Le Dialogue (page 23)
La cause de tous ces péchés et de beaucoup d’autres, c’est l’orgueil, qui vient de l’amour-propre. Ignorant et superbe il était, quand il était dans le rang ; beaucoup plus ignorant et superbe il est, maintenant qu’il est prélat. Si grande est son ignorance, si profond son aveuglement, qu’il conférera le sacerdoce à un homme sans culture, sachant à peine lire, ignorant tout des fonctions sacerdotales, d’une telle incapacité que souvent il ne pourra même pas consacrer parce qu’il ne connaît pas bien les paroles sacramentelles. Ce prêtre, ordonné dans ces conditions, sera donc exposé à tomber par ignorance en ce péché que d’autres commettent par malice, en faisant semblant de consacrer tout en ne consacrant pas.
Les pasteurs sont tenus, pourtant, de ne choisir que des hommes expérimentés, d’une vertu éprouvée, possédant la science, et l’intelligence des paroles et des rites du saint ministère. Et voilà que par un renversement des choses, ceux-ci ne regardent ni à la science, ni à l’âge : ils ne tiennent compte que de leur propre affection : aujourd’hui, paraît-il, ce ne sont pas des hommes mûrs qu’ils consacrent, ce sont des enfants qu’ils choisissent. Qu’importe qu’ils soient de bonne et sainte vie, qu’ils soient instruits de la nature de cette dignité qui leur sera conférée, et du grand mystère qu’ils auront à accomplir ? On ne pense qu’à multiplier la famille sacerdotale, non à multiplier la vertu. Aveugles, rassembleurs d’aveugles, ils ne voient pas que moi je leur demanderai compte de ces actes et de beaucoup d’autres, à leur dernier jour. Après avoir fait des prêtres si ignorants de tout, ils ne leur en confient pas moins le soin de conduire les âmes, alors qu’ils voient bien pourtant qu’ils ne sont même pas capables de se conduire eux-mêmes. Comment donc ceux qui ne peuvent discerner dans leur propre vie ce qui est mal, pourront-ils le découvrir dans les autres pour le corriger. Ils ne le peuvent pas et ils ne le voudraient pas faire, pour ne point se condamner eux-mêmes. Et les brebis, qui n’ont pas de pasteur, qui veille sur elles et les sache conduire, s’égareront facilement ; et, souvent, elles seront dévorées et déchirées par les loups.
Le mauvais pasteur ne se soucie guère d’avoir un bon chien qui aboie au loup : ils en ont un qui leur ressemble. Ces ministres et ces pasteurs, sans zèle aucun pour leurs âmes, n’ont point à leur service le chien de la conscience ; ils n’ont pas à la main le bâton de la justice. Aussi ne corrigent-ils point avec la verge ; le chien de la conscience reste muet ! Il n’aboie plus, pour les reprendre eux-mêmes dans le secret de leur âme, ou rappeler les brebis égarées hors du sentier de la vérité, dés qu’elles n’observent plus mes commandements. Ils ne s’emploient plus à les ramener dans le chemin de la vérité et de la justice, hors des atteintes du loup infernal. Si ce chien faisait entendre son aboiement, si la verge de la sainte justice s’abattait sur leurs égarements, les brebis rebrousseraient chemin pour revenir au bercail. Mais le berger est sans bâton et sans chien ; et ses brebis périssent, sans qu’il en ait cure. Le chien de la conscience ne peut plus donner de la voix, tant il est débile, parce qu’il a été privé de sa nourriture.
Car il faut le nourrir le chien ; et l’aliment qu’il lui faut, c’est la chair de l’Agneau mon Fils. Quand la mémoire, qui est comme le réservoir de l’âme, est pleine de ce sang, la conscience s’en nourrit. Le souvenir de ce sang enflamme l’âme, de la haine du vice et de l’amour de la vertu. Cette haine et cet amour purifient l’âme de la souillure du péché mortel et donnent vigueur à la conscience préposée a sa garde. Dès que quelque ennemi de l’âme, quelque péché mortel menace d’en franchir le seuil, avant même d’avoir subi son attrait, à la première pensée du mal, aussitôt la conscience est en éveil, son avertissement est comme l’aboiement du chien de garde, qui empêche de commettre l’injustice. Car celui qui a la conscience, possède la justice.
C’est pourquoi ces êtres d’iniquité, indignes d’être appelés mes ministres, et même des créatures raisonnables, puisque leurs vices ont fait d’eux de simples animaux, n’ont plus à leur service ce chien, peut-on dire : car il est tellement débile qu’il n’est plus d’aucun secours, et ils ne possèdent pas, non plus, le bâton de la sainte justice. Leurs vices les ont rendus tellement craintifs que leur ombre même leur fait peur ; crainte, qui n’est pas sainte, en vérité, mais toute servile. Ils devraient être prêts à supporter la mort pour arracher les âmes des mains du démon, et c’est eux qui les lui livrent, en ne leur procurant pas l’enseignement d’une bonne et sainte vie et en ne voulant pas même s’exposer pour leur salut à la moindre parole injurieuse.
Maintes fois, ce ministre se trouvera en présence d’une âme à lui confiée, et qui traîne la chaîne de lourdes fautes. Cette âme a de graves obligations de justice vis-à-vis d’autrui, et cependant, par un amour désordonné pour les siens, pour ne pas dépouiller sa famille, elle n’est pas disposée à s’acquitter de cette dette. Le fait est connu de beaucoup de gens ; ce malheureux prêtre ne peut pas l’ignorer ; on est même venu lui exposer cette situation, afin que, en sa qualité de médecin — ce qu’il doit être, - il puisse donner à cette âme, les soins que réclame son état. Ce pauvre ministre se rendra auprès d’elle, avec l’intention de faire ce qui doit être fait, mais le premier mot malsonnant, le moindre regard menaçant suffisent a lui ôter tout son courage il n’insistera plus. Parfois, on lui fera un cadeau. Bien pris désormais entre le présent accepté et la crainte servile, il laissera cette âme comme il l’avait trouvée, aux mains du démon, et il lui donnera le Sacrement, le corps du Christ mon Fils unique. Il voit pourtant, il sait que cette âme est plongée dans les ténèbres du péché mortel ; mais il ne veut pas déplaire aux gens du monde, il est dominé par une crainte désordonnée, il est séduit par le présent qu’on lui a fait ; il administre les sacrements à ce pécheur public qui va mourir, et il l’ensevelit en grande pompe avec tous tes honneurs ecclésiastiques, alors qu’il aurait dû le jeter hors de l’Église comme un animal, comme un membre retranché du corps.
Quel est donc le principe d’une semblable conduite ? L’amour-propre et l’exaltation de l’orgueil S’il m’avait aimé, Moi, par-dessus toute chose s’il avait aimé l’âme de ce pauvre malheureux il fût demeuré humble et n’eût plus eu peur, il aurait cherché à sauver cette âme.
Tu vois combien de maux ont leur fondement, dans ces trois vices, que je t’ai donnés comme les trois colonnes où s’appuient tous les autres péchés :
l’orgueil, l’avarice, l’impureté de l’esprit et du corps. Tes oreilles ne pourraient entendre toutes les iniquités que commettent ces membres du démon.
N’as-tu pas vu toi-même, où les entraînent parfois leur orgueil, leur luxure et leur avarice ? Il se rencontre quelques âmes trop simples, mais de bonne foi, dont l’esprit est troublé par la crainte d’être possédées du démon. Elles vont trouver ce malheureux prêtre, dans l’espoir qu’il les pourra délivrer et qu’un démon chassera l’autre. Son avidité commencera par recevoir un présent, et ensuite, donnant libre cours à sa lascivité brutale, il dira à cette pauvre âme : " Le tourment dont vous souffrez ne peut être apaisé qu’à une condition". — Et il l’amènera ainsi à pécher avec lui.
O démon, plus que démon ! car tues devenu pire que démon ! Beaucoup de démons, en effet, n’ont que dégoût pour ce péché, tandis que toi tu t’y vautres, comme le pourceau dans la boue. O animal immonde, est-ce donc là ce que je suis en droit d’attendre de toi ! C’est pour chasser des âmes le démon, par la vertu du Sang, que je t’ai fait le ministre du Sang, et toi tu introduis le démon dans les âmes ! Ne vois-tu pas que déjà la hache de la divine Justice est à la racine de ton arbre ? Et tes iniquités, je t’en préviens, seront punies avec usure, en temps et lieu, si tu ne les châties toi-même, par la pénitence et par la contrition du cœur. Je n’aurai pas d’égard pour toi, parce que tu es prêtre ! Tu seras punis sévèrement, pour tes crimes, et pour ceux que tu auras fait commettre. Tu seras châtié, plus cruellement que les autres. Tu essayeras alors de chasser le démon, par le démon de la concupiscence !
Et celui-là, non moins misérable, qui se rend auprès d’une pauvre âme pour l’absoudre et la délivrer des liens du péché mortel, et qui par ses suggestions l’amène à commettre le mal avec lui ! Il la laisse chargée de plus lourdes chaînes et plus honteuses que celles dont il devait la libérer. Si tu t’en souviens bien, tu as vu de tes propres yeux, la pauvre créature ainsi trompée. N’est-ce pas là un pasteur qui n’a plus avec lui le chien de la conscience ? Et non seulement il a étouffé la sienne, il tente encore de faire taire celle des autres.
Je leur ai confié la charge de chanter et de psalmodier, la nuit, l’office divin. Eux, au contraire, recourent aux maléfices et aux incantations démoniaques pour que le démon leur procure, la nuit, la visite de ces créatures qu’ils aiment si bassement. Et ils croiront qu’elles sont venues ; mais ils sont le jouet d’une illusion.
O malheureux, je t’avais choisi pourtant pour passer dans la prière les veilles de la nuit, et te disposer ainsi, le matin venu, à célébrer le sacrifice ! Tu devais répandre sur le peuple l’odeur de la vertu et non l’infection du vice ! Je t’ai élevé à l’état des anges, pour te permettre, dès cette vie, de converser avec les anges, par la sainte méditation, afin qu’au dernier jour tu puisses jouir de moimême dans leur compagnie ; et toi, tu mets tes délices à être un démon, à converser avec les démons, et c’est ainsi que tu te prépares à l’instant de la mort ! La corne de ton orgueil a crevé, dans l’œil de ton intelligence, la pupille de la très sainte foi tu as perdu la lumière, et tu ne vois plus en quelle misère tu es tombé ! Tu ne crois donc pas que toute faute est punie, et toute bonne action récompensée. Si tii le croyais vraiment, tu agirais autrement ; tu ne rechercherais pas, tu ne voudrais pas un pareil commerce ; son nom même te serait odieux, et tu ne pourrais l’entendre prononcer sans épou vante. Mais puisque c’est sa volonté que tu suis, puisque c’est dans son œuvre que tu mets ton bonheur, ô deux fois aveugle que tu es, demande donc au démon, je t’en prie, quelle récompense il te réserve pour le service que tu lui rends. Il te répondra qu’il donnera ce qu’il possède lui-même. Il ne peut rien t’offrir que les cruels tourments, que le feu dans lequel il brûle éternellement et où, des hauteurs des cieux, l’a précipité son orgueil.
Toi, ange de la terre, ta superbe t’a fait choir aussi de la sublimité du sacerdoce et des sommets de la vertu, dans un abîme de misères, et si tu ne renonces pas à tes crimes, tu rouleras jusqu’aux profondeurs de l’enfer. Tu as fait de toi-même et du monde ton seigneur et ton dieu. Tu as joui du monde, en cette vie : ta propre sensualité s’est gorgée de ses plaisirs, ô prêtre, que j’avais revêtu du sacerdoce, pour mépriser le monde et ta propre sensualité ! Eh bien ! maintenant, dis donc au monde, dis donc à ta sensualité, de plaider pour toi devant moi, le Juge souverain ! Ils te répondront qu’ils ne peuvent t’être d’aucun secours ; ils se riront de toi ; ils diront que tu as bien mérité ton sort, qu’il est juste que tu demeures confondu et réprouvé, devant Moi et devant le monde. Tu ne vois pas ton malheur, parce que, je te l’ai dit, la corne de ton orgueil t’a aveuglé. Mais tu le verras, au moment de la mort, alors que tu ne trouveras en toi-même aucune vertu pour éviter la damnation ; il n’en est point d’autre, en effet, que dans ma miséricorde, et dans l’espérance de ce sang précieux, dont je t’ai fait le ministre. Tune seras pas privé de cette assistance, pas plus que les autres, pourvu que tu veuilles espérer dans le Sang et dans ma Miséricorde. Mais nul ne doit être assez fou ni assez aveugle, pour attendre ce dernier moment.
Songe, qu’à cette heure dernière, le démon, le monde, la sensualité propre, accusent l’homme qui a vécu dans l’iniquité. Ils ne le trompent plus ils n’essayent plus de lui faire trouver la douceur là où il n’y a que de l’amertume, le bien où il n’y a que mal, la lumière où il n’y a que ténèbres, comme ils avaient accoutumé de faire pendant sa vie ; ils lui découvrent la vérité telle qu’elle est. Le chien de la conscience, jusque-là muet, commence à aboyer avec tant de violence, qu’il réduit l’âme presque au désespoir. C’est là l’extrême péril qu’il lui faut éviter, en recevant avec confiance le Sang, malgré tous les crimes qu’elle a commis ; car ma Miséncorde, qu’il reçoit par le Sang, est incomparablement plus grande que tous les péchés qui se commettent dans le monde.
Mais, je le répète, que personne ne diffère jusqu’à ce dernier instant ; car c’est une chose terrible pour l’homme, que de se trouver désarmé sur le champ de bataille, au milieu de tant d’ennemis.
CHAPITRE XXI
(130)
De beaucoup d’autres péchés que commettent les mauvais pasteurs.
Voilà ce qu’oublient, ma fille très chère, les malheureux dont je t’ai parlé. S’ils y pensaient, ils ne se laisseraient pas aller à tant de crimes, et les autres non plus. Ils marcheraient sur les traces de ceux qui vivaient dans la vertu, et eussent préféré mourir plutôt que de m’offenser, plutôt que de défigurer leur âme, et de porter atteinte à la dignité dont je les avais investis. Ils augmentaient au contraire, ces justes, la dignité et la beauté de leur âme.
Non que, en vérité. la dignité du sacerdoce puisse être accrue ou diminuée, en elle-même, par les mérites ou les fautes personnels des prêtres ; mais les vertus n’en sont pas moins une parure, dont ils peuvent orner leur âme et ajouter ainsi à la beauté qu’elle a reçue dès son origine, quand je la créai à mon image et ressemblance. Ceux-là connaissaient la vérité de ma Bonté, la beauté de leur âme et leur dignité, parce que l’orgueil et l’amour-propre ne les avaient point aveuglés, et privés de ce qui est la lumière de la raison. Dans cette lumière ils m’aimaient, Moi, et ils aimaient le salut des âmes. Mais, les pauvres malheureux, qui ont perdu cette lumière, vont de crime en crime, tranquillement, sans un remords, jusqu’au bord de la fosse.
Du temple de leur âme, de la sainte Église qui est un jardin, ils ont fait un repaire d’animaux. O très chère fille, quelles abominations il me faut souffrir ! Leurs maisons devraient être l’asile de mes serviteurs et des pauvres. Ils devraient n’y avoir d’épouse que leur bréviaire et d’enfants que les livres de la sainte Ecriture : c’est dans cette compagnie qu’ils devraient se complaire, pour procurer au peuple la doctrine et lui donner l’exemple d’une sainte vie ! Et leurs demeures sont devenues le réceptacle du désordre, elles sont ouvertes aux personnes d’iniquité ! Vois-le ce prêtre ! Ce n’est pas le bréviaire qui est son épouse, ou il ne le traite que comme une épouse adultère. Une créature du démon a pris sa place et vit avec lui dans le crime. Ses livres, vois-les, c’est la troupe de ses fils ; au milieu de ces enfants, fruits de la faute, fruits de son péché, il se sent heureux, sans penser à en rougir.
Les solennités pascales et autres jours de fêtes, où il est tenu de rendre honneur et gloire à mon nom, par l’office divin, et de faire monter vers moi l’encens d’humbles et ferventes prières, il les passe au jeu, à se divertir avec les créatures du démon, à se distraire avec les séculiers, à la chasse ou à la pipée, comme un laïc et un homme de cour.
O malheureux homme i Où en es-tu arrivé ! Ce sont les âmes que tu devais poursuivre et prendre pour l’honneur et la gloire de mon nom ! C’est dans les jardins de la sainte Église que tu devais demeurer, et tu cours les bois ! Tu es devenu bête toi-même, tu entretiens dans ton âme une foule d’animaux qui sont tes nombreux péchés mortels, voilà pourquoi tu t’es fais oiseleur et chasseur de bêtes ! Le jardin de ton âme est passé à l’état Sauvage, il est devenu un fourré d’épines. C’est pour cela que tu te plais à courir, par les lieux déserts, à la poursuite des bêtes des forêts.
Rougis donc, ô homme ! Considère tes crimes de quelque côté que tu regardes, tu as de quoi rougir ! Mais non, tu es inaccessible à la honte, parce que tu as perdu la véritable et sainte crainte de Moi ! Comme une courtisane sans pudeur, tu te vantes d’occuper une grande situation dans le monde, d’avoir une belle famille, une troupe nombreuse d’enfants ! Si tu n’en as pas, tu cherches à en avoir, pour laisser des héritiers de ta fortune. Mais tu n’es qu’un bandit, tu n’es qu’un voleur ! Tu sais bien que tu ne peux leur laisser ces biens et que tes héritiers ce sont les pauvres et la sainte Église. O démon incarné ! esprit sans lumière, tu cherches ce que tu ne dois pas chercher ; tu te flattes, tu es fier de ce qui devrait te couvrir de confusion et te faire rougir devant moi, qui vois le fond de ton cœur. Les hommes eux-mêmes te méprisent, mais les cornes de ton orgueil t’empêchent de voir ta honte !
O très chère fille, je l’avais placé, ce prêtre, sur le pont de la doctrine et de ma Vérité, pour qu’il vous administrât à vous, les voyageurs, les sacrements de la sainte Église. Et le voilà qui est descendu en dessous du pont, il est entré dans le torrent des plaisirs et des misères du monde. C’est là qu’il exerce son ministère, sans s’apercevoir que le flot de la mort va le prendre et l’emporter avec les démons, ses maîtres, qu’il a si bien servis. Il se laisse ainsi aller, sans résistance, au fil de l’eau, dans le courant du fleuve. S’il ne s’arrête, c’est à l’éternelle damnation qu’il va, avec tant de charges et d’accusations contre lui, que ta langue ne le pourrait dire. Plus lourde est sa responsabilité que celle de tout autre. Aussi, la même faute est-elle punie plus sévèrement en lui que dans les hommes du monde. Plus impitoyable aussi est l’accusation que ses ennemis font peser sur lui, quand, au moment de la mort, ils se dressent pour lui reprocher sa vie, comme je te l’ai dit.
CHAPITRE XXII
(131)
De la différence de la mort des justes d’avec celle des pécheurs. Et premièrement de la mort des justes.
Puisque je t’ai dit comment le monde, les démons et la sensualité propre accusaient le prévaricateur, je veux t’exposer plus longuement cette vérité, et t’entretenir en détail de l’état de ces malheureux, en cet instant suprême, pour t’en inspirer encore une plus grande compassion. Je te dirai combien différents sont les combats que doit soutenir l’âme du juste et ceux qui assaillent le pécheur, et combien différente aussi la mort de l’un et de l’autre. Tu apprendras quelle grande paix, plus ou moins profonde suivant la perfection de chacun, remplit l’âme du juste en ce dernier assaut.
Sache bien tout d’abord, que toutes les peines quelles qu’elles soient qu’endurent les créatures raisonnables, ont leur principe dans la volonté. Si leur volonté était bien ordonnée et en accord avec la mienne, elles n’auraient aucune peine. Elles ne seraient pas pour autant délivrées de toutes souffrances ; mais ces souffrances, volontairement supportées pour l’amour de Moi, ne seraient plus pour elles des peines, dès lors qu’elles les endureraient volontiers en voyant que telle est ma volonté. La sainte haine qu’elles conçoivent d’elles-mêmes, met ces âmes en hostilité permanente avec le monde, avec le démon, avec la sensualité propre. Aussi, à leur dernière heure, leur mort est paisible, parce que leurs ennemis ont été vaincus pendant leur vie.
Le monde ne peut accuser cette âme, qui a si bien connu tous les mensonges du monde qu’elle a renoncé au monde et a ses plaisirs.
La fragile sensualité ni le corps ne la peuvent non plus accuser, puisqu’elle a réduit sa sensualité en esclavage par le frein de la raison, et macéré sa chair par la pénitence, par les veilles, par d’humbles et continuelles prières. Elle a tué la volonté sensitive par la haine du vice et par l’amour de la vertu, et radicalement détruit le trop tendre amour, que l’homme a pour son corps. C’est cet amour, c’est cette tendresse que l’âme éprouve naturellement pour son corps qui fait paraître la mort si affreuse, et inspire à l’homme cette peur instinctive de la mort.
Mais, dans le juste parfait, la vertu triomphe de la nature : elle réprime la crainte naturelle, elle la domine par une sainte haine et par le désir de retourner à sa fin. La tendresse naturelle ne peut donc lui livrer assaut., et sa conscience demeure tranquille, parce que, durant sa vie, elle a fait bonne garde, elle a aboyé chaque fois qu’un ennemi paraissait, pour attaquer la cité de l’âme. Comme le chien, qui, à la porte, aboie dès qu’il aperçoit l’ennemi et réveille ainsi les gardes, le chien de la conscience a donné l’alarme à la garde de la raison ; et la raison, en compagnie du libre arbitre, a pu reconnaître, à la lumière de l’intelligence, si c’était un ami ou un ennemi qui se présentait.
A l’ami, â la vertu, aux saintes pensées du cœur, la raison et le libre arbitre ont ouvert avec plaisir, avec amour, et les ont entourés de soins et de sollicitude. L’ennemi, le vice, les pensées mauvaises, ils l’ont repoussé avec haine et dégoût.
La lumière de la raison et la main du libre arbitre armée de ce glaive de la haine et de l’amour se sont employées à donner la chasse à cet ennemi. Aussi, au moment de la mort, la conscience est-elle sans reproche, parce qu’elle a fait bonne garde : elle laisse donc l’âme en paix.
Il est vrai, cependant, que l’âme du juste, par humilité, et parce qu’aussi elle connaît mieux, a cet instant de la mort, la valeur du temps et le prix de la vertu, se reproche à elle-même de n’avoir pas assez bien employé ce temps. Mais la peine qu’elle en éprouve n’est pas afflictive ; elle lui est profitable, au contraire. Elle amène l’âme à se recueillir en elle-même, pour se mettre en présence du sang de mon Fils, l’humble Agneau sans tache. L’âme ne s’attarde pas a considérer ses mérites passés, car elle ne veut ni ne peut espérer dans sa propre vertu ; tout son espoir est dans le Sang où elle a trouvé ma Miséricorde. Comme elle a vécu avec le souvenir de ce sang, elle s’enivre encore de ce sang, elle s’y plonge jusque dans la mort.
Et les démons, comment pourraient-ils encore lui faire peur, si cette âme, en l’accusant de ses péchés, puisque, pendant sa vie, sa sagesse a triomphé de leur malice. Ils accourent cependant, pour voir s’ils ne pourront point gagner quelque chose sur elle. Ils se présentent sous des formes horribles, ils prennent des apparences hideuses, ils provoquent en elle mille imaginations diverses, pour l’effrayer. Mais, à l’âme pure de tout venin criminel, cette vision ne cause pas la crainte ni l’effroi qu’elle peut provoquer chez celui quin vécu dans l’iniquité du siècle. A la vue de ce juste, dont l’ardente charité s’est réfugiée dans le Sang de mon Fils, les démons ne peuvent soutenir ce spectacle, ils s’éloignent, et ce n’est qu’à distance qu’ils essayent encore de lui lancer leurs flèches.
Leurs assauts et leurs cris ne troublent point cette âme, qui, je te l’ai dit ailleurs, a déjà commencé de goûter la vie éternelle. Éclairé par la lumière de la sainte foi, l’œil de son intelligence est tout occupé de moi, son Dieu infini et éternel, dont elle attend la possession de ma grâce et non de ses mérites, par la vertu de Jésus-Christ, mon Fils. Vers ce bien, son espérance tend les bras ; de ses mains l’amour l’étreint, elle commence ainsi à le posséder avant de l’avoir, comme je te l’ai expliqué en un autre endroit. Soudain, en un instant, toute baignée de ce Sang, elle passe par la porte de mon Verbe, pour arriver à moi l’Océan de Paix. Porte et Océan sont unis ensemble, puisque Moi et ma Vérité, mon Fils unique, nous ne faisons qu’Un…
De quelle allégresse est inondée l’âme, qui si doucement se voit arrivée à ce passage, et qui jouit enfin du bonheur angélique ! Tous ceux dont la mort a cette douceur participent à cette félicité ; mais combien plus encore mes ministres, ceux dont je t’ai dit qu’ils avaient vécu comme des anges, parce que, dans cette vie, ils ont eu une connaissance plus claire et un désir plus intense de mon honneur et du salut des âmes. Ils n’ont pas eu seulement la lumière de la vertu que tous généralement peuvent avoir, mais, en plus de cette lumière surnaturelle d’une vie vertueuse, ils ont possédé la lumière de la sainte science, qui leur a fait mieux connaître ma Vérité. Or, plus on connaît plus on aime, et qui plus aime, plus reçoit. La mesure de votre mérite est la mesure même de votre amour.
Si tu me demandais : Celui qui ne possède pas la science peut-il atteindre à cet amour ? Oui certainement, il y peut parvenir, mais exceptionnellement, et un cas particulier ne peut être érigé en loi générale pour tous. Ici, c’est d’après la règle commune que je te parle.
Mes ministres ont encore reçu, de par leur sacerdoce, une dignité plus grande. Leur office spécial à eux, c’est de se nourrir des âmes, pour l’honneur de moi. Certes, à tous et à chacun il a été donné, il a été commandé de demeurer dans l’amour du prochain. Mais à eux seuls, à mes ministres, a été confiée la charge de gouverner les âmes et de leur assurer le service du Sang. S’ils s’acquittent de ce devoir avec zèle, par amour de la vertu, comme je t’ai dit, ils recevront plus que les autres.
Ô combien heureuse l’âme de ces prêtres, quand elle arrive à cette extrémité de la mort ! Toute leur vie, ils sont demeurés les apôtres et les défenseurs de la Foi, pour leur prochain. La Foi a ainsi pénétré leur âme jusqu’aux moelles ; et cette Foi leur découvre la place qu’ils obtiendront en moi. L’espérance qui soutenait leur vie n avait d’appui que dans ma Providence. Ce n’est pas en eux-mêmes qu’ils avaient mis leur confiance, ils ne se reposaient pas sur leur propre savoir. Comme ils s’étaient dépouillés de toute espérance en eux-mêmes, ils n’avaient point pour quelque créature d’attachement déréglé. Rien de créé ne prenait leur amour. Ils vivaient pauvres, et volontairement : ainsi détachés de tout le reste, ils dilataient à l’aise l’unique espoir qu’ils plaçaient en moi.