Le Dialogue (page 27)

Catherine de Sienne · Vie de piété

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Le Dialogue (trad. Hurtaud, 1913) · 33 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Alors moi, qui exalte les humbles, moi le Dieu de l’éternité, j’attirai à moi le désir et l’ardeur de cette âme et je plongeai son esprit dans l’abîme de ma Trinité. J’inondai de clartés l’œil de son intelligence sur ma puissance à moi le Père éternel, sur la sagesse de mon Fils unique, sur la clémence de l’Esprit-Saint, distincts tous trois dans l’unité d’une même essence. Cette âme s’unit si étroitement à ce divin objet, que son corps en était soulevé de. terre ; car, dans cet état unitif, l’âme, comme je te l’ai expliqué, est plus parfaitement unie à moi par le sentiment de l’amour qu’elle ne l’est à son propre corps. C’est au sein de cet abîme, que, pour satisfaire son désir, je lui donnai moi-même la sainte communion, et en signe de la réalité de cette grâce, pendant plusieurs jours, elle éprouva d’une manière merveilleuse, par ses sens corporels, le goût et l’odeur du sang et du corps du Christ crucifié, ma Vérité. Elle en fut toute renouvelée dans la lumière de ma providence, qu’elle avait goûtée avec tant de douceur.

Cette intervention providentielle ne fut sensible qu’à cette âme seule elle demeura invisible polir les autres créatures.

Quant au second fait, il eut pour témoin le prêtre qui fut acteur dans l’événement, et qui le vit de ses yeux.

Cette âme avait un grand désir d’entendre la messe et d’y communier ; mais, retardée par une infirmité, elle n’avait put se rendre à l’église à l’heure voulue. Elle y vint cependant, mais en retard. Quand elle arriva, le prêtre en était à la consécration. La messe se célébrait à un autel placé au chevet de l’église, mais elle demeura au bas dut temple, à l’autre extrémité, parce que l’obéissance ne lui permettait pas d’entrer plus avant. C’est donc là qu’elle se tint. Elle disait dans ses gémissements : O âme misérable, ne vois-tu pas quelles grâces tu as reçues : tu es dans le temple saint de Dieu, tu vois le prêtre qui célèbre le sacrifice, toi qui mériterais par tes péchés d’être placée en enfer ? Mais ces considérations n’apaisaient point son désir, bien au contraire, plus elle s’abaissait dans les profondeurs de l’humilité, plus elle se sentait élevée au-dessus d’elle-même ; ma grâce la faisait pénétrer davantage, par la foi et l’espérance, dans la connaissance de ma bonté ; et elle y trouvait la confiance que l’Esprit-Saint, son serviteur, contenterait sa faim.

C’est alors que je lui donnai ce qu’elle désirait d’une manière qu’elle naurait pas su prévoir. Avant la communion, au moment où le prêtre divise l’hostie, il s’en détacha une fraction qui tomba sur l’autel. Par une disposition de ma sagesse et un acte de ma puissance, cette parcelle de l’hostie, qui s’en était détachée, quitta l’autel, pour aller à l’autre extrémité de l’église où se tenait cette âme. Celle-ci sentit à ce moment qu’elle était communiée, mais croyant qu’elle l’avait été d’une manière invisible, et que rien n’en avait paru au dehors, elle pensa, dans l’ardeur de son amour, qu’une fois de plus j’avais secrètement satisfait son désir comme il lui était déjà arrivé bien souvent.

Ce n’était pas l’avis du prêtre. Celui-ci ne trouvant pas cette parcelle de l’hostie, en éprouvait une douleur qui eut été intolérable, si dans ma clémence l’Esprit-Saint le serviteur, ne lui eût suggéré l’idée de la personne qui l’avait reçue. Un doute cependant subsistait dans son esprit, jusqu’à ce qu’il s’en fût expliqué avec elle.

N’aurais-je pas pu guérir l’infirmité qui l’empêchait de se rendre à l’église, et lui permettre ainsi d’arriver à l’heure à la messe, pour recevoir le sacrement de la main du prêtre ? Sans doute ; mais je voulais prouver à cette âme, et par sa propre expérience, qu’avec ou sans l’intermédiaire des créatures, dans quelque état, dans quelque temps que ce soit, et quoi qu’elle souhaite, moi, je puis, je sais, je veux satisfaire ses désirs et au delà de ses désirs, et par les moyens les plus merveilleux.

C’est assez, ma très chère fille, pour le faire comprendre les dispositions de ma providence à l’égard des âmes affamées de ce doux sacrement. C’est ainsi qu’en use ma bonté vis-à-vis de tous les autres, suivant leurs besoins.

Je veux te parler maintenant d’un détail, et t’expliquer la conduite de ma providence dans l’intime de l’âme, sans aucune intervention des agents corporels, comme instruments extérieurs. Je t’en ai déjà touché un mot, à propos des états de l’âme, mais je n’en juge pas moins opportun d’y revenir (187).

CHAPITRE IX

(143)

De la providence de Dieu à l’égard de ceux qui sont en péché mortel.

L’âme est ou en état de péché mortel ou en état de grâce. En ce second état, quelle demeure encore imparfaite ou elle est parvenue à la perfection. Dans tout ces états, l’âme est l’objet de ma providence, qui en use largement avec elle ; mais divers sont les moyens choisis par ma sagesse infinie, comme divers aussi les besoins auxquels elle doit pourvoir.

Les hommes mondains, plongés dans la mort du péché, ma providence s’emploie à les réveiller par l’aiguillon de la conscience. Je les harcèle sans relâche, et sous toutes les formes, par des moyens si multiples et si variés que ta parole ne les saurait redire, parce qu’au fond de leur cœur, ils sentent toujours cette blessure. Je ne leur permets pas d’échapper à son importunité, et la douleur qu’ils en éprouvent se fait si cuisante, que souvent ils n’y peuvent plus tenir et abandonnent la faute du péché mortel.

Parfois, comme de vos épines j’aime à retirer la rose, lorsque le cœur de l’homme glisse au péché mortel, pour s’être laissé prendre à l’amour de la

créature, en dehors de ma volonté, je fais en sorte que le temps et le lieu lui manquent pour l’exécution de ses mauvais desseins. Son cœur languit et se ronge devant l’obstacle qu’il ne peut vaincre ; il se replie sur lui-même ; il entend le reproche de sa conscience, il comprend que c’est par sa faute qu’il se torture, il en conçoit du repentir, et rejette alors loin de lui son fol amour. Car n’est-ce pas folie en vérité que de placer son affection en une chose qu’on reconnaît ensuite dès qu’on ouvre les yeux, n’être pas même une vétille. Certes la créature qu’il aimait d’un si misérable amour est un bien, elle est quelque chose. Mais ce qu’il attendait d’elle, n’était pas même une bagatelle ; c’était le péché, et le péché n’est pas quelque chose. Sur cette épine qui déchire l’âme, j’ai fait fleurir la rose, comme j’ai dit, de ce néant qu’est la faute, j’ai fait un moyen de salut.

Qui m’a poussé à en agir de la sorte ? Pas le pécheur, assurément, qui ne me cherche pas, qui ne demande point mon assistance, qui n’invoque point ma providence, si ce n’est pour favoriser ses coupables desseins, ou lui ménager les plaisirs, les richesses ou les honneurs du monde. Qui m’y a donc conduit ? L’Amour ! Car avant même que vous ne fussiez, je vous aimais ; et sans même que vous m’aimiez, je vous aime, moi, et ineffablement ! Voilà, oui, voilà la force qui me pousse ; et c’est aussi les prières de ceux qui me servent. A ceux-ci la clémence de mon Esprit-Saint, le bon serviteur, sert toujours comme nourriture, l’honneur de mon nom et l’amour de leur prochain. Aussi toujours occupés du salut de leurs frères, ils s’efforcent d’apaiser ma colère et de lier les mains de ma divine justice, sans cesse provoquée par l’iniquité des hommes qui mériteraient de tomber sous ses coups. Ils me font ainsi violence à moi-même, par leurs larmes, par leurs humbles et continuelles prières. Et qui donc les fait crier vers moi, sinon ma providence qui pourvoit ainsi à la détresse de ce mort ? Car il a été dit que je veux non la mort du pécheur, mais qu’il se convertisse et qu’il vive.

Sois tout amour pour mn providence, ma fille. si tu veux seulement ouvrir les yeux, ceux de ton esprit et ceux de ton corps, tu verras des hommes criminels plongés dans cette affreuse misère. Privés de ma lumière, la corruption de la mort dans leur âme, êtres d’obscurité et de ténèbres, ils vont chantant et riant, prodiguant leur temps dans la vanité, dans les plaisirs, dans la basse débauche. Manger, boire, jouir, voilà toute leur vie : leur Dieu c’est leur ventre. Hors de là ils n’ont que haine, rancœur, orgueil, et mille autres vices dont je t’ai parlé. Et ils n’ont pas conscience de leur état ! S’ils ne changent pas de vie, ils sont dans le chemin, qui mène tout droit a la mort éternelle, et ils y vont en chantant !

N’estimerait-on pas grande sottise, extravagante folie, le fait d’un condamné à mort qui irai ! à l’échafaud, en chantant et dansant, et en donnant des signes d’allégresse ? Oui, assurément. Et c’est la folie de ces malheureux, folie d’autant plus grande que sans comparaison aucune, ils éprouvent plus de dommage incontestablement de la perte de leur âme que ceux-là de la mort de leur corps. Ils perdent la vie de la grâce, ceux-là la vie corporelle ; par l’éternelle damnation ils subissent une peine infinie, ceux-là, une peine finie. Et ils y courent, et ils chantent ! O deux fois aveugles, insensés et fous au-dessus de toute sottise !

Cependant mes serviteurs sont dans les larmes, leur corps est dans l’affliction, leur cœur en souffrance. Veilles, prières incessantes, soupirs, gémissements, macérations, ils acceptent tout, ils affrontent tout, pour le salut de ces pécheurs qui, de leur côté, les tournent en dérision. Mais leurs railleries retombent sur leurs tètes, et le châtiment de la faute revient toujours à celui qui l’a commise, tandis que la récompense de tous les labeurs, supportés pour l’amour de moi, fait retour à celui à qui ma bonté a fait la grâce de la mériter. Car moi votre Dieu, je suis le Dieu juste, je rendrai a chacun selon ses œuvres.

les serviteurs ne se laissent pas décourager par les moqueries, par les persécutions et les ingratitudes de ces malheureux : ils n’en prient pour eux qu’avec plus de zèle et plus de ferveur. Et qui donc les excite ainsi à frapper à la porte de ma miséricorde ? Qui ? sinon encore ma providence, attentive à procurer le salut de ces misérables, et qui, dans ce but, grandit la vertu et attise le feu de la charité dans l’âme de mes serviteurs ? Infinies en vérité, les ressources providentielles ménagées par moi à l’âme du pêcheur, pour le retirer du péché mortel !

Je vais te parler maintenant de la conduite de ma providence à l’égard de ceux qui, sortis de leur faute, demeurent encore imparfaits. Sans revenir sur ce qui a été exposé avec ordre des états de l’âme, j’y toucherai très brièvement.

CHAPITRE X

(144)

De la providence de Dieu à l’égard de ceux qui sont encore dans l’amour imparfait.

Sais-tu, très chère fille, quel moyen j’emploie pour faire sortir l’âme imparfaite de son imperfection ?

Quelquefois je la livre à elle-même, à la multiple variété des pensées qui confusément l’obsèdent, et à l’aridité de son esprit. Il lui semble alors qu’elle est entièrement abandonnée de moi, et qu’elle n’a plus d’affection pour rien ; ni pour le monde, parce qu’en réalité elle n’en a pas ; ni pour moi, croit-elle, parce qu’elle n’éprouve en elle-même aucun sentiment, sauf dans sa volonté, une certaine disposition à ne pas vouloir m’offenser. Cette porte de la volonté libre, je ne donne pas licence aux ennemis de l’ouvrir. Je permets bien aux démons et aux autres ennemis de l’homme, d’enfoncer les autres portes, mais pas celle-là, qui est la principale et dont dépend le sort de la cité de l’âme. C’est au libre arbitre qu’est confiée la garde de cette porte. C’est moi qui l’ai fait libre ; à lui de répondre, à son gré, oui ou non.

Nombreuses sont les portes de cette cité. Mais il en est trois qui ont plus d’importance que les autres. La principale est celle que je viens de dire, la volonté, qui est inexpugnable, si elle ne consent à se livrer, et qui commande les deux autres, qui sont la mémoire et l’intelligence. Si la volonté consent à lui livrer passage, l’ennemi, l’amour-propre, fera irruption dans la place, avec toute la troupe hostile qui le suit. Dès lors, l’intelligence est envahie par les ténèbres ennemies de la lumière, et la mémoire est occupée par la haine, par le ressentiment que provoque en elle le souvenir de l’injure reçue, haine et ressentiment directement hostiles à la charité, à l’amour du prochain. Elle est assaillie soudain par le souvenir de mille plaisirs du monde aussi nombreux, aussi variés que les divers péchés qui sont les ennemis nés des vertus.

Ces portes une fois livrées, toutes les autres issues s’ouvrent d’elles-mêmes ; ce sont tous les sens du corps, qui sont des organes correspondants aux facultés de l’âme. L’affection déréglée de l’homme, qui a ouvert ses portes, est donc en communication avec ces organes ; tous ceux-ci par conséquent sont contaminés par la corruption de la volonté, et leurs opérations s’en trouvent elles-mêmes souillées. L’œil donne et propage la mort, parce que désormais il n’est occupé qu’à considérer des objets de mort avec des regards dissolus, des manières provocantes, un extérieur déshonnête, signe de la vanité et de la légèreté du cœur. L’homme est ainsi, pour lui-même et pour les autres, une cause de mort.

O malheureux je t’avais donné tout cela pour élever tes regards vers le ciel. La beauté de mes créatures devait te conduire à moi, pour y contempler la beauté de mes mystères ; et c’est en bas que tu regardes ; tu n’as d’yeux que pour la boue, et tu n’en retires pour toi que la mort !

L’oreille aussi prend plaisir aux choses déshonnêtes, elle accueille les propos sur autrui pour le pouvoir juger Que ne s’emploie-t-elle à écouter ma parole et à s’informer des besoins du prochain ! C’est pour cela que je l’ai faite.

La langue a été donnée à l’homme pour annoncer ma parole et faire l’aveu de ses fautes, comme aussi pour coopérer au salut des âmes. Il l’emploie, au contraire, à blasphémer contre moi, son Créateur, et à la perte du prochain. N’est-ce pas elle, en effet, qui met en pièces sa réputation, qui murmure contre lui, qui calomnie ses œuvres, rabaissant les bonnes et exaltant les mauvaises. Jurements, faux témoignages, paroles lascives, dangereuses pour soi-même et pour les autres, voilà ses méfaits. Et n’est-ce pas elle encore, qui lance ces mots d’injures qui traversent le cœur du prochain comme un poignard et provoquent sa colère ? Que de maux, que d’homicides, que d’impuretés, que de haines, que de vengeances, que de pertes de temps, sont imputables à la langue !

L’odorat ne pèche-t-il pas, lui aussi, par le plaisir désordonné qu’il recherche dans ses propres sensations. Et le goût, avec son avidité insatiable, avec ses appétits déréglés, toujours en quête de mets variés et sans cesse renouvelés, comme s’il n’avait pour objectif que de remplir le ventre ! Elle

ne remarque pas, la pauvre âme, qu’elle ouvre ainsi la porte à tous les abus, que les excès dans la nourriture allument dans sa chair fragile de violents désirs où elle risque d’être consumée.

Les mains, à leur tour, prennent plaisir à dérober le bien d’autrui, et trouvent leur satisfaction a des actes bas et déshonnêtes, elles que j’ai faites pourtant, pour assister le prochain dans ses infirmités, et pour répandre l’aumône qui subvient à sa détresse ! Les pieds ont été donnés à l’homme pour porter le corps, pour le transporter d’un lieu à un autre, là où l’appelle sa propre utilité ou celle du prochain, pour la gloire et l’honneur de mon nom : et ils ne servent qu’à courir à des lieux de perdition, à toutes les occasions de péché, aux conversations légères et corruptrices, par lesquelles il entraîne au mal et les autres et lui-même, au gré de sa volonté désordonnée.

Tout cela je te l’ai dit, ma très chère fille, pour te donner sujet de pleurer sur la désolation où est réduite la noble cité de l’âme, et pour te faire voir quels maux innombrables font irruption par la porte principale de la volonté. Moi, cependant, je n’ai donné licence à aucun de ses ennemis d’en franchir le seuil, bien que, comme je l’ai dit, je leur laisse faculté d’attaquer les autres portes. Ainsi, je permets que l’intelligence soit occupée par les ténèbres d’esprit ; quelquefois c’est la mémoire, qui a comme perdu tout souvenir de moi ; en d’autres temps, c’est toute la sensibilité qui semble en révolte, tous les sens du corps qui se sont mis en insurrection. Même à regarder les choses saintes, a les toucher, à les voir, à les sentir, à s’en approcher, l’âme éprouve des troubles dans la sensibilité, comme si tout provoquait, chez elle, des émotions déshonnêtes et corruptrices. Mais rien de tout cela ne donne la mort à l’âme, car je ne veux pas sa mort, pourvu qu’elle prenne garde de ne pas ouvrir la porte de la volonté. Je permets à ces ennemis de s’agiter au dehors, mais non de pénétrer au dedans. Ils ne peuvent entrer dans la place, qu’autant que la volonté propre le veut.

Et pourquoi exposer ainsi à tant de tourments et d’afflictions cette âme entourée de tant d’ennemis ? Ce n’est pas pour qu’elle succombe et perde le trésor de ma grâce, mais pour lui donner une idée plus haute de ma providence. Je veux l’amener ainsi à se confier en moi, et non pas en elle-même ; je veux la réveiller de sa négligence, et par le péril qui la trouble lui faire chercher un refuge en moi, son unique défenseur. C’est moi qui suis son père, un père tendre, qui veut son salut, et, dans cette pensée, travaille à la rendre humble, à la convaincre qu’elle n’est pas, à lui faire reconnaître que l’être et les grâces qui s’ajoutent à l’être, elle a tout reçu de moi qui suis sa vie.

Et comment l’âme apprend-elle à connaître que je suis sa vie, et à découvrir l’action de ma providence, au milieu de ces assauts ? Par la grande délivrance ! Je ne la laisse pas continuellement se débattre dans ces épreuves : elles vont et viennent, suivant que je le juge utile à son progrès. Parfois

elle croit être en enfer, et soudain, sans aucun effort, sans aucun acte de sa part, elle se trouve délivrée, et éprouvant un avant-goût de la vie éternelle. Une grande sérénité est descendue en elle, il lui semble que tout ce qu’elle voit lui parle de Dieu, et tout son cœur s’embrase d’amour, dans la contemplation de ma providence, qui s’est ainsi manifestée à elle. Elle voit qu’elle a été retirée d’une violente tempête, sans qu’elle fût pour rien dans cette délivrance. La lumière lui est venue à l’improviste, sans qu’elle y pensât ; elle comprend, dès lors, que c’est mon inestimable charité qui, seule, est venue à son secours au moment de sa détresse, quand elle n’en pouvait plus.

Pourquoi donc, quand elle s’appliquait elle-même à l’oraison et à ses autres exercices ordinaires, ne lui ai-je pas répondu par un rayon de lumière qui eût dissipé ses ténèbres ? — Parce qu’elle était encore imparfaite, et qu’ainsi elle eût pu s’attribuer à elle-même, dans son exercice, ce qui ne lui appartenait pas. Tu vois comment, les combats qu’il lui faut subir, sont un moyen pour celui qui est encore imparfait d’arriver à la perfection, par l’expérience qu’il fait, dans ces assauts, de ma divine providence. C’est par là même qu’il s’élève au-dessus de l’amour imparfait.

Il est encore une sainte ruse que j’emploie, pour déprendre l’âme de son imperfection. Je lui fais concevoir, pour quelque créature, une affection spirituelle et particulière, en plus de l’amour général qu’elle doit à tous. Par ce moyen elle s’exerce à la vertu et sort peu à peu de sa négligence : son cœur se détache des autres créatures qu’elle aimait d’un amour trop sensible, père, mère, frères, sœurs ; son amour se purifie peu à peu de toute passion, et elle en arrive à ne les aimer plus que pour moi, son Dieu. Ainsi cet amour que je lui ai inspiré, réglé suivant la mesure que je lui ai moi-même imposée, sert à la délivrer de l’attachement excessif qu’elle avait auparavant pour les créatures, et l’arrache par là même, tu le vois, à cette imperfection.

Mais il est encore un autre effet de cette affection spirituelle : c’est de permettre à l’âme d’éprouver si elle m’aime parfaitement, ou non, comme aussi la créature qu’elle aime ainsi spirituellement. C’est à cette expérience que j’ai voulu la soumettre par cet amour, en lui ménageant l’occasion de se rendre compte elle-même de la valeur de ses sentiments. Si elle ne prenait conscience de ce qu’ils sont, il lui importerait peu qu’ils fussent ou non de moi, elle n’en concevrait ni déplaisir ni joie.

Je lui ai déjà fait connaître par ce ; moyen, t’ai-je dit, qu’elle était encore imparfaite. Or il est bien certain que si l’amour qu’elle a pour moi est imparfait, imparfait aussi doit être celui qu’elle porte à la créature raisonnable. Car la charité parfaite du prochain dépend essentiellement de la parfaite charité que l’on a pour moi. La même mesure de perfection ou d’imperfection qu’elle a mise dans son amour pour moi se retrouve dans l’amour qu’elle porte à la créature. Comment son affection spirituelle pour la créature va-t-elle lui faire discerner cette mesure ? A bien des signes. Et même si elle veut avoir l’œil ouvert, son intelligence ne tardera guère à l’apercevoir et à la constater par l’expérience. Mais comme je t’en ai entretenu largement en un autre endroit, je ne t’en dirai ici que quelques mots.

Cette créature, elle l’âme, ai-je dit, d’une affection particulière. Et voilà soudain qu’elle croit s’apercevoir qu’elle en est moins aimée. L’amie, semble-t-il, a moins d’attention pour elle ; il fait plus rare ces entretiens qui lui procuraient tant de consolation, tant de profit, tant de douceur ; ou bien, et surtout, elle a cru voir que cette personne aimée réserve plus fréquemment pour une autre ces rencontres et ces conversations. La peine qu’elle éprouve de leur privation n’en devient que plus cruelle ! C’est cette peine qui l’introduit dans la connaissance d’elle-même.

Dès lors, si elle veut obéir à la lumière et se conduire avec la prudence qui doit régler ses affections, c’est d’un amour plus parfait qu’elle aimera cette créature que je lui ai donnée comme un moyen. Elle comprendra que c’est par la connaissance d’elle-même et par la haine qu’elle a conçue de son propre sentiment, qu’elle aura raison de son imperfection et pourra s’élever à la perfection. Une fois là, son amour deviendra de plus en plus parfait, de plus en plus grand, et pour les créatures en général, et pour cette créature en particulier, moyen providentiel que ma bonté lui a ménagé, pour l’encourager à la haine de soi et à l’amour de la vertu, en cette vie de pèlerinage

pourvu, cependant, qu’elle ne soit pas assez sotte pour se laisser dominer et troubler par sa peine, au point de s’abandonner au dégoût de l’esprit, au chagrin du cœur, et de renoncer à ses exercices. Dans ces conditions, cette affection constituerait un vrai danger l’âme tournerait à sa propre ruine et changerait, en instrument de mort, ce que je lui procurai comme un moyen de vie. Non, ce n’est pas là ce qu’elle doit faire. Qu’elle donne à son zèle un autre objet, pour le rendre saint. Qu’avec humilité elle se reconnaisse indigne des consolations qu’elle recherchait et dont elle se voit privée. Qu’elle considère à la lumière de la foi, que c’est la vertu qui doit être le motif principal de son amour, et que la vertu n’a pas diminué dans la personne qu’elle aime ; qu’elle conçoive alors le désir de supporter toute peine, de quelque côté qu’elle lui vienne, pour la gloire et l’honneur de mon nom. C’est ainsi qu’elle accomplira ma volonté en elle-même, et qu’elle recevra ce fruit de la perfection ; c’est pour la faire parvenir à cette lumière que j’ai disposé dans sa vie les luttes, les secours, et tous les événements. Voilà les moyens dont se sert ma providence à l’égard des imparfaits. Il en est bien d’autres encore la langue humaine serait incapable d’en exprimer le nombre et la variété.

CHAPITRE XI

(145)

De la providence de Dieu vis-à-vis de ceux qui sont dans la charité parfaite.

Je te parlerai maintenant des parfaits et des dispositions de ma providence, pour les conserver en leur état, pour éprouver leur perfection et la développer incessamment ; car, en cette vie, nul n’est si parfait qu’il ne puisse le devenir davantage. Voici un des nombreux moyens que j’emploie pour promouvoir leur progrès.

Ma Vérité elle-même a dit : C’est moi, la vigne véritable ; mon Père est le laboureur ; vous, vous êtes les rameaux (Jn 15, 1).

Celui qui demeure en lui, qui est la vigne véritable issue de moi le Père, en s’attachant a sa doctrine, celui-là porte fruit. Pour que votre fruit soit plus abondant et plus savoureux, je vous laboure par les nombreuses tribulations, les affronts, les injures, les outrages, les mépris, les reproches, par les paroles, par les faits, par la faim, par la soif, suivant qu’il plaît à ma bonté, et suivant la mesure que chacun est capable de porter. La tribulation est le signe démonstratif, qui fait juger de la perfection ou de l’imperfection de la charité dans une âme. Les injustices et les épreuves que je ménage à mes serviteurs exercent leur patience et avivent le feu de leur charité, par la compassion qu’elles provoquent en eux, pour l’âme de celui qui leur fait injure ; car ils sont plus sensibles à l’offense qui m’est faite et au dommage de leur persécuteur qu’à leur propre injure.

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