Le Dialogue (page 17)

Catherine de Sienne · Vie de piété

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Le Dialogue (trad. Hurtaud, 1913) · 33 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Ce qui ne t’apparaît pas comme un péché mortel manifeste, tu ne dois pas le juger dans ton esprit. Là encore, tu ne dois considérer que ma volonté vis-à-vis de ceux qui agissent ainsi, et ne pas en prendre occasion de jugement, mais de sainte compassion, comme je t’ai dit. De cette manière tu arriveras à la pureté parfaite, parce que ton esprit ne sera jamais scandalisé, ni à mon sujet ni au sujet du prochain, comme lorsque vous tombez dans le mépris du prochain, quand vous jugez sa mauvaise volonté à votre égard, au lieu de considérer ma volonté en lui. Ce mépris, ce scandale, éloigne l’âme de moi et l’empêche d’atteindre à la perfection. A quelques-uns il fait perdre la grâce, plus ou moins, suivant la gravité de l’indignation et de la haine que leur propre jugement leur a fait concevoir contre leur prochain.

" Il en va tout autrement pour l’âme qui voit en toute chose ma volonté, cette volonté qui ne veut rien d’autre que votre bien, et qui dans tout ce qu’elle permet, dans tout ce qu’elle vous donne, n’a d’autre dessein que de vous conduire à la fin pour laquelle je vous ai créés. En se gardant ainsi sans cesse dans l’amour du prochain, l’âme demeure aussi toujours dans mon amour, et, demeurant dans mon amour, elle conserve l’union qu’elle a avec moi.

" Voilà pourquoi, si tu veux parvenir à la pureté que tu me demandes, il est absolument nécessaire d’observer ces trois règles principales, à savoir

t’unir à Moi par affection d’amour, en ayant présents à ta mémoire les bienfaits que tu as reçus de Moi contempler par le regard de l’intelligence l’amour de ma Charité, qui vous aime ineffablement ; enfin, dans la volonté de l’homme, considérer non pas sa malice, mais ma volonté à moi. Le juge, ici, ce n’est pas vous, c’est Moi !

"Par ce moyen, tu parviendras à la perfection. "Telle fut, s’il t’en souvient, la doctrine que t’enseigna ma Vérité.

Maintenant, ma très chère fille, je dis que ceux qui pratiquent cette doctrine ont, dès cette vie, un avant-goût de la vie éternelle. Si tu la conserves dans ton esprit, tu ne te laisseras pas prendre aux pièges du démon, car tu les sauras reconnaître aux signes que tu m’as demandés ! Néanmoins, pour satisfaire à ton désir, je te dirai plus nettement que vous ne devez pas juger, par manière de sentence, mais sous forme de sainte compassion.

CHAPITRE IV

(101)

Comment ceux qui sont éclairés par cette troisième lumière très, parfaite, reçoivent, en cette vie, un gage de vie éternelle.

Pourquoi t’ai-je dit qu’ils recevaient les arrhes de la vie éternelle ? Je dis les arrhes, non le prix.

Le prix, ils attendent de le recevoir en Moi qui suis la Vie durable, où l’on trouve la vie sans mort, le rassasiement sans dégoût, la faim sans tourment. La faim sera exempte de toute souffrance, puisqu’ils posséderont ce qu’ils désirent le rassasiement sera exempt d’ennui, parce que je suis l’aliment de vie, sans défaut aucun.

Mais il est vrai que, dès ici-bas, ils reçoivent les arrhes de cette vie éternelle et commencent à la goûter, parce que l’âme est affamée de mon honneur à moi le Dieu, éternel, et de cette nourriture qui est le salut des âmes ; et comme elle en a faim, elle s’en nourrit. Oui, l’âme se nourrit de la charité du prochain, dont elle a faim par le désir. C’est là sa nourriture, et de cette nourriture elle n’est jamais rassasiée, parce qu’elle est insatiable, aussi en a-t-elle toujours faim. Les arrhes sont un commencement de sécurité, que l’on accorde à l’homme pour lui faire attendre le prix complet : non que les arrhes soient par elles-mêmes une garantie parfaite, mais, par la foi qu’elles engagent, elles donnent la certitude d’obtenir le surplus et de recevoir le paiement intégral.

De même cette âme, éprise et revêtue de ma Vérité, a déjà reçu en elle-même, dès cette vie, les arrhes de ma charité et de celle du prochain ; elle n’est pas encore parfaite, elle attend encore la perfection de la vie immortelle.

Ces arrhes, ai-je dit, ne sont pas parfaites car l’âme qui goûte la charité ne possède pas encore la perfection, au point de ne plus sentir aucune peine, soit en elle-même, soit dans autrui. Elle souffre en elle-même à cause de l’offense commise contre moi, par la loi de perversité qui est dans ses membres, quand il lui prend fantaisie de se révolter contre l’Esprit. Elle souffre en autrui, par les offenses du prochain. Elle est bien parfaite dans la grâce : mais non de cette perfection, que possèdent mes saints, qui sont unis à moi-même la Vie durable, et dont les désirs sont exempts de peine, alors que les vôtres sont mêlés de souffrance. Comme je t’ai dit en un autre endroit, mes serviteurs, qui prennent leur nourriture à la table de ce saint désir, sont tout à la fois heureux et affligés, à l’exemple de mon Fils unique, sur le bois de la très sainte Croix, dont la chair était toute Ca douleur et tourment, tandis que son âme était béatifiée par l’union de la nature divine. De même, mes serviteurs sont heureux, par l’union de leur saint désir avec Moi, revêtus qu’ils sont de ma douce volonté. Et souffrants ils sont aussi, par leur compassion à l’égard du prochain, et par les mortifications qu’ils infligent à leur propre sensualité, pour la sevrer des plaisirs et des joies sensibles.

CHAPITRE V

(102)

Comment l’on doit reprendre le prochain, sans tomber en de faux jugements.

Ecoute maintenant, très chère fille. Pour mieux t’expliquer ce que tu me demandais, je t’ai parlé de la lumière générale, que tous vous devez avoir, en quelque condition que vous soyez. Cette lumière éclaire tous ceux qui sont dans la charité commune.

Je t’ai parlé ensuite de ceux qui sont dans la lumière parfaite. A propos de cette lumière, j’ai distingué deux catégories de parfaits : les uns qui se séparent du monde et s’appliquent à mortifier leur corps ; les autres, qui travaillent à faire mourir entièrement leur volonté propre. Ceux-ci sont les vrais parfaits, qui se nourrissent à la table du saint désir.

Maintenant, c’est à toi que je parlerai, en particulier, et, en te parlant, je parlerai aussi aux autres, pour satisfaire à ton désir. Pour que l’ignorance ne mette pas obstacle à la perfection à laquelle je t’appelle, je veux que tu observes, principalement, ces trois points.

Le démon pourrait, sous le manteau de l’amour du prochain, nourrir en ton âme la racine de la présomption, pour te faire tomber dans les faux jugements que je t’ai défendus. Tu croirais juger vrai et tu jugerais de travers, en suivant ton propre avis, et souvent le démon te ferait voir beaucoup de vérités, pour t’induire dans le mensonge. C’est là que tu en viendrais, Si tu te faisais juge des pensées et des intentions des créatures raisonnables. De cela, je te l’ai dit, Moi seul, je suis juge.

C’est là une des trois règles que je veux que tu retiennes et que tu observes : Ne porte jamais un jugement, sans garder une mesure, et la mesure que je t’impose est celle-ci. A moins que je ne t’aie manifesté expressément, et non pas seulement une fois ou deux, mais plusieurs fois, le défaut du prochain, tu ne dois jamais en reprendre particulièrement celui en qui il te semble voir ce défaut. Tu dois te contenter de corriger en général les vices de celui qui vient te visiter, et de l’exhorter à la vertu, avec charité et douceur, en joignant à la douceur, la sévérité, quand tu vois que c’est nécessaire.

Te semble-t-il que je t’aie manifesté souvent les défauts d’autrui ? Alors, si tu ne vois pas que ce soit une révélation expresse, comme je te l’ai dit, ne parle pas spécialement d’un défaut particulier. Tiens-toi au parti le plus sûr, pour éviter la tromperie et la malice du démon. Il te pourrait prendre à cet hameçon du désir, et t’amener souvent à juger le prochain, contrairement à ce qui serait la vérité, et à être ainsi pour lui une occasion de scandale.

Donc, que ta bouche garde le silence, ou se contente de parler saintement de la vertu et de flétrir le vice. S’il est un vice que tu crois connaître dans le prochain, attribue-le à toi-même en même temps qu’à lui, par une constante et véritable humilité. Et si réellement il se trouve en cette personne, elle s’en corrigera mieux, en se voyant comprise si doucement. Cette aimable réprimande l’amènera à s’en repentir et à te faire l’aveu de ce que tu voulais lui dire. Tu te trouveras ainsi en parfaite sécurité, et lu auras coupé la route au démon, qui ne pourra plus t’induire en erreur ni entraîner la défection de ton âme.

Sache bien, je le veux, que tu ne dois pas te fier à tout ce que tu vois ; tu dois le rejeter par-dessus tes épaules pour ne le point voir. Ce qu’il te faut regarder avec persévérance, c’est toi-même pour te bien connaître, et connaître en toi ma Générosité et ma Bonté.

C’est ce que font ceux qui sont parvenus au dernier état. Ceux-là, t’ai-je dit, retournent toujours dans la vallée de la connaissance d’eux-mêmes, sans préjudice de leur élévation et de leur union avec Moi.

Voilà donc la première des trois règles que je veux que tu observes, pour me servir en vérité.

CHAPITRE VI

(103)

Comment si, en priant pour une personne, Dieu fait voir à l’âme qui prie que cette personne est dans les ténèbres, l’on n’en doit pas juger qu’elle est en péché mortel.

Venons maintenant au cas dont tu m’as demandé la solution.

En priant spécialement pour certaines personnes voilà qu’en ton oraison, tu vois en l’une une lumière de grâces, tandis que l’esprit de l’autre t’apparaît enveloppé de ténèbres, bien que toutes deux comptent parmi nies serviteurs. Tu n’en dois ni n’en peux conclure que cette dernière est en état de péché grave, parce que souvent. ce jugement serait faux.

Sache-le bien, il arrivera parfois qu’en priant pour une même personne tu trouveras en elle une telle lumière, un désir Si saint devant moi, que ton âme paraîtra s’engraisser de sa propre vertu, comme le veut l’affection de la charité, qui vous fait participer au bien, les uns des autres. Une autre fois, il te semblera que son esprit est si loin de moi, Si rempli de ténèbres et de tentations, que ce sera pour toi une fatigue de prier pour elle, de porter son souvenir devant moi. Il se peut que ce soit là la conséquence d’une faute en celui pour qui tu pries ; mais, le plus souvent, il n’y aura là aucun péché ; ce sera simplement moi, le Dieu éternel, qui me serai retiré de cette âme, comme je le fais souvent pour provoquer à la perfection, ainsi que je te l’ai expliqué, à propos des états intérieurs. J’aurai retiré le sentiment de ma présence, non nia grâce. Cette âme n’éprouvera plus de douceur, plus de consolation, elle demeurera dans la sécheresse, dans l’aridité, dans la souffrance. Sa souffrance, je la fais sentir à l’âme qui prie pour elle et cela par grâce et par amour pour l’âme en peine, afin que l’âme qui prie s’unisse à elle, pour l’aider à dissiper les ténèbres qui enveloppent son esprit. Tu vois donc, nia très douce et très chère Fille, combien tu serais aveugle et digne de blâme, si tu jugeais — toi ou quelque autre — sur cette simple apparence, que c’est le péché qui est la cause des ténèbres que je t’aurais montrées dans cette âme car tu as vu qu’elle n’était pas privée de ma grâce, mais seulement de la douceur que je lui faisais goûter, dans le sentiment de ma présence.

Ce que je veux et ce que vous devez vouloir, toi et mes autres serviteurs, c’est que vous vous connaissiez parfaitement vous-mêmes, afin de mieux connaître ma Bonté en vous. Laissez-moi juger les autres c’est mon affaire, et non la vôtre. Remettez-vous-en à moi du jugement qui m’appartient et ne retirez du péché d’autrui que la compassion pour le prochain, avec la faim de mon honneur et du salut des âmes. Avec un ardent désir, prêchez la vertu, et reprenez le vice on vous, et aussi dans les autres, mais selon la mesure que j’ai déterminée plus haut.

Ainsi vraiment tu viendras à moi, ainsi tu feras voir que tu as bien compris et que tu observes la doctrine qui te fut donnée par ma Vérité, qui est de voir ma volonté en tout, sans t’occuper de celle des hommes. C’est le seul moyen de parvenir à la pure vertu, et de te maintenir dans cette très parfaite et glorieuse lumière qui est, ici bas, le couronnement de la perfection, en te nourrissant, à la table du saint désir, de cet aliment que sont les âmes, pour la gloire et l’honneur de mon nom.

CHAPITRE VII

(104)

Comment la pénitence ne doit pas être considérée comme le fondement ni comme le principal effet de la perfection, qui est l’amour de la vertu.

J’ai répondu, très chère fille, à tes deux premières questions. Je vais maintenant résoudre la troisième. Je te demande d’apporter à cet exposé une attention toute particulière, pour te reprendre toi-même, Si parfois le démon ou la faiblesse de ton esprit te portaient à vouloir conduire, ou à désirer voir marcher tous mes serviteurs, dans la voie que tu as suivie toi-même. Rien ne serait plus contraire à la doctrine que tu as reçue de ma Vérité.

Souvent, en effet, il arrive qu’en voyant nombre de créatures marcher dans le chemin d’une austère pénitence, l’on souhaite de voir toutes les âmes s’engager dans cette voie : si l’on en remarque qui ne la prennent pas, on s’en indigne, on s’en scandalise en soi-même, on estime qu’elles ne font pas bien.

Quelle erreur pourtant, et sache-le comprendre !

Celui que l’on juge ainsi comme faisant mal, parce qu’il accomplit moins de pénitences, bien souvent, fera mieux et sera plus vertueux, que l’homme austère qui murmure contre lui. Je te l’ai déjà dit précédemment, si ceux qui se nourrissent à la table de la pénitence n’apportent pas dans leur mortification une véritable humilité, si leur pénitence, au lieu d’être simplement un instrument de vertu, est leur principal souci, maintes fois, par leurs murmures, ils nuiront à leur perfection. Ils doivent sortir de leur aveuglement. Il leur faut apprendre que la perfection ne consiste pas seulement dans les macérations, dans les mortifications corporelles, mais dans la destruction de la volonté propre, de la volonté perverse. C’est dans cette voie de l’abnégation et de la soumission de la volonté à ma douce volonté, que vous devez désirer et que je veux que tu désires voir marcher toutes les âmes. Voilà la doctrine, éclairée de cette glorieuse lumière, voilà la voie où l’âme, revêtue de ma Vérité, s’empresse à courir, emportée qu’elle est par l’amour.

Ce n’est pas que je méprise la pénitence. La pénitence est bonne pour mâter le corps, et l’empêcher de se révolter contre l’esprit. Mais je ne veux pas, très chère Fille, que tu en fasses une règle pour chacun, car le corps n’est pas chez tous d’égale force, ni de même complexion il est chez l’un plus robuste, chez l’autre plus débile. Et même souvent, comme je l’ai dit, chez la même personne, des circonstances pourront survenir, qui forceront d’interrompre les pénitences qu’elle avait commencées.

Si donc tu avais pris ou fait prendre aux autres la pénitence, comme fondement de la perfection, le découragement viendrait vite et avec lui l’imperfection. Vous seriez sans consolation, et comme sans force dans l’âme, en vous voyant sevrés de cette austérité que vous aimiez, et dont vous aviez fait le principe de votre avancement spirituel. Il vous semblerait être séparés de moi, et le sentiment d’être privés de ma Bonté vous remplirait d’ennui, d’amertume et de trouble. Vous en viendriez ainsi à négliger vos exercices, et à vous relâcher de l’oraison fervente, que vous étiez accoutumés de faire au temps de vos pénitences. Maints accidents survenus vous auront obligés de renoncer à vos macérations, et l’oraison n’aura plus pour vous cette saveur que vous lui trouviez auparavant. Oui, voilà où vous en arriveriez, Si vous aviez fait de l’amour de la pénitence, le fondement de la perfection, au lieu de le placer dans l’ardent désir des vraies et réelles vertus. Tu vois quelles funestes conséquences résulteraient de cette méprise : c’est l’aveuglement, c’est le murmure contre mes serviteurs, c’est l’ennui, c’est l’amertume profonde, c’est l’application à me servir par des œuvres finies, moi, le Bien infini, et qui, à ce titre, réclame de vous un désir infini.

Il faut donc fonder votre perfection sur la mortification et l’anéantissement de la volonté propre. Dès lors, par cette volonté toute soumise à ma volonté, vous m’offrirez un doux et ardent et infini désir, sans autre objet que mon honneur et le salut des âmes.

Vous vous nourrirez ainsi à la table du saint désir, sans jamais trouver en vous-mêmes ou dans le prochain une occasion de scandale ; vous vous réjouirez en toute chose, et vous saurez tirer profit de tant de manières différentes, par lesquelles je conduis les âmes.

Ce n’est pas ce que font, bien au contraire, les malheureux qui ne suivent pas cette douce doctrine, cette voie droite tracée par nia Vérité. Ils jugent d’après leur aveuglement, ou d’après leur vue personnelle qui est très basse, et les voilà partis comme des fous, perdant tout à la fois les biens de la terre et les biens du ciel ! Dès cette vie, je te l’ai dit dans un autre endroit, ils ont un avant-goût de l’enfer.

CHAPITRE VIII

(105)

Résumé de ce qui précède, avec une addition sur la correction du prochain.

J’ai donc, très chère fille, satisfait à ton désir en t’expliquant ce que tu me demandais sur la manière de reprendre ton prochain, sans te laisser tromper par le démon ou par ta faible vue. A moins de révélation expresse venant de moi et concernant une faute particulière, ta correction doit toujours demeurer générale. Elle doit âtre accompagnée d’humilité et observer la méthode que je t’ai indiquée, qui consiste à te réprimander toi-même en même temps que les autres.

Je t’ai dit ensuite et je te répète, qu’il n’est permis d’aucune manière, de juger les créatures en général, ni mes serviteurs, en particulier, en induisant l’état intérieur de leur âme des dispositions heureuses ou fâcheuses dans lesquelles ils se trouvent. Je t’ai donné la raison pour laquelle tu ne peux pas juger, et serais, si tu jugeais, trompée dans ton jugement. Ce que vous devez au prochain en ce cas, toi et les autres, c’est la compassion. Le jugement doit m’être réservé.

Je t’ai exposé encore la doctrine et le principe fondamental que tu devais inculquer à ceux qui viendraient te demander conseil pour sortir des ténèbres du péché mortel et suivre le chemin de la vertu. Enseigne-leur comme principe et fondement l’amour de la vertu par la connaissance d’eux-mêmes et de ma Bonté envers eux, et demande-leur de mortifier et d’anéantir leur propre volonté. pour qu’elle ne se révolte en rien contre Moi. Indique-leur aussi la pénitence, mais comme un moyen, non comme le but principal, ainsi qu’il a été dit. La pénitence ne doit pas, non plus, être égale pour tous, mais se mesurer aux aptitudes, aux forces et à la condition de chacun. Suivant cette règle, les uns useront peu, les autres beaucoup, de ces moyens extérieurs.

Il ne t’est pas permis, ai-je dit, de reprendre le prochain d’une faute en particulier, mais seulement de façon générale, selon la manière que je t’ai indiquée. Je ne voudrais pas cependant que tu croies, que devant une faute extérieure bien caractérisée, tu ne puisses lui en faire la correction entre toi et lui. Tu le peux faire, et même, s’il s’obstine et refuse de s’en amender, il est permis de la faire connaître à deux ou trois personnes. Si cela encore ne suffit pas, tu peux dénoncer le coupable au corps mystique de la sainte Église (Mt 18, 15-17). Ce que j’ai voulu te dire, c’ est que cela ne t’était pas permis, pour toute vision ou sentiment intérieur que tu aurais dans l’esprit. Encore que tu aurais été témoin du fait, il ne faudrait pas te hâter, à moins que tu ne l’aies vu sans doute possible, ou que tu en aies reçu de Moi, dans ton esprit, la révélation expresse. Et, même alors, tu dois employer la méthode de correction que je t’ai expliquée. C’est le plus sûr, pour éviter d’être induit en erreur par le démon, sous le couvert de la charité du prochain.

Maintenant, j’ai fini, ma fille très chère, de t’exposer sur ce point, ce qu’il est nécessaire d’observer pour conserver et accroître la perfection de l’âme.

CHAPITRE IX

(106)

Des signes auxquels on connaît que les visites et les visions spirituelles sont de Dieu ou du démon.

Je vais t’exposer, à présent, comme tu l’as demandé, le signe que je donne à l’âme, pour qu’elle puisse discerner les visites qu’elle reçoit par mode de visions ou autres consolations spirituelles, dont elle se croit favorisée et reconnaître Si elles sont de moi ou non. Le signe de ma présence, ai-je dit, c’est l’allégresse que je laisse dans l’âme après ma visite, et le désir de la vertu, spécialement de la vertu de véritable humilité, jointe à l’ardeur de la divine charité.

Tu m’as demandé si, dans cette allégresse, ne se pouvait pas glisser quelque illusion ; et, s’il en était ainsi, tu voudrais suivre le parti le plus sûr et t’en tenir au signe de la Vertu, qui ne peut être trompeur. Je te dirai donc l’erreur qui s’y peut mêler et à quoi tu pourras reconnaître que cette joie spirituelle est vraie ou fausse.

Voici comment l’erreur peut t’égarer.

Je veux que tu saches, que la créature raisonnable qui aime ou désire un bien, ressent une joie dés qu’elle le possède. Et plus elle aime ce bien

qu’elle possède, moins elle le voit, moins elle s’applique à l’examiner avec prudence. Elle est toute à la jouissance qu’elle éprouve de cette consolation :

la joie de posséder enfin ce qu’elle aime ne lui permet pas de le juger : son moindre souci est de se rendre compte de ce qu’il vaut.

Il en va de même de ceux qui aiment et désirent vivement les consolations spirituelles, qui recherchent les visions et s’attachent plus aux douceurs des consolations, qu’à moi-même, comme je te l’ai dit de ceux qui étaient encore dans l’état imparfait et qui regardaient davantage à la faveur des consolations, qu’ils recevaient de Moi, le donateur, qu’à l’amour de ma Charité, avec lequel je les leur donne. Ceux-là peuvent être trompés dans leur allégresse, sans compter d’autres dangers, dont je t’entretiendrai à part, dans un autre endroit.

Comment sont-ils abusés ? — Ecoute.

Lorsqu’ils ont conçu un grand amour de la consolation, comme il a été dit, et que la consolation leur arrive, ou quelque vision, quel qu’en soit la provenance, ils ressentent de la joie d’avoir enfin ce qu’ils aiment et désiraient d’avoir. Aussi, souvent, ces consolations pourraient venir du démon, qu’ils en éprouveraient encore de la joie. Ne t’ai-je pas dit, en effet, que lorsque le démon visite l’âme, sa présence se fait sentir, tout d’abord, par l’allégresse ; mais qu’elle laissait ensuite l’âme dans la tristesse, avec un remords dans la conscience, et sans aucun désir de la vertu ! J’ajouterai que cette allégresse peut se prolonger, et que l’âme peut la ressentir parfois pendant toute la durée de son oraison. Mais si cette allégresse n’est pas accompagnée d’un ardent désir de la vertu, parfumée d’humilité, embrasée du feu de ma divine charité, cette vision, cette consolation, cette visite reçue, vient du démon, elle n’est pas de Moi. L’âme a bien possédé le signe de l’allégresse ; mais comme cette allégresse n’est pas unie à l’amour de la vertu, elle peut juger avec évidence que cette allégresse procède uniquement du désir qu’elle avait des consolations personnelles intérieures. Elle se réjouit maintenant, elle est dans la joie, parce qu’elle croit avoir ce qu’elle souhaitait, et que c’est le propre de l’amour, quel qu’il soit, d’être dans la joie, dès qu’il possède ce qu’il aime.

Tu ne pourrais donc te fier à la seule allégresse éprouvée, alors même que cette allégresse durerait tout le temps de la consolation, et plus encore. L’amour, aveuglé par cette allégresse, ne découvrira par cette tromperie du démon, s’il ne fait pas appel à d’autres signes que la prudence lui fournit ; mais s’il procède avec prudence, il verra si, oui ou non, cette allégresse est accompagnée de l’amour de la vertu. Il discernera ainsi, si cette visite spirituelle est de Moi ou du démon.

Tel est le signe de discernement que je t’avais donné quand je t’avais dit que la joie que tu en éprouverais serait pour toi un signe de ma visite, pourvu que cette joie fût accompagnée de la vertu. Telle est bien la vérité. C’est là un signe certain qui te démontrera s’il y a ou non tromperie, si la joie que tu éprouves est bien provoquée par ma présence, ou si elle procède de l’amour-propre spirituel et du désir des consolations personnelles. Ma visite apporte la joie avec l’amour de la vertu, celle du démon ne cause que la joie. Quand l’âme en vient à constater qu’elle n’est pas plus avancée dans la vertu qu’auparavant, il en faut conclure que cette allégresse procède de l’amour-propre des consolations spirituelles.

Tous, sache-le bien, ne sont pas trompés par cette joie, il n’y a que les imparfaits, ceux qui recherchent la consolation et regardent plus au don qu’au donateur, Mais ceux qui purement, sans aucun intérêt personnel, par la seule ardeur de l’amour qu’ils ont pour Moi, regardent au donateur et non au don et n’attachent de prix au don qu’à cause de Moi qui donne, nullement à cause de la consolation qu’ils en retirent, ceux-là ne peuvent jamais être abusés par cette allégresse. Ils ont un signe certain qui leur permet de discerner promptement quand le démon parfois essaye de les tromper en se transformant en ange de lumière, et de visiter leur esprit en y répandant soudain une grande allégresse. N’étant point passionnés par le désir de la consolation spirituelle, ils ont tôt fait, par leur prudence, d’éventer le piège, dès qu’ils constatent que l’allégresse une fois dissipée, ils demeurent dans les ténèbres. Ils s’en humilient alors dans la vraie connaissance qu’ils ont d’eux-mêmes, ils renoncent à ton Le consolation, et s’attachent avec passion à la doctrine de ma Vérité. Le démon, tout confus, ne se présentera plus jamais ou rarement sous cette forme.

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