproches de ma conscience, et selon l'avertissement de Jésus-Christ, que n'ai-je soin de l'apaiser, et de m'accorder promptement avec elle, tandis que je marche encore dans le chemin, afin qu'elle ne me livre pas au juge (2). Dès que je l'aurai satisfaite. elle se rendra mon avocate auprès de Dieu : elle lui représentera ma pénitence, mon retour sincère, mes bonnes résolutions, et les effets salutaires dont elles auront été suivies. Elle effacera des livres de la justice éternelle tout ce qui était écrit contre moi, et elle m'en obtiendra l'entière abolition.
TROISIÈME POINT. — Selon l'examen que Dieu aura fait de moi et de toutes mes œuvres, il formera mon arrêt de réprobation ou de salut. Quoique ce ne soit pas une sentence aussi publique qu'elle le doit être dans le jugement universel, elle n'en sera ni moins authentique, ni moins irrévocable. Car ce que Dieu aura prononcé, ou pour mon malheur éternel, ou pour mon éternelle béatitude, il ne le changera jamais, puisque je ne serais plus alors dans la voie où l'on peut perdre et obtenir sa grâce, mais dans le terme où l’on ne peut ni pécher, ni mériter. Il m'est donc d'une extrême importance que cet arrêt de Dieu me soit favorable : sans cela que deviendrais-je, et en quelle misère serais-je réduit?
Pensée effrayante ! Comment ai-je pu si souvent l'oublier , et que dois-je avoir plus fortement gravé dans la mémoire? Pour en mieux sentir l'impression, je n'ai qu'à m'imaginer que je suis actuellement devant le trône de la justice de Dieu, et qu'après m'avoir interrogé, il se déclare enfin , et lance sur moi ce redoutable anathème : Retirez-vous de moi, maudit1. Quel coup de foudre ! Que je me retire de mon Dieu 1 que je sois éternellement privé de mon Dieu ! que mon Dieu me frappe de sa malédiction, et de toute sa malédiction , sans qu'il me soit désormais possible de l'apaiser, ni qu'il me reste aucune espérance de le retrouver jamais et de le posséder ! Est-ce pour cela qu'il m'avait séparé du monde, qu'il m'avait appelé à l'état religieux , qu'il m'avait recueilli dans sa maison, et qu'il m'y avait fourni tant de
1 2 Reg.,
XII, 13.— 2 Matth., V, 25. — 3 Ibid., XXV, 41.
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moyens de sanctification ? Il voulait n'attacher à lui plus étroitement que le commun des chrétiens, et le voilà qui me rejette de sa présence, et qui fait un divorce entier avec moi ! il voulait me mettre au rang de ses élus, et des âmes spécialement choisies et prédestinées ; et le voilà qui m'enlève toutes les grâces dont il m'avait enrichi, et qui me dégrade jusqu'au plus has rang des âmes réprouvées ! Il voulait me faire monter aux premières places de son royaume , et le voilà qui me précipite au fond de l'abîme ! Je n'ai, dis-je, qu'à prévenir ainsi le temps ; et me supposant par avance dans cette fatale extrémité , je n'ai qu'à suivre tous les sentiments qu'exciteront dans mon cœur de si tristes et de si désolantes idées. Heureux que ce ne soit encore qu'une supposition ; et cent fois plus heureux si, par une conduite toute nouvelle, je vis de telle sorte que cette figure ne devienne jamais pour moi un effet ni une vérité !
C'est par ce renouvellement et ce changement de vie que je puis mériter un jugement de salut et de bénédiction. Car il y en a un pour les âmes justes, et surtout pour les âmes vraiment religieuses. Au lieu de ce funeste arrêt dont j'étais menacé si ma vie jusques à la mort eût toujours été également imparfaite et irrégulière, qu'il me sera doux d'entendre de la bouche de mon souverain juge cette aimable invitation et ces consolantes paroles : Courage, bon serviteur ! vous m'avez été fidèle en peu de chose ; et pour ce peu de chose je vous destine un grand héritage. Entrez dans la joie de votre Seigneur (1). Comblé de cette joie toute pure et toute divine, dont je commencerai à coûter les douceurs ineffables , je reconnaîtrai bien que c'était peu de chose que Dieu demandait de moi en ce monde, et que tout ce que j'y aurai, ou entrepris, ou souffert, ou quitté pour lui n'était rien en comparaison de la récompense qu'il m'avait préparée, et de la gloire où il s'était proposé de m'élever. Si je pouvais encore alors être touché de quelque regret, ce ne serait pas d'avoir porté trop loin mon zèle, ni de ne m'être point assez ménagé dans les saintes pratiques qu'il m'inspirait pour mon avancement et ma perfection ; ce serait plutôt de l'avoir trop mesuré, et de ne lui avoir pas donné plus de liberté et plus d'étendue. En puis-je trop faire lorsqu'il s'agit d'un maître qui dans son jugement ne sera pas moins libéral et magnifique à couronner ma fidélité, que sévère et inexorable à punir mes négligences et mes lâchetés ?
1 Matth. XXV, 21.
CONCLUSION. — Grand Dieu, qui d'un regard ébranlez les colonnes du firmament, et faites trembler la terre ; Dieu de sainteté et la sainteté même, devant qui les cieux ne sont pas purs, et qui avez trouvé de la corruption jusque dans vos anges : hélas! Seigneur, comment pourra soutenir votre présence une créature aussi faible que je le suis, et comment une âme chargée de tant de dettes osera-t-elle entrer en jugement avec vous ? Malheur à la vie même la plus chrétienne et la plus religieuse dans l’estime des hommes, si vous l'examinez à la rigueur, et si vous la jugez sans miséricorde (1) ! Car vos vues sont bien au-dessus des nôtres; et qui peut se flatter d'être à vos yeux exempt de tache et digne d'amour?
Cependant, mon Dieu, vos divines Ecritures m'enseignent que cette miséricorde qui m'est si nécessaire, et sur laquelle je dois principalement établir ma confiance, n'aura plus de part dans le jugement que je recevrai de vous à l'heure de ma mort, et que votre justice y présidera seule. Quelle grâce ai-je donc à vous demander, et quelle prière ai-je présentement à vous faire? Ah ! Seigneur, c'est que vous n'attendiez pas, pour me juger, que ce dernier jour soit venu , mais que vous me jugiez dès cette vie , parce que vos jugements en cette vie sont des jugements paternels et salutaires. Oui, mon Dieu, jugez toutes mes infidélités et toutes mes offenses; il est juste que j'en porte la peine: mais ne me réservez pas à ce temps, où vous ne me reprendriez que dans votre colère, et vous ne me jugeriez que dans votre fureur (2).
Vous faites plus encore, ô Dieu souverainement bon et plein d'indulgence. Vous voulez bien ne me pas juger vous-même, pourvu que je sois mon propre juge; et vous consentez à me remettre tous vos intérêts, pourvu que j'en prenne soin contre moi-même, et que je vous fasse toute la justice qui dépend de moi. Y aurait-il un aveuglement plus déplorable et moins excusable que le mien, si je refusais une condition aussi avantageuse que celle-là? De grand cœur, ô mon Dieu, je l'accepte, et je m'y soumets. Je me citerai moi-même au tribunal de ma conscience, je serai moi-même mon accusateur et mon témoin ; je ferai de toute ma vie la revue la plus rigoureuse et la plus sévère ; j'y proportionnerai ma pénitence ; et dans un vrai désir de vous satisfaire, je la rendrai aussi complète qu'elle me semblera devoir l'être, et que ma faiblesse la pourra supporter. Je n'en demeurerai pas là, Seigneur :
1 Aug. — 2 Psal., VI, 2.
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je réglerai l'avenir ; je le sanctifierai ; je ne m'y permettrai ni ne m'y pardonnerai rien, afin que rien ne m'arrête quand vous m'appellerez à vous, et que je puisse sans retardement et sans obstacle prendre possession de l’éternelle béatitude que vous m'avez promise.
TROISIÈME MÉDITATION.
DE L'ENFER.
Discedite a me, maledicti, in ignem œternum.
Retirez-vous de moi, maudits, et allez au feu éternel. (Matth., chap. XXV, 41.)
PREMIER POINT. — Il y a trois choses à considérer dans l'enfer, qui paraissent bien étonnantes, et qui sont pour nous autant de sujets d'horreur. La première est que Dieu, pendant toute l'éternité, n'y fera jamais nulle grâce, lui néanmoins qui est la souveraine miséricorde.
Ce Dieu dont la nature n'est que bonté, ce Dieu qui, depuis la création du monde, fait luire également son soleil sur les méchants et sur les justes; ce Dieu qui, pour ses ennemis mêmes et pour des pécheurs, est descendu de sa gloire, s'est revêtu de notre humanité, et a voulu mourir sur une croix ; après tant de bienfaits, et des témoignages si sensibles de son amour, ne jettera jamais un regard favorable sur aucun des réprouvés, ni jamais ne fera distiller sur eux une seule goutte de ce sang qu'il a répandu toutefois pour eux-mêmes avec tant d'abondance dans sa passion. Tellement que la miséricorde divine, dont les communications sont infinies envers tout le reste des créatures même les plus viles, demeurera éternellement sans action à l'égard des damnés. Ils pousseront des cris lamentables, ils se désoleront , ils verseront, selon l'expression de l'Evangile, des torrents de larmes : mais ce Dieu vengeur n'arrêtera pas une fois pour cela son bras, ni ne suspendra pas un moment ses coups ; et tant qu'il sera Dieu (or il le sera toujours, comme il l'a toujours été), il verra souffrir des âmes qu'il a formées à son image, des âmes qu'il a marquées du sceau de sa divinité, des âmes qui porteront le caractère de ses sacrements, sans être ému pour elles du moindre sentiment de compassion. Le pourrais-je croire, s'il ne nous l'avait pas lui-même révélé? Mais c'est un article de la foi que je professe. Il faut donc qu'une âme réprouvée soit bien affreuse aux yeux de Dieu, puisque la haine qu'il en conçoit est capable de l'endurcir de la sorte, et de fermer à cette âme maudite toutes les sources de la grâce.
Mais encore qu'est-ce qui peut ainsi la défigurer aux yeux de Dieu, et en faire un objet si abominable? le péché qui vit dans elle, ot qui n'y mourra jamais. Avec cette tache désormais ineffaçable, elle sera toujours pour Dieu, qui est infiniment saint, une victime de colère et de damnation. Le réprouvé pouvait pendant la vie l'effacer, cette tache si odieuse : il pouvait renoncer à son péché, et par là obtenir grâce. Il était par son péché dans un état de réprobation seulement commencée , et non consommée. La mort est venue ; et à ce terme fatal, le même péché que la pénitence eût pu réparer est devenu irrémissible, parce qu'il est devenu irréparable. Cette damnation anticipée, mais seulement commencée, est devenue une damnation complète, et a reçu sa dernière consommation. Celte miséricorde, auparavant si prévenante, et si facile à s'épancher et à pardonner, s'est resserrée et retirée sans retour. Comme elle trouvera toujours le péché présent et vivant, ce sera toujours, selon l'ordre des décrets divins, un obstacle invincible qui la retiendra, et qu'elle ne pourra plus surmonter. De sorte qu'il n'y aura dans tous les siècles que la justice qui agira, que la justice qui frappera, que la justice qui vengera ses droits et qui se satisfera. Oh ! que je suis aveugle, si je n'apprends pas de là, 1° à redouter la justice de Dieu, et à craindre de tomber dans ses mains; 2° à redouter encore plus le péché, puisque la justice de Dieu n'est redoutable qu'à cause du péché; 3° à ne pas négliger les miséricordes du Seigneur lorsqu'il me les offre si libéralement, mais à en faire tout l'usage que je puis, pour me mettre à couvert de ses vengeances !
SECOND POINT. — Une autre chose non moins digne de notre étonnement, et qui ne doit pas nous remplir d'un moindre effroi, c'est que des âmes faites pour Dieu, pour le voir, pour l'aimer, pour le posséder, et pour être heureuses
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en le possédant, ne le verront néanmoins jamais dans l'enfer, ne l'y aimeront jamais, ne l'y posséderont jamais ; et qu'au contraire, malgré toute la force du penchant de l'inclination naturelle qui les portera vers ce premier Etre, leur fin dernière et le centre de leur repos, éternellement elles le haïront, éternellement elles le blasphémeront, éternellement elles trouveront dans la connaissance qui leur restera de ses perfections infinies, et dans l'idée qu'elles en conserveront, leur supplice le plus rigoureux et le sujet de leur désespoir.
Car étant d'une part séparées de Dieu, et cela par une séparation violente, comme si elles étaient à chaque instant arrachées du sein de leur créateur; par une séparation totale, en conséquence de laquelle toute alliance entre Dieu et elles sera rompue ; par une séparation éternelle, qui leur ôtera tout moyen, toute espérance de retour et de réunion : et d'autre part, quoique ennemies de Dieu, étant sans cesse occupées du souvenir de Dieu, comme du plus grand de tous les biens; comme du seul bien, soit absolument et en lui-même, soit par rapport à elles, puisqu'elles n'en pourront avoir d'autre; comme d'un bien infini, qui devait remplir tous leurs désirs et les établir dans une félicité parfaite ; comme d'un bien qui leur était destiné, et auquel elles avaient les droits les plus légitimes; comme d'un bien dont la privation sera pour elles le comble du malheur, et qu'elles auront perdu pour de vains avantages ; comme d'un bien où elles aspireront toujours par une nécessité inséparable de leur être, et que jamais elles n'obtiendront par la dure fatalité de leur état : voilà ce qui les rongera perpétuellement, et ce qui les transportera jusques à la fureur et à la rage.
Ainsi, par une contrariété de sentiments la plus cruelle, le même Dieu qu'elles regretteront et qu'elles désireront sans cesse, elles l'auront en horreur; et le même Dieu qu'elles auront en horreur, elles ne cesseront point, pour leur tourment, de le regretter et de le désirer. Désirs et regrets aussi inutiles qu'ils seront douloureux; et ce qui en fera même la douleur la plus sensible, ce sera leur inutilité. Car est-il une peine, dit saint Bernard, comparable à celle de vouloir toujours ce qui ne doit jamais être et de ne vouloir jamais ce qui doit toujours être? L'âme réprouvée voudra toujours l'élever à Dieu, et c'est ce qui ne sera jamais : elle ne consentira jamais à être éloignée de Dieu, et c'est ce qui sera toujours. De tous côtés malheureuse : c'est-à-dire malheureuse d'être abandonnée de son Dieu; et plus malheureuse, dans ce terrible abandonnement, de ressentir la perte qu'elle aura faite, et d'en comprendre toute la grandeur. Malheureuse d'être déchue de toutes ces prétentions au royaume et à l'héritage de son Dieu ; et plus malheureuse, dans cette funeste décadence, de soupirer uniquement et si ardemment après ce séjour bienheureux. Malheureuse, dans la violence de ses transports, de se tourner par mille imprécations contre son Dieu; et plus malheureuse, malgré ses imprécations et ses blasphèmes, d'être si fortement attirée vers ce suprême auteur de qui elle avait tout reçu, et de qui elle devait tout attendre.
Eh ! que ne peut-elle l'oublier ! que ne peut-elle se délivrer de ce poids qui l'entraîne, et de cette pente qui la domine et qui la tyrannise ! L'enfer ne lui serait plus enfer qu'à demi. Quoi qu'il en soit, c'est à moi d'examiner en quelle disposition je suis maintenant par rapport à Dieu. Ai-je lieu de croire que je lui sois uni par la grâce? si cela est, je ne puis l'en bénir assez, ni trop prendre de précautions pour ne me laisser pas enlever un trésor si précieux. Ai-je sujet de craindre que le péché ne m'en ait séparé, ou qu'il ne m'en sépare bientôt? voilà sur quoi je dois me réveiller, et user de tous les remèdes les plus efficaces et les plus prompts. Vivre dans un divorce actuel avec Dieu et dans sa disgrâce, ce serait m'exposer à un divorce éternel après la mort. Les réprouvés ne le perdront dans l'éternité, que pour avoir commencé dès cette vie à le perdre.
TROISIÈME POINT. — Ce qui doit encore bien nous surprendre dans la considération de l'enfer et dans ce que l'Evangile nous en fait connaître, c'est que, par autant de miracles de la toute-puissance divine, un feu matériel agisse sur des âmes spirituelles pour les tourmenter ; que ce feu, tout matériel qu'il est, subsiste toujours, conserve toujours la même activité et la même ardeur, et n'ait pour cela point d'autre aliment qui l'entretienne que le souffle de Dieu; que ce feu appliqué au corps d'un damné, le brûle sans le consumer, et que ce corps, immortel au milieu des flammes dont il sera investi, n'en reçoive point d'autre impression que les douleurs cuisantes et intolérables qu'elles lui causeront; qu'il n'y ait pas un moment où ce feu n'exerce sa rigueur, ni pas un moment où le corps et l'âme n'en éprouvent sans relâche toute l'âpreté et toute la pointe; que dans tout
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l'avenir il ne doive jamais y avoir un moment où ce feu s'éteigne, ni un moment qui soit enfin pour le réprouvé le terme de son supplice. Car c'est ainsi que Dieu se glorifiera aux dépens des pécheurs qui l'auront déshonoré et outragé. De l'une ou de l'autre manière, il faut que ses créatures servent à sa gloire; et si ce n'est pas par les dons de sa miséricorde et par leur salut, ce sera par les arrêts de sa justice et par leur damnation. Comme il voulait les récompenser en Dieu, il les punira en Dieu; si bien qu'il ne fera pas moins éclater son pouvoir et sa grandeur dans l'enfer que dans le ciel.
Grandes et essentielles vérités, dont il ne m'est pas permis de douter. Dès que je suis chrétien, je dois convenir de tout cela et reconnaître tout cela. L'esprit de l'homme a beau raisonner et former des difficultés : malgré toutes les difficultés et tous les raisonnements, cet ordre de réprobation s'est déjà accompli et s'accomplit tous les jours à l'égard d'une multitude innombrable d'anges et d'hommes livrés au bras de Dieu. Il n'est donc point question de vouloir pénétrer le fond de ces principes, puisque ce sont des principes de foi ; mais ce qu'il est question d'approfondir et de pénétrer, ce sont les conséquences de ces mêmes principes, qui me regardent aussi bien que les autres, et peut-être plus que bien d'autres. Je suis religieux, il est vrai, et je ne saurais trop en témoigner ma reconnaissance à Dieu, qui m'a mis par là plus en garde contre le malheur de la damnation ; mais je dois toujours me souvenir que, tout religieux que je suis, je puis me damner ; qu'il y a eu des religieux qui se sont damnés; que plusieurs de ceux-là mêmes, pendant un grand nombre d'années, avaient mieux vécu que moi, mais que malheureusement ils sont venus à se démentir, et que Dieu l’a permis par une juste punition de certaines négligences et de certaines infidélités où ils étaient tombés ; que Dieu peut le permettre de même pour moi, et que je n'ai nul droit d'espérer qu'il me traite plus favorablement si je le sers aussi lâchement et aussi négligemment ; en un mot, que personne ne sait s'il est en état de grâce ou s'il n'y est pas , et que dans cette incertitude absolue il n'y a point d'attention que je ne doive avoir, point d'efforts que je ne doive faire, point d'occasion de péril dont je ne doive m'éloigner, point d'embarras de conscience, de doute, de scrupule que je ne doive éclaircir; rien de si pénible ni de si contraire aux inclinations et aux sens , à quoi je ne doive m'assujettir pour me procurer toute l'assurance raisonnable et moralement possible. J'ai embrassé la profession religieuse pour me sauver : que serait-ce de faire naufrage dans le port même, et d'y échouer !
CONCLUSION. Seigneur, que vous êtes bon dans vos miséricordes ; mais que vous ries impénétrable dans vos jugements, et formidable dans vos châtiments î Plus j'y pense, plus je suis saisi de frayeur ; et plus ma frayeur augmente, plus je sens croître mon amour pour vous : car je ne puis ignorer, mon Dieu, ce que j'ai mérité, et en quel abîme vous pouviez me précipiter. J'ai péché contre vous, et vous avez arrêté votre justice, qui s'élevait contre moi. Du moins pouvais-je me portera bien des péchés où ma témérité , où ma dissipation m'exposait, et dont votre grâce m'a préservé. Ah! Seigneur, c'est m'avoir autant de fois retiré de l'enfer.
Vous n'avez pas eu pour tant d'autres la même providence. Qu'avaient-ils fait qui les rendît plus indignes de vos soins? qu'avaient fait tant de solitaires et d'anachorètes, que leurs chutes déplorables ont entraînés dans la voie de perdition , et qui n'en sont jamais revenus? A me comparer avec eux , je n'en puis conclure autre chose , sinon que vous avez use envers moi d'une plus grande indulgence, et que si je n'ai pas été enveloppé dans la même ruine, c'est à vous seul que j'en dois rendre gloire.
Or c'est cela même qui me touche, ô mon Dieu, et qui demande de ma part une gratitude éternelle. Il faut que le feu de l'enfer serve de cette sorte à allumer dans mon' cœur le sacré feu de votre charité ; il faut qu'il ranime toute ma ferveur, qu'il excite toute ma vigilance, qu'il me soutienne dans tous les exercices d'une austère pénitence , et qu'il m'en adoucisse toutes les rigueurs; il faut qu'il me rende patient dans tous les maux de la vie, constant dans toutes les observances de mon état, ardent et zélé dans tout ce qui concerne votre service et le salut de mon âme : car voilà. Seigneur, le fruit que je dois retirer de la méditation et de la vue de cet enfer, dont il vous a plu jusques à présent de me garantir, où je pourrais néanmoins encore dans la suite être condamné, et que je n'éviterai jamais qu'en m'attachant à vous par une fidélité inviolable, et par la pratique de toutes les vertus chrétiennes et religieuses.
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CONSIDÉRATION
SUR LES VISITES DU SAINT-SACREMENT.
Outre les heures marquées par la règle pour s'assembler devant l'autel du Seigneur, et pour y rendre à Dieu les devoirs ordinaires, chacun, selon sa piété particulière, peut, a certains temps libres, visiter le saint sacrement, et aller s'entretenir avec Jésus-Christ. Il n'y a point de dévotion plus solide que celle-là, il n'y en a point de plus conforme aux vues et aux intentions de Jésus-Christ, et il n'y en a point de plus salutaire pour nous-mêmes, ni de plus utile.
PREMIER POINT. — Dévotion solide : car elle a Jésus-Christ même pour objet; non point seulement Jésus-Christ en figure ni en représentation , non point seulement Jésus-Christ dans le simple souvenir ni dans l'imagination, mais Jésus-Christ présent réellement et substantiellement, présent en personne, et comme Dieu, et comme homme; en un mot, présent tel qu'il est au plus haut des d'eux et à la droite de son Père.
Quand, au pied de mon oratoire, ou en quelque autre lieu que ce soit, qui n'est ni le temple ni l'autel de Dieu, je m'occupe de Jésus-Christ et que je m'entretiens avec lui, que je lui parle, que je l'adore, que je lui rends tous les hommages que m'inspirent mon zèle et mon amour, tout cela ne se passe qu'en esprit , puisque Jésus-Christ n'est pas là en effet, que je ne suis pas véritablement devant lui ni auprès de lui, et qu'il n'est pas véritablement devant moi ni auprès de moi. Quand même, en présence de son tabernacle et dans son sanctuaire, je médite sur sa bienheureuse nativité, sur sa douloureuse et sanglante circoncision, sur les opprobres de sa croix, sur sa résurrection ou son ascension glorieuse, ce ne sont plus là que des images que je me forme, et des mystères passés dont je me retrace la mémoire ; car quoi qu'il soit actuellement sur l'autel où je prie et où je fais ces saintes méditations , il n'y prend pas actuellement naissance, il n'y est pas actuellement circoncis, on ne l'y crucifie pas actuellement, et il ne ressuscite pas, ni ne monte pas actuellement au ciel. Mais il n'en est pas de même à l'égard du saint sacrement : ce sacrement adorable , c'est Jésus-Christ lui-même et tout Jésus-Christ; je veux dire Jésus-Christ selon sa divinité et selon son humanité : de sorte que, dans les visites que je rends à ce divin sacrement, c'est effectivement Jésus-Christ que je visite, c'est devant Jésus-Christ que je me prosterne , c'est avec Jésus-Christ que je converse : il est là dans l'état où je le viens chercher, et où je prétends l'honorer; il y est pour me recevoir, pour m'entendre, pour me répondre; il y est au milieu d'une multitude infinie d'esprits célestes, qui ne partent point de son autel : et je suis moi-même comme au milieu de dette troupe bienheureuse, à laquelle je me joins, pour offrir ensemble nos hommages et notre encens à ce Dieu caché sous de fragiles espèces.
S'il y avait un lieu dans le monde où il se fit voir d'une manière sensible et à découvert, il me semble que j'aurais de l'empressement et de l'ardeur pour l'y aller trouver, et que je serais disposé à entreprendre pour cela les plus longs voyages : je m'en ferais un mérite et une vertu, et je ne croirais pas pouvoir mieux lui marquer mon zèle et mon attachement. Or il ne serait point plus présent partout ailleurs qu'il l'est dans son temple; et, sans qu'il soit nécessaire de le chercher bien loin, nous l'avons auprès de nous et parmi nous. Nous ne le voyons pas, il est vrai; mais nous avons la foi, qui supplée au défaut de nos sens, ou qui y doit suppléer; et ce que nous connaissons par la foi nous est plus certain que tout ce que nos yeux nous peuvent découvrir.
D'où arrive-t-il donc que des chrétiens, que des religieux aient tant d'indifférence pour un sacrement où Jésus-Christ est en personne ; disons mieux, pour un sacrement qui est Jésus-Christ même , et qu'ils soient si peu assidus à s'acquitter du culte qu'ils lui doivent et à lui présenter leurs adorations? Il y a des temps dans la journée où je parais comme les autres devant ce divin sacrement; mais, à ne me point flatter, ne serais-je pas obligé de reconnaître que j'en retrancherais beaucoup , si ce n'étaient pas des temps prescrits par l'obéissance, et que j'en pusse
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disposer selon mon gré? Hors de ces temps où la nécessité peut-être me fait plus agir qu'une sincère piété, vais-je une fois et de moi-même aux pieds de Jésus-Christ, lui témoigner les sentiments de mon cœur et lui tenir, pour ainsi dire compagnie, dans l'extrême solitude où il s'est réduit pour moi? A peine y ai-je été quelques moments, que l'ennui me prend; et au lieu que l'amour, la reconnaissance, le respect devraient m'y attacher de telle sorte qu'il fallût me faire violence pour m'en retirer , ce n'est au contraire qu'avec une espèce de violence que je m'y porte , et qu'autant que l'observance régulière m'y appelle.
Ce qu'il y a souvent en cela de plus étrange, c'est qu'en même temps qu'on abandonne, ou du moins qu'on néglige le sacrement de Jésus-Christ, on se fait une dévotion particulière et une pratique inviolable de visiter certains oratoires en l'honneur des saints. Si l'on y manquait, on se le reprocherait comme une infidélité; et l'on ne serait point content de soi, qu'on n'eût réparé cette omission. D'honorer les saints, c'est sans doute un pieux exercice et une dévotion louable ; mais après tout, notre premier devoir regarde le Saint même des saints, et tout autre doit cédera celui-là. David ne souhaitait rien plus ardemment que d'entrer dans le temple du Seigneur ; et il se fût estimé heureux de n'en sortir jamais. Daniel, éloigné de la Judée et captif en Babylone, ouvrait chaque jour trois fois les fenêtres de sa chambre du coté de Jérusalem; et de là, fléchissant les genoux, il adressait sa prière; au Dieu dTsraél comme s'il eût été dans son temple. Les premiers chrétiens voulaient toujours avoir avec eux le saint sacrement. Il y a eu des saints qui ont presque passé toute leur vie en sa présence ; et combien y a-t-il de sociétés et de communautés où est établie cette, institution si religieuse de l'adoration perpétuelle? Enfin, s'il faut se servir ici de l'exemple même du monde , dans les cours des princes, les courtisans ne perdent jamais, autant qu'ils peuvent, la vue du maître. Or le premier maître, le premier supérieur de cette maison, c'est Jésus-Christ. Comment donc vais-je si peu à lui, surtout lorsqu'il n'y a que quelques pas à faire , et que je l'ai si près de moi?
SECOND POINT. — Dévotion la plus conforme aux vues et aux intentions de Jésus-Christ. Le plus grand art de la politique humaine, pour ceux qui approchent les rois de la terre et qui sont employés à leur service , est d'en étudier les inclinations et de s'y conformer. Il est souvent difficile de les connaître ; mais nous n'avons pas besoin d'une longue recherche pour nous instruire des inclinations du Fils de Dieu, le Roi des rois et le médiateur des hommes. Il s'en est assez déclaré dans sis divines Ecritures, et il nous a fait assez hautement entendre, que d'être avec les enfants des hommes et de converser avec eux, ce sont ses plus chères délices (1). Car c'est la sagesse incrée qui parle de la sorte; et cette sagesse du Père, n'est-ce pas Jésus-Christ? Il ne dit pas au reste qu'il a mis sa gloire à s'entretenir avec nous; mais qu'il y a mis ses délices. Sa gloire est en mille autres choses ; et c'est, par exemple, de présider à toute la nature , de régner dans le ciel et sur la terre, de commander aux esprits bienheureux, et d'en faire ses anges et ses ambassadeurs. Mais, au milieu de tout cela, il nous témoigne que son inclination et son plaisir le plus sensible est de nous voir auprès de lui et devant lui, non point précisément pour le glorifier, mais pour traiter familièrement avec lui.
Aussi quand il annonça à ses apôtres qu'il se disposait à les quitter et à retourner dans le sein de son Père, il leur promit qu'il ne les laisserait point orphelins en ce monde (2); et que quoiqu'il les privât de sa présence visible, il serait néanmoins avec eux jusques à la fin des siècles (3). C'est ce qu'il nous promit à nous- mêmes dans leurs personnes, et c'est ce qu'il accomplit tous les jours dans le sacrement de nos autels. Il nous répète sans cesse, de son tabernacle, ce qu'il dit alors à ses premiers disciples : Me voilà, et me voilà non point pour un jour ni pour une année, mais pour tous les temps à venir, et jusqu'à ce qu'ils soient tout consommés. Je suis rentré dans le séjour de ma béatitude éternelle ; je suis remonté à cette céleste patrie : mais ne croyez pas m'avoir perdu pour cela ; mon sacrement est le supplément de mon ascension. Comme vous ne pouvez vous soutenir sans moi, je ne puis demeurer sans vous. C'est ainsi que nous parle cet aimable Sauveur, ou tel est au moins le sens de sa paroles. Or, afin qu'il demeure avec nous, il faut que nous demeurions avec lui; car dès que nous n'aurons pas soin d'aller à lui et que nom ne serons point avec lui, il ne sera point avec nous, et nous renverserons toutes les mesure! et tous les desseins de son amour.
De là je dois conclure deux choses : la première, que je ne puis rien faire de plus
1 Prov., VIII, 31.— 2 Joan., XIV,
18.— 3 Matt., XXVIII, 20.
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agréable à Jésus-Christ que de lui rendre de fréquentes visites. Il m'appelle, il m'invite; et le même empressement qu'il a pour m'attirer à lui, ne dois-je pas l'avoir pour répondre à de si tendres invitations ? Avec la même constance qu'il daigne bien m'attendre , ne dois-je pas aussi longtemps qu'il m'est possible, me tenir auprès de lui ? Mais parce que les différentes occupations de la vie et les divers emplois commis à nos soins nous retirent souvent de son sanctuaire, et ne nous permettent pas d'y rester autant que notre dévotion nous l'inspirerait, que fait une âme solidement vertueuse et toute dévouée à son divin époux? Dans un saint désir de lui plaire, elle sait au moins ménager certaines heures, où elle va régulièrement le visiter. Elle y va le matin, pour le saluer, pour lui offrir les prémices de la journée, ou même pour la lui offrir par avance tout entière. Elle y va vers le milieu du jour, pour se recueillir, et pour se remettre en quelque sorte de la dissipation où auraient pu la jeter ses fonctions extérieures. Elle y va le soir, pour prendre sa bénédiction avant le repos de la nuit; pour reconnaître à ses pieds les fautes dont elle se sent coupable, et pour les lui confesser avec douleur ; pour implorer sa grâce et le secours de sa main toute-puissante contre ses ennemis invisibles et contre tous les dangers auxquels elle pourrait être exposée pendant son sommeil. Tout cela ne consiste point en de longues prières, mais en des sentiments affectueux, où chacun s'arrête plus ou moins, selon le mouvement de sa piété et la disposition présente des affaires.
L'autre conclusion est toute contraire , quoiqu'elle soit fondée sur le même principe : c'est que je ne puis guère montrer plus de mépris pour le sacrement de Jésus-Christ, que de le délaisser; ni offenser plus sensiblement ce Dieu d'amour, que de n'avoir nul égard aux instances qu'il me fait et à la manière dont il me prévient. Car, pour reprendre la comparaison des grands du siècle et des princes, le sanctuaire de Jésus-Christ est comme le palais où il tient sa cour: or, que la cour du prince se trouve déserte, c'est une confusion qu'il doit vivement ressentir, parce que c'est un signe manifeste du peu d'état que font de lui ses sujets. Et certes, ce Sauveur si indignement traité et si justement irrité d'un pareil oubli peut bien me faire alors le même reproche qu'il lit à ses apôtres, qui s'étaient endormis dans le jardin, pendant qu'il priait : Hé quoi ! vous n'avez pu veiller une heure de temps avec moi ? Ils n'eurent rien à lui dire là-dessus pour se justifier; et de quel prétexte pourrais-je me servir moi-même pour excuser ma négligence ? Il n'est que trop abandonné des gens du monde ; et à qui est-ce d'y suppléer, sinon à des religieux qu'il a spécialement choisis, et avec qui il a voulu avoir un commerce plus intime et plus ordinaire ?
TROISIÈME POINT.—Dévotion la plus utile pour nous-mêmes et pour notre avancement spirituel. Une des coutumes les plus établies dans le monde est de se visiter les uns les autres : mais qu'est-ce que la plupart de ces visites, et qu'en relire-t-on ? On y perd beaucoup de temps; et quelque innocentes qu'elles puissent être, elles sont au moins fort inutiles. Souvent, par l'importunité des personnes et par le désagrément de leur conversation , elles deviennent très-ennuyeuses et très-incommodes. La paix quelquefois y est troublée par les chagrins qu'on y reçoit. Plus de fois encore la conscience y est blessée par les discours médisants qu'on y tient et qu'on y entend. Enfin, ce sont presque toujours des visites dangereuses et pernicieuses par la dissipation qu'elles causent, et par la diversité des objets qui s'y présentent. Mais il n'en est pas de même des visites qu'on rend à Jésus-Christ et à son sacrement. Ce sont des visites toutes saintes, des visites toutes salutaires, des visites toutes consolantes, et pleines d'une onction toute divine. Une âme y trouve mille avantages pour sa perfection , et en remporte des fruits inestimables.
Visites toutes saintes , soit par la fin qu'on s'y propose et le motif qui y conduit, soit par les actes de toutes les vertus qu'on y pratique, surtout d'une foi vive, d'une ferme confiance, d'une ardente charité, d'une humilité profonde, d'une soumission parfaite, d'une sincère contrition. Car voilà de quoi l'on doit plus communément s'y occuper, et ce qui ne demande point tant de paroles, que de secrètes élévations du cœur.
Visites toutes salutaires , puisqu'on y va à la source même des grâces. Et en effet, comme la plénitude de la divinité habite en Jésus-Christ corporellement, c'est aussi dans le sacrement de son corps et de son précieux sang que toutes les grâces sont renfermées, et c'est de là que ce Dieu Sauveur les répand avec plus d'abondance. De sorte que les mêmes miracles qu'il opérait autrefois à l'égard des maladies du corps, en parcourant la Judée (1), il les opère
1 Act., X, 37.
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à l'égard des maladies de l'âme, en demeurant dans son tabernacle. Il éclaire les aveugles , il fortifie les faibles, il guérit les infirmes, il ressuscite les morts. Mais pour obtenir de lui toutes ces merveilles, il est bien juste que nous ayons recours à lui, et que, par nos assiduités, nous l'engagions à nous les accorder.
Visites toutes consolantes : il n'y a que ceux qui se mettent en état de l'éprouver qui le puissent connaître, et qui en puissent parler. Toute la vie de l'homme n'est que misère et affliction d'esprit ; et malgré les prérogatives de la profession religieuse, chacun, comme partout ailleurs, y a ses peines. Mais qu'heureuse est l'âme affligée qui sait où elle peut trouver le remède à ses maux, et qui va chercher auprès de Jésus-Christ sa consolation! Il ne faut quelquefois qu'une visite du saint sacrement pour changer tout à coup la disposition d'un cœur, et pour y faire succéder au trouble et à la douleur le plus doux repos et un plein contentement. On était venu tout triste, tout languissant ; et l'on s'en retourne tout rempli de force , de courage, et même de joie. Comment cela se fait-il? C'est un secret réservé à la connaissance de Dieu. Il nous suffit de savoir que la chose arrive ainsi : mais d'en vouloir pénétrer le fond , c'est ce qui ne nous appartient pas. Contentons-nous de l'expérience de tant d'âmes saintes, qui en ont rendu et qui tous les jours en rendent encore témoignage.
Voici donc les résolutions que je forme, ou que je dois former : de renouveler ma dévotion envers le très-saint sacrement de l'autel, et de m'adresser à Jésus-Christ dans toutes les conjonctures et tous les états de ma vie. Si j'ai quelque doute à résoudre, j'irai le consulter; si j'ai quelque affaire à entreprendre, j'irai la lui recommander ; si je me sens attaqué de la tentation , j'irai implorer son assistance. Dans mes tiédeurs et mes lâchetés, il me ranimera; dans mes dissipations et mes égarements, il me rappellera à moi-même ; dans mes dégoûts, mes ennuis, mes inquiétudes, dans toutes mes souffrances , soit intérieures , soit extérieures, il me consolera ; en un mot, dans tous mes besoins il sera mon refuge et ma plus solide ressource. Au reste , ce ne sera pas seulement pour mon intérêt que j'irai à lui, ni pour les biens que j'en espère ; mais pour sa gloire et pour l'honneur qui lui en peut revenir. Ce ne sera pas seulement pour moi, mais encore plus pour lui-même. Je m'unirai de cœur avec lui; et jouissant, autant que je le pourrai, de sa divine présence, je commencerai dès maintenant ce que , par sa grâce , je dois faire dans l'éternité bienheureuse, qui est de l'aimer et de le posséder.
CINQUIÈME JOUR
CINQUIÈME JOUR
CINQUIÈME JOUR.
CINQUIÈME JOUR.
PREMIÈRE MÉDITATION.
DU RETOUR DE L’ENFANT PRODIGUE A SON PERE, ET DE CELUI DE L’ÂME RELIGIEUSE A DIEU.
DEUXIEME MEDITATION.
DU RÈGNE DE JÉSUS-CHRIST DANS L'AME RELIGIEUSE.
TROISIÈME MÉDITATION.
DE L’HUMILITÉ DE JÉSUS-CHRIST DANS L’INCARNATION.
CONSIDERATION
SUR L'EXERCICE DE LA PRÉSENCE DE DIEU
PREMIÈRE MÉDITATION.
DU RETOUR DE L’ENFANT PRODIGUE A SON PERE, ET DE CELUI DE L’ÂME RELIGIEUSE A DIEU.
Et surgens, venit ad Patrem.
Il partit aussitôt, et retourna à son père. (Luc, chap. XV, 20.)
PREMIER POINT. — Le dessein de Jésus-Christ dans la parabole de l'enfant prodigue a été de nous y proposer l'idée d'un véritable retour à Dieu et d'une sincère pénitence. Ce jeune homme, emporté par le feu de l'âge, avait quitté la maison de son père , et s'en était allé dans un pays étranger, pour y vivre selon son gré et pour y jouir de sa liberté. Mais il eut bientôt lieu de reconnaître son aveuglement et de penser à revenir dans la maison paternelle. Trois choses l'y déterminèrent : le sentiment de la misère où il se trouva réduit en très-peu de temps ; le reproche intérieur et le repentir de la faute qu'il avait commise ; enfin, la confiance qu'il conçut en la bonté du meilleur de tous les pères, dont il s'était séparé, et de qui il se promit d'être encore favorablement reçu. Qu'est-ce que ce prodigue? N'est-ce pas moi-même , et y a-t-il un plus grand prodigue qu'une âme religieuse qui, depuis bien des années, a vécu comme moi dans la tiédeur? Quelles grâces, quels dons célestes et quels biens spirituels n'ai-je pas dissipés ? Mais voudrais-je toujours persister dans mon égarement, et dois-je différer davantage à rentrer dans les voies du Seigneur, et à réparer, autant qu'il
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me sera possible, toutes mes dissipations? Les motifs qui inspirèrent à l'enfant prodigue une si prompte et si ferme résolution à l'égard de son père, ne sont-ils pas assez puissants pour me l'inspirera l'égard de mon Dieu?
La première vue qui le toucha, ce fut celle de sa misère. Dans la vie licencieuse et voluptueuse qu'il avait menée, il ne lui fallut que quelques mois pour épuiser tout son héritage ; et est-il une disette pareille à celle où l'Evangile nous le fait voir? De riche qu'il était, le voilà dans une extrême pauvreté et dépouillé de tout. Cette liberté dont il avait été si jaloux, il est obligé de l'engager et de la vendre. Sous la domination d'un maître dur et impitoyable, il manque de pain pour se nourrir, et il s'estimerait même heureux d'avoir la pâture des plus vils animaux, et de pouvoir s'en rassasier; mais on la lui refuse. C'est donc alors qu'il rentre en lui-même : car rien n'est plus capable de nous ramener à nous-mêmes, et de nous ouvrir les yeux, que l'adversité. Il compare son état présent avec l'état où il était auprès de son père : Combien, dit-il, y a-t-il de valets et de mercenaires dans la maison de mon père qui ont du pain en abondance, et moi je meurs ici de faim (1). Réflexion qui le pénètre, et qui, sans lui permettre de délibérer plus longtemps, lui fait prendre le parti de retourner dans sa famille et de s'y remettre dans le devoir.
On peut dire (et n'est-ce pas ce que j'éprouve?) qu'il n'y a point de misère plus semblable i (elle du prodigue que la mienne, depuis que je me suis éloigné de Dieu, et que j'ai perdu ma première ferveur dans les exercices de la religion? Mon cœur s'est desséché, et tout l'esprit de retraite, d'oraison, de mortification, de piété, s'est éteint en moi. Où est ce recueillement , cette modestie, cette vigilance, cette conscience timorée que j'avais autrefois? Je n'ai plus rien de tout cela, et je me trouve sur tout cela dans un dénûment déplorais. A quels maîtres me suis-je assujetti, en me livrant à mes désirs et à mes passions? Au lieu que je ne devais être nourri dans la maison de Dieu que du pain des anges et des délices Intérieures d'une vie toute divine, je ne cherche, comme cet infortuné prodigue, qu'à me remplir de la nourriture et du gland des pourceaux, c'est-à-dire que je ne cherche que des consolations humaines, et que les vaines satisfactions que je me puis procurer de la part des créatures, surtout de la part du monde. Encore ne les ai-je pas assez pour me contenter; car
1 Luc, XV, 17.
mon état malgré moi me les interdit, ou du moins ne me les accorde pas autant que je le demanderais.
Que me reste-t-il donc, et où en suis-je ? Ah ! combien de mercenaires, combien de chrétiens du siècle, au milieu du siècle même, s'élèvent à Dieu, goûtent Dieu , jouissent des plus douces communications de Dieu ? et moi, de tout ce qui a rapport à Dieu, je ne sens rien, je ne m'affectionne à rien, je ne profite de rien. Heureux après tout que j'aie au moins quelque connaissance d'une si triste disposition, et que j'en voie le désordre et le malheur, heureux que je n'y sois pas tout à fait insensible ! Y vivrai-je toujours, et ne ferai-je nul effort pour en sortir? serai-je plus lent à me résoudre que ne le fut l'enfant prodigue? Je me suis égaré comme lui; voilà le dérèglement de ma vie ; mais ce qui achèverait de me perdre et ce qui mettrait le comble à ma ruine, ce serait de ne pas revenir désormais aussi promptement que lui.
SECOND POINT. — Après avoir considéré sa misère et l'avoir déplorée avec bien de la compassion pour lui-même, ce prodigue prit un sentiment encore plus raisonnable et plus généreux, parce qu'il était moins intéressé. Il se retraça dans l'esprit toutes les bontés de son père, et ce souvenir le couvrit de confusion et le saisit de douleur. Il comprit toute l'indignité de sa conduite, et il ne se dissimula rien de toute l'énormité de la faute qu'il avait commise contre un père digne de toute sa reconnaissance et de tout son amour. Il s'en fit tous les reproches qu'un vrai regret ne manque point d'inspirer à un cœur sensible et touché de repentir. Car quoique l'Evangile ne nous marque rien là-dessus en détail, il nous le donne néanmoins assez à connaître par trois choses que le prodigue se proposa de faire en se présentant devant son père.
Avant que de se mettre en chemin, il médita ce qu'il avait à dire, et régla lui-même la manière dont il devait se comporter dans son retour. 1° Il résolut de se jeter aux pieds de son père, de ne chercher point à se justifier, mais au contraire de se reconnaître criminel et sans excuse ; de lui en témoigner sa peine très-sincère, et de se mettre par là en état d'obtenir grâce : Je partirai J'irai à mon père, et je lui dirai : Mon père, j'ai péché contre le ciel et contre vous (1). Contre le ciel, qui m'ordonnait de vous être soumis et de vous rendre
1 Luc, XV, 18,
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tous les devoirs d’une obéissance filiale; contre vous, envers qui j'ai fait voir tant d'ingratitude, et dont j'ai tant négligé les avis et les salutaires leçons. 2° Il ne se contenta pas de cela ; mais le mépris qu'il avait conçu de lui-même le porta à s'humilier encore davantage, et âne prendre plus auprès de son père la qualité de fils, dont il se crut désormais indigne : Je ne mérite plus d'être appelé votre fils (1), et ce n'est plus ainsi que vous me devez regarder. Je n'ai point agi en fils à votre égard; vous avez droit à mon égard de n'agir plus en père. 3° Enfin, il ne s'en tint pas à l'humiliation en consentant à être dégradé et dépouillé du titre de fils; mais il alla jusqu'à l'austérité de vie et à la sévérité de la pénitence, en demandant à n'avoir point d'autre place dans la maison de son père, ni d'autre traitement que les domestiques et les valets : Comptez-moi pour un de vos serviteurs, et ne me traitez point autrement qu'eux (1). Ce sera beaucoup pour moi d'être admis chez vous à cette condition, et ce sera beaucoup pour vous de me l'accorder. Quel langage de la part de ce jeune homme, autrefois si indocile, si présomptueux, si amateur de sa personne et si adonné à son plaisir ! Quel changement et quelle conversion !
Voilà ce qu'opère dans une âme pénitente la douleur qui la presse, et voilà ce qu'elle doit opérer en moi. Le père du prodigue avait-il jamais rien fait pour son fils qui puisse égaler toutes les faveurs et toutes les miséricordes dont je suis redevable à la providence de mon Dieu? Y puis-je penser sans en avoir le ressentiment le plus tendre et le plus affectueux, ou puis-je n'y pas penser sans être le plus méconnaissant et le plus ingrat de tous les hommes? Cette pensée d'un Dieu si bon, et surtout d'un Dieu si bon envers moi, pour peu que je m'applique à la bien pénétrer, me touchera infailliblement le cœur avec le secours de la grâce ; et le sentiment de ma contrition, s'il est dans le degré nécessaire, ne manquera pas de produire ces trois effets, qui sont essentiels à la pénitence :
1° De recourir promptement à Dieu, de me prosterner en sa présence, de lui faire l'aveu de tous les relâchements de ma vie, de les détester de bonne foi à ses pieds et de les pleurer amèrement. J'ai péché, mon Dieu, j’ai péché contre vous (3), non pas une fois, comme l'enfant prodigue contre son père, mais presque autant de fois que j'ai vécu de moments. Je n'entreprends point d'entrer avec vous en de vaines justifications, ni de me couvrir de faux
1 Luc, XV, 19. — 2 Ibid., 20. — 2 Ibid., 21.
prétextes; mon cœur me démentirait, et les lumières de votre sagesse me confondraient. Ah! j'ai péché, Seigneur, plus encore que je ne le connais, et autant que vous le connaissez mieux que moi. Je viens tout confesser devant vous; et pour vous fléchir en ma faveur, je n'ai à vous présenter que cette confession douloureuse et que mes larmes.
2° De me mépriser moi-même, et de sentir d'autant plus mon indignité que je suis dans une profession plus sainte. Hélas ! Dieu voulait faire de moi un religieux : mais le suis-je en effet? J'en ai le nom parmi les hommes, j'en ai les apparences; mais en ai-je le fond? Chose étrange ! ce nom de religieux que je porte devrait m'être un sujet de gloire, et c'est pour moi un sujet de confusion. Car de quoi dois-je plus rougir, que de passer pour religieux et de ne l'être pas? Ai-je lieu de m'étonner après cela, Seigneur, que vous ne me favorisiez pas de ces grâces spéciales et de ces communications divines dont vous gratifiez tant de parfaits religieux ? Ce sont proprement vos enfants, parce qu'ils vous honorent et qu'ils vous servent comme un père; et c'est aux enfants qu'est réservé le pain des enfants. Je ne puis ni le demander, ni l'attendre.
3° De me condamner à tout ce qu'il y a dans la vie religieuse de plus pénible, de plus austère, et de m'y assujettir : ne voulant m'épargner en rien, et ne souhaitant point de l'être; acceptant tous les dégoûts et toutes les répugnances que je pourrai avoir à supporter dans mon retour ; agréant que Dieu me laisse éprouver toute la pesanteur du fardeau sans me l'adoucir. N'est-ce pas assez, mon Dieu, que vous ne me rejetiez pas de votre maison? Du reste, je n'y ai pas vécu comme un fils docile et obéissant : il est juste que vous m'y traitiez comme un mercenaire et un esclave. C'est ainsi que pense une âme contrite, c'est ainsi qu'elle agit, et c’est ainsi que je dois penser moi-même, que je dois parler et agir.
TROISIÈME POINT. Malgré tout ce que le prodigue avait projeté de dire à son père et de faire en sa présence, il pouvait craindre de n'en être pas écouté. Plus il se reconnaissait criminel, moins il avait lieu d'espérer un favorable accueil, et le désordre de sa conduite devait naturellement lui inspirer de la défiance. Mais il se souvint qu'il retournait à un père, et qu'un père est toujours père, et ne peut oublier ce qu'il est. Aussi, dans la résolution qu'il prit et dans le dessein qu'il forma de son retour ;
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il ne dit pas : J'irai à mon maître, ni à mon juge ; mais àmonpêre1. Ce nom de père le rassura; et la confiance prenant le dessus, elle bannit de son cœur toute crainte et ne lui permit plus de délibérer.
Soutenu donc d'une confiance si ferme et si solidement fondée, il part, il marche, il arrive, il approche de son père, qui lui fait bien éprouver, sur l'heure, qu'il ne s'était pas trompé dans l'espérance qu'il avait conçue : car du moment que le père aperçoit son fils, il va au-devant de lui, il l'embrasse et lui donne le baiser de paix ; il l'introduit tout de nouveau dans sa maison, et, sans éclater en des reproches amers sur le passé, il assemble toute sa famille, pour leur témoigner sa joie et pour leur en faire part. Ce n'est point encore assez : bien loin de traiter en mercenaire et en esclave ce dissipateur et ce prodigue, qui s'était réduit, par ses dépenses excessives, dans un état si misérable et si pauvre, il veut qu'on le revête d'une robe neuve, qu'on tue pour lui le veau gras, qu'on prépare un grand souper, et qu'on l'accompagne d'une agréable symphonie, afin qu’il ne manque rien à cette fête. Pourquoi tout cela? Ah! s'écrie ce père si bon et si tendre, c'est que mon fils était mort, et que le voilà ressuscité; c"est qu’il était perdu, et que je l'ai lu niaisement retrouvé (2).
Or il en est de même à l'égard d'un pécheur oui revient à Dieu, et que Dieu reçoit : il en sera de même à mon égard ; et dès que j'irai à Dieu dans le sentiment d'une vraie componction, et que je m'humilierai devant lui dans la vue de mes ingratitudes et de mes infidélités, je le trouverai encore mieux disposé en ma faveur, que le père de l'enfant prodigue ne l’était en faveur de son fils. Il est vrai que, selon les règles de sa justice, il pourrait me rejeter, et que si je n'avais point d'autre fonds sur quoi je pusse compter que mes œuvres et que ma vie, il aurait droit de me renoncer pour toujours, et de me refuser tout accès auprès de lui ; mais j'ai toute sa miséricorde pour garant de ma confiance; et en même temps que je penserai à satisfaire moi-même sa justice, je puis me répondre de cette miséricorde sans mesure, oui ne demande qu'à se répandre et qu'à s’exercer.
Je ne dois donc point écouter les craintes et les défiances que la nature m'inspire, et par où les ennemis de mon salut et de ma perfection tâchent de me retenir. Je ne dois point m'étonner de toutes les difficultés que je prévois,
2 Ibid., 24.
et de toutes les répugnances que je sens à les combattre et à les vaincre. Fussent-elles mille fois encore plus grandes, la pénitence me doit mettre dans une ferme disposition d'endurer tout : mais, du moment que je m'y serai bien établi, et que, dans cet esprit, je ferai les premiers pas pour aller à Dieu, l'expérience me détrompera bientôt des fausses idées qui me troublaient, et des vaines alarmes que me causait la vue de mes faiblesses et de mes égarements. Au lieu de trouver un Dieu sévère et inexorable, je trouverai un Dieu plein de bonté et de tendresse pour moi. Il n'oublie pas même ceux qui le fuient : que fera-t-il pour ceux qui le cherchent?
Ainsi, tout offensé qu'il peut être, et quelque sujet qu'il puisse avoir de me bannir de sa présence, voici néanmoins ce que j'ose me promettre de sa part : 1° C'est qu'il viendra lui-même au-devant de moi pour m'aplanir le chemin, et pour me faciliter vers lui le retour que je médite. 2° C'est qu'il m'accordera une prompte rémission de toutes mes fautes, et qu'il se relâchera infiniment de la satisfaction qui lui en est due. 3° C'est qu'il me secondera par des grâces toujours nouvelles dans tous les efforts que j'aurai à faire, soit pour me relever, soit pour me soutenir et pour persévérer. 4° C'est que, non content de me voir rentré dans la voie de mes observances, il s'appliquera à m'y avancer et à m'y perfectionner; de sorte qu'il ne tiendra qu'à moi de regagner tout ce que j'ai perdu, et de parvenir au rang des âmes les plus parfaites. D'autres que moi, après avoir comme moi vécu dans le relâchement, sont ensuite devenus des modèles de régularité et des saints. 5° C'est qu'au milieu de tout cela, sans que je lui demande ses consolations divines, ni que j'y prétende, il les répandra sur moi avec une espèce de profusion, et qu'il saura bien me dédommager des victoires que je remporterai pour lui, et des sacrifices que je lui ferai. Que me faut-il davantage, et puis-je encore balancer un moment sur le parti que je dois prendre?
CONCLUSION. — Père des miséricordes, Dieu d'espérance et de paix, Seigneur, soyez béni de la sainte résolution que votre grâce m'a inspirée, et daignez, par cette même grâce, m'y confirmer. Je reviens à vous, et me voilà à vos pieds, confus et humilié, mais rassuré par vous-même, et comptant sur votre bonté paternelle : car c'est vous-même, ô mon Dieu, qui m'avez fait entendre votre voix pour me
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rappeler : ai-je à craindre que vous me fermiez votre sein pour ne me pas recevoir?
Que vous dirai-je, Seigneur, et par où puis-je vous fléchir? ou plutôt, qu'ai-je autre chose à faire pour cela, que de rallumer tout mon zèle pour vous, et de recommencer tout de nouveau à vous servir? Ce ne sont point des paroles que vous voulez, ce sont des effets. Mais après tout, Seigneur, quoi que je fasse, ce ne serait rien encore, si vous me traitiez selon toute la sévérité de vos jugements. Qu'est-ce qu’ un homme pour répondre à un Dieu (1) et pour entrer en compte avec lui? Ah ! mon Dieu, toute ma ressource, c'est votre cœur, ce cœur de père. Malheur à quiconque voudrait m'ôter là-dessus ma confiance : ce serait m'éloigner de vous pour jamais.
Je la conserverai donc précieusement, cette confiance qui vous a ramené tant d'âmes, et je m'y laisserai conduire. Bien loin de me
1 Job, IX, 14.
rendre moins vigilant et moins attentif à mes devoirs, elle me les fera pratiquer avec beaucoup plus de ferveur, parce que je les pratiquerai par reconnaissance et par amour; bien loin de flatter ma délicatesse et de me tenir lieu de prétexte pour m'épargner les rigueurs d'une vie pénitente, plus elle vous représentera à moi comme un Dieu propice et miséricordieux, plus elle me fera comprendre mon injustice envers vous et la grièveté de mes offenses; et, par là même, plus elle m'animera à les réparer, et à vous venger de moi-même par toutes les austérités de la mortification religieuse. Vous agréerez sur cela, Seigneur, mes faibles efforts, et vous les seconderez ; vous aurez égard à ma bonne volonté et à la droiture de mes intentions : le retour sera réciproque de vous à moi, et de moi à vous; la réconciliation sera parfaite, et, par votre secours tout-puissant, elle durera dans tous les siècles des siècles.
DEUXIEME MEDITATION.
DU RÈGNE DE JÉSUS-CHRIST DANS L'AME RELIGIEUSE.
Tollite jugum meum super vos, et invenietis requiem animabus nostris.
Prenez sur vous mon joug, et vous trouverez le repos de vos âmes. (Matth., chap. XI, 29.)
PREMIER POINT. — Il ne suffit pas, en retournant a Dieu , que je travaille à détruire dans m»)i la sensualité et l'amour-propre , qui ont été les principes de tous mes relâchements : il faut encore que j'y fasse régner Jésus-Christ; ou plutôt, c'est en établissant par la grâce le règne de Jésus-Christ dans mon cœur, que j'y détruirai l'empire des sens et l'amour de moi-même.
Ce règne de Jésus-Christ est tout intérieur, et il consiste à bannir de mon âme tout autre esprit que celui de Jésus-Christ, à ne juger de rien que selon les maximes de Jésus-Christ, à n'aimer rien que selon les sentiments de Jésus-Christ, à faire vivre en moi, par une pratique constante et habituelle, toutes les vertus de Jésus-Christ ; tellement que ce soit Jésus-Christ qui me gouverne en tout, qui me règle en tout, qui me fasse tout entreprendre et tout accomplir.
Ce règne de Jésus-Christ n'est point de ce monde; c'est-à-dire que ce n'est point un règne où Jésus-Christ, comme les autres rois, se montre dans la pompe et dans l'éclat, ni où, par la puissance des armes, il cherche à étendre ses conquêtes et à s'acquérir des sujets : au contraire , il ne se fait voir que dans les états les plus pauvres, les plus obscurs, les plus humiliants; et s'il remporte des victoires, c'est par l'attrait de ces mêmes états où i! s'est abaissé et où il a voulu se réduire. Une âme touchée de le voir marcher devant elle comme son chef, et de lui voir prendre la route la plus épineuse et la plus étroite, se sent excitée à le suivre; elle se livre à lui tout entière, et s'abandonne sans réserve à sa conduite : par quelque voie qu'il lui plaise de l'appeler, elle y entre généreusement, elle s'y attache inviolablement, elle y persévère et elle y avance constamment : ses exemples sont des ordres pour elle, et elle aurait honte qu'il y eût une difficulté qui l'arrêtât, lorsque son divin maître les veut éprouver toutes, et qu'il lui apprend a les surmonter. Allons, dit-elle comme saint Thomas, et mourons avec lui. L'esclave n'est point au-dessus de son souverain Seigneur (1). ni la créature au-dessus de son Dieu. C'est donc lui qui la mène, lui qui lui donne a chaque pas qu'elle fait l'impression et le mouvement,
1 Joan., XI, 16 ; Matth., X, 24,
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lui qui la détermine, qui l'encourage et qui la soutient : c'est une soumission sans réserve, et la dépendance est parfaite.
Voilà à quoi notre Sauveur nous invite, quand il nous dit : Prenez sur vous mon joug, et portez-le (1). Il adresse cette invitation à tous les chrétiens en général, mais en particulier aux religieux. Car elle regarde diversement les uns et les autres. S'il exige des chrétiens qu'ils se chargent de son joug, ce n'est, dans la rigueur de la lettre, que par rapport aux préceptes de sa loi : mais ce qu'il exige des religieux va jusqu'aux conseils et à la plus sublime perfection. Du reste, il veut que ce soit nous-mêmes qui nous soumettions à ce joug du Seigneur; et en nous donnant la grâce de la vocation religieuse, il ne nous a pas dit : Recevez mon joug que je vous impose ; mais : Prenez-le et mettez-le vous-mêmes sur vous. Il ne lui serait point assez glorieux de nous entraîner par violence après lui : il demande à régner par amour, et non par force ni par contrainte.
Est-ce ainsi qu'il règne sur moi et dans moi? Veux-je en effet ne me conduire désormais que par lui et que selon lui ? Le veux-je, dis-je, en effet? Car jusques à présent je ne l'ai voulu qu'en apparence. Depuis tant d'années ce qui m'a conduit, ce sont les désirs de mon cœur, auxquels je n'ai jamais eu le courage de remisier, et que j'ai au contraire toujours cherché a satisfaire ; ce sont mes inclinations naturelles, que je n'ai jamais pu me résoudre à combattre, et au gré desquelles j'ai toujours vécu; ce sont Êtes sens, que j'ai flattés et que j'ai écoutés, sans jamais les contredire ni les mortifier dans les moindres choses; c'est le monde, dont je a'ai point quitté l'esprit en quittant ses biens, et dont peut-être j'ai conservé , sous un saint habit, les sentiments les plus profanes, pour ne pas dire les plus criminels; ce sont mes vues particulières, soit de vaine gloire et d'ambition, soit d'intérêt propre et de recherche de moi-même. Car tout cela n'est que trop ordinaire jusque dans la religion, et quoique les objets y fuient différents, ce sont néanmoins les mêmes passions. Voilà l'esclavage où j'ai passé une grande partie de ma vie, voilà les maîtres à qui j'ai obéi ; et dois-je être surpris que, sous de tels maîtres, je sois tombé en de si déplorables égarements ?
Or n'est-il pas temps de faire place à Jésus-Christ, et de l'établir dans mon âme comme dans son royaume, pour la posséder et pour y