Le Dialogue (page 12)

Catherine de Sienne · Vie de piété

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Le Dialogue (trad. Hurtaud, 1913) · 33 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

cette volonté lui laisse la paix, parce qu’elle est morte.

Ceux qui sont en cet état enfantent sans douleur des vertus à l’égard du prochain. Non que les souffrances en eux cessent d’être des souffrances, mais la volonté sensitive qui est morte, ne les ressent plus, et c’est de bon gré qu’ils les supportent, pour l’honneur de mon nom.

Ceux-là courent avec ardeur dans la voie du Christ crucifié ; ils suivent sa doctrine et rien ne peut ralentir leur course, ni les injures, ni les persécutions, ni les plaisirs que le monde leur offre et qu’il voudrait leur donner. Ils passent par-dessus tout cela, avec une force inébranlable, une persévérance que rien ne trouble, le cœur tout transformé par la charité, goûtant et savourant cette nourriture du salut des âmes, prêts à tout supporter pour elle. Voilà qui prouve, à n’en pouvoir douter, que l’âme aime son Dieu à la perfection, et sans aucun intérêt. Si elle s’aimait elle-même, et si elle n’aimait le prochain, que pour son utilité personnelle, elle n’aurait pas cette patience, elle se laisserait arrêter ou retarder dans sa course. Mais désormais, c’est Moi qu’ils aiment, pour moi-même parce que je suis la souveraine Bonté, souverainement aimable. S’ils s’aiment eux-mêmes, c’est pour Moi ; s’ils aiment le prochain, c’est pour Moi, pour rendre honneur et gloire à mon nom. Voilà pourquoi la souffrance les trouve toujours patients, forts et persévérants.

CHAPITRE XLVII

(77)

Des œuvres de l’âme parvenue au troisième degré.

La patience, la force, la persévérance, couronnées de la lumière de la très sainte Foi, voilà, en effet, les trois glorieuses vertus fondées sur la vraie chanté Elles sont à la cime de l’arbre de la Charité. Avec ces vertus et cette lumière, l’âme court, sans trouver de ténèbres, dans la voie de la Vérité. Elle est élevée trop haut par le saint désir pour pouvoir rencontrer d’obstacles. Ce n’est pas le démon qui peut l’arrêter avec ses tentations il a trop peur d’une âme embrasée du feu de la charité ! Ce ne sont pas les calomnies ou les injures des hommes ; car, malgré que le monde la persécute, elle fait peur au monde. Ces épreuves, c’est ma Bonté qui les permet, pour affermir la vertu de ces parfaits et les faire grandir devant Moi et devant le monde, après qu’ils se sont abaissés eux-mêmes par l’humilité.

Regarde mes saints ! Ils se sont faits petits, je les ai faits grands à jamais, en Moi qui suis la vie durable, et dans le corps mystique de la sainte Église, qui toujours célèbre leur mémoire, parce que leurs noms sont écrits dans le livre de vie. Tu vois donc bien que le monde les honore d’avoir méprisé le monde.

Si mes serviteurs cachent leur vertu, ce n’est pas par crainte, mais par humilité. Si le prochain a besoin de leur service, ils ne se dérobent pas, par peur de souffrir ou de perdre leur propre consolation, mais courageusement ils vont servir, en s’oubliant eux-mêmes, en s’abandonnant eux-mêmes. De quelque manière qu’ils dépensent leur vie et leur temps, Si c’est pour l’honneur de Moi, ils sont dans la joie, ils trouvent la paix et le repos de l’esprit. Pourquoi donc ? Parce qu’ils ne choisissent pas de servir à leur convenance, mais à la mienne. C’est pour cela qu’ils sont toujours prêts. Tous les temps leurs sont bons, que ce soit celui de la consolation ou celui de la tribulation, celui de la prospérité ou celui de l’adversité. Adversité et prospérité ont pour eux le même prix, parce qu’en toute chose ils trouvent ma volonté, et qu’ils n’ont point d’autre souci que de se conformer à ma volonté, partout où ils la trouvent.

Ils ont vu que rien n’a été fait sans Moi et que tout a été mystérieusement ordonné par ma divine Providence, tout, à l’exception du péché qui n’est pas quelque chose. C’est pourquoi ils ont la haine du péché et sont pleins de respect pour tout ce qui est. Cette pensée les rend si assurés et si inébranlables dans leur vouloir, qu’ils suivent la voie de la Vérité, sans s’arrêter jamais. Ils servent leur prochain avec fidélité, sans regarder jamais à son ignorance ou à son ingratitude. Parfois même ils recevront les injures des méchants ou leurs réprimandes : rien ne ralentira leurs bonnes œuvres, rien ne les empêchera de crier vers moi dans leurs saintes oraisons, pour que je leur pardonne, n’ayant de douleur que de l’offense qui m’est faite et du tort que leurs insulteurs ont fait à leur âme, sans aucun souci de leur propre injure. Ils se redisent la parole de Paul, mon glorieux apôtre : Le monde nous maudit, et nous, nous bénissons : il nous persécute et nous lui disons merci. On nous jette dehors comme l’ordure et la balayure du monde, et patiemment nous nous laissons faire (1 Co 4, 12-13).

Voilà, ma fille bien-aimée, à quoi l’on reconnaît que l’âme a quitté l’amour imparfait et est parvenue à l’amour parfait. De tous ces signes, le plus démonstratif est la vertu de patience qui la fait marcher sur les traces du doux Agneau immaculé, mon Fils unique. Sur la croix, où le tenaient attaché les clous de l’amour, il ne se laissa point détourner de son sacrifice par les défis des Juifs qui lui criaient " Descends maintenant de la croix et nous croirons en toi (Mt 27, 42)." Votre ingratitude ne l’empêcha point non plus de persévérer dans l’obéissance que je lui avais imposée, et si grande fut sa patience, qu’il ne fit pas entendre le moindre murmure. Tel est le modèle et telle est la doctrine que suivent mes fils bien-aimés et mes féaux serviteurs.

Par caresses ou par menaces le monde voudrait bien les retirer de cette voie. Mais ils ne s’arrêtent point à détourner la tête, pour regarder le sillon ; ils n’ont d’yeux que pour l’objet de ma Vérité. Ils ne veulent point déserter le champ de bataille et revenir à la maison, pour y reprendre le vêtement qu’ils ont laissé, je veux dire cet amour-propre qui cherche les bonnes grâces des créatures, et craint davantage de leur déplaire qu’à Moi le Créateur. C’est avec joie, au contraire, qu’ils demeurent dans la mêlée, tout remplis qu’ils sont et comme enivrés du Sang du Christ crucifié. Ce Sang je l’ai confié au corps mystique, à la sainte Église de ma Charité, pour être distribué avant la bataille, afin de ranimer le courage de ceux qui veulent être de vrais chevaliers, dans cette lutte contre la sensualité propre et la chair fragile, contre le monde et contre le démon. C’est avec le glaive de la haine d’eux-mêmes et avec le glaive de l’amour de la vertu, qu’il leur faut combattre leurs plus grands ennemis. Cet amour est une armure qui pare tous les coups et rend invulnérable, Si l’on ne livre soi-même à l’ennemi son bouclier et son glaive ; et c’est le libre arbitre seul, qui rend les armes, on ne se livre à l’ennemi qu’autant qu’on le veut. Ceux que le Sang a enivrés, ne se rendent jamais, ils luttent courageusement jusqu’à la mort, et mettent ainsi en déroute tous leurs ennemis.

O glorieuse vertu, que tu me plais ! Ton éclat rejaillit sur le monde, jusqu’aux yeux ténébreux des ignorants, qui ne peuvent demeurer fermés, quoiqu’ils fassent, à la lumière de mes serviteurs Dans la haine même avec laquelle ils les poursuivent, éclatent l’amour et le zèle de mes serviteurs pour leur salut. L’envie des persécuteurs fait resplendir la générosité et la charité des miens ; la cruauté avec laquelle ils les tourmentent ne sert qu’à mieux prouver la douceur avec laquelle ils en sont aimés. Au milieu de toutes ces injures, c’est la patience qui brille et qui affirme sa royauté ; c’est elle qui régente et gouverne toutes les vertus, parce qu’elle est la moelle même de la charité. Et c’est elle par conséquent qui est le signe des vertus de l’âme ; c’est elle qui démontre Si elles sont ou non fondées en Moi qui suis la Vérité. La patience triomphe et n’est jamais vaincue. Elle a pour compagnes la force et la persévérance, et c’est avec la victoire toujours qu’elle rentre dans sa maison. Quand elle abandonne le champ de bataille, c’est pour revenir à Moi le Père éternel, le rémunérateur de tous ses travaux, et recevoir de Moi la couronne de gloire.

CHAPITRE XLVIII

(78)

Du quatrième état qui n’est pas séparé du troisième, et de l’opération de l’âme, parvenue a cet état. Comment l’âme éprouve le sentiment continu de son union avec Dieu.

Je t’ai appris à quels signes, l’on reconnaît que l’âme a atteint la perfection de l’amour d’amitié, de l’amour filial. Je veux te découvrir maintenant quelle douceur l’âme goûte en moi, tout en demeurant dans son corps mortel. Dès qu’elle est parvenue au troisième état, dans cet état même, ainsi que je te l’ai dit, elle acquiert le quatrième état, qui n’est pas séparé du troisième, mais lui est si étroitement uni que l’un est inséparable de l’autre, de même que l’amour qu’on a pour Moi ne saurait exister sans l’amour du prochain. C’est un fruit produit par ce troisième état de parfaite union contractée par l’âme avec Moi, où elle reçoit ma Force. Désormais ce n’est plus par patience qu’elle souffre un désir ardent la presse, elle ne souhaite rien tant que d’endurer peines et tourments pour la gloire et l’honneur de mon nom.

C’est alors qu’elle se fait gloire des opprobres de mon Fils unique, comme le disait Paul, mon héraut : Je me glorifie dans les opprobres et les tribulations du Christ crucifié (2 Co 12, 9), et, dans un autre endroit : Où chercherai-je ma gloire, sinon dans le Christ crucifie. Je porte en moi, dit-il encore, les stigmates de Jésus crucifié dans mon corps (Gal 6, 14-17). Ainsi ceux qui ont la passion de mon honneur. et qui on faim du salut des âmes, courent a la table de la très sainte Croix. Ils n’ont d’ambition que de souffrir et d’affronter mille fatigues, pour le service du prochain, pour conserver pour acquérir la vertu, en portant dans leurs corps les stigmates du Christ, car l’amour crucifié qui les brûle, brûle dans leur corps ; il éclate dans le mépris qu’ils ont d’eux-mêmes, dans la joie qu’ils éprouvent dans les opprobres, dans l’accueil qu’ils font aux contradictions et aux peines que je leur accorde, de quelque côté qu’elles viennent et de quelque manière que je les leur envoie.

Pour ces fils bien-aimés, la peine est plaisir. Leur vraie peine, ce sont les joies, les consolations, les satisfactions que le monde parfois veut leur donner. Non seulement ils s’attristent des attentions que le monde a pour eux, par une disposition spéciale de ma Providence, alors que les serviteurs du monde sont contraints par ma Bonté de les vénérer et de les assister dans leurs besoins temporels, mais ils vont encore jusqu’à mépriser, par humilité et par haine d’eux-mêmes, la consolation spirituelle qu’ils reçoivent de Moi Père éternel. En vérité, dans la consolation, ce n’est pas le don, le présent de ma grâce qu’ils méprisent, mais la satisfaction qu’y trouve le désir de l’âme. C’est la vertu d’humilité qui leur inspire ce sentiment, l’humilité, produite par une sainte haine, et qui est la gardienne et la nourrice de la charité que donne la vraie connaissance de soi-même et de Moi. C’est ainsi que brillent dans leur corps et dans leur esprit, la vertu et les stigmates du Christ crucifié.

A ceux-là je fais la grâce de sentir que je ne suis jamais séparé d’eux, tandis que dans les autres je m’en vais et je reviens, non que je leur retire ma grâce, mais bien le sentiment de ma présence. Avec ces très parfaits, parvenus a la grande perfection et qui sont morts entièrement à toute leur volonté, je n’agis pas de la sorte. Sans interruption je me repose en eux et par ma grâce et par l’expérience que je leur donne de ma présence. Dès qu’ils veulent unir leur esprit à Moi par sentiment d’amour, ils le peuvent, parce que leur désir est arrivé à une si grande union avec Moi par sentiment d’amour, que rien au monde ne l’en peut séparer. Tout temps, tout lieu leur sont bons pour la prière, car leur vie s’est élevée au-dessus de la terre pour se fixer dans le ciel. Ils ont détruit en eux toute attache terrestre, tout amour égoïste ou sensuel pour s’élever au-dessus d’eux-mêmes, dans les hauteurs du ciel, par l’échelle des vertus, en montant les trois degrés que je t’ai représentés dans le corps de mon Fils unique.

Au premier degré, ils dépouillent les pieds de l’affection de l’amour du vice. Au second, ils goûtent le secret de l’affection du cœur, qui leur fait concevoir l’amour de la vertu. Au troisième, qui est celui de la paix et de la quiétude de l’âme, ils éprouvent en eux la vertu, et en s’élevant au-dessus de l’amour imparfait, ils arrivent à la grande perfection. Là, ils ont enfin le repos, dans la doctrine de ma Vérité ; là, ils ont trouvé la table et la nourriture et le serviteur, et ils goûtent à cette nourriture, au moyen de la doctrine du Christ crucifié, mon Fils unique. C’est Moi qui leur suis le lit et la table ; la nourriture, c’est mon doux Verbe d’amour. C’est, en effet, en ce Verbe de gloire, qu’ils goûtent vraiment les âmes et que les âmes leur sont une nourriture ; et c’est lui-même aussi que je vous ai donné pour nourriture, sa chair et son sang à lui, vrai Dieu et vrai homme. Cet aliment, vous le recevez dans le Sacrement de l’autel, que j’ai institué et que vous a donné ma Bonté pour le temps où vous êtes pèlerins et voyageurs. J’ai voulu que, grâce à lui, vous ne tombiez pas en route, d’inanition ou de faiblesse, et que vous ne perdiez pas le souvenir du Sang, répandu pour vous avec un si ardent amour.

Pour vous réconforter et charmer votre route, l’Esprit-Saint vous sert mes dons et mes grâces. Ce cher Serviteur recueille pour me les offrir, les doux et amoureux désirs de mes fils affamés de souffrance, et leur rapporte en retour la récompense offerte à leurs sacrifices par la divine Charité, en leur faisant goûter et savourer à leur âme la douceur de mon amour. Tu vois bien que je suis la table, mon Fils est la nourriture, et celui qui sert à cette table, c’est l’Esprit-Saint, qui procède du Père et du Fils.

Ainsi toujours ont-ils, ces parfaits, le sentiment de ma présence dans leur âme. Plus ils ont méprisé leur plaisir et leur volonté, plus maintenant ils sont exempts de peine et plus ils ont acquis de joie, parce qu’ils sont brûlés et embrasés par ma charité où se consume leur volonté. Aussi le démon redoute-t-il le bâton de leur charité. C’est de loin qu’il leur envoie ses flèches, sans oser ]es approcher. Le monde, lui, frappe l’épiderme de leur corps, croyant le blesser, et c’est lui-même qu’il blesse, parce que la flèche qui ne peut pénétrer la cible revient à celui qui l’a envoyée. Avec ses injures et ses persécutions et ses murmures, le monde crible de flèches ces très parfaits, mes serviteurs ; mais ils demeurent impénétrables a ses coups : le jardin de leur âme est bien fermé, et les traits retournent à celui qui les a lancés, empoisonnés par le venin de sa propre faute. De toute part, tu le vois, ils sont invulnérables, puisqu’en frappant le corps, les méchants n’atteignent pas l’âme ; qui demeure bienheureuse et affligée ; affligée de la faute du prochain, bienheureuse par l’union et l’affection de la charité qu’elle a reçue en elle.

Ils sont ainsi conformes a l’Agneau sans tache, mon Fils unique, qui, sur la croix, était tout à la fois heureux et souffrant. Il souffrait de porter la croix corporelle, en endurant son supplice, et la croix du désir pour satisfaire à la faute de la race humaine ; et bienheureux il était, parce que la nature divine unie à la nature humaine était impassible, et toujours faisait son âme bienheureuse, en se montrant à elle sans voile. Ainsi était-il tout à la fois bienheureux et souffrant. Il souffrait dans sa chair suppliciée, la Divinité en lui ne pouvait souffrir, non plus que son âme, dans la partie supérieure de l’intelligence. Il en est de même de ces fils très chers arrivés au troisième et au quatrième état. Ils souffrent en portant leur croix extérieure et leur croix intérieure, c’est-à-dire les afflictions du corps suivant que je le permets, et cette croix du désir que leur inflige la douleur de mon offense et du malheur du prochain. Et je dis aussi qu’ils sont bienheureux, parce que la joie de la charité qu’ils possèdent ne peut leur être enlevée, et c’est elle qui fait leur allégresse et leur béatitude.

Cette peine, on l’appelle bien peine, mais elle n’est pas une peine afflictive qui dessèche l’âme ; elle l’engraisse, au contraire, en développant en elle le sentiment de la charité, puisque les peines accroissent la vertu. C’est donc une peine nutritive plutôt qu’afflictive. Car aucune souffrance, aucun tourment ne peut retirer l’âme du feu de l’amour. Elle est comme un tison embrasé au sein de la fournaise, et que nul ne peut toucher pour l’en retirer, parce qu’il est devenu feu. Ces âmes plongées dans le brasier de ma charité, sans que rien ne demeure d’elle, en dehors de Moi, n’ayant plus aucune volonté propre, mais tout entières embrasées en Moi, qui donc les pourrait prendre et les retirer de Moi et de ma grâce, après qu’elles sont ainsi devenues une même chose avec Moi et Moi avec elles. Toujours elles me sentent en elles, jamais je ne leur dérobe le sentiment de ma présence, comme je le fais aux autres, ainsi que je t’ai dit, quand je m’en vais et que je reviens, non que je retire ma grâce, mais seulement le sentiment de mon union avec elles, pour les amener ainsi à la perfection. Une fois qu’elles ont atteint à la perfection, je supprime ce jeu de l’amour des départs et des retours. Je l’appelle jeu de l’amour, parce que c’est par amour que je m’en vais, c’est par amour que je reviens. Non pas Moi en vérité Je suis le Dieu immuable, je ne me meus pas ; c’est le sentiment de ma présence, que ma Charité procure à l’âme, qui disparaît pour revenir encore.

CHAPITRE XLIX

(79)

Comment Dieu ne se sépare jamais des parfaits, en leur retirant soit la grâce, soit le sentiment de sa présence, mais il interrompt parfois l’union.

Je te disais que ces âmes très parfaites ne perdent jamais le sentiment de ma présence en elles. Je les quitte cependant d’une autre manière, parce que l’âme, tant qu’elle est liée au corps, ne pourrait recevoir, de façon continue, l’union que je contracte avec l’âme en me laissant voir à elle. C’est pour ménager ses forces que je me retire. Je ne lui ôte ni ma grâce ni le sentiment de ma présence ; j’interromps seulement l’union entre elle et moi.

L’âme, emportée par l’angoisse du désir, court généreusement sur le pont de la doctrine du Christ crucifié. Arrivée à la porte, son esprit s’élance vers Moi nourrie et enivrée du Sang, brûlée du feu de l’amour, elle goûte en moi la Divinité éternelle. Elle se plonge dans cet Océan de paix, et son esprit n’a plus de mouvement qu’en Moi. Bien que mortelle encore, elle jouit du bonheur des immortels, et, malgré le poids de son corps, elle reçoit l’allégresse de l’esprit. Aussi maintes fois le corps est-il soulevé de terre, en raison de cette parfaite union que l’âme a faite avec moi, comme si le corps avait perdu son poids pour devenir léger. Cependant il n’a rien perdu de sa pesanteur ; mais, comme l’union de l’âme avec moi est plus parfaite que l’union entre le corps et l’âme, la force de l’esprit fixé en moi soulève de terre le poids du corps ; le corps reste comme immobile, tout brisé par l’amour de l’âme à tel point, comme tu l’as entendu dire à quelques-unes de mes créatures, qu’il ne pourrait plus vivre, Si ma Bonté ne le ceignait de sa Force. Qu’en cet état d’union à moi, l’âme ne quitte pas le corps, c’est un plus grand miracle, sache-le bien, que de voir plusieurs corps morts ressusciter.

Aussi, j’interromps pour quelque temps cette union, pour permettre à l’âme de retourner dans le vase de son corps. Je veux dire, que la sensation de son corps, qui avait été suspendue par le sentiment intérieur de l’âme, lui est à nouveau rendue. Car, en réalité, l’âme n’a pas quitté son corps, dont elle ne se sépare vraiment que par la mort. Mais les puissances de l’âme n’avaient plus conscience du corps, absorbées qu’elles étaient en moi par l’amour. En cet état, la mémoire n’est remplie que de moi ; l’intelligence tendue vers moi ne voit rien d’autre que ma Vérité ; la volonté, qui suit l’intelligence, aime ce que l’intelligence contemple et s’unit par l’amour à ce même objet. Toutes ces puissances étant ainsi rassemblées et unies en moi, plongées en moi, consumées en mol, le corps perd toute sensation. L’œil en voyant ne voit pas, l’oreille en entendant n’entend pas, la langue en parlant ne parle pas, sinon comme il arrive parfois, sous la pression du cœur, quand je permets à la langue d’exprimer le trop plein de l’âme, pour la gloire et l’honneur de mon nom. Cette exception mise à part, la langue en parlant ne parle pas, la main en touchant ne touche pas, les pieds en marchant ne marchent pas. Tous les membres sont liés et retenus dans le lien de l’amour. Ce lien les soumet tellement à la raison et les tient si unis au sentiment de l’âme, que, d’une seule voix et contrairement à leur propre nature, ils crient vers moi, le Père éternel, pour demander que le corps soit séparé de l’âme et l’âme du corps. Ils crient vers moi, comme le glorieux Paul : Malheureux que je suis ! Qui me séparera de mon corps : car j’ai en lui une loi perverse qui est en révolte contre l’esprit ! (Rm 8, 23-24).

Ce n’est pas seulement de la lutte de l’appétit sensitif contre l’esprit, que parlait saint Paul, car ma parole l’avait comme rassuré sur ce point, quand je lui avais dit : Paul, ma grâce te suffit ! (Cor 12, 9). C’est de son corps auquel il était enchaîné qu’il se plaignait, parce qu’il l’empêchait de me voir pour quelque temps encore. Jusqu’à l’heure de la mort son regard était arrêté et ne pouvait me contempler, moi, la Trinité éternelle, dans la vision des bienheureux immortels, qui sans cesse rendent honneur et louange à mon nom. Il gémissait donc de se trouver parmi les mortels, qui toujours m’offensent, privé de ma vue, privé de me voir dans mon Essence.

Non que Paul lui-même et mes autres serviteurs ne me voient pas et ne me goûtent pas ; cependant ils ne me voient pas, ils ne me goûtent pas dans mon Essence, mais seulement dans l’effet de ma Charité, qui se manifeste de diverses manières, suivant qu’il plaît à ma Bonté de me découvrir moi-même à eux. Toute vision que l’âme reçoit, pendant qu’elle est dans un corps mortel, n’en est pas moins que ténèbres, comparée à la vision dont jouit l’âme séparée du corps. Aussi semblait-il à Paul que les impressions sensibles arrêtaient la vue de l’esprit et que les sensations tout humaines et grossières du corps empêchaient le regard de l’intelligence de me contempler face à face ; sa volonté lui paraissait comme enchaînée et incapable de m’aimer autant qu’il le désirait, parce que, en cette vie, tout amour est imparfait jusqu’à ce qu’il parvienne à sa perfection.

Ce n’est pas que l’amour de Paul, comme celui de mes autres serviteurs, fût imparfait à raison de la grâce ou de la charité : non, sa charité était parfaite. Il était imparfait en ce sens qu’il n’était pas rassasié. De là, sa souffrance. Quand le désir est pleinement satisfait par la possession de ce qu’on aime, il n’y a plus de peine. Mais parce que, tant qu’il est dans un corps mortel, l’amour ne possède pas parfaitement Celui qu’il aime, il demeure en souffrance, jusqu’à ce que l’âme, séparée du corps, voie son désir assouvi et aime désormais sans peine.

L’âme alors est rassasiée, sans éprouver le dégoût de la satiété, parce qu’étant rassasiée, elle a cependant toujours faim sans toutefois souffrir de la faim. Séparée du corps, elle remplit sa coupe en moi, qui suis la Vérité, et la coupe demeure toujours pleine, parce que toujours elle est plongée en moi. Que peut-elle désirer qu’elle ne possède ? Elle désire me voir elle me contemple face à face. Elle désire voir la gloire et la louange de mon nom elle voit mon nom loué et glorifié dans mes saints, soit dans la nature angélique, soit dans la nature humaine.

CHAPITRE L

(80)

Comment les mondains rendent gloire à Dieu, qu’ils le veuillent ou non.

Si parfaite est la vision de l’âme bienheureuse, qu’elle contemple la gloire et l’honneur de mon nom non seulement dans les habitants de la vie éternelle, mais encore dans les créatures mortelles.

Car qu’il le veuille ou non, le monde me rend gloire.

En vérité, la gloire que j’en retire n’est pas celle qu’il me devrait procurer, en m’aimant par-dessus toute chose, mais il n’en monte pas moins de lui, louange et gloire à mon nom. Dans les mondains en effet brille ma Miséricorde et l’abondance de ma Charité, qui leur laisse le temps. Au lieu de commander à la terre de les engloutir, j’attends leur retour, j’ordonne à la terre de leur donner ses fruits, au soleil de répandre sur eux sa lumière et sa chaleur, au ciel de se mouvoir, pour continuer la vie à toutes les choses que j’ai créées pour eux. J’use envers eux de miséricorde et de charité, non seulement en ne leur retirant pas ces dons à cause de leurs fautes, mais encore en les accordant au pécheur comme au juste et souvent plus au pécheur qu’au juste. Car le juste est préparé à souffrir, et je le prive des biens de la terre, pour lui donner plus abondamment les biens du ciel. Ainsi éclatent en eux, ma charité et ma miséricorde.

D’autres fois aussi les serviteurs du monde, par les persécutions qu’ils font subir à mes serviteurs, éprouvent leur vertu, mettent en évidence leur patience et leur charité, provoquent, au milieu des souffrances, leurs humbles et continuelles prières. Prières et souffrances montent vers moi comme un hommage d’honneur et de louange à mon nom. Ainsi donc, sans le vouloir, le méchant travaille à ma gloire, alors même qu’il prétend me faire affront.

CHAPITRE LI

(81)

Comment les démons eux-mêmes rendent gloire et honneur à Dieu.

De même que, dans cette vie, les pécheurs servent à accroître les vertus de mes serviteurs, de même les démons, dans l’enfer, sont mes justiciers et travaillent à mon profit. Ils font justice des damnés ; et, pour mes créatures qui font le voyage de cette vie en s’acheminant au terme de leur pèlerinage, ils s’emploient à leur avantage, en exerçant leurs vertus par de multiples assauts et des tentations diverses, par les injures qu’ils leur suscitent de la part des uns, par les larcins qu’ils provoquent contre elles, non seulement dans le but de leur faire injustice ou de les priver de leurs biens, mais dans l’espoir de leur faire perdre la charité. Mais en croyant ainsi causer la perte de mes serviteurs, ils ne font qu’affermir en eux les vertus de patience, de force et de persévérance.

C’est ainsi qu’ils rendent honneur et gloire à mon nom, et que s’accomplit en eux ma Vérité. Je les avais créés pour ma gloire et pour mon honneur à moi Père éternel, pour leur faire participer ma beauté. En se révoltant contre moi, ils sont tombés par leur orgueil et furent privés de ma vue ; ils ne m’ont donc pas rendu la gloire ni la louange d’amour. Mais Moi, Vérité éternelle, je les ai constitués mes instruments, pour exercer mes serviteurs dans la vertu, en même temps que mes justiciers à l’égard de ceux qui, par leurs fautes, vont a l’éternelle damnation, et vis-à-vis de ceux, aussi, qui passent par les peines du purgatoire.

C’est ainsi, tu le vois bien, que ma Vérité s’accomplit en eux. Ils me rendent gloire, non comme citoyens de la vie éternelle dont ils ont été privés par leur faute, mais comme mes justiciers. C’est par eux que je manifeste ma justice vis-à-vis des damnés et vis-à-vis de ceux du purgatoire.

CHAPITRE LII

(82)

Comment l’âme, après avoir quitté cette Vie, voit pleinement la gloire du nom de Dieu on toute créature ; et comment elle n’a plus la peine du désir mais seulement le désir.

Qui donc voit et comprend qu’en toute chose créée, et dans les créatures raisonnables, et dans les démons, resplendit la gloire et l’honneur de mon nom ? L’âme dépouillée du corps et unie à Moi sa fin, le voit nettement, et dans sa vision elle connaît la vérité. En me voyant, moi Père éternel, elle m’aime ; en m’aimant, elle est rassasiée ; dans son rassasiement elle connaît la vérité ; en connaissant la vérité, elle est fixée dans ma volonté, elle y est établie à demeure, de telle sorte que rien désormais ne lui peut causer de peine. Car en moi elle possède tout ce qu’elle désirait avoir. Elle désirait me voir, Moi tout d’abord, et puis la gloire et l’honneur de mon nom. Cette gloire, elle la voit pleinement réalisée dans mes saints, dans les esprits bienheureux, dans les autres créatures, dans les démons, ainsi qu’il a été dit. Et, bien qu’elle voie l’offense qui m’est faite, et dont auparavant elle éprouvait tant de douleur, elle n’en a plus désormais de douleur, mais seulement de la compassion. C’est sans peine elle m’aime, et que sans cesse elle me prie, par charité, pour que je fasse miséricorde au monde. Tu vois donc bien que, pour elle, c’est fini de la souffrance, mais non de la charité. Le Verbe, lui aussi, mon Fils unique, vit finir sur la croix, avec sa vie, la peine du désir douloureux qu’il éprouvait, et dont il endura la souffrance depuis le premier moment où je l’envoyai dans le monde jusqu’au moment où il mourut pour votre salut. En lui, le désir de votre salut dure toujours, mais non la peine. Si le sentiment de la charité, que je vous ai manifestée par lui, avait cessé alors envers vous, vous ne seriez pas ; car c’est par l’Amour que vous avez été faits. Si donc, j’avais retiré par devers moi mon amour, Si je n’avais pas aimé votre être, vous ne seriez pas. Mais l’Amour, mon amour, vous a créés et mon amour vous conserve ; et parce que je suis une même chose avec ma Vérité comme aussi le Verbe incarné est une même chose avec moi, la peine du désir a bien pris fin, mais non pas le désir.

Vois, maintenant. Les saints et toute âme qui possède la vie éternelle, ont le désir du salut des âmes, sans en éprouver la peine. Leur peine s’est terminée à leur mort, mais non le sentiment de la charité. Enivrés du sang de l’Agneau sans tache, revêtus de la charité du prochain, ils passent par la porte étroite, tout inondés du sang du Christ crucifié et ils se trouvent en moi, l’Océan de paix, délivrés de l’imperfection, c’est-à-dire de l’inassouvissement, et arrivés à la perfection, où ils sont rassasiés de tout bien.

CHAPITRE LIII

(83)

Comment saint Paul, après avoir été ravi dans la gloire des bienheureux, désirait d’être délivré de son corps. Et ainsi font ceux qui sont parvenus à ce troisième et à ce quatrième état.

Paul avait vu et goûté ce bonheur, quand je l’élevai au troisième ciel, c’est-à-dire dans la profondeur de la Trinité. C’est là qu’il avait goûté et connu ma Vérité et reçu pleinement l’Esprit-Saint, là qu’il avait appris la doctrine de ma Vérité le Verbe incarné. La son âme, par sentiment et par union, s’était revêtue de moi Père éternel, comme les bienheureux de la vie durable, sans que toutefois son âme lut séparée de son corps. Mais comme il plut à ma Bonté de faire de lui un vase d’élection dans l’abîme de mn Trinité, je le dépouillai de moi, parce qu’en moi l’on ne peut souffrir et que je voulais qu’il souffrît pour mon nom. Je proposai donc désormais comme objet au regard de son intelligence le Christ crucifié, en le revêtant de sa doctrine, en le liant et en l’enchaînant par la clémence de l’Esprit-Saint qui est le feu de la Charité. Et lui, comme un vase d’argile, se laissa façonner et reformer par ma Bonté, sans aucune résistance. Quand je le frappai, il n’eut de parole que pour dire : Seigneur, que voulez-vous que je fasse ? Dites-moi ce qu’il vous plaît que je fasse et je le ferai ! Je l’enseignai donc, en proposant à ses regards le Christ crucifié, en le revêtant de la doctrine de ma Vérité ; je l’éclairai parfaitement par la lumière d’un véritable repentir fondé sur mon amour qui effaça son péché.

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