L’Ingénieux Hidalgo Don Quichotte de la Manche
NOTICE
SUR
LA VIE ET LES OUVRAGES DE CERVANTÈS.
On peut dire, en général, que l’histoire d’un écrivain, comme celle d’un artiste, est bornée aux œuvres qui lui survivent, que ses écrits sont ses actions, et qu’enfin l’homme est tout entier dans l’auteur. Il n’en est pas ainsi de Cervantès. Homme illustre avant d’être illustre écrivain, il fit de grandes choses avant de faire un livre immortel. Son histoire saurait intéresser, même sans le prestige d’un nom glorieux, et sa vie n’est pas moins que ses œuvres pleine de charme et de moralité.
Méconnu jusqu’à sa mort, et longtemps au-delà, Cervantès n’a point trouvé de biographes à l’époque où l’attention contemporaine, fixée sur un homme célèbre, recueille d’ordinaire avec un soin religieux les particularités d’une existence glorieuse. Il a fallu tous les efforts d’une admiration posthume, bien lente à s’éveiller, pour reconstruire laborieusement, à l’aide de la tradition non moins que des documents authentiques, et de la conjecture autant que de la certitude, l’édifice incomplet d’une vie longue et remplie. Bien des lacunes restent à combler, bien des doutes à éclaircir ; mais ce qu’on sait comme avéré et ce qu’on suppose comme probable suffit maintenant pour nous apprendre quelle fut la destinée de l’un des grands génies dont s’honore l’humanité.
On n’a pu découvrir encore où est le tombeau de Cervantès, et longtemps on ignora où fut son berceau. Huit villes se sont disputé l’honneur de l’avoir vu naître, Madrid, Séville, Tolède, Lucena, Esquivias, Alcazar de San-Juan, Consuegra et Alcala de Henarès. C’est dans cette dernière qu’il naquit ; il y fut baptisé, à l’église paroissiale de Sainte-Marie-Majeure, le 9 octobre 1547. Sa famille, originaire de Galice, puis établie dans la Castille, sans appartenir à la noblesse titrée, comptait du moins parmi les familles de gentilshommes qu’on appelait fils de quelque chose (hijos de algo, ou hidalgos). Dès le treizième siècle, le nom de Cervantès était honorablement cité dans les annales espagnoles. Il y avait eu des guerriers de ce nom lors des grandes conquêtes de saint Ferdinand, à la prise de Baeza et à celle de Séville. Ils eurent part aux distributions de territoire qui se firent à cette époque, lorsqu’on repeuplait de chrétiens les champs abandonnés par les Mores. D’autres Cervantès se trouvèrent parmi les conquérants du Nouveau-Monde, et portèrent dans ces contrées lointaines une branche de la souche principale. Dans les premières années du seizième siècle, Juan de Cervantès était corrégidor d’Osuna. Son fils, Rodrigo de Cervantès, épousa, vers 1540, Doña Léonor de Cortinas, dame noble, du bourg de Barajas. De cette union naquirent d’abord deux filles, Doña Andrea et Doña Luisa, puis deux fils, Rodrigo et Miguel. Celui-ci était le plus jeune enfant de cette famille, pauvre autant qu’honorable.
On a peu de détails sur la jeunesse de Cervantès. Il est probable qu’étant né dans une ville d’université, où venaient étudier les jeunes gens de Madrid, qui n’en est distant que de quatre lieues, il y fit ses premières études. Ce qu’on sait de lui, et par lui-même, c’est qu’il avait dès sa plus tendre enfance un grand goût pour les lettres, et qu’il aimait la lecture au point de ramasser dans la rue des bribes de papier déchiré. Son inclination pour la poésie et pour le théâtre se déclara devant les tréteaux du fameux Lope de Rueda, ce comédien ambulant, fondateur du théâtre espagnol, qu’il vit jouer, avant l’âge de onze ans, à Ségovie et à Madrid.
Le jeune Miguel, ayant atteint l’adolescence, partit pour Salamanque, où il passa deux années, immatriculé parmi les étudiants de cette université célèbre. On sait qu’il demeurait dans la rue de los Moros. Ce fut là qu’il apprit à connaître ces mœurs des étudiants, qu’il a si bien peintes en quelques endroits de ses ouvrages, entre autres dans la seconde partie du Don Quichotte et dans deux de ses meilleures nouvelles, le Licencié Vidriera et la Tante supposée (la Tia fingida). Un peu plus tard, on trouve Cervantès à l’école d’un humaniste assez distingué, nommé Juan Lopez de Hoyos. Ce régent de collége fut chargé, par la municipalité de Madrid, de composer les allégories et les devises qui devaient orner, dans l’église de las Descalzas Reales, le mausolée de la reine Élisabeth de Valois, lors des magnifiques funérailles qu’on lui fit le 24 octobre 1568. Hoyos se fit aider par quelques-uns de ses meilleurs élèves, et Cervantès est cité au premier rang. Dans la Relation. que publia cet humaniste, et où sont racontées en détail la maladie, la mort et les obsèques de la reine, il mentionne comme ouvrage de Cervantès, qu’il appelle à plusieurs reprises son cher et bien-aimé disciple, la première épitaphe, en forme de sonnet, quatre redondillas (quatrains), une copla castellana (stance à rimes croisées), enfin une élégie en tercets, composée au nom de toute la classe, et adressée au cardinal Don Diego de Espinosa, président du conseil de Castille et inquisiteur général.
Ces premiers essais furent applaudis, et ce fut sans doute à la même époque que Cervantès, encouragé par son succès d’école, composa le petit poëme pastoral de Filena, quelques sonnets, quelques romances, enfin des rimas ou poésies mêlées, œuvres dont il fit mention, vers la fin de sa vie, dans son Voyage au Parnasse (Viage al Parnaso), mais dont il n’est resté que ce souvenir.
C’était alors que venait de se passer, dans le palais de Philippe II, ce drame mystérieux et sanglant dont le double dénoûment fut la mort de l’infant Don Carlos et celle de la reine Élisabeth, qui ne lui survécut que deux mois. Le pape Pie V envoya aussitôt un nonce à Madrid, pour offrir au roi d’Espagne ses compliments de condoléance (el pesame) et réclamer aussi, à la faveur de cette ambassade d’étiquette, certains droits de l’église refusés par Philippe dans ses domaines d’Italie. Ce nonce était un prélat romain, nommé Giulio Acquaviva, fils du duc d’Atri, qui reçut le chapeau de cardinal à son retour d’Espagne. Sa mission ne pouvait plaire à Philippe, qui avait impérieusement ordonné que personne, princes ou sujets, ne lui parlât de la mort de son fils, et qui, tout dévot qu’il fut, ne céda jamais sur aucun point à la cour de Rome. Aussi le légat du pape ne fit-il qu’un court séjour à Madrid. Il reçut ses passe-ports le 2 décembre 1568, deux mois après son arrivée, avec ordre de retourner immédiatement en Italie, par la route de Valence et de Barcelone. Comme Cervantès assure lui-même qu’il servit à Rome le cardinal Acquaviva, en qualité de camarero (valet de chambre), il est probable que le nonce romain, auquel le jeune Miguel put être présenté parmi les poëtes du catafalque de la reine, le prit en affection, et que, touché de sa détresse non moins que de ses talents naissants, il consentit à l’admettre dans ce qu’on appelait alors la famille d’un grand seigneur, pour ne pas dire sa domesticité. C’était, au reste, un usage fort général : beaucoup de jeunes gentilshommes espagnols se mettaient ainsi, sans croire déroger, au service de la pourpre romaine, soit pour faire à peu de frais le voyage d’Italie, soit pour s’avancer dans l’église à la faveur de leurs patrons.
Ce fut en accompagnant son nouveau maître, lorsque celui-ci retournait à Rome, que Cervantès traversa, chemin faisant, Valence et Barcelone, dont il fit maintes fois l’éloge dans ses écrits, ainsi que les provinces méridionales de France, qu’il décrivit dans sa Galatée ; car à nulle autre époque de sa vie il n’aurait pu visiter ces pays.
Malgré la douce oisiveté que pouvait lui offrir l’antichambre du prélat romain, et l’occasion plus douce encore de se livrer à ses goûts de poëte, Cervantès ne resta pas longtemps dans la domesticité. Dès l’année suivante, 1569, il s’enrôla parmi les troupes espagnoles qui occupaient une portion de l’Italie. Pour les gentilshommes pauvres, il n’y avait d’autres carrières que l’église ou les armes ; Cervantès préféra les armes ; il se fit soldat. Ce mot n’avait pas précisément la même signification qu’aujourd’hui. C’était comme un premier grade militaire, d’où l’on pouvait immédiatement passer à celui d’enseigne (alferez), ou même au rang de capitaine. Aussi, n’était pas soldat qui voulait ; il fallait une sorte d’admission, et l’on disait en Espagne asentar plaza de soldado.
Le moment était bien choisi pour un homme de cœur comme Cervantès. Une grande querelle, qui venait de s’allumer, allait mettre aux prises la chrétienté et l’islamisme. Sélim II, violant les traités, envahit en pleine paix l’île de Chypre, qui appartenait aux Vénitiens. Ceux-ci implorèrent le secours du pape Pie V, qui fit aussitôt réunir ses galères et celles d’Espagne, sous les ordres de Marc-Antoine Colona, aux galères de Venise. Cette flotte combinée partit, au commencement de l’été de 1570, pour les mers du Levant, dans le dessein d’arrêter les progrès de l’ennemi commun. Mais la mésintelligence et l’indécision des généraux confédérés firent échouer cette première campagne. Les Turcs prirent Nicosie d’assaut, étendirent leur conquête sur l’île entière, et les escadres chrétiennes, séparées par des tempêtes, furent obligées de regagner les ports d’où elles étaient sorties. Parmi les quarante-neuf galères espagnoles qui s’étaient réunies à celles du pape, sous le commandement supérieur de Jean-André Doria, se trouvaient les vingt galères de l’escadre de Naples, commandées par le marquis de Santa-Cruz. On avait renforcé leurs équipages de cinq mille soldats espagnols, parmi lesquels était comprise la compagnie du brave capitaine Diego de Urbina, détachée du tercio (régiment) de Miguel de Moncada. C’est dans cette compagnie que s’était enrôlé Cervantès, qui fit alors la première épreuve de son nouveau métier.
Tandis qu’il hivernait avec la flotte dans le port de Naples, les préparatifs militaires se poussaient vigoureusement chez les trois puissances maritimes du midi de l’Europe, et la diplomatie du temps jetait les bases de l’alliance qui devait un moment les réunir. Enfin, le 20 mai 1571, fut signé le fameux traité de la Ligue entre le pape, le roi d’Espagne et la république de Venise. Dans ce traite même, les trois puissances contractantes nommaient pour généralissime de leurs forces combinées le fils naturel de Charles-Quint, Don Juan d’Autriche, qui venait de s’illustrer, dès son début dans les armes, en étouffant la longue révolte des Morisques de Grenade.
Don Juan réunit en toute hâte à Barcelone les vieilles troupes qu’il avait éprouvées dans la guerre des Alpuxarres, entre autres les fameux tercios de Don Miguel de Moncada et de Don Lope de Figueroa, et, mettant sans retard à la voile pour l’Italie, il entra, le 26 juin, dans la rade de Gênes, avec quarante-sept galères. Après qu’on eut distribué les troupes et les équipages sur les divers bâtiments de cette escadre, elle gagna le port de Messine, en Sicile, ou se réunissait toute la flotte combinée. Dans cette distribution, l’on avait attribué aux galères italiennes de Jean-André Doria, qui étaient alors au service d’Espagne, deux nouvelles compagnies de vétérans, prises au tercio de Moncada, celles d’Urbina et de Rodrigo de Mora. Cervantès suivit son capitaine sur la galère Marquesa, que commandait Francesco Santo-Pietro.
La flotte des confédérés, après avoir secouru Corfou, et poursuivi quelque temps la flotte ennemie, la découvrit, le 7 octobre au matin, à l’entrée du golfe de Lépante. L’action s’engagea, un peu après midi, par l’aile de Barbarigo, s’étendit bientôt sur toute la ligne, et se termina, à la chute du jour, par une des victoires les plus signalées et les plus meurtrières, mais aussi les plus inutiles, dont fassent mention les annales des temps modernes.
Cervantès était alors atteint d’une fièvre intermittente ; aux approches du combat, son capitaine et ses camarades l’engagèrent avec instance à se retirer dans l’entre-pont de la galère. Mais le généreux descendant des vainqueurs de Séville, quoique affaibli par la maladie, loin de se rendre à ce timide conseil, supplia son capitaine de lui désigner le poste le plus périlleux. Il fut placé auprès de la chaloupe, parmi douze soldats d’élite. Sa galère, la Marquesa, fut une de celles qui se distinguèrent le plus dans l’action ; elle aborda la capitane d’Alexandrie, y tua près de cinq cents Turcs, avec leur commandant, et prit l’étendard royal d’Égypte. Au milieu de cette sanglante mêlée, Cervantès reçut trois coups d’arquebuse, deux à la poitrine, et l’autre à la main gauche, qui fut brisée et dont il resta estropié toute sa vie. Justement fier d’avoir pris une si belle part à ce combat mémorable, Cervantès ne regretta jamais la perte de sa main ; il répéta souvent qu’il s’applaudissait d’avoir payé de ce prix la gloire de se compter parmi les soldats de Lépante, et pour témoignage de sa valeur, qu’il appréciait beaucoup plus que son esprit, il aimait à montrer ces blessures, comme reçues disait-il, dans la plus éclatante occasion qu’aient vue les siècles passés et présents, et qu’espèrent voir les siècles à venir… et comme des étoiles qui doivent guider les autres au ciel de l’honneur.
Don Juan aurait voulu, poursuivant sa victoire, emporter les châteaux de Lépante et de Sainte-Maure, et bloquer les Turcs dans les Dardanelles ; mais la saison avancée, le manque de vivres, le grand nombre de blessés et de malades, enfin les ordres exprès de son frère Philippe, l’obligèrent à regagner Messine, où il entra le 31 octobre. Les troupes furent distribuées en divers quartiers d’hiver, et le tercio de Moncada s’établit dans le midi de la Sicile. Pour Cervantès, à la fois malade et blessé, il ne put quitter Messine, et resta six mois environ dans les hôpitaux de cette place. Don Juan d’Autriche, qui lui avait témoigné un vif intérêt dès le lendemain du combat, lorsqu’il visita les divers corps de l’armée navale, ne l’oublia point dans ce triste asile. On trouve la mention de petits secours pécuniaires qu’il lui fit donner par l’intendance (pagaduria) de la flotte, sous les dates des 15 et 23 janvier, 9 et 17 mars 1572. Enfin, lorsque Cervantès fut rétabli, un ordre du généralissime, adressé, le 29 avril, aux officiers payeurs (oficiales de cuenta y razon) attribua une haute paie de trois écus par mois au soldat Cervantès, qui passa dans une compagnie du tercio de Figueroa.
La campagne qui suivit celle de Lépante fut loin de répondre aux grands résultats qu’on en attendait. Pie V, l’âme de la ligue, venait de mourir ; les Vénitiens, atteints dans les intérêts de leur commerce du Levant, s’étaient déjà refroidis ; l’Espagne se trouva presque seule engagée contre les Turcs, qui, soutenus par la diversion que faisait la France en leur faveur contre le roi catholique, l’année même de la Saint-Barthélemi, en menaçant la Flandre espagnole, avaient fait de grands préparatifs, et menaçaient à leur tour les côtes de Sicile. Cependant Marc-Antoine Colona mit à la voile le 6 juin pour l’Archipel, avec une partie de la flotte confédérée, entre autres les trente-six galères du marquis de Santa-Cruz, où se trouvaient la compagnie du tercio de Figueroa, dans laquelle était entré Cervantès. Don Juan d’Autriche partit, le 9 août, avec le reste de la flotte ; mais les deux escadres passèrent à se chercher vainement une partie de la saison ; puis, quand elles furent enfin réunies au mois de septembre, elles perdirent, par la faute des pilotes, l’occasion d’attaquer avec avantage la flotte des Turcs, qui avaient imprudemment divisé leurs forces dans les ports de Navarin et de Modon. Après une vaine tentative d’assaut contre le château de Navarin, Don Juan fut obligé de rembarquer ses troupes, et de regagner, au commencement de novembre, le port de Messine. Cervantès raconte longuement, dans l’histoire du Capitaine captif, les détails de cette infructueuse campagne de 1572, à laquelle il avait pris part.
Philippe II, cependant, n’abandonnait pas encore ses desseins. Il voulait réunir, pour le printemps de l’année suivante, jusqu’à trois cents galères à Corfou, et frapper la marine ottomane d’un coup dont elle ne pût se relever. Mais les Vénitiens, qui traitaient secrètement avec Sélim par l’intermédiaire de la France, signèrent un traité de paix au mois de mars 1575. Cette défection inattendue rompit la ligue, et fit renoncer à toute entreprise contre la Turquie. Pour occuper les forces rassemblées par l’Espagne, on résolut d’opérer une descente, soit à Alger, soit à Tunis. Philippe et Don Juan choisirent également ce dernier parti ; mais le roi voulait seulement renverser du trône le Turc Aluch-Aly, pour y replacer le More Muley-Mohammed, et démanteler des forteresses dont la conservation lui coûtait beaucoup, tandis que le prince, son frère, auquel il refusait le titre d’infant d’Espagne, voulait se faire roi de cette contrée, où les Espagnols possédaient, depuis Charles-Quint, le fort de la Golette.
L’expédition fut d’abord heureuse. Après avoir débarqué ses équipages à la Golette, Don Juan envoya le marquis de Santa-Cruz, à la tête des compagnies d’élite, prendre possession de Tunis, abandonné par la garnison turque et la population presque entière. Mais Philippe, non moins inquiet des desseins du prince aventurier qu’irrité de sa désobéissance, lui envoya l’ordre de retourner immédiatement en Lombardie. Don Juan partit, laissant de faibles garnisons dans la Golette et le fort, que les Turcs enlevèrent d’assaut, à la fin de la même année.
Cervantès, après être entré à Tunis avec le marquis de Santa-Cruz, dans les rangs de ce fameux tercio de Figueroa, qui faisait, dit l’historien Vander-Hamen, trembler la terre sous ses mousquets, revint à Palerme avec la flotte. De là il fut embarqué sous les ordres du duc de Sesa, qui essaya vainement de secourir la Golette ; puis alla prendre ses quartiers d’hiver en Sardaigne, et fut ramené en Italie sur les galères de Marcel Doria. Il obtint alors de Don Juan d’Autriche, qui était revenu à Naples au mois de juin 1575, un congé pour retourner en Espagne, dont il était éloigné depuis sept ans.
À la faveur de ces expéditions militaires, Cervantès parcourut toute l’Italie ; il visita Florence, Venise, Rome, Naples, Palerme et le collége de Bologne, fondé pour les Espagnols par le cardinal Albornoz ; il apprit la langue italienne, et fit une étude approfondie de cette littérature, où s’étaient formés, avant lui, Boscan, Garcilaso, Hurtado de Mendoza ; où se formaient de son temps Mesa, Viruès, Mira de Amescua, les frères Leonardo de Argensola. Cette étude influa sur ses travaux postérieurs et sur son style en général, où quelques-uns de ses contemporains, descendant de la secte des anti-pétrarquistes, relevèrent un certain nombre d’italianismes fort peu dissimulés.
Cervantès, alors âgé de vingt-huit ans, estropié, affaibli par les fatigues de trois campagnes, et toujours simple soldat, résolut de revoir son pays et sa famille. D’ailleurs, en se rapprochant de la cour, il pouvait espérer quelque juste récompense de ses brillants services. Il obtint de son général plus qu’un simple congé. Don Juan d’Autriche lui donna des lettres pour le roi, son frère, dans lesquelles, faisant l’éloge du blessé de Lépante, il priait instamment Philippe de lui confier le commandement de l’une des compagnies qu’on levait en Espagne pour l’Italie ou la Flandre. Le vice-roi de Sicile, Don Carlos d’Aragon, duc de Sesa, recommandait aussi à la bienveillance du roi et des ministres un soldat jusque-là négligé, qui avait captivé, par sa valeur, son esprit, sa conduite exemplaire, l’estime de ses camarades et de ses chefs.
Muni de recommandations si puissantes, qui promettaient une heureuse issue à son voyage, Cervantès s’embarqua à Naples sur la galère espagnole el Sol (le Soleil), avec son frère aîné, Rodrigo, soldat comme lui, le général d’artillerie Pero-Diez Carrillo de Quesada, précédent gouverneur de la Golette, et plusieurs autres militaires de distinction qui retournaient également dans leur patrie. Mais d’autres épreuves l’attendaient, et le temps du repos n’était pas venu pour lui. Le 26 septembre 1575, la galère el sol fut enveloppée par une escadre algérienne, aux ordres de l’Arnaute (Albanais) Mami, qui avait le titre de Capitan de la mer. Trois bâtiments turcs abordèrent la galère espagnole, entre autres un galion de vingt-deux bancs de rameurs, commandé par Dali-Mami, renégat grec, qu’on appelait le Boiteux. Après un combat aussi opiniâtre qu’inégal, où Cervantès montra sa bravoure accoutumée, la galère, obligée d’amener pavillon, fut conduite en triomphe au port d’Alger, où se fit entre les vainqueurs la répartition des captifs. Cervantès tomba au pouvoir de ce même Dali-Mami, qui avait capturé le navire chrétien.
C’était un homme également avare et cruel. Dès qu’il eut pris à Cervantès les lettres adressées au roi par Don Juan d’Autriche et le duc de Sesa, il tint son prisonnier pour l’un des gentilshommes d’Espagne les plus nobles et les plus importants. Aussitôt, pour en obtenir une prompte et forte rançon, il le chargea de chaînes, l’enferma étroitement, lui fit souffrir toutes sortes de privations et de tortures. C’est ainsi qu’en usaient les corsaires barbaresques avec les captifs de distinction qui tombaient dans leurs mains. Ils les accablaient de mauvais traitements, au moins dans les premiers temps de la captivité, soit pour les obliger à renier leur foi, soit pour qu’ils consentissent à payer une forte rançon, et qu’ils pressassent leurs parents, leurs amis, d’envoyer promptement le prix de leur rachat.
Dans cette lutte contre les souffrances de toutes les heures, Cervantès montra un héroïsme, plus rare et plus grand sans doute que celui du courage, l’héroïsme de la patience, « cette seconde valeur des hommes, comme dit Solis, et aussi fille du cœur que la première. » Loin de céder, loin de fléchir, Cervantès conçut dès lors le projet, tant de fois hasardé par lui, de recouvrer la liberté à force d’audace et d’industrie. Il voulait aussi la rendre à tous ses compagnons, dont il devint bientôt l’âme et le guide, par la supériorité de son esprit et de son caractère. On a conservé les noms de quelques-uns d’entre eux. C’étaient le capitaine Don Francisco de Menesès, les enseignes Rios et Castañeda, le sergent Navarrete, un certain don Beltran del Salto y Castilla et un autre gentilhomme appelé Osorio. Leur premier dessein, au dire du P. Haedo (historia de Argel) fut de se rendre par terre, comme l’avaient fait d’autres captifs, jusqu’à Oran, qui appartenait alors à l’Espagne. Ils réussirent même à sortir d’Alger, sous la conduite d’un More du pays que Cervantès avait gagné. Mais ce More les abandonna dès la seconde journée, et les fugitifs n’eurent d’autre ressource que de revenir chez leurs maîtres recevoir le châtiment de leur tentative d’évasion. Cervantès fut traité comme le chef du complot.
Quelques-uns de ses compagnons, entre autres l’enseigne Gabriel de Castañeda, furent rachetés vers le milieu de l’année 1576. Ce Castañeda se chargea de porter aux parents de Cervantès des lettres où les deux frères captifs peignaient leur déplorable situation. Rodrigo de Cervantès, le père, vendit ou engagea sur-le-champ le petit patrimoine de ses fils, son propre bien, guère plus considérable, et jusqu’aux dots des deux sœurs qui ne s’étaient point encore mariées, condamnant ainsi toute la famille à la misère. C’étaient, hélas ! des efforts inutiles. Quand l’argent des ventes et des emprunts parvint à Cervantès, il voulut entrer en arrangement avec son maître Dali-Mami ; mais le renégat estimait trop son captif pour le céder à bon compte. Ses prétentions furent si exorbitantes, que Cervantès dut renoncer à l’espoir de payer sa liberté. Il consacra généreusement sa part à la rançon de son frère, lequel, mis à moindre prix, fut racheté dans le mois d’août 1577. En partant, il promit de faire promptement équiper, à Valence ou aux îles Baléares, une frégate armée, qui, venant toucher à un point convenu de la côte d’Afrique, pourrait délivrer son frère et d’autres chrétiens. Il emportait à cet effet des lettres pressantes de plusieurs captifs de haute naissance pour les vice-rois des provinces maritimes.
Ce projet se rattachait à un plan depuis longtemps formé par Cervantès. À trois milles d’Alger, du côté de l’est, se trouvait le jardin, ou maison d’été, du kaïd Hassan, renégat grec. Un de ses esclaves, appelé Juan, et natif de Navarre, avait secrètement creusé dans ce jardin, qu’il était chargé de cultiver, une espèce de cave ou de souterrain. Là, suivant les instructions de Cervantès, et dès la fin de février 1577, s’étaient successivement réfugiés et cachés divers captifs chrétiens. Leur nombre, au départ de Rodrigo pour l’Espagne, s’élevait déjà à quatorze ou quinze. C’était Cervantès qui, sans quitter la maison de son maître, gouvernait cette petite république souterraine, pourvoyant aux besoins et à la sûreté de ses membres. On douterait de ce fait, qui prouve toutes les ressources de son génie inventif, s’il n’était prouvé par une foule de témoignages et de documents. Il avait, pour aides principaux dans son entreprise, d’abord Juan le jardinier, qui faisait le guet et ne laissait approcher personne du jardin d’Hassan ; puis un autre esclave, appelé le doreur (el dorador), qui, tout jeune, avait renié sa religion, et plus tard était redevenu chrétien. Celui-ci était chargé d’apporter des vivres à la caverne, dont personne ne sortait que pendant l’obscurité de la nuit. Quand Cervantès crut prochaine l’arrivée de la frégate que devait expédier son frère, il s’enfuit du bagne de Dali-Mami, et le 20 septembre, après avoir pris congé de son ami le docteur Antonio de Sosa, trop malade pour le suivre, il alla s’enfermer lui-même dans le souterrain.
Son calcul était juste. Dans l’intervalle on avait équipé, à Valence ou à Mayorque, une frégate dont le commandement fut donné à un certain Viana, récemment racheté, homme actif, brave, et connaissant bien les côtes de Berbérie. Cette frégate arriva en vue d’Alger le 28 septembre, et, après avoir gardé la haute mer tout le jour, elle s’approcha de nuit d’un endroit convenu, assez proche du jardin pour aviser et recueillir en peu d’instants les captifs. Malheureusement, des pêcheurs qui n’avaient point encore quitté leur barque reconnurent, malgré l’obscurité, la frégate chrétienne. Ils donnèrent l’alarme, et rassemblèrent tant de monde, que Viana fut obligé de regagner la pleine mer. Il essaya, plus tard, de s’approcher une seconde fois du rivage ; mais sa tentative eut une issue désastreuse. Les Mores étaient sur leurs gardes ; ils surprirent la frégate au débarquement, firent prisonnier tout l’équipage, et déjouèrent ainsi le projet d’évasion.
Jusque-là, Cervantès et ses compagnons avaient supporté patiemment, dans le doux espoir d’une prochaine liberté, les privations, les souffrances et même les maladies qu’avait engendrées parmi eux un si long séjour dans cette habitation humide et sombre. Bientôt l’espérance même leur manqua. Dès le lendemain de la capture de la frégate, le doreur, ce renégat réconcilié avec l’église, en qui Cervantès avait mis toute sa confiance, abjura de nouveau, et alla révéler au dey d’Alger, Hassan-Aga, la retraite des captifs que Viana venait enlever. Le dey, ravi de cette nouvelle, qui lui permettait, suivant l’usage du pays, de s’approprier tous ces chrétiens comme esclaves perdus, envoya le commandant de sa garde avec une trentaine de soldats turcs pour arrêter les fugitifs et le jardinier qui les cachait. Ces soldats, guidés par le délateur, entrèrent à l’improviste, et le cimeterre à la main, dans la cave souterraine. Tandis qu’ils garrottaient les chrétiens surpris, Cervantès éleva la voix, et s’écria, avec une noble fermeté, qu’aucun de ses malheureux compagnons n’était coupable, que lui seul les avait fait enfuir et les avait cachés, et qu’étant seul l’auteur du complot, il devait seul en porter la peine. Étonnés d’un aveu si généreux, qui attirait sur la tête de Cervantès tout le courroux du cruel Hassan-Aga, les Turcs expédièrent un cavalier à leur maître pour lui rendre compte de ce qui se passait. Le dey ordonna que l’on conduisît tous les captifs dans son bagne particulier, et que leur chef fût amené immédiatement en sa présence. Cervantès, chargé de chaînes, fut conduit, à pied, du souterrain jusqu’au palais d’Hassan, au milieu des outrages de la populace ameutée.
Le dey l’interrogea plusieurs fois ; il employa les plus flatteuses promesses et les plus terribles menaces pour lui faire avouer ses complices. Cervantès, sourd à toute séduction, inaccessible à toute crainte, persista à n’accuser que lui-même. Le dey, fatigué de sa constance, et touché sans doute de sa magnanimité, se contenta de le faire enchaîner au bagne.
Le kaïd Hassan, dans le jardin duquel s’était passée l’aventure, accourut auprès du dey pour demander qu’on fît sévère justice de tous les fugitifs, et, commençant par son esclave, Juan le jardinier, il le pendit de ses propres mains. Le même sort attendait Cervantès et ses compagnons, si l’avarice du dey n’eût fait taire sa cruauté habituelle. D’ailleurs, la plupart des captifs furent réclamés par leurs anciens maîtres, et Cervantès lui-même revint au pouvoir de Dali-Mami. Mais, soit qu’il lui fît ombrage, soit qu’il lui parût homme de haute rançon, le dey le racheta bientôt après moyennant cinq cents écus.
Cet Hassan-Aga, Vénitien d’origine, et dont le vrai nom était Andreta, fut un des plus féroces forbans qui aient ensanglanté la Berbérie de leurs monstrueux forfaits. Ce que raconte le P. Haedo des atrocités qu’il commit pendant son gouvernement surpasse toute croyance, et fait frémir d’horreur. Il n’était pas moins redoutable à ses esclaves chrétiens, dont le nombre s’élevait presqu’à deux mille, qu’à ses sujets musulmans. Cervantès dit, à ce propos, dans l’histoire du Capitaine captif : «…Rien ne nous causait autant de tourment que d’être témoins des cruautés inouïes que mon maître exerçait sur les chrétiens. Chaque jour il en faisait pendre quelqu’un. On empalait celui-là, on coupait les oreilles à celui-ci, et cela pour si peu de chose, ou plutôt tellement sans motif, que les Turcs eux-mêmes reconnaissaient qu’il ne faisait le mal que pour le faire, et parce que son humeur naturelle le portait à être le meurtrier du genre humain. »
Cervantès fut acheté par Hassan-Aga vers la fin de 1577. Malgré la rigueur de sa captivité, malgré le péril imminent qui le menaçait à chaque tentative d’évasion, il ne cessa de mettre en pratique toutes les ressources que lui offraient les circonstances et son adresse. Dans le cours de l’année 1578, il trouva moyen d’expédier un More pour Oran, avec des lettres adressées au général Don Martin de Cordova, gouverneur de la place. Mais cet émissaire fut arrêté au moment d’atteindre le but de son voyage, et ramené avec ses dépêches au dey d’Alger. Hassan-Aga fit empaler le malheureux messager, et condamna Cervantès, le signataire des lettres, à recevoir deux mille coups de fouet. Quelques amis, qu’il s’était faits dans l’entourage du dey, interposèrent leurs bons offices, et cette fois encore l’impitoyable Hassan lui pardonna : clémence d’autant plus étrange, qu’à la même époque, ce barbare faisait périr sous le bâton, en sa présence, trois captifs espagnols qui avaient tenté de fuir par le même chemin, et que les naturels du pays avaient ramenés au bagne.
Tant d’insuccès, tant de désastres répétés, ne purent abattre la résolution de Cervantès, qui rêvait toujours sa délivrance et celle de ses plus chers compagnons. Il fit connaissance, vers le mois de septembre 1579, d’un renégat espagnol, né à Grenade, où il s’appelait le licencié Giron, et qui avait pris, avec le turban, le nom d’Abd-al-Rhamen. Ce renégat montrait du repentir et l’intention de retourner dans sa patrie se réconcilier avec l’église. Cervantès prépara, d’accord avec lui, un nouveau plan d’évasion. Ils s’adressèrent à deux marchands valenciens, établis à Alger, dont l’un s’appelait Onofre Exarque, et l’autre Baltazar de Torrès. Ceux-ci prêtèrent les mains au complot, et le premier donna jusqu’à quinze cents doublons pour le prix d’une frégate armée, de douze bancs de rameurs, qu’acheta le renégat Abd-al-Rhamen, sous le prétexte d’aller en course. L’équipage était prêt, et plusieurs captifs de distinction, avertis par Cervantès, n’attendaient plus que l’avis du départ. Un misérable les vendit tous : le docteur Juan Blanco de Paz, moine dominicain, alla, comme un autre Judas, pour le vil appât d’une récompense, dénoncer au dey le projet de ses compatriotes.
Hassan-Aga préféra d’abord dissimuler ; il voulait, en saisissant les captifs sur le fait, acquérir le droit de se les approprier comme gens condamnés à mort. Toutefois, le bruit de cette délation transpira, et les marchands valenciens surent que le dey connaissait la trame dont ils étaient les complices et les instruments. Tremblant pour sa fortune et pour sa vie, Onofre Exarque voulut faire éloigner Cervantès, dont il avait à redouter le témoignage, si la torture lui arrachait des aveux. Il lui offrit de le racheter à tout prix, et de l’embarquer immédiatement pour l’Espagne. Mais Cervantès, incapable de fuir quand le péril devait retomber sur ses compagnons, rejeta cette offre, et rassura le marchand, en lui jurant que, ni les tourments, ni la mort, ne lui feraient accuser personne.