Le Dialogue (page 13)
Dès lors, il ne connut plus d’autre doctrine que celle du Christ crucifié. Il s’y attacha si étroitement que rien désormais ne l’en put séparer, ni les assauts du démon, ni les tentations de la chair auxquelles il demeurait en butte par une permission de ma bonté, qui par ces combats voulait le faire grandir encore en mérite et en grâce et le conserver dans l’humilité, après l’avoir fait jouir de sublimité de ma Trinité. Jamais plus il ne dépouilla ce vêtement, jamais il ne s’en sépara ne fût-ce qu’un instant. Persécutions, supplices, tribulations, il endura tout plutôt que de renoncer à la doctrine de la Croix. Il se l’était si bien incorporée qu’il sacrifia sa vie plutôt que de s’en dépouiller et que c’est avec ce vêtement qu’il retourna à moi, le Père éternel.
Paul avait goûté ce que c’est que de jouir de moi sans être appesanti par le poids de son corps. Car je lui avais donné cette jouissance par le sentiment de l’union, sans toutefois le séparer tout à fait de son corps. Quand il fut revenu à lui, revêtu de ce vêtement de Jésus-Christ crucifié, il lui sembla qu’il n’aimait plus que d’un amour imparfait, en comparaison de ce parfait amour qu’il avait goûté en moi et qu’il avait vu dans les Bienheureux séparés de leur corps. Le poids de son propre corps n’était plus à ses yeux qu’un obstacle à ce complet rassasiement du désir, que trouve l’âme après la mort. Si imparfaite et si faible lui paraissait sa mémoire ! Elle ne lui permettait pas de me retenir, de me recevoir, de me goûter avec cette plénitude que possèdent les saints séparés de leur corps !
Tant qu’il demeurait en ce corps mortel, tout dans ce corps lui semblait une loi mauvaise en lutte contre l’esprit. Cette opposition n’était pas celle du péché puisque je l’avais rassuré de ce côté quand je lui avais dit : " Paul ma grâce te suffit (2 Co 12, 9) ". C’était cet obstacle apporté à la perfection de l’esprit, laquelle consiste à pouvoir me contempler dans mon essence. L’appesantissement du corps empêchant cette vision, Paul s’écriait donc : " O malheureux homme que je suis ! Qui me délivrera de ce corps mortel. Car dans tous mes membres je sens une loi qui m’enchaîne et qui est en opposition avec la loi de mon esprit (Rm 7, 23) " ?
C’est l’exacte vérité. La mémoire, dépendante du corps, est amoindrie par cette servitude ; l’intelligence, entravée par son poids, ne peut me contempler tel que je suis dans mon essence : la volonté, comme enchaînée, ne peut s’unir à moi pour me goûter sans souffrance, comme je te l’ai l’ait comprendre. C’est donc bien avec raison que Paul se lamentait : " J’ai dans mon corps une loi en révolte contre la loi de mon esprit. "
Pareils sont mes serviteurs, ceux que je t’ai montrés parvenus au troisième et au quatrième état de l’union parfaite qu’ils ont contractée avec moi. Eux aussi, ils crient leur désir d’être délivrés de leur corps, et de sentir enfin leurs liens brisés.
Pour ces fidèles voués à mon service, la séparation du corps est sans angoisse, la mort sans amertume. Ils l’appellent de tout leur désir. Armés d’une sainte haine, c’est sans répit qu’ils ont mené rude guerre contre la chair, et ils ont perdu cette tendresse instinctive que l’âme éprouve pour son corps ; cet amour naturel ils l’ont vaincu par la haine de la vie corporelle, et leur amour pour moi leur fait demander à mourir : " Qui me délivrera, disent-ils, de ce corps de mort ? Je souhaite tant d’en être affranchi pour être avec le Christ ! " Avec l’Apôtre ils s’écrient : " Mourir est ma grande ambition ! c’est par patience que je consens à vivre. " Une fois élevée à cette parfaite union, l’âme n’a plus de désir que de me voir et de contempler ma gloire réalisée en toutes choses.
CHAPITRE LIV
(84)
Comment l’âme, parvenue à l’état d’union, éprouve un désir infini de laisser sa dépouille terrestre, pour s’unir à Dieu.
Quand je me retire de la manière que j’ai dite, et que l’âme reprend conscience de son corps, cette âme, au sortir de l’union que j’avais faite avec elle et qu’elle avait faite avec moi, reporte vers moi le sentiment qu’elle éprouve en se retrouvant en son corps. En se voyant privée de cette union qu’elle avait avec Moi et séparée de la société des immortels qui me rendent gloire, pour se retrouver au milieu des mortels qui m’outragent si misérablement, elle ne peut supporter de me voir offenser par mes créatures. C’est en cela que consiste la croix du désir qu’elle endure. Cette souffrance, jointe au désir de me voir, lui rend la vie insupportable. Cependant elle ne se plaint pas, parce que sa volonté n’est plus sienne elle est devenue une même chose avec moi par l’amour, et elle ne peut vouloir me désirer rien d’autre que ce que je veux. Tout en désirant venir à Moi, elle est donc contente de rester et de demeurer en sa souffrance, si c’est ma volonté, pour procurer à mon nom plus d’honneur et de gloire et mieux coopérer au salut des âmes. En aucun point, elle n’est en désaccord avec ma volonté ; mais emportée par le désir qui l’oppresse, elle court, revêtue du Christ crucifié, passant par le pont de sa doctrine, se glorifiant des opprobres et des souffrances. Elle se délecte dans les peines, et la mesure de ses peines est la mesure de sa joie. Plus elle est éprouvée par les tribulations, plus elle y trouve d’apaisement à son désir de mourir ; car souvent, le désir qu’elle a de souffrir adoucit la peine qu’elle ressent d’être enchaînée à son corps.
Dès lors ce n’est plus seulement avec patience que mes serviteurs accueillent la souffrance, comme dans le troisième état ; ils se font gloire d’endurer pour mon nom de nombreuses tribulations. Souffrir, pour eux c’est jouir ; leur souffrance est de ne pas souffrir. Ils n’ont qu’une crainte, c’est que je ne veuille récompenser en cette vie leurs bonnes actions, et que je n’aie pas pour agréable, le sacrifice de leurs désirs. Dès qu’ils sont dans la peine, dès que je leur ménage des tribulations, leur âme retrouve son allégresse, en se voyant ainsi revêtue des souffrances et des opprobres du Christ crucifié. S’il leur était possible de pratiquer la vertu sans peine, ils ne le voudraient pas. C’est sur la croix, avec le Christ, qu’ils veulent trouver leur joie ; c’est par la souffrance qu’ils veulent acquérir la vertu et arriver à la vie éternelle, parce qu’ils ont été plongés et embrasés dans le Sang, où ils ont trouvé le feu de ma Charité ; car cette Charité est un feu, un feu qui procède de Moi, pour ravir leur esprit et leur cœur, en consumant le sacrifice de leur désir.
Le regard de leur intelligence se porte alors vers moi, pour contempler ma Divinité, emportant à sa suite la volonté qui s’unit à moi pour s’y nourrir. Cette vue est une grâce infuse que j’accorde à l’âme qui m’aime et me sert en toute Vérité.
CHAPITRE LV
(85)
Comment ceux qui sont parvenus à cet état d’union sont illuminés dans leur intelligence, par une lumière surnaturelle infuse, par une grâce spéciale de Dieu. Et comment il est plus avantageux pour le salut de l’âme de suivre les conseils d’un esprit humble possédant une conscience sainte que ceux d’un savant orgueilleux.
C’est avec cette lumière, qui éclairait le regard de son intelligence, que me vit Thomas d’Aquin, et qu’il acquit les clartés multiples de la science, comme aussi Augustin, Jérôme et les autres Docteurs, et mes Saints. Eclairés par ma Vérité, ils entendaient et discernaient au milieu des ténèbres ma Vérité. Ils voyaient clair dans la sainte Ecriture, qui paraissait ténébreuse à ceux qui ne la pouvaient comprendre, non par le défaut de l’Ecriture, mais par le défaut de la raison qui ne l’entendait pas. C’est pourquoi j’ai envoyé ces flambeaux pour éclairer les esprits aveugles et grossiers, en élevant le regard de leur intelligence pour leur faire connaître la Vérité au sein des ténèbres, comme je l’ai dit.
Moi, le feu qui a consumé leur sacrifice, je les ai ravis en moi, en leur donnant la lumière, non pas naturelle, mais absolument surnaturelle. Cette lumière ils l’ont reçue au sein des ténèbres, et c’est par elle qu’ils ont connu ma Vérité. Cette Vérité, qui alors paraissait obscure, apparaît aujourd’hui en pleine lumière, aux esprits les plus grossiers comme aux plus subtils, à quelques nations qu’ils appartiennent, et chacun la reçoit selon sa capacité, et aussi suivant les dispositions qu’il veut apporter à la connaître, car je tiens compte de leurs dispositions.
Tu vois donc que l’œil de l’intelligence a reçu la lumière infuse par grâce, supérieure à la lumière naturelle, et, par elle, les Docteurs et les autres Saints ont connu la lumière dans les ténèbres. Ainsi des ténèbres est sortie la clarté, puisque l’intelligence fut avant que ne fût formée l’Ecriture, et c’est de l’intelligence ainsi éclairée qu’est venue la science, car c’est en voyant qu’elle discerne le vrai.
C’est grâce à cette lumière que les saints Patriarches et les Prophètes connurent et annoncèrent l’avènement et la mort de mon Fils. C’est elle qui éclairait les Apôtres, après l’avènement de l’Esprit-Saint qui les inonda d’une clarté surnaturelle. C’est elle aussi que possédaient les Evangélistes, et les Docteurs et les Confesseurs et les Vierges et les Martyrs, qui, tous, furent illuminés de cette parfaite lumière.
Et chacun l’a reçue de manière différente, suivant que le demandait son propre salut ou le salut des créatures, ou le besoin de ceux chargés d’enseigner les saintes Ecritures. Les saints Docteurs l’ont eue par la Science avec laquelle ils ont interprété la doctrine de ma Vérité, la prédication des Apôtres, les livres des Evangiles. Les Martyrs l’ont possédée, pour affirmer, par leur sang, la lumière de la très sainte Foi, le fruit et les trésors du Sang de l’Agneau. Elle était dans les vierges, par le sentiment de la charité et de la pureté. Elle est dans les Obéissants, qui manifestent l’obéissance du Verbe et témoignent de la perfection de l’obéissance qui s’est affirmée avec éclat dans ma Vérité, lorsque, pour accomplir le commandement que je lui avais imposé, Elle courut à la mort ignominieuse de la croix.
L’ancien et le nouveau Testament sont tout remplis de cette lumière. Dans l’Ancien, c’est cette lumière, infuse par ma grâce et ajoutée à la lumière naturelle, qui illumina l’intelligence des saints Prophètes et fit d’eux les Voyants, qui regardaient dans l’avenir. Dans le Nouveau, n’est-ce pas aussi par cette lumière, que tout le détail de la Vie évangélique est manifesté aux fidèles du Christ ? Et, parce que toutes deux procèdent de la même lumière, la loi nouvelle n’a pas abrogé la loi ancienne, elle en est inséparable, elle n’a détruit en elle que cette imperfection, d’être fondée uniquement sur la crainte. Quand vint le Verbe, mon Fils unique, avec la loi d’amour, il la compléta en lui donnant l’amour. A la crainte du châtiment, il substitua la crainte sainte. C’est ce que ma Vérité disait aux disciples pour leur montrer qu’il ne détruisait pas la loi : Je ne suis pas venu abroger la loi, mais la perfectionner (Mt 5, 17) . Comme s’il eût dit : " Jusqu’à maintenant la loi est imparfaite, mais, par mon Sang, je la ferai parfaite : je l’achèverai en ce qui lui manque, en faisant disparaître la crainte du châtiment, pour ne lui donner d’autre fondement que l’amour et la crainte sainte.
Et qui prouve que ce fut là la vérité ? La lumière surnaturelle qui, par grâce, fut donnée et qui est donnée toujours à qui la veut recevoir. Toute lumière qui sort de la Sainte Ecriture, est venue et vient de cette lumière. Les Ignorants orgueilleux, les Scientistes, s’aveuglent à cette lumière, parce que leur orgueil et le nuage de l’amour-propre recouvrent et cachent pour eux cette clarté. C’est pourquoi, ils entendent la Sainte Ecriture littéralement plus que spirituellement. Ils n’en goûtent que la lettre, à force de compulser les livres : ils ne savourent pas la moelle de l’Écriture, parce qu’ils se sont privés de la lumière qui l’a composée et qui aussi en révèle le sens.
Ces beaux savants s’étonnent On les surprend murmurant, quand ils voient de pauvres gens grossiers et sans instruction, goûter la Sainte Ecriture, et faire montre d’autant de lumière dans la connaissance de ma Vérité, que s’ils l’avaient étudiée bien longtemps ! Il n’y a là, pourtant, nulle merveille. Ils ont étudié, oui, mais leur étude a porté sur la cause principale, sur la Lumière elle-même, d’où procède la science. Mais comme ces superbes ont perdu cette lumière, ils ne voient pas, ils ne reconnaissent pas ma Bonté, dans cette lumière même, répandue par ma grâce dans mes serviteurs. Aussi je te dis, que, pour demander conseil sur le salut de l’âme, il vaut beaucoup mieux s’adresser à l’un de ces humbles, d’une conscience droite et sainte, qu’à un orgueilleux érudit, qui a fait par ses études le tour de la science.
Celui-ci ne peut donner que ce qu’il possède. Aussi bien souvent, à cause de sa vie de ténèbres, ce n’est que dans ces ténèbres, qu’il distribuera la lumière de la Sainte Écriture ; tandis que mes serviteurs répandent la lumière qu’ils possèdent en eux-mêmes, désireux et comme affamés du salut des âmes.
Tout cela, ma très douce fille, est pour te faire connaître la perfection de cet état d’union, où l’œil de l’intelligence est ravi par le feu de ma Charité, qui donne la lumière surnaturelle. Avec cette lumière l’on m’aime, parce que l’amour suit l’intelligence. Plus l’on connaît plus on aime, et plus l’on aime plus on connaît. Amour et connaissance s’alimentent ainsi l’un l’autre réciproquement.
C’est avec cette lumière, que l’âme séparée du corps entre dans l’éternelle vie où elle me voit et me goûte en toute vérité, comme je te l’ai dit, quand je te parlai de la béatitude que l’âme trouve en Moi.
Tel est cet état très excellent, où mes serviteurs, bien qu’encore mortels, goûtent les biens immortels qui sont le partage de ceux qui sont morts. Aussi parfois elle en arrive à une union si étroite avec Moi, qu’elle sait à grand’peine si elle est dans son corps ou si elle l’a quitté. Son union avec moi lui procure un avant-goût de la vie éternelle. C’est en faisant mourir en elle sa volonté, qu’elle a réalisé cette union en moi, car il n’est pas d’autre moyen de s’unir parfaitement à moi. Elle peut dès lors goûter la vie éternelle, après s’être ainsi délivrée de l’enfer de sa propre volonté. Et de même, l’homme qui vit selon les inspirations de son appétit sensuel, a comme un avant-goût de l’enfer, ainsi que je te l’ai dit.
CHAPITRE LVI
(86)
Récapitulation de quelques vérités. Et comment Dieu invite cette âme à prier pour toute créature et pour la sainte Église.
Tu as vu maintenant, par l’œil de l’intelligence, tu as entendu par l’oreille du cœur, en Moi Vérité éternelle, de quel moyen tu peux profiter toi-même, et faire profiter le prochain de la doctrine, et parvenir à la connaissance de ma Vérité, comme je t’avais dit dès le commencement.
C’est par la connaissance de toi-même que tu arrives à la connaissance de la Vérité, non, il est vrai, par la connaissance isolée de toi-même, mais unie à la connaissance de moi-même en toi. Tu as ainsi trouvé l’humilité, la haine et le mépris de toi, et tu as découvert le feu de ma Charité, par la connaissance de moi-même en toi. Par là, tu en es venue à l’amour et dilection du prochain, en le servant par la doctrine et par l’exemple d’une vie honnête et sainte.
Je t’ai aussi montré le Pont : je t’ai expliqué comment il est établi, les trois degrés qu’il faut franchir, représentant en général les trois puissances de l’âme, et comment aucune ne peut avoir en soi la vie de la grâce, si l’âme n’a monté les trois degrés, c’est-à-dire si les trois puissances ne sont pas assemblées en mon nom.
Je t’ai ensuite donné une explication plus particulière de ces trois degrés, par les trois états de l’âme, figurés sur le corps de mon Fils unique. De son corps t’ai-je dit, il a fait comme une échelle, dont je t’ai indiqué les degrés dans ses pieds percés, dans son côté ouvert, et dans sa bouche, où l’âme goûte la paix et le repos, de la manière que je t’ai exposée.
Je t’ai découvert l’imperfection de la crainte servile, puis l’imperfection de l’amour, en ceux qui m’aiment à cause de la douceur qu’ils trouvent en mon amour ; enfin, j’ai expliqué la perfection du troisième état, en ceux qui sont arrivés à la paix de la bouche. Ils n’y sont parvenus qu’après avoir parcouru avec un ardent désir le pont du Christ crucifié, en franchissant les trois degrés généraux, c’est-à-dire après avoir recueilli les trois puissances de l’âme et uni en mon nom toutes leurs opérations, puis les trois degrés particuliers, c’est-à-dire en passant de l’état imparfait à l’état parfait.
Tu les a vus alors courir dans la vérité ; je t’ai fait goûter la perfection de l’âme, respirer l’odeur des vertus, en même temps que je t’ai mise en garde contre les illusions auxquelles l’âme est exposée, avant d’arriver à la perfection, si elle n’emploie pas son temps à se connaître et à me connaître.
Je t’ai exposé aussi la misère de ceux qui vont se noyer dans le fleuve, pour ne pas vouloir passer par le pont et suivre la doctrine de ma Vérité. Je ne l’ai pourtant établi, ce Pont, que pour vous empêcher de périr ; mais eux, comme des fous, ils préfèrent se noyer dans la misère et la fange du monde.
Tout cela je te l’ai expliqué, pour attiser en toi le feu du saint désir, et la compassion et la tristesse de la perte des âmes, afin que la douleur de leur damnation jointe à l’amour, te contraignît à me faire violence à Moi, par tes pleurs, par tes sueurs, par les gémissements de la prière humble et continue, montant vers moi toute enflammée d’un ardent désir pour qu’enfin je fasse miséricorde au monde et au corps mystique de la sainte Église pour lesquels tu me pries tant ! Ce n’est pas pour toi seule que je l’ai dit, mais aussi pour beaucoup d’autres créatures qui sont mes serviteurs et qui l’entendront. Ils sentiront les étreintes de ma Charité, et, tous ensemble, toi et mes autres serviteurs, vous me prierez pour me forcer de faire miséricorde. Je t’ai déjà dit, il doit t’en souvenir que j’accomplirais vos désirs, en accordant une consolation à vos labeurs, en satisfaisant à vos désirs douloureux par la réforme de la sainte Église, à qui je donnerai de bons et saints Pasteurs. Ce n’est pas par la guerre, par le glaive, par la cruauté, que je la réformerai, je te l’ai dit, mais dans la paix et la tranquillité, par les larmes et les sueurs de mes serviteurs.
C’est vous, en effet, que j’ai chargés de travailler au salut de vos âmes et de celles du prochain, dans le corps mystique de la sainte Église, par l’exemple, par la doctrine, par de continuelles prières offertes à Moi, pour lui et pour toute créature, en produisant des actes de vertu à l’égard d’autrui, de la manière que je t’ai expliquée ; car, ai-je dit, toute vertu s’exerce et se développe, tout péché se commet et s’accroît au sujet du prochain. C’est pourquoi je veux que vous vous employiez à son service c’est le véritable moyen de faire fructifier votre vigne.
Sans cesse, faites monter vers moi l’encens de prières parfumées pour le salut des âmes ; car je veux faire miséricorde au monde. Avec ces prières, avec ces sueurs, avec ces larmes, je veux laver le visage de l’Épouse, la sainte Église. Déjà je te l’ai montrée sous la forme d’une femme dont la face est salie et comme lépreuse. Ces souillures, ce sont les péchés des ministres et de tous ceux de la religion chrétienne, qui se nourrissent au sein de cette épouse. De ces péchés je te parlerai en un autre endroit.
CHAPITRE LVII
(87)
Comment cette âme demande à Dieu de vouloir bien lui faire goûter les fruits des larmes.
Alors cette âme, angoissée d’un immense désir, était enivrée de son union avec Dieu, et de ce qu’elle avait entendu et goûté de la douce Vérité première. Si l’aveuglement des créatures qui méconnaissent leur bienfaiteur et la profondeur de la Charité divine la brisait de douleur, une espérance cependant la remplissait d’allégresse. De la Vérité divine elle-même elle avait reçu une promesse, quand Dieu lui avait appris ce qu’elle devait faire avec ses autres serviteurs, s’ils voulaient qu’il fit miséricorde au monde. Levant le regard de son intelligence vers la douce Vérité à laquelle elle se tenait unie, elle souhaitait d’avoir une explication au sujet des états d’âme dont Dieu lui avait parlé. Elle voyait que c’est par les larmes, que l’âme parvient à ces états : elle voulait donc apprendre de la Vérité les différences des larmes, ce qu’elles sont, d’où elles procèdent, et les fruits qu’elles produisent.
Comme la vérité ne se peut connaître que dans la Vérité elle-même, c’est la Vérité qu’elle interrogeait, et comme aussi bien on ne peut rien connaître dans la Vérité que par le regard de l’intelligence, il faut donc, que quiconque veut apprendre, s’élève par le désir de connaître et par la lumière de la foi, vers la Vérité, et qu’il fixe l’œil de l’intelligence avec la pupille de la foi sur l’objet de la Vérité. Après donc qu’elle eut connu que la doctrine qu’elle avait reçue de la Vérité divine était présente à son esprit, et qu’elle n’avait pas d’autre moyen de savoir ce qu’elle souhaitait de connaître au sujet des états d’âme et des fruits des larmes, elle s’éleva au-dessus d’elle-même, par un désir immense. L’œil de son intelligence, illumine des clartés d’une foi vive, était grand ouvert sur la Vérité éternelle, dans laquelle elle vit et connut la vérité de ce qu’elle demandait. Dieu se manifestait lui-même ; sa Bonté condescendait à son ardent désir et, pour exaucer sa prière, lui parlait ainsi :
3e LE DON DES LARMES
CHAPITRE I
(88)
Comment il y a cinq sortes de larmes.
O Fille très chère et très aimée, tu me demandes de te faire connaître les différentes espèces de larmes et leurs fruits. Je n’ai pas méprisé ton désir. Ouvre donc bien l’œil de ton intelligence, et par les différents états que je t’ai expliqué, je te ferai voir qu’il y a des larmes imparfaites qui viennent de la crainte. Mais tout d’abord je te parlerai des larmes des hommes pervers ce sont des larmes de damnation. Les secondes sont les larmes de crainte : elles sont versées par ceux qui ne sont conduits que par la peur du châtiment dû au péché, et qui en pleurent d’épouvante.
Les troisièmes, sont de ceux qui, sortis du péché, pleurent avec douceur et commencent à me servir. Mais, comme leur amour est imparfait, imparfaits aussi sont leurs pleurs, comme je te l’ai dit.
Les quatrièmes, sont de ceux qui arrivés à la perfection de la charité envers le prochain, aiment sans aucun intérêt personnel : Car ceux-là aussi pleurent, et leur pleur est parfait.
Les cinquièmes sont unies aux quatrièmes. Ce sont ces larmes de douceur, répandues avec grande suavité, comme je te l’exposerai plus au long.
Je te parlerai encore des larmes de feu, qui ne jaillissent pas des yeux, celles-là, pour donner satisfaction à ceux qui parfois désireraient pleurer et ne le peuvent faire.
Et je veux que tu saches que tous ces différents états peuvent se rencontrer dans une même âme, qui sort de la crainte et se dégage de l’amour imparfait pour parvenir à la chanté parfaite du dernier état.
Et donc je commence à t’exposer ce que sont ces larmes. Voici :
CHAPITRE II
(89)
De la différence des larmes par rapport aux différents états d’âme.
Apprends donc que toute larme procède du cœur : car aucun organe du corps ne sympathise aussi parfaitement que l’œil avec les affections du cœur. Si le cœur souffre, l’œil le fait aussitôt paraître. Sa douleur est-elle sensuelle, le cœur fait verser aux yeux des larmes qui engendrent la mort, parce qu’en venant du cœur elles procèdent d’un amour déréglé, et qui par là même m’offense. La douleur qu’il occasionne est mortelle comme lui, et mortelles aussi les larmes qu’il fait verser.
La gravité de la faute, et par conséquent des larmes, peut être plus ou moins grande, il est vrai, suivant que l’amour est plus ou moins déréglé. Mais je n’entends parler ici que de ceux dont les larmes sont mortelles.