L’Ingénieux Hidalgo Don Quichotte de la Manche (page 11)

Miguel de Cervantès · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Don Quichotte (trad. Viardot, texte entier) · 42 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Sancho le suivait à pied, selon sa coutume, menant par le licou son âne, éternel compagnon de sa bonne et mauvaise fortune. Quand ils eurent marché quelque temps sous le feuillage de ces sombres châtaigniers, ils arrivèrent dans une petite prairie, au pied de quelques roches élevées, d’où tombait avec grand bruit une belle chute d’eau. Au bas de ces roches étaient quelques mauvaises baraques, plus semblables à des ruines qu’à des maisons, du milieu desquelles ils s’aperçurent que partait le bruit de ces coups redoublés qui continuaient toujours. Rossinante s’effraya du bruit que faisaient les coups et la chute de l’eau. Mais Don Quichotte, après l’avoir calmé de la voix et de la main, s’approcha peu à peu des masures, se recommandant du profond de son cœur à sa dame, qu’il suppliait de lui accorder faveur en cette formidable entreprise, et, chemin faisant, invoquant aussi l’aide de Dieu. Pour Sancho, qui ne s’éloignait pas des côtés de son maître, il étendait tant qu’il pouvait le cou et la vue par-dessous le ventre de Rossinante, pour voir s’il apercevrait ce qui le tenait depuis si longtemps en doute et en émoi. Ils avaient fait encore une centaine de pas dans cette posture, lorsqu’enfin, au détour d’un rocher, se découvrit manifestement à leurs yeux la cause de cet infernal tapage qui, pendant la nuit tout entière, leur avait causé de si mortelles alarmes. Et c’était tout bonnement, si cette découverte, ô lecteur, ne te donne ni regret ni dépit, six marteaux de moulin à foulon, qui, de leurs coups alternatifs, faisaient tout ce vacarme.

À cette vue, Don Quichotte devint muet ; il pâlit et défaillit du haut en bas. Sancho le regarda, et vit qu’il avait la tête baissée sur sa poitrine, comme un homme confus et consterné. Don Quichotte aussi regarda Sancho ; il le vit les deux joues enflées, et la bouche tellement pleine d’envie de rire qu’il semblait vouloir en étouffer ; et toute sa mélancolie ne pouvant tenir contre la comique grimace de Sancho, il se laissa lui-même aller à sourire. Dès que Sancho vit que son maître commençait, il lâcha la bonde, et s’en donna de si bon cœur qu’il fut obligé de se serrer les rognons avec les poings pour ne pas crever de rire. Quatre fois il se calma, et quatre fois il se reprit avec la même impétuosité que la première. Don Quichotte s’en donnait au diable, surtout quand il l’entendit s’écrier, par manière de figue, et contrefaisant sa voix et ses gestes. « Apprends, ami Sancho, que je suis né, par la volonté du ciel, dans notre âge de fer pour y ressusciter l’âge d’or : c’est à moi que sont réservés les périls redoutables, les prouesses éclatantes et les vaillants exploits ; » continuant de répéter ainsi les propos que lui avait tenus son maître, lorsqu’il entendit la première fois le bruit des coups de marteau. Voyant donc que Sancho se moquait de lui décidément, Don Quichotte fut saisi d’une telle colère qu’il leva le manche de sa pique, et lui en asséna deux coups si violents que, si l’autre les eût reçus sur la tête aussi bien que sur les épaules, son maître était quitte de lui payer ses gages, à moins que ce ne fût à ses héritiers. Quand Sancho vit que ses plaisanteries étaient payées de cette monnaie, craignant que son maître ne doublât la récompense, il prit une contenance humble et un ton contrit : « Que votre grâce s’apaise ! lui dit-il ; ne voyez-vous pas que je plaisante ? — Et c’est justement parce que vous plaisantez que je ne plaisante pas, répondit Don Quichotte. Venez ici, monsieur le rieur, et répondez. Vous semble-t-il, par hasard, que, si ces marteaux à foulon eussent été aussi bien une périlleuse aventure, je n’avais pas montré assez de courage pour l’entreprendre et la mettre à fin ? et suis-je obligé, par hasard, chevalier que je suis, à distinguer les sons et à reconnaître si le bruit que j’entends vient de marteaux à foulon ou d’autre chose ? et ne pourrait-il pas arriver, comme c’est la vérité toute pure, que je n’en aie jamais vu ni entendu de ma vie, comme vous les avez vus et entendus, vous, rustre et vilain que vous êtes, né et élevé dans leur voisinage ? Sinon, faites voir un peu que ces six marteaux se changent en six géants, et jetez-les-moi à la barbe l’un après l’autre, ou tous ensemble ; et si je ne les mets pas tous six les quatre fers en l’air, alors je vous permets de vous moquer de moi tout à votre aise. — En voilà bien assez, mon cher seigneur, répliqua Sancho ; je confesse que j’ai trop lâché la bride à ma bonne humeur. Mais dites-moi, maintenant que nous sommes quittes et que la paix est faite (que Dieu vous tire de toutes les aventures aussi sain et aussi sauf que de celle-ci !) dites-moi, n’y a-t-il pas de quoi rire, et aussi de quoi conter, dans cette grande frayeur que nous avons eue ; dans la mienne, je veux dire, car je sais bien que votre grâce n’a jamais connu le nom même de la peur ? — Je ne nie pas, répondit Don Quichotte, que dans ce qui nous est arrivé il n’y ait réellement matière à rire ; mais je ne pense pas qu’il y ait matière à conter, car tous les gens qui vous écoutent n’ont pas assez de sens et d’esprit pour mettre les choses à leur vrai point. — Tout au moins, reprit Sancho, vous avez su mettre à son vrai point le manche de la lance, car, en me visant sur la tête, vous m’avez donné sur les épaules, grâce à Dieu et au soin que j’ai pris de gauchir à droite. Mais passe : tout s’en va, comme on dit, dans la lessive, et j’ai souvent ouï dire encore : celui-là t’aime bien qui te fait pleurer ; et d’autant plus que les grands seigneurs, après une mauvaise parole dite à leurs valets, ont coutume de leur donner une nippe. Je ne sais trop ce qu’ils leur donnent quand ils leur ont donné des coups de bâton, mais j’imagine que les chevaliers errants donnent après le bâton des îles ou des royaumes en terre ferme. — La chance pourrait tourner de telle sorte, répondit Don Quichotte, que tout ce que tu dis vînt à se vérifier. Et d’abord pardonne le passé : tu es raisonnable, et tu sais que les premiers mouvements ne sont pas dans la main de l’homme. Mais je veux aussi que tu sois désormais informé d’une chose, afin que tu te contiennes et t’abstiennes de trop parler avec moi : c’est que, dans tous les livres de chevalerie que j’ai lus, et le nombre en est infini, jamais je n’ai vu qu’aucun écuyer bavardât avec son seigneur aussi hardiment que tu bavardes avec le tien. Et, à vrai dire, nous avons aussi grand tort l’un que l’autre : toi, parce que tu ne me respectes pas assez ; moi, parce que je ne me fais pas assez respecter. Voilà Gandalin, l’écuyer d’Amadis, qui devint comte de l’Île-Ferme ; eh bien ! on lit de lui que jamais il ne parlait à son seigneur, sinon le bonnet à la main, la tête penchée et le corps incliné, more turquesco. Mais que dirons-nous de Gasabal, l’écuyer de don Galaor, lequel fut si discret que, pour nous instruire de son merveilleux talent à garder le silence, son nom n’est cité qu’une fois dans tout le cours de cette grande et véridique histoire ? De tout ce que je viens de dire, tu dois inférer, Sancho, qu’il est nécessaire de faire la différence du maître au valet, du seigneur au vassal, du chevalier à l’écuyer. Ainsi donc désormais nous devrons nous traiter avec plus de respect, sans prendre trop de corde et nous permettre trop de badinage. Car enfin, de quelque manière que je vienne à me fâcher contre vous, ce sera toujours tant pis pour la cruche. Les récompenses et les bienfaits que je vous ai promis viendront à leur temps, et s’ils ne viennent pas, du moins, comme je vous l’ai dit, votre salaire ne se perdra point. — Tout ce que dit votre grâce est parfaitement bien, répondit Sancho ; mais je voudrais savoir, si le temps des récompenses ne devait jamais venir, et qu’il fallût s’en tenir aux gages, combien gagnait dans ce temps-là un écuyer de chevalier errant ; et s’il faisait marché au mois, ou à la journée, comme les goujats des maçons. — À ce que je crois, répliqua Don Quichotte, les écuyers de ce temps-là n’étaient pas à gages, mais à merci ; et si je t’ai assigné des gages dans le testament clos que j’ai laissé chez moi, c’est en vue de ce qui pourrait arriver. Car, en vérité, je ne sais pas encore comment prendra la chevalerie dans les siècles calamiteux où nous sommes, et je ne voudrais pas que, pour si peu de chose, mon âme fût en peine dans l’autre monde. Il faut, en effet, que tu saches, ami Sancho, qu’en celui-ci, il n’est pas d’état plus scabreux et plus périlleux que celui des coureurs d’aventures. — Je le crois bien, reprit Sancho, puisque le seul bruit des marteaux à foulon a pu troubler et désarçonner le cœur d’un errant aussi valeureux que votre grâce. Au reste, vous pouvez être bien certain que désormais je ne desserrerai plus les dents pour badiner sur vos affaires, mais seulement pour vous honorer comme mon maître et seigneur naturel. — En ce cas-là, répliqua Don Quichotte, tu vivras, comme on dit, sur la face de la terre, car, après les parents, ce sont les maîtres qu’on doit respecter le plus, et comme s’ils avaient les mêmes droits et la même qualité. »

CHAPITRE XXI. Qui traite de la haute aventure et de la riche conquête de l’armet de Mambrin, ainsi que d’autres choses arrivées à notre invincible chevalier.

En ce moment, il commença de tomber un peu de pluie, et Sancho aurait bien voulu se mettre à l’abri en entrant dans les moulins à foulon. Mais Don Quichotte les avait pris en telle aversion depuis le mauvais tour qu’ils venaient de lui jouer, qu’il ne voulut en aucune façon consentir à y mettre le pied. Il tourna bride brusquement à main droite, et tous deux arrivèrent à un chemin pareil à celui qu’ils avaient suivi la veille.

À peu de distance, Don Quichotte découvrit de loin un homme à cheval, portant sur sa tête quelque chose qui luisait et brillait comme si c’eût été de l’or. À peine l’avait-il aperçu qu’il se tourna vers Sancho, et lui dit : « Il me semble, Sancho, qu’il n’y a point de proverbe qui n’ait un sens véritable ; car que sont-ils, sinon des sentences tirées de l’expérience même, qui est la commune mère de toutes les sciences ? Cela est vrai spécialement du proverbe qui dit : Quand une porte se ferme, une autre s’ouvre. En effet, si la fortune hier soir nous a fermé la porte de l’aventure que nous cherchions, en nous abusant sur le bruit des marteaux à foulon, voilà maintenant qu’elle nous ouvre à deux battants la porte d’une autre aventure, meilleure et plus certaine ; et cette fois, si je ne réussis pas à en trouver l’entrée, ce sera ma faute, sans que je puisse m’excuser sur mon ignorance des moulins à foulon, ni sur l’obscurité de la nuit. Je dis tout cela parce que, si je ne me trompe, voilà quelqu’un qui vient de notre côté, portant coiffé sur sa tête cet armet de Mambrin à propos duquel j’ai fait le serment que tu n’as pas oublié. — Pour Dieu, seigneur, répondit Sancho, prenez bien garde à ce que vous dites, et plus encore à ce que vous faites ; je ne voudrais pas que ce fussent d’autres marteaux à foulon qui achevassent de nous fouler et de nous marteler le bon sens. — Que le diable soit de l’homme ! s’écria Don Quichotte ; qu’a de commun l’armet avec les marteaux ? — Je n’en sais rien, répondit Sancho ; mais, par ma foi, si je pouvais parler comme j’en avais l’habitude, je vous donnerais de telles raisons que votre grâce verrait bien qu’elle se trompe en ce qu’elle dit. — Comment puis-je me tromper en ce que je dis, traître méticuleux ? reprit Don Quichotte. Dis-moi, ne vois-tu pas ce chevalier qui vient à nous, monté sur un cheval gris pommelé, et qui porte sur la tête un armet d’or ? — Ce que j’avise et ce que je vois, répondit Sancho, ce n’est rien autre qu’un homme monté sur un âne gris comme le mien, et portant sur la tête quelque chose qui reluit. — Eh bien ! ce quelque chose, c’est l’armet de Mambrin, reprit Don Quichotte. Range-toi de côté, et laisse-moi seul avec lui. Tu vas voir comment, sans dire un mot, pour ménager le temps, j’achève cette aventure, et m’empare de cet armet que j’ai tant souhaité. — De me ranger à l’écart, c’est mon affaire, répondit Sancho ; mais Dieu veuille, dis-je encore, que ce soit de la fougère et non des foulons. — Je vous ai déjà dit, frère, s’écria Don Quichotte, que vous cessiez de me rebattre les oreilles de ces foulons ; car je jure de par tous les…, vous m’entendez bien, que je vous foulerai l’âme au fond du corps. » Sancho se tut aussitôt, craignant que son maître n’accomplît son serment, car il l’avait assaisonné à se déchirer la bouche.

Or, voici ce qu’étaient cet armet, ce cheval et ce chevalier que voyait Don Quichotte. Il y avait dans ces environs deux villages voisins ; l’un si petit qu’il n’avait ni pharmacie ni barbier ; et l’autre plus grand, ayant l’une et l’autre. Le barbier du grand village desservait le petit, dans lequel un malade avait besoin d’une saignée, et un autre habitant, de se faire la barbe. Le barbier s’y rendait pour ces deux offices, portant un plat à barbe en cuivre rouge ; le sort ayant voulu que la pluie le prît en chemin, pour ne pas tacher son chapeau, qui était neuf sans doute, il mit par-dessus son plat à barbe, lequel, étant bien écuré, reluisait d’une demi-lieue. Il montait un âne gris, comme avait dit Sancho ; et voilà pourquoi Don Quichotte crut voir un cheval pommelé, un chevalier et un armet d’or ; car toutes les choses qui frappaient sa vue, il les arrangeait aisément à son délire chevaleresque et à ses errantes pensées.

Dès qu’il vit que le pauvre chevalier s’approchait, sans entrer en pourparlers il fondit sur lui, la lance basse, de tout le galop de Rossinante, bien résolu de le traverser d’outre en outre ; mais au moment de l’atteindre, et sans ralentir l’impétuosité de sa course, il lui cria : « Défends-toi, chétive créature, ou livre-moi de bonne grâce ce qui m’est dû si justement. » Le barbier, qui, sans y penser ni le prévoir, vit tout à coup fondre sur lui ce fantôme, ne trouva d’autre moyen de se garer du coup de lance que de se laisser tomber en bas de son âne ; puis, dès qu’il eut touché la terre, il se releva plus agile qu’un daim, et se mit à courir si légèrement à travers la plaine que le vent même n’eût pu l’attraper. Il laissa son bassin par terre, et c’est tout ce que demandait Don Quichotte, lequel s’écria que le païen n’était pas bête, et qu’il avait imité le castor, qui, se voyant pressé par les chasseurs, coupe de ses propres dents ce que son instinct naturel lui apprend être l’objet de leurs poursuites.

Il ordonna ensuite à Sancho de ramasser l’armet ; et celui-ci, le pesant dans la main : « Pardieu ! dit-il, ce plat à barbe est bon, et vaut une piastre comme un maravédi ; » puis il le donna à son maître, qui le mit aussitôt sur sa tête, le tournant et le retournant de tous côtés pour en trouver l’enchâssure ; et, comme il ne pouvait en venir à bout : « Il faut, s’écria-t-il, que ce païen, à la mesure duquel on a forgé pour la première fois cette fameuse salade, ait eu la tête bien grosse ; et le pis, c’est qu’il en manque la moitié. » Quand Sancho entendit appeler salade un plat à barbe, il ne put retenir un grand éclat de rire ; mais la colère de son maître lui revenant en mémoire, il fit halte à mi-chemin : « De quoi ris-tu, Sancho ? lui demanda Don Quichotte. — Je ris, répondit-il, en considérant quelle grosse tête devait avoir le païen, premier maître de cet armet, qui ressemble à un bassin de barbier comme une mouche à l’autre. — Sais-tu ce que j’imagine, Sancho ? reprit Don Quichotte. Que cette pièce fameuse, cet armet enchanté, a dû, par quelque étrange accident, tomber aux mains de quelqu’un qui ne sut ni connaître, ni estimer sa valeur ; et que ce nouveau maître, sans savoir ce qu’il faisait, et le voyant de l’or le plus pur, s’imagina d’en fondre la moitié pour en faire argent ; de sorte que l’autre moitié reste sous cette forme, qui ne ressemble pas mal, comme tu dis, à un plat de barbier. Mais, qu’il en soit ce qu’il en est ; pour moi qui le connais, sa métamorphose m’importe peu : je le remettrai en état au premier village où je rencontrerai une forge, et de telle façon qu’il n’ait rien à envier au casque même que fourbit le dieu des fournaises pour le dieu des batailles. En attendant, je le porterai comme je pourrai, car mieux vaut quelque chose que rien du tout, et d’ailleurs il sera bien suffisant pour me défendre d’un coup de pierre. — Oui, répondit Sancho, pourvu qu’on ne les lance pas avec une fronde, comme dans la bataille des deux armées, quand on vous rabota si bien les mâchoires, et qu’on mit en morceaux la burette où vous portiez ce bienheureux breuvage qui m’a fait vomir la fressure. — Je n’ai pas grand regret de l’avoir perdu, reprit Don Quichotte ; car tu sais bien, Sancho, que j’en ai la recette dans la mémoire. — Moi aussi, je la sais par cœur, répondit Sancho ; mais si je le fais ou si je le goûte une autre fois en ma vie, que ma dernière heure soit venue. Et d’ailleurs, je ne pense pas me mettre davantage en occasion d’en avoir besoin ; au contraire, je pense me garer, avec toute la force de mes cinq sens, d’être blessé et de blesser personne. Quant à être une autre fois berné, je n’en dis rien ; ce sont de ces malheurs qu’on ne peut guère prévenir ; et quand ils arrivent, il n’y a rien de mieux à faire que de plier les épaules, de retenir son souffle, de fermer les yeux, et de se laisser aller où le sort et la couverture vous envoient.

— Tu es un mauvais chrétien, Sancho, dit Don Quichotte lorsqu’il entendit ces dernières paroles, car jamais tu n’oublies l’injure qu’on t’a faite. Apprends donc qu’il est d’un cœur noble et généreux de ne faire aucun cas de tels enfantillages. Dis-moi, de quel pied boites-tu ? Quelle côte enfoncée, ou quelle tête rompue as-tu tirée de la bagarre pour ne pouvoir oublier cette plaisanterie ? Car enfin, en examinant la chose, il est clair que ce ne fut qu’une plaisanterie et un passe-temps. Si je ne l’entendais pas ainsi, je serais déjà retourné là-bas, et j’aurais fait, pour te venger, plus de ravage que n’en firent les Grecs pour venger l’enlèvement d’Hélène ; laquelle, si elle fût venue dans cette époque, ou ma Dulcinée dans la sienne, pourrait bien être sûre de n’avoir pas une si grande réputation de beauté. » En disant cela, il poussa un profond soupir, qu’il envoya jusqu’aux nuages. « Eh bien ! reprit Sancho, que ce soit donc pour rire, puisqu’il n’y a pas moyen de les en faire pleurer ; mais je sais bien, quant à moi, ce qu’il y avait pour rire et pour pleurer, et ça ne s’en ira pas plus de ma mémoire que de la peau de mes épaules. Mais laissons cela de côté, et dites-moi, s’il vous plaît, seigneur, ce que nous ferons de ce cheval gris pommelé, qui semble un âne gris, et qu’a laissé à l’abandon ce Martin que votre grâce a si joliment flanqué par terre. Au train dont il a pendu ses jambes à son cou, pour prendre la poudre d’escampette, il n’a pas la mine de revenir jamais le chercher ; et, par ma barbe, le grison n’a pas l’air mauvais. — Je n’ai jamais coutume, répondit Don Quichotte, de dépouiller ceux que j’ai vaincus ; et ce n’est pas non plus l’usage de la chevalerie de leur enlever les chevaux et de les laisser à pied, à moins pourtant que le vainqueur n’ait perdu le sien dans la bataille, car alors il lui est permis de prendre celui du vaincu, comme gagné de bonne guerre. Ainsi donc, Sancho, laisse ce cheval, ou âne, ou ce que tu voudras qu’il soit, car dès que son maître nous verra loin d’ici, il viendra le reprendre. — Dieu sait pourtant si je voudrais l’emmener, répliqua Sancho, ou tout au moins le troquer contre le mien, qui ne me semble pas si bon. Et véritablement les lois de votre chevalerie sont bien étroites, puisqu’elles ne s’étendent pas seulement à laisser troquer un âne contre un autre. Mais je voudrais savoir si je pourrais tout au moins troquer les harnais. — C’est un cas dont je ne suis pas très-sûr, répondit Don Quichotte ; de façon que, dans le doute, et jusqu’à plus ample information, je permets que tu les échanges, si tu en as un extrême besoin. — Si extrême, répliqua Sancho, que si ces harnais étaient pour ma propre personne je n’en aurais pas un besoin plus grand. » Aussitôt, profitant de la licence, il fit mutatio capparum, comme disent les étudiants, et para si galamment son âne qu’il lui en parut avantagé du quart et du tiers.

Cela fait, ils déjeunèrent avec les restes des dépouilles prises sur le mulet des bons pères, et burent de l’eau du ruisseau des moulins à foulon, mais sans tourner la tête pour les regarder, tant ils les avaient pris en aversion pour la peur qu’ils en avaient eue. Enfin, la colère étant passée avec l’appétit, et même la mauvaise humeur, ils montèrent à cheval, et, sans prendre aucun chemin déterminé, pour se mieux mettre à l’unisson des chevaliers errants, ils commencèrent à marcher par où les menait la volonté de Rossinante ; car celle du maître se laissait entraîner, et même celle de l’âne, qui le suivait toujours en bon camarade quelque part que l’autre lui servît de guide. De cette manière ils revinrent sur le grand chemin, qu’ils suivirent à l’aventure, et sans aucun parti pris.

Tandis qu’ils cheminaient ainsi tout droit devant eux, Sancho dit à son maître : « Seigneur, votre grâce veut-elle me donner permission de deviser un peu avec elle ? Depuis que vous m’avez imposé ce rude commandement du silence, plus de quatre bonnes choses m’ont pourri dans l’estomac, et j’en ai maintenant une sur le bout de la langue, une seule, que je ne voudrais pas voir perdre ainsi. — Dis-la, répondit Don Quichotte, et sois bref dans tes propos ; aucun n’est agréable s’il est long. — Je dis donc, seigneur, reprit Sancho, que, depuis quelques jours, j’ai considéré combien peu l’on gagne et l’on amasse à chercher ces aventures que votre grâce cherche par ces déserts et ces croisières de grands chemins, où, quels que soient les dangers qu’on affronte et les victoires qu’on remporte, comme il n’y a personne pour les voir et les savoir, vos exploits restent enfouis dans un oubli perpétuel, au grand détriment des bonnes intentions de votre grâce et de leur propre mérite. Il me semble donc qu’il vaudrait mieux, sauf le meilleur avis de votre grâce, que nous allassions servir un empereur, ou quelque autre grand prince, qui eût quelque guerre à soutenir, au service duquel votre grâce pût montrer la valeur de son bras, ses grandes forces et son intelligence plus grande encore. Cela vu du seigneur que nous servirons, force sera qu’il nous récompense, chacun selon ses mérites. Et là se trouveront aussi des clercs pour coucher par écrit les prouesses de votre grâce, et pour en garder mémoire. Des miennes je ne dis rien, parce qu’elles ne doivent pas sortir des limites de la gloire écuyère ; et pourtant j’ose dire que, s’il était d’usage dans la chevalerie d’écrire les prouesses des écuyers, je crois bien que les miennes ne resteraient pas entre les lignes.

— Tu n’as pas mal parlé, Sancho, répondit Don Quichotte ; mais avant que d’en arriver là, il faut d’abord aller par le monde, comme en épreuves, cherchant les aventures, afin de gagner par ses hauts faits nom et renom, tellement que, dès qu’il se présente à la cour d’un grand monarque, le chevalier soit déjà connu par ses œuvres, et qu’à peine il ait franchi les portes de la ville, tous les petits garçons le suivent et l’entourent, criant après lui : « Voici le chevalier du Soleil, ou bien du Serpent, ou de quelque autre marque distinctive sous laquelle il sera connu pour avoir fait de grandes prouesses. Voici, diront-ils, celui qui a vaincu en combat singulier l’effroyable géant Brocabruno de la grande force, celui qui a désenchanté le grand Mameluck de Perse d’un long enchantement où il était retenu depuis bientôt neuf cents années. » Ainsi, de proche en proche, ils iront publiant ses hauts faits ; et bientôt, au tapage que feront les enfants et le peuple tout entier, le roi de ce royaume se mettra aux balcons de son royal palais ; et dès qu’il aura vu le chevalier, qu’il reconnaîtra par la couleur des armes et la devise de l’écu, il devra forcément s’écrier : « Or sus, que tous les chevaliers qui se trouvent à ma cour sortent pour recevoir la fleur de la chevalerie qui s’avance. » À cet ordre, ils sortiront tous, et lui-même descendra jusqu’à la moitié de l’escalier, puis il embrassera étroitement son hôte, et lui donnera le baiser de paix au milieu du visage ; aussitôt il le conduira par la main dans l’appartement de la reine, où le chevalier la trouvera avec l’infante sa fille, qui ne peut manquer d’être une des plus belles et des plus parfaites jeunes personnes qu’à grand’peine on pourrait trouver sur une bonne partie de la face de la terre. Après cela, il arrivera tout aussitôt que l’infante jettera les yeux sur le chevalier, et le chevalier sur l’infante, et chacun d’eux paraîtra à l’autre plutôt une chose divine qu’humaine ; et, sans savoir pourquoi ni comment, ils resteront enlacés et pris dans les lacs inextricables de l’amour, et le cœur percé d’affliction de ne savoir comment parler pour se découvrir leurs sentiments, leurs désirs et leurs peines. De là, sans doute, on conduira le chevalier dans quelque salle du palais richement meublée, où, après lui avoir ôté ses armes, on lui présentera une riche tunique d’écarlate pour se vêtir ; et s’il avait bonne mine sous ses armes, il l’aura meilleure encore sous un habit de cour. La nuit venue, il soupera avec le roi, la reine et l’infante, et ne quittera pas les yeux de celle-ci, la regardant en cachette des assistants, ce qu’elle fera de même et avec autant de sagacité ; car c’est, comme je l’ai dit, une très-discrète personne. Le repas desservi, on verra tout à coup entrer par la porte de la salle un petit vilain nain, et, derrière lui, une belle dame entre deux géants, laquelle vient proposer une certaine aventure préparée par un ancien sage, et telle que celui qui en viendra à bout sera tenu pour le meilleur chevalier du monde. Aussitôt le roi ordonnera que tous les chevaliers de sa cour en fassent l’épreuve ; mais personne ne pourra la mettre à fin, si ce n’est le chevalier étranger, au grand accroissement de sa gloire, et au grand contentement de l’infante, qui se tiendra satisfaite et même récompensée d’avoir placé en si haut lieu les pensées de son âme. Le bon de l’affaire, c’est que ce roi, ou prince, ou ce qu’il est enfin, soutient une guerre acharnée contre un autre prince aussi puissant que lui, et le chevalier son hôte, après avoir passé quelques jours dans son palais, lui demandera permission d’aller le servir dans cette guerre. Le roi la lui donnera de très-bonne grâce, et le chevalier lui baisera courtoisement les mains pour la faveur qui lui est accordée. Et cette nuit même, il ira prendre congé de l’infante sa maîtresse, à travers le grillage d’un jardin sur lequel donne sa chambre à coucher. Il l’a déjà entretenue plusieurs fois en cet endroit, par l’entremise d’une damoiselle, leur confidente, à qui l’infante confie tous ses secrets. Il soupire, elle s’évanouit ; la damoiselle apporte de l’eau, et s’afflige de voir venir le jour, ne voulant pas, pour l’honneur de sa maîtresse, qu’ils soient découverts. Finalement, l’infante reprend connaissance et tend à travers la grille ses blanches mains au chevalier, qui les couvre de mille baisers et les baigne de ses larmes ; ils se concertent sur la manière de se faire savoir leurs bonnes ou mauvaises fortunes, et la princesse le supplie d’être absent le moins long temps possible ; il lui en fait la promesse avec mille serments, et, après lui avoir encore une fois baisé les mains, il s’arrache d’auprès d’elle avec de si amers regrets qu’il est près de laisser là sa vie ; il regagne son appartement, se jette sur son lit, mais ne peut dormir du chagrin que lui cause son départ ; il se lève de grand matin, va prendre congé du roi, de la reine et de l’infante ; mais les deux premiers, en recevant ses adieux, lui disent que l’infante est indisposée et ne peut recevoir de visite. Le chevalier pense alors que c’est de la peine de son éloignement ; son cœur est navré, et peu s’en faut qu’il ne laisse échapper son affliction. La confidente est témoin de la scène, elle remarque tout, et va le conter à sa maîtresse, qui l’écoute en pleurant, et lui dit qu’un des plus grands chagrins qu’elle éprouve, c’est de ne savoir qui est son chevalier, s’il est ou non de sang royal. La damoiselle affirme que tant de grâce, de courtoisie et de vaillance ne peuvent se trouver ailleurs que dans une personne royale et de qualité. La princesse affligée accepte cette consolation ; elle essaie de cacher sa tristesse pour ne pas donner une mauvaise opinion d’elle à ses parents ; et au bout de deux jours elle reparaît en public. Cependant le chevalier est parti ; il prend part à la guerre, combat, défait l’ennemi du roi, emporte plusieurs villes, gagne plusieurs victoires. Il revient à la cour, voit sa maîtresse à leur rendez-vous d’habitude, et convient avec elle qu’il la demandera pour femme à son père, en récompense de ses services ; le roi ne le veut pas accepter pour gendre, ne sachant qui il est ; et pourtant, soit par enlèvement, soit d’autre manière, l’infante devient l’épouse du chevalier, et son père finit par tenir cette union à grand honneur, parce qu’on vient à découvrir que ce chevalier est fils d’un vaillant roi de je ne sais quel royaume, car il ne doit pas se trouver sur la carte. Le père meurt, l’infante hérite, et voilà le chevalier roi. C’est alors le moment de faire largesse à son écuyer et à tous ceux qui l’ont aidé à s’élever si haut. Il marie son écuyer avec une damoiselle de l’infante, qui sera sans doute la confidente de ses amours, laquelle est fille d’un duc de première qualité.

— C’est cela ! s’écria Sancho ; voilà ce que je demande, et vogue la galère ! Oui, je m’en tiens à cela, et tout va nous arriver au pied de la lettre, pourvu que vous vous appelliez le chevalier de la Triste Figure. — N’en doute pas, Sancho, répondit Don Quichotte, car c’est par les mêmes degrés et de la même manière que je viens de te conter que montaient et que montent encore les chevaliers errants jusqu’au rang de rois ou d’empereurs. Il ne manque plus maintenant que d’examiner quel roi des chrétiens ou des païens a sur les bras une bonne guerre et une belle fille. Mais nous avons le temps de penser à cela ; car, ainsi que je te l’ai dit, il faut d’abord acquérir ailleurs de la renommée avant de se présenter à la cour. Pourtant, il y a bien encore une autre chose qui me manque : en supposant que nous trouvions un roi avec une guerre et une fille, et que j’aie gagné une incroyable renommée dans l’univers entier, je ne sais trop comment il pourrait se faire que je me trouvasse issu de roi, ou pour le moins cousin issu de germain d’un empereur. Car enfin, avant d’en être bien assuré, le roi ne voudra pas me donner sa fille pour femme, quelque prix que méritent mes éclatants exploits ; et voilà que, par ce manque de parenté royale, je vais perdre ce que mon bras a bien mérité. Il est vrai que je suis fils d’hidalgo, de souche connue, ayant possession et propriété, et bon pour exiger cinq cents sous de réparation. Il pourrait même se faire que le sage qui écrira mon histoire débrouillât et arrangeât si bien ma généalogie que je me trouvasse arrière-petit-fils de roi, à la cinquième ou sixième génération. Car il est bon, Sancho, que je t’apprenne une chose : il y a deux espèces de descendances et de noblesses. Les uns tirent leur origine de princes et de monarques ; mais le temps, peu à peu, les a fait déchoir, et ils finissent en pointe comme les pyramides ; les autres ont pris naissance en basse extraction, et vont montant de degré en degré jusqu’à devenir de grands seigneurs. De manière qu’entre eux il y a cette différence, que les uns ont été ce qu’ils ne sont plus, et que les autres sont ce qu’ils n’avaient pas été ; et, comme je pourrais être de ceux-là, quand il serait bien avéré que mon origine est grande et glorieuse, il faudrait à toute force que cela satisfît le roi mon futur beau-père ; sinon, l’infante m’aimerait si éperdument, qu’en dépit de son père, et sût-il à n’en pouvoir douter que je suis fils d’un porteur d’eau, elle me prendrait encore pour son époux et seigneur. Sinon enfin, ce serait le cas de l’enlever, et de l’emmener où bon me semblerait, jusqu’à ce que le temps ou la mort eût apaisé le courroux de ses parents.

— C’est aussi le cas de dire, reprit Sancho, ce que disent certains vauriens : Ne demande pas de bon gré ce que tu peux prendre de force. Quoique cependant cet autre dicton vienne plus à propos : Mieux vaut le saut de la haie que la prière des braves gens. Je dis cela parce que si le seigneur roi, beau-père de votre grâce, ne veut pas se laisser fléchir jusqu’à vous donner madame l’infante, il n’y a pas autre chose à faire, comme dit votre grâce, que de l’enlever et de la mettre en lieu sûr. Mais le mal est qu’en attendant que la paix soit faite, et que vous jouissiez paisiblement du royaume, le pauvre écuyer pourra bien rester avec ses dents au crochet dans l’attente des faveurs promises ; à moins pourtant que la damoiselle confidente, qui doit devenir sa femme, ne soit partie à la suite de l’infante, et qu’il ne passe avec elle sa pauvre vie, jusqu’à ce que le ciel en ordonne autrement ; car, à ce que je crois, son seigneur peut bien la lui donner tout de suite pour légitime épouse. — Et qui l’en empêcherait ? répondit Don Quichotte. — En ce cas, reprit Sancho, nous n’avons qu’à nous recommander à Dieu, et laisser courir le sort comme soufflera le vent. — Oui, répliqua Don Quichotte, que Dieu fasse ce qui convient à mon désir et à ton besoin, Sancho, et que celui-là ne soit rien qui ne s’estime pour rien. — À la main de Dieu ! s’écria Sancho ; je suis vieux chrétien, et pour être comte, c’est tout assez. — Et c’est même trop, reprit Don Quichotte ; tu ne le serais pas que cela ne ferait rien à l’affaire. Une fois que je serai roi, je puis bien te donner la noblesse, sans que tu l’achètes ou que tu la gagnes par tes services ; car, si je te fais comte, te voilà du coup gentilhomme, et, quoi que disent les mauvaises langues, par ma foi, ils seront bien obligés, malgré tout leur dépit, de te donner de la seigneurie. — Et quand même ! s’écria Sancho, croit-on que je ne saurais pas faire valoir mon titre ? J’ai été, dans un temps, bedeau d’une confrérie, et, par ma vie, la robe de bedeau m’allait si bien que tout le monde disait que j’avais assez bonne mine pour être marguillier. Que sera-ce, bon Dieu, quand je me mettrai un manteau ducal sur le dos, et que je serai tout habillé d’or et de perles, à la mode d’un comte étranger ! J’ai dans l’idée qu’on me viendra voir de cent lieues. — Assurément tu auras bonne mine, répondit Don Quichotte, mais il sera bon que tu te râpes souvent la barbe ; car tu l’as si épaisse, si emmêlée et si crasseuse que, si tu n’y mets pas le rasoir au moins tous les deux jours, on reconnaîtra qui tu es à une portée d’arquebuse. — Eh bien ! répliqua Sancho, il n’y a qu’à prendre un barbier et l’avoir à gages à la maison ; et même, si c’est nécessaire, je le ferai marcher derrière moi comme l’écuyer d’un grand seigneur. — Et comment sais-tu, demanda Don Quichotte, que les grands seigneurs mènent derrière eux leurs écuyers ? — Je vais vous le dire, répondit Sancho. Il y a des années que j’ai été passer un mois à la cour ; et là, je vis à la promenade un seigneur qui était très-petit, et tout le monde disait qu’il était très-grand. Un homme le suivait à cheval à tous les tours qu’il faisait, si bien qu’on aurait dit que c’était sa queue. Je demandai pourquoi cet homme ne rejoignait pas l’autre et restait toujours derrière lui. On me répondit que c’était son écuyer, et que les grands avaient coutume de se faire suivre ainsi de ces gens. Voilà comment je le sais depuis ce temps-là, car je n’ai jamais oublié l’aventure. — Je dis que tu as pardieu raison, reprit Don Quichotte, et que tu peux fort bien mener ton barbier à ta suite. Les modes ne sont pas venues toutes à la fois ; elles s’inventent l’une après l’autre, et tu peux bien être le premier comte qui se fasse suivre de son barbier. D’ailleurs c’est plutôt un office de confiance, celui de faire la barbe, que celui de seller le cheval. — Pour ce qui est du barbier, dit Sancho, laissez-m’en le soin, et gardez celui de faire en sorte d’arriver à être roi et à me faire comte. — C’est ce qui sera, avec l’aide de Dieu, répondit Don Quichotte ; » et, levant les yeux, il aperçut ce qu’on dira dans le chapitre suivant.

CHAPITRE XXII. De la liberté que rendit Don Quichotte à quantité de malheureux que l’on conduisait, contre leur gré, où ils eussent été bien aises de ne pas aller.

Cid Hamet Ben-Engéli, auteur arabe et manchois, raconte, dans cette grave, douce, pompeuse, humble et ingénieuse histoire, qu’après que le fameux Don Quichotte de la Manche et Sancho Panza son écuyer eurent échangé les propos qui sont rapportés à la fin du chapitre XXI, Don Quichotte leva les yeux et vit venir, sur le chemin qu’il suivait, une douzaine d’hommes à pied, enfilés par le cou à une longue chaîne de fer comme les grains d’un chapelet, et portant tous des menottes aux bras. Ils étaient accompagnés de deux hommes à cheval et de deux hommes à pied, ceux à cheval portant des arquebuses à rouet, ceux à pied des piques et des épées. Dès que Sancho les aperçut, il s’écria : « Voilà la chaîne des galériens, forçats du roi, qu’on mène ramer aux galères. — Comment, forçats ? répondit Don Quichotte. Est-il possible que le roi fasse violence à personne ? — Je ne dis pas cela, reprit Sancho ; je dis que ce sont des gens condamnés, pour leurs délits, à servir par force le roi dans les galères. — Finalement, répliqua Don Quichotte, et quoi qu’il en soit, ces gens que l’on conduit vont par force et non de leur plein gré ? — Rien de plus sûr, répondit Sancho. — Eh bien ! alors, reprit son maître, c’est ici que se présente l’exécution de mon office, qui est d’empêcher les violences et de secourir les malheureux. — Faites attention, dit Sancho, que la justice, qui est la même chose que le roi, ne fait ni violence, ni outrage à de semblables gens, mais qu’elle les punit en peine de leurs crimes. »

Sur ces entrefaites, la chaîne des galériens arriva près d’eux, et Don Quichotte, du ton le plus honnête, pria les gardiens de l’informer de la cause ou des causes pour lesquelles ils menaient de la sorte ces pauvres gens. « Ce sont des forçats, répondit un des gardiens à cheval, qui vont servir sa majesté sur les galères. Je n’ai rien de plus à vous dire, et vous rien de plus à demander. — Cependant, répliqua Don Quichotte, je voudrais bien savoir sur chacun d’eux en particulier la cause de leur disgrâce. » À cela il ajouta d’autres propos si polis pour les engager à l’informer de ce qu’il désirait tant savoir, que l’autre gardien à cheval lui dit enfin : « Nous avons bien ici le registre où sont consignées les condamnations de chacun de ces misérables ; mais ce n’est pas le moment de nous arrêter pour l’ouvrir et en faire lecture. Approchez-vous et questionnez-les eux-mêmes ; ils vous répondront s’ils en ont envie, et bien certainement ils l’auront, car ce sont des gens qui prennent également plaisir à faire et à raconter des tours de coquins. »

Avec cette permission, que Don Quichotte aurait bien prise si on ne la lui eût accordée, il s’approcha de la chaîne, et demanda au premier venu pour quels péchés il allait en si triste équipage. « Pour avoir été amoureux, répondit l’autre. — Quoi ! pas davantage ? s’écria Don Quichotte. Par ma foi, si l’on condamne les gens aux galères pour être amoureux, il y a long-temps que je devrais y ramer. — Oh ! mes amours ne sont pas de ceux qu’imagine votre grâce, répondit le galérien. Quant à moi, j’aimai si éperdument une corbeille de lessive remplie de linge blanc, et je la serrai si étroitement dans mes bras que, si la justice ne me l’eût arrachée par force, je n’aurais pas encore, à l’heure qu’il est, cessé mes caresses. Je fus pris en flagrant délit, il n’était pas besoin de question : la cause fut bâclée, on me chatouilla les épaules de cent coups de fouet, et quand j’aurai, par dessus le marché, fauché le grand pré pendant trois ans, l’affaire sera faite. — Qu’est-ce que cela, faucher le grand pré ? demanda Don Quichotte. — C’est ramer aux galères, » répondit le forçat, qui était un jeune homme d’environ vingt-quatre ans, natif, à ce qu’il dit, de Piédraïta.

Don Quichotte fit la même demande au second, qui ne voulut pas répondre un mot, tant il marchait triste et mélancolique. Mais le premier répondit pour lui : « Celui-là, seigneur, va aux galères en qualité de serin de Canarie, je veux dire de musicien et de chanteur. — Comment donc ! s’écria Don Quichotte, envoie-t-on les musiciens et les chanteurs aux galères ? — Oui, seigneur, répondit le forçat ; il n’y a rien de pire au monde que de chanter dans le tourment. — Mais, au contraire, reprit Don Quichotte ; j’avais toujours entendu dire, avec le proverbe : Qui chante ses maux enchante. — Eh bien ! c’est tout au rebours ici, repartit le galérien ; qui chante une fois pleure toute sa vie. — Je n’y comprends rien, » dit Don Quichotte. Mais un des gardiens lui dit : « Seigneur cavalier, parmi ces gens de bien, chanter dans le tourment veut dire confesser à la torture. Ce drôle a été mis à la question, et a fait l’aveu de son crime, qui est d’avoir été voleur de bestiaux ; et, sur son aveu, on l’a condamné à six ans de galères, sans compter deux cents coups de fouet qu’il porte déjà sur les épaules. Il marche toujours triste et honteux, à cause que les autres voleurs qui l’accompagnent le méprisent, le bafouent et le maltraitent, parce qu’il a confessé le délit et n’a pas eu le courage de tenir bon pour le nier ; car ils disent qu’il n’y a pas plus de lettres dans un non que dans un oui, et que c’est trop de bonheur pour un accusé d’avoir sur sa langue sa vie ou sa mort, et non pas sur la langue des témoins et des preuves ; et, quant à cela, je trouve que tout le tort n’est pas de leur côté. — C’est bien aussi ce que je pense, » répondit Don Quichotte ; lequel, passant au troisième, lui fit la même question qu’aux autres ; et celui-ci, sans se faire tirer l’oreille, répondit d’un ton dégagé : « Moi, je vais faire une visite de cinq ans à mesdames les galères faute de dix ducats. — J’en donnerais bien vingt de bon cœur pour vous préserver de cette peine, s’écria Don Quichotte. — Cela ressemble, reprit le galérien, à celui qui a sa bourse pleine au milieu de la mer, et qui meurt de faim, ne pouvant acheter ce qui lui manque. Je dis cela parce que, si j’avais eu en temps opportun les vingt ducats que m’offre à présent votre grâce, j’aurais graissé la patte du greffier, avivé l’esprit et la langue de mon avocat, de manière que je me verrais aujourd’hui au beau milieu de la place de Zocodover à Tolède, et non le long de ce chemin, accouplé comme un chien de chasse. Mais Dieu est grand, la patience bonne, et tout est dit. »

Don Quichotte passa au quatrième. C’était un homme de vénérable aspect, avec une longue barbe blanche qui lui couvrait toute la poitrine ; lequel, s’entendant demander pour quel motif il se trouvait à la chaîne, se mit à pleurer sans répondre un mot ; mais le cinquième condamné lui servit de truchement. « Cet honnête barbon, dit-il, va pour quatre ans aux galères, après avoir été promené en triomphe dans les rues, à cheval et magnifiquement vêtu. — Cela veut dire, si je ne me trompe, interrompit Sancho, qu’il a fait amende honorable, et qu’il est monté au pilori. — Tout justement, reprit le galérien ; et le délit qui lui a valu cette peine, c’est d’avoir été courtier d’oreilles, et même du corps tout entier ; je veux dire que ce gentilhomme est ici en qualité de Mercure galant, et parce qu’il avait aussi quelques pointes et quelques grains de sorcellerie. — De ces pointes et de ces grains, je n’ai rien à dire, répondit Don Quichotte ; mais, quant à la qualité de Mercure galant tout court, je dis que cet homme ne mérite pas d’aller aux galères, si ce n’est pour y commander et pour en être le général. Car l’office d’entremetteur d’amour n’est pas comme le premier venu ; c’est un office de gens habiles et discrets, très-nécessaire dans une république bien organisée, et qui ne devrait être exercé que par des gens de bonne naissance et de bonne éducation. On devrait même créer des inspecteurs et examinateurs pour cette charge, comme pour les autres, et fixer le nombre des membres en exercice, ainsi que pour les courtiers de commerce. De cette manière, on éviterait bien des maux, dont la seule cause est que trop de gens se mêlent du métier ; gens sans tenue et sans intelligence, femmelettes, petits pages, drôles de peu d’années et de nulle expérience, qui, dans l’occasion la plus pressante, et quand il faut prendre un parti, ne savent plus reconnaître leur main droite de la gauche, et laissent geler leur soupe de l’assiette à la bouche. Je voudrais pouvoir continuer ce propos, et démontrer pourquoi il conviendrait de faire choix des personnes qui exerceraient dans l’état cet office si nécessaire ; mais ce n’est ni le lieu, ni le temps. Quelque jour j’en parlerai à quelqu’un qui puisse y pourvoir. Je dis seulement aujourd’hui que la peine que m’a causée la vue de ces cheveux blancs et de ce vénérable visage, mis à si rude épreuve pour quelques messages d’amour, s’est calmée à cette autre accusation de sorcellerie. Je sais bien pourtant qu’il n’y a dans le monde ni charmes ni sortilèges qui puissent contraindre ou détourner la volonté, comme le pensent quelques simples. Nous avons parfaitement notre libre arbitre : ni plantes, ni enchantements, ne peuvent lui faire violence. Ce que font quelques femmelettes par simplicité, ou quelques fripons par fourberie, ce sont des breuvages, des mixtures, de vrais poisons, avec lesquels ils rendent les hommes fous, faisant accroire qu’ils ont le pouvoir de les rendre amoureux, tandis qu’il est, comme je le dis, impossible de contraindre la volonté. — Cela est bien vrai, s’écria le bon vieillard ; et en vérité, seigneur, quant à la sorcellerie, je n’ai point de faute à me reprocher : je ne puis nier quant aux entremises d’amour ; mais jamais je n’ai cru mal faire en cela. Ma seule intention était que tout le monde se divertît, et vécût en paix et en repos, sans querelles comme sans chagrins. Mais ce désir charitable ne m’a pas empêché d’aller là d’où je pense bien ne plus revenir, tant je suis chargé d’années, et tant je souffre d’une rétention d’urine qui ne me laisse pas un instant de répit. » À ces mots, le bon homme se remit à pleurer de plus belle, et Sancho en prit tant de pitié qu’il tira de sa poche une pièce de quatre réaux, et lui en fit l’aumône.

Don Quichotte, continuant son interrogatoire, demanda au suivant quel était son crime ; celui-ci, d’un ton non moins vif et dégagé que le précédent, répondit : « Je suis ici pour avoir trop folâtré avec deux de mes cousines germaines, et avec deux autres cousines qui n’étaient pas les miennes. Finalement, nous avons si bien joué tous ensemble aux petits jeux innocents qu’il en est arrivé un accroissement de famille, tel et tellement embrouillé qu’un faiseur d’arbres généalogiques n’aurait pu s’y reconnaître. Je fus convaincu par preuves et témoignages ; la faveur me manqua, l’argent aussi, et je me vis en danger de périr par la gorge. On m’a condamné à six ans de galères, je n’ai point appelé, c’est la peine de ma faute ; mais je suis jeune, la vie est longue, et tant qu’on l’a il y a remède à tout. Si votre grâce, seigneur chevalier, a de quoi secourir ces pauvres gens, Dieu vous le paiera dans le ciel, et nous aurons grand soin sur la terre de prier Dieu dans nos oraisons pour la santé et la vie de votre grâce, afin qu’il vous les donne aussi bonne et longue que le mérite votre respectable personne. » Celui-ci portait l’habit d’étudiant, et l’un des gardiens dit qu’il était très-élégant discoureur, et fort avancé dans le latin.

Derrière tous ceux-là venait un homme d’environ trente ans, bien fait et de bonne mine ; cependant, quand il regardait, il mettait l’un de ses yeux dans l’autre. Il était attaché bien différemment de ses compagnons, car il portait au pied une chaîne si longue qu’elle lui faisait, en remontant, le tour du corps ; puis deux forts anneaux à la gorge, l’un rivé à la chaîne, l’autre comme une espèce de carcan duquel partaient deux barres de fer qui descendaient jusqu’à la ceinture et aboutissaient à deux menottes où il avait les mains attachées par de gros cadenas ; de manière qu’il ne pouvait ni lever ses mains à sa tête, ni baisser sa tête à ses mains. Don Quichotte demanda pourquoi cet homme portait ainsi bien plus de fers que les autres. Le gardien répondit que c’était parce qu’il avait commis plus de crimes à lui seul que tous les autres ensemble, et que c’était un si hardi et si rusé coquin que, même en le gardant de cette manière, ils n’étaient pas très-sûrs de le tenir, et qu’ils avaient toujours peur qu’il ne vînt à leur échapper. « Mais quels grands crimes a-t-il donc faits, demanda Don Quichotte, s’ils ne méritent pas plus que les galères ? — Il y est pour dix ans, répondit le gardien, ce qui emporte la mort civile ; mais il n’y a rien de plus à dire, sinon que c’est le fameux Ginès de Passamont, autrement dit Ginésille de Parapilla. — Holà ! seigneur commissaire, dit alors le galérien, tout doucement, s’il vous plaît, et ne nous amusons pas à épiloguer sur les noms et surnoms. Je m’appelle Ginès, et non Ginésille ; et Passamont est mon nom de famille, non point Parapilla, comme vous dites. Et que chacun à la ronde se tourne et s’examine, et ce ne sera pas mal fait. — Parlez un peu moins haut, seigneur larron de la grande espèce, répliqua le commissaire, si vous n’avez envie que je vous fasse taire par les épaules. — On voit bien, reprit le galérien, que l’homme va comme il plaît à Dieu ; mais, quelque jour, quelqu’un saura si je m’appelle ou non Ginésille de Parapilla. — N’est-ce pas ainsi qu’on t’appelle, imposteur ? s’écria le gardien. — Oui, je le sais bien, reprit le forçat ; mais je ferai en sorte qu’on ne me donne plus ce nom, ou bien je m’arracherai la barbe, comme je le dis entre mes dents. Seigneur chevalier, si vous avez quelque chose à nous donner, donnez-nous-le vite, et allez à la garde de Dieu, car tant de questions sur la vie du prochain commencent à nous ennuyer ; et si vous voulez connaître la mienne, sachez que je suis Ginès de Passamont, dont l’histoire est écrite par les cinq doigts de cette main. — Il dit vrai, reprit le commissaire ; lui-même a écrit sa vie, et si bien qu’on ne peut rien désirer de mieux ; mais il a laissé le livre en gage dans la prison pour deux cents réaux. — Et je pense bien le retirer, s’écria Ginès, fût-il engagé pour deux cents ducats. — Est-il donc si bon ? demanda Don Quichotte. — Si bon, reprit le galérien, qu’il fera la barbe à Lazarille de Tormès, et à tous ceux du même genre écrits ou à écrire. Ce que je puis dire à votre grâce, c’est qu’il rapporte des vérités, mais des vérités si gracieuses et si divertissantes, qu’aucun mensonge ne peut en approcher. — Et quel est le titre du livre ? demanda Don Quichotte. — La vie de Ginès de Passamont, répondit l’autre. — Est-il fini ? reprit Don Quichotte. — Comment peut-il être fini, répliqua Ginès, puisque ma vie ne l’est pas ? Ce qui est écrit comprend depuis le jour de ma naissance jusqu’au moment où l’on m’a condamné cette dernière fois aux galères. — Vous y aviez donc été déjà ? reprit Don Quichotte. — Pour servir Dieu et le roi, répondit Ginès, j’y ai déjà fait quatre ans une autre fois, et je connais le goût du biscuit et du nerf de bœuf ; et je n’ai pas grand regret d’y retourner encore, car j’aurai le temps d’y finir mon livre ; il me reste une foule de bonnes choses à dire, et, dans les galères d’Espagne, on a plus de loisir que je n’en ai besoin, d’autant plus qu’il ne m’en faut pas beaucoup pour ce qui me reste à écrire, car je le sais déjà par cœur. — Tu as de l’esprit, lui dit Don Quichotte. — Et du malheur, répondit Ginès, car le malheur poursuit toujours l’esprit. — Poursuit toujours la scélératesse ! s’écria le gardien. — Je vous ai déjà dit, seigneur commissaire, répliqua Passamont, de parler plus doux. Ces messieurs de la chancellerie ne vous ont pas mis cette verge noire en main pour maltraiter les pauvres gens qui sont ici, mais pour nous conduire où l’ordonne sa majesté. Sinon, et par la vie de… mais suffit ; quelque jour les taches faites dans l’hôtellerie pourraient bien s’en aller à la lessive ; que chacun se taise, et vive bien, et parle mieux encore, et suivons notre chemin, car c’est bien assez de fadaises comme cela. » Le commissaire leva sa baguette pour donner à Passamont la réponse à ses menaces ; mais Don Quichotte, se jetant au devant du coup, le pria de ne point le frapper : « Ce n’est pas étonnant, lui dit-il, que celui qui a les mains si bien attachées ait du moins la langue un peu libre. » Puis, s’adressant à tous les forçats de la chaîne, il ajouta : « De tout ce que vous venez de me dire, mes très-chers frères, je découvre clairement que, bien qu’on vous ait punis pour vos fautes, les châtiments que vous allez subir ne sont pas fort de votre goût, et qu’enfin vous allez aux galères tout-à-fait contre votre gré. Je découvre aussi que le peu de courage qu’a montré l’un dans la question, le manque d’argent pour celui-ci, pour celui-là le manque de faveur, et finalement, l’erreur ou la passion du juge, ont été les causes de votre perdition, et vous ont privés de la justice qui vous était due. Tout cela maintenant s’offre à ma mémoire pour me dire et me persuader de montrer à votre égard pourquoi le Ciel m’a mis au monde, pourquoi il a voulu que je fisse profession dans l’ordre de chevalerie dont je suis membre, et pourquoi j’ai fait vœu de donner secours aux malheureux et aux faibles qu’oppriment les forts. Mais comme je sais qu’une des qualités de la prudence est de ne pas faire par la violence ce qui peut se faire par la douceur, je veux prier messieurs les gardiens et monsieur le commissaire de vouloir bien vous détacher et vous laisser aller en paix ; d’autres ne manqueront pas pour servir le roi en meilleures occasions, et c’est, à vrai dire, une chose monstrueuse de rendre esclaves ceux que Dieu et la nature ont faits libres. Et d’ailleurs, seigneurs gardiens, continua Don Quichotte, ces pauvres diables ne vous ont fait nulle offense ; eh bien ! que chacun d’eux reste avec son péché ; Dieu est là-haut dans le ciel, qui n’oublie ni de châtier le méchant, ni de récompenser le bon, et il n’est pas bien que des hommes d’honneur se fassent les bourreaux d’autres hommes, quand ils n’ont rien à voir à cela. Je vous prie avec ce calme et cette douceur, afin d’avoir, si vous accédez à ma demande, à vous remercier de quelque chose. Mais si vous ne le faites de bonne grâce, cette lance et cette épée, avec la valeur de mon bras, vous feront bien obéir par force.

— Voilà, pardieu, une gracieuse plaisanterie ! s’écria le commissaire ; c’était bien la peine de tant lanterner pour accoucher de cette belle idée. Tiens ! ne veut-il pas que nous laissions aller les forçats du roi, comme si nous avions le pouvoir de les lâcher, ou qu’il eût celui de nous en donner l’ordre ? Allons donc, seigneur, passez votre chemin, et redressez un peu le bassin que vous avez sur la tête, sans vous mêler de chercher cinq pattes à notre chat. — C’est vous qui êtes le chat, le rat, le forçat, et le goujat, s’écria Don Quichotte. » Et, sans dire gare, il s’élance sur lui avec tant de furie, qu’avant que l’autre eût eu le temps de se mettre en garde, il le jette sur le carreau grièvement blessé d’un coup de lance. Le bonheur voulut que ce fût justement l’homme à l’arquebuse. Les autres gardes restèrent d’abord étonnés et stupéfaits à cette attaque inattendue ; mais, reprenant bientôt leurs esprits, ils empoignèrent, ceux à cheval leurs épées, ceux à pied leurs piques, et assaillirent tous ensemble Don Quichotte, qui les attendait avec un merveilleux sang-froid. Et sans doute il eût passé un mauvais quart d’heure, si les galériens, voyant cette belle occasion de recouvrer la liberté, n’eussent fait tous leurs efforts pour rompre la chaîne où ils étaient attachés côte à côte. La confusion devint alors si grande, que les gardiens, tantôt accourant aux forçats qui se détachaient, tantôt attaquant Don Quichotte, dont ils étaient attaqués, ne firent enfin rien qui vaille. Sancho aidait de son côté à délivrer Ginès de Passamont, qui prit le premier la clef des champs ; et celui-ci, dès qu’il se vit libre, sauta sur le commissaire abattu, lui prit son épée et son arquebuse, avec laquelle, visant l’un, visant l’autre, sans tirer jamais, il eut bientôt fait vider le champ de bataille à tous les gardes, qui échappèrent, en fuyant, aussi bien à l’arquebuse de Passamont qu’aux pierres que leur lançaient sans relâche les autres galériens délivrés.

Sancho s’affligea beaucoup de ce bel exploit, se doutant bien que ceux qui se sauvaient à toutes jambes allaient rendre compte de l’affaire à la Sainte-Hermandad, laquelle se mettrait, au son des cloches et des tambours, à la poursuite des coupables. Il communiqua cette crainte à son maître, qu’il pria de s’éloigner bien vite du chemin et de s’enfoncer dans la montagne qui était proche. « C’est fort bien, répondit Don Quichotte ; mais je sais ce qu’il convient de faire avant tout. » Appelant alors tous les galériens qui couraient pêle-mêle, et qui avaient dépouillé le commissaire jusqu’à la peau, ces honnêtes gens se mirent en rond autour de lui pour voir ce qu’il leur voulait. Don Quichotte leur tint ce discours : « Il est d’un homme bien né d’être reconnaissant des bienfaits qu’il reçoit, et l’un des péchés qui offensent Dieu davantage, c’est l’ingratitude. Je dis cela, parce que vous avez vu, seigneurs, par manifeste expérience, le bienfait que vous avez reçu de moi, en paiement duquel je désire, ou plutôt telle est ma volonté, que, chargés de cette chaîne dont j’ai délivré vos épaules, vous vous mettiez immédiatement en chemin pour vous rendre à la cité du Toboso ; que là, vous vous présentiez devant ma dame Dulcinée du Toboso, à laquelle vous direz que son chevalier, celui de la Triste Figure, lui envoie ses compliments, et que vous lui contiez mot pour mot tous les détails de cette fameuse aventure, jusqu’au moment où je vous ai rendu la liberté si désirée. Après quoi vous pourrez vous retirer, et vous en aller chacun à la bonne aventure. »

Ginès de Passamont, se chargeant de répondre pour tous, dit à Don Quichotte : « Ce que votre grâce nous ordonne, seigneur chevalier notre libérateur, est impossible à faire, de toute impossibilité ; car nous ne pouvons aller tous ensemble le long de ces grands chemins ; mais, au contraire, seuls, isolés, chacun tirant à part soi, et s’efforçant de se cacher dans les entrailles de la terre, pour n’être pas rencontrés par la Sainte-Hermandad, qui va sans aucun doute lâcher ses limiers à nos trousses. Ce que votre grâce peut faire, et ce qu’il est juste qu’elle fasse, c’est de commuer ce service et cette obligation de passage devant cette dame Dulcinée du Toboso en quelques douzaines de Credo et d’Ave Maria, que nous dirons en votre intention. C’est du moins une pénitence qu’on peut faire de nuit et de jour, pendant la fuite comme pendant le repos, en paix comme en guerre. Mais penser que nous allons maintenant retourner en terre d’Égypte, je veux dire que nous allons reprendre notre chaîne et suivre le chemin du Toboso, c’est penser qu’il fait nuit à présent, quoiqu’il ne soit pas dix heures du matin ; et nous demander une telle folie, c’est demander des poires à l’ormeau. — Eh bien ! je jure Dieu, s’écria Don Quichotte s’enflammant de colère, Don fils de mauvaise maison, Don Ginésille de Paropillo, ou comme on vous appelle, que vous irez tout seul, l’oreille basse et la queue entre les jambes, avec toute la chaîne sur le dos. » Passamont, qui n’était pas fort endurant de sa nature, et qui n’était plus à s’apercevoir que la cervelle de Don Quichotte avait un faux pli, puisqu’il avait commis une aussi grande extravagance que celle de leur rendre la liberté, se voyant traiter si cavalièrement, cligna de l’œil à ses compagnons, lesquels, s’éloignant tout d’une volée, firent pleuvoir sur Don Quichotte une telle grêle de pierres, qu’il n’avait pas assez de mains pour se couvrir de sa rondache ; et quant au pauvre Rossinante, il ne faisait pas plus de cas de l’éperon que s’il eût été coulé en bronze. Sancho se jeta derrière son âne, et se défendit avec cet écu du nuage de pierres qui crevait sur tous les deux. Mais Don Quichotte ne put pas si bien s’abriter que je ne sais combien de cailloux ne l’atteignissent dans le milieu du corps, et si violemment qu’ils l’emmenèrent avec eux par terre. Dès qu’il fut tombé, l’étudiant lui sauta dessus, et lui ôta de la tête son plat à barbe, dont il lui donna trois ou quatre coups sur les épaules, puis qu’il frappa autant de fois sur la terre, et qu’il mit presque en morceaux. Ces vauriens prirent ensuite au pauvre chevalier un pourpoint à doubles manches, qu’il portait par-dessus ses armes, et lui auraient enlevé jusqu’à ses bas, si l’armure des grèves n’en eût empêché. Ils débarrassèrent aussi Sancho de son manteau court, et le laissèrent en juste-au-corps ; puis, ayant partagé entre eux tout le butin de la bataille, ils s’échappèrent chacun de son côté, ayant plus de soin d’éviter la Sainte-Hermandad, dont ils avaient grand’peur, que de se mettre la chaîne au cou et de se présenter en cet état devant madame Dulcinée du Toboso. Il ne resta plus sur la place que l’âne, Rossinante, Sancho et Don Quichotte ; l’âne, pensif et tête basse, secouant de temps en temps les oreilles, comme si l’averse de pierres n’eût pas encore cessé ; Rossinante, étendu le long de son maître, car une autre décharge l’avait aussi jeté sur le carreau ; Sancho, en manches de chemise, et tremblant à l’idée de la Sainte-Hermandad ; enfin Don Quichotte, l’âme navrée de se voir ainsi maltraité par ceux-là même qui lui devaient un si grand bienfait.

CHAPITRE XXIII. De ce qui arriva au fameux Don Quichotte dans la Sierra-Moréna, l’une des plus rares aventures que rapporte cette véridique histoire.

Don Quichotte, se voyant en si triste état, dit à son écuyer : « Toujours, Sancho, j’ai entendu dire que faire du bien à de la canaille, c’est jeter de l’eau dans la mer. Si j’avais cru ce que tu m’as dit, j’aurais évité ce déboire ; mais la chose est faite, prenons patience pour le moment, et tirons expérience pour l’avenir. — Vous tirerez expérience, répondit Sancho, tout comme je suis Turc. Mais, puisque vous dites que, si vous m’aviez cru, vous eussiez évité ce malheur, croyez-moi maintenant, et vous en éviterez un bien plus grand encore. Car je vous déclare qu’avec la Sainte-Hermandad il n’y a pas de chevalerie qui tienne, et qu’elle ne fait pas cas de tous les chevaliers errants du monde pour deux maravédis. Tenez, il me semble déjà que ses flèches me sifflent aux oreilles. — Tu es naturellement poltron, Sancho, reprit Don Quichotte ; mais, afin que tu ne dises pas que je suis entêté et que je ne fais jamais ce que tu me conseilles, pour cette fois je veux suivre ton avis, et me mettre à l’abri de ce courroux qui te fait si peur. Mais c’est à une condition : que jamais, en la vie ou en la mort, tu ne diras à personne que je me suis éloigné et retiré de ce péril par frayeur, mais bien pour complaire à tes supplications. Si tu dis autre chose, tu en auras menti ; et dès à présent pour alors, comme alors pour dès à présent, je te donne un démenti, et dis que tu mens et mentiras toutes les fois que tu diras ou penseras pareille chose. Et ne me réplique rien ; car, de penser seulement que je m’éloigne d’un péril, de celui-ci principalement, où il semble que je montre je ne sais quelle ombre de peur, il me prend envie de rester là, et d’y attendre seul, non-seulement cette Sainte-Hermandad ou confrérie qui t’épouvante, mais encore les frères des douze tribus d’Israël, et les sept frères Machabées, et les jumeaux Castor et Pollux, et tous les frères, confrères et confréries qu’il y ait au monde. — Seigneur, répondit Sancho, se retirer, ce n’est pas fuir ; et attendre n’est pas sagesse quand le péril surpasse l’espérance et les forces. Il est d’un homme sage de se garder aujourd’hui pour demain, et de ne pas s’aventurer tout entier en un jour. Et sachez que, tout rustre et vilain que je suis, j’ai bien quelque idée pourtant de ce qu’on appelle se bien gouverner. Ainsi, ne vous repentez pas d’avoir suivi mon conseil ; montez plutôt sur Rossinante, si vous pouvez, ou sinon je vous aiderai ; et suivez-moi, car le cœur me dit que nous avons plus besoin maintenant de nos pieds que de nos mains. »

Don Quichotte monta sur sa bête, sans répliquer un mot ; et Sancho prenant les devants sur son âne, ils entrèrent dans une gorge de la Sierra-Moréna, dont ils étaient proches. L’intention de Sancho était de traverser toute cette chaîne de montagnes, et d’aller déboucher au Viso ou bien à Almodovar del Campo, après s’être cachés quelques jours dans ces solitudes, pour échapper à la Sainte-Hermandad, si elle se mettait à leur piste. Ce qui l’encouragea dans ce dessein, ce fut de voir que le sac aux provisions qu’il portait sur son âne avait échappé au pillage des galériens, chose qu’il tint à miracle, tant ces honnêtes gens avaient bien fureté, et pris tout ce qui leur convenait.

Les deux voyageurs arrivèrent cette nuit même au cœur de la Sierra-Moréna, où Sancho trouva bon de faire halte, et même de passer quelques jours, au moins tant que dureraient les vivres. Ils s’arrangèrent donc pour la nuit entre deux roches et quantité de grands liéges. Mais la destinée, qui, selon l’opinion de ceux que n’éclaire point la vraie foi, ordonne et règle tout à sa fantaisie, voulut que Ginès de Passamont, cet insigne voleur qu’avaient délivré de la chaîne la vertu et la folie de don Quichotte, poussé par la crainte de la Sainte-Hermandad qu’il redoutait avec juste raison, eût aussi songé à se cacher dans ces montagnes. Elle voulut de plus que sa frayeur et son étoile l’eussent conduit précisément où s’étaient arrêtés don Quichotte et Sancho Panza, qu’il reconnut aussitôt, et qu’il laissa paisiblement endormir. Comme les méchants sont toujours ingrats, comme la nécessité est l’occasion qui fait le larron, et que le présent fait oublier l’avenir, Ginès, qui n’avait pas plus de reconnaissance que de bonnes intentions, résolut de voler l’âne de Sancho Panza, se souciant peu de Rossinante, qui lui parut un aussi mauvais meuble à vendre qu’à mettre en gage. Sancho dormait, Ginès lui vola son âne, et avant que le jour vînt, il était trop loin pour qu’on pût le rattraper.

L’aurore parut, réjouissant la terre, et attristant le bon Sancho Panza ; car, ne trouvant plus son âne, et se voyant sans lui, il se mit à faire les plus tristes et les plus douloureuses lamentations ; tellement que don Quichotte s’éveilla au bruit de ses plaintes, et l’entendit qui disait en pleurant : « Ô fils de mes entrailles, né dans ma propre maison, jouet de mes enfants, délices de ma femme, envie de mes voisins, soulagement de mes charges, et finalement, nourricier de la moitié de ma personne, car avec vingt-six maravédis que tu gagnais par jour, tu fournissais à la moitié de ma dépense. » Don Quichotte, qui vit les pleurs de Sancho et en apprit la cause, le consola par les meilleurs raisonnements qu’il put trouver, et lui promit de lui donner une lettre de change de trois ânons sur cinq qu’il avait laissés dans son écurie. À cette promesse, Sancho se consola, sécha ses larmes, calma ses sanglots, et remercia son maître de la faveur qu’il lui faisait.

Celui-ci, dès qu’il eut pénétré dans ces montagnes, qui lui semblaient des lieux tout-à-fait propres aux aventures qu’il cherchait, s’était senti le cœur bondir de joie. Il repassait en sa mémoire ces merveilleux événements qui, dans de semblables lieux, âpres et solitaires, étaient arrivés à des chevaliers errants, et ces pensées l’absorbaient et le transportaient au point qu’il oubliait toute autre chose. Quant à Sancho, il n’avait d’autre souci, depuis qu’il croyait cheminer en lieu sûr, que de restaurer son estomac avec les débris qui restaient du butin fait sur les prêtres du convoi. Il s’en allait donc derrière son maître, chargé de tout ce qu’aurait dû porter le grison, et tirant du sac pour mettre en son ventre ; et il se trouvait si bien de cette manière d’aller, qu’il n’aurait pas donné une obole pour rencontrer toute autre aventure. En ce moment, il leva les yeux, et vit que son maître, s’étant arrêté, essayait de soulever avec la pointe de sa lance je ne sais quel paquet qui gisait par terre. Se hâtant alors d’aller lui aider, s’il en était besoin, il arriva au moment où Don Quichotte soulevait sur le bout de sa pique un coussin et une valise attachés ensemble, tous deux en lambeaux et à demi pourris. Mais le paquet pesait tant que Sancho fut obligé d’aller le prendre à la main, et son maître lui dit de voir ce qu’il y avait dans la valise. Sancho s’empressa d’obéir, et quoiqu’elle fût fermée avec une chaîne et son cadenas, il lui fut facile, par les trous qu’avait faits la pourriture, de voir ce qu’elle contenait. C’étaient quatre chemises de fine toile de Hollande, et d’autres hardes aussi élégantes que propres ; et de plus, Sancho trouva dans un mouchoir un bon petit tas d’écus d’or. Dès qu’il les vit : « Béni soit le Ciel tout entier, s’écria-t-il, qui nous envoie enfin une aventure à gagner quelque chose. » Il se remit à chercher, et trouva un petit livre de souvenirs, richement orné. « Donne-moi ce livre, lui dit Don Quichotte ; quant à l’argent, garde-le, je t’en fais cadeau. » Sancho lui baisa les mains pour le remercier de cette faveur, et, dévalisant la valise, il mit la lingerie dans le sac aux provisions. À la vue de toutes ces circonstances, Don Quichotte dit à son écuyer : « Il me semble, Sancho, et ce ne peut être autre chose, que quelque voyageur égaré aura voulu traverser ces montagnes, et que des brigands, l’ayant surpris au passage, l’auront assassiné, et seront venus l’enterrer dans cet endroit désert. — Cela ne peut pas être, répondit Sancho ; car des voleurs n’auraient point laissé l’argent. — Tu as raison, reprit Don Quichotte, et je ne devine vraiment pas ce que ce peut être. Mais attends : nous allons voir s’il n’y a pas dans ces tablettes quelque note d’où nous puissions dépister et découvrir ce que nous désirons savoir. » Il ouvrit le petit livre, et la première chose qu’il vit écrite, comme en brouillon, quoique d’une belle écriture, fut un sonnet qu’il lut à haute voix pour que Sancho l’entendît. Ce sonnet disait :

« Ou l’amour n’a point assez de discernement, ou il a trop de cruauté ; ou bien ma peine n’est point en rapport avec la faute qui me condamne à la plus dure espèce de tourment.

» Mais si l’amour est un dieu, personne n’ignore, et la raison le veut ainsi, qu’un dieu ne peut être cruel. Qui donc ordonne l’amère douleur que j’endure et que j’adore ?

» Si je dis que c’est vous, Philis, je me trompe ; car tant de mal ne peut sortir de tant de bien, et ce n’est pas du ciel que me vient cet enfer.

» Il faut donc mourir, voilà le plus certain ; car au mal dont la cause est inconnue, ce serait miracle de trouver le remède. »

— Cette chanson-là ne nous apprend rien, dit Sancho ; à moins pourtant que, par ce fil dont il y est question, nous ne tirions le peloton de toute l’aventure. — De quel fil parles-tu ? demanda Don Quichotte. — Il me semble, répondit Sancho, que votre grâce a parlé de fil. — De Philis j’ai parlé, reprit Don Quichotte, et c’est sans doute le nom de la dame dont se plaint l’auteur de ce sonnet ; et, par ma foi, ce doit être un poëte passable, ou je n’entends rien au métier. — Comment donc ! s’écria Sancho ; est-ce que votre grâce s’entend aussi à faire des sonnets ? — Et plus que tu ne penses, répondit Don Quichotte. C’est ce que tu verras bientôt, quand tu porteras à ma dame Dulcinée du Toboso une lettre écrite en vers du haut en bas. Il faut que tu saches, Sancho, que tous, ou du moins la plupart des chevaliers errants des temps passés étaient de grands troubadours, c’est-à-dire, de grands poëtes et de grands musiciens ; car ces deux talents, ou ces deux grâces, pour les mieux nommer, sont essentielles aux amoureux errants. Il est vrai que les strophes des anciens chevaliers ont plus de vigueur que de délicatesse. — Lisez autre chose, dit Sancho ; peut-être trouverez-vous de quoi nous satisfaire. » Don Quichotte tourna la page. « Ceci est de la prose, dit-il, et ressemble à une lettre. — À une lettre missive ? demanda Sancho. — Elle ne me semble, au commencement, qu’une lettre d’amour, répondit Don Quichotte. — Eh bien ! que votre grâce ait la bonté de lire tout haut, reprit Sancho ; j’aime infiniment ces histoires d’amour. — Volontiers, » dit Don Quichotte ; et, lisant à haute voix, comme Sancho l’en avait prié, il trouva ce qui suit :

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