La Guerre des Gaules (De bello Gallico) (page 13)
Livre VIII, chapitre XVIII
XVIII. Les ennemis avaient fait choix, pour leur embuscade, d’une plaine qui, en tous sens, n’avait pas plus de mille pas d’étendue ; elle était entourée d’épaisses forêts et d’une rivière très profonde ; des pièges nous enveloppaient de tous côtés. Nos cavaliers, instruits du projet de l’ennemi, ayant le cœur non moins préparé que leurs armes au combat, et appuyés d’ailleurs par les légions, auraient accepté tout genre d’engagement ; ils arrivèrent en escadrons. Corréos, jugeant l’occasion favorable, se montra d’abord avec peu de monde, et chargea ceux de nos escadrons qui se trouvèrent le plus près de lui. Les nôtres soutinrent le choc avec fermeté et sans se réunir en masse, manœuvre ordinaire dans les combats de cavalerie, dans un moment d’alarme, mais qui devient nuisible par la confusion qu’elle produit.
Livre VIII, chapitre XIX
XIX. Tandis qu’on se bat par escadrons et en petites troupes, et qu’on manœuvre de manière à ne pas se laisser prendre en flanc, le reste des ennemis, voyant Corréos dans la mêlée, sort tout à coup des forêts. Un vif combat s’engage sur tous les points, et se soutient longtemps à armes égales, lorsque l’infanterie ennemie quitte le bois, s’avance en ordre de bataille, et force nos cavaliers de reculer. À leur secours arrive aussitôt l’infanterie légère que César, comme on l’a dit, avait envoyée en avant des légions ; elle se mêle aux escadrons et combat avec courage. > L’affaire resta quelque temps encore indécise ; mais ensuite, comme il devait arriver, ceux qui avaient soutenu le premier choc des ennemis embusqués, obtinrent la supériorité, par cela même qu’ils avaient échappé aux effets de la surprise. Cependant les légions s’approchent de plus en plus, et de nombreux courriers annoncent, tant aux Romains qu’aux ennemis, la prochaine arrivée de César à la tête de ses troupes en bataille. À cette nouvelle, les nôtres, sûrs de l’appui des cohortes, combattent avec plus d’ardeur, de peur de partager avec les légions l’honneur de la victoire. Les ennemis perdent courage et cherchent à s’enfuir par divers chemins ; mais c’est en vain, car ils sont arrêtés par les obstacles même qu’ils avaient disposés pour enfermer les Romains. Vaincus et repoussés, après avoir perdu la plus grande partie des leurs, ils fuient en désordre et au hasard, les uns vers les forêts, d’autres vers le fleuve ; ils sont massacrés par notre cavalerie qui les poursuit à toute bride. Cependant Corréos, que n’avait abattu aucune infortune ; qui n’avait voulu ni quitter le combat, ni gagner les forêts, ni se rendre, malgré nos pressantes invitations, se battit avec le plus grand courage et, par ses coups redoublés, força les vainqueurs irrités à le percer de leurs traits.
Livre VIII, chapitre XX
XX. Après ce succès, César, marchant environné des trophées de sa récente victoire, pensa bien que l’ennemi, abattu par la nouvelle d’un si grand revers, abandonnerait son camp situé à huit mille pas environ du lieu où s’était livrée la bataille. Aussi, et bien qu’il y eût une rivière à traverser, il n’hésita point à la faire passer à l’armée, et marcha en avant. Mais, de leur côté, les Bellovaques et les autres états, instruits de la dernière défaite par le petit nombre de fuyards et de blessés qui avaient pu échapper au carnage à la faveur des bois, voyant que la fortune leur était en tout contraire, que Corréos avait été tué, qu’ils avaient perdu leur cavalerie et l’élite de leur infanterie, qu’enfin les Romains approchaient, convoquèrent aussitôt une assemblée au son de trompe, et s’écrièrent qu’il fallait envoyer à César des députés et des otages.
Livre VIII, chapitre XXI
XXI. Cet avis étant unanimement adopté, l’Atrébate Commios s’enfuit chez ces mêmes Germains auxquels il avait emprunté des secours pour cette guerre. Les autres envoient sur-le-champ des députés à César et le prient de se contenter d’un châtiment que sa clémence et son humanité ne leur auraient jamais infligé s’il avait eu à les punir avant qu’un combat leur eût fait essuyer tant de désastres : « la dernière bataille a détruit toute leur cavalerie ; plusieurs milliers de fantassins d’élite ont péri ; à peine s’en est-il échappé pour annoncer la défaite. Toutefois, au milieu de tant de calamités, les Bellovaques ont recueilli un grand avantage de la mort de Corréos, auteur de cette guerre, instigateur de la multitude ; de son vivant, le sénat avait moins d’autorité qu’une populace ignorante. »
Livre VIII, chapitre XXII
XXII. César répond à cette harangue et aux prières des députés que déjà l’année précédente les Bellovaques et les autres peuples de la Gaule lui avaient fait la guerre en même temps ; qu’eux seuls avaient persisté dans la révolte, sans se laisser ramener au devoir par l’exemple de la soumission des autres. Il est très facile, il le sait bien, de rejeter sur les morts les fautes que l’on a faites ; mais nul particulier n’est assez puissant par lui-même ou avec le secours d’une misérable poignée de populace, pour exciter et soutenir une guerre malgré les chefs, en dépit du sénat, contre le vœu de tous les gens de bien. Toutefois, il veut bien se contenter du mal qu’ils se sont fait à eux-mêmes. »
Livre VIII, chapitre XXIII
XXIII. La nuit suivante, les députés rapportent cette réponse à leurs concitoyens, qui préparent aussitôt des otages. Les autres états, qui étaient dans l’attente du résultat, s’empressent également de donner des otages et de se soumettre, à l’exception de Commios, que la crainte empêchait de se confier à la foi de qui que ce fût. En effet, l’année précédente, pendant que César rendait la justice dans la Gaule citérieure, T. Labiénus, instruit que Commios sollicitait les peuples à se soulever contre César, avait cru pouvoir, sans se rendre coupable de perfidie, réprimer cette trahison. Présumant que Commios ne viendrait pas au camp s’il y était appelé, craignant en outre que cette invitation ne l’avertît d’être circonspect, il avait envoyé vers lui C. Volusénus Quadratus qui, sous prétexte d’une entrevue, était chargé de le tuer. Des centurions, propres à l’exécution de ce projet, lui avaient été donnés pour escorte. Lorsqu’on fut en présence, et que, selon le signal convenu, Volusénus eut pris la main de Commios, le centurion, soit qu’il se troublât, soit que les amis de Commios eussent prévenu ce meurtre, ne put achever le Gaulois ; cependant il le blessa grièvement à la tête du premier coup. De part et d’autre on tira l’épée, moins pour se battre que pour s’assurer la retraite ; les nôtres croyaient Commios mortellement blessé ; et les Gaulois, reconnaissant le piège, craignaient de plus grands périls encore. On disait que, depuis cet événement, Commios avait résolu de ne jamais paraître devant un Romain.
Livre VIII, chapitre XXIV
XXIV. Vainqueur des nations les plus belliqueuses, César ne voyait plus aucune cité se préparer à la guerre ou en état de lui résister ; mais remarquant qu’un grand nombre d’habitants quittaient les villes et s’enfuyaient des campagnes pour se soustraire à la domination nouvelle, il résolut de distribuer l’armée sur différents points. Il garda près de lui le questeur M. Antonius avec la onzième légion ; il envoya le lieutenant C. Fabius, avec vingt-cinq cohortes, à l’extrémité opposée de la Gaule, où l’on disait qu’il y avait plusieurs peuples en armes ; il ne croyait pas que le lieutenant C. Caninius Rébilus (10), qui commandait dans ces contrées, fût assez fort avec les deux légions qu’il avait sous ses ordres. Il fit venir près de lui T. Labiénus, et envoya la douzième légion, qui avait hiverné avec ce lieutenant, protéger les colonies romaines dans la Gaule citérieure, et les préserver de calamités semblables à celles qu’avaient essuyées, l’été précédent, les Tergestins, dont le territoire avait été ravagé par suite d’une irruption soudaine de Barbares. Pour lui, il alla dévaster les terres d’Ambiorix. Désespérant de réduire en son pouvoir cet ennemi fugitif et tremblant, il crut, dans l’intérêt de son honneur, devoir détruire si bien, dans les états de ce prince, les citoyens, les édifices, les bestiaux, que désormais en horreur à ceux qui échapperaient par hasard au massacre, Ambiorix ne pût jamais rentrer dans un pays sur lequel il aurait attiré tant de désastres.
Livre VIII, chapitre XXV
XXV. Lorsque César eut distribué ses légions et ses auxiliaires sur toutes les parties du territoire d’Ambiorix, que tout y eut été détruit par le meurtre, l’incendie, le pillage, et qu’un grand nombre d’hommes eurent été pris ou tués, il envoya Labiénus avec deux légions chez les Trévires, peuple qui, sans cesse en guerre à cause du voisinage de la Germanie, ne différait pas beaucoup des Germains pour les mœurs et la férocité, et n’obéissait jamais aux ordres de César que par la force des armes.
Livre VIII, chapitre XXVI
XXVI. Cependant le lieutenant C. Caninius, informé par Durat (11) qui était toujours resté attaché aux Romains, malgré la défection d’une partie de sa nation, qu’un grand nombre d’ennemis s’étaient rassemblés sur les frontières des Pictons, se dirigea vers la place de Lémonum . Comme il en approchait, des prisonniers l’instruisirent que Duratios s’y trouvait assiégé par plusieurs milliers d’hommes sous la conduite de Dumnacos, chef des Andes. N’osant combattre avec si peu de légions, il campa dans une forte position. Dumnacos, à la nouvelle de l’approche de Caninius, tourna toutes ses forces contre les légions ; et vint attaquer le camp des Romains. Mais ayant perdu plusieurs jours et beaucoup de monde à cette attaque, sans avoir pu faire la moindre brèche à nos retranchements, il revint assiéger Lémonum.
Livre VIII, chapitre XXVII
XXVII. Dans le même temps, le lieutenant C. Fabius, occupé à recevoir les soumissions et les otages de diverses nations, apprit, par les lettres de Caninius, ce qui se passait chez les Pictons. À cette nouvelle, il partit au secours de Duratios. Mais Dumnacos fut à peine instruit de son arrivée, que, désespérant de se sauver, s’il lui fallait à la fois résister à l’ennemi du dehors et avoir l’œil sur les assiégés qui le tenaient en crainte, il se hâta de se retirer avec ses troupes, et ne se crut point en sûreté qu’il ne les eût conduites au-delà de la Loire, qu’il fallait passer sur un pont, à cause de la largeur du fleuve. Quoique Fabius n’eût pas encore paru devant l’ennemi, ni joint Caninius, cependant, sur le rapport de ceux qui connaissaient la nature du pays, il conjectura que les ennemis, frappés de terreur, prendraient la route qui conduisait à ce pont. Il s’y dirigea donc avec ses troupes, et ordonna à la cavalerie de devancer les légions, de manière pourtant à pouvoir, au besoin, se replier sur le camp sans fatiguer les chevaux. Nos cavaliers, conformément à leurs ordres, s’avancent et joignent l’armée de Dumnacos ; ils attaquent, en route et sous leurs bagages, les ennemis qui fuient épouvantés, leur tuent beaucoup de monde, font un riche butin, et rentrent au camp, après ce beau succès.
Livre VIII, chapitre XXVIII
XXVIII. La nuit suivante, Fabius envoie la cavalerie en avant, avec ordre de harceler les ennemis et de retarder leur marche, tandis qu’il suivrait lui-même. Dans ce dessein, Q. Atius Varus, préfet de la cavalerie, homme d’un courage égal à sa prudence, exhorte sa troupe, atteint l’ennemi, fait prendre de bonnes positions à une partie de ses escadrons, et, à la tête des autres, engage le combat. La cavalerie ennemie résiste avec audace, appuyée qu’elle est par le corps entier des fantassins qui avaient fait halte pour lui porter secours. L’action fut très vive ; car nos cavaliers, méprisant des ennemis qu’ils avaient vaincus la veille ; et sachant que les légions étaient à leur suite, se battaient contre les fantassins avec une extrême valeur ; ils étaient animés et par la honte de reculer et par le désir de recueillir seuls toute la gloire de cette affaire. De leur côté, les ennemis, ne croyant pas avoir à combattre plus de troupes que la veille, pensaient avoir trouvé l’occasion de détruire notre cavalerie.
Livre VIII, chapitre XXIX
XXIX. Il y avait quelque temps que l’on combattait avec une égale opiniâtreté, lorsque Dumnacos mit son infanterie en bataille pour soutenir sa cavalerie. En ce moment paraissent tout à coup aux yeux des ennemis les légions en rangs serrés. À cette vue, frappés d’une terreur bientôt suivie du plus grand désordre dans les bagages, les Barbares, tant cavaliers que fantassins, s’enfuient çà et là en jetant de grands cris. Notre cavalerie, dont la valeur venait de triompher de la résistance des ennemis, transportée de joie à l’aspect du succès, et faisant partout entendre des cris de victoire, se jette sur les fuyards et en tue autant que les chevaux en peuvent poursuivre et que les bras en peuvent frapper. Ainsi périrent plus de douze mille hommes, soit les armes à la main, soit après les avoir jetées ; tout le bagage tomba en notre pouvoir.
Livre VIII, chapitre XXX
XXX. Après cette déroute, cinq mille hommes au plus furent recueillis par le Sénon Drappès, le même qui, à la première révolte de la Gaule, avait rassemblé une foule d’hommes perdus, promis la liberté aux esclaves, fait appel aux exilés de tous les pays, et enrôlé des brigands, avec lesquels il interceptait nos bagages et nos convois. Dès qu’on sut qu’il marchait sur la province, de concert avec le Cadurque Luctérios (qui déjà, comme, on l’a vu au livre précédent, avait voulu y faire une invasion, lors du premier soulèvement de la Gaule), le lieutenant Caninius se mit à leur poursuite avec deux légions, pour éviter la honte de voir des hommes souillés de brigandages causer quelque effroi ou quelque dommage à notre province.
Livre VIII, chapitre XXXI
XXXI. C. Fabius marcha avec le reste de l’armée contre les Carnutes et les autres nations dont il savait que Dumnacos avait obtenu des secours dans le dernier combat. Il ne doutait point que leur défaite récente ne les rendît plus soumis ; mais que, s’il leur laissait le temps de se remettre de leur effroi, les instances de Dumnacos ne pussent encore les soulever. Dans cette conjoncture, Fabius parvint avec autant de bonheur que de célérité à tout faire rentrer dans le devoir. Les Carnutes qui, souvent battus, n’avaient jamais parlé de paix, donnèrent des otages et se soumirent. Entraînés par leur exemple, les autres peuples, qui habitent à l’extrême limite de la Gaule, près de l’Océan, et qu’on appelle Armoricains, nous obéirent sans délai, à l’arrivée de Fabius et des légions. Dumnacos, chassé de son territoire, errant, réduit à se cacher, fut obligé de gagner seul les régions de la Gaule les plus reculées.
Livre VIII, chapitre XXXII
XXXII. Drappès et Luctérios, apprenant l’arrivée des légions et de Caninius, sentirent que, poursuivis par l’armée, ils ne pourraient pénétrer sur le territoire de la province sans une perte certaine, ni continuer en liberté leurs courses et leurs brigandages. Ils s’arrêtèrent sur les terres des Cadurques. Luctérios, qui avant ses revers avait eu beaucoup d’influence sur ses concitoyens, et à qui son audace, toujours prête à de nouvelles entreprises, donnait un grand crédit parmi les Barbares, vint, avec ses troupes, unies à celles de Drappès, occuper la place d’Uxellodunum , anciennement dans sa clientèle, et très forte par sa position. Il en gagna les habitants.
Livre VIII, chapitre XXXIII
XXXIII. C. Caninius, s’y étant aussitôt porté, constata que la place était de tous côtés défendue par des rochers escarpés, qui en eussent rendu, même sans garnison, l’accès difficile à des hommes armés : mais sachant que les bagages des habitants étaient nombreux, et qu’on ne pouvait essayer de les faire sortir en secret, sans qu’ils fussent atteints par la cavalerie et même par les légions, il divisa les cohortes en trois parties, établit trois camps dans des positions très élevées, et de là il commença peu à peu, autant que le permettait le nombre des troupes, à tirer une ligne de circonvallation autour de la place.
Livre VIII, chapitre XXXIV
XXXIV. À cette vue, les habitants, se rappelant tous les malheurs d’Alésia, redoutant un sort semblable, et avertis par Luctérios, qui avait assisté à ce désastre, de pourvoir surtout aux subsistances, arrêtent, d’un consentement unanime, qu’après avoir laissé dans la place une partie des troupes, les autres iront chercher des vivres. Cette résolution prise, Drappès et Luctérios laissent dans la ville deux mille hommes de garnison, et sortent la nuit suivante avec le reste. En peu de jours ils eurent ramassé une grande quantité de blé sur les terres des Cadurques, dont les uns le livrèrent de leur plein gré, et les autres le laissèrent prendre, ne pouvant s’y opposer. Cependant nos forts eurent à essuyer plusieurs fois des attaques nocturnes ; circonstance qui engagea Caninius à suspendre la circonvallation, dans la crainte de ne pouvoir défendre la totalité de ses lignes, ou de n’avoir, sur plusieurs points, que des postes insuffisants.
Livre VIII, chapitre XXXV
XXXV. Après avoir fait leurs provisions de blé, Drappès et Luctérios vinrent camper à dix milles de la place, pour y faire entrer peu à peu leurs convois. Ils se partagent les rôles : Drappès reste, avec une partie des troupes, à la garde du camp ; Luctérios escorte les transports. Après avoir disposé des postes, il fait, vers la dixième heure de la nuit, avancer le convoi à travers les forêts et par d’étroits chemins. Les sentinelles du camp ayant entendu du bruit, on dépêche des éclaireurs pour aller voir ce qui se passe. Sur leurs rapports, Caninius tire des forts les plus voisins les cohortes armées, et tombe au point du jour sur les fourrageurs. Ceux-ci, effrayés d’une attaque aussi inopinée, s’enfuient vers leur escorte ; voyant alors qu’ils ont affaire à des ennemis en armes, les nôtres s’irritent, et ne veulent faire, dans cette multitude, aucun prisonnier. Échappé de là avec un petit nombre des siens, Luctérios ne put regagner son camp.
Livre VIII, chapitre XXXVI
XXXVI. Après ce succès, Caninius apprit par des prisonniers qu’une partie des troupes était restée au camp avec Drappès, à une distance qui n’excédait pas douze milles. Cet avis lui ayant été confirmé par plusieurs rapports, il pensa que, l’autre chef étant en lutte, il lui serait aisé d’accabler dans leur effroi le reste des ennemis. Il regardait comme un grand bonheur qu’aucun de ceux qui avaient échappé au carnage n’eût rejoint le camp de Drappès, pour lui porter la nouvelle de cette défaite. Ne trouvant nul danger à faire une tentative, il envoie en avant et fait marcher contre le camp ennemi toute la cavalerie, ainsi que de l’infanterie germaine dont les hommes sont si agiles ; il laisse une légion à la garde des trois camps, et se met en marche à la tête de l’autre sans bagages. Lorsqu’il fut à peu de distance des ennemis, les éclaireurs qu’il avait détachés lui rapportèrent que les Barbares, négligeant les hauteurs, selon leur usage, avaient placé leur camp sur le bord d’une rivière, que les Germains et les cavaliers étaient tombés sur eux tout à fait à l’improviste, et que le combat était engagé. Sur cet avis, il fait avancer la légion sous les armes et en ordre de bataille. Puis il donne partout le signal, et s’empare des hauteurs. Cela fait, les Germains et la cavalerie, à la vue des enseignes de la légion, combattent avec la plus grande vigueur ; aussitôt toutes les cohortes chargent sur tous les points ; tout est tué ou pris ; le butin est immense ; Drappès lui-même est fait prisonnier dans ce combat.
Livre VIII, chapitre XXXVII
XXXVII. Caninius, ayant terminé cette expédition heureusement, et presque sans perte, vint reprendre le siège ; et comme il avait détruit l’ennemi extérieur, dont la présence l’avait jusque-là empêché d’augmenter ses postes et de travailler à ses lignes de circonvallation, il ordonna de conouvrages sur tous les points. Le jour suivant, C. Fabius arriva avec ses troupes, et se chargea d’assiéger l’un des côtés de la place.
Livre VIII, chapitre XXXVIII
XXXVIII. Cependant César laisse le questeur M. Antonius chez les Bellovaques avec quinze cohortes, afin d’empêcher les Belges de former de nouveaux projets de révolte. Il visite lui-même les autres états, demande un grand nombre d’otages, rassure tous les esprits par de consolantes paroles. Arrivé chez les Carnutes, dont les conseils, ainsi que César l’a dit dans le livre précédent, avaient été la première cause de la guerre, et voyant que le souvenir de leur conduite leur causait de vives alarmes, il voulut dissiper sur-le-champ leurs craintes, et demanda pour le supplice Gutuater, instigateur de la dernière révolte et principal auteur de cette guerre. Cet homme, bien qu’il n’eût confié à personne le lieu de sa retraite, fut cherché par la multitude avec tant de soin, qu’on l’eut bientôt amené au camp. Ce fut contre son penchant que César se vit contraint d’accorder la mort de ce chef aux instances des soldats, qui lui rappelaient tous les périls, toutes les pertes qu’ils devaient à Gutuater. Celui-ci, après avoir été battu de verges jusqu’à la mort, eut la tête tranchée par la hache.
Livre VIII, chapitre XXXIX
XXXIX. Plusieurs lettres de Caninius apprirent à César le sort de Drappès et de Luctérios et la résolution opiniâtre des habitants. Quoiqu’il méprisât leur petit nombre, il pensa qu’il fallait sévèrement punir leur obstination, afin que la Gaule entière ne crût pas que, pour résister aux Romains, ce n’était point la force qui avait manqué, mais la constance. Il était à craindre en outre, qu’encouragées par cet exemple, les autres villes, profitant de l’avantage de leur position, ne cherchassent à recouvrer leur liberté. César savait d’ailleurs qu’il était connu dans toute la Gaule que son gouvernement ne devait pas se prolonger au-delà d’un été, après lequel, si les villes pouvaient se soutenir jusque-là, elles n’auraient aucun péril à craindre. Il laisse donc deux légions au lieutenant Q. Calénus , avec ordre de le suivre à grandes journées ; lui-même, avec toute la cavalerie, se dirige en toute hâte vers Caninius.
Livre VIII, chapitre XL
XL. Lorsque César fut arrivé à Uxellodunum, où personne ne l’attendait, qu’il y vit la circonvallation achevée, ce qui ne permettait plus d’en abandonner le siège ; et qu’il eut, d’un autre côté, appris par des transfuges que les assiégés étaient abondamment pourvus de vivres, il essaya de les priver d’eau. Une rivière traversait le vallon qui environnait presque en entier le rocher escarpé sur lequel était située la place d’Uxellodunum. La nature du lieu s’opposait à ce qu’on détournât le cours de cette rivière ; car elle coulait au pied même de la montagne, et il était impossible de creuser nulle part des fossés pour en opérer la dérivation. Mais les assiégés n’y descendaient que difficilement et par des chemins escarpés, et, si nos troupes leur coupaient le passage, ils ne pouvaient y arriver ni regagner la hauteur sans s’exposer à nos traits et sans risquer leur vie. César, s’étant aperçu de leur embarras, plaça des archers et des frondeurs, disposa des machines de guerre vers les endroits où la descente était le plus facile, et par là interdit aux assiégés l’accès de la rivière. Toute la population n’eut dès lors plus d’autre ressource que l’eau d’une fontaine abondante, sortant du pied même des murs, dans cet espace, d’environ trois cents pieds, le seul que la rivière n’entourât pas.
Livre VIII, chapitre XLI
XLI. On désirait pouvoir priver de cette eau les habitants ; César seul en vit le moyen. Il dressa des mantelets et éleva une terrasse vis-à-vis la fontaine, contre la montagne ; mais ce ne fut pas sans de grandes peines et de continuels combats. En effet, les assiégés, accourant des hauteurs, combattaient de loin sans danger, et blessaient beaucoup des nôtres, à mesure qu’ils se présentaient. Rien ne put cependant les empêcher d’avancer à la faveur des mantelets, ni de vaincre par leur persévérance les difficultés du lieu. En même temps, ils conduisaient des galeries souterraines, depuis la terrasse jusqu’à la source de la fontaine, genre de travail qu’ils pouvaient exécuter sans péril, et même sans que les ennemis s’en doutassent. La terrasse s’éleva à la hauteur de neuf pieds ; on y plaça une tour de dix étages, non pour égaler la hauteur des murs, ce qui était absolument impossible, mais de manière à dominer la fontaine. Les avenues se trouvaient ainsi exposées aux traits de nos machines ; et, comme les assiégés ne pouvaient plus y venir prendre de l’eau sans de grands risques, les bestiaux, les chevaux, les hommes même, en grand nombre, mouraient de soif.
Livre VIII, chapitre XLII
XLII. Effrayés de ce triste sort, les habitants remplissent des tonneaux de suif, de poix et de menu bois, et les roulent tout enflammés sur nos ouvrages. En même temps ils font une vive attaque, afin que les Romains, obligés de combattre pour leur défense, ne puissent porter remède à l’incendie. Dans un instant tous nos ouvrages sont en feu. Ces tonneaux, qui roulaient sur la pente, arrêtés par les mantelets et la terrasse, embrasaient les matières même qui les retenaient. Cependant nos soldats, malgré le péril de ce genre de combat, et la difficulté des lieux, déployaient le plus grand courage ; car l’action se passait sur une hauteur et à la vue de notre armée. De part et d’autre on entendait de grands cris ; chacun cherchait à se signaler, et l’on bravait, pour faire preuve d’une valeur qui avait tant de témoins, les traits des ennemis et la flamme.
Livre VIII, chapitre XLIII
XLIII. César, voyant qu’il avait déjà beaucoup de blessés, ordonne aux soldats de gravir de toutes parts la montagne, en jetant de grands cris, comme s’ils eussent voulu escalader les murs. Épouvantés par cette manœuvre, et ne sachant ce qui se passait sur d’autres points, les habitants rappellent ceux de leurs combattants qui attaquaient nos ouvrages, et les placent sur leurs murailles. Alors nos soldats, n’ayant plus d’adversaires à combattre, se rendent bientôt maîtres de l’incendie, soit en l’étouffant, soit en le coupant. Les assiégés continuaient à se défendre opiniâtrement ; et, après avoir perdu déjà une grande partie des leurs par la soif, ils persévéraient dans leur résistance, lorsqu’enfin nos mines souterraines parvinrent à couper et à détourner les veines de la source. La voyant tout à coup tarie, les assiégés désespérètent de tout moyen de salut, et ils crurent reconnaître, non l’ouvrage des hommes, mais la volonté des dieux. Vaincus alors par la nécessité, ils se rendirent.
Livre VIII, chapitre XLIV
XLIV. César savait sa réputation de clémence trop bien établie, pour craindre qu’un acte de rigueur fût imputé à la cruauté de son caractère ; et comme il sentait que ses efforts n’auraient point de terme si des révoltes de ce genre venaient ainsi à éclater sur plusieurs points, il résolut d’effrayer les autres peuples par un exemple terrible. Il fit donc couper les mains à tous ceux qui avaient porté les armes, et leur laissa la vie, pour mieux témoigner du châtiment réservé aux pervers (13). Drappès, qui, ainsi que je l’ai dit, avait été fait prisonnier par Caninius, soit honte et douleur de sa captivité, soit crainte d’un supplice plus grand, s’abstint de nourriture pendant plusieurs jours, et mourut de faim. Vers le même temps, Luctérios, qui, comme on l’a vu, s’était échappé du combat, était tombé au pouvoir de l’Arverne Epasnactos ; obligé de changer fréquemment de retraite, et sentant qu’il ne pouvait longtemps demeurer dans le même lieu sans danger, il avait dû se confier à beaucoup de gens ; sa conscience lui disait combien il avait mérité l’inimitié de César. L’Arverne Epasnactos, fidèle au peuple Romain, n’hésita pas à le livrer enchaîné à César.
Livre VIII, chapitre XLV
XLV. Cependant Labiénus battait les Trévires dans un combat de cavalerie, et leur tuait beaucoup de monde ainsi qu’aux Germains qui ne refusaient jamais leur secours contre les Romains. Il fit leurs chefs prisonniers, et, parmi eux, l’Héduen Suros, également illustre par son courage et par sa naissance, et le seul des Héduens qui n’eût pas encore déposé les armes.
Livre VIII, chapitre XLVI
XLVI. Informé de ce succès, et voyant les affaires en bon état sur tous les points de la Gaule, que ses dernières campagnes avaient domptée et soumise (14), César, qui n’était jamais allé en personne dans l’Aquitaine, et qui n’en avait soumis une partie que par les armes de P. Crassus, s’y rendit avec deux légions, pour y passer le reste de la saison. Cette expédition fut, comme les autres, prompte et heureuse. Car tous les états de l’Aquitaine lui envoyèrent des députés et lui donnèrent des otages. Il partit ensuite pour Narbonne, avec une escorte de cavalerie, et mit l’armée en quartiers d’hiver sous les ordres des lieutenants. Il plaça quatre légions dans la Belgique, avec M. Antonius, C. Trébonius et P. Vatinius ; il en envoya deux chez les Héduens, dont il connaissait le crédit sur toute la Gaule ; il en plaça deux chez les Turons, sur la frontière des Carnutes, pour contenir toutes les contrées qui touchent l’océan ; deux autres chez les Lémovices, non loin des Arvernes, pour ne laisser sans armée aucune partie de la Gaule. Pendant le petit nombre de jours qu’il passa lui-même dans la province, il en parcourut rapidement les assemblées, y prit connaissance des débats publics, distribua des récompenses à ceux qui l’avaient bien servi ; car rien ne lui était plus facile que de discerner de quels sentiments chacun avait été animé envers la république dans cette révolte de toute la Gaule, à laquelle la fidélité et les secours de la province l’avaient mis en état de résister. Ces choses terminées, il alla rejoindre les légions dans la Belgique et passa l’hiver à Némétocenna .
Livre VIII, chapitre XLVII
XLVII. Là il apprit que l’Atrébate Commios s’était battu contre notre cavalerie. Antoine avait pris ses quartiers d’hiver dans ce pays ; mais quoique les Atrébates fussent demeurés fidèles, Commios, qui, depuis la blessure dont j’ai parlé plus haut, était toujours prêt à seconder tous les mouvements de ses concitoyens, et à se faire le conseil et le chef de ceux qui voulaient prendre les armes, tandis que sa nation obéissait aux Romains, se nourrissait de brigandages avec sa cavalerie, infestait les chemins et interceptait quantité de convois destinés à nos quartiers.