Le Dialogue (page 7)
Ainsi, tu le vois, la béatitude de mes serviteurs consiste principalement à voir et à connaître. C’est par cette vision, par cette connaissance que la volonté est satisfaite. L’âme voit celui qu’elle désirait voir, elle est donc par là rassasiée. Jouir de la vie éternelle, t’ai-je dit, c’est avant tout posséder ce que la volonté désire ; sache maintenant que cette vie éternelle, c’est de me voir, Moi, de me connaître, Moi. Ils ont dès cette vie un avant-goût de la vie éternelle, si dès cette vie ils goûtent au bien même dont ils seront un jour rassasiés.
Mais en quoi consiste, dans la vie présente, cet avant-goût de la vie éternelle ? Je te réponds : dans la vision de ma Bonté en eux-mêmes, et dans la connaissance de ma Vérité, connaissance qui est dans l’intelligence, cet œil de l’âme éclairée par moi. La pupille de cet œil, c’est la très sainte Foi, dont la lumière fait discerner, connaître et suivre la voie et la doctrine de ma Vérité, le Verbe incarné. Sans cette pupille de la Foi, l’âme ne saurait voir. Elle ressemblerait à un homme qui aurait bien des yeux, mais dont la pupille, par laquelle l’œil voit, serait recouverte d’un voile. L’intelligence est l’œil de l’âme, et la pupille de cet œil c’est la Foi. Si l’amour égoïste la recouvre du bandeau de l’inidélité, c’en est fait, elle ne voit plus : elle a bien une forme d’œil, elle n’a plus la lumière dont elle s’est elle-même privée.
Tu comprends ainsi que mes serviteurs, en me voyant, me connaissent, qu’en me connaissant ils m’aiment, qu’en m’aimant ils anéantissent et perdent leur volonté propre. En se dépouillant de leur volonté ils se revêtent de la mienne, et moi je ne veux rien d’autre que votre sanctification.
Par le fait, ils se détournent aussitôt du chemin d’en bas, pour prendre plus haut, par le pont, et ils ne reculent plus devant les épines ; car leurs pieds, comme soulevés par l’amour de ma volonté, n’en éprouvent aucun dommage. S’ils souffrent comme je te l’ai dit, c’est du corps, non de l’esprit, parce que chez eux la volonté sensitive est morte, et c’est elle qui afflige et tourmente l’esprit de la créature. Cette volonté étant détruite, détruite aussi est la souffrance. Dès lors, ils supportent tout ce qui leur arrive, avec respect, estimant une grâce d’être éprouvés par moi, et ne désirant rien d’autre que ce que je veux.
Laissé-je le démon les tourmenter, en lui permettant d’éprouver leur vertu par les tentations, alors, comme je te l’ai dit plus haut, ils résistent à cet assaut par la volonté qu’ils ont affermie en moi ; ils s’humilient, ils se regardent comme indignes de posséder la paix et le repos de l’esprit, ils croient avoir mérité cette tribulation, ils la traversent dans l’allégresse, avec la connaissance qu’ils ont d’eux-mêmes, sans en ressentir d’affliction.
L’épreuve leur vient-elle des hommes ? Est-ce la maladie, ou la pauvreté, ou la perte de l’état qu’ils avaient dans le monde ? Est-ce la privation de leurs enfants ou de personnes qui leur sont particulièrement chères, — car voilà les épines que produit la terre depuisle péché ? Ils acceptent tout, avec la lumière de la raison et de la sainte Foi. Ils n’ont d’yeux que pour moi, qui suis la Souveraine Bonté et qui ne peux vouloir rien d’autre que le Bien ! Ils savent dès lors que c’est pour leur bien, par amour et non par haine, que je leur envoie ces épreuves.
Après avoir ainsi pris conscience de mon amour, ils se regardent eux-mêmes, ils reconnaissent leurs fautes, ils voient, à la lumière de la Foi, que le bien doit être récompensé, que le péché doit être puni. Ils comprennent que toute faute mériterait une peine infinie, parce qu’elle est commise contre moi qui suis le Dieu infini, et ils considèrent comme une grâce, que je veuille bien les punir en cette vie et en ce temps fini. Ainsi tout à la fois, ils se purifient de leurs péchés par la contrition du cœur, ils acquièrent des mérites par leur parfaite patience, et leurs épreuves seront récompensées par un Bien infini. Ils savent aussi que toute souffrance en cette vie, est de courte durée, comme le temps. Le temps est comme un point sur le fléau d’une balance, rien de plus ! Le temps écoulé, finie la souffrance ! C’est bien peu de chose, tu vois !
Mes serviteurs portent ainsi leurs épreuves présentes, ils passent avec patience à travers les épines ; celles-ci ne leur blessent point le cœur. Leur ne leur a-t-il pas été enlevé avec l’amour sensitif, pour être transporté en moi et uni à moi par sentiment d’amour ! Il est donc bien vrai qu’ils ont dès cette vie un avant-goût de la vie éternelle. Ils passent au milieu des eaux sans en être mouillés ; à travers les épines sans en être déchirés, parce qu’ils m’ont connu comme le souverain Bien, et qu’ils l’ont cherché là où il se trouve, je veux dire dans le Verbe, mon Fils unique.
CHAPITRE XVI
(46)
Des maux qui proviennent de l’aveuglement de l’intelligence, et comment le bien, qui n’est pas fait en état de grâce, ne sert de rien pour la vie éternelle.
Ce que je viens de te dire était pour te faire mieux comprendre comment les méchants ont un avant-goût de l’enfer, et quelle illusion est la leur ! Je veux t’expliquer maintenant d’où procède leur erreur, et d’où leur vient cet avant-goût de l’enfer.
Sache donc que la cause en est, qu’ils ont l’œil de l’intelligence aveuglé par l’infidélité, fille de l’amour-propre. Car de même que la vérité s’acquiert par la lumière de la foi, ainsi l’infidélité conduit au mensonge. Je parle de l’infidélité de ceux qui ont reçu le saint baptême et, dans le saint baptême, cette pupille de la foi qui a été insérée dans l’œil de l’intelligence. Arrivés à l’âge de discrétion, s’ils se sont exercés dans la vertu, ils ont conservé la lumière de la foi, et ils produisent des fruits de vie qui profitent au prochain. Comme l’épouse qui met au monde un enfant vivant, le présente tout vivant à son époux, ainsi m’offrent-ils leurs œuvres de vie, à Moi qui suis l’époux de l’âme.
C’est le contraire que font ces misérables, qui, à l’âge de la raison, alors qu’ils doivent mettre à profit les lumières de la foi pour enfanter dans la grâce des œuvres de vie, ne produisent que des œuvres de mort. Oui elles sont mortes leurs œuvres, parce que toutes accomplies dans le péché mortel, en dehors de la lumière de la foi. Ils ont bien la forme du saint baptême, mais ils n’en ont plus la lumière : ils en sont privés par cette ténèbre de la faute commise par l’amour-propre, qui a recouvert la pupille qui les faisait voir. Aussi dit-on de ceux qui ont la foi sans les œuvres, que leur foi est morte. Et de même qu’un mort ne voit pas, de même l’œil de l’intelligence, dont la pupille a été recouverte comme je t’ai dit, ne voit plus, ne se connaît plus soi-même, au milieu des fautes commises. Il ne conaît plus en lui-même ma Bonté qui lui a donné l’être, et toutes les grâces dont je l’ai comblé par surcroît. Ne me connaissant pas, et ne se connaissant pas lui-même, il ne hait pas en lui la sensualité égoïste, bien plus il l’aime, il s’emploie à satisfaire ses désirs, et il met ainsi au monde tous les enfants mort-nés qui sont les péchés mortels. Pour moi, il ne m’aime pas ; ne m’aimant pas, il n’aime pas celui que j’aime, je veux dire son prochain, et ne met point sa joie à accomplir ce qui me plaît.
Telles sont les vraies et réelles Vertus que je me plais à voir en vous, et non pour mon utilité, car je ne puis profiter de rien. Je suis Celui sans lequel rien n’a été fait, sinon le péché, qui n’est pas quelque chose, et qui en privant l’âme de la grâce, la prive de moi, le Bien absolu. Ce n’est donc que pour votre utilité à vous, que les bonnes œuvres me sont agréables parce que par elles j’ai quelque chose à récompenser, en Moi qui suis la vie sans fin.
Chez ceux-là au contraire, tu le vois bien, la foi est morte parce qu’elle est sans les œuvres. Les œuvres qu’ils font, n’ont point de valeur pour la vie éternelle, parce qu’ils ne possèdent pas la vie de la grâce. Avec la grâce ou sans la grâce, on ne doit pas néanmoins cesser de faire le bien, parce que tout bien est récompensé, comme toute faute est punie. Le bien accompli en grâce et sans péché mortel obtient la vie éternelle ; et le bien que l’on fait sans la grâce ne laisse pas que d’être récompensé, de diverses manières, comme je te l’ai expliqué.
Parfois je leur accorde, à ces malheureux, le temps de se reconnaître, ou j’inspire pour eux, à mes serviteurs, de continuelles prières, qui les retirent du péché et les sauvent de leurs misères. D’autres fois ce n’est pas le temps qu’ils reçoivent, ni la prière dont je dispose en leur faveur. Je les récompense en biens temporels, les traitant comme l’animal que l’on engraisse pour le mener à la boucherie. Ces créatures, qui toujours et de mille manières ont résisté à ma Bonté, font cependant quelque bien, sans être en état de grâce, et malgré leur état de péché. Ils n’ont pas voulu, dans cette œuvre qui est leur, profiter du temps, ni des prières, ni des autres moyens par lesquels je les ai appelés. Cependant bien que réprouvés par moi, à cause de leurs fautes, ma bonté ne veut pas laisser cette œuvre sans rémunération. Ce peu de service qu’ils ont fait, je le récompense en biens temporels ; ils s’y engraissent à plaisir, sans se corriger, et ils arrivent ainsi aux supplices éternels.
Tu vois bien qu’ils sont abusés, mais qui les a trompés ? Eux-mêmes ! C’est eux-mêmes, qui se ont privés de la lumière de la foi vivante, et ils vont désormais, comme des aveugles, palpant autour d’eux et s’attachant à tout ce qu’ils touchent. Mais parce qu’ils n’ont plus pour se conduire qu’un œil aveuglé, ils placent leur affection dans les choses qui passent et voilà leur erreur ! Ils font comme des fous qui ne regardent que l’or et ne voient pas le poison. Sache donc que tous les biens de ce monde, ses délices, ses plaisirs, ils les ont pris, ils les ont acquis, ils les ont possédés san moi, par un amour égoïste et désordonné. Ils réalisent parfaitement la parabole des scorpions que je te contai à tes débuts, après l’allégorie de l’arbre. Je te disais qu’ils portent l’or par-devant et le venin par derrière. Il n’y a point en eux de venin sans l’or, ni d’or sans le venin ; mais ce que l’on voit tout d’abord en eux c’est l’or, et personne ne songe à se défendre du venin, sinon ceux qui sont éclairés de la lumière de la foi.
CHAPITRE XVII
(47)
Comment l’on ne peut observer les commandements, si l’on n’observe les conseils. Et comment, dans quelqu’état que l’âme choisisse, si sa volonté est bonne et sainte, elle est toujours agréable à Dieu.
Je t’ai parlé de ceux qui, avec le glaive à deux tranchants de la haine du vice et de l’amour de la vertu, retranchaient pour l’amour de moi le venin de la propre sensualité, et n’en pouvaient pas moins s’ils le voulaient, mais conformément à la lumière de la raison, conserver, posséder, acquérir, l’or et les biens de la terre. Mais ceux qui voulaient atteindre à une grande perfection les méprisaient, et réellement et spirituellement. Ce sont ceux qui observent réellement le conseil qui leur fut proposé et donné par ma Vérité. Ceux qui possèdent, observent les commandements et ne suivent les conseils qu’en esprit, non en réalité. Mais comme les conseils sont liés aux commandements, personne ne peut observer les commandements, sans observer les conseils, au moins spirituellement. Si l’on possède les richesses du monde, on doit les posséder avec humilité et non avec orgueil, comme une chose prêtée et non comme une chose dont on aurait la pleine propriété, ainsi que ma Bonté les met à votre disposition pour votre propre usage. Vous ne les avez qu’autant que je vous les donne, vous ne les conservez qu’autant que je ne vous les laisse je ne vous les donne qu’autant que je le juge utile à votre salut. C’est donc ainsi que vous en devez user.
En en usant de la sorte, l’homme observe les commandements en m’aimant par-dessus toute chose, et le prochain comme lui-même. Il vit, le cœur dépouillé et détaché par le désir, car il n’aime ces biens et ne les garde que suivant ma volonté. S’il les possède matériellement, il n’en observe pas moins le conseil par les dispositions de son cœur, puisque, ainsi que je t’ai dit, il a retranché le venin de l’amour désordonné. Qui agit ainsi demeure dans la charité commune. Mais ceux qui observent les commandements et les conseils non seulement en esprit, mais en réalité, ceux-là sont dans la charité parfaite : ils observent en toute simplicité le conseil que ma Vérité, le Verbe Incarné, formulait au jeune homme qui lui demandait : "Maître, que pourrais-je faire pour obtenir la vie éternelle ? — Observez, lui dit-il, les commandements de la loi. — Je les observe, répondit celui-ci. — Bien ! lui Jésus, si tu veux être parfait, va, vends ce que tu possèdes et donne-le aux pauvres (Math., XIX, 16, 21). — Le jeune homme alors devint triste : il avait encore trop d’attache aux richesses, il les possédait avec trop d’amour, de là son chagrin.
Les parfaits, eux, observent le conseil ; ils quittent les biens de ce monde avec tous ses plaisirs, ils affligent leur corps par les veilles, par la pénitence, par la prière humble et continuelle.
Quant aux autres qui sont dans la charité commune, en ne renonçant pas à la possession réelle des richesses, ils ne perdent pas la vie éternelle, puisqu’ils ne sont pas tenus à ce renoncement.
Mais, s’ils veulent posséder les biens temporels, ils doivent faire suivant la manière que je t’ai enseignée. En les conservant, ils ne pèchent pas, puisque toute chose est bonne, excellente, créée par moi qui suis la Bonté souveraine, faite pour le service de mes créatures raisonnables, mais non pour que mes créatures deviennent serves et esclaves des délices du monde. Ceux qui ne désirent pas arriver à la grande perfection, et auxquels il plaît de conserver ces biens, les doivent donc posséder en seigneurs, non en esclaves. C’est à Moi que doit aller leur désir ; tout le reste, ils le doivent aimer non comme une chose à eux prêtée pour leur service, ainsi que je t’ai dit. Je ne regarde ni aux personnes, ni aux positions qu’elles occupent : je n’ai égard qu’aux saints désirs. Par conséquent, dans tous les états que l’homme choisit, une seule chose importe, c’est que sa volonté soit bonne, sainte, conforme à ma volonté. Mais qui pourra ainsi se maintenir, en quelque état qu’il soit placé ? Celui qui aura détruit le venin, par la haine de la sensualité propre, et par l’amour de la vertu.
Après avoir rejeté ce venin de la volonté désordonnée, et réglé son désir par l’amour saint, par la crainte qu’il a de Moi, l’homme peut choisir et posséder l’état qui lui plaît : en tout état, il se conduira de façon à gagner la vie éternelle.
Sans doute il est plus parfait et plus méritoire de renoncer non seulement spirituellement, mais réellement à tous les biens de ce monde. Mais si quelqu’un ne se sent pas le courage d’atteindre à cette perfection, si sa fragilité l’empêche de s’y résoudre, il peut demeurer dans la charité commune, selon son état. Ainsi l’a ordonné ma Bonté, pour que nul ne puisse trouver dans son état une excuse à son péché.
Et en vérité où serait leur excuse, à ces pécheurs ?
Je condescends à leurs passions, à leurs complaisances. Veulent-ils rester dans ce monde, ils peuvent y posséder des richesses, y tenir un rang, vivre dans le mariage, élever des enfants, travailler à leur établissement : ils ont toute liberté d’y choisir l’état qui leur agrée davantage, à la seule condition, il est vrais, de retrancher le venin de la sensualité propre qui donne la mort éternelle.
Et la sensualité est bien véritablement un venin. De même en effet qu’un poison met met le corps en souffrance et finalement le tue s’il ne réussit pas à le vomir ou à prendre quelque remède ; ainsi en est-il de ce scorpion, de l’attachement au monde et aux choses temporelles. Celles-ci, je l’ai déjà dit, sont bonnes en elles-mêmes ; vous pouvez en user comme il vous plaît, avec le saint amour, avec la crainte véritable. Mais c’est la volonté perverse de l’homme qui sécrète le venin. C’est elle qui empoisonne l’âme et lui donne la mort, si l’âme ne vomit ce poison par une confession sainte qui délivre le cœur de cette affection. Voilà le remède qui guérit de ce venin, bien qu’il seble amer à la sensualité.
Tu vois donc combien sont le jouet de leurs illusions ! Ils pourraient m’avoir à eux, me posséder, fuir la tristesse, trouver la joie et la consolation, c’est le mal cependant qu’ils choisissent sous couleur de bien, et ils se damnent, en s’attachant à l’or avec un amour désordonné.
Mais l’infidélité les aveugle, et ils ne voient pas le venin ; s’ils s’aperçoivent de leur empoisonnement, ils ne prennent pas le remède. C’est la croix du démon que portent ces malheureux, avec un avant-goût de l’enfer !
CHAPITRE XVIII
(48)
Comment les mondains ne se peuvent rassasier ; et du châtiment de la volonté perverse en cette vie.
Je t’ai dit, ci-dessus, que de la volonté seule venaient toutes les peines de l’homme. Comme mes serviteurs se sont dépouillés de leur volonté pour revêtir la mienne, ils n’éprouvent aucune souffrance vraiment afflictive, et ils se sont rassasiés parce qu’ils me sentent présents dans leur âme par la grâce. Mais ceux qui ne m’ont pas ne peuvent être rassasiés, alors même qu’ils posséderaient le monde entier : car les choses créées sont moindres que l’homme, étant faites pour l’homme et non l’homme pour elles. Ils ne peuvent donc être rassasiés par elles ; c’est Moi, et Moi seul qui les puis rassasier.
C’est pourquoi ces malheureuses victimes d’un pareil aveuglement sont toujours affamées ; ils souffrent d’une faim qui jamais ne s’apaise ; sans cesse ils désirent ce qu’ils ne peuvent avoir, parce qu’ils ne me le demandent pas à Moi, qui seul puis le leur donner.
Veux-tu savoir la cause de leur tourment ? Tu sais de quelle souffrance l’amour est la source, dès que l’on perd la chose à laquelle l’on était comme identifié. Ceux-là, par l’amour, se sont comme identifiés, et de diverses manières, à la terre ; ils sont devenus terre. Celui-ci ne fait plus qu’un avec la richesse, celui-là avec les honneurs, cet autre avec ses enfants ; l’un me délaisse pour servir les créatures, l’autre fait de son corps un animal immonde. Ainsi, quel que soit leur état, ils ont l’appétit de la terre, ils se repaissent de terre. Ils voudraient que ces choses fussent durables, et elles ne le sont pas : elles passent comme le vent. Ou la mort les arrache à ce qu’ils aiment, ou ce qu’ils aiment leur est enlevé par ma Providence. Cette privation est pour eux une souffrance intolérable. Si grand était l’amour désordonné de leur possession ! Non moins grande est la douleur de leur perte !
S’ils les avaient possédées, comme choses prêtées, et qui n’étaient point vraiment à eux, ils n’en auraient point maintenant de regret. Leur affliction provient donc de ce qu’ils n’ont point ce qu’ils désirent. Le monde, comme je t’ai dit, est impuissant à les rassasier ; n’étant point rassasiés, ils sont dans la souffrance. Et quel supplice, que cet aiguillon de la conscience ! Quelle torture que cette soif de vengeance, qui continuellement dévore au dedans, brûle de tuer, et qui a mis à mort l’âme du vindicatif, avant d’avoir abattu son ennemi ! Quelle tristesse inquiète que celle de l’avare, qui, pour sacrifier à son vice, chaque jour retranche davantage sur ses besoins ! Et quel tourment que celui de l’envieux, qui perpétuellement se ronge le cœur, et sans cesse est en souffrance du bonheur d’autrui ! Toutes les choses qu’ils aiment ainsi d’un amour sensuel leur sont une source d’afflictions et d’inquiétudes désordonnées. C’est vraiment la croix du démon qu’ils ont prise sur leurs épaules, ils ont vraiment un avant-goût de l’enfer. Cette vie est pour eux pleine d’infirmités de toute sorte, et s’ils ne se corrigent pas, c’est à la mort éternelle qu’elle les conduit.
Les voilà ceux qui non contents d’être déchirés par les épines de nombreuses tribulations, se torturent encore eux-mêmes par leur volonté propre désordonnée ! Ils portent la croix dans leur corps et dans leur cœur : l’âme et le corps passent ensemble par les afflictions et les peines, sans en retirer aucun mérite, parce qu’ils ne supportent pas leurs souffrances avec patience, mais avec colère.
Pour avoir acquis et possédé l’or et les délices du monde avec un amour désordonné, ils ont été privés par là même de la vie de la grâce et du sentiment de la charité, ils sont devenus des arbres de mort ; aussi toutes leurs œuvres sont mortes. Ils s’envont avec leurs afflictions par le chemin du fleuve, où ils se nient ; ils arrivent ainsi à l’eau de mort, ils passent, la haine au cœur, par la porte du démon et reçoivent l’éternelle damnation.
Tu vois bien maintenant quelle illusion est la leur ! A travers quelles souffrances ils vont à l’enfer, en se faisant les martyrs du démon ! Tu as compris la cause de leur aveuglement, cette ténèbre de l’amour-propre étendue sur la pupille qui est la lumière de la Foi. Tu as vu comment les tribulations et les persécutions du monde, de quel côté qu’elles viennent, atteignent mes serviteurs corporellement, sans que leur esprit en soit troublé, parce qu’ils sont en union avec ma volonté et par là même sont contents de souffrir pour moi.
Mais les serviteurs du monde sont assaillis au dedans et au dehors ; au dedans particulièrement, par la crainte de perdre ce qu’ils possèdent, et par l’amour qui leur fait désirer ce qu’ils ne peuvent obtenir. De ces deux souffrances, qui sont principales, dérivent toutes les autres, que ta langue serait impuissante à décrire.
Il est donc bien vrai, tu le vois, que, même en cette vie, la part des justes est meilleure que celle des pécheurs. Tu connais pleinement, désormais, la route que suivent les uns et les autres et le terme où ils arrivent.
CHAPITRE XIX
(49)
Comment la crainte servile est insuffisante pour acquérir la vie éternelle : Comment on arrive par cette crainte à l’amour de la vertu.
Voici ce que présentement je veux te dire. C’est moi-même qui envoie les tribulations du monde pour apprendre à l’âme que sa fin n’est pas en cette vie, que les choses terrestres sont imparfaites et périssables, que c’est Moi seul qui suis sa fin, et qu’elle doit me désirer et me choisir comme tel. Sous l’aiguillon de cette souffrance, il en est qui commencent un peu à se dégager des ténèbres, par la peine même qu’ils endurent, et aussi par la pensée de celle qui doit punir leur péché. Eperonnés par cette crainte servile, ils essaient de sortir du fleuve et de vomir le venin que leur avait inoculé le scorpion au visage d’or. Comme ils l’aimaient, non pas modérément, mais sans mesure, il leur avait jeté son venin. En prenant conscience de leur état, ils font effort pour se lever et gagner la rive, pour atteindre le pont. Mais la crainte servile ne suffit pas pour les y conduire.
En effet, balayer de sa demeure le péché mortel, sans l’orner des vertus fondées, non sur la crainte, mais sur l’amour, ce n’est pas assez pour obtenir la vie éternelle. Ce sont les deux pieds à la fois qu’il faut mettre sur le premier degré du pont, c’est-à-dire l’affection et le désir : voilà les pieds qui portent l’âme à l’amour de ma Vérité dont je vous ai fait un pont. Nous sommes ici au premier degré ; je t’ai expliqué comment il convenait de le gravir, quand je t’exposai que mon Fils avait fait de son corps comme une échelle.
Il est bien vrai que, communément et en règle générale, c’est par la crainte du châtiment que les serviteurs du monde commencent de se sonvertir. Les tribulations de cette vie font souvent qu’ils deviennent à charge à eux-mêmes, et ils commencent ainsi à se détacher du monde. S’ils soumettent cette crainte à la lumière de la foi, elle les conduira à l’amour de la vertu. Mais il en est qui avancent avec tant de tiédeur, que maintes fois, à peine arrivés à la rive, ils se rejettent dans le fleuve. Viennent alors à souffler des vents contraires, ils sont à nouveau roulés par les flots, ballotés par les tempêtes de cette vie ténébreuse.
Est-ce un souffle de prospérité qui passe avant que, par leur négligence, ils n’aient gravi le premier degré, avec le sentiment de l’amour et de la vertu, les voilà qui regardent en arrière, les voilà repris par l’amour désordonné des plaisirs du monde ! Mais c’est le vent de l’adversité qui souffle : c’est leur impatience alors qui les détourne de la rive. C’est que, ce n’est pas vraiment la faute qu’ils ont commise, ce n’est pas l’offense qu’ils m’ont faite qu’ils détestent et qu’ils veulent éviter. Ce qui les a ébranlés et soulevés, c’est uniquement la crainte du châtiment réservé au péché.
Dans toute cette affaire de vertu il faut de la persévérance ; sans la persévérance, l’on n’arrive pas au terme de son désir, l’on n’atteint pas la fin pour laquelle on a commencé d’agir. Non, sans persévérance, on ne parviendra jamais au but que l’on cherche ; sans persévérance, l’on ne réalisera jamais l’objet de son désir.
Tu as déjà vu comment ils sont ballotés, suivant les impulsions diverses qu’ils reçoivent. Tantôt c’est en eux-mêmes, par les assauts qu’ils éprouvent de leur propre sensualité en lutte contre l’esprit ; tantôt ce sont les créatures, dont ils subissent l’attrait, qui les emportent loin de moi dans un amour déréglé, ou dont les injures provoquent leur impatience et leur colère ; tantôt ce sont les démons qui leur livrent bataille et les attaquent de mille manières.
Parfois, en effet, le démon essaye de déprécier ce premier effort et d’en inspirer de la confusion. "Ce bien que tu a entrepris, insinue-t-il, qu’est-ce que cela, auprès de tes péchés, auprès de tes fautes ?" Il en agit ainsi pour les ramener en arrière et pour qu’ils renoncent au peu de bien qu’ils ont commencé de faire ! D’autres fois, il les provoque à s’abandonner en toute confiance à ma miséricorde. "Pourquoi tant de fatigues ? leur souffle-t-il : jouis de cette vie ; au moment de la mort il sera toujours temps de te reconnaître et d’obtenir ton pardon." Par ce moyen, le démon leur fait perdre la crainte qui les avait portés à commencer.
Pour toutes ces causes et pour d’autres encore, ils tournent donc la tête en arrière, ils manquent donc de constance, ils ne persévèrent pas. Et tout cela vient de ce que la racine de l’amour-propre n’a pas été complètement arrachée en eux. Voilà ce qui brise leur persévérance. C’est avec grande présomption qu’ils s’en remettent à ma miséricorde. Ils prennent confiance en elle, mais cette confiance n’est pas ce qu’elle doit être. Il n’y a qu’une espérance ignorante et présomptueuse en cette miséricorde, qu’ils continuent d’offenser sans cesse. Je n’ai jamais donné, je ne donne pas ma miséricorde, pour qu’on se serve d’elle pour m’outrager, mais afin qu’on puisse par son secours, se défendre contre la malice du démon et contre la confusion désordonnée de l’esprit. Mais eux, c’est tout le contraire qu’ils font. Cette miséricorde qui leur est offerte, ils la retournent contre moi pour m’offenser. Et cela vient de ce qu’ils n’ont pas poussé plus loin cette première démarche qu’ils ont faite, pour se retire de la misère du péché mortel, par crainte du châtiment et sous l’aiguillon des nombreuses tribulations qui les assaillaient. Pour s’en être tenus là, ils ne sont pas parvenus à l’amour de la vertu, ils n’ont point persévéré. L’âme ne peut s’arrêter ainsi : si elle ne va pas de l’avant, elle retourne en arrière. Ainsi de ceux-là. Ils n’ont pas poursuivi plus avant dans la vertu pour dépasser l’imperfection de la crainte et aller jusqu’à l’amour : ils ne pouvaient manquer de revenir en arrière.