Le Dialogue (page 29)
En d’autres circonstances, je multiplie une petite quantité qui est insuffisante pour les besoins de mes serviteurs, comme il arriva à cette douce vierge, sainte Agnès, qui, depuis son enfance jusqu’à son dernier jour, me servit avec une si sincère humilité et une si ferme espérance, que jamais elle n’eut la moindre inquiétude, pour elle-même ou pour sa famille. Quand Marie lui donna l’ordre de bâtir un monastère à la place occupée par des femmes de mauvaise vie, elle était pauvre, elle manquait de tout. Mais sa foi était vive, elle ne prit même pas le temps de se demander jamais comment elle pourrait faire. Tout de suite, elle se mit à l’œuvre et, avec l’assistance de ma providence, elle changea ce lieu de honte en lieu saint et bâtit un monastère capable de recevoir des religieuses. Elle y assembla aussitôt dix-huit jeunes vierges, qui n’avaient rien que ce qu’elles pouvaient attendre de ma providence. Une fois, entre autres, je permis qu’elles manquassent de pain ; trois jours entiers, elles ne vécurent qu’avec des herbes.
Tu pourrais me demander : Comment en avez-vous agi ainsi avec elles ? Ne venez-vous pas de me dire que vous ne manquiez jamais à ceux qui espèrent en vous, dans leur besoin ? Il semble bien que dans ce cas-ci, vous les avez abandonnées dans leur nécessité, car, d’après la loi commune, l’homme ne peut soutenir son corps seulement avec des herbes. Il peut y avoir des exceptions pour les parfaits ; mais, si Agnès était dans l’état de perfection, ses compagnes ne l’étaient pas.
Je te répondrai que, dans cette circonstance, j’ai agi de la sorte pour accroître jusqu’à l’ivresse, dans l’âme d’Agnès, l’amour de ma providence. Quant à celles qui étaient encore imparfaites, je les préparais ainsi au miracle qui suivit, et qui devait commencer de les affermir dans la lumière de la très sainte foi. Je communique d’ailleurs aux herbes ou à toute autre substance, en pareil cas, une vertu spéciale, ou je dispose le corps humain de telle sorte qu’il s’accommode mieux de ces quelques herbes, ou même du jeûne absolu, qu’il ne faisait auparavant du pain et des autres aliments qui servent d’ordinaire à la nourriture de l’homme. Tu le sais bien, pour en avoir fait toi-même l’expérience.
Après ces trois jours de disette, où elles étaient restées sans pain, Agnès éleva vers moi le regard de son esprit, tout baigné de la lumière de la très sainte foi : " Mon père, me dit-elle, mon Seigneur et éternel époux, ne m’avez-vous ordonné de faire sortir ces vierges de la maison de leurs parents que pour les laisser mourir de faim ? Pourvoyez, Seigneur, à leurs besoins ! " C’était moi qui lui inspirais cette demande. je me plaisais ainsi à éprouver sa foi, et j’avais pour agréable son humble prière.
Ma providence étendait déjà sa sollicitude au désir qu’elle exprimait ainsi devant moi, en inspirant à une personne la résolution d’apporter au monastère cinq petits pains.
Dans ce même temps, Agnès avertie par moi de ce qui se passait, disait à ses sœurs : " Allez, mes filles, on vous appelle au four, et apportez ce pain.
— Dès que le pain fut servi, elles se mirent à table et Agnès elle-même distribua le pain. Moi, je communiquai à son action une telle vertu, que toutes furent pleinement rassasiées. On recueillit les morceaux qui restaient, et ils étaient si abondants, qu’ils suffirent amplement à un autre repas. Ma providence avait en recours ici au prodige de la multiplication. Voilà les moyens qu’emploie ma providence envers mes serviteurs, envers ceux qui sont pauvres volontairement, et non seulement volontairement mais spirituellement ; car, sans cette intention spirituelle, leur pauvreté ne leur servirait de rien. Certes, les philosophes, eux aussi, par amour pour la science et dans le désir de l’acquérir, méprisaient les richesses et se faisaient pauvres volontairement. Leur lumière naturelle suffisait à leur apprendre que les soucis des richesses de ce monde les empêcheraient d’acquérir cette science, dont la possession était le but assigné à leur intelligence comme terme de ses efforts. Mais comme cette volonté d’être pauvre n’était pas spirituelle, n’était pas inspirée parla gloire et l’honneur de mon nom, ils n’obtenaient point par elle, la vie de la grâce ni la perfection ils n’avaient droit qu’à la mort éternelle.
CHAPITRE XVI
(150)
Des maux qui découlent de la possession ou du désir déréglé des richesses temporelles.
Hélas ! ma très chère fille, vois donc quelle honte pour ces hommes si misérablement avides des biens de ce monde, et qui ne suivent même pas les indications de la lumière naturelle, pour l’acquisition du bien suprême et éternel ! Ils ne font même pas ce que faisaient ces philosophes, par amour de la science. Dés qu’ils avaient compris que les richesses étaient un obstacle pour eux, ceux-ci s’en dépouillaient, et ceux-là de leurs richesses veulent se faire un dieu, ni plus ni moins ! N’est-il pas évident qu’ils ont plus de douleur de la perte de ces biens temporels, que de me perdre, moi, le bien suprême, l’éternelle richesse.
A y regarder de près, tu découvriras que c’est dans ce désir désordonné, dans cette volonté déréglée de devenir riche, qu’est la source de tous les maux. De là vient l’orgueil, qui veut dominer les autres. De là, l’injustice envers soi-même et envers autrui. De là, l’avarice, qui fait que par soif de l’or on se met peu en peine de savoir si pour s’enrichir l’on dépouille son frère, ou si l’on grossit ses propriétés des biens de la sainte Église, acquis par le sang du Verbe, mon Fils unique ; de là, ce marché où l’on met à l’encan la chair de son prochain ; de là, ce trafic du temps, où l’on vend ce qui n’est pas à soi, comme le font les usuriers ; de là, cette gourmandise provoquée par l’abondance des mets, cette avidité gloutonne qui mène à l’impureté. Sans les facilités que leur donne la fortune, en verrait-on si souvent qui vivent dans le dérèglement et dans la honte. Que d’homicides, que de haines, que de rancunes, que de cruautés à l’égard du prochain, que d’infidélités envers moi ! Ils s’attribuent à eux-mêmes tout le mérite d’avoir fondé leur fortune, sans reconnaître que les talents qu’ils y ont déployés, c’est de moi qu’ils les tiennent. Ce n’est pas à moi que va leur confiance ils n’en ont plus que dans leurs richesses.
Combien vaine pourtant cette espérance ! Et combien aveugles ceux qui ne s’aperçoivent pas de sa fragilité ! Ces richesses, il n’est pas rare qu’ils les perdent dès cette vie, par une dispensation spéciale de ma bonté, et pour leur bien ; tout au moins, est-il certain qu’ils les perdront à la mort. Ils en verront alors l’inconstance et le vide ! Elles tiennent l’âme en continuelle inquiétude, elles la tuent. Elles rendent l’homme cruel à lui-même, elles lui font perdre cette dignité de l’infini, pour le ramener au fini. Ce désir de la volonté qui doit l’unir à moi, qui suis le bien infini, l’homme le détourne de moi, pour l’abaisser à des choses finies et l’y attacher de tout son amour. Il y perd le goût de la vertu, il n’en perçoit plus la saveur, comme non plus le parfum de la pauvreté. Il y perd la maîtrise de soi-même, en se faisant l’esclave de l’or. Il en est insatiable, parce qu’il aime une chose qui est moins que lui et incapable par conséquent de le satisfaire. Car toutes les créatures ont été faites pour l’homme, pour le service de l’homme, non pour que celui-ci se fasse leur serviteur. L’homme ne doit servir que moi qui suis sa fin.
A combien de périls, à combien de privations, et sur mer et sur terre, ne s’expose pas l’homme pour amasser la grande fortune, et revenir ensuite dans sa cité, pour y vivre dans les plaisirs et les honneurs ! A-t-il quelque souci d’acquérir les vertus ? supporte-t-il la moindre peine pour leur possession ? Ce sont pourtant les richesses de l’âme. Son cœur, qui devrait être dévoué à me servir, est comme immergé dans cet amour des richesses, et sa conscience est écrasée sous le poids des gains illicites. Vois à quel abaissement il en est réduit, et la triste condition de son esclavage !
Si encore, sa fortune était stable ; mais rien de plus mobile. Riche aujourd’hui, demain pauvre ! Maintenant, sur le faîte, et tout à l’heure dans la poussière ! Le voici honoré et respecté du monde à cause de ses richesses ; et voilà que le monde le raille de les avoir perdues, il l’accable de ses sarcasmes, il lui fait honte de sa ruine, il est sans pitié pour sa chute ! Cet homme se faisait aimer et on l’aimait, uniquement pour ses richesses ! S’il s’était appliqué à mériter et à s’attirer l’affection et le respect, par de véritables vertus, l’estime et l’amour des hommes lui fussent demeurés dans le désastre de sa fortune, qui eût laissé intact le trésor de ses vertus.
Et combien lourds les fardeaux qui pèsent sur cette conscience ! Elle en est si écrasée, qu’elle ne peut courir dans le chemin où elle doit cependant accomplir son voyage, ni passer par la porte étroite.
Dans le saint Evangile, ma Vérité vous a dit qu’il était plus facile à un chameau de passer par le trou d’une aiguille qu’à un riche d’entrer dans la vie éternelle ! Ces riches, ce sont ceux qui, par un attachement déréglé pour les biens de ce monde, possèdent ou convoitent les richesses. Nombreux sont ceux comme je t’ai dit, qui, pauvres en réalité, par leur attachement désordonné n’en possèdent pas moins le monde entier avec la volonté, s’ils pouvaient, de s’en rendre maîtres. Impossible à ceux-là de passer par la porte qui est étroite et basse ; à moins qu’ils ne jettent leur charge, en retirant leur cœur de l’amour du monde, et qu’ils ne courbent la tête par humilité.
Or, c’est par cette porte qu’il faut passer : il n’y en a pas d’autre qui donne accès dans la vie. Il y a bien une grande porte ; mais c’est sur l’éternelle damnation qu’elle s’ouvre ! Et c’est par elle, que ces aveugles vont passer, sans voir la ruine où ils s’engagent, et ayant déjà un avant-goût de l’enfer. De toutes parts, ils sont entourés de tourments. S’ils désirent ce qu’ils ne peuvent avoir, ils se rongent de ne le point posséder. S’ils possèdent ce qu’ils désirent, il leur arrive d’en être dépouillés, et ce n’est pas sans déchirement qu’ils perdent ce qu’ils détenaient avec tant d’amour : leur douleur est égale à leur avidité. Ils perdent aussi la charité du prochain, et ne se mettent point en peine d’acquérir la moindre vertu.
O pourriture du monde ! Saines, en vérité, sont en elles-mêmes les choses du monde, que je créai, moi, bonnes et parfaites, mais pourri, celui qui les possède ou les recherche avec un amour désordonné ! Ta langue serait impuissante à redire, ma fille, tous les maux qui découlent de cet attachement déréglé et en proviennent tous les jours. Et ces malheureux esclaves de la richesse ne veulent pas voir ni reconnaître leur misérable sort.
CHAPITRE XVII
(151)
Excellence de la pauvreté spirituelle. Comment le Christ a enseigné cette pauvreté, non seulement par ses paroles, mais par son exemple. De la providence de Dieu envers ceux qui embrassent cette pauvreté.
Je t’ai déjà touché un mot, pour te faire mieux apprécier le trésor de la pauvreté volontaire spirituelle. Qui la connaît, sinon les chers pauvres mes serviteurs qui, pour passer par ce chemin et entrer par cette porte étroite, ont jeté bas le fardeau des richesses ? Les uns le font réellement et spirituellement ; ce sont ceux qui observent, réellement et spirituellement, et commandements et conseils. Les autres se contentent d’observer le conseil spirituellement, en se dépouillant de toute attache aux biens de ce monde. Dès lors, ils ne les possèdent plus avec un amour désordonné ; ils observent avec un saint respect, l’ordre que j’ai fixé moi-même ; ils ne se font pas les propriétaires de ce qu’ils ont, ils en demeurent les dispensateurs, au service des pauvres. Ce second état est bon ; le premier est plus parfait, plus méritoire, plus dégagé d’entraves, plus propice aux interventions extérieures et éclatantes de ma providence, que je veux achever de te faire connaître en te recommandant la pauvreté véritable. Dans l’un et l’autre état, mes serviteurs inclinent la tête et se font petits par humilité. Mais puisque, dans un autre endroit, s’il t’en souvient, je t’ai entretenue suffisamment du second, je te parlerai ici uniquement du premier.
J’ai dit et montré comment tous les maux, toutes les ruines, toutes les douleurs, en cette vie et dans l’autre, proviennent de l’amour des richesses. Par contre je te dis maintenant que tout bien, toute paix, tout repos vous sont assurés par la pauvreté véritable. Regarde donc un peu mes pauvres ! Sur leur visage quelle allégresse, dans toute leur personne quelle jubilation ! Jamais ils ne s’attristent de rien, si ce n’est de mon offense ; mais cette tristesse, bien loin d’affliger l’âme, la fait vivre. Par la pauvreté, ils ont acquis la suprême richesse ; ils ont renoncé aux ténèbres pour trouver la plus parfaite lumière ; ils sont sortis de la tristesse du monde, pour entrer dans l’allégresse ; au prix de biens périssables ils ont acquis des biens immortels. Aussi leur âme est-elle inondée d’une telle joie, que plus grande ne saurait être. Les labeurs leur sont un repos, les souffrances un rafraîchissement.
Vis-à-vis de tous les hommes leurs rapports sont réglés par la justice et par la charité fraternelle. Ils ne demandent rien aux créatures, eux en qui brille la vertu de la très sainte foi, de l’espérance vraie, et que dévore le feu de la divine charité. Par cette lumière de la très sainte foi, ils ont trouvé en moi la richesse suprême et impérissable, ils ont élevé leur espérance au-dessus du monde et de la vanité de tous ces biens, et ils ont embrassé la pauvreté véritable. Ils en ont fait leur épouse, et accueilli du même coup tout le cortège de ses servantes. Et sais-tu quelles sont les servantes de la pauvreté ? C’est l’abnégation, c’est le mépris de soi, c’est la sincère humilité, qui conservent et nourrissent dans l’âme, l’amour de la pauvreté. C’est avec cette foi, cette espérance, cette ardeur de charité, que mes vrais serviteurs ont foulé aux pieds les richesses et leur propre sentiment. Ainsi fit le glorieux apôtre Mathieu ; il abandonna tout son argent, et laissa là son comptoir pour servir ma Vérité, qui vous apprit la manière et la règle, en vous montrant comment l’on aime et comment on sert la pauvreté.
C’est plus que des paroles que vous avez de lui, il vous a donné l’exemple. Depuis le premier jour de sa naissance jusqu’au dernier instant de sa mort, c’est par toute sa vie qu’il vous enseigna cette doctrine. Bien qu’il fût la suprême richesse, à raison de la nature divine par laquelle il est une même chose avec moi, et moi, le trésor des trésors, une même chose avec lui, il a voulu, pour vous, s’unir à la pauvreté ; pour vous, il en a fait son épouse.
Si tu le veux voir dans l’extrême pauvreté, regarde ce Dieu, qui est fait homme ; contemple-le dans cette bassesse, revêtu de votre humanité. Considère ce doux Verbe d’amour, naissant dans une étable, au cours d’un voyage de Marie, pour vous apprendre à vous, qui êtes voyageurs, que toujours, vous devez renaître dans cette étable, qui est la connaissance de vous-mêmes, où vous me trouverez, moi, qui par la grâce suis déjà né dans l’intime de vos âmes.
Tu le vois couché entre des animaux, en une grande détresse que Marie n’a même pas de quoi le couvrir. Il fait froid cependant, et, pour le réchauffer, elle n’a qu’un peu de foin et l’haleine des animaux. Il est, par lui-même, le feu de la charité, et il a voulu souffrir du froid dans son humanité, pleurant toute sa vie au cours de son existence en ce monde, il a voulu souffrir, sans ses disciples ou avec ses disciples. Une fois, la faim contraignit ses disciples à égrener des épis pour en manger les grains. Au dernier jour de sa vie, il fut dépouillé, mis à nu, attaché à la colonne, flagellé. Sur la croix, la soif le dévore et il se trouve en un si grand dénuement que la terre et le bois lui manquent pour appuyer sa tête, et qu’il doit la reposer sur son épaule. C’est alors qu’enivré d’amour, il vous fait un bain de son sang, qui, de toutes les blessures de cet Agneau, coule jusqu’à la dernière goutte. C’est du fond de sa misère, qu’il vous communique la grande richesse. De ce bois étroit de la croix où il est étendu, il répand ses largesses sur toutes les créatures raisonnables ; en goûtant à l’amertume du fiel, il vous procure à vous l’inaltérable douceur. Plongé dans la tristesse, il vous distribue la consolation ; en demeurant attaché et cloué à la croix, il vous délivre des liens du péché mortel ; en devenant esclave, il vous fait libres et vous arrache à la servitude du démon. Il a été vendu, et il vous rachète par son sang. En acceptant pour lui la mort, à vous il a donné la vie.
Quelle belle règle d’amour il vous a donc enseignée ! Il vous a donné la plus grande preuve d’amour qui se puisse voir, en donnant sa vie pour vous, pour vous qui étiez ses ennemis et mes ennemis à moi, le Père éternel et souverain. Voilà ce que ne connaît pas l’homme ignorant, qui m’offense tant et estime si peu un si grand prix.
Il vous a donné la règle de l’humilité vraie, en se soumettant lui-même aux opprobres de la croix ; de l’abaissement, en endurant les outrages et les affronts sans nombre ; de la vraie pauvreté, puisque, dans la sainte Ecriture, il a pu se plaindre lui-même, que : " les renards ont leur tanière, les oiseaux du ciel ont leur nid, tandis que le Fils de l’homme n’a pas où reposer sa tête (Lc 9, 58) ".
Ces leçons, qui les peut comprendre ? Celui qui possède la lumière de la très sainte foi. Mais qui donc la possède, cette lumière ? Mes pauvres en esprit, qui ont choisi pour épouse la reine Pauvreté, en rejetant loin d’eux ces richesses qui causent les ténèbres de l’infidélité.
Cette reine a son royaume, qu’aucune guerre ne trouble, dont rien n’altère la paix et la tranquillité. La justice y abonde, parce que tout ce qui est une occasion d’injustice en a été banni. Les murailles de la cité sont fortes, parce qu’elles n’ont pas été établies sur la terre, mais sur la roche vive, le doux Christ Jésus, mon Fils unique. L’intérieur de cette cité est éclairé d’une lumière sans ombre, parce que la mère de cette reine, c’est l’abîme même de la divine charité. Cette cité a pour ornement la piété, la miséricorde, parce qu’on en a expulsé le tyran de la richesse, qui la souillait de ses cruautés. Entre tous les citoyens, c’est une bienveillance qui a sa source dans une fraternelle dilection. On y trouve aussi l’infatigable persévérance, la prudence qui possède et gouverne la cité, avec une sagesse avisée et vigilante. L’âme qui épouse cette douce reine Pauvreté devient maîtresse, par le fait, de tous ces trésors, car ce qui est à l’une est à l’autre.
Malheur à elle, si le désir des richesses périssables allait porter la mort dans cette âme ! Elle perdrait du même coup tous ces biens, et chassée de la cité, elle se trouverait dans la plus grande misère ; mais, si elle demeure loyale et fidèle à cette épouse, c’est pour toujours, c’est pour l’éternité qu’elle a été associée à son trésor.
Pour en apprécier l’excellence, il n’est encore que la lumière de la foi. Cette épouse revêt son époux de la pureté, et le dépouillant des richesses, cause pour lui de tant de souillures, elle l’isole des compagnies mauvaises et lui en procure de bonnes ; elle le guérit de sa coupable négligence, en le délivrant des soucis du monde et de ses biens ; elle écarte de lui l’amertume et ne lui réserve que douceur ; elle taille les épines pour ne laisser que la rose. Elle purge l’âme et l’allège des humeurs corrompues, de l’amour déréglé, puis elle la dispose à faire sa nourriture des vertus qui lui font éprouver une grande suavité. Elle met à son service la haine et l’amour, en leur confiant les soins de propreté à l’intérieur. La haine du vice et de la sensualité fait le nettoyage de l’âme ; l’amour des vertus remet tout en ordre, en faisant taire les doutes, en supprimant la crainte servile, et en lui rendant la sécurité avec la sainte crainte. Toutes les grâces, toutes les joies et les consolations qu’elle peut désirer, sont désormais le lot de l’âme qui a pris pour épouse la reine Pauvreté. Elle n’a pas peur des brigues, parce qu’il n’est personne pour lui faire la guerre ; elle ne redoute pas la faim ni la disette, car sa foi ne voit de bien que moi, qui suis toute richesse et n’espère qu’en moi, providence attentive, qui pais et nourris ceux qui se fient à moi. A-t-on jamais trouvé un de mes vrais serviteurs, époux de la pauvreté, qui soit mort de faim ? Non en vérité. Mais il s’en est bien rencontré, parmi ces grands riches, qui ont péri de misère, pour avoir placé toute leur espérance dans leurs trésors au lieu d’avoir confiance en moi. A mes pauvres jamais je n’ai manqué, parce qu’ils ne manquaient pas de confiance ; toujours j’ai pourvu à leurs besoins, comme un bon et tendre père. Oh ! avec quelle allégresse, avec quel abandon ils sont venus à moi, dès qu’ils ont connu à la lumière de la foi, que depuis le premier jusqu’au dernier jour du monde, ma providence a veillé, veille et veillera sur eux, en toute chose, au temporel comme au spirituel, comme je t’ai dit. Je leur ménage des souffrances, je ne te l’ai pas caché, pour assurer leur progrès dans la foi et dans l’espérance, et leur procurer une occasion de mérites, mais jamais je ne manque de les assister dans leurs besoins. En toute occurrence, ils ont éprouvé l’abîme de ma divine providence et goûté le’ lait de la divine douceur.
Aussi ne redoutent-ils point l’amertume de la mort, morts déjà à eux-mêmes et aux richesses et fidèlement attachés à leur épouse la pauvreté. Eperdument amoureux de ma volonté et ne vivant que pour elle, ils sont prêts à supporter le froid, la nudité, le chaud, la faim, la soif, les railleries, les affronts, et, de tout leur cœur, ils s’empressent à la mort, heureux de donner leur vie par amour de la vie, par amour pour moi qui suis leur vie, et de verser leur sang pour l’amour du Sang.
Regarde-les mes pauvres ! Vois les apôtres et les autres, mes glorieux martyrs, Pierre, Paul, Etienne, Laurent !
Laurent, dans son supplice, paraissait être non sur un gril de feu, mais sur un lit de fleurs délicieuses, donnant tranquillement la réplique au bourreau : " Ce côté est cuit, lui disait-il, tourne-le, et commence à manger ". Le grand feu de la charité divine, qui dévorait son âme, l’empêchait de sentir le petit feu qui brûlait son corps.
A Etienne, les pierres semblaient des roses. Et la cause ? L’amour avec lequel il avait pris pour épouse la pauvreté véritable. Il avait quitté le monde, pour l’honneur et la gloire de mon nom, pour épouser la pauvreté, dans la lumière de la foi, avec une ferme espérance et une prompte obéissance. Tous ceux-là s’étaient faits obéissants aux commandements et aux conseils que leur avait donnés ma Vérité, réellement et mentalement, comme il a été dit. Ils n’avaient de désir que de la mort, de dégoût et d’impatience que de la vie, non pour fuir le labeur et la peine, mais pour s’unir à moi qui suis leur fin. Et pourquoi ne craignent-ils pas la mort, dont la peur est naturelle à l’homme ? Parce que leur épouse, la pauvreté, leur a donné la sécurité, en les dégageant de l’amour d’eux-mêmes et des biens de ce monde. Par la vertu, ils ont donc foulé aux pieds l’amour naturel et reçu cette lumière et cet amour divin qui sont surnaturels.
Comment l’homme qui est parvenu à cet état, pourrait-il s’attrister de la mort, quand il désire de quitter la vie, quand il la regarde comme un fardeau, toujours plus lourd à porter, à mesure qu’elle se prolonge davantage. Regretterait-il d’abandonner les biens du monde, celui qui les a méprisés avec tant d’ardeur ? Ce n’est pas un mystère, que celui qui n’aime pas une chose n’a nul chagrin de la perdre, et qu’il se réjouit de la quitter, quand il la déteste. Ainsi, de quelque côté que tu regardes, tu trouves en eux la paix parfaite, le repos et tout bien ; tandis que dans les malheureux qui possèdent de grandes richesses, avec un amour si désordonné, tu ne rencontres que les plus grands maux et d’intolérables souffrances. Voilà l’exacte vérité. Les apparences parfois pourraient faire croire le contraire les apparences sont menteuses.
Qui n’eût pensé que le pauvre Lazare était dans la plus grande misère, tandis que te riche maudit était dans l’allégresse et la tranquillité ? Il n’en était rien cependant. Avec toutes ses richesses, le riche endurait plus de peines, que le pauvre Lazare dévoré par la lèpre. Le riche avait conservé sa propre volonté toute vive, qui faisait son tourment. En Lazare, la volonté était morte, ou ne vivait qu’en moi, qui le fortifiais et le consolais dans sa souffrance. Repoussé des hommes, en particulier de ce riche maudit, sans personne pour laver ses plaies et s’occuper de lui, ma providence lui envoyait quelque animal sans raison qui léchait ses ulcères. Mais au terme de leur vie, — vous le voyez à la lumière de la foi, si Lazare a la vie éternelle, le riche est en enfer.
Oui, je le répète, les riches sont plongés dans la tristesse, et mes chers pauvres débordent d’allégresse. Je les garde sur mon sein, où je leur donne le lait des multiples consolations. Pour avoir tout quitté, ils me possèdent tout entier. L’Esprit-Saint se fait la nourrice de leur âme et de leur pauvre corps, en quelque situation qu’ils se trouvent. Ma providence leur envoie même des animaux, pour les assister quand il en est besoin. Je secoure le solitaire malade, en inspirant à un autre solitaire de quitter sa retraite pour l’aller visiter. Tu sais bien toi-même, que maintes fois il est arrivé que je te faisais sortir de ta cellule, pour subvenir aux nécessités des pauvres qui avaient besoin de toi. En d’autres circonstances, ne t’ai-je pas fait expérimenter pour toi-même, les attentions de cette même providence, en t’envoyant les secours qui t’étaient nécessaires. Quand manquait la créature, je ne manquais pas, moi, ton Créateur. Non : toujours, d’une manière ou d’une autre, je fais sentir ma providence !
D’où vient, par exemple, qu’un homme comblé de richesses, qui donne à son corps tous les soins, qui le revêt de luxueux habits, sera toujours malade ? Puis, pour l’amour de moi, il embrasse la pauvreté, n’a de vêtements que ce qu’il lui faut, et désormais le voilà devenu sain et fort ; il semble que rien ne puisse lui nuire, son corps résiste à tout, il s’accommode de tout, du froid, du chaud, de la nourriture la plus grossière. Encore une fois d’où vient ce renversement des choses, sinon de ma providence, qui a voulu l’arracher aux soins excessifs dont il entourait son corps, pour l’amener à renoncer à tout.
Vois donc, fille bien-aimée, quelle est la paix et la joie tranquille où vivent mes amis les chers pauvres !
CHAPITRE XVIII
(152)
Résumé de ce qui a été dit sur la divine providence.
Je t’ai donc donné une idée, oh ! bien incomplète, bien réduite, de ma providence vis-à-vis de toute créature, quel que soit son état. Je t’ai montré que dès l’instant que je créai le premier monde et le second, ma créature, en lui donnant l’être à mon image et ressemblance, je n’ai cessé de faire intervenir ma providence. Ce que j’ai fait, je le fais encore, et le ferai jusqu’au dernier jour, pour pourvoir à votre salut, car je veux votre sanctification, et tout ce qui vous arrive, est ordonné par moi à cette fin.
C’est ce que ne voient pas les mondains, les hommes de péché, parce qu’ils se sont privés de la lumière et, parce qu’ils ne le voient pas, t’ai-je dit, ils se scandalisent de moi. Néanmoins je les supporte avec patience, je les attends jusqu’au dernier jour et ne cesse d’ici là de subvenir à leurs besoins, à eux qui sont pécheurs, comme à ceux des justes, dans les choses temporelles et dans les spirituelles.
Je t’ai exposé l’imperfection des richesses, en essayant de te donner quelque idée de la misère où elles conduisent ceux qui les possèdent avec un amour déréglé. Je t’ai dit l’excellence de la pauvreté et des vrais trésors qu’elle apporte à l’âme, qui la choisit pour son épouse et l’accueille, avec sa sœur, l’abnégation, dont je parlerai bientôt, en t’entretenant de l’obéissance. Je t’ai fait voir combien cette vertu me plaît, combien elle m’est chère, et de quels soins l’entoure ma providence.
Tout ce que je t’ai dit à la louange de cette vertu et de la très sainte Foi qui conduit l’âme à cet état si excellent et si parfait, est pour te faire avancer toi-même dans la foi et dans l’espérance, et t’amener à frapper à la porte de ma miséricorde. Crois bien, et d’une foi vive, que ton désir et celui de mes serviteurs je l’exaucerai, en vous ménageant des souffrances jusqu’à la mort. Mais, courage, réjouis-toi en moi, qui suis ton défenseur et ton consolateur.
Tu m’avais demandé de t’expliquer ma providence et les moyens que j’emploie pour subvenir aux besoins de mes créatures : c’est fait ! Tu vois donc bien que je ne demeure pas indifférent aux saints et vrais désirs.
CHAPITRE XIX
(153)
Comment cette âme, après avoir loué et remercié Dieu, le prie de lui parler sur la vertu d’obéissance.
Alors cette âme, éprise jusqu’à l’ivresse de la vraie et sainte pauvreté, se dilatait dans la souveraine et éternelle Grandeur, et se sentait transformée dans l’abîme de la providence infinie et ineffable. Bien que toujours dans le vaisseau de son corps, il lui semblait qu’elle l’avait quitté, tant elle était embrasée et toute ravie en Dieu par le feu de sa charité. Elle tenait le regard de son intelligence fixé sur la divine Majesté, pendant qu’au Père éternel et souverain elle disait : O Père éternel ! ô feu, ô abîme de charité ! ô éternelle clémence ! ô espérance, ô refuge des pécheurs, ô sagesse inestimable ! ô bien éternel et infini ! ô fou d’amour ! Avez-vous donc besoin de votre créature ? Oui, me semble-t-il, car vous en agissez avec elle comme si vous ne pouviez vivre sans elle, Vous qui êtes la vie qui fait vivre toute chose et sans laquelle rien ne vit ! Pourquoi donc êtes-vous si épris de votre créature ? Pourquoi cet amour éperdu pour votre œuvre ? Toutes vos complaisances sont pour elle, vous ne trouvez de délices qu’avec elle, le désir de son salut est en vous comme une ivresse ! Elle vous fuit pourtant, mais vous êtes à sa poursuite. Elle s’éloigne, et vous vous faites plus proche. Pouviez-vous vous placer plus près d’elle, qu’en vous revêtant de son humanité ? Et que dirai-je ? Je ferai comme le bègue, je dirai a, a, puisque je ne sais dire rien d’autre, puisque la langue ne saurait exprimer le sentiment de l’âme, qui infiniment ne désire que vous ! Il me semble que je pourrais répéter la parole de Paul : " Ni la langue ne peut dire, ni l’oreille entendre, ni l’œil voir, ni le cœur penser ce que j’ai vu. — Et qu’as tu vu ? — " Les mystères de Dieu ! (1 Co 11-8, 9 "