L’Ingénieux Hidalgo Don Quichotte de la Manche (page 41)
Avec cette permission, Sancho s’adressa aux paysans, qui étaient rassemblés en grand nombre autour de lui, la bouche ouverte, attendant la sentence qu’allait prononcer la sienne. « Frères, leur dit-il, ce que demande le gras n’a pas de bon sens, ni l’ombre de justice ; car, si ce qu’on dit est vrai, que le défié a le choix des armes, il ne faut pas ici que le défieur les choisisse telles qu’il soit impossible à l’autre de remporter la victoire. Mon avis est donc que le défieur gros et gras s’émonde, s’élague, se rogne, se tranche et se retranche, qu’il s’ôte enfin cent cinquante livres de chair, de ci, de là, de tout son corps, comme il lui plaira et comme il s’en trouvera le mieux ; de cette manière, restant avec cent vingt-cinq livres pesant, il se trouvera d’accord et de poids avec son adversaire ; alors ils pourront courir, la partie sera parfaitement égale. — Je jure Dieu, dit un laboureur qui avait écouté la sentence de Sancho, que ce seigneur a parlé comme un bienheureux, et qu’il a jugé comme un chanoine. Mais, à coup sûr, le gros ne voudra pas s’ôter une once de chair, à plus forte raison cent cinquante livres. — Le meilleur est qu’ils ne courent pas du tout, reprit un autre, pour que le maigre n’ait pas à crever sous la charge, ni le gros à se déchiqueter. Mettez la moitié de la gageure en vin ; emmenons ces seigneurs au cabaret, et je prends tout sur mon dos. — Pour moi, seigneurs, répondit Don Quichotte, je vous suis très-obligé ; mais je ne puis m’arrêter un instant, car de sombres pensées et de tristes événements m’obligent à paraître impoli et à cheminer plus vite que le pas. » Donnant de l’éperon à Rossinante, il passa outre et laissa ces gens aussi étonnés de son étrange figure que de la sagacité de Sancho. Un des paysans s’écria : « Si le valet a tant d’esprit, qu’est-ce que doit être le maître ! Je parie que, s’ils vont étudier à Salamanque, ils deviendront, en un tour de main, alcades de cour. Tout est pour rire ; il n’y a qu’une chose, étudier et toujours étudier ; puis avoir un peu de faveur et de bonne chance ; et, quand on y pense le moins, on se trouve avec une verge à la main ou une mitre sur la tête. »
Cette nuit, maître et valet la passèrent au milieu des champs, à la belle étoile, et le lendemain, continuant leur route, ils virent venir à eux un homme à pied, qui portait une besace au cou et un pieu ferré à la main, équipage ordinaire d’un messager piéton. Celui-ci, en approchant de Don Quichotte, doubla le pas, et vint à lui presque en courant ; puis, lui embrassant la cuisse droite, car il n’atteignait pas plus haut, il lui dit, avec des marques de grande allégresse : « Oh ! mon seigneur Don Quichotte de la Manche, quelle joie va sentir au fond de l’âme monseigneur le duc, quand il saura que votre grâce retourne à son château, où il est encore avec madame la duchesse ! — Je ne vous connais pas, mon ami, répondit Don Quichotte, et ne sais qui vous êtes, à moins que vous ne me le disiez. — Moi, seigneur Don Quichotte, répliqua le messager, je suis Tosilos, le laquais du duc mon seigneur, celui qui ne voulut pas combattre avec votre grâce à propos du mariage de la fille de Doña Rodriguez. — Miséricorde ! s’écria Don Quichotte, est-il possible que vous soyez celui que les enchanteurs, mes ennemis, transformèrent en ce laquais que vous dites, pour m’enlever l’honneur de cette bataille ? — Allons, mon bon seigneur, repartit le messager, ne dites pas une telle chose. Il n’y a eu ni enchantement, ni changement de visage. Aussi bien laquais Tosilos je suis entré dans le champ clos, que laquais Tosilos j’en suis sorti. J’ai voulu me marier sans combattre, parce que la jeune fille était à mon goût. Mais la chose a tourné tout à l’envers ; car, dès que votre grâce est partie de notre château, le duc mon seigneur m’a fait appliquer cent coups de bâton pour avoir contrevenu aux ordres qu’il m’avait donnés avant de commencer la bataille. La fin de l’histoire, c’est que la pauvre fille est déjà religieuse, que Doña Rodriguez est retournée en Castille, et que je vais maintenant à Barcelone porter au vice-roi un pli de lettres que lui envoie mon seigneur. Si votre grâce veut boire un coup pur, quoique chaud, je porte ici une gourde de vieux vin, avec je ne sais combien de bribes de fromage de Tronchon, qui sauront bien vous éveiller la soif, si par hasard elle est endormie. — J’accepte l’invitation, s’écria Sancho ; trêve de compliments, et que le bon Tosilos verse rasade en dépit de tous les enchanteurs qu’il y ait aux Grandes-Indes. — Enfin, Sancho, dit Don Quichotte, tu es le plus grand glouton du monde et le plus grand ignorant de la terre, puisque tu ne veux pas te mettre dans la tête que ce courrier est enchanté et ce Tosilos contrefait. Reste avec lui, et bourre-toi l’estomac ; j’irai en avant, au petit pas, et j’attendrai que tu reviennes. »
Le laquais se mit à rire, dégaina sa gourde, tira du bissac un pain et ses bribes de fromage, puis s’assit avec Sancho sur l’herbe verte. Là, en paix et en bonne amitié, ils attaquèrent et expédièrent les provisions avec tant de courage et d’appétit, qu’ils léchèrent le paquet de lettres, seulement parce qu’il sentait le fromage. Tosilos dit à Sancho : « Sans aucun doute, ami Sancho, ton maître doit être un fou. — Comment, doit ! répondit Sancho ; oh ! il ne doit rien à personne ; il paie tout comptant, surtout quand c’est en monnaie de folie. Je le vois bien, et je le lui dis bien aussi. Mais qu’y faire ? surtout maintenant qu’il est fou à lier, parce qu’il a été vaincu par le chevalier de la Blanche-Lune. » Tosilos le pria de lui conter cette aventure ; mais Sancho répondit qu’il y aurait impolitesse à laisser plus longtemps son maître croquer le marmot à l’attendre, et qu’un autre jour, s’ils se rencontraient, ils auraient l’occasion de reprendre l’entretien. Là-dessus il se leva, secoua son pourpoint et les miettes attachées à sa barbe, poussa le grison devant lui, dit adieu à Tosilos et rejoignit son maître, qui l’attendait à l’ombre sous un arbre.
CHAPITRE LXVII. De la résolution que prit Don Quichotte de se faire berger et de mener la vie champêtre, tandis que passerait l’année de sa pénitence ; avec d’autres événements curieux et divertissants en vérité.
Si toujours une foule de pensées avaient tourmenté Don Quichotte, avant qu’il fût abattu, un bien plus grand nombre le tourmentaient depuis sa chute. Il était donc à l’ombre d’un arbre, et là, comme des mouches à la curée du miel, mille pensées accouraient le harceler. Les unes avaient trait au désenchantement de Dulcinée, les autres à la vie qu’il mènerait pendant sa retraite forcée. Sancho arriva, et lui vanta l’humeur libérale du laquais Tosilos. « Est-il possible, s’écria Don Quichotte, que tu penses encore, ô Sancho, que ce garçon soit un véritable laquais ! As-tu donc oublié que tu as vu Dulcinée convertie en une paysanne, et le chevalier des Miroirs transformé en bachelier Carrasco ? Voilà les œuvres des enchanteurs qui me persécutent. Mais, dis-moi maintenant, as-tu demandé à ce Tosilos ce que Dieu a fait d’Altisidore ; si elle a pleuré mon absence, ou si déjà elle a versé dans le sein de l’oubli les pensées amoureuses qui la tourmentaient en ma présence ? — Les miennes, repondit Sancho, ne me laissent guère songer à m’enquérir de fadaises. Mais, jour de Dieu ! seigneur, quelle mouche vous pique à présent, pour vous informer des pensées d’autrui, et surtout de pensées amoureuses ? — Écoute, Sancho, reprit Don Quichotte, il y a bien de la différence entre les actions qu’on fait par amour, et celles qu’on fait par reconnaissance. Il peut arriver qu’un chevalier reste froid et insensible ; mais, à la rigueur, il est impossible qu’il soit ingrat. Selon toute apparence, Altisidore m’aima tendrement ; elle m’a donné les trois mouchoirs de tête que tu sais bien ; elle a pleuré à mon départ, elle m’a fait des reproches, elle m’a maudit, elle s’est plainte publiquement, en dépit de toute pudeur. Ce sont là des preuves qu’elle m’adorait ; car les colères des amants éclatent toujours en malédictions. Moi, je n’ai pas eu d’espérances à lui donner, puisque les miennes appartiennent toutes à Dulcinée, ni de trésors à lui offrir, car les trésors des chevaliers errants sont, comme ceux des esprits follets, apparents et menteurs. Je ne puis donc lui donner que ces souvenirs qui me restent d’elle, sans préjudice toutefois de ceux que m’a laissés Dulcinée, Dulcinée, à qui tu fais injure par les retards que tu mets à te fouetter, à châtier ces masses de chair, que je voudrais voir mangées des loups, puisqu’elles aiment mieux se réserver pour les vers de terre, que de s’employer à la guérison de cette pauvre dame. — Ma foi, seigneur, répondit Sancho, s’il faut dire la vérité, je ne puis me persuader que les claques à me donner sur le derrière aient rien à voir avec le désenchantement des enchantés. C’est comme si nous disions : La tête vous fait mal, graissez-vous le talon. Du moins, j’oserais bien jurer qu’en toutes les histoires que votre grâce a lues, traitant de la chevalerie errante, vous n’avez pas vu un seul désenchantement à coups de fouet. Mais enfin, pour oui ou pour non, je me les donnerai quand l’envie m’en prendra, et que le temps m’offrira toute commodité pour cette besogne. — Dieu le veuille, reprit Don Quichotte, et que les cieux te donnent assez de leur grâce, pour que tu reconnaisses l’obligation où tu es de secourir ma dame et maîtresse, qui est la tienne, puisque tu es à moi. »
Ils suivaient leur chemin en devisant de la sorte, quand ils arrivèrent à la place même où les taureaux les avaient culbutés et foulés. Don Quichotte reconnut l’endroit, et dit à Sancho : « Voici la prairie où nous avons rencontré les charmantes bergères et les élégants bergers qui voulaient y renouveler la pastorale Arcadie. C’est une pensée aussi neuve que discrète, et, si tu es du même avis que moi, je voudrais, ô Sancho, qu’à leur imitation, nous nous transformassions en bergers, ne fût-ce que le temps où je dois être reclus. J’achèterai quelques brebis, et toutes les choses nécessaires à la profession pastorale ; puis, nous appelant, moi le pasteur Quichottiz, toi le pasteur Panzino, nous errerons par les montagnes, les forêts et les prairies, chantant par-ci des chansons, par-là des complaintes, buvant au liquide cristal des fontaines, ou dans les ruisseaux limpides, ou dans les fleuves au lit profond. Les chênes nous offriront d’une main libérale leurs fruits doux et savoureux, et les troncs des liéges un siège et un abri. Les saules nous donneront de l’ombre, la rose des parfums, les vastes prairies des tapis émaillés de mille couleurs, l’air sa pure haleine, la lune et les étoiles une douce lumière malgré l’obscurité de la nuit, le chant du plaisir, les pleurs de la joie, Apollon des vers et l’amour des pensées sentimentales, qui pourront nous rendre fameux et immortels, non-seulement dans le présent âge, mais dans les siècles à venir. — Pardieu ! s’écria Sancho, voilà une vie qui me va et qui m’enchante ; d’autant plus qu’avant même de l’avoir bien envisagée, le bachelier Samson Carrasco et maître Nicolas, le barbier, voudront la mener également, et se faire bergers comme nous. Encore, Dieu veuille qu’il ne prenne pas envie au curé de se fourrer aussi dans la bergerie, tant il est de bonne humeur et curieux de se divertir. — Ce que tu dis est parfait, reprit Don Quichotte ; et si le bachelier Samson Carrasco entre dans la communauté pastorale, comme je n’en fais aucun doute, il pourra s’appeler le pasteur Sansonnet, ou le pasteur Carrascon. Le barbier Nicolas pourra s’appeler aussi Nicoloso, comme l’ancien Boscan s’appela Nemoroso. Quant au curé, je ne sais trop quel nom nous lui donnerons, à moins que ce ne soit un dérivatif du sien, et que nous ne l’appelions le pasteur Curiambro. Pour les bergères de qui nous devons être les amants, nous pourrons leur choisir des noms comme dans un cent de poires ; et, puisque le nom de ma dame convient aussi bien à l’état de bergère qu’à celui de princesse, je n’ai pas besoin de me creuser la cervelle à lui en chercher un qui lui aille mieux. Toi, Sancho, tu donneras à la tienne celui qui te plaira. — Je ne pense pas, répondit Sancho, lui donner un autre
nom que celui de Térésona ; il ira bien avec sa grosse taille et avec le sien propre, puisqu’elle s’appelle Thérèse. D’ailleurs, en la célébrant dans mes vers, je découvrirai combien mes désirs sont chastes, puisque je ne vais pas moudre au moulin d’autrui. Il ne faut pas que le curé ait de bergère, ce serait donner mauvais exemple. Quant au bachelier, s’il veut en avoir une, il a son âme dans sa main. — Miséricorde ! s’écria Don Quichotte, quelle vie nous allons nous donner, ami Sancho ! que de cornemuses vont résonner à nos oreilles ! que de flageolets, de tambourins, de violes et de serinettes ! Si, parmi toutes ces espèces de musiques, vient à se faire entendre celle des albogues, nous aurons là presque tous les instruments pastoraux. — Qu’est-ce que cela, des albogues ? demanda Sancho. Je ne les ai vus, ni ouï nommer en toute ma vie. — Des albogues, répondit Don Quichotte, sont des plaques de métal, semblables à des pieds de chandeliers, qui, frappées l’une contre l’autre par le côté creux, rendent un son, sinon très-harmonieux et très-agréable, au moins sans discordance et bien d’accord avec la rusticité de la cornemuse et du tambourin. Ce nom d’albogues est arabe, comme le sont tous ceux qui, dans notre langue espagnole, commencent par al, à savoir : almohaza, almorzar, alfombra, alguazil, almacen, alcancia, et quelques autres semblables. Notre langue n’a que trois mots arabes qui finissent en i : borcegui, zaquizami et maravedi ; car alheli et alfaqui, aussi bien par l’al du commencement que par l’i final, sont reconnus pour arabes. Je te fais cette observation en passant, parce qu’elle m’est venue à la mémoire en nommant les albogues. Ce qui doit nous aider beaucoup à faire notre état de bergers dans la perfection, c’est que je me mêle un peu de poésie, comme tu sais, et que le bachelier Samson Carrasco est un poëte achevé. Du curé, je n’ai rien à dire ; mais je gagerais qu’il a aussi ses prétentions à tourner le vers ; et, quant à maître Nicolas, je n’en fais pas l’ombre d’un doute, car tous les barbiers sont joueurs de guitares et faiseurs de couplets. Moi, je me plaindrai de l’absence ; toi, tu te vanteras d’un amour fidèle ; le pasteur Carrascon fera le dédaigné, et le curé Curiambro ce qui lui plaira ; de cette façon, la chose ira à merveille. — Pour moi, seigneur, répondit Sancho, j’ai tant de guignon que je crains de ne pas voir arriver le jour où je me verrai menant une telle vie. Oh ! que de jolies cuillères de bois je vais faire, quand je serai berger ! combien de salades, de crèmes fouettées ! combien de guirlandes et de babioles pastorales ! Si elles ne me donnent pas la réputation de bel esprit, elles me donneront du moins celle d’ingénieux et d’adroit. Sanchica, ma fille, nous apportera le dîner à la bergerie. Mais, gare ! elle a bonne façon ; et il y a des bergers plus malicieux que simples. Je ne voudrais pas qu’elle vînt chercher de la laine, et s’en retournât tondue. Les amourettes et les méchants désirs vont aussi bien par les champs que par la ville, et se fourrent dans les cabanes des bergers comme dans les palais des rois. Mais, en ôtant la cause, on ôte le péché ; et, si les yeux ne voient pas, le cœur ne se fend pas ; et mieux vaut le saut de la haie que les prières des honnêtes gens. — Trêve de proverbes, Sancho, s’écria Don Quichotte ; chacun de ceux que tu as dits suffisait pour exprimer ta pensée. Bien des fois je t’ai conseillé de ne pas être si prodigue de proverbes, et de te tenir en bride quand tu les dis. Mais il paraît que c’est prêcher dans le désert, et que, ma mère me châtie, et je fouette ma toupie. — Il paraît aussi, repartit Sancho, que votre grâce fait comme on dit : « La poêle a dit au chaudron : Ôte-toi de là, noir par le fond. » Vous me reprenez de dire des proverbes, et vous les enfilez deux à deux. — Écoute, Sancho, reprit Don Quichotte, moi, j’amène les proverbes à propos ; et, quand j’en dis, ils viennent comme une bague au doigt ; mais toi, tu les tires si bien par les cheveux, que tu les traînes au lieu de les amener. Si j’ai bonne mémoire, je t’ai déjà dit une autre fois que les proverbes sont de courtes maximes tirées d’une longue expérience et des observations de nos anciens sages. Mais le proverbe qui vient hors de propos est plutôt une sottise qu’une sentence. Au surplus, laissons cela, et, puisque la nuit vient, retirons-nous de la grand’route à quelque gîte où nous la passerons. Dieu sait ce qui nous arrivera demain. »
Ils s’éloignèrent tous deux, soupèrent tard et mal, bien contre le gré de Sancho, lequel se représentait les misères qui attendent la chevalerie errante dans les forêts et les montagnes, si, de temps en temps, l’abondance se montre dans les châteaux et les bonnes maisons, comme chez Don Diégo de Miranda, aux noces de Camache et au logis de Don Antonio Moréno. Mais, considérant aussi qu’il ne pouvait être toujours jour ni toujours nuit, il s’endormit pour passer cette nuit-là, tandis que son maître veillait à ses côtés.
CHAPITRE LXVIII. De la joyeuse aventure qui arriva à Don Quichotte.
La nuit était obscure, quoique la lune fût au ciel ; mais elle ne se montrait pas dans un endroit où l’on pût la voir, car quelquefois madame Diane va se promener aux antipodes, laissant les montagnes dans l’ombre et les vallées dans l’obscurité. Don Quichotte paya tribut à la nature en dormant le premier sommeil ; mais il ne se permit pas le second, bien au rebours de Sancho, qui n’en eut jamais de second ; car le même sommeil lui durait du soir jusqu’au matin, preuve qu’il avait bonne complexion et fort peu de soucis. Ceux de Don Quichotte le tinrent si bien éveillé, qu’à son tour il éveilla Sancho, et lui dit : « Je suis vraiment étonné, Sancho, de l’indépendance de ton humeur. J’imagine que tu es fait de marbre ou de bronze, et qu’en toi n’existe ni mouvement ni sentiment. Je veille quand tu dors ; je pleurs quand tu chantes ; je m’évanouis d’inanition quand tu es alourdi et haletant d’avoir trop mangé. Il est pourtant d’un fidèle domestique de partager les peines de son maître et d’être ému de ses émotions, ne fût-ce que par bienséance. Regarde la sérénité de cette nuit ; vois la solitude où nous sommes, et qui nous invite à mettre quelque intervalle de veille entre un sommeil et l’autre. Lève-toi, au nom du ciel ! éloigne-toi quelque peu d’ici ; puis, avec bonne grâce et bon courage, donne-toi trois ou quatre cents coups de fouet, à compte et à valoir sur ceux du désenchantement de Dulcinée. Je te demande cela en suppliant, ne voulant pas en venir aux mains avec toi, comme l’autre fois ; car je sais que tu les as rudes et pesantes. Quand tu te seras bien fustigé, nous passerons le reste de la nuit à chanter, moi les maux de l’absence, toi les douceurs de la fidélité, faisant ainsi le premier début de la vie pastorale que nous devons mener dans notre village. — Seigneur, répondit Sancho, je ne suis pas chartreux pour me lever au beau milieu de mon somme et me donner de la discipline ; et je ne pense pas davantage qu’on puisse passer tout d’un coup de la douleur des coups de fouet au plaisir de la musique. Que votre grâce me laisse dormir, et ne me pousse pas à bout quant à ce qui est de me fouetter, car vous me ferez faire le serment de ne jamais me toucher au poil du pourpoint, bien loin de toucher à celui de ma peau ! — Ô âme endurcie ! s’écria Don Quichotte, ô écuyer sans entrailles ! ô pain mal employé, et faveurs mal placées, celles que je t’ai faites et celles que je pense te faire ! Par moi tu t’es vu gouverneur, et par moi tu te vois avec l’espoir prochain d’être comte, ou d’avoir un autre titre équivalent, sans que l’accomplissement de cette espérance tarde plus que ne tardera cette année à passer, car enfin post tenebras spero lucem. — Je n’entends pas cela, répliqua Sancho ; mais j’entends fort bien que, tant que je dors, je n’ai ni crainte, ni espérance, ni peine, ni plaisir. Béni soit celui qui a inventé le sommeil, manteau qui couvre toutes les humaines pensées, mets qui ôte la faim, eau qui chasse la soif, feu qui réchauffe la froidure, fraîcheur qui tempère la chaleur brûlante, finalement, monnaie universelle, avec laquelle s’achète toute chose, et balance où s’égalisent le pâtre et le roi, le simple et le sage. Le sommeil n’a qu’une mauvaise chose, à ce que j’ai ouï dire : c’est qu’il ressemble à la mort ; car d’un endormi à un trépassé la différence n’est pas grande. — Jamais, Sancho, reprit Don Quichotte, je ne t’ai entendu parler avec autant d’élégance qu’à présent, ce qui me fait comprendre combien est vrai le proverbe que tu dis quelquefois : Non avec qui tu nais, mais avec qui tu Pais. — Ah ! ah ! seigneur notre maître, répliqua Sancho, est-ce moi maintenant qui enfile des proverbes ? Pardieu ! votre grâce les laisse tomber de la bouche deux à deux, bien mieux que moi. Seulement, il doit y avoir entre les miens et les vôtres cette différence, que ceux de votre grâce viennent à propos, et les miens sans rime ni raison. Mais, au bout du compte, ce sont tous des proverbes. »
Ils en étaient là de leur causerie, quand ils entendirent une sourde rumeur et un bruit aigu, qui s’étendaient dans toute la vallée. Don Quichotte se leva, et mit l’épée à la main ; pour Sancho, il se pelotonna sous le grison, et se fit de côté et d’autre un rempart avec le paquet des armes et le bât de son baudet, aussi tremblant de peur que Don Quichotte était troublé. De moment en moment, le bruit augmentait, et se rapprochait de nos deux poltrons, de l’un du moins, car, pour l’autre, on connaît sa vaillance. Le cas est que des marchands menaient vendre à une foire plus de six cents porcs, et les faisaient cheminer à ces heures de nuit. Tel était le tapage que faisaient ces animaux en grognant et en soufflant, qu’ils assourdirent Don Quichotte et Sancho, sans leur laisser deviner ce que ce pouvait être. La troupe immense et grognante arriva pêle-mêle, et, sans respecter le moins du monde la dignité de Don Quichotte ni celle de Sancho, les cochons leur passèrent dessus, emportant les retranchements de Sancho, et roulant à terre non-seulement Don Quichotte, mais encore Rossinante par-dessus le marché. Cette irruption, ces grognements, la rapidité avec laquelle arrivèrent ces animaux immondes, mirent en désordre et laissèrent sur le carreau le bât, les armes, le grison, Rossinante, Sancho et Don Quichotte. Sancho se releva le mieux qu’il put, et demanda l’épée à son maître, disant qu’il voulait tuer une demi-douzaine de ces impertinents messieurs les pourceaux, pour leur apprendre à vivre, car il avait reconnu ce qu’ils étaient. Don Quichotte lui répondit tristement : « Laisse-les passer, ami ; cet affront est la peine de mon péché ; et il est juste que le ciel châtie le chevalier errant vaincu en le faisant manger par les renards, piquer par les guêpes, et fouler aux pieds par les cochons. — Est-ce que c’est aussi un châtiment du ciel, répondit Sancho, que les écuyers des chevaliers vaincus soient piqués des mosquites, dévorés des poux, et tourmentés de la faim ? Si nous autres écuyers nous étions fils des chevaliers que nous servons, ou leurs très-proches parents, il ne serait pas étonnant que la peine de leur faute nous atteignît jusqu’à la quatrième génération. Mais qu’ont à démêler les Panza avec les Quichotte ? Allons ! remettons-nous sur le flanc, et dormons le peu qui reste de la nuit. Dieu fera lever le soleil, et nous nous en trouverons bien. — Dors, Sancho, répondit Don Quichotte, dors, toi qui es né pour dormir ; moi, qui suis né pour veiller, d’ici au jour je lâcherai la bride à mes pensées, et je les exhalerai dans un petit madrigal, qu’hier au soir, sans que tu t’en doutasses, j’ai composé par cœur. — Il me semble, répondit Sancho, que les pensées qui laissent faire des couplets ne sont pas bien cuisantes. Que votre grâce versifie tant qu’il lui plaira, moi je vais dormir tant que je pourrai. » Là-dessus, prenant sur la terre autant d’espace qu’il voulut, il se roula, se blottit et s’endormit d’un profond sommeil, sans que les soucis, les dettes et le chagrin l’en empêchassent. Pour Don Quichotte, adossé au tronc d’un liège ou d’un hêtre (Cid Hamet Ben-Engeli ne distingue pas quel arbre c’était), il chanta les strophes suivantes, au son de ses propres soupirs :
AMOUR quand je pense au mal terrible que tu me fais souffrir, je vais en courant à la mort, pensant terminer ainsi mon mal immense.
» Mais quand j’arrive à ce passage, qui est un port dans la mer de mes tourments, je sens une telle joie, que la vie se ranime, et je ne passe point.
» Ainsi, vivre me tue, et mourir me rend la vie. Oh ! dans quelle situation inouïe me jettent la vie et la mort ! »
Le chevalier accompagnait chacun de ces vers d’une foule de soupirs et d’un ruisseau de larmes, comme un homme dont le cœur était déchiré par le regret de la défaite et par l’absence de Dulcinée.
Le jour arriva sur ces entrefaites, et le soleil donna de ses rayons dans les yeux de Sancho. Il s’éveilla, se secoua, se frotta les yeux, s’étira les membres ; puis il regarda le dégât qu’avaient fait les cochons dans son garde-manger, et maudit le troupeau, sans oublier ceux qui le conduisaient. Finalement, ils reprirent tous deux leur voyage commencé ; et, sur la tombée de la nuit, ils virent venir à leur rencontre une dizaine d’hommes à cheval et quatre ou cinq à pied. Don Quichotte sentit son cœur battre, et Sancho le sien défaillir ; car les gens qui s’approchaient d’eux portaient des lances et des boucliers, et marchaient en équipage de guerre. Don Quichotte se tourna vers Sancho : « Si je pouvais, ô Sancho ! lui dit-il, faire usage de mes armes, et si ma promesse ne me liait les mains, cet escadron qui vient fondre sur nous, ce serait pour moi pain bénit. Mais pourtant il pourrait se faire que ce fût autre chose que ce que nous craignons. » En ce moment, les gens à cheval arrivèrent, et, la lance au poing, sans dire un seul mot, ils enveloppèrent Don Quichotte, et lui présentèrent la pointe de leurs piques sur la poitrine et sur le dos, le menaçant ainsi de mort. Un des hommes à pied, mettant un doigt sur la bouche pour lui faire signe de se taire, empoigna Rossinante par la bride, et le tira du chemin. Les autres hommes à pied, entourant Sancho et le grison, et gardant aussi un merveilleux silence, suivirent les pas de celui qui emmenait Don Quichotte. Deux ou trois fois le chevalier voulut demander où on le menait et ce qu’on lui voulait ; mais à peine commençait-il à remuer les lèvres, qu’on lui fermait la bouche avec le fer des lances. La même chose arrivait à Sancho ; il ne faisait pas plus tôt mine de vouloir parler, qu’un de ses gardiens le piquait avec un aiguillon, et piquait aussi l’âne, comme s’il eût voulu parler aussi. La nuit se ferma ; ils pressèrent le pas, et la crainte allait toujours croissant chez les deux prisonniers, surtout quand ils entendirent qu’on leur disait de temps en temps : « Avancez, troglodytes ; taisez-vous, barbares ; souffrez, anthropophages ; cessez de vous plaindre, Scythes ; fermez les yeux, Polyphèmes meurtriers, lions dévorants ; » et d’autres noms semblables, dont on écorchait les oreilles des deux malheureux, maître et valet. Sancho se disait à lui-même : « Nous des torticolis ! nous des barbiers ! des mange-trop de fromage ! Voilà des noms qui ne me contentent guère. Un mauvais vent souffle, et tous les maux viennent ensemble, comme au chien les coups de bâton ; et plaise à Dieu que ce soit par des coups de bâton que finisse cette aventure, si menaçante de mésaventure ! »
Don Quichotte marchait tout interdit, sans pouvoir deviner, malgré les réflexions qui lui venaient en foule, ce que voulaient dire ces noms injurieux qu’on leur prodiguait. Ce qu’il en concluait, c’est qu’il fallait n’espérer aucun bien, et craindre beaucoup de mal. Ils arrivèrent enfin, vers une heure après minuit, à un château que Don Quichotte reconnut aussitôt pour être celui du duc, où il avait séjourné peu de jours auparavant. « Sainte Vierge ! s’écria-t-il, dès qu’il eut reconnu la demeure, que veut dire cela ? En cette maison, tout est courtoisie, bon accueil, civilité ; mais, pour les vaincus, le bien se change en mal, et le mal en pis. » Ils entrèrent dans la cour d’honneur du château, et la virent disposée d’une manière qui accrut leur surprise et redoubla leur frayeur, comme on le verra dans le chapitre suivant.
CHAPITRE LXIX. De la plus étrange et plus nouvelle aventure qui soit arrivée à Don Quichotte dans tout le cours de cette grande histoire.
Les cavaliers mirent pied à terre ; puis, avec l’aide des hommes de pied, enlevant brusquement dans leurs bras Sancho et Don Quichotte, ils les portèrent dans la cour du château. Cent torches, fichées sur leurs supports, brûlaient à l’entour, et cinq cents lampes éclairaient les galeries circulaires ; de façon que, malgré la nuit, qui était obscure, on ne s’apercevait point de l’absence du jour. Au milieu de la cour s’élevait un catafalque, à deux aunes du sol, tout couvert d’un immense dais de velours noir ; et, à l’entour, sur les gradins, brûlaient plus de cent cierges de cire blanche sur des chandeliers d’argent. Au-dessus du catafalque était étendu le cadavre d’une jeune fille, si belle que sa beauté rendait belle la mort même. Elle avait la tête posée sur un coussin de brocart, et couronnée d’une guirlande de fleurs balsamiques. Ses mains, croisées sur sa poitrine, tenaient une branche triomphale de palmier. À l’un des côtés de la cour s’élevait une espèce de théâtre ; et, sur deux sièges, deux personnages y étaient assis, lesquels, par les couronnes qu’ils avaient sur la tête et les sceptres qu’ils portaient à la main, se faisaient reconnaître pour des rois, soit véritables, soit supposés. Au pied de ce théâtre, où l’on montait par quelques degrés, étaient deux autres sièges, sur lesquels les gardiens des prisonniers firent asseoir Don Quichotte et Sancho, toujours sans mot dire, et leur faisant entendre par signes qu’ils eussent à se taire également. Mais, sans signes et sans menaces, ils se seraient bien tus, car l’étonnement où les jetait un tel spectacle leur paralysait la langue. En ce moment, et au milieu d’un nombreux cortège, deux personnages de distinction montèrent sur le théâtre. Ils furent aussitôt reconnus par Don Quichotte pour ses deux hôtes, le duc et la duchesse, lesquels s’assirent sur deux riches fauteuils, auprès des deux rois couronnés.
Qui ne se serait émerveillé à la vue de si étranges objets, surtout si l’on ajoute que Don Quichotte avait reconnu que le cadavre étendu sur le catafalque était celui de la belle Altisidore ? Quand le duc et la duchesse montèrent au théâtre, Don Quichotte et Sancho leur firent une profonde révérence, à laquelle répondit le noble couple, en inclinant légèrement la tête. Un estafier parut alors, et, s’approchant de Sancho, lui jeta sur les épaules une longue robe de bouracan noir, toute bariolée de flammes peintes ; puis il lui ôta son chaperon, et lui mit sur la tête une longue mitre pointue, à la façon de celles que portent les condamnés du saint-office, en lui disant à l’oreille de ne pas desserrer les lèvres, sous peine d’avoir un bâillon, ou d’être massacré sur la place. Sancho se regardait du haut en bas, et se voyait tout en flammes ; mais comme ces flammes ne le brûlaient point, il n’en faisait pas plus de cas que d’une obole. Il ôta la mitre, et vit qu’elle était chamarrée de diables en peinture ; il la remit aussitôt, en se disant tout bas : « Bon ; du moins, ni celles-là ne me brûlent, ni ceux-ci ne m’emportent. » Don Quichotte le regardait aussi ; et, bien que la frayeur suspendît l’usage de ses sens, il ne put s’empêcher de rire en voyant la figure de Sancho.
Alors commença à sortir de dessous le catafalque un agréable et doux concert de flûtes, qui, n’étant mêlé d’aucune voix humaine, car, en cet endroit, le silence même faisait silence, produisait un effet tendre et langoureux. Tout à coup parut, à côté du coussin qui soutenait le cadavre, un beau jeune homme vêtu à la romaine, lequel, au son d’une harpe dont il jouait lui-même, chanta les stances suivantes d’une voix suave et sonore :
« En attendant qu’Altisidore revienne à la vie, elle qu’a tuée la cruauté de Don Quichotte ; en attendant que, dans la cour enchanteresse, les dames s’habillent de toile à sac, et que madame la duchesse habille ses duègnes de velours et de satin, je chanterai d’Altisidore la beauté et l’infortune sur une plus harmonieuse lyre que celle du chantre de Thrace.
» Je me figure même que cet office ne me regarde pas seulement pendant la vie ; avec la langue morte et froide dans la bouche, je pense répéter les louanges qui te sont dues. Mon âme, libre de son étroite enveloppe, sera conduite le long du Styx en te célébrant, et tes accents feront arrêter les eaux du fleuve d’oubli. »
Assez, dit en ce moment un des deux rois ; assez, chantre divin ; ce serait à ne finir jamais que de nous retracer à présent la mort et les attraits de la sans pareille Altisidore, qui n’est point morte comme le pense le monde ignorant, mais qui vit dans les mille langues de la renommée, et dans les peines que devra souffrir, pour lui rendre la lumière, Sancho Panza, ici présent. Ainsi donc, ô Rhadamante, toi qui juges avec moi dans les sombres cavernes du Destin, puisque tu sais tout ce qui est écrit dans les livres impénétrables pour que cette jeune fille revienne à la vie, déclare-le sur-le-champ, afin de ne pas nous priver plus longtemps du bonheur que nous attendons de son retour au monde. »
À peine Minos eut-il ainsi parlé, que Rhadamante, son compagnon, se leva et dit : « Allons, sus, ministres domestiques de cette demeure, hauts et bas, grands et petits, accourez l’un après l’autre ; appliquez sur le visage de Sancho vingt-quatre croquignoles ; faites à ses bras douze pincenettes, et à ses reins six piqûres d’épingle : c’est en cette cérémonie que consiste la guérison d’Altisidore. » Quand Sancho entendit cela, il s’écria, sans se soucier de rompre le silence : « Je jure Dieu que je me laisserai manier le visage et tortiller les chairs comme je me ferai Turc. Jour de Dieu ! qu’est-ce qu’a de commun ma peau avec la résurrection de cette donzelle ? Il paraît que l’appétit vient en mangeant. On enchante Dulcinée, et l’on me fouette pour la désenchanter. Voilà qu’Altisidore meurt du mal qu’il a plu à Dieu de lui envoyer, et, pour la ressusciter, il faut me donner vingt-quatre croquignoles, me cribler le corps à coups d’épingle et me pincer les bras jusqu’au sang ! À d’autres cette farce-là ! Je suis un vieux renard, et ne m’en laisse pas conter. » — Tu mourras, dit Rhadamante d’une voix formidable. Adoucis-toi, tigre, humilie-toi, superbe Nembrod ; souffre et te tais, car on ne te demande rien d’impossible, et ne te mêle pas d’énumérer les difficultés de cette affaire. Tu dois recevoir les croquignoles, tu dois être criblé de coups d’épingle, tu dois gémir sous les pincenettes. Allons, dis-je, ministres de mes commandements, à l’ouvrage, sinon, foi d’homme de bien, je vous ferai voir pourquoi vous êtes nés. »
Aussitôt on vit paraître et s’avancer dans la cour jusqu’à six duègnes, en procession l’une derrière l’autre, dont quatre avec des lunettes. Elles avaient toutes la main droite élevée en l’air, avec quatre doigts de poignet hors de la manche, pour rendre les mains plus longues, selon la mode d’aujourd’hui. Sancho ne les eut pas plus tôt vues qu’il se mit à mugir comme un taureau. « Non, s’écria-t-il ; je pourrai bien me laisser manier et tortiller par tout le monde ; mais consentir qu’une duègne me touche, jamais ! Qu’on me griffe la figure comme les chats ont fait à mon maître dans ce même château, qu’on me traverse le corps avec des lames de dagues fourbies, qu’on me déchiquette les bras avec des tenailles de feu ; je prendrai patience, et j’obéirai à ces seigneurs. Mais que des duègnes me touchent ! je ne le souffrirai pas, dût le diable m’emporter. »
Alors Don Quichotte rompit aussi le silence, et dit à Sancho : « Prends patience, mon fils, et fais plaisir à ces seigneurs. Rends même grâce au ciel de ce qu’il a mis une telle vertu dans ta personne, que, par ton martyre, tu désenchantes les enchantés et tu ressuscites les morts. » Les duègnes étaient déjà près de Sancho. Persuadé et adouci, il s’arrangea bien sur sa chaise et tendit le menton à la première, qui lui donna une croquignole bien conditionnée, et lui fit ensuite une grande révérence. « Moins de politesse, madame la duègne, dit Sancho, et moins de pommades aussi ; car vos mains sentent, pardieu, le vinaigre à la rose. » Finalement, toutes les duègnes lui servirent les croquignoles, et d’autres gens de la maison lui pincèrent les bras. Mais ce qu’il ne put supporter, ce fut la piqûre des épingles. Il se leva de sa chaise, transporté, furieux, et, saisissant une torche allumée qui se trouvait près de lui, il fondit sur les duègnes et sur tous ses bourreaux, en criant : « Hors d’ici, ministres de l’enfer ! je ne suis pas de bronze pour être insensible à de si épouvantables supplices ! »
En ce moment, Altisidore, qui devait se trouver fatiguée d’être restée si longtemps sur le dos, se tourna sur le côté. À cette vue, tous les assistants s’écrièrent à la fois : « Altisidore est en vie ! » Rhadamante ordonna à Sancho de déposer sa colère, puisque le résultat qu’on se proposait était obtenu. Pour Don Quichotte, dès qu’il vit remuer Altisidore, il alla se mettre à deux genoux devant Sancho. « Voici le moment, lui dit-il, ô fils de mes entrailles, et non plus mon écuyer, voici le moment de te donner quelques-uns des coups de fouet que tu dois t’appliquer pour le désenchantement de Dulcinée. Voici le moment, dis-je, où ta vertu est juste à son point, avec toute l’efficacité d’opérer le bien qu’on attend de toi. — Ceci, répondit Sancho, me semble plutôt malice sur malice que miel sur pain. Il ferait bon, ma foi, qu’après les croquignoles, les pincenettes et les coups d’épingle, vinssent maintenant les coups de fouet. Il n’y a qu’une chose à faire, c’est de m’attacher une grosse pierre au cou, et de me jeter dans un puits, si, pour guérir les maux des autres, je dois toujours être le veau de la noce. Qu’on me laisse, au nom de Dieu, ou j’enverrai tout promener. »
Cependant Altisidore, du haut du catafalque, s’était mise sur son séant ; au même instant, les clairons sonnèrent, accompagnés des flûtes et des voix de tous les assistants, qui criaient : « Vive Altisidore ! vive Altisidore ! » Le duc et la duchesse se levèrent, ainsi que les rois Minos et Rhadamante ; et, tous ensemble, avec Don Quichotte et Sancho, ils allèrent au-devant d’Altisidore pour la descendre du cercueil. Celle-ci, feignant de sortir d’un long évanouissement, fit la révérence à ses maîtres et aux deux rois ; puis, jetant sur Don Quichotte un regard de travers, elle lui dit : « Dieu te le pardonne, insensible chevalier, puisque ta cruauté m’a fait aller dans l’autre monde, où je suis restée à ce qu’il m’a semblé plus de mille années. Quant à toi, ô le plus compatissant écuyer que renferme l’univers, je te remercie de la vie qui m’est rendue. Dispose, d’aujourd’hui à tout jamais, ami Sancho, de six de mes chemises que je te lègue pour que tu t’en fasses six à toi. Si elles ne sont pas toutes bien neuves, elles sont du moins toutes bien propres. » Sancho, plein de reconnaissance, alla lui baiser les mains, tenant sa mitre à la main, comme un bonnet, et les deux genoux en terre. Le duc ordonna qu’on lui ôtât cette mitre et cette robe brochée de flammes, et qu’on lui rendît son chaperon et son pourpoint. Alors Sancho supplia le duc de permettre qu’on lui laissât la robe et la mitre, disant qu’il voulait les emporter au pays, en signe et en mémoire de cette aventure surprenante. La duchesse répondit qu’on les lui laisserait, puisqu’il n’ignorait pas combien elle était sa grande amie. Le duc ordonna qu’on débarrassât la cour de tout cet attirail, que chacun regagnât son appartement, et que l’on menât Don Quichotte et Sancho à celui qu’ils connaissaient déjà.
CHAPITRE LXX. Qui suit le soixante-neuvième, et traite de choses fort importantes pour l’intelligence de cette histoire.
Sancho coucha cette nuit sur un lit de camp, dans la chambre même de Don Quichotte, chose qu’il eût voulu éviter, car il savait bien qu’à force de demandes et de réponses, son maître ne le laisserait pas dormir ; et pourtant il ne se sentait guère en disposition de parler beaucoup, car les douleurs des supplices passés le suppliciaient encore, et ne lui laissaient pas le libre usage de la langue. Aussi eût-il mieux aimé coucher tout seul sous une hutte de berger, qu’en compagnie dans ce riche appartement.
Sa crainte était si légitime, et ses soupçons si bien fondés, qu’à peine au lit, son seigneur l’appela. « Que te semble, Sancho, lui dit-il, de l’aventure de cette nuit ? grande et puissante doit être la force du désespoir amoureux, puisque tu as vu de tes propres yeux Altisidore morte et tuée, non par d’autre flèche, ni par d’autre glaive, ni par d’autre machine de guerre, ni par d’autre poison meurtrier, que la seule considération de la rigueur et du dédain que je lui ai toujours témoignés. — Qu’elle fût morte, à la bonne heure, répondit Sancho, quand et comme il lui aurait plu, et qu’elle m’eût laissé tranquille, car je ne l’ai ni enflammée, ni dédaignée en toute ma vie. Je ne sais vraiment et ne peux penser, je le répète, ce que la guérison de cette Altisidore, fille plus capricieuse que sensée, a de commun avec les martyres de Sancho Panza. C’est maintenant que je finis par reconnaître clairement qu’il y a des enchanteurs et des enchantements dans ce monde, desquels Dieu me délivre, puisque je ne sais pas m’en délivrer. Avec tout cela je supplie votre grâce de me laisser dormir, et de ne pas me questionner davantage, si vous ne voulez que je me jette d’une fenêtre en bas. — Dors, ami Sancho, reprit Don Quichotte, si toutefois la douleur des coups d’épingles, des pincenettes et des croquignoles te le permet. — Aucune douleur, répliqua Sancho, n’approche de l’affront des croquignoles, par la seule raison que ce sont des duègnes (fussent-elles confondues !) qui me les ont données. Mais je supplie de nouveau votre grâce de me laisser dormir, car le sommeil est le soulagement des misères pour ceux qu’elles tiennent éveillés. — Ainsi soit-il, dit Don Quichotte, et que Dieu t’accompagne. »
Ils dormirent tous deux ; et, dans ce moment, l’envie prit à Cid Hamet, auteur de cette grande histoire, d’écrire et d’expliquer ce qui avait donné au duc et à la duchesse la fantaisie d’élever ce monument funéraire dont on vient de parler. Voici ce qu’il dit à ce sujet : Le bachelier Samson Carrasco n’avait pas oublié comment le chevalier des Miroirs fut renversé et vaincu par Don Quichotte, chute et défaite qui avaient bouleversé tous ses projets. Il voulut faire une nouvelle épreuve, espérant meilleure chance. Aussi, s’étant informé près du page qui avait porté la lettre et le présent à Thérèse Panza, femme de Sancho, de l’endroit où était Don Quichotte, il chercha de nouvelles armes, prit un nouveau cheval, mit une blanche lune sur son écu, et fit porter l’armure par un mulet que menait un paysan, mais non Tomé Cécial, son ancien écuyer, afin de ne pas être reconnu par Sancho, ni par Don Quichotte. Il arriva donc au château du duc, qui lui indiqua le chemin qu’avait pris Don Quichotte, dans l’intention de se trouver aux joutes de Saragosse. Le duc lui raconta également les tours qu’on avait joués au chevalier, ainsi que l’invention du désenchantement de Dulcinée, qui devait s’opérer aux dépens du postérieur de Sancho. Enfin, il lui raconta l’espièglerie que Sancho avait faite à son maître, en lui faisant accroire que Dulcinée était enchantée et métamorphosée en paysanne, et comment la duchesse avait ensuite fait accroire à Sancho que c’était lui-même qui se trompait, et que Dulcinée était enchantée bien réellement. De tout cela, le bachelier rit beaucoup, et ne s’étonna pas moins, en considérant aussi bien la finesse et la simplicité de Sancho, que l’extrême degré qu’atteignait la folie de Don Quichotte. Le duc le pria, s’il rencontrait le chevalier, qu’il le vainquît ou non, de repasser par son château, pour lui rendre compte de l’événement. Le bachelier s’y engagea. Il partit à la recherche de Don Quichotte, ne le trouva point à Saragosse, passa outre jusqu’à Barcelonne, où il lui arriva ce qui est rapporté précédemment. Il revint par le château du duc, et lui conta toute l’aventure, ainsi que les conditions de la bataille, ajoutant que Don Quichotte, en bon chevalier errant, revenait déjà, pour tenir sa parole de se retirer une année dans son village, « temps pendant lequel, dit le bachelier, on pourra peut-être guérir sa folie. Voilà dans quelle intention j’ai fait toutes ces métamorphoses ; car c’est une chose digne de pitié qu’un hidalgo aussi éclairé que Don Quichotte ait ainsi la tête à l’envers. » Sur cela, il prit congé du duc, et retourna dans son village y attendre Don Quichotte, qui le suivait de près.
C’est de là que le duc prit occasion de faire ce nouveau tour au chevalier, tant il trouvait plaisir aux affaires de Don Quichotte et de Sancho. Il fit occuper les chemins, près et loin du château, dans tous les endroits où il imaginait que pouvait passer Don Quichotte, par un grand nombre de ses gens à pied et à cheval, afin que, de gré ou de force, on le ramenât au château dès qu’on l’aurait trouvé. On le trouva en effet, et l’on en prévint le duc, lequel, ayant tout fait préparer, donna l’ordre, aussitôt qu’il eut connaissance de son arrivée, d’allumer les torches et les lampes funèbres de la cour, et de placer Altisidore sur le catafalque, avec tous les apprêts qu’on a décrits, et qui étaient imités si au naturel, que de ces apprêts à la vérité il n’y avait pas grande différence. Cid Hamet dit en outre qu’à ses yeux les mystificateurs étaient aussi fous que les mystifiés ; et que le duc et la duchesse n’étaient pas à deux doigts de paraître sots tous deux, puisqu’ils se donnaient tant de mouvement pour se moquer de deux sots ; lesquels, l’un dormant à plein somme, l’autre veillant à cervelle détraquée, furent surpris par le jour et l’envie de se lever ; car jamais, vainqueur ou vaincu, Don Quichotte n’eut de goût pour la plume oisive.
Altisidore, qui, dans l’opinion du chevalier, était revenue de la mort à la vie, suivit l’humeur et la fantaisie de ses maîtres. Couronnée de la même guirlande qu’elle portait sur le tombeau, vêtue d’une tunique de taffetas blanc parsemée de fleurs d’or, les cheveux épars sur les épaules, et s’appuyant sur un bâton de noire ébène, elle entra tout à coup dans la chambre de Don Quichotte. À son apparition, le chevalier, troublé et confus, s’enfonça presque tout entier sous les draps et les couvertures du lit, la langue muette, sans trouver à lui dire la moindre politesse. Altisidore s’assit sur une chaise, auprès de son chevet ; puis, après avoir poussé un gros soupir, elle lui dit d’une voix tendre et affaiblie : « Quand les femmes de qualité et les modestes jeunes filles foulent aux pieds l’honneur, et permettent à leur langue de franchir tout obstacle, divulguant publiquement les secrets que leur cœur enferme, c’est qu’elles se trouvent en une cruelle extrémité. Moi, seigneur Don Quichotte de la Manche, je suis une de ces femmes pressées et vaincues par l’amour ; mais, toutefois, patiente et chaste, à ce point que, pour l’avoir trop été, mon âme a éclaté par mon silence, et j’ai perdu la vie. Il y a deux jours que la réflexion continuelle de la rigueur avec laquelle tu m’as traitée, ô insensible chevalier, plus dur à mes plaintes que le marbre, m’a fait tomber morte, ou du moins jugée pour telle par ceux qui m’ont vue. Et si l’amour, prenant pitié de moi, n’eût mis le remède à mon mal dans les martyres de ce bon écuyer, je restais dans l’autre monde. — Ma foi, répondit Sancho, l’amour aurait bien dû le déposer dans ceux de mon âne ; je lui en saurais un gré infini. Mais, dites-moi, madame, et que le ciel vous accommode d’un amant plus traitable que mon maître ! qu’est-ce que vous avez vu dans l’autre monde ? qu’est-ce qu’il y a dans l’enfer ? car enfin, celui qui meurt désespéré doit forcément aller demeurer par là. — Pour dire la vérité, répondit Altisidore, il faut que je ne sois pas morte tout à fait, puisque je ne suis pas entrée en enfer ; car, si j’y fusse entrée, je n’en serais plus sortie, l’eussé-je même voulu. La vérité est que je suis arrivée à la porte, où une douzaine de diables étaient à jouer à la paume, tous en chausses et en pourpoints, avec des collets à la wallonne garnis de pointes de dentelles, et des revers de même étoffe, qui leur servaient de manchettes, laissant passer quatre doigts du bras, pour rendre les mains plus longues. Ils tenaient des raquettes de feu, et, ce qui m’étonna le plus, ce fut de voir qu’ils se servaient en guise de paumes de livres enflés de vent et remplis de bourre, chose assurément merveilleuse et nouvelle. Mais ce qui m’étonna plus encore, ce fut de voir que, tandis qu’il est naturel aux joueurs de se réjouir quand ils gagnent et de s’attrister quand ils perdent, dans ce jeu-là, tous grognaient, tous grondaient, tous se maudissaient. — Cela n’est pas étonnant, reprit Sancho ; car les diables, qu’ils jouent ou ne jouent pas, qu’ils perdent ou qu’ils gagnent, ne peuvent jamais être contents. — C’est ce qui doit être, répondit Altisidore. Mais il y a une autre chose qui m’étonne aussi, je veux dire qui pour lors m’étonna. C’est qu’à la première volée, aucune paume ne restait sur pied, ni en état de servir une seconde fois. Aussi les livres neufs et vieux pleuvaient-ils à crier merveille. L’un d’eux, tout flambant neuf et fort bien relié, reçut une taloche qui lui arracha les entrailles et dispersa ses feuilles. « Vois quel est ce livre, dit un diable à l’autre ; » et l’autre répondit : « C’est la Seconde partie de l’histoire de Don Quichotte de la Manche, composée, non point par Cid Hamet, son premier auteur, mais par un Aragonais qui se dit natif de Tordésillas. — Ôtez-le d’ici, s’écria l’autre diable, et jetez-le dans les abîmes de l’enfer, pour que mes yeux ne le voient plus. — Il est donc bien mauvais ? répliqua l’autre. — Si mauvais, répondit le premier, que si, par exprès, je me mettais moi-même à en faire un pire, je n’en viendrais pas à bout. » Ils continuèrent leur jeu, pelotant avec d’autres livres ; et moi, pour avoir entendu nommer Don Quichotte, que j’aime avec tant d’ardeur, je tâchai de bien me rappeler cette vision. — Vision ce dut être en effet, dit Don Quichotte, puisqu’il n’y a pas d’autre moi dans le monde. Cette histoire passe de main en main par ici ; mais elle ne s’arrête en aucune, car tout le monde lui donne du pied. Pour moi, je ne suis ni troublé ni fâché en apprenant que je me promène, comme un corps fantastique, par les ténèbres de l’abîme et par les clartés de la terre, car je ne suis pas du tout celui dont parle cette histoire. Si elle est bonne, fidèle et véritable, elle aura des siècles de vie ; mais, si elle est mauvaise, de sa naissance à sa sépulture le chemin ne sera pas long. »
Altisidore allait continuer de se plaindre de Don Quichotte, lorsque le chevalier la prévint. « Je vous ai dit bien des fois, madame, lui dit-il, combien je déplore que vous ayez placé vos affections sur moi, car elles ne peuvent trouver en retour que de la gratitude au lieu de réciprocité. Je suis né pour appartenir à Dulcinée du Toboso ; et les destins, s’il y en a, m’ont formé et réservé pour elle. Croire qu’aucune autre beauté puisse usurper la place qu’elle occupe dans mon âme, c’est rêver l’impossible ; et, comme à l’impossible nul n’est tenu, ce langage doit vous désabuser assez pour que vous vous retiriez dans les limites de votre honnêteté. »
À ce propos, Altisidore parut s’émouvoir et se courroucer. « Vive Dieu ! s’écria-t-elle, Don merluche séchée, âme de mortier, noyau de pêche, plus dur et plus têtu qu’un vilain qu’on prie, si je vous saute à la figure, je vous arrache les yeux. Pensez-vous, par hasard, Don vaincu, Don roué de coups de bâton, que je suis morte pour vous ? Tout ce que vous avez vu cette nuit est une comédie. Oh ! je ne suis pas femme à me laisser avoir mal au bout de l’ongle pour de semblables chameaux, bien loin de m’en laisser mourir. — Pardieu, je le crois bien, interrompit Sancho ; quand on entend parler de mourir aux amoureux, c’est toujours pour rire. Ils le peuvent dire, à coup sûr ; mais le faire, que Judas les croie. »
Au milieu de cette conversation, entra le musicien, chanteur et poëte, qui avait chanté les deux strophes précédemment rapportées. Il fit un profond salut à Don Quichotte, et lui dit : « Que votre grâce, seigneur chevalier, veuille bien me compter et me ranger au nombre de ses plus dévoués serviteurs ; car il y a bien des jours que je vous suis attaché, autant pour votre renommée que pour vos prouesses. — Que votre grâce, répondit Don Quichotte, veuille bien me dire qui elle est, afin que ma courtoisie réponde à ses mérites. » Le jeune homme répliqua qu’il était le musicien et le panégyriste de la nuit passée. « Assurément, reprit Don Quichotte, votre grâce a une voix charmante ; mais ce que vous avez chanté n’était pas, il me semble, fort à propos. Car enfin, qu’ont de commun les stances de Garcilaso avec la mort de cette dame ? — Ne vous étonnez point de cela, répondit le musicien ; parmi les poëtes à la douzaine de ce temps-ci, il est de mode que chacun écrive ce qui lui plaît, et vole ce qui lui convient, que ce soit à l’endroit ou à l’envers de son intention, et nulle sottise ne se chante ou ne s’écrit, qu’on ne l’attribue à licence poétique. »
Don Quichotte allait répondre, mais il en fut empêché par la vue du duc et de la duchesse qui venaient lui rendre visite. Une longue et douce conversation s’engagea, pendant laquelle Sancho lança tant de saillies et débita tant de malices, que le duc et la duchesse restèrent de nouveau dans l’admiration d’une finesse si piquante unie à tant de simplicité. Don Quichotte les supplia de lui permettre de partir ce jour même, ajoutant qu’aux chevaliers vaincus, comme il l’était, il convenait mieux d’habiter une étable à cochons que des palais royaux ; ses hôtes lui donnèrent congé de bonne grâce, et la duchesse lui demanda s’il ne gardait pas rancune à Altisidore. « Madame, répondit-il, votre grâce peut être certaine que tout le mal de cette jeune fille naît d’oisiveté, et que le remède est une occupation honnête et continuelle. Elle vient de me dire qu’on porte de la dentelle en enfer : puisqu’elle sait sans doute faire cet ouvrage, qu’elle ne le quitte pas un moment ; tant que ses doigts seront occupés à agiter les fuseaux, l’image ou les images des objets qu’elle aime ne s’agiteront pas dans son imagination. Voilà la vérité, voilà mon opinion, et voilà mon conseil. — C’est aussi le mien, ajouta Sancho ; car de ma vie je n’ai vu une ouvrière en dentelle mourir d’amour. Les filles bien occupées songent plutôt à finir leurs tâches qu’elles ne pensent à leurs amourettes. J’en parle par moi-même ; car, quand je suis à piocher les champs, je ne me souviens plus de ma ménagère, je veux dire de ma Thérèse Panza, que j’aime pourtant comme les cils de mes yeux. — Vous dites fort bien, Sancho, reprit la duchesse ; et je ferai en sorte que dorénavant mon Altisidore s’occupe à des travaux d’aiguille, où elle réussit à merveille. — C’est inutile, madame, repartit Altisidore ; et il n’est pas besoin d’employer ce remède. La considération des cruautés dont m’a payée ce malandrin vagabond me l’effacera bien du souvenir, sans aucune autre subtilité ; et, avec la permission de votre grandeur, je veux m’éloigner d’ici, pour ne pas voir plus longtemps devant mes yeux, je ne dirai pas sa triste figure, mais sa laide et abominable carcasse. — Cela ressemble, reprit le duc, à ce qu’on a coutume de dire, que celui qui dit des injures est tout près de pardonner. » Altisidore fit semblant d’essuyer ses larmes avec un mouchoir ; et, faisant la révérence à ses maîtres, elle sortit de l’appartement. « Pauvre fille, dit Sancho, tu as ce que tu mérites pour t’être adressée à une âme sèche comme jonc, à un cœur dur comme pierre ! Pardieu, si tu fusses venue à moi, tu aurais entendu chanter un autre coq. »