Le Dialogue (page 4)
Toute créature douée de raison possède en elle-même une vigne, qui est la vigne de son âme. C’est la volonté par le libre arbitre qui est l’ouvrier de cette vigne, durant le temps de la vie ; passé ce temps, il n’y peut plus faire aucun travail, ni bon ni mauvais, mais pendant la vie, elle peut cultiver sa vigne dans laquelle je l’ai envoyée. Si grande est la force dont je l’ai revêtue pour cette culture de l’âme, que ni le démon, ni une autre créature ne peuvent l’en dépouiller si elle ne le veut pas. C’est dans le baptême, qu’elle a reçu cette force, et qu’en même temps lui fut donné le glaive de l’amour de la vertu et de la haine du vice. C’est pour cet amour et cette haine, pour l’amour de vous et en haine du péché, qu’est mort mon Fils unique, en répandant pour vous tout son sang. Et c’est cet amour et cette haine que vous trouvez dans le saint baptême qui vous rend la vie par la vertu de son sang. Vous avez en main l’arme que vous devez user en par votre libre arbitre pendant qu’il en est temps, pour arracher les épines des péchés mortels et pour semer la vertu. sans cela, vous n’auriez point part au fruit du Sang, que distribuent les ouvriers placés par moi dans la sainte Église, pour arracher le péché mortel de la vigne de l’âme et lui donner la grâce, par les sacrements qui contiennent le Sang et sont administrés par l’Église. Il faut donc tout d’abord, vous purifier par la contrition du cœur et la détestation du péché, et par l’amour de la vertu, avant de recevoir le prix du Sang. Vous ne le pourriez recevoir si vous ne vous disposiez pas de votre côté à devenir de bons rameaux unis au cep de la vigne, mon Fils unique qui a dit : "C’est moi qui suis la Vigne, mon Père est le vigneron, et vous êtes les rameaux" (Jn 15, 45).
Telle est la vérité. C’est bien moi qui suis le vigneron, puisque toute chose qui a l’être, est venue et vient de Moi. Ma puissance est incompréhensible et par ma puissance et ma vertu je gouverne tout l’univers, si bien que rien n’est fait ni ordonné en dehors de moi. Oui je suis le vigneron ; c’est moi qui ai planté la vraie vigne de mon Fils unique dans la terre de votre humanité, pour que vous les rameaux, unis à cette vigne, vous portiez des fruits. Qui ne produira pas le fruit des œuvres bonnes et saintes sera retranché de la Vigne et se desséchera ; car, séparé du cep, il perd la vie de la grâce et est jeté au feu éternel, comme la branche qui ne porte pas de fruit est taillée et mise au feu parce qu’elle n’est plus bonne à autre chose. Ainsi en va-t-il pour ceux-là. Coupés de la Vigne par leur propre faute, s’ils demeurent dans le péché mortel, la divine Justice ne peut rien que les jeter au feu qui brûle éternellement. Ils n’ont pas travaillé leur vigne ; bien plus, ils l’ont détruite, et non seulement la leur, mais encore celle d’autrui. Loin d’y cultiver quelque bonne plante de vertu, ils en ont arraché la semence de grâce qu’ils avaient reçue par la lumière du saint baptême, en participant au sang de mon Fils, qui fut le vin que produisit pour vous cette Vigne véritable. Cette semence ils l’ont arrachée pour la jeter en pâture aux animaux, c’est-à-dire à leurs péchés aussi nombreux que variés. Ils l’ont foulée aux pieds de leur affection déréglée, pour mon offense, pour leur malheur et celui du prochain.
Ce n’est pas ainsi que font mes serviteurs, et c’est comme eux que vous devez faire, en demeurant unis à cette vigne et greffés sur elle. Dès lors vous produirez des fruits abondants, parce que vous participerez à la sève du cep. En demeurant dans le Verbe mon Fils, vous demeurez en moi, parce que je suis une même chose avec lui, et lui avec moi. En demeurant en lui, vous suivrez ses enseignements ; en suivant ses enseignements vous participerez de la substance de ce Verbe, c’est-à-dire que vous participerez de ma Divinité éternelle, unie à l’humanité, et puiserez en elle un amour divin où l’âme s’enivre. Voilà pourquoi je t’ai dit que vous participez à la substance de la Vigne.
CHAPITRE VIII
(24)
De quelle manière Dieu façonne les rameaux unis au cep, et comment la vigne de chacun est si étroitement unie à celle du prochain, que l’on ne peut cultiver ou ravager l’une sans l’autre.
Sais-tu comment j’en use avec mes serviteurs quand ils sont dociles à suivre les enseignements du doux Verbe d’amour ? Je les façonne, pour leur faire porter des fruits abondants et savoureux, et non des fruits sauvages. De même que l’ouvrier dispose le bon rameau qu’il a laissé sur la vigne, pour qu’il produise à souhait un vin généreux, ainsi fais-je, moi, le vrai vigneron. Mes serviteurs qui demeurent en moi, je les façonne par beaucoup de tribulations pour qu’ils donnent plus de fruits et de meilleure qualité, et prouvent par là même, la vertu qui est en eux ; ceux qui sont stériles je les coupe et je les mets au feu, comme il a été dit. Mes bons ouvriers sont ceux qui travaillent bien leur âme, y arrachant tout amour-propre et retournant en moi la terre de leur affection. Ils nourrissent ainsi et développent la semence de grâce qu’ils ont reçue au saint baptême.
En cultivant leur âme, ils cultivent aussi celle du prochain. Ils ne peuvent cultiver l’une sans l’autre : souviens-toi que tout mal et tout bien se fait par le moyen du prochain.. C’est ainsi que vous êtes mes ouvriers, envoyés par moi le grand et éternel Ouvrier, qui vous ai entés sur la Vigne par l’union que j’ai faite avec vous.
Dis-toi donc bien que chaque créature raisonnable a sa vigne immédiatement attenante à celle du prochain. L’une et l’autre sont tellement conjointes, que nul ne peut se faire du bien ou se nuire à soi-même qu’en même temps il ne fasse du bien ou ne nuise au prochain. Tous ensemble vous ne formez qu’une seule vigne universelle, qui est la société des chrétiens unie à la vigne du corps mystique de l’Église dont vous tirez la vie. Dans cette vigne est planté un Cep, mon Fils unique, sur lequel vous devez être greffés. Si vous n’êtes entés sur lui, vous êtes par là même en rébellion contre la sainte Église, vous êtes comme des membres retranchés du corps et qui par le fait entrent en décomposition. Il est vrai que, pendant que vous en avez le temps, vous pouvez vous débarrasser d’abord de cette pourriture du péché par un vrai repentir et recourir à mes ministres qui sont mes ouvriers et qui ont en dépôt les clefs du vin, c’est-à-dire du sang, sorti de cette vigne. Ce sang est si efficace et si parfait qu’aucun défaut dans le ministre, ne peut altérer le fruit de ce sang. C’est la charité qui relie les rameaux au cep par une véritable humilité, acquise dans une connaissance vraie de soi-même et de Moi. Ainsi tu vois que je vous ai tous envoyés comme ouvriers dans ma vigne. Et je vous y invite de nouveau, car le monde devient de plus en plus mauvais : les épines s’y sont multipliées au point qu’elles ont étouffé la semence et qu’il ne veut plus produire aucun fruit de grâce. Je veux donc que vous soyez de vrais ouvriers qui s’emploient avec beaucoup de zèle à cultiver les âmes dans le corps mystique de la sainte Église. Si je vous dis cela, c’est que je veux faire miséricorde au monde pour lequel tu me pries tant !
CHAPITRE IX
(25)
Comment l’âme prie Dieu de lui montrer ceux qui passent sur le pont, et ceux qui n’y passent pas.
Dans une angoisse d’amour, l’âme disait alors : O très douce et ineffable charité, qui ne s’enflammerait à tant d’amour ? Quel cœur se pourrait défendre de se consumer pour vous ? O abîme de charité ! Vous êtes donc si éperdûment attaché à vos créatures qu’il semble que vous ne puissiez vivre sans elles ! Et pourtant vous êtes notre Dieu ! Vous n’avez nul besoin de nous, notre bien n’ajoute rien à votre grandeur, puisque vous êtes immuable ! Notre mal ne saurait vous causer aucun dommage, à vous qui êtes la souveraine et éternelle Bonté !
Qui vous entraîne donc à tant de miséricorde ? L’amour ! non l’obligation que vous avez envers nous, non le besoin que vous avez de nous ! C’est nous qui sommes vos obligés et vos débiteurs, et de mauvais débiteurs. Oui, si je comprends bien, souveraine et éternelle Vérité c’est moi, le coupable, et c’est vous qui êtes châtié pour moi. Je vois le Verbe, votre Fils, attaché et cloué à la croix ; et de cette croix, vous avez fait un pont, ainsi que vous me l’avez manifesté à moi, votre misérable servante ! C’est ce qui brise mon cœur, qui cependant ne se peut briser par la faim et le désir qu’il a de vous. Souvenez-vous, mon Seigneur, que vous vouliez me montrer quels sont ceux qui passent par ce pont et quels sont ceux qui s’en écartent ! S’il plaît à votre Bonté de me le découvrir, heureuse serai-je de le voir et de l’entendre de vous.
CHAPITRE X
(26)
Comment ce pont béni a trois degrés qui représentent les trois états de l’âme. Comment ce pont, tout en s’élevant en haut, n’est pas séparé de la terre. Comment doit s’entendre cette parole du Christ : Quand j’aurai été élevé en haut, j’attirerai tout à moi.
Pour enflammer et vivifier davantage l’amour de cette âme pour le salut des hommes, le Dieu éternel lui répondit alors et lui dit : "Avant de te faire ce que tu me demandes et que je désire te montrer, je veux t’expliquer comment est construit ce pont.
Je t’ai déjà dit, ma fille, que du ciel il rejoint la terre, par l’union que j’ai faite avec l’homme que je tirai du limon de la terre. Sache que ce pont, qui est mon Fils unique a trois degrés : deux furent faits sur le bois de la très sainte Croix, et le troisième, quand il éprouva la grande amertume, alors qu’on lui donna à boire du fiel et du vinaigre. Ces trois degrés te feront connaître trois états de l’âme, comme je te l’exposerai.
Le premier degré ce sont ses pieds, qui signifient l’affection : car, comme les pieds portent le corps, l’affection porte l’âme.
Les pieds constituent un gradin pour pouvoir arriver jusqu’au côté où t’est manifesté le secret du cœur. Ainsi en s’élevant sur les pieds de l’affection, l’âme commence à goûter l’amour du cœur, en fixant le regard de l’intelligence sur le cœur ouvert de mon Fils, où l’on trouve le parfait et ineffable amour. Je dis parfait, parce que ce n’est pas l’intérêt propre qui l’inspire. Quelle utilité personnelle peut-il retirer de vous, lui qui est une même chose avec moi ? Ainsi l’âme se remplit-elle d’amour en se voyant tant aimée.
Le deuxième degré franchi, elle s’élève au troisième, c’est-à-dire à la bouche, où elle trouve la paix après la grande guerre qu’avait déchaînée ses fautes.
Dans le premier degré, en dégageant ses pieds des attaches terrestres, elle se dépouille du vice ; dans le second, elle s’emplit d’amour et de vertu ; dans le troisième elle goûte la paix.
Ainsi le pont a trois gradins, et il faut passer par les deux premiers pour arriver au dernier. Il est dressé en hauteur de sorte que le courant du fleuve ne l’atteint pas, parce que le poison du péché ne l’infecta jamais.
Ce Pont dressé en hauteur ne laisse pas pourtant de toucher à la terre. Sais-tu quand il a été ainsi élevé ? Quand on le dressa sur le bois de la très sainte Croix, sans que la Divinité fût séparée de votre humanité, qui est comme la vallée terrestre. Voilà pourquoi je t’ai dit qu’en s’élevant en hauteur, il n’était cependant pas séparé de la terre, parce que les deux natures demeurent unies et liées l’une à l’autre. Personne ne pouvait passer sur ce pont avant qu’il ne fût dressé en haut. C’est pour cela qu’il a dit : "C’est quand j’aurai été élevé de terre que je tirerai tout à moi."
Ma Bonté voyant donc que vous ne pouviez être attiré d’une autre manière, je l’envoyai pour qu’il fût élevé sur le bois de la Croix. J’en ai fait une enclume sur laquelle l’on forgerait le fils de la race humaine, pour le délivrer de la mort et restaurer en lui la vie de la grâce. Voilà comment il a tiré tout à lui, en démontrant l’amour ineffable que j’ai pour vous ; car le cœur de l’homme est toujours attiré par l’amour. Pouvait-il vous donner une plus grande preuve d’amour que de donner sa vie pour vous ? L’homme ne peut donc faire autrement que de se laisser attirer par l’amour, s’il n’est pas assez aveugle pour résister à cet attrait. Voilà pourquoi mon Fils a dit que, lorsqu’il serait élevé en haut, il attirerait tout à lui.
Or telle est bien la vérité.
Il y a deux manières de comprendre cet attrait. La première est que le cœur de l’homme, emporté par un sentiment d’amour, se rend à lui avec toutes les puissances de l’âme, mémoire, intelligence et volonté. Une fois ces trois puissances accordées et comme assemblées en mon nom, toutes les autres opérations que l’homme produit, extérieures ou intérieures, sont attirées sympathiquement vers moi, et sont unies en moi par le sentiment de l’amour, et l’homme monte ainsi vers les hauteurs, en suivant l’amour crucifié. Ma Vérité a donc dit vrai quand elle a dit : Quand je serai élevé en haut, j’attirerai tout à moi ; car, après avoir pris le cœur et les puissances de l’âme, il tire à soi par là même toutes ses opérations.
L’autre façon de l’entendre est que, toute chose ayant été créée pour l’usage de l’homme, tout par conséquent a été fait pour servir et subvenir aux besoins des créatures raisonnables. La créature douée de raison, elle, n’a pas été créée pour ces choses, mais pour Moi, pour me servir avec tout son cœur et toute son affection. Tu vois bien que si l’homme est attiré vers mon Fils, tout est par là même attiré vers Lui, puisque tout le reste a été fait pour l’homme.
Il fallait donc que le pont fût élevé en haut et qu’il eût des degrés, pour qu’on y pût monter avec plus de facilité.
CHAPITRE XI
(27)
Comment ce pont est construit en pierres, qui signifient les vertus : sur le pont se trouve une hôtellerie, où l’on donne la nourriture aux voyageurs. Qui passe sur le pont va à la vie, qui s’engage dessous va à la perdition et à la mort.
Ce pont est construit en pierres, afin que la pluie, qui peut survenir, n’arrête point les passagers. Sais-tu quelles sont ces pierres ? Ce sont les pierres des vraies et solides vertus. Ces pierres n’étaient pas entrées en construction avant la passion de mon Fils : aussi, nul ne pouvait-il parvenir à sa fin, quelque fidélité qu’il mît par ailleurs à suivre la voie de la vertu, parce que le ciel n’avait pas été ouvert avec la clef du sang.
La pluie de la justice interceptait le passage.
Mais après que les pierres furent taillées et posées sur le corps du Verbe, mon doux Fils, qui, comme je t’ai dit, est le pont, pour les lier entre elles, il détrempa la chaux avec son sang. Oui, le sang est mélangé avec la chaux de la Divinité, avec la force et le feu de la charité. Par ma puissance, ces pierres des vertus entrèrent dans une construction qui repose sur lui-même ; car il n’est aucune vertu qui n’ait son fondement en lui ; toutes sont éprouvées en lui, et toutes ont vie par lui. Aussi bien, nul ne peut avoir de vertu ne communiquant la vie de la grâce, sinon par lui, en suivant ses traces et sa doctrine. C’est lui qui a édifié les vertus, qui les a posées comme des pierres vivantes et cimentées par son sang, afin que tout fidèle pût passer à l’aise, sans aucune crainte servile d’être arrêté par la pluie de la justice divine, couvert qu’il est par la miséricorde, cette miséricorde descendue du ciel, par l’Incarnation de mon Fils. Et comment ouvre-t-on le ciel ? Avec la clef de son sang.
Ainsi, tu vois comment le pont est construit, et abrité par la miséricorde. Sur ce pont, se trouve l’hôtellerie, dans le jardin de la sainte Église, qui possède et distribue le Pain de vie et donne à boire le Sang, afin que les passagers qui sont mes créatures, ne tombent pas de fatigue au cours de leur voyage. C’est dans cette pensée que ma charité a ordonné que l’on vous distribuât le sang et le corps de mon Fils unique, vrai Dieu et vrai homme.
Le pont traversé l’on arrive à la Porte qui le termine et fais corps avec lui, et c’est par cette porte que tous doivent entrer. N’a-t-il pas dit : "Je suis la Voie, la Vérité et la Vie ; qui passe par moi ne chemine pas dans les ténèbres mais à la lumière"(Jn 14, 6.8, 12). Et dans un autre endroit, ma Vérité dit encore que nul ne peut venir à Moi sinon par Lui. Et il en est vraiment ainsi. S’il t’en souvient bien, c’est cela même que je t’ai dit et exposé quand j’ai voulu t’indiquer la voie. Donc s’il dit qu’il est la Voie, c’est la vérité même, et je t’ai déjà montré que cette voie est en forme de pont. Il a dit aussi qu’il est la Vérité : quoi de plus réel, puisqu’il ne fait qu’un avec Moi qui suis la Vérité ? Qui le suit, marche donc dans le chemin de la vérité et de la vie. Qui suit cette Vérité reçoit la vie de la grâce et ne peut périr de faim : car la Vérité de- vient sa nourriture. Il ne peut non plus tomber dans les ténèbres, parce qu’il est la lumière, pure de tout mensonge. Bien plus, c’est lui qui par la vérité a confondu et détruit le mensonge par lequel le démon séduisit Eve. C’est par ce mensonge que la voie du ciel avait été coupée ; mais cette voie, la Vérité l’a rétablie et cimentée par le Sang. Ceux qui marchent en cette voie, sont donc les fils de la Vérité, car ils suivent la Vérité, ils passent par la porte de la Vérité, et ils se trouvent enfin unis en moi avec celui qui est la voie et qui est la porte, mon Fils, Vérité éternelle, Océan de Paix ?
Celui qui s’écarte de cette voie prend en dessous, par le fleuve. Cette route n’est pas faite avec des pierres, mais avec de l’eau, et comme l’eau n’a pas de consistance, personne ne peut s’y engager sans se noyer. Cette eau qui se dérobe, ce sont les plaisirs et les honneurs du monde. Ceux qui n’ont pas fondé leur amour sur la pierre, mais l’ont placé dans les choses créées, par une attache désordonnée, les aimant et les possédant en dehors de moi, les créatures sont, pour eux, l’eau qui s’écoule continuellement.
Et l’homme aussi s’écoule comme le fleuve. Il lui semble que ce soit les choses qu’il aime qui fuient, et cependant c’est lui encore qui incessamment est emporté vers le terme de la mort. Il voudrait bien s’arrêter, fixer sa vie et les choses qu’il aime pour les empêcher de couler ! Vains efforts ! Ou la mort arrive qui l’enlève à ce qu’il aime, ou ma Providence intervient qui le dépouille, avant le terme, des choses créées. Ceux qui en agissent ainsi suivent le mensonge, ils marchent dans la voie du mensonge, ils sont les fils du démon qui est le père du mensonge, et parce qu’ils passent par la porte du mensonge ils reçoivent l’éternelle damnation.
Tu vois donc que je t’ai montré la vérité et le mensonge, je veux dire, ma voie qui est vérité, et celle du démon qui est mensonge.
CHAPITRE XII
(28)
Comment ce n’est pas sans peine que l’on suit l’une ou l’autre de ces deux voies, celle du pont ou celle du fleuve ; et du bonheur que l’âme éprouve à passer par le pont.
Tels sont les deux chemins que l’on peut suivre ; et dans chacun d’eux le passage est pénible. Quelle n’est donc pas l’ignorance et l’aveuglement de l’homme ! Il persiste à vouloir s’engager dans le chemin de l’eau, alors qu’il trouve devant lui une voie toute prête, qui procure tant de joie à ceux qui la suivent, que toute amertume leur est douce, que tout fardeau leur devient léger.
Bien qu’il soit dans les ténèbres du corps, il y rencontre la lumière, et quoique mortel, il y trouve la vie immortelle, en y goûtant par sentiment d’amour la lumière de l’éternelle Vérité, qui promet de donner le repos à qui se dépense pour Moi. Car je ne suis pas oublieux, Moi ! Je connais ceux qui me servent, je suis juste et je rends à chacun suivant ses mérites : toute bonne action est récompensée, toute faute est punie. La joie que ressent celui qui marche dans cette voie, nulle langue ne la peut dire, aucune oreille ne la peut entendre, il n’est point d’œil qui la puisse voir. Il goûte dès cette vie, et possède déjà le bien qui lui est préparé dans la vie durable. Bien fou donc celui qui méprise un si grand bien, et préfère se procurer en cette vie un avant-goût de l’enfer, en passant par la voie d’en dessous, où l’on rencontre bien des peines, sans aucune consolation, et sans aucun bien. Car, par leur péché, ils se privent de Moi qui suis le Bien Souverain et éternel.
Tu as donc raison de gémir, et je veux que toi et mes autres serviteurs soyez en continuelle douleur de l’offense qui m’est faite et preniez en pitié l’ignorance et le malheur de ceux qui m’outragent avec tant d’inconscience. Tu as vu désormais, tu as appris comment est fait ce pont, et que ce pont est vraiment, comme je te l’ai expliqué, la grandeur avec la bassesse.
CHAPITRE XIII
(29)
Comment ce pont, en s’élevant jusqu’au ciel, le jour de l’Ascension, n’a pas cependant quitté la terre.
Lorsque mon Fils unique retourna vers moi, quarante jours après la résurrection, ce pont s’éleva de terre, c’est-à-dire de la société des hommes, et monta au ciel par la vertu de ma nature divine pour s’asseoir à ma droite, à moi, son Père éternel. C’est ce que l’ange, le jour de l’Ascension, dit aux disciples, qui étaient comme morts parce que leurs cœurs avaient quitté la terre pour suivre au ciel la Sagesse de mon Fils : "Ne demeurez plus là, leur dit-il, puisqu’il est assis désormais à la droite du Père" (Act 1, 11).
Une fois qu’il se fut élevé au ciel et qu’il fut retourné à moi son Père, j’envoyai le Maître, c’est-à-dire l’Esprit-Saint, qui vint avec ma Puissance, avec la Sagesse de mon Fils, et avec sa Clémence d’Esprit-Saint. Il ne fait qu’un avec moi le Père et avec mon Fils. Il affermit la voie de la doctrine que ma Vérité laissa dans le monde.
Ainsi, en dérobant aux hommes sa présence, mon Fils leur laissa la doctrine, avec les vertus, pierres vivantes fondées sur cette doctrine, qui est la voie que vous a faite ce doux et glorieux Pont. Il s’employa d’abord, et par ses propres œuvres, à vous tracer la voie, en vous donnant la doctrine, par ses exemples plus que par ses paroles. Il agit avant de parler. La clémence de l’Esprit-Saint confirma cet enseignement en fortifiant l’âme des disciples pour leur faire confesser la Vérité et annoncer cette Voie qui est la doctrine du Christ crucifié. Par eux il convainquit le monde d’injustices et de faux jugements que je t’exposerai dans la suite, plus longuement.
Ce que je viens de te dire est pour dissiper toute ténèbre qui pourrait obscurcir la pensée de ceux qui m’écoutent. Ils pourraient dire : Avec ce corps du Christ il a bien été établi un pont par l’union de la nature divine avec la nature humaine ; nous le voyons, et c’est bien vrai. Mais ce pont nous a été enlevé, en remontant au ciel. Il était bien une voie, il nous enseignait la vérité par son exemple et par ses œuvres : mais désormais que nous reste-t-il ? Où trouver la voie ?
Je te le dis, ou plutôt, je le dirai pour tous ceux qui sont tombés dans cette ignorance. La Voie, c’est sa doctrine elle-même, attestée par les Apôtres, affirmée dans le sang des martyrs, éclairée par la lumière des Docteurs, professée par les Confesseurs, et écrite avec amour par les Evangélistes. Tous concordent en un même témoignage pour confesser la Vérité dans le corps mystique de la sainte Église. Ils sont comme le flambeau placé sur le chandelier pour montrer la voie de la vérité qui mène à la vie dans la lumière parfaite, comme je t’ai dit. Aussi peuvent-ils t’assurer, pour l’avoir éprouvé en eux-mêmes, que chaque homme a la lumière nécessaire pour connaître la vérité, s’il le veut bien, c’est-à-dire s’il ne veut pas éteindre la lumière de la raison, par un amour égoïste et désordonné. Oui, telle est bien la vérité ! Sa doctrine est vraie ; elle vous demeure comme une nacelle, pour transporter l’âme au-delà de la mer orageuse et la conduire au port du salut.
Ainsi tout d’abord, je vous ai fait un pont visible qui est mon Fils, quand je l’envoyai vivre parmi les hommes. Puis, quand ce pont visible s’est levé vers le ciel, il est resté parmi vous le pont et le chemin de la doctrine unie pour toujours, comme il a été dit, avec ma Puissance, avec la Sagesse de mon Fils et avec la Clémence de l’Esprit-Saint. Cette Puissance communique la vertu d’agir à qui suit cette voie, la Sagesse lui donne la lumière pour lui faire connaître la vérité, et l’Esprit-Saint lui octroie l’amour qui consumme et détruit tout amour sensuel, pour ne laisser dans l’âme que l’amour des vertus.
Ainsi, de toute manière, par sa présence visible ou par sa doctrine, il est la Voie, la Vérité et la Vie, et cette voie est le pont qui conduit dans les hauteurs du ciel. C’est ce qu’il a voulu faire entendre quand il a dit : "Je suis venu de mon Père et je retourne à mon Père et je reviendrai vers vous" (Jn 16, 28), c’est-à-dire mon Père m’a envoyé vers vous et m’a fait votre pont pour que vous puissiez franchir le fleuve et atteindre la vie. Puis il ajoute je reviendrai vers vous, je ne vous laisserai pas orphelins, je vous enverrai le Paraclet, comme pour dire, je vous enverrai ma Vérité. Je m’en irai à mon Père et je reviendrai, qu’est-ce à dire, sinon que la venue de l’Esprit-Saint qui est appelé Paraclet, vous montrera plus clairement et vous confirmera que je suis la Voie de la Vérité, par la doctrine que je vous ai donnée. Il a dit qu’il reviendrait et il est revenu en effet, puisque l’Esprit-Saint ne vient pas seul, mais il vient avec ma Puissance à moi le Père, avec la Sagesse du Fils et avec la clémence de l’Esprit-Saint lui-même. Tu vois donc bien qu’il est revenu, non en présence visible, mais par sa vertu, comme je t’ai dit, en affermissant le chemin de la doctrine. Cette route ne peut être endommagée, ni fermée à celui qui la veut suivre ; elle est solide, elle est indestructible, car elle procède de moi l’Immuable. Votre devoir est donc de marcher courageusement dans cette voie, sans la moindre hésitation, éclairés que vous êtes, par la lumière de la foi que vous avez revêtue dans le saint baptême.
Je t’ai donc fait voir, en pleine évidence, quel est ce pont visible et quelle est la doctrine qui ne fait qu’une même chose avec lui. J’ai expliqué pareillement à ceux qui l’ignorent, que c’est lui qui a montré cette voie, qui est la vérité même. Je leur ai fait connaître ceux qui l’enseignent ; ce sont, ai-je dit, les Apôtres, les Evangélistes, les Martyrs, les Confesseurs et les saints Docteurs établis au dedans de la sainte Église comme un flambeau. J’ai expliqué comment, en retournant à moi, il est revenu vers vous, non par sa présence visible, mais par sa vertu, quand l’Esprit-Saint est descendu sur les disciples. Il ne reviendra plus en présence visible, sinon au jour du jugement, quand il viendra avec ma majesté et en puissance divine, pour juger le monde, rendre le bien aux bons, récompenser de leurs fatigues l’âme et le corps tout ensemble, et rendre le mal de la peine éternelle à ceux qui auront vécu ici bas dans l’iniquité.
Je veux maintenant te faire connaître ce que Moi Vérité, je t’ai promis, en t’expliquant quels sont ceux qui marchent imparfaitement dans cette voie, quels sont ceux qui y progressent parfaitement, et quels sont ceux qui y atteignent à la grande perfection. Je te dirai aussi comment cheminent les méchants, qui par leur iniquité se noient dans le fleuve et n’obtiennent ainsi que supplices et tourments.
Je vous en conjure, mes fils très chers, suivez le chemin du pont ; ne prenez pas par en dessous, ce n’est pas là la voie de la vérité ; c’est celle du mensonge, où passent les pécheurs pervers dont je te parlerai. Ce sont ces pécheurs pour lesquels je vous demande de me prier, pour lesquels je réclame vos larmes et vos sueurs, afin que de moi ils reçoivent miséricorde.
CHAPITRE XIV
(30)
Comment cette âme, en admiration de la miséricorde de Dieu, raconte plusieurs grâces et bienfaits accordés à la race humaine.
Alors, cette âme, comme enivrée, ne se pouvait plus contenir et, debout en la présence de Dieu, elle disait : O éternelle miséricorde, qui couvrez les fautes de vos créatures ! Je ne m’étonne donc plus que vous disiez de ceux qui sortent du péché mortel pour faire retour à vous : Moi, je ne me souviens plus que vous m’ayez jamais offensé ! O Miséricorde ineffable, non je ne m’étonne plus que vous disiez cela à ceux qui sortent du péché, quand je vous entends dire de ceux qui vous persécutent : Je veux que vous me priez pour eux afin que je leur fasse miséricorde. O miséricorde qui procède de votre Divinité, Père éternel, et qui gouverne par votre puissance le monde tout entier ! C’est par votre miséricorde que nous avons été créés ; par votre miséricorde que nous avons été recréés, dans le sang de votre Fils ; c’est votre miséricorde qui nous conserve ; c’est votre miséricorde qui a mis votre Fils en agonie et l’a abandonné sur le bois de la croix, dans cette lutte de la mort contre la vie et de la vie contre la mort ! C’est alors que la Vie a vaincu la mort du péché et que la mort du péché a arraché la vie corporelle à l’Agneau sans tache. Qui resta vaincu ? La mort ! Quelle en fut la cause ? La miséricorde ! Votre miséricorde donne la vie, et elle donne la lumière qui nous fait connaître votre clémence pour toute créature, pour les justes et pour les pécheurs.