Le Dialogue (page 28)

Catherine de Sienne · Vie de piété

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Le Dialogue (trad. Hurtaud, 1913) · 33 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Ainsi font ceux qui sont dans l’état de grande perfection et pour qui tout est moyen de progrès ; aussi est-ce pour leur avancement que je dispose tout ce qui leur arrive. Je mets en eux une faim du salut des âmes qui les aiguillonne sans cesse, et leur fait frapper jour et nuit à la porte de ma miséricorde, dans un complet oubli d’eux-mêmes, comme je te l’ai expliqué à propos de l’état des parfaits. Or plus ils se perdent ainsi, plus ils me trouvent.

Et où me cherchent-ils ? Dans ma Vérité, en suivant parfaitement la voie de sa douce doctrine. Ils ont lu son doux et glorieux livre, et ils y ont appris que, pour obéir à mon commandement et montrer combien il aimait mon honneur et le genre humain, il a voulu courir, à travers les supplices et les opprobres, à la table de la très sainte Croix, où par son sacrifice il a fait sa nourriture de la race humaine ; c’est ainsi que, par sa passion et par son amour des hommes, il m’a témoigné à moi-même tout l’amour qu’il avait de ma gloire.

Mes Fils bien-aimés, eux aussi. ceux qui sont parvenus à cet état de la grande perfection, me démontrent, par leur persévérance, par leurs veilles, par leurs humbles et constantes prières, qu’ils m’aiment, Moi, véritablement, et qu’ils ont bien étudié le livre de ma Vérité, puisqu’ils en pratiquent la sainte doctrine, en supportant tout, souffrances et labeurs, pour le salut de leur prochain. Car ils n’ont point d’autre moyen que celui-là, de me prouver l’amour qu’ils ont pour moi. Tout autre moyen que l’on pourrait imaginer, pour me témoigner de l’amour, reposerait sur ce moyen principal qui est la créature raisonnable. Comme je te l’ai dit ailleurs, tout le bien que l’on peut produire s’accomplit par l’intermédiaire du prochain, parce qu’on ne peut vraiment faire le bien que dans la charité, qui est l’amour de moi-même et du prochain. Tout ce qui est fait en dehors de la charité n’est pas vraiment un bien, quelque vertueux que soient par ailleurs les actes accomplis. De même aussi, d’ailleurs, l’on commet le mal, par l’intermédiaire du prochain, par le manque de charité.

Tu comprends par là que c’est par ce moyen que je leur ai déterminé, que mes serviteurs prouvent leur perfection et l’amour pur qu’ils ont pour moi, en s’employant sans relâche, et à travers toutes les souffrances, pour le salut du prochain. C’est pourquoi je les émonde par les tribulations, pour qu’ils produisent des fruits plus abondants et plus suaves. Le parfum de leur patience monte jusqu’à moi.

Quelle suavité et quelle douceur dans ce fruit i Et combien profitable à l’âme, qui porte ainsi la douleur sans faiblir ! si elle le pouvait voir, il n’est pas de souffrance qu’elle ne recherchât avec empressement et qu’elle ne reçût avec allégresse. C’est pour procurer ce grand trésor à mes fils bien aimés, que je leur impose le fardeau de grandes souffrances, pour ne pas laisser se rouiller en eux la vertu de patience. S’ils ne la tenaient ainsi en continuelle activité, quand viendrait le temps de l’exercer, ils la trouveraient toute recouverte de cette rouille de l’impatience qui ronge l’âme.

Parfois, j’use avec eux d’un agréable stratagème pour les maintenir dans l’humilité. Je laisse s’endormir en eux toute leur puissance affective, au point que ni dans leur volonté ni dans leur sensibilité, ils n’éprouvent aucune impression contraire à la vertu, sinon comme le peuvent faire des personnes endormies ; je ne dis pas mortes, car dans l’âme parfaite la sensibilité peut sommeiller, ellene meurt pas et même, si l’âme se relâche de l’exercice ou de l’ardeur du saint désir, elle se réveillera plus violente que jamais. Que nul donc, si élevé qu’il soit en perfection, ne se croie assuré du côté des sens : tous ont besoin de demeurer dans une sainte crainte de moi-même. Nombreux sont ceux qui tombent misérablement et qui ne seraient pas tombés, s’ils avaient eu plus de défiance. Je dis donc que, chez ces parfaits, il semble parfois que leur faculté de sentir soit endormie. Parce qu’ils ont supporté de grandes épreuves sans en être émus, ils seront portés à croire qu’ils ne sont pas susceptibles d’être tout à coup troublés par le plus petit incident, par la moindre bagatelle, dont ils seraient les premiers à rire. Et les voilà soudain qui se sentent si vivement affectés au dedans d’eux-mêmes, qu’ils en demeurent stupéfaits. C’est ma providence qui a ménagé cette expérience, pour l’avancement de l’âme : elle la ramène ainsi dans la vallée de l’humilité. Plus prudente désormais, l’âme se dresse contre elle-même avec une rigueur impitoyable, poursuivant de sa haine et accablant de ses reproches cette révolte de ses sens. Ce châtiment a pour effet de plonger la sensibilité en un sommeil plus profond.

A quelques-uns de mes grands serviteurs, ma providence prouve sa vigilance, en leur laissant cet aiguillon que connut le cher apôtre Paul, mon vase d’élection. Bien qu’il eût reçu la doctrine de ma Vérité dans l’abîme du Père éternel, je ne voulus point éteindre en lui les rébellions de la chair. Ne pouvais-je cependant délivrer Paul et mes serviteurs de ces révoltes des sens ? Oui, assurément. Pourquoi donc ma providence ne le fait-elle pas ? Pour leur procurer un sujet de mérite, et pour les maintenir dans la connaissance d’eux-mêmes qui leur inspire la véritable humilité. C’est encore pour les rendre miséricordieux à l’égard du prochain, et compatissants à leurs peines sans aucune dureté. Ils auront en effet bien plus de compassion pour ceux qui sont dans la souffrance et dans la tribulation, s’ils font eux-mêmes l’expérience des mêmes épreuves. Leur amour s’en accroît d’autant, et ils courent vers moi, tout oints de la véritable humilité et embrasés du feu de la divine charité. C’est par ces moyens, et une infinité d’autres, que je les achemine à l’union parfaite, comme je t’ai dit. Ils parviennent ainsi à une union si complète, et à une connaissance si pleine de ma bonté, que, bien qu’encore dans un corps mortel, ils n’en goûtent pas moins le bonheur des immortels, et tout en demeurant dans la prison du corps, il leur semble qu’ils en sont sortis. Comme ils m’ont ainsi beaucoup connu, ils m’aiment davantage, et qui aime beaucoup, se tourmente aussi beaucoup ; aussi, leur tourment s’accroît-il en même temps que leur amour. Et quel tourment endurent-ils donc ? Ce ne sont ni les injures qu’ils ont subies, ni les souffrances de leur corps, ni les assauts du démon, ni aucune autre contrariété qui leur pourrait advenir à eux personnellement. Rien de tout cela ne les peut affliger. S’ils se lamentent, c’est des offenses qui me sont faites à moi, en voyant et en éprouvant que je suis digne d’être aimé et servi ; c’est de la perte des âmes, qu’ils voient s’enfoncer dans les ténèbres du monde, et tomber dans un tel aveuglement. Car dans cette union que l’âme a contractée avec moi par sentiment d’amour, elle regarde et connaît en moi l’ineffable amour que j’ai pour mes créatures ; elle voit qu’elles représentent mon image, et elle s’éprend d’amour pour elles pour l’amour de moi. De là l’intolérable tourment qu’elle éprouve quand elle les voit se séparer de ma bonté. si grande est cette douleur que toute autre peine ne lui semble plus rien en comparaison, et qu’elle demeure insensible à toutes les autres souffrances, comme si ce n’était pas elle qui les endurât.

Une autre attention de ma providence, est de me manifester moi-même à mes serviteurs. Je leur fais voir en moi, avec une grande tristesse, les iniquités et les misères du monde, la damnation des âmes en général et en particulier, selon qu’il plaît à ma bonté, pour les faire progresser dans l’amour et dans la peine. Stimulés ainsi par le feu du désir, ils crient vers moi avec une ferme confiance, éclairés par la lumière de la très sainte foi, pour demander mon assistance en faveur de tant d’infortunés. Ainsi, du même coup, ma divine providence pourvoit aux besoins du monde, vaincue qu’elle est par les doux désirs tourmentés de mes serviteurs, et eux-mêmes en retirent avantage, par la connaissance plus profonde qu’ils y trouvent et par l’union plus parfaite qu’ils font avec moi.

Tu le vois donc bien, nombreuses sont les voies et bien variés les moyens par lesquels je conduis les parfaits. Tant qu’ils sont en cette vie, ils sont toujours capables de progresser dans la perfection et de mériter davantage. C’est pourquoi, sans cesse je m’emploie à les dépouiller de tout amour-propre désordonné, spirituel ou temporel, et je les travaille par de nombreuses tribulations, pour qu’ils produisent un fruit plus abondant et meilleur. Le déchirement qu’ils endurent en voyant que l’on m’offense et que les âmes perdent la grâce, éteint en eux tout autre sentiment, tellement que toutes les peines de cette vie leur paraissent, auprès de cette douleur, moins que bagatelles. Dans cet état, ils n’ont plus aucune recherche personnelle ; tribulation ou consolation, tout leur est égal. Ce n’est pas leur satisfaction dont ils sont avides, ce n’est pas d’un amour mercenaire qu’ils m’aiment, en vue de leur propre plaisir : ce qu’ils veulent uniquement, c’est la gloire et l’honneur de mon nom.

Tu peux donc voir, ma très chère fille, que ma providence s’étend à toutes mes créatures raisonnables, que les moyens qu’elle emploie sont admirables, et les occasions qu’elle ménage infiniment variées. Les hommes de ténèbres ne les connaissent pas, car les ténèbres ne sauraient être accueillantes à la lumière. Seuls les peuvent apercevoir, ceux qui possèdent la lumière, et plus ou moins parfaitement, suivant le degré de leur lumière. Cette lumière se trouve dans la parfaite connaissance que l’âme a d’elle-même, qui la fait s’insurger contre les ténèbres, avec une haine qui la prend tout entière.

CHAPITRE XII

(146)

Bref résumé de ce qui précède. — Explication des paroles du Christ à saint Pierre : " Jette tes filets à droite de la barque. "

Je t’ai expliqué comment je pourvois aux besoins de mes créatures, soit en général, soit en particulier. Ce que je t’en ai fait voir est comme la vapeur d’une goutte de rosée en comparaison de l’Océan. Je t’ai exposé les moyens que j’emploie, pour accroître dans l’âme la faim et le désir du sacrement. Tu as pu apprendre aussi, comment l’action de ma providence se fait sentir à l’intérieur de l’âme, par l’intermédiaire du Saint-Esprit, le serviteur, qui distribue ma grâce au méchant pour le ramener au bien, à l’imparfait pour l’acheminer vers la perfection, au parfait pour le rendre plus parfait encore. Car vous pouvez toujours progresser, et devenir de bons et parfaits médiateurs entre moi et les hommes qui se sont mis en révolte contre moi. Je t’ai dit en effet, s’il t’en souvient bien, que c’est par la médiation de mes serviteurs, que je ferai miséricorde au monde, et que c’est à cause de leurs souffrances que je réformerai mon Epouse. Vraiment, on les peut appeler un autre Christ crucifié, puisqu’ils ont accepté de remplir son office. Mon Fils unique est venu comme médiateur, pour mettre fin à la guerre, et réconcilier dans la paix, l’homme et moi, en souffrant avec patience jusqu’à la mort ignominieuse de la croix.

C’est aussi l’œuvre de ces crucifiés. Ils se font médiateurs par leurs prières, par leurs paroles, par leur bonne et sainte vie, proposée comme un modèle aux yeux de tous. En eux brillent les pierres précieuses des vertus, et cette patience avec laquelle ils supportent les défauts du prochain. Ce sont là, les amorces auxquelles ils prennent les âmes. Ils lancent lé filet non de la main gauche, mais de la main droite, comme le disait ma Vérité à Pierre et aux autres disciples après la Résurrection. La main gauche, c’est-à-dire l’amour-propre, est morte chez eux ; mais la main droite est vivante. Elle est ce vrai et pur amour, cette douce et divine dilection, avec laquelle ils jettent le filet du saint désir, en moi, l’océan de paix. En rapprochant le récit qui précède la résurrection de celui qui la suit, tu y verras qu’en retirant le filet, c’est-à-dire en enfermant leur désir dans la connaissance d’eux-mêmes, ils prennent une telle abondance de poissons qu’ils ne peuvent suffire à le ramener à eux, et qu’ils sont obligés d’appeler un compagnon pour les aider dans cette besogne. En effet l’acte de saisir et de lancer le filet doit être accompagné de la véritable humilité, et il faut appeler le prochain par amour, pour le prier d’aider à retirer ces poissons qui sont les âmes.

Cette vérité tu l’expérimentes en toi-même, et tu la peux observer dans mes serviteurs. Si lourd est le poids de ces âmes qu’ils enferment dans le filet de leur saint désir, qu’ils crient au secours ; ils voudraient que toutes les créatures raisonnables accourussent à leur aide, et vinssent prêter à leur propre insuffisance l’assistance de leur humilité. Voilà pourquoi je t’ai dit qu’ils faisaient appel à l’humilité et à la charité du prochain pour les aider à retirer ces poissons, qui se trouvent pris en grande abondance, bien que plusieurs s’en échappent par leur propre faute et ne demeurent pas enfermés dans le filet. Le filet du saint désir les a bien tous pris, puisque l’âme affamée de mon honneur ne se contente pas d’une partie, mais veut y englober tous les hommes.

Elle veut les bons, pour qu’ils l’aident dans cette pêche à faire entrer les poissons dans le filet, et que par cette œuvre ils se conservent dans le bien et avancent dans la perfection ; les imparfaits, elle voudrait qu’ils devinssent parfaits, et les mauvais, elle désire les voir devenir bons. Les infidèles plongés dans les ténèbres, elle souhaite qu’ils parviennent à la lumière du saint baptême. Elle les veut tous, quels que soient leur état, leur condition, parce qu en moi elle les voit tous, créés par ma bonté à l’amour de feu, et rachetés par le sang du Christ crucifié, mon Fils unique. Tous sont donc pris dans le filet de son saint désir : mais beaucoup s’en échappent, comme je te l’ai dit, qui se privent de la grâce par leur faute, ou qui, comme les infidèles et les autres, demeurent dans le pêché mortel. Cela n’empêche pas qu’ils soient compris en ce désir et cette incessante prière car qu’une âme s’éloigne de moi par ses offenses ainsi que de la société de mes serviteurs, en manquant à l’amour et au respect qu’elle leur doit, les sentiments que ceux-ci ont pour elle n’en subissent aucun dommage. Le propre de leur charité est de demeurer inaltérable. C’est ainsi qu’ils jettent de la main droite cet aimable filet.

O fille très chère, il est raconté dans le saint Evangile, que lorsque ma Vérité commanda au glorieux apôtre Pierre de jeter à la mer ses filets, Pierre répondit, que toute la nuit il s’était fatigué sans rien prendre (Lc 5, 5-7), mais, ajouta-t-il, sur votre commandement, je vais le jeter. Il le jeta ; il prît une si grande quantité de poissons qu’il ne le pouvait retirer seul, et qu’il dut appeler les disciples à son aide.

Considère cet acte de Pierre ! Dans la réalité qui vient d’être décrite, tu découvriras une figure, et tu comprendras par tout ce que je t’ai dit que cette figure s’applique à toi. Car, sache-le bien, tous les mystères, toutes les actions accomplies en ce monde par ma Vérité avec ses disciples ou en dehors des disciples, étaient représentatifs de ce qui se passe dans l’intime de l’âme de mes serviteurs et chez tous les hommes. Vous pouvez retirer de tous ces faits un enseignement et une règle de vie. Qu’on les médite à la lumière de la raison, et les esprits les plus grossiers comme les plus subtils, les intelligences vulgaires comme aussi les plus hautes peuvent en tirer profit chacun peut en prendre sa part, s’il le veut.

Pierre, t’ai-je dit, au commandement du Verbe, jeta le filet : il fut donc obéissant, en croyant avec une foi vive, qu’il prendrait du poisson, et il en prit en effet beaucoup ; mais ce ne fut pas pendant la nuit. Sais-tu quel est ce temps de la nuit ? C’est la nuit ténébreuse du péché mortel, où l’âme est privée de la lumière de la grâce. En cette nuit, elle ne saurait rien prendre, parce qu’elle jette le filet de son désir non dans l’océan de vie, mais dans la mer morte, où elle ne trouve que la faute qui n’est pas quelque chose. Elle se fatigue en vain, tous ses efforts sont inutiles. Ceux qui s’imposent toutes ces peines se font les martyrs du démon, non du Christ crucifié. Mais, quand le jour paraît, quand l’âme sort de la nuit du péché, pour recouvrer la lumière de la grâce, elle retrouve du même coup dans son esprit le commandement de la loi que je lui ai donnée, de jeter le filet, à la parole de mon Fils, en m’aimant par-dessus toute chose, et le prochain comme soi-même. Docile dès lors à la lumière de la foi, avec une ferme confiance, elle jette son filet, sur sa parole, en suivant la doctrine et les exemples de ce doux Verbe d’amour et de ses disciples. Comment son filet se remplit et quels sont ceux qu’il appelle a son aide. Je te l’ai déjà dit, et je n’y reviens plus.

CHAPITRE XIII

(147)

Comment il en est qui sont plus habiles à jeter le filet et qui prennent plus de poissons. De l’excellence de ces parfaits.

Tout ce que je viens de dire est pour te faire comprendre, par la lumière de l’intelligence, avec quelle providence, ma Vérité, dans le temps qu’elle vivait avec vous, réglait tous ses services et accomplissait toutes ses actions. Tu apprendras par là même comment se conduit et ce que doit faire une âme qui est en cet état de grande perfection. Remarque-le bien, l’un agit plus parfaitement que l’autre, suivant qu’il obéit plus promptement à cette parole, et avec une plus parfaite lumière, dépouillé de toute confiance en lui-même, toute son espérance reposant en moi, son Créateur.

Celui qui obéit aux préceptes et aux conseils intérieurement et extérieurement jette son filet plus parfaitement que celui qui observe les commandements réellement, et les conseils d’esprit seulement. Celui qui n’observerait pas les conseils mentalement n’observerait déjà plus les commandements réellement : ces deux conditions sont inséparables comme je te l’ai expliqué plus longuement en un autre endroit. Qui lance plus parfaitement le filet, pêche aussi plus parfaitement ; et les parfaits dont je t’ai parlé font une pêche très abondante et excellente.

Supérieurs en effet sont leurs moyens d’action, par la belle ordonnance qu’ils ont su mettre en leurs puissances, par la bonne et douce garde exercée par le libre arbitre à la porte de la volonté. Tous leurs sentiments s’accordent en la plus suave harmonie, à l’intérieur de la cité de l’âme, dont toutes les portes sont à la fois ouvertes et fermées. La volonté est fermée à l’amour-propre, elle est ouverte au désir, au zèle de mon honneur, et à l’amour du prochain. L’intelligence est fermée à la considération des plaisirs, des vanités et des bassesses du monde, ténèbres épaisses qui obscurcissent l’esprit qui s’y attache et le plongent dans la nuit ; elle est ouverte à la mémoire et au souvenir de mes bienfaits. Toute la puissance affective de l’âme entre alors en jubilation et entonne un cantique, dont la prudence a réglé tous les accords et dont la dominante est la gloire et l’honneur de mon nom. Elle a accordé pour cette harmonie, les grandes cordes des puissances de l’âme, comme aussi les cordes plus grêles des sens qui sont les organes du corps. Si les hommes d’iniquité rendent un son de mort en accueillant leurs ennemis, ceux-ci, mes parfaits, font entendre un hymne de vie, et en recevant leurs amies, les vraies et solides vertus, ils leur donnent le concert de leurs œuvres bonnes et saintes.

Chaque membre s’acquitte de la fonction que je lui ai assignée, et chacun à son rang, dans un ordre parfait. L’œil s’applique à voir, l’oreille à entendre, l’odorat à sentir les odeurs, le goût à percevoir les saveurs, la main à toucher et à œuvrer, les pieds à marcher. Et tous s’accordent en un même sens harmonieux, qui est le service du prochain, pour l’honneur et la gloire de mon nom et le progrès de l’âme, parleurs bonnes, vertueuses et saintes opérations, soumis qu’ils sont, comme organes, à toutes les impulsions de la volonté. Ce bel accord a toutes mes complaisances ; il ravit les anges et fait les délices de tous. les vrais amateurs, qui l’écoutent dans la joie et dans l’allégresse, chacun participant au bonheur d’autrui.

Il fait aussi l’admiration du monde. Qu’ils le veuillent ou non, les hommes d’iniquité ne peuvent pas demeurer insensibles à la douceur de cette harmonie. Beaucoup se laissent prendre à son charme, et sa séduction les arrache à la mort pour les ramener à la vie. Tous les saints ont attiré les âmes par cette musique. Le premier qui ait fait entendre ce concert de vie fut le doux Verbe d’amour, lorsque, après avoir pris votre humanité pour l’unir à la divinité, il fit entendre sur la croix un si doux chant qu’il attira à lui le genre humain, et subjugua le démon auquel il enleva le pouvoir usurpé qu’il avait possédé si longtemps parla faute de l’homme. C’est à l’êcole de ce maître que tous vous avez appris l’harmonie. C’est lui qui vous a enseigné à accorder vos instruments. C’est avec cet art qu’ils tenaient de lui, que les apôtres furent si puissants et répandirent sa parole dans le monde entier martyrs, confesseurs, docteurs, vierges, tous ont attiré et séduit les âmes par le bel accord de leur vie. Vois la glorieuse vierge Ursule, qui sut tirer de son instrument des sons si doux qu’elle entraîna à sa suite onze mille vierges, et en conquit autant et davantage encore d’une race étrangère. Et ainsi tous les autres, qui d’une manière, qui d’une autre, ont exercé la même séduction. Quelle en est la cause, sinon mon infinie providence, qui a pourvu mes serviteurs de ces instruments, et en a réglé l’instrumentation, en leur apprenant l’art de leur faire rendre de semblables accords.

D’ailleurs tout ce que je leur donne, tout ce que je leur ménage en cette vie, n’est qu’un moyen pour les amener à tirer de leurs instruments encore plus d’harmonie, si toutefois ils veulent profiter des leçons de ma providence, en ne se laissant point aveugler par la nuée de l’amour-propre, de leur bon plaisir et de leur propre sagesse.

CHAPITRE XIV

(148)

De la providence de Dieu en général vis-à-vis de ses créatures, en cette vie et dans l’autre.

Ma fille, dilate ton cœur et ouvre l’œil de ton intelligence éclairée par la lumière de la foi, pour voir avec quel grand amour et quelle providence j’ai créé l’homme et tout ordonné en lui pour qu’il jouisse du souverain et éternel bonheur qui est le mien. J’ai pourvu à tout, je te l’ai dit, pour l’âme et pour le corps, dans les imparfaits et dans les parfaits, dans les bons et dans les méchants, au spirituel comme au temporel, au ciel et sur la terre, en cette vie mortelle comme dans la vie immortelle.

Durant votre passage en cette vie mortelle, je vous ai enchaînés dans les liens de la charité. Qu’il le veuille ou non, l’homme est lié à son semblable, s’il se sépare de lui par un sentiment contraire à la charité avec le prochain, il n’en demeure pas moins attaché à lui par la nécessité. J’ai voulu que vous demeuriez unis les uns aux autres et par les actes et par le cœur dans la charité ; mais si vous perdez la charité du cœur par vos péchés, pour que vous soyez obligés de conserver encore des liens entre vous, dans le commerce extérieur, ma providence n’a pas voulu donner à chaque homme tous les moyens de subvenir par lui-même à toutes les nécessités de la vie humaine. Chacun a reçu en partage un talent particulier, et tous sont ainsi obligés de recourir les uns aux autres pour se procurer ce dont ils ont besoin. Tu le peux voir, l’artisan a recours au laboureur et le laboureur ne peut se passer de l’artisan. Chacun d’eux a besoin de l’autre, parce que chacun d’eux ne sait pas faire ce que l’autre produit. Pareillement le clerc et le religieux ont besoin du séculier et le séculier ne peut se passer du religieux ; ils sont nécessaires l’un à l’autre. Ainsi en est-il du reste des hommes.

Ne pouvais-je accorder à chaque homme tout ce qui lui était nécessaire ? Oui bien. Mais c’est ma providence qui a voulu que chacun fût soumis à son semblable et fût ainsi amené par le besoin qu’ils ont les uns des autres à demeurer unis par les actes extérieurs et par le sentiment intérieur de la charité. J’ai fait éclater en eux ma magnificence, ma bonté, ma providence, et ils se laissent mener par les ténèbres de leur propre sensualité. Les membres mêmes de votre corps devraient vous faire rougir, car eux pratiquent entre eux la charité que vous ignorez vous-même. Quand la tête est malade, la main lui prête assistance, si c’est un doigt, ce tout petit membre, qui souffre, la tête ne dédaigne pas de se porter à son aide sous prétexte qu’elle est la partie la plus haute et la plus noble du corps : elle vient au contraire à son secours avec tout ce qu’elle possède, avec l’ouïe, avec la vue, avec la parole. Ainsi font tous les autres membres. Ce n’est pas de même qu’en agit l’homme orgueilleux, qui voyant l’un de ses membres pauvre et infirme, ne l’assiste pas dans sa nécessité, non pas certes de tout son avoir, mais encore de la moindre parole de bonté : il n’a pour sa misère que des reproches et en détourne la tête avec dégoût. il regorge de richesse et il laisse son semblable mourir de faim. Il ne s’aperçoit pas que sa bassesse et sa cruauté font monter jusqu’à moi une odeur de mort ; mais c’est pour les profondeurs de l’enfer qu’est faite sa corruption.

Ma providence cependant veille sur ce pauvre, et par la pauvreté lui prépare des richesses magnifiques, tandis que le riche, s’il ne revient à résipiscence, subira les reproches dont l’accablera ma Vérité et qu’elle annonce dans le saint Evangile : " J’ai eu faim, tu ne m’as pas donné à manger ; j’ai

eu soif, tu ne m’as pas donné à boire ; j’ai été nu, tu ne m’as pas vétu ; j’ai été malade, j’ai été prisonnier, tu ne m’as pas visite (Mt 25, 42)."

Il lui servira de peu, à ce dernier jour, de prétendre s’excuser en disant : Mais ! je ne vous ai pas vu ! si je vous avais vu, je n’eusse pas manqué de vous assister ! — Ce malheureux riche sait bien, c’est ma Vérité qui l’a dit, que ce qui est fait à ses pauvres est fait au Christ lui-même. Ce sera donc bien justement qu’il recevra avec les démons, un châtiment sans fin. Car j’avais tout disposé, sur cette terre, pour le détourner de cette éternelle douleur.

Si tu élèves tes regards vers moi, qui suis la vie qui ne passe pas, si tu contemples la nature angélique et les citoyens de cette cité immortelle, qui, par la vertu du sang de l’Agneau ont obtenu la vie éternelle, tu verras que j’ai disposé avec ordre leur charité. Je n’ai pas voulu qu’aucun pût jouir tout seul, à part soi, de sa félicité dans cette vie bienheureuse, qu’il a reçue de moi, sans que tous les autres en eussent leur part. Non, je ne l’ai pas voulu, et leur amour mutuel s’ordonne en une charité si parfaite que le plus grand jouit du bonheur du plus petit et que le plus petit prend part à la joie du plus grand. Quand je parle de plus petit, c’est de la mesure qu’il a reçue que je l’entends ; car tous ont la plénitude, le plus petit comme le plus grand, mais chacun à des degrés divers, comme je te l’ai expliqué ailleurs.

O combien fraternelle est cette charité ! Comme étroitement elle unit à moi toutes ces âmes et toutes entre elles, puisque c’est de moi qu’ils la tiennent, et qu’ils reconnaissent avec sainte crainte et parfait respect, que c’est de moi qu’ils l’ont reçue. Cette considération les embrase d’amour pour moi ; et en moi dès lors, ils voient et connaissent la dignité à laquelle je les ai élevés. L’ange entre en communication avec l’homme, avec l’âme bienheureuse, et les bienheureux avec les anges : unis qu’ils sont par les liens de la charité, chacun se réjouit du bonheur de l’autre ; et tous ensemble exultent dans la possession de moi-même. C’est une jubilation, une allégresse sans tristesse, une douceur sans amertume, parce que dans leur vie et à leur mort, ils m’ont goûté, moi, par sentiment d’amour, dans la charité du prochain.

Qui donc a établi cette belle ordonnance de l’amour ? Ma sagesse, par les soins admirables de ma douce providence. Elle est partout et, si tu regardes au purgatoire, tu la trouveras encore, toujours ineffable et douce, à l’égard de ces pauvres âmes, qui par ignorance n’ont pas su tirer profit du temps et qui, séparées du corps, ne sont plus en état de pouvoir mériter. Aussi est-ce par vous que j’ai pourvu à leur situation, vous à qui le temps est encore donné, tant que vous êtes dans cette vie mortelle, et qui pouvez l’employer pour elles. Par vos aumônes, par les messes que vous pouvez faire dire à mes ministres, par les jeûnes, par les prières faites en état de grâce, il vous est donné d’abréger la durée de leur peine, en faisant appel à ma miséricorde.

N’avais-je pas raison de te dire que tu trouverais là encore, ma douce et fidèle providence. En t’exposant tout ce qu’elle a fait dans l’intérieur de l’âme pour votre salut, j’ai voulu L’embraser d’amour et te munir, par la lumière de la foi, d’une ferme espérance en ma providence. Sors de toi-même, et pour toute ta conduite espère en moi, sans crainte servile.

CHAPITRE XV

(149)

De la providence de Dieu à l’égard de ses serviteurs pauvres : comment il leur procure les choses temporelles.

Je veux maintenant te dire un mot des moyens que j’emploie, pour secourir mes serviteurs qui espèrent en moi dans les nécessités du corps.

Tous ont part à ma sollicitude, mais ils en éprouvent plus ou moins les effets suivant qu’ils sont plus ou moins parfaits, plus ou moins dépouillés du monde et d’eux-mêmes. Elle n’abandonne jamais mes pauvres, ceux qui sont pauvres en esprit et de volonté, par amour spirituel de la pauvreté. Voilà les vrais pauvres. Beaucoup sont pauvres qui ne voudraient pas l’être. Ceux-là sont riches de volonté, bien que mendiants dans la réalité, parce qu’ils n’espèrent pas en moi et n’acceptent pas volontairement la pauvreté, que le leur ai donnée comme une médecine pour leur âme : la richesse eût été pernicieuse pour eux et eût amené leur damnation.

Mes serviteurs, eux, sont pauvres, sans être mendiants. Le mendiant, maintes fois, manque du nécessaire et souffre de grandes privations, tandis que le pauvre n’est pas dans l’abondance, mais a du moins ce qu’il lui faut. Jamais je ne laisse manquer celui qui se fie à moi, tant qu’il espère en moi. Je le réduis parfois à une certaine extrémité, pour lui faire voir et toucher que c’est moi qui peux et veux subvenir à ses besoins, pour lui faire aimer davantage ma providence et l’attacher à cette épouse, la vraie pauvreté. Mais alors, la clémence de mon Esprit-Saint, leur serviteur toujours attentif, voyant qu’ils n’ont pas ce qui leur est nécessaire pour les besoins du corps, soufflera la pensée et excitera le désir de les secourir, en quelque personne plus fortunée (lui les assistera dans leur détresse.

Toute la vie de mes chers pauvres est ainsi gouvernée, par la sollicitude que j’inspire a leur endroit aux serviteurs du monde. Il est vrai que pour éprouver leur patience, leur foi, leur persévérance, je permettrai qu’ils reçoivent des reproches, des injures, des affronts ; mais celui-là même qui les insulte, est amené par ma clémence, à leur faire l’aumône et à subvenir à leurs besoins.

C’est là ma providence générale à l’égard de mes chers pauvres ; mais quelquefois, avec mes grands serviteurs, j’interviendrai directement par moi-même, sans recourir aux créatures. Tu en as fait toi-même l’expérience, et tu as entendu conter ce trait de ton glorieux père Dominique. Dans les premiers temps de son ordre, les frères étaient dans la plus grande détresse. L’heure du repas venue, ils n’avaient rien à manger, mais mon bien-aimé serviteur Dominique, éclairé par la lumière de la foi, et plein de confiance dans ma providence dit à ses fils : Mettez-vous à table. Les frères obéirent à sa parole et se mirent à table. Alors moi, qui ne fais jamais défaut à qui place en moi son espérance, j’envoyai deux anges, avec un pain très blanc, qui suffit largement à leurs besoins, pour plusieurs repas. Ce fut là un acte de ma providence, où l’homme n’eut aucune part et où la clémence de l’Esprit-Saint a tout fait.

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