Le Dialogue (page 5)
Au plus haut des cieux, votre miséricorde éclate dans vos saints. Si je regarde la terre, votre miséricorde y abonde. Dans les ténèbres de l’enfer, votre miséricorde luit encore, en n’infligeant pas aux damnés un supplice aussi grand que leurs fautes. Votre miséricorde fait plus douce votre justice ! C’est par miséricorde que vous nous avez lavés dans le sang, par miséricorde que vous avez voulu converser avec vos créatures.
O Fou d’amour ! Ce n’était donc pas assez de vous incarner, qu’encore vous avec voulu mourir ! Ce n’était donc pas assez de mourir, qu’aussi vous êtes descendu aux enfers pour en délivrer les saints Patriarches et accomplir en eux votre vérité et votre miséricorde ! Votre bonté en effet, avait promis le bonheur à ceux qui vous servent en vérité, et vous êtes descendu aux limbes, pour tirer de peine ceux qui vous avaient servi et leur rendre le fruit de leurs travaux.
Votre miséricorde vous a poussé à faire plus encore pour l’homme. Vous vous êtes laissé en nourriture, afin de nous fortifier dans notre faiblesse, et pour que notre ignorance, avec un tel souvenir, ne pût perdre la mémoire de vos bienfaits. Voilà pourquoi chaque jour, vous vous donnez à l’homme, en vous représentant à lui, au sacrement de l’autel, dans le corps mystique de la sainte Église. Qui donc a fait cela ? Votre Miséricorde !
O Miséricorde ! Mon cœur devient tout feu à penser à vous ! De quelque côté que mon esprit se tourne et se retourne, je ne trouve que miséricorde ! O Père éternel, pardonnez à mon ignorance, si je suis assez présomptueuse pour parler devant vous ! L’amour de votre miséricorde me sera une excuse devant votre Bonté.
2° LE DON DE LA CONFORMITE
AU CHRIST
CHAPITRE I
(31)
De l’indignité de ceux qui passent par le fleuve en dessous du pont ; et comment l’âme qui suit cette voie, Dieu l’appelle arbre de mort, qui plonge ses racines en quatre vices capitaux.
Après que cette âme, par ces paroles, eût un peu mis son cœur au large dans la miséricorde de Dieu, elle attendait humblement l’accomplissement de la promesse qui lui avait été faite, et Dieu reprenant son discours lui disait : Fille très chère, tu as parlé devant moi de ma miséricorde, parce que je te l’ai fait goûter, et voir dans la parole que je t’ai dite : "Ce sont ces pécheurs, pour lesquels je vous conjure de me prier !"
Mais sache bien que, sans aucune comparaison possible, ma miséricorde envers vous, est bien plus grande que tu ne le vois. Ta vue est imparfaite, et ma miséricorde est parfaite et infinie, de sorte qu’aucune comparaison ne se peut établir entre l’une et l’autre, sinon celle du fini à l’infini.
Mais j’ai voulu te la faire goûter, cette miséricorde, et aussi la dignité de l’homme telle que je te l’ai exposée plus haut, pour que tu comprennes mieux la cruauté et la bassesse des hommes pervers, qui prennent par le chemin d’en dessous. Ouvre donc l’œil de ton intelligence, regarde ceux qui volontairement se noient, et vois en quelle indignité ils sont tombés par leurs fautes.
Premièrement ils sont devenus infirmes, par le fait qu’ils ont conçu le péché mortel dans leur esprit ; puis ils l’ont enfanté et ont perdu du même coup la vie de la grâce. De même qu’un mort est incapable d’aucun sentiment, et de lui-même ne se peut mouvoir qu’autant qu’il est soulevé et porté par autrui, ainsi ceux qui se sont noyés dans le fleuve de l’amour désordonné du monde, sont morts à la grâce ; et parce qu’ils sont morts, leur mémoire n’évoque plus le souvenir de ma miséricorde. L’œil de leur intelligence ne voit plus, ne connaît plus ma vérité, parce que le sentiment est mort, c’est-à-dire parce que l’intelligence n’a plus en face d’elle, qu’elle-même, avec l’amour mort de la sensualité propre. Leur volonté aussi est morte à ma volonté : car elle n’aime plus que choses mortes. Ces trois puissances étant mortes, toutes leurs opérations soit extérieures soit intérieures sont donc mortes aussi quant à la grâce. En conséquence, il leur est impossible de se défendre contre leurs ennemis ni de s’aider elles-mêmes, sinon pour autant que je les secoure moi-même. Il est bien vrai que ce mort a conservé encore son libre arbitre, et que, tant qu’il demeure en son corps mortel, chaque fois qu’il demande mon aide, il le peut obtenir ; mais il ne pourra jamais rien par lui-même. Il est devenu insupportable à lui-même, et en voulant dominer le monde, il a été dominé par cette chose qui n’est pas, par le péché. Le péché est un non être, et ils sont devenus serviteurs et esclaves du péché. J’avais fait d’eux des arbres d’amour par la vie de la grâce qu’ils reçurent au saint Baptême, et ils sont devenus des arbres de mort, parce qu’ils sont morts comme je te l’ai dit plus haut.
Sais-tu où pousse le racine de cet arbre ? Dans l’élévation de la superbe que nourrit l’amour égoïste de la propre sensualité. Sa moëlle est l’impatience, la fuite de toute souffrance, et il a un rejeton, qui est l’aveuglement. Tels sont les quatre vices qui tuent l’âme de celui que j’ai appelé un arbre de mort, parce quc’il ne puise pas la vie dans la grâce. A l’intérieur de l’arbre se nourrit le ver de la conscience, mais l’homme le sent peu, tant qu’il vit en péché mortel, aveuglé qu’il est par l’amour-propre. Les fruits de cet arbre sont des fruits de mort, parce qu’ils ont tiré leur sève de la racine de la superbe, et la pauvre âme pleine d’ingratitude. C’est de là que vient tout le mal. Si elle gardait quelque souvenir des bienfaits reçus de moi, elle me connaîtrait moi, et en me connaissant, elle se connaîtrait elle-même et ainsi elle demeurerait dans mon amour ; mais elle, aveugle qu’elle est, prend par en bas et s’en va à tâtons par le fleuve, sans s’apercevoir que l’eau fuit et ne l’attend pas.
CHAPITRE II
(32)
Comment les fruits de cet arbre sont aussi variés que le sont les péchés : et tout d’abord le péché de la chair.
Les fruits de cet arbre qui donnent la mort sont aussi variés que les péchés eux-mêmes. Il en est qui servent de pâture aux bêtes : tels sont ceux que commettent ces hommes qui vont se roulant tout entiers, esprit et corps, dans la fange des voluptés charnelles, à la façon des pourceaux. O âme vile, où donc est ta dignité ! Tu avais été faite sœur des anges, te voilà devenue une brute grossière !
Si grande est la misère de ces pécheurs, que non seulement Moi, qui suis la pureté même, je ne les puis souffrir, mais que les démons eux-mêmes dont ils se sont faits les amis et serviteurs, ne peuvent voir commettre tant d’obscénités. Aucun péché n’est plus abominable que celui-là et n’éteint davantage la lumière de l’intelligence. Les philosophes eux-mêmes, — non par la lumière de la grâce qu’ils n’avaient pas, mais par celle que la nature leur donnait, — ont connu que ce péché dégradant obscurcissait l’intelligence, aussi gardaient-ils la chasteté et la continence pour mieux étudier. Et pareillement renonçaient-ils aux richesses, afin que le souci des richesses n’occupât point leur cœur. Ce n’est point ce que fait l’ignorant et faux chrétien qui a perdu la grâce par sa faute.
CHAPITRE III
(33)
De l’avarice et des maux qui en dérivent.
Quelques autres produisent un fruit de terre. Ce sont les avares cupides. Ils font comme la taupe qui toujours se nourrit de terre jusqu’à la mort. Quand la mort vient, ils ne trouvent contre elle aucun remède. Ceux-là, avec leur avarice, ravalent mes largesses, en vendant à leur prochain le temps qui n’est qu’à moi. Ce sont les usuriers qui oppriment et volent leur prochain, parce qu’ils n’ont point conservé dans leur mémoire, le souvenir de ma miséricorde. S’ils ne l’avaient oubliée, ils ne seraient pas aussi cruels envers eux-mêmes et à l’égard d’autrui : ils useraient de bonté et de miséricorde pour eux-mêmes en pratiquant la vertu, et envers le prochain en venant charitablement à son secours.
Oh ! combien grands les maux qui dérivent de ce maudit péché ! Combien d’homicides, de larcins, de rapines, de gains illicites, quelle cruauté de cœur, que d’injustices, que de dommages, au préjudice du prochain ! Ce péché tue l’âme et la rend esclave des richesses : elle ne se soucie plus désormais d’observer mes commandements. L’avare n’aime personne, sinon par intérêt. Ce vice procède de l’orgueil, et l’orgueil à son tour s’alimente par l’avarice, qui satisfait au besoin de réputation personnelle. Ces deux vices se prêtent ainsi un mutuel appui, et l’on se précipite de mal en pis, par le fait de ce misérable orgueil avide de paraître.
Il est un feu qui toujours répand une vanité de gloire et de vanité de cœur, où l’on se glorifie de ce qui n’est pas à soi. Il est en même temps une souche qui produit plusieurs rameaux, mais dont le principal est le désir d’être compté pour beaucoup, qui pousse à vouoir être plus grand que les autres. Sous l’empire de cette ambition, le cœur cesse d’être sincère et généreux, pour devenir hypocrite et menteur. La langue exprime une chose, quand le cœur en enferme une autre : elle dissimule la vérité, et profère le mensonge, suivant que l’intérêt le demande. Ce vice enfante l’envie, ver intérieur qui sans cesse ronge le cœur, et ne le laisse jouir ni de son propre bien ni de celui d’autrui. Comment, en une pareille bassesse, ces méchants pourraient-ils distraire une part de leur fortune pour le besoin des pauvres, eux qui dérobent celle des autres ? Comment retireraient-ils leur âme grossière de cette vilenie, quand ce sont eux-mêmes qui l’y plongent ! Parfois même, ils deviennent si inhumains qu’ils ne regardent même pas leurs fils ni leurs parents, quand, encore, ils ne les réduisent pas à la misère.
Néanmoins ma miséricorde les supporte, je ne commande pas à la terre de les engloutir ! J’en agis ainsi pour qu’ils reconnaissent leurs fautes. Comment donc donneraient-ils leur vie pour le salut des âmes, quand ils refusent de donner de leur argent ? Comment donneraient-ils l’amour, quand eux-mêmes se rongent d’envie ? O misérables vices qui rabaissent à la terre le ciel de l’âme !
J’appelle l’âme un ciel, parce que ciel je l’ai faite, un ciel où j’habitais d’abord par ma grâce, me cachant en son intérieur, et faisant en elle ma demeure par sentiment d’amour ! La voilà maintenant qui m’a quitté, comme une adultère, s’aimant elle-même et les créatures et les choses créées plus que moi. La voilà qui s’est fait d’elle-même son Dieu et ne cesse de me poursuivre de ses péchés aussi nombreux que variés ! Et pourquoi donc ? Parce qu’elle ne se souvient plus du bienfait du Sang, répandu avec un si grand amour, un amour de feu.
CHAPITRE IV
(34)
De quelques autres constitués en puissance, et de leur fruit qui est l’injustice.
Il en est d’autres qui portent haut la tête parce qu’ils sont maîtres et seigneurs, mais qui ne sont dans l’exercice de leur puissance, que les port-étendards de l’injustice : injustice envers moi leur Dieu, injustice envers le prochain, injustice envers eux-mêmes. Injustes ils sont envers eux, parce qu’ils ne s’acquittent pas du devoir qu’ils ont à l’égard d’eux-mêmes, de faire d’eux des hommes vertueux. Injustes ils sont envers moi ; car ils sont tenus de rendre louange et gloire à mon nom, et ils me refusent ce devoir d’honneur auquel j’ai droit. Comme des larrons, ils me dérobent ce qui est à moi, pour en faire hommage à leur propre servante, à leur sensualité. Ainsi commettent-ils l’injustice envers moi et envers eux, aveugles et ignorants qu’ils sont, au point de ne pas me connaître en eux, tant ils sont pleins de l’amour d’eux-mêmes.
Ainsi firent les Juifs, et les ministres de la Loi. Ils se laissèrent aveugler par l’envie et par l’amour-propre, et méconnurent la Vérité, mon Fils unique. Voilà pourquoi ils manquèrent au devoir d’accueillir la Vérité éternelle qui était parmi eux, ainsi que ma Vérité le leur affirmait quand elle disait : "Le royaume de Dieu est parmi vous" (Lc 17, 21). Ils ne le connaissaient pas et pourquoi ? Parce que, suivant que je l’ai expliqué, ils avaient perdu la lumière de la raison, et dès lors ils ne pouvaient le devoir de rendre hommage et gloire à Moi et à celui qui est une même chose avec Moi. Dans leur aveuglement, ils commirent l’injustice de le persécuter et de le couvrir d’opprobres, jusqu’à la mort de la croix.
C’est la même injustice dont se rendent coupables ces grands seigneurs, envers Moi et envers eux-mêmes. Injustes, ils le sont à légard de leur prochain, en vendant la chair de leurs sujets et de quiconque leur tombe entre les mains.
CHAPITRE V
(35)
Comment par ces fautes et par d’autres, l’on se laisse aller à de faux jugements, et de l’indignité dans laquelle on tombe.
Par ces signes et par d’autres aussi, ils tombent dans de faux jugements, comme je te l’expliquerai plus loin. C’est ainsi que toujours ils se scandalisent de mes œuvres, qui toutes sont justes, et, en vérité, toutes inspirées par l’amour et par la miséricorde. C’est par ce faux jugement, c’est par le venin de l’envie et de l’orgueil, qu’étaient calomniées et injustement appréciées les œuvres de mo Fils. C’est l’égarement et le mensonge qui faisaient dire : C’est par la vertu de Belzébuth qu’il agit celui-là (Mt 12, 24) ! De même ces méchants, dominés par l’avarice, par l’amour-propre, par l’impureté, par l’orgueil, par l’envie, égarés par la perversité de leur jugement, impatients de toute gêne, aveuglés par tous les autres péchés qu’ils commettent, ne manquent jamais de se scandaliser de moi et de mes serviteurs, estimant que c’est par hypocrisie qu’ils font œuvres de vertu. Comme leur cœur est corrompu et leur goût vicié, les choses bonnes leur paraissent mauvaises, et ils tiennent pour honnête une vie déréglée.
O aveuglement humain ! O homme, comme tu as peu d’égard à ta dignité ! Tu étais si grand, et tu t’es fait si petit ! De seigneur que tu étais, tu t’es fait esclave, et esclave de la plus vile domination qui se puisse rencontrer, puisque tu t’es fait serviteur et esclave du péché, et que tu es devenu semblable à cette chose même, à qui tu rends tous les services. Le péché n’est pas même une vétille ; tu es donc devenu beaucoup moins qu’une vétille ! Tu t’es ôté la vie et donné la mort !
Cette vie et cette souveraineté vous furent données par le Verbe, mon Fils unique, le pont de gloire. Vous étiez esclaves du démon et il vous a délivrés de cette servitude. Il s’est fait lui-même esclave, pour vous libérer de l’esclavage ; il s’est imposé l’obéissance, pour détruire la désobéissance d’Adam ; il s’est humilié lui-même jusqu’à la mort ignominieuse de la croix pour confondre la superbe. Par sa mort, il a expié, détruit tous les vices sans exception, afin que nul ne pût dire : il est tel péché qui n’a pas été puni, qui n’a pas été frappé par le châtiment ! Car je te l’ai déjà dit, j’ai fait de son corps une enclume.
Tous les secours ont été donnés aux hommes pour échapper à la mort éternelle, et ils ont méprisé le Sang, ils l’ont foulé aux pieds d’un amour déréglé ! Voilà l’injustice, voilà le faux jugement, dont est repris le monde, et dont il sera convaincu au dernier jour du jugement. C’est ce que voulut faire entendre ma Vérité quand elle a dit : J’enverrai le Paraclet qui convaincra le monde d’injustice et de faux jugement (Jn 6, 8). Et il fut convaincu, en effet, quand j’envoyai l’Esprit-Saint sur les Apôtres.
CHAPITRE VI
(36)
Où l’on explique la parabole du Christ : "J’enverrai l’Esprit-Saint qui convaincra le monde d’injustice et de faux jugement" (Jn 16, 8), et comment l’une de ces réprimandes est continuelle.
Il y a trois condamnations du monde. La première, quand l’Esprit-Saint descendit sur les disciples. Ils furent comme je l’ai dit, fortifiés par ma puissance, éclairés par la sagesse de mon Fils bien-aimé, et reçurent tout don dans la plénitude de l’Esprit-Saint. C’est alors que le Saint-Esprit, qui est Un avec moi et avec mon Fils, accusa le monde par la bouche des Apôtres, avec la doctrine de ma Vérité. C’est ceux, et tous ceux qui procèdent d’eux, en suivant la vérité qu’ils ont reçue par leur enseignement, qui reprennent le monde. Voilà l’accusation incessante que je porte contre le monde, par la voix de la sainte Ecriture, et par la bouche de mes serviteurs, sur la langue desquels je mets l’Esprit-Saint quand ils annoncent ma Vérité, comme le démon se place sur la langue de ses serviteurs, c’est-à-dire de ceux qui s’engagent dans ce fleuve d’iniquité. Elle est douce cette accusation que j’ai voulue continuelle, à cause du très grand amour que j’ai du salut des âmes.
Nul ne peut dire : Je n’ai trouvé personne qui me reprenne, car à tous j’ai manifesté la Vérité ; à tous, j’ai appris où est la vertu, où est le vice. Je leur ai fait voir le fruit de la vertu, et les effets pernicieux du vice, pour leur inspirer un amour saint, une sainte crainte, l’amour de la vertu et la haine du vice. Et ce n’est paspar un ange que je leur ai enseigné cette doctrine de Vérité. Ils auraient pu dire : L’Ange est un esprit bienheureux, il ne peut pécher, il ne sent pas comme nous l’aiguillon de la chair, il n’est pas alourdi comme nous par le fardeau d’un corps. Non, je ne leur ai pas laissé cette excuse. Cette doctrine leur a été donnée par ma Vérité, par mon Verbe incarné dans votre chair mortelle. Qui suit donc ces autres qui ont suivi ce Verbe ? Des créatures mortelles comme vous, passibles comme vous, éprouvant en elles, comme vous, la lutte de la chair contre l’esprit ? C’est Paul, mon héraut, et c’est la multitude de mes saints, qui tous, pour une chose ou pour une autre, ont été des passionnés.
Les passions, je les permettais et je les permets toujours, pour l’accroissement de la grâce et le progrès de la vertu dans les âmes. Ainsi donc, les saints sont nés du péché comme vous, ils ont été nourris de la même nourriture que vous, et Moi, aujourd’hui comme alors, ne suis-je pas le même Dieu ? Ma puissance n’a pas diminué et ne saurait défaillir. Toujours, je puis, je veux, je sais secourir qui fait appel à mon assistance. Alors vraiment l’homme demande mon secours, quand il se dégage des eaux du fleuve, pour prendre le chemin du pont, en suivant la doctrine de ma Vérité.
Les hommes sont donc sans excuse, puisque mes réprimandes n’ont point de relâche et que continuellement je leur fais voir la vérité. S’ils ne se corrigent pas pendant qu’il en est temps encore, ils seront condamnés dans la seconde accusation, que je lancerai contre eux, au dernier instant de la mort, quand ma justice leur criera : Morts, levez-vous et venez au jugement ! Surgite mortui, venite ad judicium. C’est-à-dire : Toi qui es mort à la grâce et vas mourir à la vie corporelle, lève-toi, viens comparaître devant le souverain Juge, avec ton injustice, avec ton faux jugement, avec la lumière éteinte de la foi, cette lumière que tu as reçue toute allumée dans le saint baptême et que tu as étouffée par le vent de l’orgueil et de la vanité du cœur. Ton cœur, tu l’as tendu comme une voile à tous les souffles contraires à ton salut ! Oui, la voile de l’amour-propre, largement ouverte à tous les vents de la flatterie, tu as descendu le fleuve des délices et des grandeurs du monde, t’abandonnant, bien volontairement, aux séductions de la chair fragile, aux artifices et aux pièges du démon.
En soufflant dans la voile de ta volonté propre, le démon t’a conduit par le chemin d’en dessous, dans le torrent qui ne s’arrête plus, et il t’a entraîné avec lui dans l’éternelle damnation.
CHAPITRE VII
(37)
De la seconde accusation, où l’homme est convaincu d’injustice et de faux jugement, en général et en particulier.
Cette seconde réprimande, ma très chère fille, se fait entendre au dernier moment, alors qu’il n’y a plus de remède. L’homme est au porte de la mort, et là il retrouve le ver de la conscience, qu’il ne sentait plus, aveuglé qu’il était par l’amour-propre ; mais, à cet instant de la mort, quand l’homme s’aperçoit qu’il va tomber entre mes mains, ce ver commence à se réveiller et à ronger la conscience de ses reproches à la vue des grands maux où il a été conduit par sa faute. Si cette âme avait alors la lumière qu’il faut pour connaître son péché et en concevoir du repentir, non à cause de la peine de l’enfer qui en est la suite, mais pour moi qu’elle a offensé et qui suis la souveraine et éternelle Bonté, elle trouverait encore miséricorde. Mais elle franchit encore cet instant de la mort, sans une lumière, avec le seul remord dans sa conscience, sans l’espérance dans le Sang, tout entière à sa propre souffrance, se lamentant de sa perte, sans un regret de mon offense : elle tombe ainsi dans l’éternelle damnation. C’est alors que ma justice intervient pour l’accuser, en toute rigueur, de son injustice et de son faux jugement, et non seulement en général, des injustices et des faux jugements dont elle a usé ordinairement dans toutes ses opérations, mais aussi et surtout de l’injustice particulière qu’elle a commise en ce dernier instant, et du faux jugement qu’elle a porté, en estimant que sa misère était plus grande que ma miséricorde. Voilà le péché irrémisible, qui n’est pardonné ni en ce monde ni dans l’autre. Elle a repoussé, elle a méprisé ma miséricorde, et ce péché est plus grave à mes yeux que tous les autres péchés dont elle s’est rendue coupable. Aussi le désespoir de Juda, fut-il plus offensant pour Moi, et plus douloureux pour mon Fils que sa trahison elle-même.
Ainsi l’âme pécheresse est accusée de ce faux jugement qui lui a fait estimer son péché plus grand que ma miséricorde et, pour cette raison, elle est punie avec les démons et tourmentée éternellement avec eux. Elle est accusée aussi de l’injustice qu’elle a commise en se montrant plus sensible à sa perte qu’à mon offense. Il y a là vraiment une injustice, car elle ne m’a pas accordé à Moi, ce à quoi j’avais droit, et à elle-même, ce qui lui était dû. Elle me devait à moi l’amour ! Quant à elle, elle ne pouvait prétendre qu’à la douleur et au repentir du cœur, qu’elle devait offrir en ma présence, pour l’offense qu’elle m’avait faite. Bien au contraire, c’est à elle qu’elle donne tout son amour, elle n’a de compassion que pour elle-même, de douleur que de la peine que lui a attirée son péché. Tu vois donc bien qu’elle double injustice elle commet. Voilà pourquoi elle est punie tout à la fois de l’une et de l’autre. Puisqu’elle a méprisé ma miséricorde. Moi, par ma justice, je la condamne, en même temps que sa servante cruelle et la sensualité, et avec le diable cet impitoyable tirant dont elle s’est fait l’esclave en consacrant à son service sa propre sensualité, et je les livre tous ensemble aux supplices et aux tourments, comme c’est ensemble aussi qu’ils m’ont offencé. Elle sera tourmentée par mes ministres, les démons, chargés par ma justice de châtier ceux qui ont fait le mal.
CHAPITRE VIII
(38)
Des quatre principaux tourments des damnés d’où viennent tous les autres, et en particulier de la laideur du démon.
Ma Fille, ta langue est impuissante à dire la peine qu’endurent ces âmes dégradées. Il y a, tu le sais, trois vices principaux ; le premier est l’amour-propre, d’où procède le second, l’estime de soi-même, qui à son tour enfante le troisième qui est l’orgueil, avec l’injustice, la cruauté, et tous les autres péchés iniques et grossiers qui en dérivent.
Il y a aussi dans l’enfer quatre supplices principaux, d’où découlent tous les autres tourments. Le premier, c’est que les damnés sont privés de ma vision. Ce leur est une si grande peine que — s’il leur était possible — ils choisiraient d’endurer le feu, les tortures et les tourments en jouissance de ma vue, plutôt que d’être délivrés de leurs souffrances sans me voir.
Cette peine est encore aggravée par la seconde, celle du ver de la conscience qui les ronge sans cesse, et sans cesse leur fait entendre que c’est par leur faute, qu’ils sont privés de ma vue et de la société des anges et qu’ils ont mérité d’être placés dans la compagnie des démons pour se repaître de leur vision.
Cette vue du démon, qui est la troisième peine, redouble toutes leurs souffrances. Dans la vision qu’ils ont de moi, les saints sont toujours en exultation et renouvellent incessamment, par leur allégresse, la récompense de leurs travaux, supportés pour moi avec une si grande abondance d’amour et un si grand mépris s’eux-mêmes. Tout au contraire, ces malheureux sentent leurs tourments toujours renouvelés par la vue du démon. Car en le voyant, ils se connaissent mieux eux-mêmes et comprennent mieux que c’est par leur faute qu’ils ont mérité ces châtiments. Alors, le ver de la conscience les ronge davantage et les brûle comme un feu qui ne s’éteint jamais. Ce qui fait encore leur peine plus grande, c’est qu’ils le voient dans sa propre figure, qui est si horrible qu’il n’est pas un cœur d’homme qui la puisse imaginer.
Tu dois te souvenir que je te l’ai fait voir un tout petit instant, tel qu’il est dans sa propre forme, et, une fois revenue à toi, tu aurais préféré marcher dans un chemin de feu jusqu’au dernier jour du jugement plutôt que de le revoir encore. Malgré tout ce que tu as pu en apercevoir, tu ne sais pas complètement à quel point il est affreux ; car, par divine justice, il se découvre plus horrible encore à l’âme qui est séparée de moi, et plus ou moins suivant la gravité des fautes de chacun.
Le quatrième tourment qu’endurent les damnés est le feu. Ce feu brûle et ne consume pas. L’être de l’âme ne se peut consumer, parce qu’elle n’est pas une chose matérielle qui puisse être détruite par le feu. Mais moi, par divine justice, je permets que ce feu les brûle douloureusement, qu’il les afflige sans les détruire, qu’il les châtie de peines très grandes, et de différentes manières, suivant la gravité de la faute.
A ces quatre supplices s’ajoutent tous les autres tourments, le froid, le chaud, le grincement de dents et d’autres encore. Ainsi sont punis misérablement tous ceux qui après avoir été repris une première fois au cours de leur vie, de leur injustice et de leur faux jugement, sans se corriger, ont entendu, à l’heure de la mort, la seconde réprimande, sans vouloir espérer en moi, sans vouloir se repentir de l’offense qu’ils m’ont faite, sans concevoir d’autre regret que celui de la peine qui les menace.
Ils ont reçu la mort éternelle.
CHAPITRE IX
(39)
De la troisième condamnation qui sera portée au jour du jugement.
Il reste maintenant à parler de la troisième accusation, au denier jour du jugement. Je t’ai déjà entretenue des deux premières : mais pour te faire bien voir à quel point l’homme se trompe, je t’exposerai désormais la troisième. C’est le jugement général où la pauvre âme voit sa peine se raviver et s’accroîtr encore, par la réunion à son corps, sous l’intolérable condamnation qui l’accable de confusion et de honte.
Sache donc qu’au dernier jour du jugement, lorsque le Verbe mon Fils, viendra dans la majesté divine, pour accuser le monde avec puissance divine, il n’apparaîtra pas en pauvre misérable, comme lorsqu’il naquit du sein de la Vierge dans l’étable, parmi les animaux, ou lorsqu’il mourut entre deux larrons. Alors je tins cachée ma puissance qui était en lui, et le laissai endurer comme homme, peines et tourments ; non que ma nature divine fût séparée de la nature humaine, mais je le laissai souffrir en homme, pour satisfaire à vos fautes.
Ce n’est pas ainsi qu’on le verra à ce dernier instant. Il viendra pour faire le procès du monde, avec puissance, de sa propre persone. Il rendra à chacun ce qui lui est dû ; et il n’y aura aucune créature qui ne soit remplie de crainte.
Aux misérables damnés, sa seule vue causera un tel tourment, une si grande épouvante que la langue ne la saurait exprimer. Aux justes il inspirera une crainte respectueuse mêlée de joie. Non qu’il ait à changer de visage puisqu’il est immuable : immuable, selon la nature divine par laquelle il est une même chose avec moi ; et immuable encore selon la nature humaine, depuis qu’il a revêtu la gloire de la résurrection. Mais aux yeux du damné, il apparaîtra terrible, parce que celui-ci le verra avec ce regard d’épouvante et de trouble qu’il porte au-dedans de lui-même. L’œil qui est malade ne voit que ténèbres dans le soleil pourtant si lumineux, pendant que l’œil saint en perçoit la clarté. Ce n’est pas la lumière qui fait défaut, ce n’est pas le soleil qui change, qui est autre pour l’aveugle, autre pour le voyant. C’est l’œil lui-même qui est infirme, et le défaut de lumière n’est imputable qu’à lui. Aussi les damnés verront-ils mon Fils dans les ténèbres, dans la confusion, dans la haine. Ce défaut de vision sera leur fait, non celui de ma divine Majesté, avec laquelle il apparaîtra pour juger le monde.