Le Dialogue (page 8)
CHAPITRE XX
(50)
Comment cette âme éprouve une grande amertume devant l’aveuglement de ceux qui se noient dans le fleuve.
Alors cette âme, dans le tourment de son désir, considérait son imperfection et celle des autres. Elle éprouvait une grande douleur à voir un tel aveuglement dans les créatures. Ne savait-elle pas que si grande est la Bonté de Dieu qu’il n’a rien mis en cette vie qui soit, en quelque état que l’on se trouve, un obstacle au salut. Tout, au contraire, est enseignement et provocation à la vertu. Néanmoins, combien de pécheurs, l’amour-propre et l’attachement désordonné n’entraînaient-ils pas en bas, par le fleuve ? Ils ne se convertissaient pas et elle les voyait arriver à l’éternelle damnation, pendant que nombre de ceux qui étaient remontés du fleuve, après avoir bien commencé, retournaient en arrière, pour la raison qu’elle avait apprise de la Bonté divine qui avait daigné se manifester elle-même à elle. Cette vue la plongeait dans la douleur. Fixant alors le regard de son intelligence sur le Père éternel, elle lui disait." O amour inestimable, qu’elle n’est pas l’erreur de vos créatures ! Je souhaiterais qu’il plût à votre Bonté de m’expliquer avec plus de précision, — quels sont les trois degrés figurés par le corps de votre Fils unique, — comment l’on doit faire pour sortir entièrement de ces flots et marcher dans la voie de votre vérité, et — quels sont ceux qui montent les degrés de l’échelle.
CHAPITRE XXI
(51)
Comment les trois gradins figurés dans le pont, c’est-à-dire dans le Fils de Dieu, signifient les trois puissances de l’âme.
Alors la divine Bonté, abaissant le regard de sa miséricorde sur le désir et la faim qui dévoraient cette âme, lui disait : Ma fille bien-aimée. Je ne fais pas fi de ton vœu, je me plais au contraire à exaucer tes saints désirs ; aussi je veux bien t’expliquer et te montrer ce que tu souhaites.
Tu me demandes de t’exposer l’allégorie des trois gradins, et comment il faut faire pour sortir du fleuve et gagner le pont. Déjà je t’ai manifesté l’erreur et l’aveuglement de ces hommes qui, dès cette vie, ont un avant-goût de l’enfer, et se sont faits comme les martyrs du démon, pour aboutir à la damnation éternelle. Je t’ai dit quels fruits ils retirent de leurs œuvres. Dans ces entretiens, j’ai indiqué comment l’on devait s’y prendre pour éviter ces malheurs, mais je n’en veux pas moins te l’expliquer à nouveau et en détail, pour satisfaire à ton désir.
Tu sais que tout mal a sa source dans l’amour égoïste de soi-même, et que cet amour est comme une ténèbre qui recouvre la lumière de la raison et éteint en elle la lumière de la foi. On ne perd pas l’une sans perdre l’autre. J’ai créé l’âme à mon image et ressemblance, par le fait que je lui ai donné la mémoire, l’intelligence, la volonté. L’intelligence est la plus noble partie de l’âme. L’intelligence est mue par l’affection, mais l’affection est nourrie par l’intelligence, et la main de l’amour, je veux dire l’affection, remplit à son tour la mémoire du souvenir de Moi et de mes bienfaits. Ce souvenir tient l’intelligence attentive et la préserve de négligence ; elle la rend reconnaissante, en la gardant de l’ingratitude. C’est ainsi que ces deux puissances se prêtent un mutuel appui pour nourrir l’âme dans la vie de la grâce.
L’âme ne peut vivre sans amour, il lui faut toujours quelque chose à aimer : car c’est d’amour qu’elle est faite, et c’est par amour que je la créai. C’est pourquoi je t’a dit que la volonté donne le branle à l’intelligence. "Je veux aimer, semble-t-elle lui dire, parce que ma nourriture à moi, c’est l’amour". Ainsi réveillée par la puissance affective, l’intelligence se met à l’œuvre : "Tu veux aimer ! semble-t-elle répondre, je vais te donner un bien que tu puisses aimer !" Et sans plus tarder, elle s’applique à considérer la dignité de l’âme, et la bassesse où elle est tombée par sa faute. Dans la dignité de son être, elle goûte mon inappréciable Bonté, la Charité incréée avec laquelle je la créai, pendant que la vue de sa misère la remplit de la pensée de ma miséricorde. N’est-ce pas ma miséricorde, en effet, qui lui a donné le temps, et qui l’a retirée des ténèbres ?
C’est alors que la volonté se nourrit d’amour. Elle ouvre la bouche du saint désir et elle y aspire la haine et le regret de la sensualité égoïste, en même temps qu’une véritable humilité et une parfaite patience qui sont les fruits de cette sainte haine. L’âme y conçoit la vertu et produit des bonne œuvres, parfaitement ou imparfaitement, suivant qu’elle se sera exercée plus ou moins à la perfection, comme je te le dirai plus loin.
Au contraire, si l’appétit sensitif se laisse aller à vouloir aimer les choses sensibles, l’intelligence se tourne de ce côté et se propose pour objet les choses périssables, qu’elle donne en pâture à l’amour-propre, qui n’y trouve que le mépris de la vertu et le goût du vice. L’âme n’en retire qu’orgueil et impatience. La mémoire, elle, ne peut se remplir que des impressions que lui fournit l’affection (Notons ici qu’il ne s’agit pas d’intelligence ni de science abstraites et spéculatives, mais d’intelligence pratique et de science de la vie). Ainsi cet amour obscurcit et rétrécit le regard, qui ne discerne plus et ne voit plus, sinon dans ce faux jour. La lumière dans laquelle l’intelligence perçoit désormais toute chose, c’est ce faux éclat de bien, ce clinquant de plaisir, auquel s’attache maintenant l’amour.
Dépouillées de cette apparence, les choses périssables n’auraient pas d’action sur l’homme, qui par nature ne peut désirer que le bien. Ainsi le vice est coloré ; il porte les couleurs du bien personnel ; c’est sous ce masque qu’il s’offre à l’âme, et parce que l’œil, dans son aveuglement, ne discerne pas, ne connaît pas la vérité, elle se trompe, en cherchant le bien et les délices là où ils ne sont pas. Je t’ai déjà dit que les délices du monde, en dehors de moi, ne sont qu’épines empoisonnées. Ainsi donc, tout à la fois, l’intelligence est illusionnée dans sa vision, la volonté est trompée dans son amour en aimant ce qu’elle ne doit pas aimer, la mémoire est abusée, dans les impressions qu’elle en conserve.
L’intelligence fait comme le voleur qui dépouille autrui ; il en est de même de la mémoire qui conserve le souvenir continuel de ces choses, qui sont hors de moi, et par là l’âme est privée de la vie de la grâce. Telle est l’unité de ces trois puissances que je ne puis être offensé par l’une sans que toutes les trois m’offensent, parce que l’une communique à l’autre, comme je te l’ai dit, le bien ou le mal, au gré du libre arbitre. Le libre arbitre est lié lui-même à la volonté, et il la meut comme il lui plaît, ou par la lumière ou sans la lumière de la raison. Vous avez en vous la raison qui est unie à Moi, tant que le libre arbitre ne l’en a pas séparée par un amour désordonné, et vous avez aussi la loi perverse qui est toujours en lutte contre l’esprit. Il y a donc deux parties en vous : la sensualité et la raison. La sensualité est une servante ; elle est faite pour servir l’âme, pour vous permettre de prouver et d’exercer la vertu, par l’instrument du corps. L’âme, elle, est libre ; elle a été délivrée de la faute par le sang de mon fils. Elle ne peut être asservie si elle-même n’y consent, par la volonté unie au libre arbitre et le libre arbitre devient une même chose avec la volonté, en s’accordant avec elle. Il est pris entre la sensualité et la raison et il peut se tourner vers l’une ou vers l’autre comme il lui plaît. Quand l’âme veut, par son libre arbitre, rassembler toutes ses puissances pour les unir en mon nom, comme je te l’ai dit, alors vraiment toutes les œuvres de la créature, soit temporelles, soit spirituelles, sont bien réglées ; le libre arbitre se dégage de la sensualité et s’allie à la raison, et Moi-Même, alors, par ma grâce, je me repose au milieux d’eux. C’est ce qu’affirme ma Vérité, le Verbe incarné quand il dit : "Quand ils seront deux ou trois assemblés en mon nom, je serai au milieu d’eux (Math, XVIII, 20)". Telle est la Vérité. je t’ai déjà dit que nul ne peut venir à moi, si ce n’est par lui, et que pour cela, je l’avais établi comme un pont à trois gradins. Ces trois gradins figurent les trois états de l’âme comme je te l’exposerai bientôt.
CHAPITRE XXII
(52)
Comment si les trois puissances de l’âme ne sont pas unies ensemble, il est impossible d’avoir la persévérance sans laquelle on ne saurait arriver à la fin.
Je t’ai expliqué que les trois gradins figuraient de façon générale les trois puissances de l’âme. C’est elles qui sont ces trois degrés dont on ne peut gravir l’un sans l’autre, si l’on veut passer par la doctrine, par le pont de ma Vérité. Si elle ne tient unie entre elles ces trois puissances, l’âme ne saurait non plus avoir cette persévérance dont je t’ai parlé précédemment, lorsque tu me demandais à quel moyen devaient recourir les voyageurs pour sortir du fleuve, et quelle était la signification précise de ces trois degrés. Je te dis alors que, sans la persévérance, nul ne pouvait toucher au but. Or il y a deux buts, qui tous deux exigent de la persévérance, le vice et la vertu. Si tu veux arriver à la vie, il faut persévérer dans la vertu ; qui veut aller à la mort éternelle, n’a qu’à persévérer dans le vice. Ainsi, par la persévérance, l’on vient à moi, qui suis la Vie, et l’on va au démon, qui donne à boire l’eau de mort.
CHAPITRE XXIII
(53)
Explication de ces paroles du Christ : Qui a soif vienne à Moi (Jn 7, 37).
Tous vous avez été appelés, en général et en particulier par ma Vérité, mon Fils, lorsque, dans l’angoisse du désir, il criait dans le temple : "Qui a soif vienne à moi et boive ; Je suis la Source d’eau vive" (Jn 7, 37). Il ne dit pas : "Qu’il aille au Père et qu’il boive, il dit : "Qu’il vienne à Moi".
C’est que la souffrance ne peut m’atteindre, moi le Père, mais bien mon Fils. Et vous aussi, pendant que vous êtes pèlerins et voyageurs en cette vie mortelle, vous ne pouvez avancer sans trouver la peine, parce que le péché fait produire à la terre des épines, ainsi que je t’ai dit. Voilà pourquoi il a dit : "Qu’il vienne à moi et qu’il boive."
Car en suivant sa doctrine, soit par l’observation des commandements jointe à l’amour des conseils, soit par la pratique réelle et simultanées des préceptes et des conseils, c’est-à-dire par la charité parfaite ou par la charité commune, quelque chemin que vous preniez, vous pouvez aller à lui, il vous donnera à boire et vous goûterez le fruit du Sang par l’union de la nature divine à la nature humaine. En vous trouvant en lui, vous vous trouverez en moi, l’Océan de paix, puisque je suis une même chose avec lui, comme il est une même chose avec moi.
Ainsi vous êtes invités à la source d’eau vive de la grâce. Il vous faut donc passer par lui qui est devenu votre pont, et marcher avec persévérance, sans que ni épines, ni vents contraires, ni prospérités, ni adversités, ni autres peines que ce soit, vous puissent faire regarder en arrière. Persévérez, jusqu’à ce que vous me trouviez, Moi, qui vous donne l’eau vive : et c’est par l’intermédiaire de ce doux Verbe d’amour, mon Fils unique, que je vous la donne.
Mais pourquoi dit-il donc : Je suis la Source ? Parce qu’il me contient, Moi, qui donne l’eau vive par l’union en lui de la nature divine en la nature humaine.
Pourquoi dit-il aussi : Qu’il vienne à Moi et qu’il boive ? Parce que vous ne pouvez effectuer le passage sans souffrir, et la souffrance ne se peut pas rencontrer en moi, mais bien en lui. Et parce que de mon Fils unique, je vous fais un pont, nul ne peut venir à Moi, sans passer par Lui : c’est la vérité proclamée par ma Vérité elle-même : Nul ne peut aller au Père sinon par moi (Jn 14, 6).
Tu as vu maintenant la voie qu’il faut prendre et comment il la faut suivre, c’est-à-dire avec persévérance. Sans cela, vous ne pourriez boire l’eau vive, car c’est à la vertu de persévérance qu’est accordée la gloire, et la couronne de victoire, en moi l’Eternel.
CHAPITRE XXIV
(54)
Quel moyen doit prendre généralement toute créature raisonnable pour pouvoir sortir des flots du monde, et passer par le pont.
Je veux maintenant te ramener aux trois gradins par lesquels il vous faut passer, si vous désirez sortir du fleuve sans vous y noyer, et atteindre l’eau vive que vous êtes invités à boire, et si vous voulez pareillement que je sois au milieu de vous, c’est-à-dire que, par ma grâce, je fais en vos âmes ma demeure.
Tout d’abord, si vous voulez effectuer le passage, la première condition, c’est d’avoir soif. Car ceux-là seuls qui ont soif sont invités : Qui a soif, est-il dit, qu’il vienne et qu’il boive. Celui donc qui n’a pas soif, ne saurait persévérer dans son voyage, la moindre fatigue l’arrête, ou le moindre plaisir le distrait. Il ne se soucie point de porter jusqu’au terme le vase nécessaire, ni de se tenir en la compagnie qu’il lui faut. Il ne peut cependant voyager seul ; la persécution l’épouvante et dès qu’elle l’effleure, le voilà qui tourne le dos. Il a peur, parce qu’il est seul. S’il était accompagné, il aurait moins d’effroi. S’il avait gravi les trois gradins, il serait en sécurité, parce qu’alors il ne serait plus seul. Il faut donc que vous ayez soif, et vous devez aussi vous unir ensemble, ou deux, ou trois, ou plus, a-t-il été dit.
Mais pourquoi, ou deux, ou trois ? Parce que deux ne sont pas sans trois, ni trois sans deux, ni trois ni deux sans davantage. Mais celui qui est seul, je ne puis être au milieu de lui, car il n’a pas de compagnons, pour que je puisse être au milieu. Et même il n’est plus rien : car celui qui est seul, c’est celui qui s’enferme dans l’amour égoïste de soi-même. Pourquoi est-il seul ? Parce qu’il est séparé de ma grâce et de la charité du prochain. Séparé qu’il est de moi, par sa faute, il tourne au néant, parce que seul Je suis Celui qui suis. Ainsi donc celui qui est seul, c’est-à-dire qui est enfermé dans l’amour de soi-même, ne compte pas pour ma Vérité ; il est rejeté de moi. Voilà pourquoi il est dit : Quand ils seront deux, ou trois, ou davantage assemblés en mon nom, je serai au milieu d’eux.
Je t’ai dit que deux n’étaient pas sans trois, ni trois sans deux, et c’est bien vrai. Tu sais que les commandements de la Loi se ramènent à deux seulement et que sans l’observation de ces deux commandements aucun autre ne peut être observé. Il faut m’aimer par-dessus toute chose, et le prochain comme soi-même : voilà le commencement, le milieu et la fin de la Loi.
Ces deux commandements ne peuvent être réunis en mon nom, sans la réunion des trois puissances de l’âme, mémoire, intelligence, volonté. La mémoire doit conserver mes bienfaits et le souvenir de ma Bonté en elle-même. L’intelligence doit fixer son regard sur l’amour ineffable que je vous ai montré, dans mon Fils unique. C’est lui que j’ai proposé comme objet à l’œil de votre intelligence pour qu’il contemple en lui le foyer de ma Charité. La volonté doit se réunir à la mémoire et à l’intelligence pour m’aimer et me désirer, Moi qui suis sa fin. Lorsque ces trois vertus et puissances de l’âme sont assemblées, je suis au milieu d’elles. Et parce qu’alors l’homme est rempli de ma charité et de l’amour du prochain, il se trouve par là même accompagné de nombreuses et réelles vertus. C’est dans cet état que l’âme est disposée à avoir soif : elle a soif de la vertu, soif de mon honneur, soif du salut des âmes ; toute autre soif est éteinte et morte en elle. Elle marche en sécurité, sans aucune crainte servile, après avoir franchi le premier degré de l’affection, parce que son affection, dépouillée de l’amour-propre, s’est élevée au-dessus d’elle-même et des choses périssables, ne les aimant et ne les conservant, si elle les conserve, que pour moi et non en dehors de moi, c’est-à-dire avec une crainte véritablement sainte, avec l’amour de la vertu.
Elle se dispose ainsi à franchir le second degré, où, par la lumière de l’intelligence, elle contemple l’amour profond que je vous ai manifesté dans le Christ crucifié. C’est là qu’elle trouve la paix et le repos, que désormais, la mémoire n’est plus vide, elle est toute remplie de ma charité. Tu sais qu’un vase vide résonne quand on le frappe, et qu’il n’en est pas de même quand il est plein. Quand donc la mémoire est remplie de la lumière de l’intelligence et de l’affection toute d’amour, elle peut être touchée ou heurtée par la tribulation ou par les plaisirs du monde, elle ne rend plus le son d’une joie ou d’une colère désordonnées : car elle est pleine de moi qui suis tout Bien.
C’est ainsi qu’elle franchit le troisième degré, et l’union est faite. La raison en possession de ces trois degrés, des trois puissances de l’âme, comme je t’ai dit, les a assemblées en mon nom. Après avoir réuni les deux, c’est-à-dire l’amour de Dieu, et l’amour du prochain, puis les trois, la mémoire pour retenir, l’intelligence pour voir, la volonté pour aimer, l’âme se trouve tout à la fois en compagnie de Moi qui suis sa force et sa sécurité, et en compagnie des vertus, et elle se sent tranquille et sûre, parce que Je suis au milieu de cette assemblée.
Alors elle se met en marche, pressée par le désir, assurée de suivre le chemin de la vérité, qui mène à la fontaine d’eau vive. La soif qu’elle a de mon honneur, de son salut et du salut du prochain lui fait désirer cette voie, sans laquelle elle n’y pouvait atteindre. Elle va alors, portant le vase de son cœur, vide de toute affection et de tout amour déréglé du monde. Mais aussitôt vide, il se remplit ; car rien ne peut demeurer vide ; le vide-t-on de son contenu matériel, du même coup il se remplit d’air.
Le cœur est un petit vase, qui lui aussi ne peut rester vide. A peine l’a-t-on vidé des choses qui passent qu’il est déjà plein d’air, c’est-à-dire du céleste et doux amour divin qui donne accès aux eaux de la grâce. Arrivée là, l’âme passe par la porte du Christ crucifié, et goûte l’eau vive, en se désaltérant en moi, qui suis l’Océan de paix.
CHAPITRE XXV
(55)
Récapitulation de quelques choses déjà dites.
Jusqu’ici, je t’ai exposé comment, en général, toute créature humaine doit procéder, pour sortir du fleuve du monde, en évitant de s’y noyer et d’encourir l’éternelle damnation. Je t’ai expliqué les trois degrés, qui généralement sont les trois puissances de l’âme, et comment personne n’en peut gravir l’un sans les atteindre tous.
Je t’ai interprété cette parole de ma Vérité : Quand ils seront deux ou trois ou plusieurs assemblés en mon nom… ; et je t’ai fait voir que cette assemblée est la réunion de ces trois degrés ou de ces trois puissances de l’âme, mises en accord avec les trois commandements principaux de la Loi, concernant la charité envers moi et envers le prochain, et consistant à m’aime par-dessus toute chose et le prochain comme soi-même.
Ces degrés franchis, ces puissances assemblées en mo nom comme je t’ai dit, l’âme soudain a soif de l’eau vive. Elle se met alors en mouvement et traverse le pont, en suivant la doctrine de ma Vérité qui est elle-même ce pont. Elle accourt à sa voix, la même voix qui vous invitait dans le temple, et qui toujours vous appelle, toujours vous crie : Qui a soif, vienne à moi et qu’il boive : Je suis la fontaine d’eau vive.
Je t’ai expliqué ce que signifie cette parole et comment il faut l’entendre, pour te faire mieux connaître l’abondance de ma charité et la confusion de ceux qui courent à plaisir dans le sentier du démon qui les appelle à l’eau de mort.
Tu m’interrogeais sur les moyens à prendre pour ne pas se noyer, je t’ai répondu et tu as pu le voir et l’entendre. Je t’ai dit qu’il fallait monter sur le pont en tenant toutes ses puissances rassemblées et unies dans l’amour du prochain, en m’apportant à Moi son cœur et son affection, comme un vase dans lequel je donne à boire à qui me demande. Cette voie du Christ crucifié il la faut suivre avec persévérance jusqu’à la mort. Cette condition de salut s’impose à tous et à chacun, dans quelque état qu’ils se trouvent. Aucun état ne peut servir d’excuse pour s’en dispenser : toute créature raisonnable peut et doit s’y soumettre. Nul n’est admis à dire pour s’y soustraire : "Je me trouve en telle situation, j’ai des enfants, j’ai mille embarras dans le monde, il m’est impossible de prendre ce chemin. Ils ne peuvent alléguer aucune des difficultés provenant de leur état, puisque, comme je te l’ai dit, tout état m’est agréable, tout état est méritoire, pourvu qu’on le suive avec une volonté bonne et sainte. Tout ce qui est, a été fait par moi qui suis la souveraine Bonté : à ce titre, toutes choses sont bonnes et parfaites, et je vous les ai données non pour que vous y trouviez la mort, mais pour que vous y puisiez la vie.
Obligation bien douce, en vérité ! Qu’y a-t-il de plus doux, de plus délicieux que l’amour ? Et l’amour dont je vous parle, qu’est-il ? rien que l’Amour de Moi et du prochain. Ce devoir d’amour, l’homme le peut remplir en tout temps, en tout lieu, en tout état, en m’aimant et en rapportant toute chose à l’honneur et à la gloire de mon nom.
Mais je t’ai dit, tu le sais, l’erreur profonde de ceux qui ne se laissent pas guider par cette lumière. Enfermés dans leur amour égoïste, c’est en dehors de Moi qu’ils aiment les créatures, qu’ils possèdent les biens de ce monde, et ils passent leur vie dans les tourments. S’ils ne changent pas de route, comme je te l’ai indiqué, ils vont tout droit à la damnation éternelle. Ainsi, je t’ai fait connaître comment doit se conduire tout homme sans exception.
CHAPITRE XXVI
(56)
Comment pour montrer que les trois degrés du pont signifient les trois états de l’âme, Dieu dit à cette âme de s’élever au-dessus d’elle-même pour contempler la vérité.
Je t’ai appris déjà comment doivent se comporter ceux qui sont dans la charité commune, c’est-à-dire ceux qui pratiquent les commandements, en observant les conseils en esprit. Je veux t’entretenir maintenant de ceux qui ont déjà commencé à gravir l’échelle et se sont engagés dans la voie parfaite, par la pratique réelle non seulement des préceptes mais aussi des conseils, suivant les trois états que je te montrerai et que je t’expliquerai en détail.
Les trois gradins que je t’exposai comme figurant, en général, les trois puissances de l’âme, représentent aussi les trois états de l’âme, dont le premier est imparfait, le second est parfait, le troisième très parfait.
Dans le premier, l’homme est, pour moi, un mercenaire, dans le second, il se montre féal serviteur, dans le troisième, il est un fils qui m’aime, sans penser à lui. Ces trois états se peuvent rencontrer et se rencontrent séparément en des personnes différentes, mais on peut aussi parfois les trouver réuns dans une seule. Ils sont dans une seule et même personne, quand celle-ci avance dans cette voie sans interruption, et s’élève de l’état servile à l’état d’affranchi et de l’état d’affranchi à l’état de fils.
Elève-toi au-dessus de toi-même, ouvre l’œil de ton intelligence et contemple ces voyageurs en marche. Les uns s’avancent imparfaitement dans la voie des commandements, les autres parfaitement, quelques-uns s’exercent dans la voie des conseils. Tu verras d’où vient l’imperfection et d’où procède la perfection. Et tu comprendras combien grande est l’illusion à laquelle l’âme s’est exposée elle-même, pour n’avoir pas arraché, jusqu’à la dernière racine, l’amour-propre. En quelque état que l’on se trouve, il faut qu’il tue en lui cet amour-propre !
CHAPITRE XXVII
(57)
Comment l’âme, en regardant dans le divin miroir, voyait les différentes manières de monter des créatures.
Alors cette âme, dans l’angoisse d’un désir de feu, regardait dans le divin miroir. Elle y voyait des créatures avancer de diverses manières, et avec des pensées différentes, pour arriver à leur fin. Nombreuses étaient celles qui commençaient à gravir l’échelle, aiguillonées par la crainte servile, par l’épouvante du châtiment qui les menaçait. Parmi elles, beauoup passaient de cette première crainte à la seconde. Elle en voyait bien peu arriver à la très grande perfection.
CHAPITRE XXVIII
(58)
Comment la crainte servile ne suffit pas pour arriver à la vie éternelle, et comment la loi de crainte et la loi d’amour sont unies ensemble.
La Bonté de Dieu, voulant satisfaire au désir de cette âme, lui disait alors : Vois-tu ceux qui par crainte servile cherchent à se retirer de la fange du péché mortel ! Si leur effort ne s’inspire pas enfin de l’amour de la vertu, la crainte servile ne suffira pas à leur procurer la vie éternelle. Il y faut l’amour uni à la crainte : car la loi est fondée sur l’amour et sur une crainte sainte.
La loi de crainte, c’est la loi ancienne que je donnai à Moïse, et qui n’était établie que surla crainte. Dans cette loi, toute faute commise était suivie de son châtiment. Mais la loi d’amour est la Loi nouvelle, donnée par le Verbe mon Fils unique, et qui est établie sur l’amour. La loi nouvelle cependant ne détruit pas l’ancienne, elle l’achève au contraire. C’est ce que vous a dit ma Vérité : Je ne suis pas venu détruire la loi, mais l’accomplir (Mt 5, 17). Il a uni la loi de crainte à la loi d’amour, et l’amour a purifié la crainte de son imperfection, qui est la peur du châtiment ; il n’est plus demeuré que la crainte parfaite, la crainte sainte, qui est la seule peur, non de nuire à son propre intérêt, mais de m’offenser moi-même qui suis la souveraine Bonté. Ainsi la loi imparfaite a été amenée à sa perfection par la loi d’amour.
Depuis que mon Fils unique est venu comme un char de feu, répandant sur votre humanité les flammes de ma charité, l’abondance de ma miséricorde, il a aboli la peine qui châtiait la faute. Ma justice ne punit plus dès cette vie, et sur-le-champ, quiconque m’outrage, comme anciennement il avait été convenu et déterminé. Aussitôt la faute, aussitôt la peine, disait la loi de Moïse. Il n’en est plus ainsi désormais, il ne faut donc plus désormais de crainte servile. Ce n’est pas que le péché ne doive être jamais puni ; mais le châtiment est renvoyé à plus tard, dans l’autre vie, quand l’âme sera séparée du corps, à la condition toutefois que le coupable ne l’aura pas puni lui-même, en cette vie, par une contrition parfaite.
Ainsi la vie présente est le temps de la miséricorde ; après la mort, c’est l’ère de la justice. Il faut donc sortir de la crainte servile, pour arriver à l’amour et à la sainte crainte de Moi-même. Il n’est point pour l’homme d’autre moyen de ne pas retomber dans le fleuve, emporté par les flots des tribulations, meurtri par des plaisirs qui ne sont qu’épines, et déchirent l’âme qui les aime et les possède d’une manière déréglée.
CHAPITRE XXIX
(59)
Comment, par la crainte servile figurée par le premier gradin du pont, l’on s’élève au second.