La Guerre des Gaules (De bello Gallico) (page 14)
Livre VIII, chapitre XLVIII
XLVIII. À Antoine était attaché, comme préfet de la cavalerie, C. Volusénus Quadratus, lequel hivernait avec lui. Antoine l’envoya à la poursuite des cavaliers ennemis. Volusénus, qui joignait à un rare courage une grande haine pour Commios, se chargea avec joie de cette expédition. Il disposa des embuscades, attaqua souvent la cavalerie ennemie, et eut toujours l’avantage. Dans un dernier combat, comme on était vivement aux prises, et que Volusénus, emporté par le désir de prendre Commios en personne, le poursuivait vivement avec peu des siens, celui-ci, qui l’avait attiré fort loin par une fuite précipitée, invoque tout— à-coup la foi et le secours de ses compagnons, et les prie de le venger des blessures qu’il avait reçues par trahison ; il tourne bride, se sépare imprudemment de ses cavaliers, et s’élance contre le préfet. Tous les cavaliers l’imitent, font reculer notre faible troupe et la poursuivent. Commios, pressant de l’éperon les flancs de son cheval, joint celui de Quadratus et porte au préfet un coup de lance qui, fortement appliqué, lui perce le milieu de la cuisse. À la vue de leur chef blessé, nos cavaliers n’hésitent pas à faire face aux ennemis, et les repoussent. Dans cette charge ils en blessent un grand nombre, écrasent les autres dans leur fuite et font des prisonniers. Commios ne put échapper à ce sort que grâce à la vitesse de son cheval ; Volusénus, dont la blessure semblait assez grave pour mettre sa vie en danger, fut reporté au camp. Alors Commios, soit qu’il eût satisfait son ressentiment, soit qu’il fût trop affaibli par la perte des siens, députa vers Antoine, promit d’aller où il lui serait prescrit, de faire ce qu’on lui ordonnerait, et scella sa promesse en livrant des otages. Il pria seulement que l’on accordât à sa frayeur de ne paraître jamais devant un Romain. Antoine, jugeant cette demande fondée sur une crainte légitime, y consentit et reçut les otages.
Livre VIII, chapitre XLIX
XLIX. César, en tenant dans la Belgique ses quartiers d’hiver, n’avait d’autre but que de maintenir dans notre alliance les peuples de la Gaule, et de ne leur donner ni espoir ni motif de guerre. Car, étant près de partir, il ne voulait point se mettre dans la nécessité de recommencer la guerre, au moment où il allait retirer l’armée, ni laisser toute la Gaule disposée à reprendre librement les hostilités pendant son absence. Aussi, par son attention à adresser des éloges aux états, à combler de récompenses leurs principaux habitants, à n’établir aucun nouvel impôt, à rendre l’obéissance plus douce, il contint facilement en paix la Gaule, épuisée par tant de revers.
Livre VIII, chapitre L
L. L’hiver fini, César, contre son usage (15), partit pour l’Italie à grandes journées, afin de visiter les villes municipales et les colonies, auxquelles il voulait recommander son questeur, M. Antonius, qui briguait le sacerdoce. En l’appuyant de son pouvoir, non seulement il suivait son penchant pour un homme qui lui était très attaché et qu’il avait, peu de temps auparavant, envoyé solliciter cette dignité, mais encore il voulait déjouer une faction peu nombreuse qui, en faisant échouer Antoine, désirait d’ébranler le pouvoir de César, dont le gouvernement expirait. Bien qu’il eût appris en route, et avant d’arriver en Italie, qu’Antoine venait d’être nommé augure, il ne crut pas moins nécessaire de parcourir les villes municipales et les colonies, afin de les remercier de leur empressement à servir Antoine, et en même temps de leur recommander sa propre demande du consulat pour l’année suivante ; car ses ennemis se vantaient avec insolence d’avoir fait nommer consuls L. Lentulus et C. Marcellus, qui devaient dépouiller César de toute charge et de toute dignité ; et d’avoir écarté du consulat Servius Galba (16), quoiqu’il eût plus de crédit et de suffrages, uniquement parce qu’il était lié d’amitié avec César et avait été son lieutenant.
Livre VIII, chapitre LI
LI. César, à son arrivée, fut accueilli par toutes les villes municipales et par les colonies avec des témoignages incroyables de respect et d’affection ; car il y paraissait pour la première fois depuis cette guerre générale de la Gaule. On n’oublia rien de tout ce qui put être imaginé pour l’ornement des portes, des chemins, et de tous les endroits par où il devait passer. Les enfants et toute la population venaient à sa rencontre ; partout on immolait des victimes ; des tables étaient dressées sur les places publiques et dans les temples ; on lui faisait ainsi goûter par avance la joie d’un triomphe vivement désiré, tant les riches montraient de magnificence et les pauvres d’envie de lui plaire.
Livre VIII, chapitre LII
LII. Quand César eut parcouru toutes les contrées de la Gaule citérieure, il rejoignit promptement l’armée à Némétocenna ; et après avoir tiré toutes les légions de leurs quartiers, il les envoya chez les Trévires, se rendit dans ce pays, et y passa l’armée en revue. Il donna à T. Labiénus le commandement de la Gaule citérieure, afin qu’il pût le seconder de son influence dans la poursuite du consulat. Quant à lui, il ne fit marcher l’armée qu’autant qu’il le jugeait nécessaire pour entretenir la santé du soldat par des changements de lieux. Quoiqu’il entendît souvent dire que ses ennemis excitaient Labiénus contre lui (17), et qu’il fût informé que ces sollicitations étaient l’ouvrage d’un petit nombre d’hommes travaillant à lui faire enlever par le sénat une partie de l’armée, on ne put cependant ni lui rendre Labiénus suspect (18), ni l’amener à rien entreprendre contre l’autorité du sénat ; car il savait que, si les délibérations étaient libres, il obtiendrait facilement justice de ses membres. Déjà même C. Curion (19), tribun du peuple, prenant en main la défense des intérêts et de l’honneur de César, avait dit souvent dans le sénat, que si l’on avait quelque ombrage de la puissance militaire de César, celle de Pompée et sa domination ne devaient pas inspirer moins d’inquiétude ; que l’un et l’autre devaient désarmer et licencier leurs troupes ; qu’ainsi Rome recouvrerait sa liberté et ses droits. Non seulement il fit cette déclaration ; mais il commençait à la faire mettre aux voix, quand les consuls et les amis de Pompée s’y opposèrent ; le sénat s’en tira en prenant un parti moyen.
Livre VIII, chapitre LIII
LIII. C’était là un témoignage positif des sentiments du sénat, et il s’accordait avec un fait plus ancien. En effet, l’année précédente, Marcellus, cherchant à perdre César, avait, contre la loi de Pompée et de Crassus, proposé au sénat de le rappeler de son gouvernement avant le temps. Marcellus, qui voulait établir son crédit sur les ruines de celui de César, s’efforça vainement de faire goûter cet avis ; le sénat tout entier opina contre lui et se rangea à toutes les opinions qui n’étaient par la sienne. Cet échec n’avait point rebuté les ennemis de César, mais les avait avertis de former des liaisons plus étendues, qui pussent forcer le sénat à approuver leurs desseins.
Livre VIII, chapitre LIV
LIV. Bientôt un sénatus-consulte ordonne à Cn. Pompée et à C. César de fournir chacun une légion pour la guerre des Parthes. Il est évident que ces deux légions étaient enlevées à César seul : Cn. Pompée donna, pour son contingent, la première légion, qu’il avait autrefois envoyée à César, et qui avait été levée tout entière dans la province du dernier. Cependant et bien que les intentions de ses ennemis ne fussent point douteuses, César renvoya à Cn. Pompée cette légion ; et, en exécution du sénatus-consulte, il livra en son nom la quinzième, qu’il avait levée dans la Gaule citérieure. En remplacement de celle-ci, il envoya en Italie (21) la treizième légion pour garder les postes que quittait la quinzième. Il distribua ensuite l’armée dans ses quartiers d’hiver, plaça C. Trébonius dans la Belgique avec quatre légions, et envoya C. Fabius avec le même nombre chez les Héduens. Il pensait qu’il suffisait, pour la tranquillité de la Gaule, que les Belges, le plus courageux de ces peuples, et les Édues, dont le crédit était immense, fussent contenus par des armées romaines. Il partit lui-même pour l’Italie.
Livre VIII, chapitre LV
LV. Lorsqu’il y fut arrivé, il apprit que les deux légions qu’il avait livrées, et qui, d’après le sénatus-consulte, devaient être menées contre les Parthes, avaient été livrées par le consul C. Marcellus à Cn. Pompée, et qu’elles étaient retenues en Italie. Quoiqu’une telle conduite ne laissât à personne le moindre doute sur les projets tramés contre César, il résolut cependant de tout souffrir, tant qu’il lui resterait quelque espoir de se soutenir par la force de son droit plutôt que par celle des armes (22).