La Guerre des Gaules (De bello Gallico) (page 6)

Jules César · Histoire

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — trad. Nisard · 14 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Livre IV, chapitre XXXV

XXXV. César prévoyait bien qu’il en serait de ce combat comme de ceux des jours précédents, et que, s’il repoussait les ennemis, ils échapperaient aisément aux dangers de leur défaite. Cependant il prit environ trente chevaux que l’Atrébate Commios, dont il a été déjà parlé, avait menés avec lui, et rangea les légions en bataille à la tête du camp. Le combat engagé, les ennemis ne purent soutenir longtemps le choc de nos soldats, et prirent la fuite. On les poursuivit aussi loin qu’on eut de vitesse et de force, et on en tua un grand nombre. Les légions rentrèrent ensuite dans le camp, après avoir tout détruit et brûlé sur une grande étendue de terrain.

Livre IV, chapitre XXXVI

XXXVI. Le même jour, des députés, envoyés à César par l’ennemi, vinrent demander la paix. César doubla le nombre des otages qu’il leur avait demandés précédemment, et ordonna de les lui amener sur le continent, parce que le temps de l’équinoxe approchait et qu’il ne voulait point exposer à une navigation d’hiver des vaisseaux en mauvais état. Profitant d’un temps favorable, il leva l’ancre peu après minuit ; tous ses navires regagnèrent le continent sans le moindre dommage ; dans le nombre, deux vaisseaux de charge seulement ne purent aborder au même port que les autres, et furent portés un peu plus bas (7).

Livre IV, chapitre XXXVII

XXXVII. Ces derniers vaisseaux contenaient environ trois cents soldats qui se dirigèrent vers le camp. Les Morins, que César, avant son départ pour la Bretagne, avait laissés soumis, séduits par l’espoir du butin, les enveloppèrent d’abord en assez petit nombre, et leur ordonnèrent, s’ils ne voulaient pas être tués, de mettre bas les armes. Les nôtres, s’étant formés en cercle, se défendirent ; aux cris de l’ennemi, six mille hommes environ accourent aussitôt : César, à cette nouvelle, envoya du camp toute la cavalerie au secours des siens. Cependant nos soldats avaient soutenu le choc de l’ennemi et vaillamment combattu pendant plus de quatre heures ; ils avaient reçu peu de blessures et tué beaucoup d’ennemis. Mais, lorsque notre cavalerie se montra, les Barbares, jetant leurs armes, tournèrent le dos, et on en fit un grand carnage.

Livre IV, chapitre XXXVIII

XXXVIII. Le jour suivant, César envoya son lieutenant T. Labiénus, avec les légions ramenées de la Bretagne, contre les Morins qui venaient de se révolter. Comme les marais se trouvaient à sec, ce qui privait les ennemis d’un refuge qui leur avait servi l’année précédente, ils tombèrent presque tous au pouvoir de Labiénus. D’un autre côté, les lieutenants Q. Titurius et L. Cotta, qui avaient conduit des légions sur le territoire des Ménapes, avaient ravagé leurs champs, coupé leur blés, brûlé leur habitations, tandis qu’ils s’étaient retirés tous dans l’épaisseur des forêts, et étaient revenus vers César. Il établit chez les Belges les quartiers d’hiver de toutes les légions. Deux états seulement de la Bretagne lui envoyèrent en ce lieu des otages ; les autres négligèrent de le faire. Ces guerres ainsi terminées, César écrivit au sénat des lettres qui firent décréter vingt jours d’actions de grâces. 

Livre V, chapitre IV

IV. Quoique César comprît bien les motifs de ce langage et de ce changement de dessein, comme il ne voulait point être forcé de passer l’été chez les Trévires, tandis que tout était prêt pour la guerre de Bretagne, il ordonna à Indutiomaros de venir avec deux cents otages. Quand celui-ci les eut amenés, et parmi eux son fils et tous ses proches parents, lesquels avaient été spécialement désignés, César le consola et l’exhorta à rester dans le devoir ; toutefois, ayant assemblé les principaux des Trévires, il les rallia personnellement à Cingétorix, tant à cause de son mérite que parce qu’il lui semblait d’un grand intérêt d’augmenter chez les Trévires le crédit d’un homme qui avait fait preuve envers lui d’un zèle si remarquable. Indutiomaros vit avec douleur l’atteinte que l’on portait ainsi à son influence, et, déjà notre ennemi, il devint dès lors irréconciliable.

Livre V, chapitre V

V. Ces choses terminées, César se rend avec les légions au port Itius. Là, il apprend que quarante navires construits chez les Meldes , repoussés par une tempête, n’avaient pu tenir leur route, et étaient rentrés dans le port d’où ils étaient partis. Il trouva les autres prêts à mettre à la voile et pourvus de tout. La cavalerie de toute la Gaule, au nombre de quatre mille hommes, se réunit en ce lieu, ainsi que les principaux habitants des cités. César avait résolu de ne laisser sur le continent que le petit nombre des hommes influents dont la fidélité lui était bien connue, et d’emmener les autres comme otages avec lui ; car il craignait quelque mouvement dans la Gaule, pendant son absence. 

Livre V, chapitre VI

VI. Parmi ces chefs était l’Héduen Dumnorix, dont nous avons déjà parlé. C’était celui-là surtout que César voulait avoir avec lui, connaissant son caractère avide de nouveautés, son ambition, son courage, son grand crédit parmi les Gaulois. Il faut ajouter à ces motifs que déjà Dumnorix avait dit dans une assemblée des Héduens que César lui offrait la royauté dans son pays. Ce propos leur avait fortement déplu ; et ils n’osaient adresser à César ni refus ni prières. Il n’en fut instruit que par ses hôtes. Dumnorix eut d’abord recours à toutes sortes de supplications pour rester en Gaule, disant, tantôt qu’il craignait la mer à laquelle il n’était pas habitué, tantôt qu’il était retenu par des scrupules de religion. Lorsqu’il vit qu’on lui refusait obstinément sa demande, et que tout espoir de l’obtenir était perdu, il commença à intriguer auprès des chefs de la Gaule, à les prendre à part et à les presser de rester sur le continent ; il cherchait à leur inspirer des craintes ; ce n’était pas sans motif qu’on dégarnissait la Gaule de toute sa noblesse, le dessein de César était de faire périr, après leur passage en Bretagne, ceux qu’il n’osait égorger à la vue des Gaulois ; il leur donna sa foi et sollicita la leur pour faire de concert ce qu’ils croiraient utile à la Gaule. Plusieurs rapports instruisirent César de ces menées.

Livre V, chapitre VII

VII. À ces nouvelles, César, qui avait donné tant de considération à la nation héduenne, résolut de réprimer et de prévenir Dumnorix par tous les moyens possibles. Comme il le voyait persévérer dans sa folie, il crut devoir l’empêcher de nuire à ses intérêts et à ceux de la république. Pendant les vingt-cinq jours environ qu’il resta dans le port, retenu par un vent du nord-ouest qui souffle d’ordinaire sur cette côte pendant une grande partie de l’année, il s’appliqua à contenir Dumnorix dans le devoir, et néanmoins à se tenir au fait de toutes ses démarches. Enfin le temps devint favorable, et César ordonna aux soldats et aux cavaliers de s’embarquer. Mais, profitant de la préoccupation générale, Dumnorix sortit du camp avec la cavalerie héduenne, à l’insu de César, pour retourner dans son pays. Sur l’avis qui lui en fut donné, César, suspendant le départ et ajournant toute affaire, envoya à sa poursuite une grande partie de la cavalerie, avec ordre de le ramener, ou, s’il résistait et n’obéissait pas, de le tuer ; bien certain qu’il avait tout à craindre, pendant son absence, d’un homme qui, en sa présence, avait méprisé ses ordres. Dumnorix, lorsqu’on l’eut atteint, fit résistance, mit l’épée à la main, et implora la fidélité des siens, s’écriant à plusieurs reprises qu’il était libre et membre d’une nation libre. Il fut, comme on le leur avait ordonné, entouré et mis à mort. Les cavaliers héduens revinrent tous vers César.

Livre V, chapitre VIII

VIII. Ayant, après cette affaire, laissé sur le continent Labiénus avec trois légions et deux mille cavaliers pour garder le port, pourvoir aux vivres, connaître tout ce qui se passait dans la Gaule, et prendre conseil du temps et des circonstances, César, avec cinq légions et un nombre de cavaliers égal à celui qu’il laissait sur le continent, leva l’ancre au coucher du soleil, par un léger vent du sud-ouest qui, ayant cessé vers le milieu de la nuit, ne lui permit pas de continuer sa route ; entraîné assez loin par la marée, il s’aperçut, au point du jour, qu’il avait laissé la Bretagne sur la gauche. Alors, se laissant aller au reflux, il fit force de rames pour gagner cette partie de l’île, où il avait appris, l’été précédent, que la descente est commode. On ne put trop louer, dans cette circonstance, le zèle des soldats qui, sur des vaisseaux de transport peu maniables, égalèrent, par le travail continu des rames, la vitesse des galères. Toute la flotte prit terre environ vers midi ; aucun ennemi ne se montra dans ces parages ; mais César sut plus tard des captifs que beaucoup de troupes s’y étaient réunies, et que, effrayées à la vue du grand nombre de nos vaisseaux (car y compris les barques légères que chacun destinait à sa commodité particulière, il y en avait plus de huit cents), elles s’étaient éloignées du rivage et réfugiées sur les hauteurs.

Livre V, chapitre IX

IX. César, ayant établi l’armée à terre et choisi un terrain propre au campement, dès qu’il eut appris par des prisonniers où s’étaient retirées les troupes ennemies, il laissa près de la mer dix cohortes et trois cents cavaliers pour la garde de la flotte, et, à la troisième veille, marcha contre les Bretons : il craignait d’autant moins pour les vaisseaux qu’il les laissait à l’ancre sur un rivage uni et découvert. Il en avait confié le commandement à Q. Atrius. César avait fait dans la nuit environ douze mille pas, lorsqu’il aperçut les troupes des ennemis. Ils s’étaient avancés avec la cavalerie et les chars sur le bord d’une rivière , et placés sur une hauteur ; ils commencèrent à nous disputer le passage et engagèrent le combat. Repoussés par la cavalerie, ils se retirèrent dans les bois, où ils trouvèrent un lieu admirablement fortifié par la nature et par l’art, et qui paraissait avoir été disposé jadis pour une guerre civile ; car toutes les avenues en étaient fermées par d’épais abattis d’arbres. C’était de ces bois qu’ils combattaient disséminés, défendant l’approche de leurs retranchements. Mais les soldats de la septième légion, ayant formé la tortue et élevé une terrasse jusqu’au pied du rempart, s’emparèrent de cette position et les chassèrent du bois, presque sans éprouver de pertes. César défendit toutefois de poursuivre trop loin les fuyards, parce qu’il ne connaissait pas le pays et qu’une grande partie du jour étant écoulée, il voulait employer le reste à la fortification du camp.

Livre V, chapitre X

X. Le lendemain matin, ayant partagé l’infanterie et la cavalerie en trois corps, il les envoya à la poursuite des fuyards. Elles n’avaient fait que très peu de chemin et les derniers rangs étaient encore à la vue du camp, lorsque des cavaliers, envoyés par Q. Atrius à César, vinrent lui annoncer que, la nuit précédente, une violente tempête avait brisé et jeté sur le rivage presque tous les vaisseaux ; que ni ancres ni cordages n’avaient pu résister ; que les efforts des matelots et des pilotes avaient été impuissants, et que le choc des vaisseaux entre eux leur avait causé de grands dommages.

Livre V, chapitre XI

XI. À ces nouvelles, César fait rappeler les légions et la cavalerie, et cesser la poursuite : lui-même il revient à sa flotte. Il reconnut de ses yeux une partie des malheurs que les messagers et des lettres lui avaient annoncés ; environ quarante navires étaient perdus ; le reste lui parut cependant pouvoir se réparer à force de travail. Il choisit donc des travailleurs dans les légions et en fit venir d’autres du continent. Il écrivit à Labiénus de faire construire le plus de vaisseaux qu’il pourrait par les légions qu’il avait avec lui ; lui-même, malgré l’extrême difficulté de l’entreprise, arrêta, comme une chose très importante, que tous les vaisseaux fussent amenés sur la grève et enfermés avec le camp dans des retranchements communs. Il employa environ dix jours à ce travail que le soldat n’interrompait même pas la nuit. Quand les vaisseaux furent à sec et le camp bien fortifié, il y laissa pour garnison les mêmes troupes qu’auparavant, et retourna en personne au même lieu d’où il était parti. < Il y trouva de nombreuses troupes de Bretons rassemblées de toutes parts ; ils avaient, d’un avis unanime, confié le commandement général et la conduite de la guerre à Cassivellaunos, dont les états étaient séparés des pays maritimes par un fleuve appelé la Tamise, éloigné de la mer d’environ quatre-vingts mille pas. Dans les temps antérieurs, il y avait eu des guerres continuelles avec les autres peuplades ; mais toutes venaient, dans l’effroi que leur causait notre arrivée de lui déférer le commandement suprême.

Livre V, chapitre XII

XII. L’intérieur de la Bretagne est habité par des peuples que la tradition représente comme indigènes. La partie maritime est occupée par des peuplades que l’appât du butin et la guerre ont fait sortir de la Belgique ; elles ont presque toutes conservé les noms des pays dont elles étaient originaires, quand, les armes à la main, elles vinrent s’établir dans la Bretagne, et en cultiver le sol. La population est très forte, les maisons y sont très nombreuses et presque semblables à celles des Gaulois ; le bétail y est abondant. On se sert, pour monnaie, ou de cuivre ou d’anneaux de fer d’un poids déterminé. Dans le centre du pays se trouvent des mines d’étain ; sur les côtes, des mines de fer, mais peu productives ; le cuivre qu’on emploie vient du dehors. Il y croît des arbres de toute espèce, comme en Gaule, à l’exception du hêtre et du sapin. Les Bretons regardent comme défendu de manger du lièvre, de la poule ou de l’oie ; ils en élèvent cependant par goût et par plaisir. Le climat est plus tempéré que celui de la Gaule, les froids sont moins rigoureux.

Livre V, chapitre XIII

XIII. Cette île est de forme triangulaire ; l’un des côtés regarde la Gaule. Des deux angles de ce côté, l’un est au levant, vers le pays de Cantium, où abordent presque tous les vaisseaux gaulois ; l’autre, plus bas, est au midi. La longueur de ce côté est d’environ cinq cent mille pas. L’autre côté du triangle regarde l’Espagne et le couchant : dans cette direction est l’Hibernie , qui passe pour moitié moins grande que la Bretagne, et en est séparée par une distance égale à celle de la Bretagne à la Gaule : dans l’espace intermédiaire est l’île de Mona . L’on croit qu’il y en a plusieurs autres de moindre grandeur, dont quelques écrivains ont dit qu’elles étaient, vers la saison de l’hiver, privées de la lumière du soleil pendant trente jours continus. Nos recherches ne nous ont rien appris sur ce point : nous observâmes seulement, au moyen de certaines horloges d’eau, que les nuits étaient plus courtes que sur le continent. La longueur de ce côté de l’île est, selon l’opinion de ces écrivains, de sept cent mille pas. Le troisième côté est au nord et n’a en regard aucune terre, si ce n’est la Germanie à l’un de ses angles. Sa longueur est estimée à huit cent mille pas. Ainsi le circuit de toute l’île est de vingt fois cent mille pas.

Livre V, chapitre XIV

XIV. De tous les peuples bretons, les plus civilisés sont, sans contredit, ceux qui habitent le pays de Cantium, région toute maritime et dont les mœurs diffèrent peu de celles des Gaulois. La plupart des peuples de l’intérieur négligent l’agriculture ; ils vivent de lait et de chair et se couvrent de peaux. Tous les Bretons se teignent avec du pastel, ce qui leur donne une couleur azurée et rend leur aspect horrible dans les combats. Ils portent leurs cheveux longs, et se rasent tout le corps, excepté la tête et la lèvre supérieure. Les femmes y sont en commun entre dix ou douze, surtout entre les frères, les pères et les fils. Quand il naît des enfants, ils appartiennent à celui qui le premier a introduit la mère dans la famille.

Livre V, chapitre XV

XV. Les cavaliers ennemis avec leurs chariots de guerre attaquèrent vivement dans sa marche notre cavalerie, qui fut partout victorieuse et les repoussa dans les bois et sur les collines ; mais, après avoir tué un grand nombre d’ennemis, son ardeur à en poursuivre les restes lui coûta quelques pertes. Peu de temps après, comme les nôtres ne s’attendaient à rien et travaillaient au retranchement du camp, les Bretons, s’élançant tout à coup de leurs forêts et fondant sur la garde du camp, l’attaquèrent vigoureusement. César envoie pour la soutenir deux cohortes, qui étaient les premières de leurs légions ; comme elles avaient laissé entre elles un très petit espace, l’ennemi, profitant de leur étonnement à la vue de ce nouveau genre de combat, se précipite avec audace dans l’intervalle et échappe sans perte. Q. Labérius Durus, tribun militaire, fut tué dans cette action. Plusieurs autres cohortes envoyées contre les Barbares les repoussèrent.

Livre V, chapitre XVI

XVI. Ce combat, d’un genre si nouveau, livré sous les yeux de toute l’armée et devant le camp, fit comprendre que la pesanteur des armes de nos soldats, en les empêchant de suivre l’ennemi dans sa retraite et en leur faisant craindre de s’éloigner de leurs drapeaux, les rendait moins propres à une guerre de cette nature. La cavalerie combattait aussi avec désavantage, en ce que les Barbares, feignant souvent de se retirer, l’attiraient loin des légions, et, sautant alors de leurs chars, lui livraient à pied un combat inégal ; or, cette sorte d’engagement était pour nos cavaliers aussi dangereuse dans la retraite que dans l’attaque. En outre, les Bretons ne combattaient jamais en masse, mais par troupes séparées et à de grands intervalles, et disposaient des corps de réserve, destinés à les recueillir, et à remplacer par des troupes fraîches celles qui étaient fatiguées.

Livre V, chapitre XVII

XVII. Le jour suivant, les ennemis prirent position loin du camp, sur des collines ; ils ne se montrèrent qu’en petit nombre et escarmouchèrent contre notre cavalerie plus mollement que la veille. Mais, vers le milieu du jour, César ayant envoyé au fourrage trois légions et toute la cavalerie sous les ordres du lieutenant Trébonius, ils fondirent subitement et de toutes parts sur les fourrageurs, peu éloignés de leurs drapeaux et de leurs légions. Les nôtres, tombant vigoureusement sur eux, les repoussèrent ; la cavalerie, comptant sur l’appui des légions qu’elle voyait près d’elle, ne mit point de relâche dans sa poursuite, et en fit un grand carnage, sans leur laisser le temps ni de se rallier, ni de s’arrêter, ni de descendre des chars. Après cette déroute, les secours qui leur étaient venus de tous côtés, se retirèrent ; et depuis ils n’essayèrent plus de nous opposer de grandes forces.

Livre V, chapitre XVIII

XVIII. César, ayant pénétré leur dessein, se dirigea vers la Tamise sur le territoire de Cassivellaunos. Ce fleuve n’est guéable que dans un seul endroit, encore le passage est-il difficile. Arrivé là, il vit l’ennemi en forces, rangé sur l’autre rive. Cette rive était défendue par une palissade de pieux aigus ; d’autres pieux du même genre étaient enfoncés dans le lit du fleuve et cachés sous l’eau. Instruit de ces dispositions par des prisonniers et des transfuges, César envoya en avant la cavalerie, qu’il fit immédiatement suivre par les légions. Les soldats s’y portèrent avec tant d’ardeur et d’impétuosité, quoique leur tête seule fût hors de l’eau, que les ennemis ne pouvant soutenir le choc des légions et de la cavalerie, abandonnèrent le rivage et prirent la fuite.

Livre V, chapitre XIX

XIX. Cassivellaunos, comme nous l’avons dit plus haut, désespérant de nous vaincre en bataille rangée, renvoya la plus grande partie de ses troupes, ne garda guère que quatre mille hommes montés sur des chars, et se borna à observer notre marche, se tenant à quelque distance de notre route, se cachant dans les lieux de difficile accès et dans les bois, faisant retirer dans les forêts le bétail et les habitants des pays par lesquels il savait que nous devions passer. Puis, lorsque nos cavaliers s’aventuraient dans des campagnes éloignées pour fourrager et butiner, il sortait des bois avec ses chariots armés, par tous les chemins et sentiers qui lui étaient bien connus, et mettait en grand péril notre cavalerie, que la crainte de ces attaques empêchait de se répandre au loin. Il ne restait à César d’autre parti à prendre que de ne plus permettre à la cavalerie de trop s’éloigner des légions, et que de porter la dévastation et l’incendie aussi loin que pouvaient le permettre la fatigue et la marche des légionnaires.

Livre V, chapitre XX

XX. Cependant des députés sont envoyés à César par les Trinobantes , l’un des plus puissants peuples de ce pays, patrie du jeune Mandubracios, qui s’était mis sous la protection de César (3), et était venu en Gaule se réfugier près de lui, afin d’éviter par la fuite le sort de son père, qui régnait sur ce peuple et que Cassivellaunos avait tué. Ils offrent de se rendre à lui et de lui obéir, le priant de protéger Mandubracios contre les outrages de Cassivellaunos, et de le renvoyer parmi les siens pour qu’il devienne leur chef et leur roi. César exige d’eux quarante otages, des vivres pour l’armée, et leur envoie Mandubracios. Ils s’empressèrent d’exécuter ces ordres et livrèrent avec les vivres le nombre d’otages exigé.

Livre V, chapitre XXI

XXI. Voyant les Trinovantes protégés, et à l’abri de toute violence de la part des soldats, les Cénimagnes, les Ségontiaques, les Ancalites, les Bibroques, les Casses , députèrent à César pour se soumettre à lui. Il apprit d’eux que la place où s’était retiré Cassivellaunos était à peu de distance, qu’elle était défendue par des bois et des marais, et renfermait un assez grand nombre d’hommes et de bestiaux. Les Bretons donnent le nom de place forte à un bois épais qu’ils ont entouré d’un rempart et d’un fossé et qui est leur retraite accoutumée contre les incursions de l’ennemi. César y mène les légions : il trouve le lieu parfaitement défendu par la nature et par l’art. Cependant il essaie de l’attaquer sur deux points. Les ennemis, après quelque résistance, ne purent supporter le choc de nos soldats et s’enfuirent par une autre partie de la place. On y trouva beaucoup de bétail, et un grand nombre de Barbares furent pris ou tués dans leur fuite.

Livre V, chapitre XXII

XXII. Tandis qu’en cet endroit les choses se passaient ainsi, Cassivellaunos avait envoyé des messagers dans le Cantium, situé, comme nous l’avons dit, sur les bords de la mer, aux quatre chefs de cette contrée, à Cingétorix, Carvilios, Taximagulos, Ségovax, leur ordonnant de, rassembler toutes leurs troupes, et d’attaquer à l’improviste le camp qui renfermait nos vaisseaux. À peine y furent-ils arrivés, que les nôtres firent une sortie, en tuèrent un grand nombre, prirent en outre un de leurs principaux chefs, Lugotorix, et rentrèrent sans perte dans le camp. À la nouvelle de cette défaite, Cassivellaunos, découragé par tant de revers, voyant son territoire ravagé, et accablé surtout par la défection de plusieurs peuples, fit offrir sa soumission à César par l’entremise de l’Atrébate Commios. César, qui voulait passer l’hiver sur le continent, à cause des révoltes subites de la Gaule, voyant que l’été touchait à sa fin, et sentant que l’affaire pouvait traîner en longueur, exigea des otages et fixa le tribut que la Bretagne paierait chaque année au peuple romain. Il interdit expressément à Cassivellaunos tout acte d’hostilité contre Mandubrat et les Trinobantes.

Livre V, chapitre XXIII

XXIII. Après avoir reçu les otages, il ramena l’armée sur la côte, trouva les vaisseaux réparés, et les fit mettre à flot. Comme il avait un grand nombre de prisonniers et que plusieurs vaisseaux avaient péri par la tempête, il résolut de faire repasser en deux transports les troupes sur le continent. Une chose remarquable c’est que de tant de navires qui firent plusieurs fois le trajet cette année et la précédente, aucun de ceux qui portaient des soldats ne périt ; mais de ceux qui revenaient à vide de la Gaule, après y avoir déposé les soldats du premier transport, ainsi que des soixante navires construits par les soins de Labiénus, très peu abordèrent à leur destination ; presque tous furent rejetés sur la côte. César, après les avoir vainement attendus quelque temps, craignant que la saison ne l’empêchât de tenir la mer, à cause de l’approche de l’équinoxe, fut contraint d’entasser ses soldats. Par un grand calme, il leva l’ancre au commencement de la seconde veille, prit terre au point du jour, et vit tous les vaisseaux arriver à bon port (4).

Livre V, chapitre XXIV

XXIV. Quand il eut fait mettre les navires à sec et tenu à Samarobrive l’assemblée de la Gaule, comme la récolte de cette année avait été peu abondante à cause de la sécheresse, il fut obligé d’établir les quartiers d’hiver de l’armée autrement que les années précédentes, et de distribuer les légions dans diverses contrées. Il en envoya une chez les Morins, sous les ordres du lieutenant C. Fabius ; une autre chez les Nerviens, sous le commandement de Q. Cicéron (5) ; une troisième chez les Essues , sous celui de L. Roscius ; une quatrième, avec T. Labiénus, chez les Rèmes, près des frontières des Trévires ; il en plaça trois dans le Belgium , et mit à leur tête M. Crassus, son questeur, L. Munatius Plancus (6) et C. Trébonius, ses lieutenants. La légion qu’il avait récemment levée au-delà du Pô et cinq cohortes furent envoyées chez les Éburons, dont le pays, situé en grande partie entre la Meuse et le Rhin, était gouverné par Ambiorix et Catuvolcos. César ordonna que ces soldats soient placés sous les ordres des légats Q. Titurius Sabinus et L. Aurunculéius Cotta. En distribuant les légions de cette manière, il espérait pouvoir remédier facilement à la disette des vivres ; et cependant tous ces quartiers d’hiver (excepté celui que devait occuper L. Roscius, dans la partie la plus paisible et la plus tranquille de la Gaule), étaient contenus dans un espace de cent mille pas. César résolut de rester dans le pays, jusqu’à ce qu’il eût vu les légions établies et leurs quartiers fortifiés.

Livre V, chapitre XXV

XXV. Il y avait chez les Carnutes un homme de haute naissance, Tasgétios, dont les ancêtres avaient régné sur cette nation. César, en considération de sa valeur, de son zèle et des services importants qu’il lui avait rendus dans toutes les guerres, l’avait rétabli dans le rang de ses aïeux. Il régnait depuis trois ans, lorsque ses ennemis, ayant pour complices beaucoup d’hommes de sa nation, le massacrèrent publiquement (7). On instruisit César de cet événement : craignant ; vu le nombre des coupables, que le pays ne fût entraîné par eux à la révolte, il ordonna à L. Plancus de partir de Belgique avec sa légion, de se rendre en toute hâte chez les Carnutes, d’y établir ses quartiers, de saisir et de lui envoyer ceux qu’il saurait avoir pris part au meurtre de Tasgétios. Dans le même temps, il apprit par les rapports des lieutenants et des questeurs auxquels il avait donné le comdes légions, qu’elles étaient arrivées à leurs quartiers d’hiver, et y étaient retranchées.

Livre V, chapitre XXVI

XXVI. On était arrivé dans les quartiers depuis environ quinze jours, lorsqu’un commencement de révolte soudaine et de défection éclata, à l’instigation d’Ambiorix et de Catuvolcos. Après être allés, jusqu’aux limites de leur territoire, au-devant de Sabinus et de Cotta, et leur avoir même porté des vivres dans leurs quartiers, séduits ensuite par des envoyés du Trévire Indutiomare, ils soulevèrent le pays, tombèrent tout d’un coup sur ceux de nos soldats qui faisaient du bois, et vinrent en grand nombre attaquer le camp. Les nôtres prennent aussitôt les armes et montent sur le rempart ; la cavalerie espagnole est envoyée sur un autre point : nous obtenons l’avantage dans ce combat ; et les ennemis, désespérant du succès, s’éloignent, abandonnant l’attaque. Alors, ils demandent, en poussant de grands cris, selon leur coutume, que quelques-uns des nôtres viennent en pourparlers, voulant les entretenir d’objets d’un intérêt commun qui, selon qu’ils l’espéraient, pourraient terminer les différends.

Livre V, chapitre XXVII

XXVII. On envoie pour les entendre C. Arpinéius, chevalier romain, ami de Q. Titurius, et un espagnol nommé Q. Junius, qui avait déjà rempli près d’Ambiorix plusieurs missions de la part de César. Ambiorix leur parle ainsi : « Il sait qu’il doit beaucoup à César pour les bienfaits qu’il en a reçus ; c’est par son intervention qu’il a été délivré du tribut qu’il payait jusqu’alors aux Atuatuques, ses voisins ; il lui doit également la liberté de son fils et du fils de son frère lesquels, envoyés comme otages aux Atuatuques, avaient été retenus dans la captivité et dans les fers. Aussi, n’est-ce ni de son avis, ni par sa volonté qu’on est venu assiéger le camp des Romains : la multitude l’y a contraint; telle est en effet la nature de son autorité que la multitude n’a pas moins de pouvoir sur lui que lui sur elle. Au reste, son pays ne s’est porté à cette guerre que dans l’impuissance de résister au torrent de la conjuration gauloise : sa faiblesse le prouve suffisamment, car il n’est pas si dénué d’expérience qu’il se croie capable de vaincre le peuple romain avec ses seules forces ; mais il s’agit d’un projet commun à toute la Gaule. Ce même jour est fixé pour attaquer à la fois tous les quartiers de César, afin qu’une légion ne puisse venir au secours d’une autre légion ; il était bien difficile à des Gaulois de refuser leur concours à d’autres Gaulois, surtout dans une entreprise où il s’agissait de recouvrer la liberté commune. Après avoir satisfait à ses devoirs envers sa patrie, il a maintenant à remplir envers César ceux de la reconnaissance. II avertit, il supplie Titurius, au nom de l’hospitalité, de pourvoir à son salut et à celui de ses soldats. De nombreuses troupes de Germains ont passé le Rhin; elles arriveront dans deux jours. C’est à nous, Romains, de décider si nous ne voulons pas, avant que les peuples voisins puissent en être informés, retirer les soldats de leurs quartiers, pour les joindre à ceux ou de Cicéron ou de Labiénus dont l’un est à la distance d’environ cinquante mille pas, et l’autre un peu plus éloigné. Il promet, il fait le serment de nous livrer un libre passage sur ses terres ; en le faisant, il croit tout à la fois servir son pays, que notre départ soulagera, et reconnaître les bienfaits de César. » Après ce discours, Ambiorix se retira.

Livre V, chapitre XXVIII

XXVIII. Arpinéius et Junius rapportent ces paroles aux deux lieutenants. Tout à coup troublés par cette révélation, ils ne crurent pas, quoique l’avis leur vînt d’un ennemi, devoir le négliger. Ce qui les frappa le plus, c’est qu’il était à peine croyable que la nation faible et obscure des Éburons eût osé d’elle-même faire la guerre au peuple romain. Ils soumettent donc l’affaire à un conseil ; elle y excita de vifs débats. L. Aurunculéius, ainsi que plusieurs tribuns militaires et centurions des premiers rangs, furent d’avis « de ne rien faire imprudemment, et de ne point quitter les quartiers sans l’ordre de César. Ils observèrent que, quelque nombreuses que fussent les troupes des Germains, ils pouvaient leur résister dans leurs quartiers retranchés ; le combat de la veille le prouvait assez, puisqu’ils avaient vigoureusement. soutenu le choc des Barbares et leur avaient blessé beaucoup d’hommes. On ne manquait pas de vivres ; pendant la défense, il viendrait du secours et des quartiers les plus proches et de César : enfin était-il rien de plus imprudent ou de plus honteux que de prendre, pour les plus grands intérêts, conseil de l’ennemi ? »

Livre V, chapitre XXIX

XXIX. Titurius s’éleva contre cette opinion et répondit avec force « qu’il serait trop tard pour agir, lorsque les troupes ennemies se seraient accrues de l’adjonction des Germains, ou que les quartiers voisins auraient reçu quelque échec : il ne reste qu’un moment, qu’une occasion pour sauver l’armée : César est vraisemblablement parti pour l’Italie : autrement les Carnutes n’auraient pas osé tuer Tasgétios, ni les Éburons, s’il était dans la Gaule, attaquer notre camp avec tant de mépris. Il considère l’avis en lui-même et non l’ennemi qui le donne ; le Rhin est proche, les Germains ont un vif ressentiment de la mort d’Arioviste et de nos précédentes victoires : la Gaule est en feu : elle supporte impatiemment tous les outrages qu’elle a subis sous la domination du peuple romain, et la perte de son ancienne gloire militaire. Enfin, qui pourrait se persuader qu’Ambiorix en vienne, sans être bien instruit, à donner un tel avis ? Son opinion est, de toute manière, la plus sûre : s’il n’y a rien à craindre, ils joindront sans danger la plus proche légion ; si toute la Gaule s’est unie aux Germains, il n’y a de salut que dans la célérité. Quel serait le résultat de l’avis de Cotta, et des autres opposants ? En le suivant, si le péril n’est pas instantané, on a certainement, après un long siège, la famine à redouter ».

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