Le Dialogue (page 9)
Je t’ai dit que nul ne pouvait passer par le pont ni sortir du fleuve, sans monter les trois gradins et telle est la vérité. On les franchit, qui imparfaitement, qui parfaitement, quelques-uns avec une grande perfection. Ceux qui sont mus par la crainte servile ne les gravissent et n’assemblent leurs puissances qu’imparfaitement.
L’âme voit la peine qui suit la faute, et elle se lève, elle recueille ensemble ses puissances : la mémoire pour évoquer le souvenir de son péché ; l’intelligence pour contempler le châtiment qui lui est réservé ; la volonté pour détester et fuir le châtiment. Bien que ce sot là la première montée, la première réunion des puissances, il convient de l’accomplir, à la lumière de l’intelligence, par le regard intérieur de la très sainte Foi. Elle ne doit pas regarder seulement à la peine, mais aussi à la récompense de la vertu, et à l’amour que je lui porte, pour dépouiller la crainte servile, et accomplir cette ascension par amour, avec les pieds de l’affection.
En agissant ainsi, l’on cesse d’être esclave pour devenir féal serviteur, servant par amour et non par crainte ; et l’on y arrive, si l’on s’emploie avec haine à arracher la racine de l’amour-propre, et si l’on apporte à ce travail de la prudence, de la constance et de la persévérance.
Mais nombreux sont ceux qui se mettent à l’œuvre et accomplissent leur ascension si lentement, qui me servent avec tant d’imperfection, tant de négligence, tant d’ignorance, que soudain ils perdent courage. Le moindre vent contraire les prend comme une voile et les ramène en arrière. Il y avait d’imperfection dans leur montée du premier degré du Christ crucifié, qu’ils n’ont pu atteindre au second, qui est son cœur.
CHAPITRE XXX
(60)
De l’imperfection de ceux qui aiment et servent Dieu pour leur propre utilité et leur consolation.
Parmi ceux qui sont devenus mes serviteurs de confiance, il en est qui me servent avec foi, sans crainte servile : ce n’est pas la seule peur du châtiment, c’est l’amour qui les attache à mon service. Mais cet amour ne laisse pas que d’être imparfait, parce que, ce qu’ils cherchent dans ce service, c’est leur propre utilité, c’est leur satisfaction ou le plaisir qu’ils trouvent en Moi. La même imperfection se rencontre aussi dans l’amour qu’ils ont pur leur prochain. Et sais-tu ce qui démontre l’imperfection de leur amour ? Dès qu’ils sont privés des consolations qu’ils trouvaient en Moi, cet amour ne leur suffit plus, et ne peut plus se soutenir. Il languit et souvent va se refroidissant de plus en plus vis-à-vis de Moi, quand, pour les exercer dans la vertu et les arracher à leur imperfection, je leur retire ces consolations spirituelles et leur envoie des luttes et des contrariétés. Je n’en agis ainsi cependant que pour les amener à la perfection, pour leur apprendre à se bien connaître, à prendre conscience qu’ils ne sont rien et que d’eux-mêmes ils ne possèdent aucune grâce. L’adversité doit avoir pour effet de les porter à chercher un refuge en moi, à me reconnaître comme leur bienfaiteur, à s’attacher à Moi seul par une humilité vraie. C’est dans ce but, encore une fois, que je leur retire, non la grâce, mais la consolation que je leur avais donnée.
Mais eux, en cette épreuve, se relâchent et se rejettent en arrière avec une sorte de colère spirituelle ; souvent même, ils en viennent à abandonner de différentes façons, leurs exercices, parfois sous couleur de vertu, en se disant en eux-mêmes que ces exercices ne sont plus qu’une opération toute naturelle, puisqu’ils n’y trouvent plus les consolations spirituelles que retirait leur âme.
Si une âme en agit ainsi, c’est qu’elle est imparfaite, c’est qu’elle n’a pas encore complètement rejeté le bandeau de l’amour-propre spirituel qui recouvre la pupille de l’œil de la très sainte Foi. Si elle avait bien écarté ce voile, en vérité elle verrait que toute chose procède de Moi et qu’il ne tombe pas une feuille d’arbre sans l’ordre de ma Providence ; que ce que je lui promets et lui envoie, c’est uniquement pour sa sanctification, c’est-à-dire pour qu’elle possède le bien et la fin pour lesquels je la créai.
Voilà ce que mes serviteurs doivent voir et comprendre : c’est que je ne veux rien d’autre que leur bien, par le sang de mon Fils unique, dans lequel ils ont été lavés de leurs iniquités. En ce sang ils peuvent connaître ma vérité, et ma vérité la voici : c’est pour leur donner la vie éternelle que je les créai à mon image et ressemblance, et que je les créa à nouveau dans le sang de mon propre Fils, en faisant d’eux mes fils adoptifs. Mais parce qu’ils sont imparfaits, c’est encore leur propre intérêt qu’ils cherchent dans mon service, et ils se relâchent pareillement de l’amour du prochain. Les premiers se sont découragés, par peur de la souffrance qu’ils avaient à endurer ; et ceux-ci, les seconds, s’attardent, ils se négligent dans le service du prochain, leur charité se replie sur elle-même, parce qu’il n’y trouvent plus leur propre satisfaction ni les consolations qu’ils étaient accoutumés d’en retirer. Cela vient de ce que leur amour n’est pas assez épuré. Ils aiment leur prochain avec la même imperfection qu’ils m’aiment moi-même : ils cherchent dans leur amour leur propre intérêt. S’ils ne reconnaissent par leur imperfection, avec le désir de devenir parfaits, il est impossible qu’ils ne retournent pas en arrière.
Il est donc nécessaire, pour quiconque veut la vie éternelle, d’aimer sans calcul. Ce n’est pas assez de fuir le péché par crainte du châtiment, ni d’embrasser la vertu pour l’intérêt personnel que l’on y trouve ; non, cela ne suffit pas pour obtenir la vie éternelle. Il faut sortir du péché parce qu’il me déplaît à Moi, et aimer la vertu pour l’amour de Moi.
Il est bien vrai que cette crainte est ordinairement le premier pas que tout pécheur fait vers Moi, parce que l’âme commence par être imparfaite avant d’être parfaite, mais elle doit sortir de cette imperfection pour atteindre à la perfection, ou pendant le cours de sa vie, en vivant dans la vertu, avec un cœur purifié et libre de m’aimer sans aucun retour sur soi-même, ou à l’heure de la mort, en reconnaissant son imperfection avec la résolution, si elle en avait le temps, de me servir sans regarder à son intérêt.
C’est de cet amour imparfait que saint Pierre aimait le bon et doux Jésus, mon Fils unique, lorsqu’il éprouvait si délicieusement la douceur de son intimité. Mais dès que vint le temps de la tribulation, tout son courage l’abandonna. Non seulement il n’eut pas la force de souffrir pour lui, mais la première menace, la peur la plus servile eut raison de sa fidélité, et il le renia en jurant qu’il ne l’avait jamais connu.
De nombreux périls attendent ainsi l’âme qui gravit ces échelons, mue seulement par la crainte servile ou par un amour mercenaire. Mes serviteurs doivent sortir de ces sentiments pour devenir de vrais fils et me servir sans intérêt personnel. Je récompense tout labeur, je rends à chacun selon son état et ses œuvres. Aussi, s’ils ne délaissent pas l’exercice de l’oraison et des autres bonnes œuvres, et s’ils vont toujours avec persévérance, en progressant dans la vertu, ils arriveront à cet amour de fils. Et Moi, je les aimerai à mon tour comme on aime des enfants, parce que je réponds toujours par le même amour à l’amour qu’on a pour moi. Si vous m’aimez comme un serviteur aime son maître, je vous aimerai en maître, vous payant votre dû suivant votre mérite ; mais je ne me manifesterai pas moi-même à vous. Les secrets intimes on les livre à son ami ; parce qu’on ne fait qu’un avec son ami. On ne fait pas qu’un avec son serviteur.
Le serviteur, il est vrai, peut croître en vertu, se rapproche de son maître par l’amour et devenir enfin son ami très cher. Mais tant qu’ils se contentent d’un amour mercenaire, je ne me manifeste pas moi-même à eux. S’ils rougissent de leur imperfection, s’ils se mettent à aimer la vertu, s’ils s’emploient avec haine à arracher d’eux-mêmes la racine de l’amour-propre spirituel, si, du haut du tribunal de la conscience et faisant appel à la raison, ils ne souffrent dans leur cœur aucun mouvement de crainte servile et d’amour mercenaire sans les redresser par la lumière de la très sainte Foi, je te dis qu’en agissant ainsi, ils me seront si agréables, qu’ils auront accès au cœur de l’ami. Je me manifesterai moi-même à eux, ainsi que l’a proclamé ma Vérité quand elle a dit : Celui qui m’aimera sera une même chose avec moi et moi avec lui. Je me manifesterai moi-même à lui et nous demeurerons ensemble (Jn 14, 21.35).
Telle est en effet l’union qui existe entre deux amis très chers : ils sont deux corps, mais une seule âme par sentiment d’amour, parce que l’amour transforme dans la chose aimée. S’ils ne forment plus qu’une âme, aucun secret n’est possible entre eux désormais. C’est pourquoi, dit ma Vérité, "Je viendrai et nous demeurerons ensemble." C’est la vérité même.
CHAPITRE XXXI
(61)
Comment Dieu se manifeste lui-même à l’âme qu’il aime.
Sais-tu comment je me manifeste moi-même à l’âme qui m’aime en vérité, en suivant la doctrine de ce doux Verbe d’amour ? Je manifeste ma vertu à l’âme de diverses manières, suivant le désir qu’elle en a, mais il y en a trois principales manifestations :
1.- Je manifeste dans l’âme ma vertu, c’est-à-dire mon affection et ma charité, premièrement par l’INTERMEDIAIRE du Verbe mon Fils. Cette affection, cette charité éclate dans le sang répandu avec un si beau feu d’amour. Et cette charité se manifeste ainsi de deux manières : l’une générale, vis-à-vis du commun des hommes, c’est-à-dire vis-à-vis de ceux qui demeurent dans la charité commune. A ceux-là je me manifeste, en leur prouvant jusqu’à l’évidence ma charité, par les nombreux et divers bienfaits qu’ils reçoivent de moi.
L’autre manière plus particulière, concerne ceux qui sont devenus mes amis. En plus de la manifestation commune, ceux-là goûtent et connaissent, ils éprouvent, ils sentent par expérience ma charité au fond de leurs âmes.
2.- La seconde manifestation de ma charité a lieu DANS L’AME MEME, quand je me révèle moi-même à elle par sentiment d’amour. Non que je fasse acception des créatures : je ne regarde qu’au saint désir. Mais je me manifeste à l’âme avec la même perfection qu’elle me cherche. Quelquefois je me révèle à elle — et c’est le second genre de manifestation dans l’âme — en lui donnant l’esprit de prophétie, en lui découvrant les choses futures, et de bien des manières différentes, suivant que je le juge conforme aux besoins de cette âme ou des autres créatures.
3.- D’autres fois — c’est le troisième genre de manifestation — je me révèle par le sentiment de la PRESENCE DE MA VERITE, mon Fils unique, dans l’esprit de mes serviteurs, suivant des modes divers, en conformité avec les désirs et la volonté de l’âme. Tantôt elle me cherche dans la sagesse de mon Fils, et je l’exauce en le proposant pour objet au regard de son intelligence ; tantôt elle me cherche dans la clémence de l’Esprit-Saint, et alors a Bonté lui fait goûter le feu de ma divine Charité, en lui faisant concevoir les vraies et réelles vertus, fondées sur la charité pure du prochain.
CHAPITRE XXXII
(62)
Pourquoi le Christ ne dit pas : Je manifesterai le Père, mais moi-même.
Tu vois donc bien que la Vérité ne vous a pas trompés quand elle a dit : "Qui m’aimera sera une même chose avec moi" ; puisque, en suivant sa doctrine par sentiment d’amour, vous êtes unis à lui, et par cette union avec lui, vous êtes pareillement unis à moi, car nous ne faisons qu’un ; par le fait, je me manifeste moi-même à vous, puisque nous ne sommes qu’une seule et même chose. C’est donc la vérité même qu’a énoncée ma Vérité quand elle a dit : Je me manifesterai à vous. En se manifestant, c’est moi qu’elle manifeste, et en me manifestant c’est elle qu’elle manifeste.
Mais pourquoi mon Fils n’a-t-il point dit : Je manifesterai le Père ?"
Pour trois raisons particulières.
La première, parce qu’il a voulu montrer que je ne suis pas séparé de lui, ni lui de moi. C’est pourquoi à saint Philippe qui lui demandait : "Fais-nous voir le Père et cela nous suffira", il répondit : "Qui me voit, voit le Père, et qui voit le Père, me voit".
Il l’a pu dire parce qu’il est une même chose avec moi ; mais ce qu’il a, il le tient de moi et non moi de lui. Aussi dit-il aux Juifs : "Ma doctrine n’est pas de moi, mais de mon Père qui m’a envoyé". Car le Fils procède de moi et non moi de lui. Mais je n’en suis pas moins une même chose avec lui et lui avec moi. Voilà pourquoi il ne dit pas : Je manifesterai le Père, mais : "Je me manifesterai", comme pour faire entendre qu’il est une même chose avec le Père.
La seconde raison est qu’en se manifestant à vous, il ne révélait rien d’autre que ce qu’il tenait de moi le Père ; comme s’il eût voulu dire : Le Père s’est manifesté à moi. Comme je suis une même chose avec lui, c’est moi et c’est lui tout ensemble que je vous manifesterai en moi.
La troisième raison est, qu’étant Moi-même invisible, je ne puis être vu de vous qui êtes visibles, tant que vous ne serez pas séparés de vos corps. Alors vous me verrez, Moi votre Dieu, face à face, et le Verbe, mon Fils unique, intellectuellement, jusqu’au moment de la Résurrection générale où votre humanité deviendra conforme et s’unira à l’humanité du Verbe, comme je te l’ai exposé plus haut, dans le traité de la Résurrection. Vous ne pouvez donc me voir présentement tel que je suis. C’est pourquoi j’ai caché la nature divine sous le voile de votre humanité, afin que vous me puissiez voir ainsi. Moi invisible, je me suis fait visible, en vous donnant le Verbe mon Fils caché sous le voile de votre humanité. C’est par elle qu’il me manifeste à vous. Aussi ne dit-il pas : Je manifesterai le Père, mais bien : Je me manifesterai à Vous, comme pour dire : Selon que m’a donné le Père, je me manifesterai à vous.
Tu vois donc bien que, dans cette manifestation, en se manifestant, il me manifeste.
Tu as appris aussi pourquoi il n’a pas dit : Je manifesterai le Père. C’est qu’il ne vous est pas possible à vous, dans un corps mortel, de me voir moi le Père, comme il a été expliqué, et d’autre part il est une même chose avec moi.
CHAPITRE XXXIII
(63)
De quelle manière l’âme gravit le second gradin du Pont après avoir franchi le premier.
Tu as vu désormais l’excellence de celui qui est parvenu à l’amour de l’ami. Il a monté par les pieds de l’affection et il est arrivé au secret du cœur, c’est-à-dire au second des trois degrés figurés par le corps de mon Fils. Je t’ai dit que ces trois degrés représentaient les trois puissances de l’âme : maintenant je les applique à signifier les trois états de l’âme. Mais, avant de te conduire au troisième, je veux te montrer de quelle manière l’on arrive à être l’ami, comment en devenant ami l’on devient fils, en s’élevant à l’amour filial. Je te dirai ensuite ce que l’on fait, quand on est devenu ami, puis je t’exposerai, à quels signes l’on reconnaît l’ami véritable.
Et, premièrement, comment devient-on l’ami ?
C’est ce que je vais te dire.
Tout d’abord, l’âme était imparfaite, dominée qu’elle était par la crainte servile ; mais avec de l’exercice et de la persévérance, elle arrive à l’amour de jouissance et d’intérêt propre, en trouvant en moi sa joie et son utilité. Telle est la voie que suit celui qui désire parvenir à l’amour parfait, je veux dire à l’amour de l’ami et du fils.
Je dis que l’amour filial est l’amour parfait, parce que c’est à lui que va l’héritage, mon héritage à Moi, Père éternel. Comme l’amour du fils suppose l’amour de l’ami, c’est pour cela que je t’ai dit que c’est l’ami qui devient fils. Comment s’opère donc cette transformation ?
Voici. Toute perfection et toute vertu procède de la charité, et la charité se nourrit de l’humilité ; l’humilité à son tour dérive de la connaissance et de la sainte haine de soi-même, ou de sa propre sensualité.
Une fois parvenu là, il faut persévérer et continuer à demeurer dans la cellule de la connaissance de soi-même, ou de sa propre sensualité.
Une fois parvenu là, il faut persévérer et continuer à demeurer dans la cellule de la connaissance de soi-même. C’est là que l’âme connaîtra ma miséricorde, par le sang de mon Fils unique. Qu’elle attire sur elle par son amour, ma divine charité ; qu’elle s’exerce à extirper toute volonté perverse, soit spirituelle, soit temporelle ; qu’elle se cache dans sa maison, pour y pleurer, comme firent Pierre et les autres disciples, après avoir commis la faute de renier mon Fis.
Cependant la douleur de Pierre était encore imparfaite, et elle demeura imparfaite, quarante jours durant, jusqu’après l’Ascension. Mais quand ma Vérité fut retournée vers moi selon son humanité, Pierre et les autres disciples se retirèrent dans leur maison, pour attendre l’avènement de l’Esprit-Saint, que ma Vérité leur avait promis. Ils s’y étaient enfermés par peur, parce que l’âme est toujours en crainte, tant qu’elle n’est pas parvenue au véritable amour. Mais, en persévérant dans les veilles, dans les humbles et continuelles prières, ils reçurent l’abondance de l’Esprit-Saint, et désormais délivrés de toute crainte, ils suivaient et prêchaient le Christ crucifié.
Ainsi fait l’âme qui veut parvenir à la perfection. Après être sortie du péché mortel et s’être reconnue elle-même telle qu’elle est, elle commence à pleurer, par crainte du châtiment ; puis elle s’élève à la considération de ma miséricorde, où elle trouve satisfaction et avantage. Mais elle est, dis-je, toujours imparfaite, et pour l’amener à la perfection, après les quarante jours, c’est-à-dire après ces deux états, je me retire d’elle, non par la grâce, mais par le sentiment.
C’est ce que vous enseigna ma Vérité quand dit à ses disciples : "Je m’en irai et je retournerai vers vous." Tout ce qu’il disait s’adressait en particulier aux disciples, mais aussi généralement et communément à tous les hommes présents et futurs. A ceux donc qui devaient venir il a dit pareillement : "Je m’en irai et je retournerai vers vous." Et ainsi fut fait, puisqu’il retourna ensuite, lors de l’avènement de l’Esprit-Saint. Le Saint-Esprit ne vient pas seul : il vient avec ma puissance et avec la sagesse de mon Fils qui est une même chose avec moi, et avec la clémence de l’Esprit-Saint qui procède de Moi, le Père, et du Fils.
Or, je te le dis, c’est ainsi que j’en agis moi-même. Pour faire sortir l’âme de son imperfection, je me retire d’elle, en la privant de la consolation qu’elle ressentait auparavant. Quand elle était dans l’état du péché mortel, elle s’était séparée de moi, et je l’avais privée de la grâce à cause de sa faute, parce qu’elle m’avait fermé la porte du désir. Le soleil de la grâce avait disparu de cette âme, non de lui-même, mais par le fait de la créature qui lui avait fermé la porte du désir. Mais elle a reconnu ce qu’elle était, elle a pris conscience de ses ténèbres, elle a ouvert sa fenêtre à la lumière et vomi sa souillure par une sainte confusion. Dès lors je suis retourné dans l’âme par ma grâce, et si je me retire aujourd’hui, ce n’est pas ma grâce que je lui enlève, mais la jouissance qu’elle en éprouvait.
Si je le fais, c’est pour l’exercer à me chercher Moi-même en toute vérité, pour l’éprouver à la lumière de la foi et lui apprendre la prudence. Si elle aime avec désintéressement, avec une foi vive, avec la haine d’elle-même, elle est en joie dans le moment même qu’elle souffre, parce qu’elle se juge indigne de la paix et du repos de l’esprit.
Des trois conditions que j’avais promis de t’exposer pour arriver à la perfection, c’est là la seconde. Voilà ce que fait une âme qui y est parvenue. Toute ma conduite envers elle est pour lui faire sentir que, si je me retire d’elle, elle ne doit pas cependant regarde en arrière, mais persévérer avec humilité dans ses exercices, et demeurer enfermée dans la connaissance d’elle-même et de moi, pour attendre avec une foi vive l’avènement du Saint-Esprit, c’est-à-dire Moi-même qui suis le foyer même de la charité. Elle m’attend, non dans l’oisiveté, mais en prière continuelle, et dans les veilles, non seulement dans les veilles corporelles, mais dans les veilles de l’intelligence. Car l’intelligence doit avoir l’œil ouvert et, à la lumière de la foi, veiller, pour arracher du cœur par la haine des vaines pensées, veiller, dans le sentiment de ma charité pour reconnaître que je ne veux rien d’autre que sa sanctification. Tout cela est certain, tout cela est attesté par le sang de mon Fils.
Pendant que l’intelligence se tient ainsi éveillée dans la connaissance d’elle-même et de moi, l’âme, par la disposition d’une bonne et sainte volonté, s’adonnera continuellement à l’oraison. Cette oraison continue ne l’empêche nullement de se livrer à la prière extérieure, dans les temps prescrits et déterminés par l’ordre de la sainte Église. Voilà ce que fait l’âme qui se dégage de l’imperfection pour atteindre à la perfection, et c’est pour qu’elle y arrive que je me sépare d’elle, non par la grâce, mais par le sentiment qu’elle en éprouve.
Je me retire d’elle encore pour qu’elle voit et connaisse son péché. En se voyant en effet privée de la consolation, elle en éprouve une peine qui l’afflige, elle se sent faible, incertaine, prête au découragement, et cette expérience lui fait découvrir la racine de l’amour-propre spirituel qui est en elle. Ce lui est un moyen de se connaître, de s’élever au-dessus d’elle-même, de siéger au tribunal de sa conscience, pour ne pas laisser passer ce sentiment sans lui infliger réprimande et correction, en arrachant la racine de l’amour-propre avec le couteau de la haine, avec la haine de cet amour même, par amour de la vertu.
CHAPITRE XXXIV
(64)
Comment, lorsqu’on aime Dieu imparfaitement, l’on aime aussi le prochain imparfaitement, et des signes de cet amour imparfait.
Sache-le bien, toute imperfection ou toute perfection dans l’amour se manifeste et s’acquiert vis-à-vis de Moi, et aussi pareillement à l’égard du prochain. Elles le savent bien, les âmes simples, qui souventes fois aiment les créatures d’un amour spirituel. Si elles m’aiment d’un amour épuré et désintéressé, c’est purement aussi et avec désintéressement qu’elles aiment leur prochain.
Il en est comme du vase que l’on remplit à la fontaine. Si on le retire de la source pour boire, il est bientôt vide. Mais si on le tient plongé dans la source, on peut y boire toujours, il demeure toujours plein. Ainsi en est-il pour l’amour du prochain, spirituel ou temporel : il le faut boire en Moi, sans autre considération. Car je vous demande de m’aimer du même amour dont je vous aime.
En vérité vous ne le sauriez faire complètement. Moi je vous ai aimés, avant d’être aimé, et dès lors, tout amour que vous avez pour moi, est une dette que vous acquittez, non une grâce que vous me faites, tandis que l’amour que j’ai pour vous est une faveur que je vous accorde, mais que je ne vous dois pas. Vous ne pouvez donc me rendre, à Moi, l’amour que je vous réclame. Mais je vous ai placés à côté de votre prochain, pour vous permettre de faire pour lui ce que vous ne pouvez faire pour moi : l’aimer par grâce, et avec désintéressement, sans en attendre aucun avantage. Je considère alors comme fait à moi ce que vous faites au prochain.
N’est-ce pas ce que montre ma Vérité quand elle dit à Paul qui me persécutait : Saul, Saul, pourquoi me persécutes-tu ? (Ac 9, 4) — Il parlait ainsi, parce qu’il estimait que c’était me persécuter que de persécuter que de persécuter mes fidèles.
Ainsi donc cet amour doit être pur, et c’est avec ce même amour dont vous m’aimez, que vous devez aimer votre prochain. Et tu sais à quoi reconnaître que l’amour est imparfait ? Celui-là n’aime pas parfaitement, qui, même en aimant d’un amour spirituel éprouve de la peine et s’afflige, quand la créature qu’il aime ne paraît pas répondre à son amour, ou ne semble pas l’aimer autant qu’il croit aimer lui-même ; ou encore, quand il se voit séparé de son intimité et de la consolation qu’il en attendait, ou qu’il sent qu’elle en aime une autre plus que lui. A ces signes et à d’autres encore, l’on peut conclure que l’amour qu’il a pour moi et pour le prochain est encore imparfait. Cet amour il a bien pu le puiser en moi, mais il en a bu la coupe en dehors de la source. L’amour qu’il avait pour moi était encore imparfait, imparfait aussi est l’amour qu’il témoigne à celui qu’il aime d’un amour même spirituel.
Tout cela vient de ce qu’il n’a pas complètement arraché la racine de l’amour-propre spirituel. Souvent je le laisse aux prises avec cet amour, pour qu’ainsi il prenne bien conscience de son imperfection. Je lui retire le sentiment de ma présence, pour qu’il s’enferme dans la maison de la connaissance de soi-même, où il acquérera toute perfection. Puis je reviens à lui, par une lumière plus abondante, par une intelligence si approfondie de ma Vérité, qu’il estime désormais comme une grâce, de pouvoir tuer pour moi sa volonté propre.
Il ne lui reste plus alors qu’à sarcler et à parer la vigne de son âme, à en arracher les épines de ses pensées, à y disposer les pierres des vertus fondées dans le sang du Christ et qu’il a trouvées dans la traversée du Pont qui est le Christ crucifié, mon Fils unique. Je t’ai dit, s’il t’en souvient, que sur le Pont, qui est la doctrine de ma Vérité, étaient ces pierres fondées dans la vertu de son sang, parce que les vertus ne vous donnent la vie, que par l’efficace de son sang.
CHAPITRE XXXV
(65)
Du moyen que doit employer l’âme pour parvenir à l’amour pur et libre.
Voilà donc l’âme entrée en elle-même. En suivant la doctrine du Christ crucifié, par un véritable amour de la vertu et par la haine du vice, elle est arrivée, à force de persévérance, à la cellule de la connaissance d’elle-même. Elle s’y tient recluse dans les veilles et les prières continuelles, complètement séparée de la conversation du siècle. Elle s’y est enfermée elle-même, par crainte, connaissant bien son imperfection, et par le désir qu’elle a d’atteindre à l’amour épuré et libre. Voyant et sachant bien qu’il n’est point d’autre moyen pour elle d’y parvenir, elle y attend, avec une foi vive, ma venue par un accroissement de grâce en elle.