Le Dialogue (page 22)
Ces malheurs, quel en est le principe ? Leur vie impure et misérable. Il est bien d’autres maux encore que je pourrais dire ; mais, pourquoi te les rappeler ? Tu les connais.
O fille bien-aimée, la chair qui a été élevée au-dessus de tous les chœurs des anges par l’union de votre nature humaine à ma nature divine, voilà àquelles iniquités, ils la font servir ! O homme abominable, ô homme misérablle, non pas homme, mais brute, cette chair que j’ai consacrée par mon onction sainte, tu la livres aux prostituées, et pis encore ! Cette chair, qui est tienne, elle avait été guérie, comme celle de toute la race humaine, de la blessure que lui avait faite le péché d’Adam, par le corps de mon Fils unique, meurtri et percé sur l’arbre de la très sainte Croix ! O malheureux ! Il t’a rendu l’honneur, et ta lui apportes la honte ! Il a guéri tes plaies par son sang, bien plus, il t’a fait ministre du Sang, et toi, tu le meurtris de tes péchés impurs et honteux ! Le bon Pasteur avait lavé ses
brebis, dans son propre sang ! Toi, tu souilles celles qui sont pures, tu fais tout ce qui est en ton pouvoir, pour les jeter dans l’ordure ! Tu devrais être un miroir de pureté, tu es un modèle de débauche ! Tous les membres de ton corps, tu les fais servir à commettre le mal, et, dans toutes tes actions, tu t’appliques à contredire à ce qu’a fait ma Vérité. J’ai souffert qu’on lui bandât les yeux, pour te donner la lumière, et toi, tes yeux lascifs lancent des flèches empoisonnées, mortelles pour ton âme et pour le cœur de ceux qui sont l’objet de tes regards criminels !
J’ai enduré qu’il fût abreuvé de fiel et de vinaigre, et toi, comme un animal glouton, tu cherches tes délices en des mets délicats, tu te fais un dieu de ton ventre ! Ta langue ne profère que des paroles déshonnêtes et vaines. Cette langue qui devrait être employée à redresser le prochain, à annoncer ma parole, à dire l’Office, en union avec le cœur, je n’en reçois que vilenies ; ce ne sont que jurements, mensonges, parjures, quand encore tu ùe vas pas jusqu’à blasphémer mon nom !
J’ai supporté qu’on lui liât les mains pour te délivrer toi et toute la race humaine, des liens du péché. Tes mains, à toi, ont reçu l’onction, elles ont été consacrées pour administrer le très saint Sacrement, et toi, vilainement, tu les fais servir, ces mains, à des usages infâmes. Toutes les œuvres de tes mains sont corrompues, toutes sont ordonnées au service du démon.
O malheureux I A quelle dignité pourtant ne t’avais-je pas élevé, en t’appelant, toi et toute créature raisonnable, à me servir, Moi seul !
J’ai voulu que les pieds de mon Fils unique fussent percés, pour te faire de son corps une échelle ; et, que son côté fut ouvert, pour te faire voir le secret du cœur. Je l’ai disposé, comme un asile toujours ouvert, où vous pourrez connaître et goûter l’Amour ineffable que je vous ai, en trouvant et en contemplant ma Nature divine unie à votre nature humaine.
Il t’apprend ce cœur, que le Sang dont tu es le ministre, répandu comme un bain, doit purifier vos iniquités, et toi, tu as fait de ton cœur un temple du démon ! Ton affection, qui est signifiée par les pieds, n’enferme et ne peut m’offrir rien d’autre, que honte et bassesse ; elle ne conduit ton âme, que dans les repaires du démon.
Ainsi, tu emploies ton corps tout entier à meurtrir le corps de mon fils ! Sans cesse, tes actes sont en opposition avec les siens ; sans cesse, tu fais le contraire de ce que toi et toutes les créatures, êtes obligês de faire. Tous les organes de ton corps sont devenus des instruments de péché, parce que les trois puissances de ton âme ont été assemblées au nom du démon, alors que c’est en mon nom que tu les devais réunir.
Ta mémoire devait être remplie des bienfaits que tu as reçus de moi, et elle est toute pleine d’images impures et de mille autres indignités. L’œil de ton intelligence, tu le devrais fixer dans la lumière de la Foi sur le Christ crucifié, mon Fils unique, dont tu es devenu le ministre ; et, par une misérable vanité, il n’a d’attention que pour les plaisirs, les honneurs, les richesses du monde. Ta volonté devait s’attacher à Moi, uniquement, m’aimer pour moi-même ; et, bassement, tu as placé ton amour dans les créatures, dans ton propre corps. Il n’est pas jusqu’à tes animaux, que tu n’aimes plus que moi ! La preuve, c’est ta colère contre moi, quand je t’enlève quelque cher objet de tes affections ; c’est ton irritation contre le prochain, quand tu crois en avoir reçu quelque dommage matériel. Tu le hais, alors, tu l’outrages, et tu te sépares de ma charité et de la sienne. O infortuné ! A toi a été confié le service de ce Feu sacré qu’est ma Charité divine, et tu l’éteins en toi, en lui préférant ton propre plaisir, tes affections déréglées ! Tu ne peux supporter, pour elle, un léger préjudice que t’aura causé le prochain !
O ma fille très chère, voilà l’une de ces trois fatales colonnes du mal, dont je t’ai parlé.
CHAPITRE XVIII
(127)
Comment ces ministres sont dominés par l’avarice. Ils prêtent à usure, mais surtout ils vendent et achètent les bénéfices et les Prélatures. Des maux que cette cupidité a causés à la sainte Église.
Parlons maintenant de la seconde colonne du vice, qui est l’avarice.
Oui, ce que mon Fils a donné sur la croix, avec tant de générosité, n’est plus distribué, désormais, qu’avec la plus grande parcimonie. Regarde-le sur le bois de la Croix, son corps est tout percé, de chacun de ses membres son sang coule à flots. La rédemption, ce n’est pas à prix d’or ou d’argent qu’il l’opère, c’est avec son Sang et par largesse d’amour. Il n’a pas racheté seulement une moitié du monde, mais le genre humain tout entier, tous les hommes passés, présents et à venir. Ce Sang ne vous a pas été donné, sans, qu’en même temps, vous fût distribué le feu ; car, c’est par le feu de l’amour, que le sang a été versé pour vous. Le feu et le sang ne vous ont pas été accordés, sans ma Nature divine, si étroitement unie à la nature humaine. Et c’est de ce Sang, uni à ma divinité, par la libéralité de mon amour, que toi, malheureux, je t’ai constitué le ministre ! Et voilà que ta cupidité te rend si avare, de ce que mon Fils a acquis sur la croix ! Toi, ministre du Sang, par un don de lui, tu t’es si criminellement approprié ce trésor, que tu vends, maintenant, la grâce du Saint-Esprit, aux âmes que le Christ a rachetées lui-même, avec un si pur amour ! Ce que tu as reçu gratuitement, tu veux qu’on te le paie, quand on te le demande. Ton avidité ne te porte point, à faire ta nourriture des âmes, pour l’honneur de Moi c’est l’argent qu’elle dévore ! Ta charité est devenue si serrée, dans la dispensation de ce que tu as reçu avec tant de largesse, qu’évidemment, je ne suis pas en toi par la grâce, ni le prochain par l’amour. Les biens temporels que l’on te donne, à cause de ce Sang, c’est largement encore que tu les reçois, et d’eux encore, pauvre avare, tu ne sais pas être bon, pour d’autres que pour toi ! Larron que tu es, voleur digne de la mort éternelle, tu dérobes encore le bien des pauvres et de la sainte Église ; tu l’emploies a tes dépenses ; tu le dissipes avec des femmes, avec des hommes sans mœurs ; tu en enrichis ta parenté. Avec ce bien des pauvres et de l’Église, tu te procures toutes tes aises, et prépares un établissement à tes fils.
O malheureux ! Où sont donc ces fils des vraies et douces vertus que tu devais avoir ? Où donc, cette charité ardente que tu devais répandre ? Où, ce zèle dévorant de mon honneur et du salut des âmes ? Où, cette douleur crucifiante, que tu devais ressentir, à la vue du loup infernal qui te ravissait tes brebis ? Plus rien ! En ton cœur étroit, il n’y a plus de place, ni pour Moi, ni pour ton prochain. Tu n’aimes que toi ! Tu n’as que cet amour égoïste et sensuel ; et, cet amour est un poison, pour toi et pour les autres. Tu es, toi-même, le loup infernal ! C’est ton amour déréglé qui les dévore tes brebis ! Ton avidité ne convoite que cette proie ! Que t’importe donc, que le démon invisible emporte les âmes, quand tu es, toi, le démon visible qui les livre à l’enfer ! Les biens de l’Église ne servent qu’à te vêtir et à t’engraisser toi-même, avec les autres démons de ta compagnie, comme aussi à entretenir des animaux, ces beaux chevaux, que tu ne possèdes que pour ton plaisir déréglé, et sans aucune nécessité. C’est la nécessité seule, pourtant, et non ton propre plaisir, qui peut te permettre ce train de maison. Que les hommes du monde cherchent cette jouissance, soit ; mais tes plaisirs, à toi1 devraient être d’assister les pauvres, de visiter les malades, de subvenir à leurs besoins spirituels et temporels. C’est pour cela, et pour cela seul, que je t’ai fait mon ministre, que je t’ai confié une si haute dignité. Mais, après que tu es devenu semblable aux bêtes, tu te complais au milieu des bêtes. Aveugle que tu es ! Si tu pouvais voir les supplices qui t’attendent si tu ne changes pas de vie, tu n’agirais pas ainsi, tu n’aurais que douleur de ta conduite passée, et dès à présent tu commencerais à mieux vivre.
Tu le vois, ma très chère fille, combien n’ai-je pas raison de me plaindre de ces malheureux ! Quelle ne fut pas ma générosité envers eux, et quelle n’est pas leur ingratitude envers moi !
Qu’ajouter de plus ?
Comme je te l’ai dit, il en est qui prêtent à usure. Ils ne mettent pas d’enseignes, comme les usuriers publics, mais ils ne manquent pas de moyens subtils, pour vendre le temps a leur prochain, par pure avarice : car, rien au monde ne peut légitimer un semblable commerce. Si on leur fait un présent, si petit soit-il, et que dans leur pensée ils le reçoivent comme prix du service rendu, en excédent de la somme prêtée, c’est usuraire, comme usuraire aussi, tout ce qui serait perçu, en paiement du temps, pour la durée du prêt.
Je les ai établis, pour qu’ils défendent l’usure aux séculiers, et ils la pratiquent eux-mêmes. Ce n’est pas tout. Si quelqu’un vient les consulter sur cette matière, comme ils ont eux-mêmes ce vice, et qu’ils ont perdu sur ce point la lumière de la raison, le conseil qu’ils donnent est obscur et comme enveloppé de la passion qui est dans leur âme. De là, par conséquent, une infinité de méfaits qui découlent de leur cœur étroit, cupide et avare. A eux s’applique bien cette parole que prononça mon Verbe, lorsque, entrant dans le Temple, il y trouva vendeurs et acheteurs : " La maison de mon Père est une maison de prière, et vous en avez fait une caverne de voleurs (Mt 21, 13) ", cria-t-il ; et, prenant des cordes, il s’en fit un fouet, pour les jeter dehors.
Il en est bien ainsi, aujourd’hui, tu le vois, ma très douce fille ! De mon Église qui est un lieu de prière, ils ont fait une caverne de voleurs ! Ils vendent, ils achètent, ils trafiquent de la grâce de l’Esprit-Saint. Il n’y a qu’à ouvrir les yeux. Veut-on obtenir des prélatures et des bénéfices de la sainte
Église, on les achète. On commence par circonvenir, par de nombreux présents, soit en argent, soit en nature, les officiers de la curie. Ceux-ci ne s’arrêtent plus, désormais, à considérer si le solliciteur est bon ou mauvais. Ils sont tout complaisance envers lui. Comme ils n’ont d’amour que pour les dons qu’ils en ont reçus, ces malheureux vont s’employer à introduire, dans le jardin de la sainte Église, cette plante vénéneuse. Ils feront de lui bon rapport au Christ en terre.
Ainsi, de part et d’autre, c’est un complot de mensonges pour tromper le Christ en terre, dont l’on ne devrait approcher, cependant, qu’en droiture et franchise. Si le vicaire de mon Fils s’aperçoit de la fraude, c’est son devoir de punir les coupables. Il doit priver son subordonné de son office, s’il ne se corrige et ne s’amende ; et, au solliciteur si offrant, il fera bien de conférer la prison, en échange de son argent. Ce sera pour lui une correction alu taire, et, pour les autres, un exemple qui les détournera d’un semblable trafic. Si le Christ en terre en agit ainsi, il ne fera que son devoir ; et, s’il ne le fait pas, son péché ne demeurera pas impuni, quand il viendra rendre compte, devant Moi, de ses brebis.
Crois-moi, ma fille, aujourd’hui, cette répression n’est plus connue. Voilà pourquoi l’Église, mon Église, en est arrivée à cet état de crimes et d’abominations. Pour élever aux prélatures, l’on ne s’enquiert plus de la vie de ceux qui sont promus ; l’on ne s’informe plus, s’ils sont bons ou mauvais. Si l’on fait quelque enquête, c’est auprès de ceux qui sont les complices de leurs péchés, c’est ceux-là qu’on interroge, et qui sont tout disposés à leur rendre de bons témoignages, puisqu’ils sont semblables à eux. On n’a égard qu’à la grande situation du candidat, à sa naissance, à sa richesse, à la distinction de son langage. Ce qui est pire, c’est qu’on alléguera même, parfois, et en plein consistoire qu’il est beau de sa personne. Langage de démon, note bien ! Là où l’on devrait rechercher l’ornement et la beauté de la vertu, l’on n’a d’yeux que pour la beauté du corps !
Ceux qu’on devrait préférer, ce sont les humbles qui s’effacent, ceux qui, par humilité, fuient les prélatures ; et voilà qu’ils choisissent ceux qui, par vaine gloire, et tout enflés d’orgueil, briguent cette élévation !
On fait grand cas de la science. Certes, la science, en soi, est bonne. Elle est parfaite, quand celui qui la possède, y joint une vie honnête et sainte et une sincère humilité ; mais, dans un orgueilleux, dépravé et libertin, la science est un poison. Ce savant n’a pas le sens de l’Écriture, il n’en entend plus que la lettre. Son esprit est dans les ténèbres, parce qu’il a perdu la lumière de la raison, et qu’il a obscurci l’œil de son intelligence. C’est dans cette lumière de la raison, accrue de clartés surnaturelles, que fut exposée et comprise la sainte Écriture, comme je te l’ai dit plus. explicitement, en un autre endroit. Tu le vois donc. la science est bonne en soi, mais elle peut être dépravée par le mauvais usage que le savant en peut faire. S’il ne met pas plus de droiture dans sa vie, elle deviendra même pour lui un feu vengeur.
Aussi, doit-on considérer davantage la bonne et sainte vie, et la préférer à la science d’un libertin. C’est le contraire, pourtant, que l’on fait. Les hommes de bien et de vertu, s’ils ne sont point de science raffinée, sont tenus pour sots ; on les méprise. Quant à ceux qui sont pauvres, on les écarte, parce qu’ils n’ont rien à donner.
Ainsi, ma propre maison, qui devrait être la maison de la prière, où brilleraient la perle de la justice, avec la lumière de la science unie à une bonne et sainte vie, où l’on respirerait le parfum de la vérité, ma maison est pleine de mensonge. Ceux qui l’habitent devraient posséder la pauvreté volontaire, un zèle sincère pour préserver les âmes, ou les arracher aux mains du démon, et ils n’ont de goût que pour les richesses ; le soin des choses temporelles les absorbe tellement, qu’ils n’ont plus aucun souci des spirituelles. Jouer, rire, accroître et multiplier leur bien, voilà qui prend toute leur vie. Ils ne s’aperçoivent pas, les pauvres, que c’est le moyen le plus assuré de perdre leurs richesses ! S’ils étaient riches en vertu, ils s’adonneraient à l’administration des choses spirituelles, comme ils le doivent, les biens temporels leur viendraient en abondance, et mon Epouse n’aurait pas eu à subir, à ce sujet, tant de révoltes.
Qu’ils laissent donc les morts ensevelir les morts : leur devoir, à eux, est de suivre la doctrine de ma Vérité et d’accomplir, en eux-mêmes, ma volonté, en se consacrant au ministère que je leur ai confié. Tout au contraire, ils s’appliquent, avec un amour déréglé, à ensevelir les choses mortes, les choses qui passent, usurpant ainsi l’office des hommes du monde. C’est là, ce qui m’offense, et c’est là, ce qui perd la sainte Église. Qu’ils abandonnent aux séculiers ce qui appartient aux séculiers. C’est aux morts à ensevelir les morts ; c’est à ceux qui sont préposés au gouvernement des choses temporelles, à s’occuper de cette administration.
Pourquoi t’ai-je dit que c’est aux morts à ensevelir les morts ? — Ce mot est à double sens. Morts sont ceux qui s’occupent des choses temporelles, avec un amour désordonné, et une sollicitude exclusive, qui les font tomber en péché mortel. Mais morts, aussi, peuvent être dits, ceux qui s’y adonnent, simplement. Car ces biens sont des biens sensibles, des biens corporels, et cette administration est un office corporel. Or le corps, de soi, est chose morte, il n’a pas la vie en lui-même. La vie, il la tient de l’âme, il participe à la vie de l’âme, tant que l’âme habite en lui ; il la perd, dès qu’il en est séparé.
Mes ministres consacrés, qui sont appelés à vivre comme des anges, doivent donc laisser les choses mortes aux morts, pour s’adonner à la conduite des âmes, réalités vivantes qui ne meurent jamais. Qu’ils les gouvernent, qu’ils leur administrent les sacrements, qu’ils leur distribuent les dons et les grâces de l’Esprit-Saint, qu’ils les nourrissent du pain spirituel par une bonne et sainte vie. A ce prix, ma maison sera la maison de prière, abondante en grâces et riche de vertus. Mais ce n’est pas là, ce qu’ils font : leur conduite est tout autre. Aussi peut-on dire que ma maison est devenue une caverne de voleurs. Ils s’y sont établis marchands : ils vendent, ils achètent, et leur seule avarice est la loi de leurs contrats.
Ils ont fait de ma demeure un repaire de bêtes, puisqu’ils vivent, sans moralité, à la façon des bêtes. Oui, ils en ont fait une écurie, où ils se vautrent dans la fange du vice. Ils ont là, dans l’Église, leurs complices diaboliques, comme l’époux a son épouse dans sa maison. Tu vois, combien plus grands que tous les désordres dont je t’avais parlé, sont les maux qui reposent sur ces deux colonnes de pestilence et de corruption, qui sont l’impureté et l’avarice.
CHAPITRE XIX
(128)
Comment ces ministres sont dominés par l’orgueil qui leur tait perdre le sens de la vérité ; et comment, dans cet aveuglement, ils en arrivent à simuler la consécration sans consacrer réellement.
Je veux, maintenant, te parler de la troisième colonne, qui est l’orgueil. Je l’ai placée la dernière, mais s’il est le dernier, l’orgueil est aussi le premier de tous les vices. Car tous les vices ont leur fondement dans l’orgueil, comme toutes les vertus sont établies sur la charité et n’ont vie que par elle. C’est l’amour-propre sensitif, qui engendre et nourrit l’orgueil, comme il est le fondement premier de ces trois colonnes, et de tous les péchés que commettent les créatures. Qui s’aime soi-même d’un amour désordonné, n’a pas en soi la charité, puisqu’il ne m’aime pas. En ne m’aimant pas, il m’offense, il n’observe pas le commandement de la loi qui lui fait un devoir de m’aimer, Moi, au-dessus de tout, et le prochain comme lui-même.
En s’aimant eux-mêmes d’un amour sensitif, ces malheureux ne peuvent donc m’aimer ni me servir ; c’est le monde qu’ils servent et qu’ils aiment car l’amour sensitif et le monde sont en Opposition avec moi. A raison même de cette opposition, qui aime le monde d’un amour sensitif, qui sert le monde d’une manière sensuelle, celui-là me hait ; comme celui qui m’aime vraiment, hait le monde. C’est pourquoi ma Vérité a dit : Nul ne peut servir deux maîtres si opposés : en servant l’un il mécontente l’autre (Mt 6, 24).
Tu vois donc que l’amour-propre dépouille l’âme de ma charité pour la revêtir du vice de l’orgueil ; et, par là même, tout péché a sa source dans l’amour-propre.
Toutes les créatures raisonnables m’affligent, de toutes je me plains, mais combien plus de ceux que j’ai consacrés mes ministres et qui ont pour devoir d’être humbles. Tous en vérité doivent posséder cette vertu d’humilité qui nourrit la charité, mais combien plus ceux qui sont attachés au service de l’humble Agneau sans tache, mon Fils unique. Ils n’ont pas honte cependant, et toute la race humaine avec ceux, de s’exalter eux-mêmes, alors qu’ils me voient, Moi, m’abaisser jusqu’à l’homme pour unir à votre chair le Verbe mon Fils unique, alors qu’ils voient ce Verbe s’empresser à l’obéissance que je lui ai imposée, et se soumettre à la mort ignominieuse de la croix ! Il a la tête inclinée pour te saluer, le front couronné pour t’orner, les bras étendus pour t’embrasser, les pieds percés de clous pour demeurer avec toi ! Et toi, homme misérable, qu’il a fait le ministre de tant de générosité et de tant d’abaissement, tu devrais embrasser la croix et tu la fuis, pour porter tes embrassements à de criminelles et immondes créatures. Tu devrais être ferme et inébranlable dans la doctrine de ma Vérité, fixer en elle ton cœur et ton esprit, et tu es roulé comme une feuille au vent, tu fais voile à tout souffle qui passe. Le souffle de la prospérité te gonfle d’allégresse et tu t’y livres sans mesure ; le vent de l’adversité t’emporte hors de toi et te jette dans la colère, cette moelle de l’orgueil ; — la colère est la moelle de l’orgueil, comme la patience est la moelle de la chanté. Ainsi à l’orgueilleux, prompt a la colère, tout est tourment, tout est scandale.
Je réprouve tant l’orgueil, que je l’ai précipité du ciel dès que l’ange voulut s’exalter lui-même. L’orgueil ne monte pas au ciel, il tombe au fond des enfers. Aussi ma Vérité a-t-elle dit : " Celui qui s’exaltera (c’est-à-dire l’orgueilleux), sera abaissé et celui qui s’abaisse sera exalté ". Dans tous les hommes, quelle que soit leur condition, l’orgueil m’est odieux. mais surtout, comme je te l’ai dit, en ceux qui sont mes ministres : car, ceux-là, je les ai mis en un état d’humilité, pour servir l’humble Agneau. Chez eux, pourtant, quel orgueil ! Comment ce malheureux prêtre ne rougit-il pas de s’enorgueillir ainsi, quand il me voit abaissé devant vous jusqu’à vous livrer le Verbe mon Fils unique, dont je l’ai fait le ministre, quand ce Verbe, pour obéir à ma volonté, s’est humilié jusqu’à la mort, jusqu’à l’opprobre de la croix ? Il a la tête déchirée d’épines, et ce malheureux lève le front, contre moi et contre le prochain. Au lieu de l’humble Agneau qu’il devrait être, c’est un bélier, portant cornes d’orgueil, et frappant quiconque l’approche.
O homme infortuné ! tu ne penses donc pas que tu ne peux m’échapper ? Est-ce là l’office que je t’ai confié, de me frapper, Moi, avec les cornes de l’orgueil, en m’outrageant ainsi que ton prochain, quand, sans droit et sans raison, tu te tournes contre lui ? Est-ce donc là cette miséricorde, avec laquelle tu devrais célébrer le mystère du corps et du Sang du Christ mon Fils ? Tu es devenu, comme une bête féroce, et tu n’as plus aucune crainte de Moi ! Tu dévores ton prochain ; tu fomentes la division autour de toi, par ta partialité ; tu n’as d’égard que pour ceux qui te servent, qui te font des cadeaux, ou pour ceux qui te plaisent, parce que leur vie est semblable à la tienne. Tu les devrais corriger, et leur faire honte de leurs vices, tu leur en donnes l’exemple, au contraire ; ils n’ont qu’à t’imiter, pour faire ce qu’ils font ou pis encore. Agirais-tu ainsi si tu étais bon ? Mais comme tu es mauvais, tu ne sais pas corriger, tu es insensible aux fautes d’autrui. Tu méprises les humbles, et les pauvres vertueux tu les fuis : tu ne le devrais pas faire, mais tu as tes raisons pour cela. Tu les fuis, parce que la corruption de tes vices ne peut supporter l’odeur de la vertu. Il te répugne de voir mes pauvres à ta porte, et tu évites d’aller les visiter dans leurs besoins : tu les vois mourir de faim, sans venir à leur secours ? Et pourquoi donc ? sinon parce que ton front porte les cornes de l’orgueil, et que ces cornes d’orgueil ne veulent pas s’abaisser à accomplir un petit acte d’humilité ! Et pourquoi donc refuses-tu de t’abaisser ? Parce que l’amour-propre, où se nourrit l’orgueil, est maître chez toi. Voilà pourquoi, tu ne veux pas condescendre aux malheureux, voilà pourquoi tu ne veux pas administrer aux pauvres, les secours temporels et spirituels, ce service ne devant te rapporter aucun profit.
O maudit orgueil fondé sur l’amour-propre ! Comme tu as aveuglé leur intelligence ! Ils croient s’aimer eux-mêmes et d’une tendresse sans égale, et ils ne voient pas à quel point ils sont cruels envers eux-mêmes, et qu’ils perdent quand ils peuvent gagner ! Ils sont dans les délices, pensent-ils, ils possèdent richesses et dignités ! Ils s’aveuglent sur leur pauvreté et leur bassesse. Ils ne voient pas qu’ils ont perdu cette richesse de la vertu et qu’ils sont tombés des hauteurs de la grâce à la honte du péché mortel. Ils croient voir ; mais ils sont aveugles, parce qu ils ne se connaissent pas et ne me connaissent pas moi-même. Ils ne connaissent pas leur état, ni la dignité à laquelle je les avais élevés. ils ne connaissent pas la fragilité du monde et son peu de solidité s’ils la connaissaient, s’en feraient-ils un dieu ?
Qui leur a fait perdre cette connaissance ? L’orgueil ! Et voilà ce qu’ils sont devenus, eux que j’avais élus pour mes anges, pour qu’ils fussent, en en cette vie, les anges de la terre. Des hauteurs du ciel ils sont tombés au fond des ténèbres ; et, ces ténèbres se font si épaisses, leur iniquité si profonde, qu’ils en arrivent, parfois, au crime que je veux te dire.
Il en est d’aveuglés à ce point par le démon, que souvent ils font semblant de consacrer et ne consacrent pas, par crainte de mon jugement, et pour s’enlever tout frein qui pourrait encore les retenir dans leurs mauvaises actions. Le soir, ils ont mangé et bu plus que de raison, puis le matin, ils s’arracheront à leurs impuretés, il leur faudra satisfaire au service du peuple. Le souvenir de leurs fautes les arrête, ils voient qu’en bonne conscience ils ne doivent ni ne peuvent célébrer en cet état. Ils éprouvent quelque crainte de mon jugement, non par haine du vice, mais par l’amour-propre qu’ils ont pour eux-mêmes. O ma très chère fille, vois quel est l’aveuglement de ce prêtre ! Au lieu de recourir à la contrition du cœur et de regretter sa faute, avec le ferme propos de s’en corriger, il s’arrête à un autre moyen, il ne consacrera pas ! Aveugle qu’il est, il ne voit pas, que le mal qu’il se dispose à accomplir est plus grave encore que celui qu’il a déjà commis ! Il va rendre le peuple idolâtre, en proposant à ses adorations une hostie non consacrée, comme si elle était le corps et le sang du Christ mon Fils unique, vrai Dieu et vrai homme ! C’est ce qu’elle est, une fois consacrée, mais en cette circonstance elle n’est vraiment que du pain.
Quelles abominations, tu le vois, et quelle patience ne me faut-il pas pour les supporter ! S’ils ne se corrigent pas, toutes mes grâces tourneront à leur condamnation.
Mais que doit faire le peuple pour éviter ce péril ? Il doit prier sous condition en formulant ainsi sa prière : " si ce ministre a dit ce qu’il devait dire, je crois vraiment que vous êtes le Christ Fils du Dieu vivant qui m’est donné en nourriture par l’ardeur de votre incompréhensible charité, en mémoire de votre très douce passion et du grand bienfait du Sang répandu avec un si ardent amour pour laver nos iniquités. " De cette façon, le peuple ne sera pas trompé par l’aveuglement du ministre, en adorant une chose pour une autre. La faute, en vérité, en est au seul ministre, mais les fidèles n’en seraient pas moins induits à faire un acte défendu .
O très douce fille, qui donc empêche la terre de les engloutir ? Qui retient ma puissance de les arrêter et de les immobiliser, comme des statues, en présence de tout le peuple, pour les couvrir de confusion ? Ma miséricorde. Je me contiens moi-même, ma miséricorde arrête ma justice divine. Je ne veux les vaincre qu’à force de miséricorde. Mais eux, ils sont obstinés comme des démons, ils ne connaissent pas, ils ne voient pas ma miséricorde. Ils semblent que tout ce que je leur donne n’est qu’un dû que je leur paie. Oui, l’orgueil les aveugle à ce point : ils ne voient plus qu’ils n’ont aucun droit, et que c’est pure grâce que je leur accorde.
CHAPITRE XX
(129)
De beaucoup d’autres péchés qui se commettent par orgueil et par amour-propre.
Tout ce que je t’ai dit, est pour te donner plus de sujet de pleurer amèrement sur l’aveuglement de ces prêtres, en te découvrant l’état de damnation dans lequel ils se trouvent. C’est aussi, pour te faire mieux connaître ma miséricorde, pour accroître encore ta confiance en cette miséricorde, pour t’amener i’i l’invoquer avec pleine assurance et à présenter devant moi, ces malheureux ministres de la sainte Église et l’univers entier, en me priant de leur faire miséricorde. Plus tu feras monter vers moi de vœux attristés et d’ardentes prières, plus tu me témoigneras l’amour que tu as pour moi.
Pour moi, personnellement tu ne peux rien, non plus que mes autres serviteurs : vous ne pouvez me servir que dans la personne de ces malheureux, et c’est à eux par conséquent que vous devez faire du bien. Je me laisserai vaincre alors par les désirs, par les larmes, par les prières de mes serviteurs, et je ferai miséricorde à mon Epouse, en la réformant par de bons et saints pasteurs. La présence de bons pasteurs amènera naturellement la conversion des sujets, car ce sont les mauvais pasteurs, qui sont cause de presque tous les péchés que commettent les inférieurs. S’ils se corrigeaient en effet, si l’on voyait briller en eux la perle de la justice, avec une bonne et sainte vie, le peuple ne serait pas ce qu’il est. Sais-tu quelle est la conséquence de tous ces désordres ? C’est que l’un suit les traces de l’autre. Pourquoi les sujets n’obéissent-ils pas ? Parce que le prélat, quand il était sujet, n’obéissait pas lui-même à son prélat. Il reçoit à son tour ce qu’il a donné. Il fut un mauvais inférieur, il fait un mauvais pasteur.