Le Dialogue (page 3)

Catherine de Sienne · Vie de piété

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Le Dialogue (trad. Hurtaud, 1913) · 33 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Dans cette connaissance que l’âme prend d’elle-même, elle connaît mieux Dieu, par l’expérience de la bonté de Dieu en elle, et dans ce doux miroir de Dieu, elle contemple tout à la fois sa dignité et sa propre bassesse.

Sa dignité, elle la tient de la création. Elle se voit faite à l’image de Dieu, et recevant ce don par pure grâce, sans aucun mérite de sa part. Dans ce miroir de la bonté de Dieu, l’âme connaît aussi son indignité à laquelle elle est arrivée par sa propre faute. De même qu’en se regardant dans un miroir l’homme voit mieux les taches de son visage, ainsi quand l’âme, en possession de la vraie connaissance d’elle-même, s’élève, par le désir, jusqu’à se regarder par l’œil de l’intelligence dans le doux miroir de Dieu, elle prend mieux conscience, par la pureté qu’elle découvre en lui, de la souillure de sa propre face. Puis donc que la lumière et la connaissance s’étaient agrandies dans cette âme, de la manière qui a été dite, du même coup elle avait senti croître en elle une douce amertume, une amertume tempérée par l’espérance que lui avait donnée la Vérité première. Comme le feu augmente quand on y jette du bois, ainsi grandissait l’ardeur de cette âme qu point qu’il n’était plus possible au corps humain de la supporter sans que l’âme se détachât de lui. Si elle n’avait été encerclée de force, par Celui qui est la force souveraine, elle n’aurait pu éviter de mourir.

Ainsi purifiée par le feu de la divine charité qu’elle a trouvée dans la connaissance d’elle-même et de Dieu, son désir accru par l’espérance du salut du monde entier et de la réforme de la sainte Église, l’âme se leva avec assurance devant le Père très grand, et après lui avoir montré la lèpre de la sainte Église et la misère du monde, elle lui dit en se servant presque des mêmes paroles que Moïse :

"Mon Seigneur, abaissez les yeux de votre miséricorde sur ce peuple qui est vôtre, et sur le corps mystique de la sainte Église. A pardonner et à communiquer la lumière de la connaissance à tant de créatures, qui ensuite chanteront vos louanges en voyant que c’est votre infinie bonté qui les aura retirées des ténèbres du péché mortel et de l’éternelle damnation, vous serez plus glorifié que vous ne pourriez l’être par moi, misérable qui vous ai tant offensé et qui suis l’occasion et l’instrument de tout mal. Aussi, vous prié-je, divine et éternelle Charité, d’exercer sur moi votre vengeance et de faire miséricorde à votre peuple. Je ne sortirai point de votre présence que je ne vous aie vu lui faire miséricorde. Et que me servirait de voir que j’ai la vie, si votre peuple est dans la mort, si les ténèbres enveloppent votre épouse, et cela principalement à cause de mes crimes, les miens et non ceux des autres créatures. Je veux donc et je vous demande en grâce, que vous ayez pitié de votre peuple ! Faites-lui miséricorde, je vous en prie par cette charité incréée qui vous a porté vous-même à créer l’homme à votre image et ressemblance quand vous avez dit :

Faisons l’homme à notre image et ressemblance.

— Et vous avez fait cela, vous, Trinité éternelle, en voulant que l’homme vous participât tout entier Vous, haute et éternelle Trinité. Vous lui avez donné la mémoire pour qu’il reçût vos bienfaits et par elle il participe à la puissance du Père. Vous lui avez donné l’intelligence pour qu’en la voyant il connût votre bonté, et qu’il participât ainsi à la sagesse de votre Fils unique. Enfin vous lui avez donné la volonté pour qu’il pût aimer ce que l’intelligence voit et connaît de votre Vérité, et participer par là même à l’amour de l’Esprit-Saint.

Quelle raison vous a fait constituer en si grande dignité ? L’amour inestimable par lequel vous avez regardé en vous-même votre créature, et vous êtes épris d’elle ; car c’est par amour que vous l’avez créée, c’est par amour que vous lui avez donné un être capable de goûter votre Bien éternel.

Je vois bien que le péché qu’il a commis a fait perdre à l’homme la dignité dans laquelle vous l’aviez établi. Par sa révolte, il s’est mis en guerre contre votre clémence, il s’est fait votre ennemi. Mais, par le même amour qui vous avait porté à le créer, vous avez voulu offrir un moyen de réconciliation à l’âme entraînée dans la grande guerre, afin qu’après la grande guerre, fût faite la grande paix. C’est alors que vous lui donnâtes le Verbe, votre Fils unique, qui fut le Médiateur entre vous et nous. Il fut notre justice, parce qu’il se chargea de nos offenses et de nos injustices, et accomplit, ô Père éternel, l’obéissance que vous lui aviez imposée, quand il revêtit notre humanité et prit ainsi notre image. O abîme de charité ! Quel cœur n’éclaterait à contempler la grandeur descendue à tant de bassesse, jusqu’à notre humanité ! Nous sommes votre image et vous êtes devenu notre image par l’union que vous avez contractée avec l’homme en voilant la Divinité éternelle sous la nuée misérable de la chair corrompue d’Adam. Quelle en fut la raison ? L’Amour. Ainsi Dieu s’est fait homme, l’homme est devenu Dieu. C’est par cet amour ineffable que je vous presse, que je vous supplie de faire miséricorde à vos créatures.

CHAPITRE XIII

(14)

Comment Dieu se plaint du peuple chrétien et en particulier de ses ministres. Quelques réflexions sur le sacrement du Corps du Christ et sur le bienfait de l’Incarnation.

Alors Dieu tourna le regard de sa miséricorde vers cette âme. Se laissant vaincre par ses larmes et lier par la chaîne de son saint désir, il se plaignait ainsi :

"Ma fille très douce, tes pleurs m’ont vaincu, parce qu’ils sont unis à ma charité et qu’ils sont versés par l’amour que tu as pour moi ; je suis enchaîné par les liens de vos désirs douloureux. Mais regarde et vois comme mon épouse s’est souillé le visage, comme l’impureté et l’amour-propre ont fait d’elle une lépreuse, comme elle est gonflée d’avarice et d’orgueil.

Le Corps universel, à savoir la Religion chrétienne, et même le corps mystique de la sainte Église, c’est-à-dire mes ministres, s’engraissent de son péché.

Ce sont ceux-ci, mes ministres, qui se paissent et qui se tiennent aux mamelles. Ils n’ont pourtant pas seulement à se paître eux-mêmes, mais à paître et à tenir aux mamelles le corps universel du peuple chrétien, et tous ceux qui voudront sortir des ténèbres de l’infidélité, pour se rattacher comme membres à mon Église.

Vois donc avec quelle ignorance, et quelles ténèbres, et quelle ingratitude, et par quelles mains souillées, sont dispensés le lait et le sang glorieux de mon Epouse ! Avec quelle présomption et quelle irrévérence ils sont reçus ! Ce qui donne la vie bien des fois, par leur faute, leur donne la mort ; je veux parler du précieux sang de mon Fils unique, lequel a détruit la mort, dissipé les ténèbres, répandu la lumière de la vérité et confondu le mensonge. Ce sang généreux opère toujours pour le salut et la perfection de l’homme qui se dispose à le recevoir.

Mais comme il donne la vie à l’âme et l’orne de toute grâce, avec plus ou moins d’abondance, suivant les dispositions et les sentiments de celui qui le reçoit, aussi donne-t-il la mort à qui vit dans l’iniquité, par le fait de celui qui le boit indignement dans les ténèbres du péché mortel. A celui-là il donne la mort et non la vie, non par la faute du Sang, ni par la faute du ministre, alors qu’il serait lui-même en état de péché. Car le péché du ministre ne corrompt ni ne souille le Sang, il ne diminue ni pas sa grâce ni sa vertu, pas plus qu’il ne peut nuire à celui à qui le ministre donne le Sang ; mais celui-ci se fait mal à soi-même en péchant à nouveau, et il encourt ainsi un châtiment, auquel il n’échappera que par une véritable contrition et un sincère repentir de sa faute. Je dis donc que ce Sang nuit à celui qui le reçoit indignement, non par la faute du Sang, ou par celle du ministre, comme il a été dit, mais à cause de sa mauvaise disposition, par sa propre faute, qui si malheureusement a souillé son esprit et son corps et a pour lui et pour le prochain des conséquences si cruelles.

Oui, le pécheur en a agi cruellement pour lui-même, en détruisant la grâce dans son âme, en foulant aux pieds dans son cœur le fruit du Sang qui lui avait été donné dans le saint baptême, où par la vertu de ce sang, il avait été purifié de la tache du péché originel qu’il avait contractée, quand il fut conçu de son père et de sa mère. Toute la race humaine dans sa masse était corrompue par le péché d’Adam, ce premier homme, et vous tous, vaisseaux tirés de cette masse, vous étiez corrompus et incapables de posséder la vie éternelle. Voilà pourquoi je vous fis don de mon Verbe, mon Fils unique. J’ai uni ma grandeur à la bassesse de vote humanité pour la rétablir dans la grâce qu’elle avait perdue par le péché. Impassible, je ne pouvais pas endurer la peine et cependant la divine Justice voulait que, pour la faute, il y eût un châtiment. D’autre part, l’homme ne pouvait suffire à cette satisfaction, et quoiqu’il eût satisfait en quelque chose, il n’eût satisfait que pour soi-même et non pour les autres créatures douées de raison. A vrai dire, il ne pouvait satisfaire ni pour lui ni pour autrui, parce que la faute avait été commise contre Moi qui suis la Bonté infinie. Voulant donc restaurer l’homme qui était déchu et qui ne pouvait satisfaire lui-même pour les raisons que j’ai dites, et aussi à cause de son infirmité, j’envoyai le Verbe, mon Fils, revêtu de cette même nature qui est la vôtre et tirée de la masse corrompue d’Adam, afin qu’il subit la peine dans la nature même par laquelle l’homme avait péché, en endurant le châtiment dans son corps jusqu’à la mort honteuse de la croix. De la sorte, en même temps qu’à ma miséricorde divine, il donnait satisfaction à ma justice qui voulait que fût expiée la faute de l’homme, pour le disposer à ce bien, pour lequel il avait été créé.

Ainsi la nature humaine unie à la nature divine fut capable de satisfaire pour toute la race humaine, non pas, il est vrai, seulement par la peine qu’elle endura dans la nature finie, issue de la masse d’Adam, mais par la vertu de la Divinité éternelle, nature divine infinie. A cause de l’union de ces deux natures, je reçus et j’agréai le sacrifice du sang de mon Fils unique, pétri et comme mêlé avec la nature divine par le feu de la divine charité qui fut le lien qui le tînt attaché et cloué à la croix. Voilà comment la nature humaine fut capable de satisfaire à la faute, par la seule vertu de la nature divine. C’est ainsi que fut effacée la souillure du péché d’Adam ; mais une trace en demeura qui est l’inclination au péché et la disposition à toutes les infirmités corporelles, comme il reste une cicatrice après que la plaie est guérie.

La faute d’Adam vous avait donc causé une blessure mortelle, mais le grand Médecin, mon Fils unique est venu, et il a guéri le malade en buvant la blessure amère que l’homme ne pouvait boire, parce qu’il était trop affaibli. Il a fait comme la nourrice qui prend la médecine à l’intention de l’enfant, parce qu’elle est grande et forte, et que l’enfant n’en pourrait pas supporter l’amertume. Lui aussi fut nourrice, en buvant avec la grandeur et la force de la Divinité unie à votre nature, l’amère médecine de la mort cruelle de la croix, pour vous guérir et vous rendre la vie, à vous, petits enfants tout débilités par la faute.

Il ne demeure, ai-je dit, que la trace du péché originel que vous contractez du père et de la mère lors de votre conception. Cette trace même est effacée, bien qu’incomplètement, par le saint baptême qui est efficace pour donner la vie de la grâce, par le vertu de ce glorieux et précieux sang. Aussitôt donc que l’âme a reçu le saint baptême, le péché originel est enlevé et la grâce lui est communiquée. Quant à cette inclination au mal, qui est la cicatrice qui reste du péché originel, comme il a été dit, elle est bien amoindrie, et il est au pouvoir de l’âme de la réfréner si elle le veut. L’âme est ainsi disposée à recevoir et à accroître en soi la grâce, peu ou beaucoup, selon qu’il lui plaira de vouloir s’y préparer elle-même, par le sentiment et le désir de m’aimer et de me servir.

Mais elle peut pareillement se disposer au mal comme au bien, nonobstant la grâce qu’elle a reçue dans le saint baptême. Arrivée à l’âge de discrétion, elle peut par le libre arbitre se décider pour le bien ou pour le mal, suivant qu’il plaît à sa volonté. Et si grande est la liberté de l’homme, si grande la force qu’il a reçue par la vertu de ce glorieux sang, que ni démon ni créature ne le peuvent contraindre au plus petit péché, à moins qu’il ne le veuille. Il a été arraché à la servitude, et la liberté lui a été rendue, pour gouverner sa sensualité propre et obtenir la fin pour laquelle il a été créé.

O homme misérable, qui, comme l’animal, fais tes délices de la fange, sans reconnaître l’immense bienfait que tu as reçu de moi ! Pouvait-il en être accordé un plus grand à la malheureuse créature pleine de tant d’ignorance !

CHAPITRE XIV

(15)

Comment la faute est plus gravement punie depuis la passion du Christ qu’elle ne l’était auparavant, et comment Dieu promet de faire miséricorde au monde et à la sainte Église moyennant la prière et la souffrance de ses serviteurs.

Je veux que tu le saches, ma fille, après avoir été régénérés dans le sang de mon Fils unique, et après avoir reçu la grâce qui a restauré la race humaine, les hommes n’en méconnaissent pas moins la faveur que je leur ai faite. Ils vont toujours de mal en pis, et de faute en faute, ils me poursuivent sans cesse de leurs injures sans tenir aucun compte des dons que je leur ai faits et que je continue à leur faire. Non seulement ils ne les considèrent pas comme une grâce, mais ils semblent y voir parfois une injustice de ma part, ni plus ni moins, comme si je voulais autre chose que leur sanctification. Eh bien ! je te le dis, ils deviendront plus endurcis, et ils seront dignes d’un plus grand châtiment, maintenant qu’ils ont reçu la rédemption du sang de mon Fils, qu’ils ne l’eussent été avant la rédemption, alors que n’avait pas été effacée la souillure du péché d’Adam. Il est raisonnable que celui qui a reçu davantage rende davantage, et que l’on soit plus obligé à celui dont on a plus reçu.

L’homme avait déjà des obligations envers moi, pour l’être que je lui avais donné en le créant à mon image et ressemblance ; de ce chef, il était tenu de me rendre gloire, et cette gloire il me l’a dérobée pour se l’attribuer à lui-même. Il en est venu à transgresser l’obéissance que je lui avais imposée, il s’est fait mon ennemi. Et Moi, par mon humilité, j’ai détruit son orgueil, en abaissant la nature divine pour prendre votre humanité ; en vous retirant de la servitude du démon, je vous ai rendus libres.

Et j’ai fait plus que vous donner la liberté ! Si tu regardes bien, tu verras que l’homme a été fait Dieu, comme Dieu a été fait homme par l’union de la nature divine à la nature humaine. Les hommes ne me doivent-ils rien pour avoir reçu ce trésor du Sang qui les a régénérés dans la grâce ?

Tu vois donc combien plus grandes sont les obligations qu’ils ont envers moi, depuis la rédemption. Ils sont donc tenus de me rendre louange et gloire, en suivant les traces du Verbe incarné, mon Fils unique. Cependant ils n’acquittent pas cette dette d’amour envers moi et de dilection vis-à-vis du prochain, avec une vraie et réelle vertu, comme je t’ai dit plus haut ; et par cette négligence, parce qu’ils me doivent beaucoup d’amour, ils tombent dans un plus grand péché. Aussi dois-je, par justice divine, leur imposer un châtiment plus grave en leur infligeant l’éternelle damnation. Un faux chrétien encourt une peine plus dure qu’un païen ; par divine justice il est plus brûlé par le feu qui ne consume jamais, c’est-à-dire qu’il est plus torturé, et dans cette torture il se sent dévoré par le ver de la conscience. Ce feu néanmoins ne consume pas, parce que les damnés, quel que soit le tourment qu’ils endurent, ne perdent jamais leur être. Je te le dis, ils demandent la mort, mais ils ne peuvent l’obtenir, parce qu’ils ne peuvent perdre l’être. Ils perdent bien l’être de la grâce par leur péché, mais l’être naturel, jamais.

Le péché est donc plus puni depuis la Rédemption du Sang qu’il ne l’était auparavant, parce que les hommes ont plus reçu. Il ne semble pas qu’ils s’en aperçoivent et qu’ils aient conscience de leurs propres maux : ils se sont faits mes ennemis, à Moi qui les avais réconciliés par le Sang de mon Fils !

Mais il y a un remède pour apaiser ma colère, ce sont mes serviteurs, s’ils ont assez de zèle pour me faire violence par leurs larmes et m’enchaîner dans les liens de leur désir. Tu vois dans quels liens tu m’as enchaîné ; mais ce lien c’est moi-même qui te l’ai donné parce que je voulais faire miséricorde au monde. Oui, cette faim et ce désir de mon honneur et du salut des âmes, c’est moi qui les inspire à mes serviteurs, pour que, vaincu par leurs larmes, j’en arrive à apaiser la fureur de ma justice divine. Prends tes sueurs, prends tes larmes, puise-les à la source de ma divine charité, et avec elles en union à mes autres serviteurs, lave la face de mon épouse. Je te promets que ce remède lui rendra sa beauté. Ce n’est ni le glaive, ni la guerre, ni la violence qui lui rendrait sa beauté, mais la paix, la prière humble et assidue, les sueurs et les larmes répandues avec un désir ardent par mes serviteurs. Ainsi tu réaliseras ton vœu de beaucoup souffrir ; vous répandrez la lumière de votre patience sur les ténèbres des hommes pervers de ce monde. Et soyez sans crainte, si le monde vous persécute, je serai pour vous, et en aucune occasion ne vous manquera ma Providence.

CHAPITRE XV

(16)

Comment cette âme, connaissant la divine bonté, ne se contentait pas de prier seulement pour les chrétiens, mais priait de façon générale pour le monde entier.

Alors cette âme sentit sa connaissance s’agrandir ; une immense allégresse l’envahit et la réconforta. Elle était comme soulevée tant par l’espérance qu’elle avait conçue de la divine miséricorde que par l’amour ineffable qu’elle goûtait, et elle se tenait debout devant la Majesté divine.

Elle voyait, cette âme, que par l’amour et par le désir qu’avait Dieu de faire à l’homme miséricorde, malgré son inimitié, il avait lui-même donné à ses serviteurs le moyen et la manière de faire violence à sa bonté et d’apaiser sa colère. Cette vue la remplissait de joie et lui ôtait toute crainte des persécutions du monde, dans l’assurance que Dieu serait pour elle. Le feu du saint désir croissant toujours, elle ne se tenait plus pour satisfaite de ce qu’elle avait obtenu de Dieu, mais avec une sainte confiance elle implorait miséricorde pour le monde entier. Sans doute la seconde demande concernant la réformation de la sainte Église contenait déjà le bien et l’utilité des chrétiens et des infidèles ; cependant, comme affamée, elle étendait sa prière à tout l’univers, comme Dieu lui-même le lui inspirait en lui faisant crier : "Miséricorde, Dieu éternel, pour vos brebis, en bon pasteur que vous êtes ! Hâtez-vous de faire miséricorde au monde ; tel qu’il est, il est clair qu’il n’en peut plus ; car évidemment il est privé de l’union de la charité avec vous et avec le prochain.

Les hommes ne s’aiment plus entre eux d’un amour fondé sur vous, Vérité éternelle !

2ème REPONSE

MISÉRICORDE AU MONDE

1e LE DON DU VERBE INCARNÉ

CHAPITRE I

(17)

Comment Dieu se plaint de ses créatures raisonnables, principalement de l’amour-propre qui règne en elles, en exhortant cette âme à la prière et aux larmes.

Alors Dieu, tout embrasé d’amour pour notre salut, essayait d’activer dans cette âme le feu de l’amour et de la douleur. Il lui montrait à nouveau par quel grand amour il avait créé l’homme, et il lui disait : Ne vois-tu donc pas que tous les hommes m’offensent ! Et moi ! avec quel gran amour ne les ai-je pas enrichis de tant de dons, de dons infinis, que je leur ai faits par pure grâce, sans aucun mérite de leur part ! Or vois, ma fille, quelle gravité et quelle variété dans leurs péchés ! Comme ils me blessent, surtout par ce misérable et abominable amour-propre, cet amour d’eux-mêmes, source de tout mal ! C’est cet amour qui a empoisonné le monde entier ! Car de même que mon amour contient en lui toute vertu concernant le prochain, comme je te l’ai montré, ainsi l’amour-propre sensitif, qui procède de l’orgueil comme le mien procède de la charité, enferme en lui tout mal. Ce mal ils le commettent à l’égard de la créature, séparés et retranchés qu’ils sont de la charité du prochain. Comme ils ne m’aiment pas, ils n’aiment pas non plus le prochain, car ces deux amours sont unis l’un à l’autre indissolublement.

C’est pourquoi je t’ai dit que tout le bien et tout le mal qui se fait, ne s’accomplit que par l’intervention du prochain, comme je l’ai expliqué plus haut. J’ai donc bien le droit de me plaindre de l’homme, qui de moi n’a reçu que du bien, et qui me paie de haine, en faisant tout le mal qu’il peut.

Aussi t’ai-je dit qu’il fallait les larmes de mes serviteurs pour apaiser ma colère. Préparez-vous donc, vous mes serviteurs, et paraissez devant moi avec vos nombreuses prières, vos angoisses, vos désirs, votre douleur de l’offense qui m’est faite et de la perte de ces pécheurs, pour adoucir les rigueurs du jugement divin.

CHAPITRE II

(18)

Comment nul ne peut échapper aux mains de Dieu, parce qu’il atteint tous les hommes ou par sa miséricorde ou par sa justice.

Sache, ma fille, que nul ne peut s’échapper de mes mains : car Je suis celui qui suis et vous, vous n’êtes pas par vous-mêmes : vous n’êtes qu’autant que vous êtes faits par Moi. Je suis le créateur de toutes les choses qui participent de l’être, mais non du péché, qui n’est pas, et par conséquent, n’a pas été fait par Moi. Et parce qu’il n’est pas en Moi, il n’est pas digne d’être aimé. La créature ne m’offense que parce qu’elle aime ce qu’elle ne doit pas aimer, c’est-à-dire le péché, en me haïssant, Moi qu’elle est obligée et tenue d’aimer, parce que je suis souverainement bon et que je lui ai donné l’être avec un si ardent amour ! Mais il est impossible aux hommes de sortir de moi : ou ils demeurent en moi sous l’étreinte de ma justice qui punit leurs fautes, ou ils demeurent en moi, gardés par ma miséricorde.

Ouvre donc l’œil de l’intelligence et regarde main : tu verras que c’est la vérité que je te dis.

Alors, ouvrant l’œil de l’esprit pour obéir au Père très grand, dans cette main divine, elle voyait enfermé l’univers tout entier.

Et Dieu disait : "Ma fille, vois maintenant, et sache que nul ne peut m’échapper". Tous ici sont tenus par la justice ou par la miséricorde, parce qu’ils sont à Moi, créés par Moi, et je les aime ineffablement. Aussi, nonobstant leur iniquité, je leur ferai miséricorde à cause de mes serviteurs et j’exaucerai la demande que tu m’as présentée avec tant d’amour et de douleur.

CHAPITRE III

(19)

Comment cette âme, de plus en plus embrasée d’amour, désirait la sueur de sang. Se réprimandant elle-même, elle faisait à Dieu une prière particulière pour son père spirituel.

Alors cette âme, comme en ivresse et hors d’elle-même, dans l’ardeur de plus en plus grande de son désir, se sentait tout à la fois bienheureuse et douloureuse. Bienheureuse elle était, par l’union qu’elle avait eue en Dieu, goûtant sa joie et sa bonté, et comme toute immergée dans sa miséricorde. Et douloureuse elle était aussi, en voyant offenser une si grande bonté, et elle rendait grâce à la divine Majesté, comme si elle comprenait que Dieu lui eût manifesté les misères des créatures, pour la contraindre à élever plus haut son zèle et à dilater son désir. Elle sentait son affection se renouveler au sein de la Déité éternelle, et si vif devenait ce feu sacré de l’amour qu’elle désirait voir changer en sueur de sang, la sueur d’eau qu’elle répandait sous la violence que l’âme faisait subir à son corps. Car plus étroite était cette union que l’âme avait contractée avec Dieu que l’union qui existe entre l’âme et le corps ; aussi l’ardeur d’amour qu’éprouvait cette âme et la violence qu’elle lui faisait subir mettait-elle le corps en sueur. Mais l’âme méprisait cette sueur d’eau, à cause du grand désir qu’elle avait de voir sortir de son corps cette sueur de sang. "O mon âme, se disait-elle à elle-même, tout le temps de ta vie tu l’as perdu ; c’est pour cela que tant de maux, tant de calamités se sont abattus sur le monde et sur la sainte Église, en général et en particulier ; voilà pourquoi je veux que tu remédies à tant de misères par une sueur de sang."

Vraiment, cette âme avait bien retenu la doctrine que lui avait enseignée la Vérité, de toujours se connaître soi-même et la bonté de Dieu à son égard, ainsi que le remède nécessaire pour porter secours au monde entier en apaisant la colère de Dieu et la justice divine, c’est-à-dire les humbles, continuelles et saintes prières.

Alors, éperonnée du saint désir, cette âme s’élevait beaucoup plus haut et ouvrant l’œil de l’intelligence, elle se contemplait dans la divine charité. Elle y voyait et goûtait combien nous sommes obligés d’aimer et de chercher la gloire et l’honneur du nom de Dieu, par le salut des âmes. Elle voyait que c’était à cela qu’étaient appelés les serviteurs de Dieu ; à cela, qu’en particulier, la Vérité éternelle appelait et élisait le Père de son âme. Ce Père, elle le portait toujours devant la divine Bonté, la priant de répandre en lui une lumière de grâce, pour que vraiment il pût suivre cette Vérité.

CHAPITRE IV

(20)

Comment, sans les tribulations supportées avec patience, il est impossible de plaire à Dieu, et pourquoi Dieu l’exhorte ainsi que son Père, à les endurer avec une vraie patience.

Alors Dieu, répondant à la troisième demande inspirée par le désir du salut de son Père spirituel, lui disait : "Ma fille, je veux que lui-même cherche à me plaire à moi, la Vérité, par la faim du salut des âmes et son zèle à s’y dépenser. Mais cela, ni lui, ni toi, ni aucun autre ne le pouvez obtenir, sans de nombreuses persécutions, dans la mesure où il me plaira de vous les ménager, comme je l’ai déjà dit plus haut. Par conséquent, si vous souhaitez mon honneur dans la sainte Église, vous devez donc avoir l’amour des souffrances et la volonté de les endurer avec une vraie patience. C’est à cela que je connaîtrai que lui et toi et mes autres serviteurs vous cherchez vraiment mon honneur. C’est alors qu’il sera mon fils très cher, et il reposera, lui et les autres, sur la poitrine de mon Fils unique, dont j’ai fait un pont par lequel vous puissiez tous arriver à votre fin et recevoir le fruit de toutes les peines que vous aurez souffertes pour l’amour de moi.

Portez-les donc courageusement.

CHAPITRE V

(21)

Comment la route qui menait au ciel ayant été rompue par la désobéissance d’Adam, Dieu fit de son Fils un pont par lequel on puisse passer.

Puisque je t’ai dit que du Verbe mon Fils unique, j’avais fait un pont, et c’est la vérité, je veux que vous sachiez, mes enfants, que la route fut coupée par le péché et la désobéissance d’Adam, de telle sorte que nul ne pouvait plus atteindre à la vie durable. Ainsi les hommes ne me rendaient plus par ce moyen la gloire qu’ils me doivent, puisqu’ils ne participaient plus au bien pour lequel je les avais créés. Dans ces conditions ma Vérité n’était pas accomplie. Ma Vérité est que j’ai créé l’homme à mon image et ressemblance pour qu’il possède la vie impérissable, pour qu’il partage avec moi et goûte la souveraine et éternelle douceur de ma Bonté. Mais, après que le péché eût fermé le ciel et les portes de la Miséricorde, tout accès lui fut fermé de ce côté. La faute produisit les épines et les tribulations de contrariétés multiples. La créature trouva en elle-même la rébellion, car aussitôt qu’elle se fut révoltée contre moi, elle se rebella contre elle-même. Sans plus tarder, la chair se mit en guerre contre l’esprit, et en perdant l’état d’innocence, l’homme devint un animal immonde ; il eut à lutter contre toutes les choses créées qui lui auraient été soumises s’il fût demeuré dans l’état où je l’avais placé. En l’abandonnant, il a transgressé mon commandement et mérité la mort éternelle, pour l’âme et pour le corps.

Dès qu’il eut péché, il fut assailli par un torrent impétueux qui toujours vient le battre de ses eaux ; il lui fallut endurer peines et tourments : tourments du côté de lui-même, tourments du côté du démon, tourments du côté du monde. Tous se noyaient dans ce torrent, et aucun, avec toutes ses justices personnelles, ne pouvait arriver à la vie éternelle. C’est pourquoi, voulant porter remède à de si grands maux, qui étaient vôtres, je vous ai donné mon Fils comme un pont, sur lequel vous puissiez passer le fleuve sans vous noyer. Ce fleuve, c’est la mer pleine de tempêtes de cette vie ténébreuse.

Vois donc quelles obligations la créature a envers moi, et combien elle est ignorante, pour vouloir encore se noyer et ne pas accepter le secours que je lui ai donné.

CHAPITRE VI

(22)

Comment Dieu invite l’âme à contempler la grandeur de ce pont et comment il s’étend de la terre au ciel.

Ouvre, ma fille, l’œil de ton intelligence ; tu découvriras les aveugles et les ignorants, et tu verras aussi les imparfaits et les parfaits qui me suivent vraiment. Tu éprouveras ainsi de la douleur de la damnation des ignorants et de l’allégresse pour la perfection de mes enfants bien-aimés.

Tu découvriras aussi comment se comportent ceux qui cheminent à ma lumière et ceux qui vont par les ténèbres. Mais auparavant je veux que tu regardes le Pont, que je vous ai construit en mon Fils unique, et que tu contemples sa grandeur qui va du ciel à la terre ; puisque la grandeur de la Divinité est unie à la terre de votre humanité. C’est pourquoi je te dis qu’il va du ciel à la terre, par l’union qu’il a faite avec l’homme. Cela fut nécessaire pour refaire la voie qui était rompue, comme je t’ai dit, et permettre de traverser l’amertume du monde, pour arriver à la vie.

En partant de la terre, on ne le pouvait établir d’une grandeur suffisante pour passer le fleuve et rejoindre la vie éternelle, puisque la terre de la nature humaine était incapable par elle seule de satisfaire au péché et de détruire la tache du péché d’Adam qui a corrompu et infecté toute la race humaine, comme je t’ai déjà dit. Il était donc nécessaire de la conjoindre à la grandeur de ma nature, Déité éternelle, pour qu’elle pût satisfaire pour toute la race humaine : il fallait que la nature humaine subît la peine et que la nature divine unie avec cette nature humaine acceptât le sacrifice que mon Fils m’offrait à moi, pour détruire la mort et vous rendre la vie. Ainsi la Grandeur s’est abaissée jusqu’à la terre de votre humanité : en s’unissent à elle, elle a édifié un pont et rétabli la route. Pourquoi cette voie ? Pour que, en vérité, l’homme vînt se réjouir avec la nature angélique. Mais, pour obtenir la vie, il ne suffirait pas que mon Fils soit devenu le pont, si vous, vous ne passiez pas par ce pont.

CHAPITRE VII

(23)

Comment nous sommes tous les ouvriers de Dieu dans la vigne de la Sainte Église ; et comment chacun possède une vigne à soi qui est lui-même, et comment tous doivent être unis à la vraie vigne du Fils de Dieu.

Ici, la Vérité éternelle montrait à cette âme qu’elle nous avait créés sans nous, mais qu’elle ne nous sauverait pas sans nous. Dieu veut que par notre libre arbitre et par notre volonté libre, nous employions le temps qui nous est donné à l’exercice des vraies vertus. Et il ajoutait aussitôt : il faut que tous vous passiez par ce pont, cherchant la gloire et l’honneur de mon nom dans le salut des âmes, supportant comme expiation de nombreuses fatigues, et suivant les traces de ce doux verbe d’amour. Pas d’autre moyen pour vous de venir à moi. Vous êtes mes ouvriers que j’ai mis à travailler dans la vigne de la sainte Église. Vous travaillez dans le corps universel de la religion chrétienne, placés là par moi, après vous avoir donné la lumière du saint baptême que vous avez reçu du corps mystique de la sainte Église, par les mains de mes ministres, que j’ai envoyés pour travailler avec vous. Vous, vous êtes dans le corps universel ; eux, sont dans le corps mystique, employés à paître vos âmes, en vous distribuant le Sang par les sacrements que vous recevez d’eux, en arrachant les épines de vos péchés mortels, et en semant en vous la grâce. Ils sont mes ouvriers dans la vigne de votre âme unie à la vigne de la Sainte Église.

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